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Souvenirs et Correspondance (Dreyfus)/01/05

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Texte établi par Pierre DreyfusB. Grasset (p. 72-79).

V

PICQUART

Le service de statistique du ministère de la Guerre continuait à recevoir de la femme Bastian les cornets contenant les papiers qu’elle recueillait chaque jour dans les corbeilles de l’ambassade d’Allemagne. En l’absence du commandant Henry, appelé auprès de sa mère malade, le capitaine Lauth en faisait le recolement. En mars 1896, il apporta au lieutenant-colonel Picquart, qui avait succédé au colonel Sandherr à la tête du 2e bureau, depuis juillet 1895, une carte pneumatique non timbrée et qui avait été déchirée en une cinquantaine de morceaux. Cette carte, reconstituée, faisait apparaître le texte suivant :

Monsieur le commandant Esterhazy,
27, rue de la Bienfaisance,
Paris.
Monsieur,

J’attends avant tout une explication plus détaillée que celle que vous m’avez donnée l’autre jour sur la question en suspens. En conséquence, je vous prie de me la donner par écrit pour pouvoir juger si je peux continuer mes relations avec la maison R. ou non.

Signé : C.

Picquart fut fort ému de cette trouvaille, mais comme il avait déploré le bruit fait prématurément autour du cas de Dreyfus, qu’il tenait d’ailleurs pour coupable, il jugea prudent de s’entourer de renseignements précis avant d’en référer à ses chefs.

D’origine alsacienne, Picquart, esprit méthodique, très droit et très sûr, pouvait se prévaloir d’une carrière des plus brillantes. Sorti 5e de Saint-Cyr, second de l’École de Guerre, capitaine à 24 ans, chef de bataillon et décoré de la Légion d’Honneur à 33 ans, il avait fait les campagnes du Tonkin et de Chine, puis, rentré en France, avait été nommé professeur à l’École de Guerre. Le général de Boisdeffre l’avait appelé à la tête du 2e bureau pour le réorganiser.

Les fuites d’ailleurs continuaient et diverses pistes furent suivies sans succès.

Quand Picquart eut entre les mains la carte-télégramme adressée au commandant Esterhazy, et qui fut connue plus tard sous le nom de « petit bleu », il s’enquit de la moralité de cet officier et recueillit sur lui les plus mauvais renseignements.

À quelque temps de là, au mois de juin, Picquart qui accompagnait le général de Boisdeffre dans un voyage d’État-major, eut communication par le commandant Pauffin de Saint-Morel, officier d’ordonnance du général, d’une lettre du colonel de Foucault, attaché militaire à Berlin ; celui-ci indiquait qu’il avait reçu la visite d’un nommé Cuers, ancien espion appointé du bureau des renseignements allemand, qui sollicitait un entretien avec un envoyé de l’État-Major français.

De Foucault, qui se rendit à Paris peu après, apporta personnellement à Picquart d’intéressantes précisions. Il l’informa en particulier que l’État-major allemand continuait à se demander avec qui Dreyfus avait pu entretenir des rapports, n’ayant jamais eu aucune relation avec lui, mais que par contre Schwartzkoppen recevait régulièrement des documents d’un officier français, commandant d’infanterie. Ces renseignements lui avaient été communiqués par Cuers, qui se disait prêt à compléter ses révélations.

Picquart organisa un rendez-vous à Bâle, où il envoya Lauth, qui demanda à être accompagné par Henry. À leur retour, les deux officiers déclarèrent que Cuers n’avait fait que leur répéter ce qu’il avait déjà dit au colonel de Foucault.

Cependant, Esterhazy, qui avait appartenu en 1876 au bureau des renseignements comme traducteur d’allemand, et s’y était rencontré avec Henry dont il était demeuré l’ami, multipliait les démarches pour y entrer à nouveau. Non seulement il fit agir ses influences politiques, mais il écrivit directement à l’un des officiers d’ordonnance du ministre de la guerre, ainsi qu’au chef de son cabinet civil, qui transmit ces lettres à Picquart.

