Souvenirs et Correspondance (Dreyfus)/01/03
III
ALFRED DREYFUS
Alfred Dreyfus naquit à Mulhouse le 9 octobre 1859. Sa famille, d’origine israëlite, habitant l’Alsace depuis plusieurs siècles était, de cœur et d’esprit, profondément française. Son père, qui avait connu des débuts modestes, avait monté une petite filature de coton à laquelle, plus tard, vint s’ajouter un tissage. Ses affaires prospérèrent, grâce à son travail et à sa scrupuleuse probité, et il devint un industriel aisé. D’une droiture traditionnelle, il était de ces Alsaciens qui considéraient la parole donnée comme équivalente au contrat le plus parfaitement rédigé.
Mulhouse, agréablement située dans une vaste plaine arrosée par l’Ill, était déjà à l’époque une importante cité de plus de 50 000 âmes.
Réputée en tous pays pour ses impressions sur étoffes et ses toiles peintes, l’industrie mulhousienne comportait également de nombreuses filatures de coton et de laine, des fabriques de calicots, de draps, de mousseline et de percales. Berceau de plusieurs de ces grandes familles industrielles qui ont tant fait pour la prospérité de leur petite patrie et l’amélioration du sort de leurs semblables, Mulhouse était une vieille ville française d’un patriotisme éprouvé.
En 1869, la famille Dreyfus, dont la situation allait en se développant, quitta son petit appartement de la rue du Sauvage pour une maison plus spacieuse située rue de la Sinne.
Alfred, le plus jeune de sept enfants (trois filles et quatre garçons) grandit dans cette atmosphère familiale très douce et très tendre où, venu le dernier, il était particulièrement choyé par ses parents et ses aînés.
La guerre de 1870, qui éclata alors qu’il n’avait pas onze ans, devait décider de sa vocation. Sous ses fenêtres, il vit défiler les cuirassiers qui se rendaient vers leur glorieux destin de Reischoffen, et cette vision resta constante dans son esprit. Puis, l’entrée des Allemands dans Mulhouse, qui le fit pleurer de désespoir et d’humiliation, marqua son cerveau d’enfant d’une empreinte indélébile. Il se promit dès lors d’être officier français et de servir, de toutes ses forces, son grand pays meurtri.
Le traité de Francfort qui, en 1871, consacra l’annexion de l’Alsace, permit à ses habitants d’opter pour la France, à la condition expresse toutefois de quitter le territoire. Le père d’Alfred, Raphaël Dreyfus, n’hésita pas. Il fut au nombre de ces patriotes alsaciens qui préférèrent l’exil à la domination allemande. Bien que possédant des usines devenues importantes, il opta pour lui-même et pour ses enfants mineurs. Le 1er octobre 1872, il quitta sa chère ville natale pour s’installer provisoirement en Suisse, à Bâle, dont la proximité de Mulhouse devait lui permettre de continuer à diriger ses affaires avec l’aide de son fils aîné. Celui-ci, Jacques Dreyfus, bien qu’ayant servi la France dans la légion d’Alsace-Lorraine durant toute la guerre, avait consenti, par devoir familial, à ne point opter, se promettant d’ailleurs que s’il avait un jour des fils, ils seraient Français. La loi allemande permettait en effet au père de prendre un permis d’émigration pour le fils qui atteignait l’âge de 17 ans ; celui-ci perdait la nationalité allemande et ne pouvait rentrer dans le pays avant 45 ans.
Jacques Dreyfus eut six fils et successivement les envoya en France. Lui-même, en 1897, c’est-à-dire en pleine Affaire, ne voulant pas rester plus longtemps hors de France, eut le courage de transporter une partie de ses usines à Belfort et de revendiquer sa réintégration dans sa nationalité d’origine.
Quant au jeune Alfred, que son père avait emmené à Bâle, il suivit d’abord les cours de la Real Schule, mais non sans difficulté, l’enseignement y étant donné en allemand. Au début de 1873, on l’envoya poursuivre ses études à Paris. Mais enfant sensible, habitué aux douceurs de la vie familiale, il ne put supporter au collège Sainte-Barbe les rigueurs de l’internat et dut, au bout de quelque temps, retourner auprès des siens. Enfin, après un repos suffisant, il revint à Paris, suivit les cours du collège Chaptal, passa son baccalauréat, puis reprit le chemin de Sainte-Barbe pour y préparer les examens d’entrée à l’École Polytechnique.
À cette époque, ses frères insistèrent vivement pour qu’il se joignît à eux dans l’industrie paternelle, faisant ressortir la situation avantageuse qu’il serait à même de s’y créer. Mais lui, plus certain que jamais de sa vocation, ne cessait de penser, selon sa propre expression, « à l’Alsace frémissante sous le joug de l’étranger, à ceux dont le cœur était resté français et qui souffraient tant de l’oppression ». Aussi, sans hésiter, il tint son serment d’enfant.
Reçu à l’École Polytechnique à l’âge de dix-neuf ans, et la première fois qu’il s’y présenta, Alfred Dreyfus en sortit en 1880 pour entrer comme sous-lieutenant à l’École d’application de Fontainebleau. Promu lieutenant en 1882, à l’expiration de son stage, il fut affecté au 31e régiment d’artillerie au Mans, puis l’année suivante aux batteries à cheval de la première division de cavalerie à Paris.
En garnison dans la capitale, il résolut de préparer les examens d’admission à l’École supérieure de Guerre.
Nommé capitaine le 12 septembre 1889, il fut détaché comme adjoint à l’École centrale de pyrotechnie militaire à Bourges. Il se fiança peu de temps après à Mlle Lucie Hadamard, fille d’un négociant en diamants, et petite-fille du capitaine Hatzfeld, ancien élève de l’École Polytechnique (promotion 1835).
Le 20 avril 1890, veille de son mariage, Alfred Dreyfus eut la joie d’apprendre qu’il était reçu à l’École de Guerre. Il y entra au début de l’automne, en sortit en 1892 dans les douze premiers et fut affecté, de plein droit, à l’État-Major général de l’Armée.
Tous ses rêves se réalisaient. Une magnifique carrière s’ouvrait devant lui.
De son union heureuse, deux enfants étaient nés : un fils, Pierre, en 1891, une fille, Jeanne, en 1893. Son bonheur était complet quand éclata le coup de foudre qui bouleversa sa vie.
