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Souvenirs et Correspondance (Dreyfus)/01/02

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Texte établi par Pierre DreyfusB. Grasset (p. 24-39).

II

LE CRIME

Le bureau des renseignements au ministère de la guerre, qui était dirigé par le colonel Sandherr, comportait un service spécial, dit section de statistique, s’occupant particulièrement du contre-espionnage, et à laquelle appartenait le commandant Henry.

Au milieu de septembre 1894, le commandant Henry reçut d’un des agents du service nommé Brücker, une lettre que celui-ci avait dérobée dans la loge de la concierge de l’ambassade d’Allemagne et qui était adressée à l’attaché militaire, le lieutenant-colonel de Schwartzkoppen. Cette lettre était ainsi conçue :

Sans nouvelles m’indiquant que vous désirez me voir, je vous adresse cependant, Monsieur, quelques renseignements intéressants :

1o Une note sur le frein hydraulique du 120 et la manière dont s’est conduite cette pièce ;

2o Une note sur les troupes de couverture (quelques modifications seront apportées par le nouveau plan) ;

3o Une note sur une modification aux formations de l’artillerie ;

4o Une note relative à Madagascar ;

5o Le projet de manuel de tir de l’artillerie de campagne (14 mars 1894).

Ce dernier document est extrêmement difficile à se procurer et je ne puis l’avoir à ma disposition que très peu de jours ; le ministère de la guerre en a envoyé un nombre fixe dans les corps et ces corps en sont responsables. Chaque officier détenteur doit remettre le sien après les manœuvres.

Si donc vous voulez y prendre ce qui vous intéresse et le tenir à ma disposition après, je le prendrai. À moins que vous ne vouliez que je le fasse copier in extenso et ne vous en adresse la copie.

Je vais partir en manœuvres.

Cette lettre, connue ultérieurement sous le nom de « bordereau », qui démontrait la trahison de son auteur, fut pour Henry une révélation et le présage de catastrophes. Il avait en effet reconnu l’écriture de son ami le commandant Esterhazy. Son premier geste fut de la détruire. Mais Brücker, fier de son haut fait, ne l’entendait point ainsi, et Henry dut recoller les morceaux de la lettre déchirée et la porter à ses chefs. Pour comprendre sa terreur, il suffit de connaître son caractère et son passé.

Sorti du rang, il avait fait la guerre de 1870 et avait longtemps traîné dans les grades inférieurs. Après avoir été attaché à la personne du général de Miribel, il fit dix ans d’Afrique dans un régiment de zouaves. Rentré en France, il avait su se faire bien voir du général de Boisdeffre et obtenu de lui d’être placé au 2e bureau. Intelligent, roublard, mais sans culture, semblable à ces paysans madrés qui toute leur vie ont désiré un champ pour agrandir leur terre et qui ont été jusqu’au crime pour l’obtenir, Henry, arrivé par une chance inespérée au grade de commandant, ambitionnait de devenir le chef du 2e bureau. Or, si l’on apprenait en haut lieu qu’il avait été l’ami, et peut-être l’obligé d’un traître, sa carrière était brisée.

Forcé de remettre la lettre mentionnée ci-dessus à ses chefs, il n’avait vraisemblablement qu’un désir, c’est que l’on n’en trouvât point l’auteur, et que l’affaire fût classée. Il eut un jour cet espoir, malgré que le document eût fort ému ses camarades et ses chefs. Les recherches n’avaient en effet pas abouti, lorsque le colonel Fabre, chef du 4e bureau, en parla le 6 octobre à son sous-chef, le lieutenant-colonel d’Aboville, qui venait d’être nommé à ce poste et auquel il ne déplut pas d’inaugurer son service par un coup de maître. D’Aboville détermina que la lettre en question n’avait pu être écrite que par un des officiers d’artillerie stagiaires à l’État-major ; il en prit la liste et son attention fut immédiatement attirée par un nom, celui du seul Juif qui en fit partie : Dreyfus. Le hasard ayant voulu que l’écriture de celui-ci ait à première vue quelque analogie avec celle du bordereau, la présomption devint vite une certitude. Le colonel Fabre, le colonel Sandherr, chef du 2e bureau, le général Gonse, sous-chef d’État-major, le général de Boisdeffre et, enfin, le général Mercier, ministre de la Guerre, furent avisés. Le virus antisémite ayant depuis longtemps fait son œuvre, les uns et les autres ne demandèrent pas mieux que de se laisser convaincre.