Celui-ci posséda ainsi deux spécimens de l’écriture d’Esterhazy et eut de suite l’impression qu’elle lui était bien connue. Il la compara à celle du bordereau, dont des photographies étaient restées dans divers dossiers du service et fut frappé, non pas d’une simple ressemblance, mais d’une parfaite identité. Puis, ayant fait photographier les lettres, en prenant soin d’en supprimer l’adresse et la signature, il les montra à du Paty de Clam qui lui répondit : « C’est de Mathieu Dreyfus », et à Bertillon qui déclara : « C’est l’écriture du bordereau. » Et comme Picquart crut devoir faire remarquer qu’il s’agissait d’une correspondance récente, Bertillon répliqua sans sourciller : « Alors, c’est que les Juifs ont exercé quelqu’un depuis un an pour imiter l’écriture, ils sont arrivés à l’identité. »

Picquart avait trop de bon sens pour s’arrêter à de semblables insanités. Sa conviction était faite. Le bordereau était, sans discussion possible, de l’écriture d’Esterhazy. Et il en vint à se demander s’il n’avait pas été complice de Dreyfus.

Il se souvint alors que le colonel Sandherr, en lui passant la direction de son service, lui avait confié que le dossier secret communiqué aux juges du Conseil de guerre de 1894 avait été placé dans une sorte de coffre-fort que le commandant Henry possédait dans son bureau. Picquart, pour qui la culpabilité de Dreyfus était hors de doute et qui, pas plus que ses camarades, n’avait été frappé par l’illégalité de cette communication, n’avait eu à aucun moment la curiosité de consulter ce dossier. Il pria l’archiviste Gribelin de le lui remettre. Il s’attendait à y trouver des preuves écrasantes et fut atterré en examinant les diverses pièces qu’il renfermait et en constatant qu’aucune d’elles ne pouvait s’appliquer à Dreyfus. Quant au projet de commentaire de du Paty de Clam, il se sentit écœuré à l’idée qu’un officier chargé d’une telle mission ait pu commettre semblable déloyauté, semblable fraude.

Brusquement, la vérité lui apparut, et il éprouva l’impression pénible d’avoir en quelque sorte collaboré à la condamnation de Dreyfus, lui qui avait représenté le ministre à toutes les séances du Conseil de guerre, lui qui avait apporté à son président — du moins le croyait-il, — le pli du général Mercier contenant le dossier secret. Il pensa avec émotion à l’innocent, supplicié depuis dix-huit mois et, la nuit entière, il ne put écarter cette image. Dès le matin, le 1er septembre, il résuma en une courte note les charges contre Esterhazy. Puis, muni de cette pièce, du petit bleu et du bordereau, il se rendit chez Boisdeffre pour lui exposer sa découverte. Mais celui-ci, visiblement contrarié, lui ordonna d’en rendre compte à son collaborateur immédiat, le général Gonse, sous-chef d’État-Major.

Picquart allait vers ses chefs, conscient de son devoir et certain de leur appui. Une erreur avait été commise. Il en apportait l’irréfutable démonstration, et la suite ne pouvait donc faire de doute. Des instructions allaient êtres données pour la réparer sans délai.

Le 3 septembre, il se rendit auprès de Gonse, qui se trouvait en congé à la campagne, et lui soumit son dossier. Le général l’examina, fut frappé de l’importance de la découverte ; mais, sur une question précise de son subordonné, il l’engagea à traiter séparément l’affaire Dreyfus et l’affaire Esterhazy. Et ce point de vue fut bientôt ratifié par le général de Boisdeffre, ce qui ne manqua pas de troubler Picquart. Il eut désormais l’impression que ses chefs répugnaient à l’idée de prendre une décision grave, de reconnaître publiquement l’erreur commise. Toutefois, il ne doutait point de leur esprit de justice et se refusait à penser que, sciemment, ils maintiendraient un innocent au bagne.