Arrêté pour un crime qu’il n’avait pas commis, il fut mis au secret le plus absolu du 15 octobre au 5 décembre 1894. Pendant sept semaines il ne put communiquer avec aucun des siens, ni même recevoir la moindre nouvelle. Le 5 décembre seulement, il fut autorisé à écrire à sa femme, affirmant plus que jamais son innocence, se demandant s’il n’était pas le jouet d’un épouvantable cauchemar. La correspondance entre les époux fut alors quotidienne. Nous en extrayons les lettres suivantes :
J’attends avec impatience une lettre de toi. Tu es mon espoir, tu es ma consolation ; autrement la vie me serait à charge. Rien que de penser qu’on a pu m’accuser d’un crime aussi épouvantable, d’un crime aussi monstrueux, tout mon être tressaille, tout mon corps se révolte. Avoir travaillé toute ma vie dans un but unique, dans le but de revanche contre cet infâme ravisseur qui nous a enlevé notre chère Alsace et se voir accuser de trahison envers ce pays — non ma chère adorée, mon esprit se refuse à comprendre. Te souviens-tu que je te racontais que me trouvant il y a une dizaine d’années à Mulhouse, au mois de septembre, j’entendis un jour passer sous nos fenêtres une musique allemande célébrant l’anniversaire de Sedan ? Ma douleur fut telle que je me jurai de consacrer toutes mes forces, toute mon intelligence à servir mon pays contre celui qui insultait ainsi à la douleur des Alsaciens.
Non, non, je ne veux pas insister, car je deviendrais fou et il faut que je conserve toute ma raison. D’ailleurs ma vie n’a plus qu’un but unique : C’est de trouver le misérable qui a trahi son pays, c’est de trouver le traître pour lequel aucun châtiment ne sera trop grand. Oh ! chère France, toi que j’aime de toute mon âme, de tout mon cœur, toi à qui j’ai consacré toutes mes forces, toute mon intelligence, comment a-t-on pu m’accuser d’un crime aussi épouvantable ? Je m’arrête, ma chérie, sur ce sujet, car les spasmes me prennent à la gorge ; jamais, vois-tu, homme n’a supporté le martyre que j’endure. Aucune souffrance physique n’est comparable à la douleur morale que j’éprouve lorsque ma pensée se reporte à cette accusation. Si je n’avais mon honneur à défendre, je t’assure que j’aimerais mieux la mort ; au moins ce serait l’oubli.
Écris-moi bien vite. Toutes mes affections à tous.
Ta lettre que j’attendais impatiemment m’a fait éprouver un grand soulagement et en même temps m’a fait monter les larmes aux yeux en songeant à toi, ma bonne chérie.
Je ne suis pas parfait. Quel homme peut se vanter de l’être ? Mais ce que je puis assurer, c’est que j’ai toujours marché dans la voie du devoir et de l’honneur ; jamais je n’ai eu de compromis avec ma conscience sur ce sujet. Aussi, si j’ai beaucoup souffert, si j’ai éprouvé le martyre le plus épouvantable qu’il soit possible d’imaginer, ai-je toujours été soutenu dans cette lutte terrible par ma conscience qui veillait droite et inflexible.
Ma réserve un peu hautaine, la liberté de ma parole et de mon jugement, mon peu d’indulgence, me font aujourd’hui le plus grand tort. Je ne suis ni un souple, ni un habile, ni un flatteur.
Jamais nous ne voulions faire de visites ; nous restions cantonnés chez nous, nous contentant d’être heureux.
Et aujourd’hui on m’accuse du crime le plus monstrueux qu’un soldat puisse commettre !
Ah ! si je tenais le misérable qui non seulement a trahi son pays mais encore a essayé de faire retomber son infamie sur moi, je ne sais quel supplice j’inventerais pour lui faire expier les moments qu’il m’a fait passer.
Il faut cependant espérer qu’on finira par trouver le coupable, ce serait, sans cela, à désespérer de la justice en ce monde.
Appliquez à cette recherche tous vos efforts, toute votre intelligence, toute ma fortune, s’il le faut.
L’argent n’est rien, l’honneur est tout.
Dis à Mathieu que je compte sur lui pour cette œuvre. Elle n’est pas au-dessus de ses forces. Dût-il remuer ciel et terre, il faut trouver ce misérable.
Je t’embrasse mille fois comme je t’aime.
Mille baisers aux enfants.
Toutes mes affections à toutes nos familles et merci de leur dévouement à la cause d’un innocent.
J’arrive enfin au terme de mes souffrances, au terme de mon martyre. Demain je paraîtrai devant mes juges, le front haut, l’âme tranquille.
L’épreuve que je viens de subir, épreuve terrible s’il en fût, a épuré mon âme. Je te reviendrai meilleur que je n’ai été. Je veux te consacrer à toi, à mes enfants, à nos chères familles, tout ce qui me reste encore à vivre.
Comme je te l’ai dit, j’ai passé par des crises épouvantables. J’ai eu de vrais moments de folie furieuse, à la pensée d’être accusé d’un crime aussi monstrueux.
Je suis prêt à paraître devant des soldats, comme un soldat qui n’a rien à se reprocher. Ils verront sur ma figure, ils liront dans mon âme, ils acquerront la conviction de mon innocence comme tous ceux qui me connaissent.
Dévoué à mon pays auquel j’ai consacré toutes mes forces, toute mon intelligence, je n’ai rien à craindre.
Dors tranquille, ma chérie, et ne te fais aucun souci. Pense seulement à la joie que nous éprouverons à nous trouver bientôt dans les bras l’un de l’autre, à oublier bien vite ces jours tristes et sombres.
À bientôt donc, ma bonne chérie, à bientôt le bonheur de t’embrasser ainsi que nos bons chéris.
Mille baisers en attendant cet heureux moment.
Je souffre beaucoup, mais je te plains encore plus que moi. Je sais combien tu m’aimes ; ton cœur doit saigner. De mon côté, mon adorée, ma pensée a toujours été vers toi, nuit et jour.
Être innocent, avoir eu une vie sans tache et se voir condamner pour le crime le plus monstrueux qu’un soldat puisse commettre, quoi de plus épouvantable ! Il me semble parfois que je suis le jouet d’un horrible cauchemar.
C’est pour toi seule que j’ai résisté jusqu’aujourd’hui ; c’est pour toi seule, mon adorée, que j’ai supporté ce long martyre. Mes forces me permettront-elles d’aller jusqu’au bout ? Je n’en sais rien. Il n’y a que toi qui puisses me donner du courage ; c’est dans ton amour que j’espère le puiser.