Dans l’ombre, Henry, tout heureux de voir que l’État-major avait trouvé un bouc émissaire, sentant instinctivement qu’ayant découvert le Juif abhorré, on ne le lâcherait plus, répandait des bruits de couloir qui faisaient s’infiltrer de plus en plus dans les esprits l’idée que Dreyfus était coupable.

Cependant, Mercier, qui en avait parlé à quelques-uns de ses collègues du ministère, avait reçu le conseil de ne s’engager que sur des preuves certaines. Les notes de Dreyfus étaient excellentes, sa carrière s’annonçait brillante, il était riche, marié, père de famille. On comprenait mal le motif de la trahison.

Une première expertise confiée à Gobert, expert de la Banque de France, fut favorable à Dreyfus, car elle concluait que la lettre anonyme pouvait être d’une personne autre que celle soupçonnée, tant les différences d’écriture étaient notables.

On demanda alors l’avis d’un homme nullement qualifié, Alphonse Bertillon, chef du service de l’identité judiciaire à la préfecture de police. Mais on ne lui demanda pas une expertise. On lui indiqua qu’on avait la certitude de la culpabilité de Dreyfus, et on le pria d’en faire la démonstration. Bertillon, qui n’avait pas de raison de douter de la parole d’officiers d’État-major et qui, au surplus, n’était pas expert en écritures, partit de l’idée du problème résolu et chercha une théorie qui lui permît d’en faire la preuve. Il mit sur pied un système dont il fut facile d’établir plus tard l’absurdité, et qu’il eut d’ailleurs la folie de vouloir défendre contre les plus grands savants français, après qu’ils en eussent prouvé l’inanité.

Fort cependant de cette démonstration, Mercier décida l’arrestation de Dreyfus, et il chargea du Paty de Clam de remplir les fonctions d’officier de police judiciaire.

Du Paty, qui avait un peu l’âme d’un inquisiteur du moyen âge, mais qui n’avait aucune notion de droit, se crut appelé à jouer un grand rôle. Il avait déjà imaginé le scénario du ministère de la guerre, mais il fit mieux. Dans la cellule du Cherche-Midi où il avait fait conduire Dreyfus, il se livra vis-à-vis de son prisonnier à la plus vile et la plus dégradante des comédies judiciaires. Celui-ci qui, du bonheur le plus complet, passait en quelques heures au désespoir absolu, ne comprenait rien à ce qui lui arrivait, ignorant les raisons de l’arrestation dont il était l’objet, sachant seulement qu’elle était monstrueuse, se jetait contre les murs de sa cellule et, dans un état de surexcitation terrible, hurlait de douleur.

Pendant trois jours, il fut laissé au secret absolu, sans nouvelles des siens, se débattant dans le vide. Il faillit devenir fou.

Pendant trois jours et trois nuits, sans relation avec quiconque, sans papier pour écrire, sans livres, malade d’horreur et de souffrance, il fut, par un procédé renouvelé d’un autre âge, laissé en tête-à-tête avec lui-même, « muré vivant ». À défaut des tortures physiques, on essayait de la torture morale pour mieux diminuer cérébralement l’homme qui n’avait cessé de protester de son innocence et dont on voulait tirer l’aveu de sa culpabilité.

Enfin, pensant son prisonnier à point, du Paty vint au Cherche-Midi et procéda à un premier interrogatoire.

Le commandant Forzinetti, commandant le Cherche-Midi, donne à ce sujet les détails suivants dans sa déposition du 24 décembre 1898, devant la Cour de cassation :

Le 18 au soir, le commandant du Paty se présenta à l’établissement porteur d’un ordre du ministre de la guerre m’enjoignant de le laisser librement aller près du prisonnier.

