Souvenirs et Correspondance (Dreyfus)/01/06
VI
L’OFFICINE
Si nous nous reportons un an en arrière, quelque six mois après que le Conseil de guerre eût rendu son verdict, et si nous cherchons à nous représenter l’état d’esprit des grands chefs, il peut être défini par l’ordre que Boisdeffre donna à Picquart, alors nouvellement promu à la direction du 2e bureau, de faire rechercher les mobiles du crime de Dreyfus et de « nourrir » le dossier.
Les cris répétés de celui-ci affirmant inlassablement son innocence, ses lettres pathétiques, ses invariables réponses à du Paty de Clam, ses protestations auprès de Fornizetti, son candide et passionné effort pour ébranler la certitude du capitaine Lebrun-Renault qui, le jour de la dégradation, le mena au lieu de son supplice, tout cela n’était pas sans inquiéter l’État-Major.
Picquart donc poursuivit l’enquête, chercha du côté jeu, du côté femmes et dut admettre loyalement n’avoir rien trouvé qui vaille d’être retenu. Mais s’il écarta successivement, avec la haute conscience qu’il mettait dans sa tâche, les rapports tendancieux qui lui étaient soumis, Henry, qui avait le plus grand intérêt à ce que la trahison de Dreyfus devint indiscutable se chargea, lui, à l’insu de son chef, de nourrir le dossier.
Déjà le 2 novembre 1894, la dépêche de l’attaché militaire italien au commandant de l’État-Major à Rome avait été mal traduite et, bien que l’on ait pu en rétablir quelques jours après le texte exact, la première version avait été conservée. Au lieu de « si le capitaine Dreyfus n’a pas eu de relations avec vous, il convient de charger l’ambassadeur de publier un démenti officiel, afin d’éviter les commentaires de la presse », les sept derniers mots avaient été traduits : « notre émissaire est prévenu. »
Plus tard, ce fut la constitution du dossier secret et de la note l’accompagnant que l’on communiqua, contre toute équité, aux juges du Conseil de guerre.
En octobre 1895, Dreyfus reçut à l’île du Diable une lettre signée : « Votre vieux cousin Blenheim. » Comme il n’avait aucun parent portant ce nom, il n’y attacha pas d’autre importance et mit le pli dans un tiroir. Ce ne fut qu’à son retour, en classant des papiers, qu’il s’aperçut que les phrases suivantes, écrites à l’encre sympathique, étaient apparues entre les lignes : « Fil rompu. Tâchez renouer. Nos deux tentatives ont échoué. Nous sommes obligés d’être prudents. On a failli tout découvrir. Faites savoir où était 2249. On connaît l’affaire du Jura 34. » L’auteur avait évidemment espéré que l’encre spéciale apparaîtrait pendant le trajet jusqu’aux îles du Salut, que le directeur de l’administration pénitentiaire, qui lisait toutes les lettres adressées au condamné, s’en apercevrait, et que l’État-Major, dûment avisé, pourrait en inférer qu’un complice du traître continuait à correspondre avec lui en langage convenu.
Bien que cette expérience n’eut pas réussi, elle fut renouvelée près d’un an plus tard. Le 4 septembre 1896, une nouvelle lettre du même genre fut envoyée à Dreyfus. Mais cette fois, mise à la poste dans un bureau parisien, elle fut lue au ministère des Colonies avant d’être transmise. Signée d’un nommé Weill, Weil ou Weyler, qui annonçait le mariage de sa fille à Bâle, la lettre n’offrait en soi qu’un maigre intérêt. Mais entre les lignes surgirent, sous l’action de la lumière, ces mots compromettants : « Impossible de déchiffrer dernière communication. Reprendre ancien procédé pour répondre. Indiquer avec précision où se trouvaient les documents intéressants et les combinaisons faites pour armoire. Acteur prêt à agir aussitôt. »
Ce document surprit et inquiéta vivement le ministre des colonies Lebon. Il en avisa d’urgence son collègue de la guerre, le général Billot, qui envoya l’archiviste Gribelin en prendre connaissance. Celui-ci informa Picquart, qui rendit compte à Boisdeffre.
Or, par une étrange coïncidence, cette lettre venait apporter la confirmation de la trahison, peu de temps après que Picquart eût découvert l’erreur judiciaire et en eût fourni la preuve à ses chefs.