Parfois, j’espère aussi que Dieu, qui m’a cependant bien abandonné jusqu’à présent, finira par faire cesser ce martyre d’un innocent, qu’il fera qu’on découvre le vrai coupable. Mais pourrai-je résister jusque-là ?
J’ai signé mon pourvoi en révision.
Je n’ose te parler des enfants, leur souvenir m’arrache le cœur.
Parle-m’en, qu’ils soient ta consolation.
Mon amertume est telle, mon cœur si ulcéré, que je me serais débarrassé de cette triste vie, si ton souvenir ne m’arrêtait, si la crainte d’augmenter encore ton chagrin ne retenait mon bras.
Avoir entendu tout ce qu’on m’a dit, quand on sait en son âme et conscience n’avoir jamais failli, n’avoir même jamais commis la plus légère imprudence, c’est la torture morale la plus épouvantable.
J’essaierai donc de vivre pour toi, mais j’ai besoin de ton aide.
Ce qu’il faut surtout, quoi qu’il advienne de moi, c’est chercher la vérité, c’est remuer ciel et terre pour la découvrir, c’est y engloutir s’il le faut notre fortune, afin de réhabiliter mon nom traîné dans la houe. Il faut à tout prix laver cette tache imméritée.
Je n’ai pas le courage de t’écrire plus longuement. Embrasse tes chers parents, nos enfants, tout le monde pour moi. Mille et mille baisers.
Tâche d’obtenir la permission de me voir. Il me semble qu’on ne peut te la refuser maintenant.
Quel malheur, quelle torture, quelle ignominie. Nous en sommes tous terrifiés, anéantis. Je sais comme tu es courageux, je t’admire. Tu es un malheureux martyr. Je t’en supplie, mon pauvre Fred, supporte encore vaillamment ces nouvelles tortures. Notre vie, notre fortune à tous sera sacrifiée à la recherche du coupable ; nous le trouverons, il le faut. Tu seras réhabilité. Nous avons passé près de cinq années de bonheur absolu, vivons sur ce souvenir ; un jour, justice se fera et nous serons encore heureux. Tes enfants t’adoreront ! Nous ferons de ton fils un homme tel que toi ; je ne pourrai pas lui choisir de plus bel exemple.
J’espère bien que je serai autorisée à te voir. En tout cas, mon adoré, sois certain d’une chose, c’est que je te suivrai si loin qu’on t’enverra. Je ne sais si la loi m’autorise à t’accompagner, mais en tout cas, elle ne peut pas m’empêcher de te rejoindre et je le ferai. Encore une fois courage, mon chéri, il faut que tu vives pour nos enfants, pour moi.
Je t’embrasse mille et mille fois.
Nos deux familles t’embrassent bien tendrement.
Je pleure, je pleure et je recommence à pleurer. Tes lettres seules viennent me consoler dans mon extrême douleur, seules elles me soutiennent et me réconfortent.
Vis pour moi, mon chéri, je t’en conjure, rassemble tes forces, lutte, luttons ensemble jusqu’à la découverte du coupable. Que deviendrais-je sans toi ? Je n’aurais plus rien qui me rattacherait au monde. Je mourrais de chagrin si je n’avais l’espoir de me retrouver auprès de toi et de passer encore d’heureuses années à tes côtés. Supporte encore ce calvaire, mon Fred chéri, je t’accompagnerai partout, nous nous installerons dans notre lieu d’exil, je tâcherai de te faire tout oublier, tous mes efforts tendront à te rendre heureux.
Pour le moment, ne voyons pas si loin, écris-moi beaucoup, longuement, dis moi comment tu es physiquement, moralement, comment tu arrives à tuer la longueur de ces journées de prison. J’espère te voir d’ici quelques jours, lorsque la révision aura été décidée. Quelle joie ce sera pour moi. Te souviens-tu, chéri, combien de fois je t’ai dit que je ne pouvais pas vivre seule ? Ne m’abandonne pas.
Nos enfants sont ravissants. Ton pauvre petit Pierrot demande tant après toi. Je ne puis lui répondre que par des larmes. Ce matin encore il me demandait si tu rentrerais ce soir. Je m’ennuie beaucoup, beaucoup après mon papa, m’at-il dit. Jeanne change énormément ; elle cause bien, elle fait des phrases et embellit beaucoup.
Du courage, mon chéri, du courage. Tu les retrouveras un jour ; nos rêves, nos projets renaîtront et nous pourrons les accomplir.
Une longue lettre, n’est-ce pas, mon chéri.
Je l’embrasse comme je t’aime.
Faut-il te dire que tout le monde est de cœur avec toi, que la famille, les amis, les connaissances ont une foi absolue en ton innocence ?
J’ai été porter moi-même 200 francs au greffe de la prison ; je suis entrée dans cette triste maison où tu subis cet horrible martyre ; pour un moment, j’ai eu la sensation que je me rapprochais de toi. J’aurais voulu, chéri, briser ces froides murailles qui nous séparaient et venir t’embrasser, te causer, te réconforter. Malheureusement, il est des choses où la volonté est impuissante, des cas où toutes les forces physiques et morales ne suffisent pas pour vaincre. J’attends très impatiemment le moment où on nous permettra de nous jeter dans les bras l’un de l’autre et, de ma vie, je n’aurais eu d’aussi douce émotion.
Pauvre cher Freddy, comme tu es courageux, quelles horribles tortures tu endures. Tu es bon, foncièrement bon, tu as toujours été pour moi le plus tendre, le plus attentionné des maris, tu m’as témoigné pendant ces quatre années de vie commune une affection, un dévouement dont je te suis reconnaissante, et, mon pauvre trésor, ce qu’il y a de plus pénible c’est que tu n’es pas du tout au bout de tes souffrances. Je te demande un énorme sacrifice, celui de vivre pour moi, pour tes enfants, de lutter jusqu’à ta réhabilitation qui, j’en suis convaincue et nous le sommes tous, ne tardera pas à venir.
Sois tranquille, je ne courbe pas la tête, et je ne la courberai jamais. Je n’ai rien à me reprocher, je n’ai pas à rougir ; je suis fière de toi ; mais je te l’ai déjà dit, mon amour pour toi est tel que je ne me résignerai pas à vivre sans toi, je mourrais de chagrin si tu n’étais plus. Je n’aurais pas la force de soutenir une lutte pour laquelle toi seul au monde peux me fortifier.