Il me demanda de lui faire ouvrir, aussi doucement que possible, la porte de la chambre qui renfermait Dreyfus ; il me demanda aussi si je n’avais pas des lampes à projection assez fortes pour pouvoir surprendre Dreyfus et le « démonter ». Je répondis que les locaux ne se prêtaient pas à la chose ; que, d’autre part, je n’avais pas de lampe, et qu’au surplus, si tout cela était faisable, je ne me prêterais pas à son désir, parce que je n’admettais pas qu’on pût agir ainsi…

C’est dans ces conditions que les séances, — on peut difficilement les appeler des interrogatoires — continuèrent tous les deux jours environ, généralement le soir. Du Paty, qui avait l’imagination fertile, inventait chaque fois des épreuves nouvelles. Il découpait des photos de lettres de Dreyfus et des photos du bordereau et les mélangeait dans son képi. Il faisait choisir les fragments de mots au prisonnier en lui demandant de quelle écriture ils étaient. Celui-ci ne se trompa jamais. Il lui posait les questions les plus insidieuses et les plus saugrenues, se refusant toujours à lui indiquer le motif exact de l’arrestation, mais lui affirmant qu’il existait au ministère des pièces nombreuses l’accusant.

Puis, de nouveau, du Paty cessa ses visites. Dreyfus traversa alors une période effroyable. Son cerveau travaillait sans cesse, de jour, de nuit, sans trouver un élément précis qui pût étayer ses raisonnements. Il cherchait à déterminer l’abominable machination dont il était l’objet, et à force de tourner dans le vide, il faillit sombrer. Mais à travers sa douleur, il sentait cependant qu’il lui fallait vivre, que s’il mourait ou devenait fou, on le considérerait comme coupable et que l’honneur du nom de ses enfants serait terni à jamais.

Dans son immense détresse, Dreyfus trouva toutefois un soutien : le commandant Forzinetti, directeur de la prison. Celui-ci, qui jusqu’alors avait partagé les préjugés et les préventions de ses camarades, eut rapidement le pressentiment qu’une erreur avait été commise et s’efforça, pour apaiser sa conscience, de rendre le sort de son prisonnier moins tragique. Avec un rare courage, vu les circonstances, il se fit pitoyable et humain. On peut même dire qu’en ces sinistres journées du début de l’incarcération, c’est lui, grâce au réconfort moral qu’il apporta à Dreyfus, qui le sauva du suicide ou de la folie. Forzinetti fut, sans aucun doute, le premier des dreyfusards.

Le 29 octobre seulement, quinze jours après l’arrestation, du Paty montra à Dreyfus le bordereau. Ce fut pour ce dernier un sentiment de délivrance, car après deux semaines d’obscurité et d’angoisses, il connut enfin l’inanité de l’accusation et comprit qu’il n’aurait aucun mal à se disculper.

En même temps, du Paty continuait son enquête au dehors. Le jour même de l’arrestation, vers midi, il alla avec Cochefert voir Mme Dreyfus :

— J’ai, madame, une bien triste mission à remplir.

— Mon mari est mort ?

— Non, pis que cela.

— Une chute de cheval ?

— Non, madame, il est incarcéré.

Puis il perquisitionna dans tout l’appartement, sans rien trouver d’ailleurs. Mais avant de partir, il interdit à Mme Dreyfus de prévenir sa famille :

« Un mot, un seul, prononcé par vous, serait la perte définitive de votre mari. Le seul moyen de le sauver, c’est le silence. »

