Souvenirs diplomatiques - La France et l’Italie/01

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Souvenirs diplomatiques - La France et l’Italie
Revue des Deux Mondes3e période, tome 66 (p. 298-321).
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I. 1866-1870


L’Italie a été, depuis le commencement de ce siècle, l’objet de nos sympathies les plus ardentes. Nos poètes l’ont chantée, nos historiens ont glorifié son passé ; nos orateurs et nos publicistes ont pris en main la cause de son indépendance, et tous nos gouvernemens, l’un après l’autre, depuis le premier empire, lui ont donné des marques efficaces de leur assistance.

Elle est aujourd’hui l’objet des plus amères critiques, on la rend responsable de nos malheurs, on lui reproche son ingratitude, on lui prête les sentimens les plus perfides. La France, comme bien souvent, a passé d’un extrême à l’autre ; elle a cédé, sous le coup de ses dures épreuves, à de légitimes passions. Ses ressentimens eussent été moins amers, peut-être, si, plus réfléchie et mieux instruite, elle avait pu se rendre compte de l’enchaînement des circonstances qui ont amené l’Italie, dans une heure périlleuse pour nos destinées, à ne tenir compte que de ses intérêts [1].
I

Avant 1866, tous les hommes politiques italiens affirmaient et poursuivaient loyalement l’alliance française. Ils mettaient toute leur habileté à nous témoigner une franchise et une soumission à toute épreuve. On avait beau les inciter et les représenter comme des instrumens dociles et pusillanimes de notre politique, ils n’en continuaient pas moins à réclamer nos conseils, à protester de leur inaltérable dévoûment. Leur œuvre était inachevée, ils comprenaient qu’elle dépendait du bon vouloir et de l’assistance de la France. C’était le temps où le comte Arese et le marquis de Pepoli passaient et repassaient sans cesse les Alpes pour solliciter notre appui, stimuler nos ardeurs, et arracher à l’ami et au parent des concessions que le souverain aurait dû refuser. On admirait alors la sagesse de l’empereur, la grandeur de ses conceptions. On parlait de reconnaissance, d’alliance éternelle. Le prince Napoléon, fidèle à la pensée qui avait présidé à son mariage, se constituait au sénat l’ardent défenseur de la cause italienne ; il démontrait, dans d’éloquens discours, que l’unité de l’Italie, avec Rome pour capitale, assurerait la grandeur de la France. Il affirmait, sans se préoccuper de la divergence de leurs intérêts sur le littoral de la Méditerranée, que les deux peuples, soudés par la solidarité du suffrage universel et du principe des nationalités, resteraient à jamais unis. Il estimait que, pour réformer la carte de 1815 dans l’intérêt de la France, il fallait l’émancipation de l’Italie, et que ses escadres, unies à la marine française, feraient contrepoids à la puissance navale de l’Angleterre. Il racontait aussi qu’en 1814 des patriotes italiens, inspirés par Rossi, s’adressèrent à Napoléon, enchaîné à l’île d’Elbe par la coalition européenne ; ils lui demandèrent de se mettre à leur tête, de chasser l’Autrichien et de reconstituer l’Italie. L’offre parut aller au cœur de Napoléon : « J’ai été grand sur le trône de France, par les armes, disait-il, mais mon règne a été plutôt celui d’un conquérant. A Rome, ce sera une autre gloire, aussi éclatante que la première, mais plus durable, plus utile. Je ferai des peuples épars de l’Italie une seule nation. Je créerai des routes et des canaux, j’ouvrirai de vastes débouchés aux industries renaissantes ; je ferai de Naples, de Venise et de la Spezzia de grands chantiers, de Rome un port de mer. Dans vingt ans, l’Italie sera une des plus puissantes nations de l’Europe. Après avoir été César en France, je serai Camille à Rome. L’étranger cessera de fouler de son pied le Capitole et n’y retournera plus ; Rome égalera Paris, en conservant ses souvenirs. »

« Ce n’était peut-être qu’un rêve, » disait le prince Napoléon en citant les paroles du captif de l’île d’Elbe ; mais ce rêve, porté à la tribune française, projetait une lumière étrange sur les tendances intimes du grand empereur. Il semblait que Napoléon ne s’était servi de la France que pour assouvir ses passions de conquérant, que ses secrètes préférences étaient pour l’Italie et que, si les événemens l’eussent permis, il eût consacré tout son génie à lui rendre la splendeur de l’empire romain. N’était-il pas Italien d’origine ? L’ancienne France n’existait pas pour lui, il ne tenait compte ni des lois ni des nécessités de son histoire. Les premiers élans de son cœur s’étaient reportés sur l’Italie ; les Français, à ses yeux, étaient alors des oppresseurs, il conspirait avec Paoli contre leur domination.

Napoléon III s’était assimilé les idées napoléoniennes. Affilié, comme son oncle, aux sociétés secrètes, il avait, en 1831, dans ses années d’adolescence, conspiré contre le pape et l’Autriche, poursuivi la résurrection de l’Italie. Arrivé au pouvoir, il fit des rêves de sa jeunesse le pivot de sa politique. Il obéissait à la logique de son système en faisant, comme le chef de sa famille, litière du passé. Peu lui importaient les causes qui avaient présidé au développement de la monarchie française. Ses idées rétrospectives ne s’étendaient pas au-delà de la révolution de 1789. Il voulait, en rupture avec nos vieilles traditions, opposer à la Sainte-Alliance l’union des races latines.

L’unité de l’Italie devait être une protestation permanente, une démonstration vivante contre l’ancien droit. Il espérait affermir sa dynastie en établissant en Europe un droit nouveau formulé en deux principes : le suffrage universel et le droit des nationalités [2]. Toutefois ce serait méconnaître ses desseins que de les réduire à une question dynastique ou d’engouement pour la cause italienne. Ils étaient inspirés par des considérations d’un ordre plus élevé, qui permettent de justifier, dans une certaine mesure, le concours si ardent parfois qu’ont prêté quelques-uns de nos ministres à une création qui a été l’objet de sympathies les plus vives, comme aussi des critiques les plus amères.

L’Italie conçue à Plombières devait être un contrepoids dans la péninsule à l’action de l’Autriche, que l’empereur, en souvenir des luttes passées, considérait comme l’ennemie séculaire de la France, l’âme de toutes les coalitions. Il confondait la maison de Lorraine avec la maison de Habsbourg. Cette méprise, il n’était pas seul à la commettre : on peut dire qu’elle a été une des causes primordiales de la guerre de 1870.

En signant le traité de Plombières, l’empereur croyait satisfaire aux vœux de l’opinion prédominante en France. Il le signa avec l’intention formelle de n’en pas dépasser les limites, convaincu qu’en se prêtant à la création de l’Italie septentrionale, il assurait à son pays une alliée fidèle et reconnaissante, toujours disposée à l’assister militairement et diplomatiquement. Il songeait à Napoléon Ier oubliant M. de Cavour et la révolution.

Le comte de Cavour, est-il besoin de le dire, ne signa le pacte qu’avec l’arrière-pensée, légitime au point de vue italien, de le faire avorter à la première occasion, soit par les moyens révolutionnaires, soit par l’alliance qu’il méditait déjà [3], et qui devait assurer un jour le couronnement de son œuvre. « Je comptais faire l’Italie par le Nord, disait-il au lendemain de Villafranca, je suis forcé maintenant de la faire par le Midi. »

Dans les combinaisons de l’empereur, le rôle de l’Italie s’expliquait naturellement. Elle devenait l’auxiliaire obligée de noire politique et devait, dans les questions continentales, dans les conférences ou sur les champs de bataille, nous servir d’appoint décisif suivant les circonstances, soit contre l’Autriche, soit contre l’Allemagne, voire même contre l’Angleterre. Mais ces combinaisons ne pouvaient se justifier qu’à une condition, c’est que l’empereur resterait puissant, incontesté, au dehors comme à l’intérieur et qu’il serait assez résolu à ne permettre à l’Italie aucune infidélité à notre alliance, avec la Prusse moins qu’avec toute autre puissance. L’infidélité malheureusement ne tarda pas à se produire ; elle ne fut pas clandestine, elle se consomma portes ouvertes, avec notre plein assentiment ; et l’Italie, au lieu d’être pour nous, comme le croyait Napoléon III, un élément de force et de sécurité, devint pour la France, sous de funestes influences, faute de prévoyance et de volonté, un sujet d’inquiétude et d’affaiblissement.