Je ne serai heureuse que quand je t’accompagnerai, quand je pourrai recommencer à partager ta vie et me dépenser auprès de toi.
As-tu reçu toutes mes lettres, mon bon chéri ? Je t’ai écrit depuis dimanche cinq lettres, celle-ci est la sixième.
Je voudrais que tu me dises, Freddy, si tu n’as besoin de rien, si je ne peux t’envoyer quelque chose qui adoucisse ton sort. Ton linge doit être usé. Veux-tu que je t’en envoie ? Tes vêtements ne sont-ils pas déchirés ? As-tu assez chaud ? Veux-tu ton manteau d’hiver ? Manges-tu un peu, ta nourriture est-elle potable ? Tu sais qu’il faut te soutenir, ne pas te laisser épuiser, nous avons grand besoin de nos forces.
Réponds-moi longuement, mon chéri, tu me fais du bien.
Je t’embrasse comme je t’aime.
Ton héroïsme me gagne ; fort de ton amour, fort de ma conscience et de l’appui inébranlable que je trouve dans nos deux familles, je sens mon courage renaître.
Je lutterai donc jusqu’à mon dernier souffle, je lutterai jusqu’à ma dernière goutte de sang.
Il n’est pas possible que la lumière ne se fasse pas quelque jour ; sentant ton cœur battre près du mien, je supporterai tous les martyres, toutes les humiliations, sans courber la tête. Ta pensée, ma chérie, me donnera les forces nécessaires.
Décidément, ma chère adorée, les femmes sont supérieures à nous ; parmi elles, tu es une des plus belles et des plus nobles figures que je connaisse.
Je t’aimais profondément, tu le sais ; aujourd’hui, je fais plus, je t’adore et te vénère. Tu es une sainte, tu es une noble femme. Je suis fier de toi et essaierai d’être digne de toi.
Oui, ce serait une lâcheté que de déserter la vie ; ce serait mon nom, celui de mes chers enfants souillé et avili à jamais. Je le sens aujourd’hui, mais que veux-tu, le coup était trop cruel et mon courage avait sombré, c’est toi qui l’as relevé.
Ton âme fait tressaillir la mienne.
Donc, nous appuyant l’un sur l’autre, fiers de nous, avec notre volonté, nous arriverons à réhabiliter notre nom ; nous réhabiliterons notre honneur qui n’a jamais failli.
Je t’embrasse comme je t’aime.
Je reçois ta lettre datée de jeudi soir, ainsi que les quelques bons mots de Pierrot. Embrasse bien ce chéri pour moi, embrasse bien Jeanne. Oui, il faut que je vive ; il faut que je rassemble toute mon énergie pour laver la tache qui pèse sur la tête de mes enfants. Je serais lâche si je désertais mon poste. Je vivrai, je le veux.
Je reçois tes lettres avec un immense plaisir, elles m’apportent toutes une petite éclaircie à ma tristesse, un rayon de bonheur dans mon chagrin. Je te sens mieux, courageux et résigné, cela me fait du bien. Sois toujours ferme et résolu, mon chéri, ne te laisse pas abattre, ne pense pas à l’humiliation qui t’attend, ne vois que l’avenir, la réhabilitation, le salut.
Nous nous occupons très activement de recherches, nous faisons tout au monde pour arriver à un résultat, nous ne nous préoccupons que de cela, nous n’avons pas d’autre conversation. Pour arriver à nos fins, nous sommes obligés d’aller très, très doucement, un pas à faux perdrait tout.
Ne te tourmente pas trop, mon chéri, nous sommes tous unanimes à concentrer nos efforts, notre intelligence, toutes nos capacités sur ce point. Tu peux compter absolument sur notre dévouement à tous ; quant à moi, tu le sais de longue date, il est inutile que je te le répète, ma vie entière t’appartient.
C’est ce soir l’anniversaire de la mort de ton père, nous irons tous au temple. Pauvre grand-papa, en mourant, il ne connaissait pas son bonheur.
Au revoir, mon mari chéri, je t’embrasse bien fort.
Je suis vraiment touchée des témoignages d’affection que tout le monde me porte et des marques d’estime et de sympathie qu’on a pour toi. Tous ceux qui te connaissent, ceux qui m’entourent directement ou indirectement sont indignés des agissements que l’on a eus envers toi, ils admirent ton courage, l’élévation de ton âme.
Nos enfants sont terriblement gâtés, les jouets pleuvent et les bonbons donc… J’en ai une armoire pleine. Si tu pouvais seulement voir la joie de ces petits devant les poupées, les animaux, les jouets mécaniques. Pierrot se montre remarquablement adroit, il se sert de ses dix petits doigts avec légèreté et finesse. Jeanne s’installe lourdement par terre avec ses poupées et a des exclamations de joie et de bonheur. Les chéris, comme ils sont heureux.
J’ai donné congé de mon appartement le cœur gros ; j’y ai été si heureuse avec toi que j’éprouve en même temps qu’un serrement de cœur, une certaine sensation de bonheur au milieu de ces si excellents souvenirs. Mais mes parents désirent énormément que je ne les quitte pas ou qu’au moins je n’habite pas loin d’eux en attendant ton départ. Je me suis donc conformée à leur désir.
Je crois t’avoir dit que Virginie était pour le moment chez les Mathieu ; cette brave fille nous aime tant qu’elle ne veut pas nous quitter ; elle a déclaré à Suzanne ce matin qu’elle nous accompagnerait là-bas si nous y consentions ; la nourrice est dans les mêmes dispositions. Tu vois, mon chéri, qu’il y a encore de braves gens sur terre.
Adieu, mon trésor chéri, je t’embrasse de bien grand cœur.
J’ai aussi longuement pensé hier au soir à mon père, à toute ma famille, je ne te cacherai pas que j’ai beaucoup pleuré. Mais ces larmes m’ont soulagé. Notre consolation, c’est l’affection profonde qui nous lie tous, c’est l’affection que je rencontre aussi chez les tiens.
Il est impossible, avec ce faisceau si puissant, avec l’aide de Me Demange qui se montre aussi d’un dévouement remarquable, que nous n’arrivions pas tôt ou tard à la découverte de la vérité. J’avais eu tort de vouloir déserter la vie, je n’en ai pas le droit. Je lutterai jusqu’à mon dernier souffle. Dans ces longues journées et ces tristes nuits, mon âme s’épure et se fortifie. Mon devoir est nettement tracé ; il faut que je laisse à mes enfants un nom pur et sans tache.