Ensuite, il revint tous les deux ou trois jours revoir la malheureuse, qui le suppliait de la laisser voir son mari, même devant témoin, de permettre qu’elle lui écrive. Du Paty faisait le bellâtre, mais affirmait en même temps sa conviction en la culpabilité. Il essayait d’obtenir des renseignements de Mme Dreyfus, mais celle-ci, qui ne savait rien, ne pouvait rien dire, sauf qu’elle était convaincue qu’il y avait erreur. Elle pensait à une similitude de nom. Et pendant que son mari hurlait son innocence dans sa prison, elle, qui n’avait pas 25 ans, affirmait à l’homme qui les torturait l’un et l’autre, sa foi absolue, sa certitude qu’il n’avait pas commis le crime qui lui était reproché. Ainsi, ces deux êtres d’élite, séparés par un effroyable coup du sort, n’ayant aucune communication entre eux, protestaient avec la même énergie contre la monstrueuse accusation. Et ce fut plus tard la confiance de sa femme, l’amour profond et inébranlable qu’elle lui témoigna, qui sauvèrent Dreyfus.

Durant cette période, le préfet de police, sur l’ordre du Garde des Sceaux, avait désigné trois experts. L’un d’eux, Pelletier, fut formellement négatif ; il refusa d’attribuer le bordereau à la personne soupçonnée. Un autre, Teyssonières, qui était à ce moment l’objet d’une enquête et fut rayé quelques jours après de la liste de ses experts par le Tribunal de la Seine pour les faits les plus graves, alla voir Bertillon et, sous l’influence de celui-ci, conclut à la culpabilité. Enfin, Chavaray hésitait. Il estima cependant que la pièce était de la même main que les pièces de comparaison, tout en réservant la possibilité d’un sosie en écriture. Il devait d’ailleurs plus tard reconnaître solennellement son erreur.

Mais du Paty n’aboutissait pas. Il remit au ministre une note demandant s’il fallait relâcher Dreyfus, faute de preuves, ou continuer l’enquête.

Mercier hésitait. Il venait de subir quelques échecs retentissants à la Chambre et sentait sa situation ébranlée. Il avait, en faisant arrêter trop vite Dreyfus, outrepassé ses droits. C’était, en effet, au général-gouverneur de Paris de décider s’il y avait lieu à poursuites et de signer l’ordre d’incarcération. Or, le général Saussier, de même que le gouvernement, s’était opposé à une arrestation sans preuves formelles.

Mercier, impulsif et autoritaire, soumis à l’influence de ses bureaux, avait agi à la légère. Allait-il se désavouer ?

Mais Henry veillait dans l’ombre. Il ne fallait pas que sa proie lui échappât. Il y allait pour lui, comme pour son ministre, de sa situation personnelle, et il connaissait le point faible de ce dernier.

Pour avoir raison des hésitations de Mercier, il ne vit qu’un moyen : alerter la presse encore ignorante. Devant la publicité donnée à l’affaire, le ministre serait obligé de la mener jusqu’au bout. Le 28 octobre au soir, Papillaud, rédacteur de la Libre Parole, reçut la lettre suivante :

Mon cher Ami,

Je vous l’avais bien dit. C’est le capitaine Dreyfus, celui qui habite, 6, avenue du Trocadéro, qui a été arrêté le 15 pour espionnage et qui est en prison au Cherche-Midi. On dit qu’il est en voyage, mais c’est un mensonge parce que l’on veut étouffer l’affaire. Tout Israël est en mouvement.

À vous,
Henry.

Faites compléter ma petite enquête au plus vite.

Le lendemain, 29 octobre, la Libre Parole publiait une note demandant s’il était vrai qu’une arrestation importante ait été opérée par ordre de l’autorité militaire, mais ne citait pas de nom. Mercier, qui ne sentait pas le terrain solide et qui eût préféré voir l’enquête se poursuivre en silence, très ennuyé de l’indiscrétion commise, envoya le 30 une note à l’Agence Havas, indiquant que l’officier arrêté était « soupçonné d’avoir communiqué à des étrangers quelques documents peu importants, mais confidentiels, et qu’une solution interviendrait à bref délai ».

Le 1er novembre, à la suite d’une nouvelle démarche d’Henry, la Libre Parole publiait en manchette : « Haute trahison. Arrestation de l’officier juif A. Dreyfus. »

Mercier était engagé. Il ne pouvait plus conclure à la non-culpabilité de Dreyfus, sans que l’opinion publique l’accusât d’être à la solde des Juifs ou d’avoir agi sans réflexion. Ses collègues ne lui pardonneraient pas d’avoir passé outre à leurs conseils de prudence. Libérer Dreyfus, c’était être obligé de donner sa démission de ministre, c’était la fin de sa carrière politique.