Mais en 1864 rien n’était définitivement compromis ; la politique des grandes agglomérations ne l’avait pas encore emporté sur la politique de Richelieu. La Prusse, en manifestant, après Solférino, des velléités d’intervention, nous avait rendu, sans le vouloir, un signalé service ; elle nous avait arrêtés dans une voie funeste, en nous obligeant à signer, en face du quadrilatère, une paix précipitée [4]. Nous restions maîtres des événemens, nous tenions toujours l’Italie par l’Autriche, et l’Autriche par l’Italie ; et la Prusse elle-même, en révélant ses arrière-pensées par une manœuvre intempestive, était vouée à l’impuissance. Les problèmes posés en Europe restaient en suspens ; l’empereur pouvait en hâter ou en retarder la solution à son heure, fort des expériences que lui laissait une campagne improvisée. Sans doute il n’exerçait plus en Europe l’ascendant moral que lui avait valu le congrès de Paris. Il avait soulevé trop de questions, heurté trop d’intérêts pour n’être pas discuté. Toutefois, malgré ses erreurs, il n’en demeurait pas moins le dispensateur de la paix et de la guerre. Aucun coup de canon ne pouvait se tirer sans son consentement. L’Autriche, la Prusse et l’Italie briguaient son concours et spéculaient sur ses défaillances. Elles savaient qu’elles ne pouvaient rien sans son agrément. Cette situation d’arbitre ne laissait pas que d’être enviable, elle permettait à l’empereur d’intervenir comme le Neptune de Virgile pour dicter ses conditions. Tout nous commandait de ne pas la compromettre et de ne pas laisser les événemens s’engager sans nous être prémunis, contre la transformation du centre de l’Europe, par les plus solennelles garanties. Rien ne pressait d’ailleurs. L’Italie pouvait attendre, elle était constituée ; l’empereur avait mis en mouvement tous les ressorts de sa diplomatie pour la faire reconnaître successivement par toutes les puissances. Il lui avait permis de violer la paix de Zurich, d’envahir les Marches et les Romagnes, de déposséder le roi de Naples, le grand-duc de Toscane, le duc de Parme et le duc de Modène. Jamais le rêve d’un peuple ne s’était réalisé avec une telle promptitude.

Il est vrai que les promesses contenues dans l’imprudente proclamation de 1859 étaient restées en souffrance. L’Italie n’était pas libre jusqu’à l’Adriatique, et la question romaine, léguée par M. de Cavour, n’était pas résolue. Mais qu’importait à la France ? Elle trouvait qu’en sacrifiant 50,000 hommes et 400 millions, elle avait assez fait pour la cause italienne ; elle commençait à comprendre que c’était un métier ingrat de dépenser ses forces vives à constituer des nationalités. L’Italie n’en continuait pas moins à harceler l’empereur de ses plaintes, elle faisait appel à sa magnanimité. Si elle n’allait pas jusqu’à lui demander de déclarer la guerre à l’Autriche et de lui arracher la Vénétie, elle le suppliait de sortir de la Péninsule, d’évacuer les états pontificaux. Au dire de sa diplomatie, cette concession devait tout concilier ; elle donnerait au gouvernement une autorité nouvelle et lui permettrait de sauvegarder la papauté. L’empereur, sans consulter et même sans prévenir sa légation à Turin [5], se prêta à la convention du 15 septembre. C’était un expédient, qui, loin d’apaiser la question romaine, devait provoquer entre la France et l’Italie de regrettables déchiremeus. La convention consacrait le principe de la non-intervention, elle nous délivrait momentanément d’un ennui, elle nous permettait de retirer nos troupes, mais elle ne servit en réalité qu’à raviver les passions nationales et à encourager le parti révolutionnaire [6]. Personne, en Italie, n’accepta Florence comme capitale définitive ; ce n’était qu’une étape, disait-on, qui devait plus vite et plus sûrement mener à Rome.


II

Déjà l’Italie nous marquait de l’humeur ; la reconnaissance semblait lui peser. Elle cherchait de l’espace pour faire souche à part ; notre ombre la gênait, l’étouffait.

Nunc altæ frondes et rami matris opacant,
Crescentique adimunt fœtus uruntque ferentem.

L’empereur commençait à comprendre qu’il n’était pas aisé de se consacrer à la délivrance des peuples sans porter atteinte à leurs susceptibilités et sans se trouver tôt ou tard en opposition avec leurs intérêts. Il devait s’en apercevoir chaque jour davantage. L’Italie officielle — celle que l’on voyait, — restait correcte, démonstrative ; le langage de M. Nigra ne variait pas. Il affirmait l’alliance, il se portait garant des sentimens de son gouvernement et de son roi. Mais l’Italie secrète — celle qu’on ne voyait pas [7] — s’agitait, impatiente de secouer notre protectorat. Les révolutionnaires ne tenaient aucun compte des sacrifices que la France avait faits à leur cause, ils feignaient de les ignorer. Ils s’imaginaient qu’ils devaient l’unité à leurs seuls efforts ; ils disaient que l’Italie s’était acquittée largement en nous abandonnant Nice et la Savoie. Ces tendances n’échappaient pas à l’empereur ; il s’en affligeait. Il se sentait pris dans un engrenage ; il avait hâte de s’y soustraire ; sa parole était engagée, il cherchait par tous les moyens à la dégager. La délivrance de Venise avait pris chez lui le caractère d’une idée fixe, il la voulait à tout prix. Il croyait que le seul moyen d’asseoir l’Italie, de la délivrer des menées révolutionnaires et en même temps de sauver la papauté, c’était d’obtenir l’abandon de Venise. Il avait tenté maintes négociations pour décider l’Autriche à une cession à l’amiable soit par voie de rachat, soit par voie d’échange. Mais ses efforts n’ayant rencontré que des refus obstinés et parfois déplaisans, et la France ne se souciant pas de recommencer la guerro pour un but aussi contestable au point de vue de nos intérêts, il ne restait plus dès lors qu’un moyen de vaincre une résistance aussi obstinée : c’était de procéder par voie de contrainte. L’alliance de la Prusse et de l’Italie s’imposait en quelque sorte à sa politique [8].

L’empereur était d’ailleurs, au commencement de 1866, avide de complications. Il s’arrêtait à des conceptions qui lui ouvraient des perspectives nouvelles et le flattaient de l’espérance d’un retour de fortune. Sa politique, à cette heure avancée du règne, avait subi une série de mécomptes. Ses rapports avec la Russie et l’Angleterre étaient altérés ; nos relations avec les États-Unis n’étaient rien moins qu’amicales ; l’expédition du Mexique avait mal tourné. Elle permettait à l’opposition de battre la politique impériale en brèche. Le gouvernement en était réduit à chercher des dérivatifs au dehors. Toutes ses espérances étaient fondées alors sur un conflit entre l’Autriche et la Prusse. C’est pour le faire éclater qu’il concéda à M. de Bismarck, sans s’assurer aucune compensation, « l’alliance sans laquelle on ne pouvait rien et avec laquelle on pouvait tout. » Aussi le ministre prussien disait-il en revenant de Biarritz : « Si l’Italie n’existait pas, il faudrait l’inventer. »

L’empereur voulait l’alliance et la conseillait formellement. Ce point d’histoire, accablant pour la politique impériale, a été révélé par M. Nigra dans le rapport qu’il a adressé au prince de Carignan.

Le traité fut signé le 8 avril. Il était fatidique ; il portait en germe : l’empire d’Allemagne, l’unité italienne, la suppression du pouvoir temporel, la chute de la dynastie impériale, le démembrement de la France et la commune.

L’empereur eut cependant, dans ces jours décisifs pour sa fortune et celle de la France, comme une vision de l’abîme vers lequel il marchait à pas précipités, entraînant à sa suite les destinées de son pays. Un instant, il essaya de retourner sur ses pas et de défaire l’alliance. Il redoubla d’efforts à Vienne. Il obtint de l’Autriche que, si elle sortait victorieuse de la lutte, elle abandonnerait la Vénétie en échange de la Silésie. Mais le gouvernement italien ne se souciait pas de sacrifier les bénéfices certains qu’il attendait du traité de Berlin à une cession conditionnelle de la Vénétie fondée sur les victoires éventuelles de l’Autriche. Il préférait la guerre qui se présentait à l’Italie dans des conditions exceptionnelles, avec le concours d’une grande puissance militaire et avec une garantie de premier ordre, certain qu’en cas de revers la France ne permettrait pas à l’Autriche de revenir sur les conséquences de la campagne de 1859. Que risquait ritalie ? Victorieuse ou vaincue, Venise ne pouvait plus lui échapper. Tous les risques étaient pour la France, qui s’en rapportait aux événemens, pour savoir au juste si elle aurait lieu de se féliciter du contre-coup de la guerre ou rie le regretter [9]. Le général de La Marmora démontra à l’empereur qu’il n’était plus en mesure de rompre l’alliance avec la Prusse et de dénoncer le traité. « L’empereur n’oubliera pas, écrivait-il à son ambassadeur à Paris pour colorer son refus, qu’il nous a conseillé le traité. » Ce refus causa à la cour des Tuileries une pénible impression ; c’était le premier symptôme d’émancipation.