Travaillons à cela, ma chérie, sans trêve ni repos. Aucune démarche, aucune tentative ne doit vous rebuter, il faut tout tenter.
Les livres de M. Bayles que tu m’as envoyés sont suffisants pour le moment[1] ; plus tard il me faudra un ouvrage présentant exercices et corrigés en face, afin que je puisse travailler moi-même.
Pour le moment, il faut que je rassemble toutes mes forces pour supporter l’horrible humiliation qui m’attend.
Mais ne vous relâchez pas un seul instant. Vous pourrez peut-être tâter un terrain dont j’ai parlé ce soir à Me Demange ; il ne faut rien négliger et tout essayer.
Je t’embrasse comme je t’aime.
Le pourvoi est rejeté, comme il fallait s’y attendre. On vient de me le signifier. Demande de suite la permission de me voir.
Le supplice cruel et horrible approche, je vais l’affronter avec la dignité d’une conscience pure et tranquille. Te dire que je ne souffrirai pas, ce serait mentir, mais je n’aurai pas de défaillance.
Continuez de votre côté, sans trêve ni repos.
Je n’ai pas reçu de lettre de toi ce matin ; cela me manque. J’en ai reçu plusieurs autres, il est vrai, mais oserai-je te dire que ce n’est pas la même chose ?
Hier, en me quittant, Me Demange espérait venir passer aujourd’hui quelques heures avec moi, mais hélas ! peu après son départ, on me signifiait de suite le rejet de mon pourvoi, ce qui lui fermait dès lors la porte. Il a dû en être prévenu ce matin. Aussi, passerai-je ma journée tout seul.
Quel triste jour de l’an, ma chérie ! Mais n’insistons pas sur un pareil sujet ; rien ne sert de pleurer et de gémir, cela n’ouvrira pas les portes de ma prison. Il faut au contraire, conserver toute notre énergie physique et morale et ne pas arrêter un seul instant de lutter, de chercher à déchiffrer l’énigme. Que rien ne vous rebute, ne perdez jamais l’espoir. Tendez vos filets de tous côtés, le coupable finira bien par s’y faire prendre.
As-tu eu une réponse au sujet de ta demande ? J’attends maintenant avec impatience le moment de te serrer dans mes bras.
As-tu acheté des jouets aux enfants ? Ont-ils été contents ? Je ne pense qu’à toi et à eux, je ne vis que dans cette pensée de voir un jour cet épouvantable cauchemar s’évanouir. Il me semble impossible qu’il en soit autrement. Nous y aiderons, d’ailleurs, je te le promets.
Je t’embrasse comme je t’aime.
Enfin nous l’avons eue cette entrevue tant désirée. Enfin, nous avons pu nous voir, nous parler ; j’ai eu un immense bonheur à revoir tes bons yeux, à entendre ta voix, mais quelle horrible chose de se sentir si près l’un de l’autre et d’être séparés par ces horribles grillages. J’ai eu une émotion terrible en te voyant ; moi qui me réjouissais de te dire tant de choses, moi qui voulais te donner du courage, te réconforter, je n’ai plus eu la force de te dire ce que je ressentais, je n’ai même pas trouvé de mots pour t’exprimer l’admiration que j’avais pour toi, la reconnaissance pour l’immense sacrifice que tu t’imposes. Le courage, c’est toi qui me le donnes, tu as des sentiments sublimes.
Après t’avoir quitté, j’ai été chez le général Tyssère, je lui ai demandé une permission permanente et l’autorisation de te causer autrement qu’à travers une grille et devant témoins. Pourvu qu’il soit humain ; j’attends sa réponse avec une très grande impatience.
Adieu, mon bon chéri, je t’embrasse bien fort comme je t’aime.
On m’apprend que l’humiliation suprême est pour après-demain. Je m’y attendais, j’y étais préparé, le coup a cependant été violent. Je résisterai, je te l’ai promis. Je puiserai les forces qui me sont encore nécessaires dans ton amour, dans l’affection de vous tous, dans le souvenir de mes enfants chéris, dans l’espoir suprême que la vérité se fera jour. Mais il faut que je sente votre affection à tous rayonner autour de moi, il faut que je vous sente lutter avec moi. Continuez donc vos recherches sans trêve ni repos.
J’espère te voir tout à l’heure et puiser des forces dans tes yeux. Soutenons-nous mutuellement envers et contre tous.
Il me faut ton amour pour vivre, sans cela le grand ressort serait cassé.
Moi parti, persuade bien à tout le monde qu’il ne faut pas s’arrêter.
Fais faire de suite les démarches nécessaires pour que tu puisses me voir dès samedi et les jours suivants à la prison de la Santé ; c’est là surtout qu’il faut que je me sente soutenu.
Informe-toi aussi de ce que je t’ai dit hier, époque de mon départ, de mon transport, etc…
Il faut être préparé à tout et ne pas se laisser surprendre. À tout à l’heure, chérie, je t’embrasse.
Depuis qu’il est 4 heures, mon cœur bat à se rompre. Tu n’es pas encore là, ma chérie ; les secondes me paraissent des heures. Mon oreille est tendue pour écouter si quelqu’un vient me chercher, je n’entends rien, j’attends toujours.
Je suis plus calme, ta vue m’a fait du bien.
Le plaisir de t’embrasser pleinement et entièrement m’a fait un bien immense.
Je ne pouvais attendre ce moment. Merci de la joie que tu m’as donnée. Comme je t’aime, ma bonne chérie ! Enfin espérons que tout cela aura une fin. Il faut que je conserve toute mon énergie.
Encore mille baisers, ma chérie.
Les nuits sont longues ; c’est vers toi que je me retourne, c’est dans ton regard que je puise toutes mes forces, c’est dans ton amour profond que je retrouve le courage de vivre. Non pas que la lutte me fasse peur, mais vraiment le sort m’est trop cruel. Peut-on imaginer une situation plus épouvantable, plus tragique pour un innocent ? Peut-on imaginer un martyre plus douloureux ?
Heureusement que j’ai l’affection profonde dont toutes nos familles m’entourent, que j’ai enfin ton amour qui me paie de toutes mes souffrances.
Pardonne-moi si je gémis parfois. Ne crois point pour cela que mon âme soit moins vaillante, mais ces cris même me font du bien et à qui les ferais-je entendre si ce n’est à toi, ma chère femme ?
Mille bons baisers pour toi et les petits.