La passion du pouvoir, l’ambition, étouffèrent la conscience de l’homme. Il ne comprit pas que reconnaître une erreur, c’était non pas s’abaisser, mais grandir dans l’estime de ses semblables. Le problème se résuma pour lui en ce dilemme : « Dreyfus ou moi » et il marcha à fond contre Dreyfus.

Au conseil des ministres convoqué en toute hâte, ce même 1er novembre, Mercier fut affirmatif. Personne ne douta de sa parole et l’ouverture d’une instruction judiciaire fut décidée à l’unanimité.

Le 3 novembre, le général Saussier, gouverneur de Paris, chargea de l’instruction le commandant Bexon d’Ormescheville, rapporteur près le premier Conseil de Guerre.

Henry avait gagné la première manche. Il avait compromis son ministre et s’en était fait, sans que celui-ci s’en doutât, un complice. Maintenant il lui fallait obtenir la condamnation, car Dreyfus une fois déporté au loin dans un pays dont il ne reviendrait probablement jamais, le risque de la découverte de l’auteur du bordereau serait définitivement écarté. Henry verrait alors ses ambitions les plus chères se réaliser.

Cependant du Paty, qui avait lu la Libre Parole du 29 octobre, ne pouvait plus conserver le secret et autorisa Mme Dreyfus à prévenir sa famille. Elle télégraphia à ses beaux-frères. L’un d’eux, Mathieu, qui dirigeait à Mulhouse avec ses frères l’entreprise familiale de tissage et de filature de coton prit le premier train et arriva à Paris le 1er novembre au matin. Les journaux lui apprirent l’arrestation de son frère. Pas plus que Mme Dreyfus, il n’eut un instant d’hésitation : son frère était victime d’une erreur.

Ces cerveaux solides, ces cœurs honnêtes et foncièrement patriotes, ne pouvaient même être effleurés par l’idée qu’un des leurs eût trahi la France. Le soupçon d’une imprudence ne leur vint même pas. Il s’était produit une confusion dont ils ne comprenaient pas l’origine ; ils allaient la rechercher et, rapidement, obtiendraient la libération du prisonnier, complètement innocenté du crime absurde dont il était accusé.


Fac-similé du Bordereau (recto)

Si la presse s’était emparée de l’affaire, si la famille, enfin avertie, pouvait commencer ses démarches pour tâcher de connaître la cause de l’arrestation, Dreyfus était cependant maintenu au secret, sans aucune communication avec les siens.

Le commandant Bexon d’Ormescheville commença le 14 novembre ses interrogatoires, qui furent au nombre de 12 et durèrent jusqu’au 29. Dreyfus répondit avec netteté et précision. Connaissant maintenant la base de l’accusation, il était certain que son inanité serait rapidement reconnue. Ses dires étaient d’ailleurs faciles à vérifier ; mais d’Ormescheville ne chercha même pas à le faire. Il se mit sous la tutelle de du Paty et, constamment, interrompait les interrogatoires pour le consulter.

Lors du dernier interrogatoire, Dreyfus déclara :

Ce que j’ai de plus cher au monde, c’est mon honneur ; je défie qui que ce soit de me le prendre. Voilà six semaines que je suis au secret, que je souffre le plus épouvantable martyre qu’un innocent puisse supporter. Alsacien, d’une famille protestataire, j’ai abandonné ma situation en Alsace pour servir mon pays avec dévouement. Aujourd’hui comme hier, je suis digne de mener mes hommes au feu.

D’Ormescheville déposa son rapport le 3 décembre. Le 4, le général Saussier donna l’ordre de mise en jugement. Le secret absolu, qui durait depuis sept semaines, fut alors levé et Dreyfus put recevoir un avocat.

