Souvenirs et Correspondance (Dreyfus)/01/04
IV
SCHWARTZKOPPEN ET PANIZZARDI
À la suite de l’incident Boutonnet en 1890, le comte de Münster, ambassadeur d’Allemagne avait, sur les représentations du gouvernement français, enjoint à son personnel de renoncer à tout trafic d’espionnage.
Cependant, le 20 juillet 1894, vers trois heures de l’après-midi, le commandant d’infanterie Esterhazy se présentait au lieutenant-colonel de Schwartzkoppen pour lui offrir ses services. L’attaché militaire allemand, dans ses carnets posthumes, affirme qu’il s’efforça d’amener Esterhazy à renoncer à son projet et qu’il finit par l’éconduire. Le lendemain 21 juillet, Schwartzkoppen reçut une lettre lui confirmant les offres faites la veille. Devant cette insistance, il rendit compte directement au bureau des renseignements de Berlin, en se gardant bien d’en référer à son ambassadeur, et le 26, il reçut en réponse l’ordre de poursuivre les négociations.
En conséquence, Esterhazy fut désormais accueilli et rémunéré. Le 15 août, en particulier, il apporta le plan de mobilisation de l’artillerie, qui venait d’être mis à jour. Le 1er septembre, vers la fin de l’après-midi, il eut un long entretien avec Schwartzkoppen au cours duquel il lui annonça que l’expédition de Madagascar venait d’être décidée, et lui remit les documents suivants :
1o La liste des troupes de couverture ;
2o La description du canon de 120 court ;
3o Le projet de manuel de tir de l’artillerie de campagne.
Enfin, le 5 septembre, il lui communiqua les observations qu’il avait faites au cours des manœuvres du camp de Sissonne et, le lendemain, lui envoya par lettre un rapport sur le projet de l’expédition de Madagascar. Mais le fameux « bordereau » qui annonçait la remise des pièces énumérées ci-dessus ne parvint jamais à son destinataire, et Schwartzkoppen n’en apprit l’existence qu’en 1896, lors de la publication de son fac-similé dans le journal Le Matin. De son côté, Esterhazy, ignorant que la dangereuse missive avait été dérobée par l’agent Brücker dans la loge de la concierge de l’ambassade, était convaincu qu’elle était entre les mains de l’attaché militaire allemand. Aussi continua-t-il ses visites tous les quinze jours environ, livrant des pièces dont Schwartzkoppen ne précise pas le détail dans ses « carnets », mais dont il indique l’intérêt croissant. Les relations durèrent jusqu’en mars 1896.
On n’a cependant pas éclairci jusqu’ici comment Esterhazy, qui était un simple commandant d’infanterie, se procura tant d’importants documents, et qui les lui fournissait.
Schwartzkoppen, qui était lié d’amitié avec le lieutenant-colonel Panizzardi, attaché militaire d’Italie, avait pris l’habitude d’échanger avec lui des documents, recueillis par l’un ou par l’autre, et pouvant mutuellement les intéresser.