À l’heure où tu recevras cette lettre, l’horrible cérémonie sera terminée. J’espère que tu l’auras supportée avec toute la dignité, la vaillance, l’héroïsme dont tu as fait preuve jusqu’à présent. Tu as été sublime, mon pauvre martyr, continue à gravir ton calvaire, tu as encore des journées terribles à passer, mais Dieu te rendra tout cela et il te récompensera un jour largement de toutes tes souffrances.
Tu m’as promis de lutter jusqu’au bout pour moi, pour les enfants, je t’en ai une immense reconnaissance. Je voudrais déjà être avec toi en Nouvelle-Calédonie, tu serais moins malheureux que dans ces sombres prisons. Je serais auprès de toi, je tâcherais de te redonner tes forces physiques et nous attendrions là relativement heureux l’heure de ta réhabilitation. Ne crains rien, mon chéri, elle ne peut pas tarder. Il n’est pas d’exemple où l’innocence d’une malheureuse victime ne soit pas reconnue tôt ou tard.
Nos pauvres petits vont bien. La nourrice m’a quittée pendant quelques jours pour aller voir son mari. Jeanne aussi me fait passer d’assez mauvaises nuits ; dans la journée elle est sage et ne se plaint pas. Pierrot devient bien bon ; ce matin comme je pleurais en pensant à toi, il m’a demandé ce que j’avais ; je lui dis que j’avais du chagrin, que je m’ennuyais après toi. « Eh bien, maman, me dit-il, ne pleure pas, quand je serai grand, je t’emmènerai chercher mon papa, nous l’embrasserons beaucoup et il reviendra. » Il a beaucoup de cœur, ce chéri, j’espère qu’il te ressemblera. Courage mon chéri, aies-en beaucoup.
Je t’embrasse de toutes mes forces comme je t’aime.
Suivant le jugement rendu le 22 décembre par le Conseil de guerre, Dreyfus fut dégradé le 5 janvier à 9 heures du matin dans la cour de l’École militaire. Il subit l’atroce cérémonie avec un courage héroïque, ne cessant de crier son innocence à la foule hostile qui l’entourait. Et s’il resta debout, le front haut, tenant tête à la meute hurlante, c’est qu’il se sentait fort de l’amour et de la confiance de sa chère femme, et qu’il avait la volonté inébranlable de reconquérir son honneur qu’on lui arrachait injustement.
Te dire ce que j’ai souffert aujourd’hui, je ne le veux pas, ton chagrin est déjà assez grand pour que je ne vienne pas encore l’augmenter.
En te promettant de vivre, en te promettant de résister jusqu’à la réhabilitation de mon nom, je t’ai fait le plus grand sacrifice qu’un homme de cœur, qu’un honnête homme, auquel on vient d’arracher son honneur, puisse faire. Pourvu, mon Dieu, que mes forces physiques ne m’abandonnent pas ! Le moral tient, ma conscience qui ne me reproche rien me soutient, mais je commence à être à bout de patience et de forces. Après avoir consacré toute sa vie à l’honneur, n’avoir jamais démérité et me voir où je suis, après avoir subi l’affront le plus sanglant qu’on puisse infliger à un soldat !…
Donc, ma chérie, faites tout au monde pour trouver le véritable coupable, ne vous ralentissez pas un seul instant, c’est mon seul espoir dans le malheur épouvantable qui me poursuit. Pourvu que je sois bientôt là-bas et que nous soyons bientôt réunis ! Tu me redonneras des forces et du courage, j’en ai besoin. Les émotions d’aujourd’hui m’ont brisé le cœur, ma cellule ne me procure aucune consolation.
Figure-toi une petite pièce toute nue, de 4 m. 20 peut-être, fermée par une lucarne grillée… Un lit replié contre le mur, etc… non je ne veux pas t’arracher le cœur, ma pauvre chérie.
Je te raconterai plus tard, quand nous serons de nouveau heureux, ce que j’ai souffert aujourd’hui, combien de fois au milieu de ces nombreuses pérégrinations parmi de vrais coupables, mon cœur a saigné. Je me demandais ce que je faisais là, pourquoi j’étais là… Il me semblait que j’étais le jouet d’une hallucination ; mais hélas, mes vêtements déchirés, souillés, me rappelaient brutalement à la vérité, des regards de mépris qu’on me jetait me disaient trop clairement pourquoi j’étais là.
Ah ! hélas, pourquoi ne peut-on pas ouvrir avec un scalpel le cœur des gens et y lire ! Tous les braves gens qui me voyaient passer y auraient lu, gravé en lettres d’or : « Cet homme est un homme d’honneur. » Mais comme je les comprends ! À leur place je n’aurais pas non plus pu contenir mon mépris à la vue d’un officier qu’on leur dit être un traître. Mais hélas, c’est là ce qu’il y a de tragique, c’est que ce traître, ce n’est pas moi !
Écrivez-moi vite tous, faites tout au monde pour que je vous vois bien vite, car mes forces m’abandonneront, et il me faut du soutien, fais enfin que nous soyons réunis le plus tôt possible et que je retrouve dans ton cœur les forces qui me sont nécessaires.
Je t’embrasse comme je t’aime.
Quelle horrible matinée… quels atroces tourments. Non, je ne puis y penser, cela me fait trop souffrir. Toi, mon pauvre chéri, un homme d’honneur, un chaud patriote, toi qui adores la France, toi qui as une âme si belle, des sentiments aussi nobles, subir la peine la plus infamante qu’on puisse vous infliger, c’est abominable.
Tu m’avais promis d’être courageux, tu as tenu parole, je t’en remercie. Ta dignité, ta belle attitude ont frappé bien des cœurs et lorsque l’heure de ta réhabilitation arrivera, le souvenir des souffrances que tu as endurées dans ces horribles moments sera gravé dans la mémoire des gens.
J’aurais tant voulu être auprès de toi, te donner des forces, te réconforter, j’avais tant espéré te voir, mon pauvre garçon, et mon cœur saigne à l’idée que mon autorisation ne m’est pas encore parvenue et que je devrai peut-être attendre encore pour avoir l’immense bonheur de t’embrasser.
Écris-moi, je t’en prie, bien vite, mon chéri, dis-moi comment tu es, à quelles humiliations tu es encore en proie, comment tu te sens physiquement, si tes forces ne t’ont pas trahi, si tu peux prendre un peu de repos.
Nos chéris sont bien gentils, ils sont si gais, si heureux ! C’est une consolation dans notre malheur de les avoir si jeunes, si insouciants de la vie.