Pour défendre son frère, Mathieu Dreyfus s’adressa, durant toute l’affaire, aux premiers avocats de l’époque, non pas à ceux qui avaient conquis la célébrité en défendant des causes scabreuses, mais à des hommes dont la clientèle était choisie et qui, de plus, avaient une réputation personnelle au-dessus de tout soupçon.

L’avocat, lorsqu’il défend un accusé, y met tout son talent, toute sa conscience. S’il le croit coupable, il cherche à laisser planer un doute dans l’esprit des juges, à diminuer la faute et à lui trouver des circonstances atténuantes. Mais ce qu’il y a de remarquable dans le cas de Dreyfus, c’est que, dès qu’ils eurent pris connaissance du dossier, tous les avocats chargés de sa défense devinrent ses partisans acharnés et plus tard ses amis.

Lorsque Mathieu Dreyfus s’adressa à Demange, celui-ci, catholique fervent, grand admirateur de l’armée, refusa tout d’abord, puis, devant l’insistance de son interlocuteur, il accepta d’examiner le dossier, mais déclara que si sa conscience lui interdisait de défendre son frère, il le lui rendrait publiquement et que cela serait sa première condamnation.

Demange se rendit alors le 5 décembre au Cherche-Midi, posa ses conditions à Dreyfus et conclut : « Je serai votre premier juge. » Dreyfus, sans hésitation, consentit.

Demange se mit aussitôt à l’étude du dossier, fut stupéfait de la fragilité des charges, de l’incohérence et de la haine qui émanaient du rapport de d’Ormescheville, dont le premier devoir eût été d’être impartial. Il comprit que la cause qu’on lui apportait était faussée à la base par des haines religieuses et, convaincu de l’innocence de son client, il retourna au Cherche-Midi l’aviser qu’il acceptait de le défendre.

Les droits de l’accusé sont formels. Pour Dreyfus, ils ne furent pas respectés. Mercier lui refusa de voir sa famille, et le 5 décembre seulement, sept semaines après son arrestation, il fut autorisé pour la première fois à communiquer avec sa femme… par correspondance.

Le Conseil de Guerre commença ses débats le mercredi 19 décembre, à l’hôtel du Cherche-Midi.

Malgré l’insistance de Demange, le huis clos fut prononcé. Dans la salle ne restèrent plus que les 7 juges militaires, le préfet de police Lépine, le commandant Picquart, chargé par le ministre de la guerre de suivre les débats, l’accusé et son défenseur.

Mais après l’audition des témoins, et malgré les dépositions haineuses de quelques-uns, l’accusation s’effondrait. Picquart avisait Mercier « que l’affaire s’annonçait assez mal ».

Henry fut affolé. Pour lui comme pour son ministre, la condamnation était nécessaire. Il demanda à témoigner à nouveau. Il déclara alors au Conseil de guerre que, dès le mois de mars 1894, une personne hautement honorable avait averti le service des renseignements qu’un officier du ministère trahissait, qu’en juin cette même personne avait précisé à lui-même que le traître appartenait au 2e bureau. Et, se tournant vers Dreyfus, Henry termina ses déclarations en s’écriant : « et le traître, le voici ».

Dreyfus s’est dressé. De même son avocat. Ils demandent le nom du délateur, et qu’il soit appelé à témoigner devant le Conseil de guerre. Henry refuse théâtralement : « Il y a des secrets dans la tête d’un officier que son képi doit ignorer. »

Le président du Conseil de guerre intervient : « On ne vous demande pas le nom, mais affirmez-vous, sur l’honneur, que cette personne vous a dit que l’officier qui a trahi était au deuxième bureau et que c’est le capitaine Dreyfus ? » Henry lève la main vers le Christ : « Je le jure. »

Si cette déposition ébranla le Conseil de guerre, elle ne fit pas sa conviction. Il fallait autre chose et mieux.

Avant le commencement des plaidoiries qui devaient précéder le jugement, du Paty remit au président du Conseil de guerre un pli qu’il avait reçu à cet effet, fermé et scellé, du colonel Sandherr et lui enjoignit, au nom du général Mercier, d’en donner lecture aux juges en Chambre du Conseil.