Il était évident que les beaux jours de Plombières étaient passés. Arrivée au rang de grande puissance, alliée à la Prusse, l’Italie ne consultait plus que son intérêt, son honneur et sa dignité. Elle pesa cruellement sur nos destinées au lendemain de Sadowa. Elle paralysa notre action et nous fit perdre tous les avantages que l’empereur attendait des événemens qu’il avait laissés s’accomplir si imprudemment.

Dans les pages que j’ai consacrées à la politique française en 1866, j’ai raconté le drame qui se déroula au palais de Saint-Cloud dans les heures de patriotiques angoisses qui suivirent Sadowa. J’ai fait le tableau de l’émoi qui régnait à la cour, des luttes violentes, passionnées, engagées entre l’influence autrichienne et l’influence italienne autour d’un souverain perplexe, déconcerté. L’empereur, malade, accablé, ne savait plus à quoi se reprendre ; il passait d’une résolution à une autre. Il demandait conseil à tout le monde, il interrogeait anxieusement ses généraux, il supputait les ressources militaires dont il pourrait disposer pour sortir avec honneur de l’impasse où il se sentait acculé, et, au bout de ses calculs, il voyait apparaître des catastrophes. Toutes ses prévisions étaient déçues, toutes ses combinaisons s’étaient écroulées. Ce qui l’affectait le plus, c’était l’attitude de l’Italie. Il ne s’expliquait pas que Victor-Emmanuel, toujours si empressé à déférer à ses conseils, persistât avec humeur, malgré ses instances, à poursuivre les hostilités et à le paralyser dans ses démarches. Il avait envoyé le prince Napoléon à Florence, certain qu’il serait écouté, et le prince, qui en toutes circonstances s’était porté garant des sentimens de l’Italie, était revenu déçu, éconduit, « Recevoir la Vénétie en cadeau de la France est humiliant pour nous, et tout le monde dira que nous avons trahi la Prusse, » télégraphiait le général de la Marmora à M. Nigra. « Tâchez, ajoutait-il, de nous épargner la dure alternative d’une humiliation ou de nous brouiller avec la France. »

L’Italie était faite : le rêve que depuis Dante des générations de patriotes avaient caressé en vain, se trouvait, en un tour de main, accompli comme par enchantement, tandis que l’œuvre élevée laborieusement, dans le cours de plusieurs siècles, par nos grands politiques et nos grands capitaines, était compromise, menacée. La France sortait des événemens amoindrie, son territoire restait intact, mais elle était atteinte dans son prestige ; elle avait imprudemment attaché à ses flancs deux puissances militaires jalouses, ambitieuses et réalistes. « Un pays peut être diminué tout en restant le même, lorsque de nouvelles forces s’accumulent autour de lui, » écrivait à l’empereur un ministre clairvoyant.

Ni la Prusse ni l’Italie ne savaient gré à l’empereur de l’élan qu’il leur avait laissé prendre, sous de funestes influences. Enhardies par le spectacle de ses défaillances morales et de son impuissance militaire, elles devaient poursuivre leurs desseins froidement, implacablement. Le rêve était fini : la politique impériale, comme un vaisseau désemparé, sans boussole, allait, avant de sombrer, se débattre dans une longue et douloureuse agonie, serrée de près, poussée à bout par ses adversaires sans pouvoir se soustraire aux embûches sans cesse renaissantes qui se dressaient devant elle. « L’empire révolutionnaire périra sur l’écueil italien, » avait dit le vieux prince de Metternich en 1858, lorsqu’il vit Napoléon III s’engager avec M. de Cavour. Ces prévisions se’ublaient se justifier. L’Italie, au lieu de nous servir d’appui sur les champs de bataille et dans les conférences, ne prenait plus le mot d’ordre à Paris ; elle cherchait son point d’appui à Berlin. Il lui restait une dernière étape à franchir pour arriver au plein couronnement de son unité, et elle savi it que l’empereur, le voudrait-il, ne pourrait pas, sans provoquer l’indignaîion de la France, lui ouvrir les portes de Rome. Le cabinet de Florence n’en soulevait pas moins la question romaine, sans se préoccuper des embarras que ses revendications causeraient à un allié qui, disait on, ne régnait en France que pour faire le bonheur de l’Italie. L’empereur essaya de réconcilier la révolution avec la papauté ; mieux eût valu ne pas les mettre aux prises. Toujours enclin aux illusions, il provoqua une conférence ; elle devait substituer aux garanties que la convention du 15 septembre assurait au gouvernement pontifical celles de toutes les puissances catholiques. Il s’imaginait, dans sa méconnaissance des intérêts européens, qu’on répondrait avec empressement à son appel et qu’on s’appliquerait à le dégager des difficultés italiennes. Il suffit du mauvais vouloir de la Prusse pour faire avorter ses espérances. M. de Bismarck ne se souciait pas de lui tendre la perche, il avait intérêt à détourner son attention de l’Allemagne et à le laisser aux prises avec le pape, qui lui reprochait de l’avoir livré aux Italiens, et avec le cabinet de Florence, qui s’irritait des obstacles qu’il opposait à ses revendications nationales. Le ministre prussien prévoyait un règlement de comptes avec le cabinet des Tuileries, qui, après avoir laissé échapper l’occasion, réclamait le Luxembourg comme prix d’une neutralité périmée. La question romaine était un atout dans ses mains ; il n’entendait pas s’en dessaisir ; elle devait lui permettre d’entretenir les passions italiennes et empêcher tout retour à l’alliance de 1859.


III

Au mois d’avril 1867, l’inquiétude gagnait l’Europe, la guerre paraissait imminente. L’Angleterre et l’Autriche faisaient des efforts désespérés pour déjouer les sinistres projets des états-majors prussiens. L’Italie seule semblait se désintéresser des événemens. Elle se disait l’amie de tout le monde ; elle se dérobait, en invoquant à Berlin les souvenirs de 1859, et ceux de 1866 à Paris. Elle soutenait qu’il lui était difficile de s’engager soit d’un côté, soit de l’autre, car si, avec l’aide de la France, elle avait commencé sa délivrance, c’était avec le concours de la Prusse qu’elle l’avait achevée.

« J’ai pu constater chez les membres du cabinet une sympathie que je crois réelle, écrivait le baron de Malaret à la date du 21 avril 1867, mais cette sympathie est visiblement contenue par le désir de ne pas se compromettre. Tout en reconnaissant la modération de nos prétentions et en blâmant l’ambition excessive de la Prusse, on répète volontiers qu’en cas de conflit, les intérêts de l’Italie ne se trouveraient pas directement menacés. Il n’est pas besoin d’une grande clairvoyance pour comprendre que le gouvernement italien, laissé à ses propres inspirations, ne songe pas à nous témoigner ses sympathies autrement que par des vœux. »

Cette attitude ambiguë, égoïste, des hommes d’état italiens, à un moment périlleux pour la France, aurait dû donner à réfléchir. Mais l’empereur n’en tirait aucune moralité ; sa foi en était si peu ébranlée que, pour assurer à l’Italie la consécration de grande puissance [10] et la sanction implicite des faits accomplis dans la péninsule, il ne négligeait aucune démarche pour obtenir sa participation à la conférence de Londres, alors que M. de Bismarck y mettait infiniment peu de bonne grâce. Il persistait à tenir l’alliance italienne pour certaine dans toutes les éventualités. Il puisait sa confiance dans les lettres qu’il échangeait avec le roi Victor-Emmanuel, dans les affirmations passionnées du prince Napoléon et dans les protestations de M. Nigra et de M. Vimercati, son secret intermédiaire. Il oubliait que le roi Victor-Emmanuel, tout populaire, tout loyal qu’il pût être, était un souverain constitutionnel, et qu’au jour des épreuves, il aurait, avant de se souvenir de ses promesses écrites ou verbales, à compter avec son ministère et son parlement. Il le lui avait fait comprendre déjà bien péniblement le 4 juillet 1866, au lendemain de Sadowa, il devait le lui faire sentir plus cruellement encore, au mois de juillet 1870 [11].