Picquart était un soldat. Il avait le sentiment de la hiérarchie nécessaire, le respect de la discipline. Mais ce sentiment n’allait pas chez lui jusqu’à la servilité et, hors du service, il s’estimait le droit de penser et de juger librement.

Continuant ses recherches, Picquart en soumit les résultats au général Gonse, qui lui avait été désigné par le général de Boisdeffre pour suivre l’affaire.

Sur ces entrefaites, un journal anglais vint à publier la fausse nouvelle de l’évasion de Dreyfus, dont s’empara immédiatement la presse française. Le démenti officiel ne tarda pas, mais les polémiques continuèrent pendant quelque temps, et un député, Castelin, déposa même une demande d’interpellation.

Pour la première fois depuis près de deux ans, l’attention du public se trouvait de nouveau attirée sur le destin de Dreyfus.

Cependant le général Billot, ministre de la guerre, ignorait tout encore des découvertes du chef du bureau des renseignements. Non sans peine, Picquart obtint enfin du général de Boisdeffre l’autorisation de le mettre au courant. Il le fit en toute loyauté, les pièces à l’appui, et ne manqua pas de l’impressionner. Mais Boisdeffre veillait. Il se rendit à son tour chez Billot, puis signifia à Picquart qu’il avait expliqué au ministre toute la genèse de l’Affaire.

Sentant les hésitations de ses chefs et à peu près sûr, d’autre part, que le réveil de l’opinion était l’œuvre de la famille Dreyfus, Picquart souhaita ardemment que la lumière se fît, non par l’intervention des amis du condamné, mais sur l’initiative de ceux qui, de bonne foi, avaient commis l’erreur. Pour l’honneur même de l’armée, il n’était plus permis d’attendre. Aussi, le 8 septembre, écrivait-il au général Gonse en ces termes : « Je crois avoir fait le nécessaire pour que l’initiative vienne de nous. Si l’on perd trop de temps, l’initiative viendra d’ailleurs, ce qui, faisant abstraction de considérations plus élevées, ne nous donnera pas le beau rôle. » Gonse répondit le 10 en conseillant la prudence, et annonça son retour pour le 15. Mais le 14 septembre se produisit un coup de théâtre. Le journal l’Éclair publia un article intitulé « Le Traître », véritable historique de l’Affaire, qui ne pouvait avoir été inspiré que par un familier des milieux de l’État-Major. On y pouvait lire, entre autres précisions, qu’il existait au ministère de la guerre la photographie d’une lettre échangée entre les attachés militaires allemand et italien, où le nom de Dreyfus figurait en toutes lettres. Tout l’article, émaillé de détails inconnus du public, causa une grosse émotion, particulièrement au ministère, où l’on se demanda qui avait pu commettre une aussi regrettable indiscrétion. Picquart en référa à Gonse, réclamant une enquête et des sanctions, mais le sous-chef d’État-Major déclara vouloir en parler à Boisdeffre parti aux manœuvres le 12 septembre.

Profitant de l’audience, Picquart amena alors l’entretien sur l’erreur judiciaire et l’obligation morale de la réparer. Mais Gonse ne voulut rien entendre, et l’historique dialogue s’engagea :

— Qu’est-ce que cela vous fait que ce Juif reste à l’île du Diable ?

— Mais, mon général, il est innocent.

— C’est une affaire qu’on ne peut rouvrir ; le général Mercier, le général Saussier y sont mêlés.

— Mais puisqu’il est innocent !

— Si vous ne dites rien, personne ne le saura.

— Ce que vous dites là est abominable, mon général !

Je ne sais pas ce que je ferai, mais en tout cas je n’emporterai pas ce secret dans la tombe.

