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Souvenirs et Correspondance (Dreyfus)/01/01

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Texte établi par Pierre DreyfusB. Grasset (p. 21-23).

I

AU SEUIL DU DRAME

Le 15 octobre 1894, le capitaine Alfred Dreyfus, attaché à l’État-major général de l’Armée, qui avait été convoqué pour neuf heures au ministère de la guerre, quittait son domicile de l’avenue du Trocadéro pour se rendre rue Saint-Dominique.

La matinée était fraîche, prélude d’une de ces admirables journées d’automne où le ciel légèrement bleuté, l’atmosphère rendue à peine opaque par un voile de brume, font mieux ressortir le charme de Paris.

Suivant les quais de la Seine, Dreyfus avançait de son pas ferme et rapide. Il songeait. Heureux, profondément heureux, dans la plénitude de ses forces, la vie paraissait lavoir comblé de ses faveurs. N’avait-il pas en effet tout ce qu’un homme peut souhaiter ? Un foyer tendrement uni, des enfants qu’il adorait, une fortune solidement placée dans la prospère industrie mulhousienne que dirigeaient ses frères. Enfin, par ses brillantes études à l’École de Guerre, qui venaient de lui ouvrir les portes de l’État-major général, n’avait-il pas réalisé le plus fervent de ses rêves d’adolescent ?

De l’agréable tableau qu’il évoquait ainsi avec enthousiasme, il voulait cependant écarter un léger nuage : c’était le regain d’antisémitisme qui sévissait alors dans le pays et qu’il remarquait depuis un certain temps chez ses camarades. Il n’y attachait pas une très grande importance, bien qu’il en eût déjà subi les conséquences lors de sa sortie de l’École de Guerre. Le général de Bonnefond qui devait lui donner une note d’appréciation générale hors les examens, appelée cote d’amour, lui avait appliqué un zéro sous le prétexte qu’il ne voulait pas de Juifs à l’État-major, et l’avait ainsi fait rétrograder de la troisième place à la neuvième, sans autre conséquence d’ailleurs.

Ses camarades de bureau étalaient souvent sous ses yeux la Libre Parole, qui publiait les violents articles de Drumont, leader de l’antisémitisme.

Mais se préoccupant peu des autres, très réservé, hautain même, le capitaine Dreyfus attachait une médiocre importance à ces manifestations de la sottise humaine.

Ce lundi matin d’octobre, donc, il se rendait au ministère de la guerre pour y subir une inspection générale. Selon les ordres, il était en tenue civile. La note de service le convoquant lui était parvenue le samedi, et si sa rédaction l’avait d’abord quelque peu étonné, il ne s’était pas soucié d’en approfondir la raison. Ponctuel selon son habitude, il avait pris le chemin du ministère pour l’heure prévue.

À son arrivée, le commandant Picquart, de l’État-major de l’armée, qui semblait l’attendre, le conduisit immédiatement au bureau du général de Boisdeffre, chef d’État-major général, où, à sa vive surprise, il se trouva en présence non seulement d’un officier attaché au 3e bureau, le commandant du Paty de Clam, mais de trois civils se tenant ostensiblement à l’écart.

Le commandant du Paty de Clam l’invita à remplir la partie signalétique de sa feuille d’inspection et, lui montrant son pouce qu’il avait ganté pour la circonstance, lui dit : « Le général va venir ; en attendant, comme j’ai une lettre à écrire et que j’ai mal au doigt, voudriez-vous l’écrire pour moi ? » Si étrange que lui parût cette demande et le cadre de cette scène, Dreyfus accepta.

Du Paty s’assit près de lui et commença la dictée de la fameuse lettre, dont le texte était identique à celui d’une pièce connue plus tard sous le nom de « bordereau ». Soudain, s’interrompant, il l’interpella d’une voix brutale : « Vous tremblez, capitaine. » Dreyfus qui ne tremblait nullement, mais avait froid aux mains, précisa la chose avec calme, ce qui ne fit point l’affaire de du Paty qui, visiblement, cherchait à l’intimider. Aussi, ajouta-t-il sévèrement : « Faites attention, c’est grave. »

Quelques lignes encore et du Paty, se levant, prenant une pose théâtrale, posa sa main sur l’épaule de Dreyfus en s’écriant d’une voix forte : « Capitaine Dreyfus, au nom de la loi, je vous arrête ; vous êtes accusé du crime de haute trahison. »

Comme mû par un ressort, Dreyfus se dressa, rougissant sous l’injure. Mais le coup était si inattendu, l’accusation d’une telle énormité, que son cerveau d’abord se brouilla et ne lui permit que des mots sans suite. Puis, s’étant enfin ressaisi, il protesta de toutes les forces de son être contre l’effroyable erreur dont il était victime.

Les civils, témoins de la scène, s’étaient rapprochés. C’étaient M. Gribelin, archiviste du ministère, M. Cochefert, commissaire aux Délégations, et le secrétaire de ce dernier.

Pendant deux heures atroces, Dreyfus se débattit comme un forcené. Ignorant que l’on avait déjà décidé de son sort, ne pouvant admettre que l’on pouvait rechercher autre chose que la vérité, il s’efforça de convaincre du Paty de Clam, puis Cochefert, que rien dans sa vie d’officier ou sa vie de famille ne pouvait motiver même le plus vague soupçon. Rien n’y fit. Ses déchirantes protestations, son désir de connaître les pièces qui l’accusaient, ses cris répétés quant à son innocence ne réussissaient qu’à exaspérer ces hommes à l’esprit mesquin et prévenu. Ce qu’ils voulaient, c’était des aveux, et ne les pouvant obtenir ils frémissaient de rage. Dreyfus fut fouillé comme un malfaiteur et, comme dans tout bon scénario de cet ordre, on mit à sa portée un revolver pour se faire justice.

Enfin, du Paty de Clam comprenant qu’il n’en tirerait rien ce jour-là, ordonna au commandant Henry de le conduire à la prison militaire du Cherche-Midi où, dès le matin, par ordre du général Mercier, une cellule avait été retenue.

Le capitaine Dreyfus fut mis au secret. Son calvaire commençait.