Loin de nous assister, à l’heure où la Prusse ne cherchait qu’un prétexte pour se jeter sur la France, le gouvernement italien méditait, sous l’inspiration d’un agent secret de M. de Bismarck [12], l’envahissement des états pontificaux. « Garibaldi, écrivait M. de Malaret à la date du 23 avril, se proposerait de prendre le commandement d’une expédition qui, organisée à Gênes, irait débarquer sur le littoral romain, tandis qu’à la première nouvelle d’un mouvement insurrectionnel à Rome, des bandes d’émigrés se tiendraient prêtes à franchir la frontière méridionale. Il n’est pas douteux que le parti révolutionnaire redouble d’efforts, qu’il compte profiter des événemens pour provoquer un conflit avec le gouvernement pontifical à i’insu ou de connivence avec le gouvernement italien. »


IV

La question romaine, depuis l’expédition de 1859, n’avait pas cessé d’être pour la France une source d’embarras et de déceptions. Elle provoquait contre sa politique tout à la fois les ressentimens des catholiques et le courroux des révolutionnaires. Elle fut la pierre d’achoppement de l’alliance offensive et défensive que Napoléon III demandait à l’Italie. Réconcilier deux élémens irréconciliables était une tâche ingrate. L’empereurn’en persista pas moins à l’entreprendre et à la poursuivre obstinément. Il cherchait encore à Metz, à la veille de ses défaites, dans le traité que lui apportait le comte Vimercati, à mettre d’accord ses devoirs envers la papauté avec les exigences italiennes.

Vainement l’empereur essaya d’arrêter le mouvement qu’il avait provoqué ; il était dans la nature des choses qu’il se précipitât de lui-même. Il prêchait la patience et la modération à l’Italie ; il lui laissait entrevoir une solution conforme à ses désirs. Il inspirait des livres et des brochures à sensation ; il dictait des instructions à nos ambassadeurs pour démontrer à la cour pontificale la nécessité de se réconcilier avec les idées modernes, de faire la part du feu et de s’accommoder avec les aspirations nationales. Déjà, en 1859, il avait recommandé au pape d’abandonner la Romagne et les Légatinus pour sauver le reste ; il en était arrivé à devoir l’engager à sacrifier le reste pour sauver Rome. Il avait poursuivi aussi le projet d’une confédération italienne, présidée par le pape. C’était l’idée qu’il caressait déjà à Plombières. Rien n’y faisait. Pie IX opposait à nos représentations une inflexibilité calme et sereine. « Une transaction est impossible, disait le cardinal Antonelli, entre le saint-siège et ceux qui l’ont dépouillé. Il ne dépend pas plus du souverain pontife qu’il n’est au pouvoir du sacré collège de céder la moindre parcelle du territoire de l’église. Le pape, avant son exaltation, comme les cardinaux lors de leur nomination, s’engagent à ne rien céder du territoire pontifical. Le saint-père ne fera donc aucune concession, et ses successeurs, de siècle en siède, ne seront pas plus libres d’en faire. »

L’empereur, en face de ces réponses péremptoires, invariables, trahissait, dans ses manifestations officielles, ses inquiétudes et son découragement.

« Mes efforts, disait-il, sont venus jusqu’à présent se briser contre des résistances de toute sorte, en présence de deux partis opposés, absolus dans leurs convictions, sourds aux conseils inspirés par le seul désir du bien. Le saint-siège a cependant intérêt à une réconciliation, car s’il a parmi les catholiques des partisans zélés, il a contre lui tout ce qui est libéral en Europe. Il passe pour être, en politique, le représentant des préjugés de l’ancien régime et, aux yeux de l’Italie, pour être l’ennemi de son indépendance. — « Rome, répondaient à cela les défenseurs du pouvoir teniporel, n est ni aux Romains ni aux Italiens ; elle est un fidéicommis appartenant à toute la catholicité. Le congrès de Vienne a d’ailleurs reconnu et sanctionné la souveraineté temporelle du pape en lui restituant les provinces dont le premier empire l’avait spolié [13]. — « Il n’y a que deux solutions, répliquait le prince Napolèon à la tribune du sénat, l’unité de l’Italie avec Rome pour capitale, ou l’intervention armée avec ses désastres. » Il disait, citant les pontificats de Grégoire VII, de Boniface IX et de Jules II, que toutes les pages de l’histoire attestaient les maux causés par la puissance temporelle. Il démontrait que la religion et la sainteté du culte n’exigeaient pas que le chef de l’église fût souverain, que les papes, n’ayant acquis leur pouvoir que par des moyens temporels, pouvaient le perdre de la même manière. Il rappelait le traité de Tolentino, que le pape avait signé malgré son serment. Il s’attaquait à la papauté avec des fragmens de dépêches tirées des correspondances du duc de Chaulnes, du cardinal de Bernis, du marquis de Cadore, de M. de Laval, du baron de Damas. Il invoquait les jugemens de Napoléon Ier, les appréciations de GhateauOriand [14] et les discours de Lamartine [15] pour faire ressortir les abus du régime pontifical, pour montrer que les prêtres avaient été institués pour la prière et non pour dominer, pour bénir et non pour maudire, et que la dignité du premier pontife était incompatible avec le titre de souverain. « Ce que je demande, disait le prince Napoléon en descendant de la tribune, c’est que le gouvernement de l’empereur fasse entendre sa voix et se décide. J’ai pleine confiance que la solution ne saurait être autre sous Napoléon III que sous Napoléon Ier, que le spirituel sera dégagé du pouvoir temporel, et que l’ombre et le génie du grand empereur inspireront son successeur. »

Ces paroles véhémentes, partiales, n’étaient pas de nature à faciliter la tâche au gouvernement impérial. Elles irritaient ajuste titre la cour pontificale et les catholiques de tous les pays ; elles attisaient les passions italiennes ; elles encourageaient le parti révolutionnaire.


V

L’émotion fut vive en France, dans les derniers jours de 1867, lorsqu’on apprit que Garibaldi marchait sur Rome avec ses volontaires. La convention du 15 septembre était violée ; l’Italie avait méconnu ses devoirs, elle n’avait pas surveillé ses frontières : le pape était menacé. L’opinion s’indignait ; on demandait où s’arrêterait la condescendance impériale. L’ingratitude de l’ItaUe, qui ne tenait plus compte de nos plus légitimes susceptibilités, irritait les esprits les plus calmes. L’empereur ne savait que décider. Les partisans de l’alliance italienne le suppliaient de ne pas intervenir, de laisser le pape s’arranger avec les Italiens. Ils affirmaient, pour mieux impressionner le souverain, que la Prusse spéculait sur nos dissentimens avec notre ancien allié, qu’elle n’attendait qu’un prétexte pour prendre sa revanche de l’affaire du Luxembourg et franchir le Rhin.

Ils exagéraient à plaisir : M. de Bismarck avait bien d’autres soucis. Il lui plaisait sans doute de nous voir aux prises avec les passions italiennes, mais il ne pouvait lui convenir de s’associer à la révolution contre la papauté. Il avait à ménager les sujets catholiques du roi de Prusse ; il lui importait surtout, après les décevantes expériences qu’il avait faites en Allemagne, lors de l’affaire du Luxembourg, de hâter le vote des traités d’alliance, et de ne pas les compromettre en s’aliénant les députés catholiques qui siégeaient dans les chambres wurtembergeoises et bavaroises. L’intervention prussienne n’était donc pas à redouter ; M. de Moustier en était convaincu, il était fixé par ses correspondances d’Allemagne, Le ministre des affaires étrangères et le ministre de la guerre étaient d’accord. Ils trouvaient que l’intérêt français devait passer avant l’intérêt italien. « Si l’Italie, disaient-ils, viole la convention du 15 septembre et permet à la révolution de pénétrer sur le territoire pontifical, par des frontières volontairement mal gardées, le devoir de la France est de la faire respecter et de ne pas laisser protester sa signature à la honte de l’Europe. »