Ce pli contenait en particulier les pièces suivantes :

1o Un brouillon au crayon dont les fragments avaient été trouvés par la Bastian, femme de ménage, dans un panier à papier de l’ambassade d’Allemagne (janvier 1894) et ainsi reconstitué :

Doute… preuve… Brevet d’officier… situation dangereuse pour moi, avec un officier français… ne pas conduire personnellement de négociations… apporter ce qu’il y a… absolue… bureau de renseignements… aucun rapport… corps de troupes… important seulement… sortant du ministère ; déjà quelque part ailleurs

2o Une lettre datée de janvier 1894 de Panizzardi, attaché militaire d’Italie, à Schwartzkoppen, attaché militaire d’Allemagne, venue par la même voie, et dans laquelle on trouvait cette phrase :

J’ai écrit encore au colonel Davignon et c’est pour ça que je vous prie, si vous avez l’occasion de vous occuper de cette question avec votre ami, de le faire particulièrement, en façon que Davignon ne vient pas à le savoir. Du reste, il ne répondrait pas, car il faut jamais faire voir qu’un at… (attaché) s’occupe de l’autre.

3o Une autre lettre non datée de l’un des deux attachés militaires à son collègue, lettre qu’on supposa être parvenue au 2e bureau, en 1892 selon les uns, en 1893 suivant les autres, et ainsi conçue :

Je regrette bien de ne pas vous avoir vu avant mon départ. Du reste je serai de retour dans huit jours. Ci-joint douze plans directeurs de Nice que ce canaille de D… m’a remis pour vous. Je lui ai dit que vous n’aviez pas l’intention de reprendre des relations. Il prétend qu’il y a malentendu et qu’il ferait tout son possible pour vous satisfaire. Il dit qu’il s’était entêté et que vous ne lui en vouliez pas. Je lui ai répondu qu’il était fou et que je ne croyais pas que vous reprendriez des relations avec lui.

Ces diverses pièces ne signifiaient pas grand’chose en elles-mêmes. Tout au plus, celle où il est question de ce canaille de D… pouvait à première vue laisser supposer qu’elle s’appliquait à Dreyfus. Mais avec un peu de réflexion, on eût mal compris l’intérêt de celui-ci à livrer des plans directeurs de Nice, qui étaient payés quelques francs. On a d’ailleurs établi plus tard, et ce fut confirmé par Schwartzkoppen dans ses carnets, que ces plans étaient livrés par un employé subalterne nommé Dubois, auquel on les achetait une dizaine de francs pièce.

Pour donner toute sa force à ce dossier, un commentaire fut rédigé par du Paty, qui établissait la concordance entre ces diverses pièces et les attribuait à Dreyfus. Ce commentaire, dont il avait pu récupérer l’original, fut remis par lui à la Cour de cassation le 26 mars 1904.

Mais ce ne fut pas le commentaire de du Paty que l’on joignit aux pièces secrètes, ce fut un document plus long et plus complet, attribuant en même temps à Dreyfus toute une série de fuites qui avaient eu lieu au cours des années précédentes, soit à l’École de pyrotechnie de Bourges, soit à l’École de guerre, alors qu’il y était détaché.

On n’a jamais connu le texte exact de cette note, ni su qui la rédigea. En tout cas, elle fut préparée d’accord entre le général Mercier, le général de Boisdeffre et le colonel Sandherr. Mais dès que le dossier secret fut rendu par le président du Conseil de guerre au commandant du Paty, après qu’il l’eût, suivant l’ordre du ministre, communiqué aux juges militaires, le général Mercier ordonna de disperser les pièces et détruisit le commentaire.

En 1897, le général Mercier, ayant appris qu’il existait une copie de ce commentaire au ministère, demanda au général Gonse de la lui remettre et la jeta au feu devant lui, ainsi qu’il l’avait déjà fait en 1894 pour l’original.