Pierrot parle tant de toi et avec tant de cœur que je ne puis m’empêcher de pleurer.
Je t’embrasse bien fort comme je t’aime.
Dans ma sombre cellule, dans les tortures de mon âme, qui se refuse à comprendre pourquoi je souffre ainsi, pour quelle cause enfin Dieu me punit ainsi, c’est toujours vers toi que je reviens, ma chère femme, c’est vers toi qui, dans ces tristes et terribles circonstances, a été pour moi d’un dévouement sans bornes, d’une affection sans limites.
Tu as été et tu es sublime ; dans mes moments de faiblesse, j’ai honte de ne pas être à la hauteur de ton héroïsme. Mais ce chagrin finit par ronger les âmes les mieux trempées, le chagrin de voir tant d’efforts, tant d’années d’honneur, de dévouement à son pays, perdues par une machination qui procède bien plus du fantastique que du réel. À certains moments, je ne puis y croire, mais ces moments hélas, sont rares ici, car soumis au régime cellulaire le plus strict, tout me ramène à la sombre réalité.
Continue à me soutenir de ton profond amour, ma chérie, aide-moi dans cette lutte épouvantable pour mon honneur, que je sente ta belle âme vibrer près de la mienne.
Quand pourrai-je te voir ?
J’ai cependant besoin d’affection et de consolation dans ma triste infortune.
Hélas, j’ai bien l’âme courageuse du soldat, je me demande si j’ai l’âme héroïque du martyr !
Mille bons baisers pour toi, pour nos chéris.
Que ces derniers soient ta consolation.
Écrivez-moi souvent et beaucoup. Songez qu’ici je suis seul du matin au soir et du soir au matin ; pas une âme sympathique ne vient adoucir mon sombre chagrin. Aussi me tarde-t-il d’être là-bas avec toi ma chérie, et d’attendre dans la paix et la tranquillité que l’on me réhabilite, qu’on me rende mon honneur.
Je viens d’avoir un moment de détente terrible, des pleurs entremêlés de sanglots, tout le corps secoué par la fièvre. C’est la réaction des horribles tortures de la journée, elle devait fatalement arriver, mais, hélas, au lieu de pouvoir sangloter dans tes bras, au lieu de pouvoir m’appuyer sur toi, mes sanglots ont résonné dans le vide de ma prison.
C’est fini, haut les cœurs ! Je concentre toute mon énergie. Fort de ma conscience pure et sans tache, je me dois à ma famille, je me dois à mon nom. Je n’ai pas le droit de déserter tant qu’il me restera un souffle de vie ; je lutterai avec l’espoir prochain de voir la lumière se faire. Donc, poursuivez vos recherches. Quant à moi, la seule chose que je demande, c’est de partir au plus vite, de te retrouver là-bas, de nous installer, pendant que nos amis, nos familles s’occuperont ici de rechercher le véritable coupable, afin que nous puissions un jour rentrer dans notre chère patrie, en martyrs qui ont supporté la plus terrible, la plus émouvante des épreuves.
C’est l’heure à laquelle il faut se coucher. Que vais-je devenir ? Que vais-je faire dans mon lit qui se compose d’une paillasse portée par des tringles de fer ? Les souffrances physiques ne sont rien, tu sais que je ne les crains pas, mais mes tortures morales sont loin d’être finies. Ô ma chérie, qu’ai-je fait le jour où je t’ai promis de vivre ! Je croyais vraiment avoir l’âme plus forte. Être résigné toujours quand on est innocent, c’est facile à dire, mais dur à digérer.
Écris-moi bien vite, ma chérie, tâche de me voir, j’ai besoin de puiser de nouvelles forces dans tes yeux chéris.
Mille bons baisers.
J’ai supporté pour toi, mon adorée, pour le nom que portent mes chers enfants, le plus douloureux, le plus épouvantable des calvaires pour un cœur pur et honnête. Je me demande comment je vis encore ; ce qui me soutient, c’est surtout l’espoir d’être bientôt réuni à toi là-bas. Alors, quoique innocent, mais soutenu par ton profond amour, j’aurai la patience d’attendre dans l’exil la réhabilitation de mon nom. Puis je travaillerai, je m’occuperai, j’imposerai silence à mon cerveau et à mon cœur par les fatigues physiques. Mais, dans ma prison je ne saurai vivre, car ma pensée me ramène toujours fatalement à ma situation.
On ne m’a pas remis de lettre de toi aujourd’hui ; ne t’inquiète pas non plus, ma chérie, si mes lettres ne te parviennent pas régulièrement. Cependant je t’écrirai tous les jours, tant que cela me sera permis.
J’ai été prévenu que je pourrai te voir le lundi et le vendredi. Hélas ! le lundi est passé et je suis obligé d’attendre jusqu’au vendredi. J’attendrai avec une joie extrême le moment de t’embrasser, de me jeter dans tes bras ; c’est dans tes yeux, dans ton noble cœur que je puise les forces nécessaires pour supporter mes effroyables tortures morales.
J’aimerais presque mieux avoir quelque péché sur la conscience ; au moins aurais-je quelque chose à expier. Mais hélas, tu sais, ma chérie, combien ma vie a toujours été honnête et droite.
Je ferai tout pour vivre, je ferai tout pour résister jusqu’au moment suprême où l’on me rendra l’honneur de mon nom.
Mais je supporterai bien mieux cette attente quand tu seras là, dans l’exil, près de moi.
Alors, tous deux, fiers et dignes l’un de l’autre, nous montrerons dans l’exil le calme de deux cœurs honnêtes et purs, de deux cœurs dont toutes les pensées ont toujours été pour notre chère patrie, pour la France.
Bons baisers à ces pauvres chéris. Baisers à tout le monde.
Je t’embrasse comme je t’aime.
Le moment est passé, ma chérie, si vite, si court, qu’il me semble que je ne t’ai pas dit la vingtième partie de ce que j’avais à te dire. Comme tu es héroïque, mon adorée, sublime d’abnégation et de dévouement ! Je ne fais que t’admirer.
Devant ce concours dévoué de sympathie et d’efforts, je n’ai pas le droit de douter.
Je souffrirai donc en silence ; permets-moi cependant, quand la coupe débordera encore parfois, de m’épancher dans ton cœur.