Picquart a enfin compris. Boisdeffre et Gonse savent l’innocence de Dreyfus. Il la savent même depuis le premier jour. Mais pour des motifs qu’ils jugent supérieurs, ils se refusent à réparer l’injustice. Toute l’Affaire, somme toute, est dans la faute initiale de Mercier, qui signa trop tôt l’ordre d’arrestation. Des indiscrétions eurent lieu, et les journaux antisémites, faisant immédiatement de la culpabilité non une question de justice, mais une question de politique, obligèrent les grands chefs à intervenir pour assurer une condamnation. Au début, vraisemblablement, ils éprouvèrent quelques hésitations, quelques remords de conscience. Assez vite cependant, ils se convainquirent mutuellement que la vie d’un homme n’était que bien peu de chose devant la raison d’État, devant l’honneur de l’armée qui devait rester intangible et qui, estimaient-ils, serait atteint par la reconnaissance d’une erreur. D’autres considérations encore, et d’ordre plus pratique, influencèrent leur esprit. Ils comprirent que si l’innocence de Dreyfus venait à être reconnue, ce serait démontrer la duplicité de l’État-Major, ce serait la carrière brisée, la mise à la retraite, la vie active terminée avec une flétrissure.

Désormais convaincu que Boisdeffre et Gonse se trouvaient trop compromis pour modifier leur ligne de conduite, Picquart éprouva la sensation de se heurter à un mur. Néanmoins, il persista à tenter, par la voie hiérarchique, d’obtenir pleine justice. Il revit Gonse, puis Boisdeffre, puis le ministre qui, circonvenu par ses subordonnés, avait pris peur.

Picquart, décidément, devenait gênant. Il était salutaire de l’écarter. Et Boisdeffre, sous le prétexte que le chef du service des renseignements négligeait sa tâche en s’hypnotisant sur l’Affaire, suggéra au Général Billot de l’envoyer au Tonkin où il s’était distingué autrefois. Mais le ministre, qui avait la plus haute estime pour l’excellent officier qu’était Picquart, refusa de le frapper d’une telle disgrâce, n’ignorant pas, au surplus, que le seul reproche que l’on put lui adresser était de faire preuve d’une trop scrupuleuse conscience. Boisdeffre pourtant insista et obtint enfin du ministre, facilement influençable, non pas que Picquart fut envoyé en Extrême-Orient, mais qu’il fut chargé d’une mission. Billot lui confia l’inspection des services de renseignements et d’espionnage en temps de guerre sur les frontières de l’Est et du Sud-Est, étant entendu qu’en son absence le général Gonse dirigerait provisoirement le bureau des renseignements au Ministère.

L’ordre de mission fut signé le 27 octobre et, dès le 30, Gonse réclama le dossier secret à Picquart, bien que celui-ci n’ait quitté en fait son service que le 14 novembre.

L’injustifiable randonnée commença. Gonse, à qui Picquart adressait ses rapports de la frontière de l’Est, lui prescrivit d’inspecter également la 6e région, puis la 7e, puis la 14e et la 15e. Enfin, à Marseille, il l’avisa que le ministre avait décidé de donner à sa mission une ampleur nouvelle en le chargeant d’organiser les services de renseignements d’Algérie et de Tunisie.

Picquart qui avait quitté Paris sans soupçon, une simple valise à la main, persuadé qu’il ne s’absentait que pour peu de jours, comprit bien vite que ses chefs, anxieux pour leur propre sécurité, désiraient l’éloigner définitivement du siège de l’État-Major. Mais ce qu’il ne savait pas encore, et ce qu’il apprit au cours de son séjour par delà la mer, c’est que son éloignement ne parut bientôt plus suffisant. On cherchait à le discréditer, à travestir ses actes comme chef du 2e bureau. Et se demandant alors si ces hommes inquiets n’hésiteraient pas, le cas échéant, à provoquer un accident opportun, il décida d’ajouter à son testament un long codicille. Ce document, qui fut écrit à Sousse le 2 avril 1897, il le renferma en un pli scellé portant en suscription : « En cas de décès du soussigné, remettre ce pli au Président de la République qui seul devra en prendre connaissance. »

Picquart tenait sa parole au général Gonse de ne pas emporter son secret dans la tombe.