Picquart pensa immédiatement qu’elle avait été imaginée par Mathieu Dreyfus, désireux d’attirer à tout prix l’attention sur l’affreux sort de son frère. Il s’en ouvrit au chef du cabinet du préfet de police, qui répliqua : « Oui, à moins que cette pièce ne soit un faux. » Ce fut pour Picquart un trait de lumière. Et comme Henry se trouvait en congé lorsque la lettre fut interceptée, il ne songea pas qu’il pût en être l’auteur et l’attribua, à tort d’ailleurs, à l’homme qui, vu son rôle odieux en 1894, avait intérêt à rendre vaine l’œuvre de réparation. Le faussaire, à ses yeux, ne pouvait être que du Paty de Clam.
Sur l’initiative de Bertillon, et dans le but de mettre le condamné à l’épreuve, un fac-similé de la lettre fut envoyé à l’île du Diable, mais sans le moindre résultat. Comme pour la précédente, Dreyfus, indifférent, la joignit à ses papiers.
À peine de retour à son poste, sa permission finie, Henry plus résolu que jamais à corser le fameux dossier, à écraser sous les preuves tout individu qui viendrait à douter de la culpabilité de Dreyfus, remit à Gonse, sans en parler à Picquart, une pièce arrivée par les cornets de la Bastian.
Il s’agissait, en l’espèce, d’une lettre de Schwartzkoppen à Panizzardi, et ainsi conçue :
« Hier au soir, j’ai fini par faire appeler le médecin, qui m’a défendu de sortir. Ne pouvant aller chez vous demain, je vous prie de venir chez moi dans la matinée, car D… m’a porté beaucoup de choses intéressantes et il faut partager le travail ayant seulement dix jours de temps.
« Tâchez donc de dire à l’ambassade que vous ne pouvez pas monter. »
La vérité, c’est que Schwartzkoppen, dans son billet, nommait la personne à qui il était redevable des « choses intéressantes ». Mais cela n’avait pas arrêté Henry. Il avait tout bonnement effacé le nom, l’avait remplacé par l’initiale D ; puis, pensant qu’il serait quand même difficile d’accuser Dreyfus de renseigner l’attaché militaire allemand en septembre 1896, il avait judicieusement daté la lettre de mars 1894.
Ce qui peut surprendre en l’occurrence, si l’on se plaît à admettre jusqu’ici la bonne foi de Boisdeffre et de Gonse, c’est l’étonnante facilité avec laquelle ces officiers généraux acceptèrent sans discussion les pièces qui leur furent soumises par Henry. Cela est d’autant plus troublant qu’au moment même où le billet de Schwartzkoppen passait entre leurs mains, Picquart, preuves à l’appui, cherchait à les convaincre de l’erreur commise. Selon toute apparence, les « trouvailles » d’Henry répondaient pleinement à leurs désirs. Du Paty de Clam affirma plus tard, dans une déposition devant la Cour de cassation, que le 31 octobre 1896, se référant aux polémiques de presse soulevées par l’article du journal L’Éclair, il avait dit à Boisdeffre : « Si on s’est trompé, ou si l’on nous a trompés, ce que je ne crois pas, il y a quelque chose de pis que l’erreur, c’est d’y persévérer. » Et il s’était attiré cette réponse du chef d’État-major : « Rassurez-vous, il existe des preuves inconnues de vous et qui suppriment jusqu’au moindre doute. »
Cependant Henry, fort de la sympathie ambiante, estimait que le dossier n’était pas encore suffisamment « nourri ». Gonse lui ayant, sur sa demande, remis en communication le dossier secret, il prit l’initiative de le corser de documents sans réplique. Au moyen de fragments d’une lettre de Panizzardi à Schwartzkoppen, trouvée vers la fin octobre avec l’enveloppe dans les cornets de la Bastian, il se mit en mesure, en utilisant le concours d’un de ses agents secrets, connu sous le nom de Lemercier-Picard, et expert dans l’art d’imiter les écritures, d’obtenir les deux pièces convaincantes que voici :
« J’ai lu qu’un député va interpeller sur Dreyfus. Si on demande à Rome de nouvelles explications, je dirai que jamais j’avais des relations avec ce juif. C’est entendu, si on vous demande, dites comme ça, car il ne faut pas qu’on sache jamais personne ce qui est arrivé avec lui. »
Deuxième lettre :
« Voici le manuel ; j’ai payé pour vous (180) selon le convenu. C’est entendu, mercredi, huit heures du soir, chez Laurent. J’ai invité trois de mon ambassade dont un seul juif, ne manquez pas. »
Et ce dernier billet fut daté du 14 juin 1894.