Les intrigues s’agitaient autour du souverain ; elles avaient beau jeu, l’Italie était son point vulnérable. Les deux ministres offrirent leur démission. Ils ne voulaient pas, après toutes les défaillances de la politique impériale depuis le mois de juillet 1866, s’associer à un nouvel acte de faiblesse. Les résolutions viriles l’emportèrent dans les conseils des Tuileries. Le maréchal Niel était prêt ; il procéda avec une rapidité foudroyante. Il semblait, après la défaite des garibaldiens, que la haine présiderait désormais aux relations de l’Italie avec la France, et ce fut Mentana qui devint le point de départ de leur rapprochement. L’Europe fut vivement impressionnée par l’énergie et la promptitude de la répression. On admira notre armement, l’organisation et le rapide embarquement du corps expéditionnaire. Notre prestige, si profondément atteint depuis Sadowa, se releva subitement, on comprit que la France n’était pas encore descendue au rang de seconde puissance, qu’elle était résolue à faire respecter ses droits et sa dignité. L’Allemagne s’émut, l’Autriche, la Bavière et le Wurtemberg reprirent confiance dans l’avenir, M. de Bismarck réfléchit, et l’Italie, qui parfois avait abusé de nos sympathies, apprit à compter avec nous. Il y eut cependant des mots malheureux, dont le souvenir ne s’est pas effacé. « Les chassepots ont fait merveille, » du général de Failly, et le « Jamais l’Italie n’entrera à Rome, » de M. Rouher, ont encore aujourd’hui le don d’exaspérer les révolutionnaires au-delà des Alpes.

M. Nigra rendit de réels services ; il s’appliqua à cicatriser les blessures qu’à notre corps défendant nous avions faites à l’amour-propre italien. Nous avions dans la péninsule des amis nombreux, sincères, dévoués ; ils ne se méprirent pas sur nos intentions ; ils consacrèrent leur talent, leur autorité, à réconcilier les deux pays. Le général de la Marmora, M. Minghetti, M. Peruzzi, le marquis Alfieri, M. Visconti Venosta, le général Menabrea, M. Sella, M. Lanza, M. Bonghi, et tant d’autres, étaient des hommes d’élite ; ils avaient, sous l’inspiration du comte de Cavour, présidé aux destinées de l’Italie, l’alliance était leur œuvre, ils n’oublièrent pas ce qu’ils lui devaient. Ils firent preuve, en ces jours douloureux pour leur patriotisme, de sang-froid et de prévoyance. Ils avaient sans doute, comme tous les politiques italiens, étudié Machiavel, mais ils ne gardaient de son enseignement que les préceptes qui ne sont prs réprouvés par la conscience moderne.


VI

L’Europe, après les années troublées de 1866 et de 1867, reprenait confiance ; elle croyait à l’efficacité du principe d’arbitrage proclamé par le congrès de Paris ; elle avait foi dans l’intervention des puissances ; la conférence de Londres ne venait-elle pas de conjurer une guerre imminente ? Et cependant on armait de toutes parts : Berlin donnait l’exemple, et tout le monde l’imitait, non dans une pensée agressive, mais pour se garer contre toutes les éventualités. On se méfiait de M. de Bismarck : le problème germanique sorti de la question italienne n’était pas résolu, l’Allemagne n’était qu’ébauchée, on savait que la Prusse tenait à franchir le Mein et que son roi, fort de ses armées triomphantes, convoitait la couronne impériale. Il était évident pour les esprits sagaces que le ministre prussien ne resterait pas à mi-chemin et que, pour achever son œuvre, il ne se laisserait arrêter par aucun obstacle. L’empereur, en lui imposant à INickolsbourg la ligne du Mein, croyait s’être prémuni contre la transformation allemande : il s’adonnait au rêve des trois tronçons ; mais la ligne du Mein, loin d’entraver l’unité, ne devait servir qu’à la précipiter.

La Prusse, grisée de ses triomphes, pleine de confiance dans ses hommes de guerre et dans l’armement qui lui avait valu la victoire, ne cachait plus ses desseins. Le langage de M. de Bismarck devenait chaque jour plus hautain ; il n’était plus possible de se complaire dans les illusions. La question de prépondérance était posée, implacablement, entre la France et la Prusse, la guerre seule pouvait la résoudre.

L’empereur s’aperçut tardivement qu’il avait, suivant l’expression de M. Rouher, trop saigné l’Autriche ; il s’appliqua, après l’avoir abattue, à l’assister, à la relever. Il reporta le pivot de sa politique à Vienne. La mort tragique de l’empereur Maximilien lui servit de prétexte pour conférer à Salzbourg avec l’empereur François-Joseph, On échangea des vues, on ébaucha avec M. de Beust les bases d’une entente éventuelle, on prévoyait à la fois un conflit en Allemagne, et des complications en Orient ; mais on évita de préciser. Le protocole qui sortit de ces entretiens était vague, ambigu, il n’engageait à rien. « Nous étions à Salzbourg, m’a dit un jour M. de Beust, comme des gentlemen-riders en face d’un fossé ; c’était à qui ne le franchirait pas. »

L’Autriche ne se souciait pas de s’engager avec la France seule ; elle voulait que l’Italie entrât dans l’alliance ; elle tenait à être garantie contre les revendications des irrédentistes. L’empereur présida à la réconciliation de la cour de Vienne avec la cour de Florence. Si l’empereur François-Joseph avait peine à se consoler de la perle de sa grande situation en Allemagne, il se résignait vaillamtrent au sacrifice de la Lombardie et de la Yénétie. Il ne lui en coûta pas de tendre la main à la maison de Savoie, qui, plus heureuse que la sienne, s’agrandissait de tout ce qu’il perdait. Il échangea des notes avec le cabinet de Florence ; les deux gouvernemens se promettaient de ne rien entreprendre sans se prévenir.

La France inquiète, isolée, trouvait deux puissances prêtes à se concerter avec elle sur les éventualités menaçantes de l’avenir. Il aurait fallu saisir au vol les dispositions qu’elles nous manifestaient et s’assurer leur assistance, fût-ce au prix de grands sacrifices, par d’inviolables traités. Mais l’empereur n’était pas seulement fataliste, il était flegmatique, il remettait tout au lendemain ; il lui répugnait de s’engager, il lui plaisait de laisser une porte entrebâillée à la fortune. Il préférait les sentiers tortueux aux chemins battus. Déjà ses regards se reportaient vers Berlin. Il se laissait distraire de l’Autriche et de l’Italie par l’appât de la Belgique. M. de Bismarck, anxieux du rapprochement qu’il voyait s’opérer entre les trois puissances, reprenait son vieux jeu : il protestait à Paris de ses intentions pacifiques ; il déplorait les incidens fâcheux qui avaient, contre son gré, compromis la cession du Luxembourg ; il reconnaissait la nécessité de nous donner des compensations, il se faisait fort de nous les assurer. C’est ce qu’il a appelé depuis des négociations dilatoires [16].

Le prince Napoléon, dans la brochure qu’il a publiée sur les alliances de l’empire, a passé sous silence ces pourparlers équioques. Il ne savait pas tout. Cependant le temps d’arrêt que subirent alors nos négociations avec le cabinet de Vienne et la cour de Florence, et l’étrange nomination de M. de La Guéronnière à Bruxelles, auraient dû éveiller son attention.

Ce fut l’Italie qui reprit les négociations ; elle était impatiente de compléter son œuvre. Rome était le prix de son alliance.

« Il serait diflicile, a dit le prince Napoléon [17], de préciser le jour et les termes des premières ouvertures. Ce ne furent d’abord que des conversations fortuites, des lettres intimes traitant de beaucoup de sujets. L’empereur et le roi d’Italie échangeaient leurs vues sur un tracé défensif pouvant devenir offensif. Ces négociations, commencées en 1868, se prolongèrent jusqu’au mois de juin 1869. Les souverains avaient souvent recours à des intermédiaires. M. Rouher était le conseiller de l’empereur, M. de La Valette son confident. Le président du conseil en Italie, le général Menabrea, n’intervint que lorsque les négociations furent déjà avancées. M. de Beust savait tout ; il était tenu au courant par M. de Metternich, qui agissait moins comme ambassadeur que comme familier des Tuileries. On échangea beaucoup de notes et de lettres particulières. J’étais souvent, mais d’une façon irrégulière, le dépositaire de ces confidences.