Ce qui m’est cruel, et je ne le saurais répéter assez, ce ne sont pas les souffrances physiques que j’endure, mais bien cette atmosphère de mépris qui entoure mon nom, ton nom, mon adorée. Tu sais si j’ai toujours été fier et digne, si j’ai toujours mis le devoir au-dessus de tout… alors tu peux t’imaginer tout ce que je souffre.
Et c’est pourquoi encore je veux vivre, c’est pourquoi je veux crier au monde mon innocence, la crier chaque jour jusqu’à mon dernier souffle, jusqu’à ma dernière goutte de sang.
Je trouverai dans tes yeux le courage nécessaire au martyre. Je puiserai dans le souvenir de mes enfants les forces nécessaires pour résister à mon calvaire.
Apporte-moi aussi ton portrait. Je le placerai contre ceux de nos chéris. En contemplant ces trois figures, j’y lirai chaque jour, à chaque instant, mon devoir.
Embrasse tout le monde de ma part.
Je reçois à l’instant ta bonne lettre d’hier ; j’en suis contente, elle me montre que tu es courageux et résigné ; il nous faut, mon chéri, pour le moment, prendre ce parti, avoir de la patience, supporter vaillamment ce calvaire et attendre de pied ferme la réhabilitation. Tu peux bien penser que celui qui a commis cette infamie, celui qui s’est couvert de ton nom pour trahir, ne se découvrira pas ainsi du jour au lendemain. C’est à force de volonté, de travail, de persévérance que nous trouverons enfin la clef de ce mystère. Je comprends ta souffrance, je la partage ; cette inaction, cette impuissance, cette torture du cerveau est atroce.
Ne m’admire pas, je t’en prie, mon chéri ; ce que je fais est naturel ; ce n’est ni par devoir, ni par dévouement que j’agis ainsi ; un seul sentiment me guide, la profonde estime, l’immense affection que je ressens pour toi. Ma ligne de conduite est toute tracée. Je ne t’abandonnerai jamais, je ne veux et ne peux vivre que pour toi.
Comme tu as pu le voir, mon mari chéri, je suis forte, Dieu merci, ma santé est bonne ; je suis donc bien armée pour la lutte. Je t’accompagnerai en exil, j’y serai ta société, ton soutien, jusqu’au jour où la France reconnaissant sa méprise nous rappellera à elle. Quel beau jour ce sera pour nous, lorsque nous nous retrouverons dans notre chère patrie, honorés, heureux au milieu de nos enfants, de notre famille. C’est cet avenir qu’il faut entrevoir, mon chéri. C’est cet espoir qui nous soutiendra et qui nous fera supporter tous les martyres.
Allons, mon chéri, sois ferme, sois vaillant.
Bonsoir et bonne nuit, je t’embrasse de toutes mes forces.
Je t’écris en entendant le gazouillement de ton petit Pierrot, qui demande après toi de toutes ses forces ; quand est-ce que mon papa reviendra ? Je m’ennuie après mon papa, enfin toutes sortes de choses gentilles. Cela te fait de la peine de les entendre, j’en suis sûre, mais en même temps cette petite voix enfantine doit t’être douce au cœur. Maman est rentrée bien contente de t’avoir vu et d’avoir pu causer un peu avec toi, et moi, tu peux penser le bonheur que j’ai eu d’avoir de tes nouvelles. Je voudrais, comme toi, mon pauvre garçon, briser tout, casser tout et que le monde entier sache ton innocence ; c’est là le cri de la conscience révoltée. Mais de l’avis de tous les conseils dont nous nous entourons, c’est une œuvre de patience, de longue haleine, il nous faut du calme et c’est le seul moyen d’arriver à notre but. Tu dois trouver mes lettres bien monotones, mon pauvre vieux, je me répète dans toutes, toujours je t’exhorte au courage. Je te vois te crisper en lisant ces lignes, mais je t’en conjure maîtrise tes nerfs, pense moins à notre malheur. Je sais combien cela est difficile, car je passe moi-même par des moments d’angoisse tels que je ne sais que devenir. Alors, je me ressaisis et je pense au bonheur que nous aurons encore un jour.
Adieu, mon bon chéri, un bon baiser de ta femme qui t’adore, peut-il adoucir un peu tes souffrances !
Je suis arrivé à dompter mes nerfs, à faire taire les mouvements tumultueux de mon âme… Cela ne sert à rien d’ailleurs de m’impatienter puisque je suis décidé à vivre pour voir éclater mon innocence.
Je sais qu’il faut pour cela du temps, même beaucoup de temps… ; j’attendrai donc comme je te l’ai promis, avec calme et avec dignité, que la vérité se fasse jour ; ma conscience me donnera les forces nécessaires.
Je préparerai mon âme à supporter sans se plaindre le calvaire qui m’attend encore, j’étoufferai les sanglots de mon cœur ulcéré.
J’ai perdu hier pendant quelques instants le sentiment de moi-même. Pense que voilà trois mois que je suis enfermé dans une chambre, en proie aux tortures morales les plus épouvantables que l’on puisse infliger à un homme de cœur ; mais d’un effort violent de tout mon être, je me suis ressaisi.
Ce sont mes nerfs surtout qui sont malades ; mon énergie morale est telle qu’au premier jour.
Mais vous êtes tous unis de volonté, d’intelligence et de dévouement, j’ai donc la conviction que la lumière se fera tôt ou tard. Je ne démentirai pas vos efforts.
Ne parlons plus de cela.
Que te raconterais-je ? Ma vie journalière, tu la connais. Je te l’ai décrite jusque dans ses moindres détails. Mes pensées ? elles sont toutes vers toi, vers nos chers enfants, vers nos chères familles.
Encore deux jours à attendre pour te voir et t’embrasser. Comme il est long l’intervalle qui sépare nos entrevues, et comme ces dernières sont courtes ! Je voudrais faire courir le temps quand tu n’es pas là, le faire durer une éternité quand tu es auprès de moi.
Comme tu me donnes du courage pour vivre, ma chérie ! Quelle patience je puise dans tes yeux, dans les souvenirs que tu me rappelles, dans mes devoirs vis-à-vis de nos bons chéris !…
Le 17 janvier, vers 10 heures du soir, Dreyfus fut réveillé soudainement pour être dirigé sur Rochefort et Saint-Martin-de-Ré, première étape de son exil.
- ↑ Alfred Dreyfus avait demandé à sa femme de lui faire parvenir des livres de grammaire et d’exercices anglais, de façon à occuper son cerveau et à trouver ainsi un dérivatif à ses tristes pensées.