Quand parut le 29 octobre la note de la Libre Parole, Schwartzkoppen ne dissimula pas son inquiétude, car si cette affaire d’espionnage venait à être liée à ses services, il ne pourrait manquer de s’attirer les vifs reproches de son chef, l’ambassadeur d’Allemagne. Mais dès le 1er novembre, le nom de Dreyfus ayant été dévoilé, il put respirer librement et déclarer à son collègue italien : « Ce n’est pas mon homme. » Panizzardi, cependant, émit l’hypothèse qu’il avait pu entretenir des relations directes avec l’État-major italien et, immédiatement posa la question à Rome, tout en précisant que personnellement il ne connaissait pas Dreyfus. Puis, le lendemain 2 novembre, ému par les attaques des journaux mettant son pays en cause, il expédia une dépêche chiffrée ainsi conçue : « Si le capitaine Dreyfus n’a pas eu de relations avec vous, il conviendrait de charger l’ambassadeur de publier un démenti officiel afin d’éviter les commentaires de la presse. » Le jour même, le général Marselli, commandant en second de l’État-major, lui répondit : « L’État-major italien et tous les services qui en relèvent n’ont jamais eu de rapports directs ou indirects avec le capitaine Dreyfus. »
Panizzardi eut l’occasion de confirmer ces faits en 1899, lors de la déposition du général Roget au procès de Rennes. Roget, en effet, ayant affirmé que l’attaché militaire italien avait à l’époque fait parvenir à son ambassadeur un rapport où il aurait déclaré que Dreyfus trahissait pour le compte de l’Allemagne, Panizzardi, très loyalement, télégraphia le 17 août : « Ce rapport n’a jamais existé, cette déclaration n’a jamais existé… Je n’ai connu le nom du capitaine français qu’à l’époque de son arrestation, comme du reste je l’ai déclaré par écrit et par voie officielle, sur mon honneur de soldat et de gentilhomme. »
De son côté, l’ambassade d’Allemagne, visée par les journaux français, faisait publier dans le Figaro du 10 novembre 1894 une note très nette affirmant que jamais ni Schwartzkoppen, ni l’ambassade n’avaient eu de relations directes ou indirectes avec le capitaine Dreyfus. Enfin, à Rome, dans l’Italie du 12 novembre, et à Paris, dans le Figaro du 14, les gouvernements italien et autrichien firent également insérer des démentis formels.
Cependant, en dépit de ces mises au point, les attaques de presse contre l’Allemagne s’accentuant, l’ambassadeur, comte de Munster, protesta auprès du gouvernement français qui, ennuyé, fit paraître plusieurs notes officielles déclarant, en particulier, « dénuées de tout fondement les allégations des journaux qui persistaient à mettre en cause, dans divers articles sur l’espionnage, les ambassades et les légations étrangères ». Mais cette formule parut insuffisante au gouvernement allemand. Le comte de Munster revint à la charge, insistant vivement sur le fait qu’aucune pièce relative au procès du capitaine Dreyfus ne pouvait avoir été prise à l’ambassade d’Allemagne, où personne ne le connaissait.
Mais si la deuxième partie de cette affirmation était exacte, la première ne l’était point. À son insu, en effet, et malgré ses ordres, l’attaché militaire continuait à se livrer à l’espionnage, avec l’assentiment de ses chefs de l’État-Major allemand.
Et lorsqu’après la condamnation de Dreyfus, le comte de Munster alla voir Dupuy, président du Conseil, pour lui renouveler de très bonne foi sa protestation, il est vraisemblable que celui-ci n’y attacha qu’une valeur médiocre.
Quoi qu’il en soit, Schwartzkoppen, qui était parti pour Berlin le 27 décembre, eut l’occasion de s’entretenir de l’Affaire Dreyfus avec l’empereur et le chancelier. À la suite de ces entrevues, le comte de Munster reçut du chancelier de Hohenlohe une dépêche ainsi conçue :
S. M. l’Empereur, ayant toute confiance dans la loyauté du Président et du Gouvernement de la République, prie Votre Excellence de dire à M. Casimir-Périer que s’il est prouvé que l’ambassade d’Allemagne n’a jamais été impliquée dans l’Affaire Dreyfus, Sa Majesté espère que le gouvernement de la République n’hésitera pas à le déclarer.
Sans une déclaration formelle, les légendes que la presse continue à semer sur le compte de l’ambassade d’Allemagne subsisteraient et compromettraient la situation du représentant de l’Empereur.
L’équivoque continuait, car si Dreyfus était innocent, d’autres étaient coupables.
Sur sa demande, le comte de Munster fut reçu le 6 janvier par M. Casimir-Périer, Président de la République, en présence de M. Dupuy, Président du Conseil. Après un échange de vues, et devant le désir des deux gouvernements d’aboutir à un accord amiable, l’on décida d’adresser à l’Agence Havas une nouvelle note, confirmant celle déjà parue le 30 novembre 1894.
Et l’incident fut considéré comme clos.