Cette sinistre besogne, perpétrée le 1er novembre 1896, fut accomplie de la manière suivante :
Henry se servit pour la première lettre des fragments récemment recueillis, et pour la seconde, d’un message de Panizzardi prélevé dans le dossier secret. Il mêla habilement un certain nombre de mots écrits réellement par l’attaché italien à d’autres qu’il imagina et que Lemercier-Picard intercala en se servant des parties en blanc des deux lettres.
Mais ce dont Henry ne s’aperçut pas alors, c’est que les deux billets de Panizzardi, qu’il avait découpés, se trouvaient écrits sur des papiers quadrillés dont les quadrillages différaient très légèrement de dimension et de couleur. Il fallait effectivement les regarder à la lumière par transparence pour s’en rendre compte,
À quelques jours de là, Henry, pour parfaire son œuvre, fabriqua deux réponses de Schwartzkoppen à la première lettre, l’une un simple accusé de réception, l’autre plus longue, précisant les raisons pour lesquelles l’interpellation du député Castelin ne l’inquiétait nullement.
C’est l’ensemble de ces lettres qui produisit sur la Chambre une si profonde impression lorsque le ministre de la Guerre Cavaignac en donna lecture à la tribune, en 1898, afin de démontrer de façon définitive la culpabilité de Dreyfus.
Quand Henry, le 2 novembre, apporta à Gonse les deux fausses lettres Panizzardi, le sous-chef d’État-major ne se montra pas le moins du monde étonné de leur opportunité, non plus que du style invraisemblable attribué à l’attaché militaire italien, ni de la démonstration si propice de la nouvelle version adoptée par les grands chefs quant à la trahison et qui consistait à affirmer que, contrairement à ce que l’on avait pensé jusque-là, Dreyfus n’avait jamais eu de relations directes avec Schwartzkoppen, mais avait agi par l’intermédiaire de Panizzardi.
Le jour même, d’accord avec Gonse, Henry communiqua à Boisdeffre le faux relatif à l’interpellation Castelin, lui faisant comparer l’écriture avec le faux daté de juin 1894. Et Boisdeffre, qui accepta sans sourciller ces documents pour authentiques, convint avec ses subordonnés qu’il était préférable de n’en point parler à Picquart, déjà trop absorbé, selon eux, par la question Dreyfus. Par contre, Boisdeffre les apporta au général Billot qui, assez troublé par l’âpreté des controverses au dehors, ne demanda pas mieux que de se dire enfin et définitivement convaincu.
Ainsi Henry triomphait : ses chefs étaient convaincus ou feignaient de l’être ; Picquart était envoyé en disgrâce ; lui-même se trouvait à la tête du service des renseignements sous la direction nominale de Gonse. Et pourtant, quelque chose encore le tracassait. Il ne se sentait pas pleinement rassuré. La grande ombre de Picquart continuait à le troubler et il comprit que tant qu’un retour offensif de son ancien chef restait possible, il n’aurait point de repos. Que faire ? Il n’hésita pas longtemps. Pour son salut, il s’efforça de déshonorer Picquart.
Amené, du fait de sa mission, à se déplacer constamment, Picquart se faisait adresser son courrier au ministère, d’où l’archiviste Gribelin le lui faisait suivre. Henry en profita pour le lire et, un beau jour, s’inspirant de la phraséologie de l’une d’elles, fabriqua de toutes pièces le message suivant :
« Paris, minuit 35. — Je sors de la maison, nos amis sont dans la consternation ; votre malheureux départ a tout dérangé. Hâtez votre retour ici, hâtez-le vite, vite. Le moment des fêtes étant très favorable pour la cause, nous comptons sur vous pour le 20. Elle est prête, mais elle ne peut et ne veut agir qu’après vous avoir causé. Le demi-dieu ayant parlé, on agira. »
La preuve était ainsi faite que Picquart se trouvait au service des défenseurs de Dreyfus, du syndicat de la trahison.
Ce faux fut communiqué par Henry, le 15 décembre 1896, au général Gonse, et celui-ci qui connaissait pourtant la droiture de Picquart, qui correspondait régulièrement avec lui en l’assurant de toute son affection, d’ailleurs réelle, accepta ce document sans la plus légère objection.