« Lorsque les négociations prirent corps dans un projet de traité, elles passèrent, bien qu’à titre officieux, du cabiiiet des souverains dans les chancelleries. L’Italie étant une monarchie constitutionnelle, il fallut de nécessité s’en expliquer avec les ministres. Ce changement de toixain accéléra les résolutions. Les souverains n’avaient parlé de Rome que fugitivement, de peur de ne pas s’entendre. Ils sentaient que c’était le point délicat qui pourrait tout compromettre. Ils évitaient de traiter la question à fond, ils se bornaient à de vagues assurances et se berçaient de l’espoir d’amener le pape à un arrangement. L’empereur se tenait pour engagé avec Pie IX, mais il se flattait qu’après sa mort il trouverait moyen de tout concilier avec son successeur [18]. Cette manière d’agir était conforme aux traditions italiennes et au caractère de l’empereur, toujours hésitant dès qu’il s’agissait du pape.

« Lorsque les ministres intervinrent, ils demandèrent formellement, comme contre-partie de l’assistance effective qu’ils nous promettaient, le règlement de la question romaine sur la base de l’évacuation des états pontificaux. Le traité devait réaliser une triple alliance entre la France, l’Italie et l’Autriche.

« M. de Beust se montrait hostile au pouvoir temporel, il excitait l’Italie dans ses exigences sur Rome. Il s’inspirait sans doute des sentimens anticléricaux du parlement autrichien.

« On finit par aboutir, en juin 1869, à une rédaction en peu d’articles ; le projet stipulait une alliance défensive de nature à pouvoir se transformer aisément en une alliance offensive. L’Italie, appuyée par l’Autriche, demandait formellement le retour à la convention du 15 septembre 1864. Nos troupes devaient être rappelées, nous prenions l’engagement de ne revenir à Rome sous aucun prétexte, tandis que l’Italie se réservait la possibilité de l’occuper. C’est sur ce dernier point que les pourparlers échouèrent ; une communication officieuse du marquis de La Valette informa le gouvernement italien qu’il ne serait pas donné suite au traité, que les négociations étaient suspendues, que la France cependant se réservait de les reprendre quand elle apprécierait qu’elles auraient plus de chance d’aboutir. »

Cependant les trois souverains continuèrent à échanger des lettres et à se promettre une assistance réciproque, sans rien préciser toutefois. Ces lettres ne servirent qu’à entretenir les illusions de l’empereur. Il s’en exagéra l’importance, il les considéra comme l’équivalent d’un traité ; il laissa passer l’occasion pour régler avec le cabinet de Florence la question romaine, l’insurmontable obstacle à la triple alliance.

« Puisse Votre Majesté ne pas regretter un jour les trois cent mille baïonnettes que je lui apportais ! » dit le général Menabrea à l’empereur en 1869, lors de la mission qu’il était allé remplir à Vichy, pour le déterminer à faire à l’alliance offensive et défensive qu’il lui offrait le sacrifice du territoire pontifical, sauf Rome et ses environs immédiats. Le général Menabrea ne s’est jamais consolé de l’insuccès de sa mission. « Il est bien malheureux, me disait-il à Florence, en 1871, que l’alliance ne se soit pas conclue, parce que, le premier devoir de deux alliés étant de contrôler réciproquement leurs effectifs et leurs ressources militaires, nous eussions démontré à l’empereur qu’il n’était pas en état de faire la guerre. »

On comprend que l’empereur, tant qu’il ignorait l’évolution qui s’opérait insensiblement dans la politique religieuse de l’Autriche, ait refusé à l’Italie le droit de pénétrer sur le territoire pontifical. Il avait les mains liées par la convention secrète du 12 juin 1866 : il s’était engagé à imposer à l’Italie, en lui accordant la Vénétie, le maintien de la souveraineté temporelle du pape et l’inviolabilité du territoire soumis encore à son autorité. Il avait ouvert à l’Italie les portes de Venise pour lui fermer les portes de Rome, il s’était dégagé de la proclamation de 1859 pour se lier par le traité du 12 juin 1866 [19]. Mais du moment que l’Autriche rompait avec ses traditions catholiques et que M. de Beust allait jusqu’à encourager les revendications italiennes, l’empereur reprenait dans la question romaine toute sa liberté. Les refus qu’il opposait au cabinet de Florence changeaient de caracière ; ils n’étaient plus inspirés par des obligations contractuelles. L’empereur subordonnait aux scrupules de sa conscience, et plus encore peut-être aux passions de ses entours, la raison d’état, qui lui commandait impérieusement, après tant de fautes commises, de prémunir son pays, par de solides alliances, contre la politique agressive de la Prusse.


VII

Vers la fin de 1869, la France présentait un inquiétant spectacle ; l’esprit frondeur gagnait de proche en proche. Les partis hostiles, contenus et voués au silence tant que l’empereur était prépondérant à l’étranger, relevaient la tête ; ils s’autorisaient des fautes indéniables du Mexique et de Sadowa pour s’attaquer au gouvernement personnel et stigmatiser les origines de l’empire. Partout se révélaient des symptômes troublans : il semblait que les jours du règne fussent comptés, L’Allemagne spéculait sur nos défaillances, elle armait sans relâche, elle révélait des arrière-pensées menaçantes. L’empereur, après avoir été l’arbitre de la paix, était voué à l’impuissance. Il ne lui était plus donné de relever son autorité à l’intérieur par le prestige de sa politique au dehors. Il ne lui restait de ses chimères passées que le sentiment d’amères déceptions. Dans sa détresse, il crut sauver la dynastie en appelant tardivement le pays au partage du pouvoir et de la responsabilité. Il transforma son gouvernement. Le ministère Ollivier affirma la paix et la liberté ; le pays reprit confiance, les partis, un instant, désarmèrent. Il ne pouvait plus être question d’alliances ; l’empereur abandonnait à son cabinet, qui paraissait vouloir se désintéresser de l’Europe, la direction des affaires étrangères. Il n’était plus en situation, après les modifications que le plébiscite avait introduites dans la constitution de 1852, de traiter sans l’assentiment de ses ministres [20].

Interrogé par le roi Victor-Emmanuel sur ses desseins, l’empereur se borna à lui conseiller la patience. Il ne prévoyait aucun conflit et il espérait que son gouvernement rallierait la Prusse à l’idée d’une réduction des charges militaires ; il se flattait que tous les gouvernemens pourraient désormais se consacrer aux travaux de la paix. L’Italie se résigna, non sans regrets, à faire des économies ; la politique qui l’emportait à Paris l’atteignait dans ses espérances ; elle ajournait indéfiniment la solution de la question romaine.

Le comte Daru poursuivit le désarmement ; il donna l’exemple en réduisant le contingent de dix mille hommes, sans s’arrêter aux objections que lord Clarendon avait rencontrées à Berlin. Il espérait impressionner M. de Bismarck et le convaincre de la sincérité de nos intentions pacifiques. C’était se méprendre sur sa politique. La Prusse était résolue à ne pas réduire ses effectifs tant que son ambition ne serait pas satisfaite. Pour faire triompher la paix, il aurait fallu dire à l’Allemagne qu’on la laissait maîtresse de ses destinées. C’était l’unique moyen de la désarmer, de déjouer les calculs du ministre prussien, de le rejeter dans ses embarras intérieurs et de le mettre aux prises avec le particularisme et lu libéralisme germaniques. Mais affirmer la paix et faire défense à la Prusse de franchir la ligue du Mein, c’était jouer son jeu et lui fournir des prétextes pour raviver les passions nationales et les retourner contre la France.

La direction des événemens nous échappait, nous n’étions plus comme autrefois les dispensateurs de la paix et de la guerre. Le cabinet de Berlin nous le faisait sentir amèrement, le roi Guillaume répondait au Reichstag à nos protestations paciliques par des discours piovoquans. La transformation menaçante qui se faisait à nos portes nous ramenait malgré nous aux préoccupations du dehors. Les pourparlers entre Vienne et Paris, un instant suspendus, furent repris. L’archiduc Albert, le vainqueur de Gustozza, vint à Paris ; il fut accueilli à la cour des Tuileries à bras ouverts, il était en Autriche le chef du parti de la revanche. Il avait pour mission de s’enquérir de notre situation militaire et de discuter un plan de campagne combiné, il fut frappé de la brillante et martiale attitude de l’armée, il ne s’aperçut pas des vices de son organisation. Il fut prodigue d’éloges : c’était rendre un mauvais service à des généraux présomptueux. La présence de l’archiduc à Paris, et ses entretiens avec les chefs de l’armée, confirmaient les assurances que nous donnait journellement l’ambassadeur de François-Joseph, sur le concours éventuel de son gouvernement. Le prince de Metternich aimait la France, il était le confident des Tuileries. Sans s’inspirer des sentimens de son père, qui, dans ses Mémoires d’outre-tombe, nous a révélé de noirs desseins [21], il ne contribua pas moins dans une certaine mesure, et sans le vouloir, assurément, à précipiter les destinées du second empire. Partisan résolu de l’alliance française, et personnellement fort dévoué à l’empereur et à l’impératrice, il entretint la cour des Tuileries, si portée aux illusions, dans de décevantes espérances [22]. Il exagérait, dit-on, au gré de ses propres désirs, inconsciemment, les instructions de son ministre, qui, lui-même ne substituait que trop volontiers le rêve à la réalitéi. M. de Beust voulait l’alliance en toute sincérité, elle était son espoir, la base de sa politique. Il savait qu’il ne pouvait rien sans la France. C’est avec son appui qu’il comptait rendre à l’Autriche sa suprématie en Allemagne, la soustraire à l’action dissolvante et envahissante de la Prusse, la fortifier en Pologne et dans les Balkans contre la Russie. Les douloureuses épreuves de 1866 avaient rapproché les deux pays ; ils avaient à se prémunir contre un ennemi commun ; leur sécurité commandait de conjurer ou du moins de ralentir la transformation de l’Allemagne.