Lors de sa déposition du 26 mars 1904 devant la Cour de cassation, le général Mercier expliqua son acte dans le dialogue suivant :

M. le Procureur général. — Comment avez-vous pu jeter au feu une pièce qui était un document officiel ?

Le général Mercier. — Non, pas officiel…

M. le Procureur général. — Officiel à ce point qu’il émanait de vous, ministre de la Guerre.

Le général Mercier. — Il avait été fait pour moi, au contraire.

M. le Procureur général. — Attendez, général, il a été fait pour vous, c’est à merveille, mais une fois qu’il a été fait pour vous, il a été par vous communiqué au Conseil et par conséquent comme document officiel.

Le général Mercier. — Non pas officiel, puisqu’il ne faisait pas partie de la procédure, il a été communiqué officieusement au contraire.

M. le Procureur général. — Officieusement non, mais officiellement, parce que si je ne me trompe, ce n’est pas M. Mercier qui l’a adressé à M. Maurel, mais le général Mercier, ministre de la Guerre, qui a écrit au colonel présidant le Conseil de guerre, en lui soumettant les pièces pour qu’elles fussent mises sous ses yeux. C’est bien comme cela que les faits se sont passés ?

Le général Mercier. — Oui.

M. le Procureur général. — Eh bien, vous avez cru que vous aviez le droit, vous, Ministre de la Guerre, de détruire un document de cette nature dans ces conditions-là ?

Le général Mercier. — C’est mon opinion.

M. le Procureur général. — Eh bien, nous verrons cela. Sur ce point, je suis prêt à vous suivre et je crois que vous avez commis un acte de la plus haute gravité…

Cette attitude du général Mercier avait soulevé à ce point l’indignation du Procureur général Baudoin que, dans son réquisitoire prononcé en juin 1906 devant la Cour de cassation, il s’exprimait en ces termes :

Il était dès lors indispensable de conserver dans cette prévision toutes les pièces qui avaient servi de base à la décision, dont la production devenait alors l’élément nécessaire de l’examen nouveau, et dont la destruction devait compromettre jusqu’à l’annihiler peut-être complètement, l’exercice d’un droit que la loi consacre.

Et c’est bien là le but que le général Mercier s’est proposé en jetant au feu le commentaire et sa copie. Ce n’est point une supposition de notre part : c’est le général Mercier lui-même qui le dit.

Ce commentaire, lui disait Me Demange, le 15 août 1899, à l’audience, nous aurait été utile dans le débat d’aujourd’hui. Pourquoi le général Mercier l’a-t-il détruit ? Y avait-il dans ce commentaire une raison particulière pour le faire disparaître ?

Le général Mercier. — Il n’y avait aucune raison particulière, sauf qu’à ce moment la campagne pour la révision était commencée et que, comme je l’ai dit, pour des considérations patriotiques, j’estimais qu’il ne fallait fournir aucun prétexte pour faire décider la révision.

C’est bien cela : Habemus confitentum reum.

Oui, le général Mercier ne se faisait, à ce moment où il détruisait la copie après l’original, aucune illusion sur l’extrême gravité de l’acte qu’il commettait. La loi accordait au condamné un droit pour se restituer contre l’erreur commise. De par sa volonté, le général Mercier a voulu lui enlever tout moyen d’exercer ce droit, a tout fait pour désarmer la demande qui n’était que trop fondée, mais dont le succès comportait une condition élémentaire, la constatation du crime dont il s’était rendu coupable.

Et au premier crime : la communication, il en a joint un second : la destruction.

Les membres du Conseil de guerre n’étaient pas des juristes. Ils ne virent pas l’irrégularité de la communication qui leur était faite. Aucun d’eux ne songea que le premier droit de l’accusé est de connaître les pièces servant de base à l’accusation.

Le ministre de la Guerre affirmait la culpabilité, garantissait que les pièces soumises ne pouvaient s’appliquer qu’au capitaine Dreyfus. Pourquoi les juges militaires auraient-ils mis en doute la parole de leur Chef ?

Le 22 décembre 1894, ils rendaient à l’unanimité un verdict de culpabilité.