Le chancelier d’Autriche craignait que bientôt « il n’y eût plus d’Europe ; » il connaissait les desseins de son adversaire ; il espérait les déjouer avec l’aide de la France et de l’Italie. Mais il se méprit sur notre puissance militaire ; il méconnut la force agressive de la Prusse, il ne soupçonna pas le rôle réservé par M. de Bismarck à la Russie. Il permit à Napoléon III, si accessible aux rêves, de croire que l’Autriche serait forcément à ses côtés le jour où la France se trouverait en face de la Prusse. Il est vrai que le comte de Beust, en affirmant l’alliance, en toute occasion, ne pouvait pas prévoir que la guerre éclaterait de la sorte, avec un tel emportement, sur une question de procédés, sur un incident, et que le gouvernement français se jetterait dans une formidable aventure sans pressentir, sans consulter ses alliés naturels, mêlés si étroitement depuis deux ans aux combinaisons de sa politique. C’était exposer l’Autriche et l’Italie à de cruels embarras, c’était rompre toute solidarité avec elles, les autoriser à ne plus tenir compte que de leur propre sécurité. Dans les pourparlers engagés entre Paris, Vienne et Florence depuis 1868, jamais il n’avait été question de provoquer des complications. Il s’agissait uniquement de se mettre en mesure de brider l’ambition du cabinet de Berlin et de faire respecter le traité de Prague le jour où il plairait à la Prusse d’étendre violemment sa domination au-delà du Mein. « J’ai fait deux guerres malheureuses, disait l’empereur François-Joseph au général Lebrun au mois de juin 1870, je n’en ferais pas une troisième à moins d’un intérêt suprême. Il faudrait que l’indépendance de la Bavière et du Wurtemberg fût menacée pour me décider à demander à mon peuple de nouveaux sacrifices ; il me serait difficile de ne pas m’associer à la France le jour où elle rappellerait la Prusse au respect du traité de Prague. »

Dans les plans de campagne combinés qu’étudiaient, en prévision de celte éventualité, les deux états-majors, l’armée française devait prendre l’offensive, pénétrer dans le midi de l’Allemagne et opérer sa jonction avec l’armée autrichienne en Franconie, dans les environs de Nuremberg. Mais l’Autriche demandait à être prévenue en temps utile, elle avait besoin de quarante-deux jours pour sa mobilisation. Elle s’engageait néanmoins à masser, dès le début de la campagne, 40,000 hommes à Pilna, sur les frontières de la Saxe, et 40,000 à Olmütz, sur les frontières de la Silésie. L’Italie, dont la mobilisation n’était guère plus rapide, devait tenir le midi de l’AUenfiagne en respect, et, aussitôt ses forces concentrées, jeter 40,000 hommes en Bavière. Dans ces conditions, tout étant prévu et concerté à l’avance, la guerre n’avait plus rien qui pût inquiéter la France. La participation de l’Autriche et de l’Italie imposait forcément la neutralité au Wurtemberg et à la Bavière, et peut-être même la coopération active.

L’incident espagnol renversa toutes ces combinaisons. Le gouvernement de l’empereur, au lieu de se concerter préalablement avec les cabinets de Vienne et de Florence, dès qu’il fut informé des menées secrètes de la Prusse en Espagne, céda aux passions militaires et aux entraînemens irréfléchis de l’opinion. M. de Beust, l’histoire ne saurait le méconnaître, ne négligea aucun effort pour arrêter le gouvernement français. Il proposa sa médiation de compte à demi avec le cabinet de Florence ; il suggéra même l’idée aventureuse de laisser embarquer le prince de Hohenzollern et de le faire arrêter en pleine mer par une escadre française. Il nous supplia de nous contenter de la renonciation, qu’il considérait comme un succès inespéré pour notre politique ; il protesta, dès le début, contre l’interprétation que M. de Gramont se plaisait à donner à ses engagemens ; il affirmait qu’il n’était pas tenu, sur notre simple réquisition, de procéder à des démonstrations militaires sur la frontière de la Bohême et de la Silésie. Mais il était dit que le gouvernement impérial resterait sourd à toutes les exhortations. La situation de l’Autriche allait devenir périlleuse. Elle s’exposait, suivant les résolutions qu’elle prendrait, et suivant le résultat de la guerre, soit aux ressentimens de la Prusse, secrètement alliée à la Russie, soit à ceux de la France. Elle avait à compter aussi avec ses difficultés intérieures, le mauvais vouloir des Hongrois et de ses populations allemandes. M. de Beust en était réduit à carguer ses voiles et à flairer le vent. Au fond, ses vœux étaient pour nous, il ne se dissimulait pas que nos défaites enlèveraient à l’Autriche toutes ses chances de relèvement et l’assujettiraient à jamais à la Prusse. Mais le spectacle qu’offrait Paris, à ce moment, ne lui permettait pas de croire à nos succès. La confusion qui présidait à nos préparatifs, le désarroi qui régnait dans nos sphères gouvernementales, la révolution qui déjà s’affirmait dans les rues, l’affaissement de l’empereur, les illusions du duc de Gramont, la confiance et les rivalités des généraux, tout indiquait que les hommes qui présidaient aux destinées de la France la conduisaient à sa perte.


G. ROTHAN.

  1. Ma carrière, à deux reprises, m’a conduit en Italie. J’étais premier secrétaire de notre légation à Turin, en 1864, au moment où le siège du gouvernement allait être transféré à Florence pour satisfaire à la convention du 15 septembre : l’influence de la France dans la péninsule était alors prépondérante. Je suis retourné en Italie, au mois de décembre 1870, pour répondre à l’appel de la délégation de Tours, au moment où le parlement italien venait de proclamer Rome capitale de l’Italie : la convention du 15 septembre était déchirée, l’empire s’était écroulé et Paris était assiégé !
  2. Le principe des nationalités, que la France a affirmé pour la première fois, lors de la guerre d’Amérique, répondait aux aspirations généreuses du caractère français. Il fut pendant de longues années, on ne saurait le méconnaître, un élément de force et d’expansion pour notre politique, paralysée depuis 1815 par la sainte-alliance. Le gouvernement de Louis-Philippe, si contesté à ses débuts par les chancelleries étrangères, sut en tirer un grand parti au profit de sa consolidation. Mais il s’en servit avec mesure et discernement, juste assez pour impressionner les cours du Nord et leur donner à réfléchir, sans les provoquer. Le gouvernement de l’empereur s’était trouvé à son avènement en face des mêmes difficultés, et il n’est pas étonnant qu’il ait cherché à se servir, au profit de son influence naissante, du mouvement national que la révolution de 1848 avait soulevé sur le continent et particulièrement en Autriche. Mais au lieu de le contenir et de le diriger, il le précipita, sous l’influence d’idées préconçues. Il n’eut pas conscience de sa situation en Europe après la guerre de Crimée et de l’action que sa politique autoritaire lui donnait sur les gouvernemens. Il se refusa à comprendre le rôle qui lui incombait. Les vieilles alliances étaient rompues, et l’Europe profondément divisée cherchait une voie nouvelle. Une diplomatie prévoyante, avisée, se serait insensiblement dégagée d’une solidarité étroite, compromettante, avec les aspirations unitaires et révolutionnaires. L’axe de la politique européenne s’étant déplacé à notre profit, notre ligne de conduite semblait toute tracée. Nous n’avions qu’à nous substituer, en quelque sorte, au cabinet de Pétersbourg, dont l’influence était prépondérante depuis 1815, rassurer les dynasties, nous constituer leur protecteur, sans pour cela rompre entièrement avec les idées libérales et nous aliéner les sympathies des peuples. C’est la politique que poursuit M. de Bismarck depuis 1871, avec une persévérance qui ne s’est pas démentie et qu’il formulait déjà dans une de ses circulaires du mois de mars 1871.
  3. En 1860, dans sa réponse à la note du baron de Schleinitz, qui protestait en termes ambigus, bien qu’acerbes, contre les menées révolutionnaires du Piémont, M. de Cavour, loin de céder à de légitimes susceptibilités, exprimait l’opinion que, si les Italiens en étaient déjà à considérer la Prusse comme une alliée naturelle, les Prussiens ne tarderaient pas à partager à l’égard de l’Italie les mêmes sentimens. Il allait plus loin, avec l’intuition qui caractérise les grands politiques, il semblait prévoir que, l’œuvre italienne achevée, la France pourrait bien faire un retour sur elle-même, s’apercevoir qu’elle avait sacrifié à de faux dieux les conditions de sa sécurité et de sa grandeur et qu’alors « la Prusse et l’Italie seraient nécessairement amenées à défendre en commun leurs principes et leur indépendance, quel que fût le côté d’où surgiraient les dangers et les complications. »
  4. La Politique française en 1866.
  5. Si M. Drouyn de Lhuys, avant d’engager la France, avait jugé utile de se faire renseigner par son ministre à Florence sur l’état des esprits dans la péninsule, il eût appris que le tableau que lui faisait la diplomatie italienne des exigences de l’opinion était pour le moins exagéré, qu’on ne se passionnait à ce moment ni pour Rome, ni pour Venise, mais que le ministère en était réduit à des expédiens et qu’il cherchait à raviver les passions nationales pour conjurer ses embarras financiers et administratifs. La légation de France à Turin ne fut informée du résultat des négociations que M. de Pepoli poursuivait secrètement à Paris, que le jour même où l’Opinione apprenait au Piémont, de la façon la plus cruelle, par un simple entrefilet, qu’il était dépossédé de la capitale. L’irritation se reporta comme de raison contre la France. On prétendit que l’empereur, en souvenir des sifflets qui l’avaient accueilli à Turin, à son retour de la campagne de 1859, avait exigé la translation dans un sentiment de vengeance. Ce ne fut qu’un mois après la signature du traité que M. Drouyn de Lhuys fit connaître à M. de Malaret et à M. de Sartiges, dans une dépêche antidatée du 12 octobre, les stipulations intervenues entre le gouvernement impérial et le cabinet de Turin.
  6. La convention eut un douloureux retentissement à la cour pontificale ; on ne se méprit pas sur sa portée ni sur les arrière pensées qui l’avaient inspirée. Le pape y répondit par l’encyclique du 8 décembre : elle faisait l’apologie de l’ancien régime. Loin de rapprocher les deux puissances que l’empereur s’était donné la mission de réconcilier, elle faisait éclater une irrémédiable dissidence. La convention livrait en réalité Rome aux Italiens, car si elle leur interdisait toute entreprise violente contre le saint-siègf, elle consacrait le principe de la non-intervention et autorisait l’Italie à poursuivre la conciliation de ses intérêts nationaux avec ceux du pape, sur la base de la séparation de l’église et de l’état.
  7. M. Auguste Brachet, l’Italie qu’on voit et l’Italie qu’on ne voit pas.
  8. La Politique française en 1866. — L’alliance de la Prusse et de l’Italie.
  9. La Politique française en 1866.
  10. « Le conseil amphjctyonique de l’Europe, jusqu’à présent composé des représentans de cinq puissances, va s’augmenter d’une sixième, dont la voix nous sera naturellement contraire. Nous sommes trop voisins de l’Italie, nous avons trop de ressemblance avec elle, nous lui avons rendu de trop grands services pour qu’elle nous aime. L’ingratitude en politique est le premier des droits et des devoirs. En politique, nos ennemis sont nos voisins ; cet axiome est aussi sûr que pas un de Machiavel. » (Proudhon, la Fédération et l’Unité en Italie.)
  11. L’affaire du Luxembourg.
  12. C’était M. Bernardi, que notre politique devait retrouver en Espagne mêlé aux intrigues de la candidature Hohenzollern : « Je dînais avec M. Bernardi et quelques hommes politiques, m’a raconté le premier secrétaire de la légation d’Autriche à Madrid, lorsque l’un d’eux vint à préconiser la candidature Hohenzollern ; un coup de pied parti de dessous la table m’atteignit aussitôt. La botte de M. Bernardi s’était trompée d’adresse ; elle me révéla le secret de l’agent prussien et de ses complices. »
  13. Le congrès de Vienne rendit au pape les duchés de Camerino, de Ponte-Corvo et de Bénévent, les marches d’Ancone, Macerata et Ferme, les légations de Ravenne, Bologne et Ferrare.
  14. Chateaubriand, Études historiques.
  15. Lamartine, discours à la chambre des députés, 1847.
  16. Il y a toujours dans les affirmations les plus hardies de M. de Bismarck un fond de vérité. Il était autorisé à dire, dans son accablante circulaire du mois de juillet 1870, malgré nos démentis, que, même après les déboires de l’affaire du Luxembourg, l’empereur ne renonçait pas à la Belgique et qu’il ne restait pas insensible à ses offres. Mais le chancelier allemand dénaturait les faits en reportant à 1868 le projet de traité que M. Benedetti avait laissé entre ses mains au mois d’août 1866. Il lui importait de bien démontrer à l’Angleterre qu’au prix de la Belgique, il n’eût dépendu que de lui, jusqu’à la dernière heure, de conjurer la guerre. Je crois avoir rétabli les faits dans mon étude sur la Politique française en 1866, avec les dépêches du général Govone et lee papiers de Cerçay. Il n’y eut, de 1868 à 1869, que des pourparlers fugitifs qui n’ont laissé aucune trace écrite. M. Benedetti, notre ambassadeur à Berlin, n’y fut point mêlé.
  17. Les Alliances de l’empire en 1869 et 1870, par le prince Napoléon Bonaparte (Jérôme).
  18. « Napoléon III était bien persuadé que tôt ou tard l’Italie arriverait à Rome. Il ne le cachait pas, mais il ne voulait assumer aucune responsabilité, il lui répugnait de passer pour complice. Son irrésolution tenait à ses difficultés intérieures, à l’influence de ses entours et peut-être aussi aux engagemens qu’il croyait avoir pris avec Pie IX. » (La Vita e il Regno di Vittorio Emanuele.)
  19. La Politique française en 1866. Voir le texte du traité, page 169.
  20. Il dut même, sur les observations du comte Daru, qui était jaloux de ses prérogatives, renoncer à communiquer directement avec le général Fleury, son ambassadeur à J. Saint-Pétersbourg.
  21. Le prince de Metternich s’est fait gloire dans ses Mémoires d’avoir prévu la chute de Napoléon Ier dès son avènement et de l’avoir poursuivie sans relâche par les moyens les plus ténébreux. M. Thiers, dans le récit si dramatique qu’il a fait de l’entrevue de Dresde, affirme que Napoléon, frappé de démence, avait repoussé les conditions avantageuses que lui offrait l’Autriche. Le prince de Metternich a renversé cette légende ; il prétend n’être allé à Dresde que pour entretenir l’empereur dans des illusions et permettre à l’armée autrichienne de se compléter et d’opérer sa jonction avec les armées alliées.
  22. Je fis observer un jour, à l’époque de la guerre de Crimée, au comte de Hatzfeld, le ministre de Prusse à Paris, que son langage était bien pessimiste, qu’il ne reflétait qu’imparfaitement les tendances de sa cour, qu’elles étaient plus sympathiques aux puissances occidentales qu’il ne l’affirmait dans ses entretiens avec M. Drouyn de Lhuys. « Le devoir d’un diplomate, me répondit-il, est de ne pas tenir au gouvernement auprès duquel il est accrédité un langage qui ne serait pas de tous points justifié par l’événement. Si la Prusse devait s’associer à la France et à l’Angleterre, je serais le premier à m’en féliciter. Mais, connaissant l’esprit de ma cour et les passions qui s’agitent à Berlin, je crois mieux servir les intérêts des deux pays en tempérant les illusions auxquelles on cède si volontiers à Paris.