La lettre, bien entendu, ne fut pas envoyée à Picquart, mais dûment classée à son dossier, qu’il devenait également nécessaire de « nourrir ».
Durant cette même période, Henry procéda à un travail plus délicat encore. Sur le « petit bleu », reconstitué par le capitaine Lauth et qui avait été l’origine de la conviction de Picquart, il gratta le nom d’Esterhazy, puis le récrivit d’une écriture différente de celle du reste du message. De la sorte, il devenait aisé d’accuser Picquart, le moment venu, d’avoir supprimé le nom du destinataire réel de la carte-télégramme de Schwartzkoppen pour y substituer celui d’Esterhazy. Mais Henry ne pensa plus aux épreuves photographiques qui avaient été prises du document original et omit de les détruire.
Enfin, dans le but de prouver que la machination de Picquart n’était pas de fraîche date, il découpa dans un journal un article nécrologique sur le marquis de Nettancourt, beau-père d’Esterhazy, mort le 4 janvier 1897, le data au crayon rouge du 5 janvier 1896 puis le classa en tête du dossier d’Esterhazy remis par Picquart à Gonse en lui passant son service. Il était ainsi établi que Picquart qui prétendait que le nom d’Esterhazy ne lui fut révélé pour la première fois qu’à la lecture du « petit bleu », se préoccupait de lui depuis longtemps déjà.
Cette question réglée, Henry, emporté par son imagination et son zèle, s’attaqua à la constitution du dossier ultra-secret qui, par la gravité des pièces qu’il serait supposé contenir, ne pourrait en aucun cas être rendu public, sa divulgation étant susceptible d’amener de graves complications internationales. Son intérêt essentiel serait d’étayer la conviction des ministres de la Guerre successifs et de leurs chefs d’État-major.
Ce mystérieux dossier, qui fit couler tant d’encre, fut composé de deux parties, dont chacune eut son histoire.
1o Les photographies de huit lettres, sept adressées par Dreyfus à l’Empereur d’Allemagne et une de ce dernier à son ambassadeur à Paris, le comte de Munster.
Ces lettres avaient été, soi-disant, dérobées à l’ambassade, puis rendues sur une sommation directe du gouvernement de Berlin.
2o Diverses photographies du véritable bordereau, sur papier fort, annoté par Guillaume II.
On laissa entendre à ce sujet que le document qui portait en face des pièces proposées par le traître les prix exigés, avait été soumis par Schwartzkoppen à l’empereur d’Allemagne, qui l’avait retourné au comte de Munster avec ce commentaire autographe : « Cette canaille de Dreyfus devient bien exigeante ; toutefois, il faut hâter la livraison des documents annoncés. » Ce bordereau original, qui aurait également été soustrait à l’ambassade d’Allemagne, aurait dû être restitué pour éviter un grave conflit, mais non sans que l’on en eût tiré un certain nombre de clichés, ni sans que le colonel Sandherr, alors chef du 2e bureau, n’eût le temps de le faire copier par Esterhazy, qu’il employait parfois pour sa connaissance des langues étrangères. Et c’est cette copie sur papier pelure, allégée de l’impériale annotation et des prix, qui aurait été communiquée aux juges du Conseil de guerre et qui aurait emporté leur conviction.
Henry fournissait ainsi à ses supérieurs des arguments pouvant satisfaire les plus exigeantes consciences et convaincre les plus récalcitrants.
Mais si personne — hormis les grands chefs — ne savait au juste ce que contenait ce dossier ultra-secret, l’on répandit habilement dans le public le bruit qu’il existait des pièces absolument décisives et que seule la sûreté de l’État empêchait de publier.
Cependant, l’Affaire qui avait connu une période de stagnation, rentrait dans une phase active. Le vice-président du Sénat, Scheurer-Kestner, s’y intéressait. De qui pouvait-il tenir les renseignements qui avaient emporté sa conviction ? À l’État-major, on n’hésita pas. Picquart était le coupable, et il était urgent d’arrêter définitivement ses initiatives. Ce fut encore Henry qui s’y employa. Avec l’approbation de Boisdeffre et de Gonse, il l’avisa par lettre datée du 31 mai 1897 qu’une enquête venait de prouver qu’il s’était produit au service de statistique, dans le courant de 1896, les trois faits suivants :
1o Ouverture d’une correspondance étrangère au Service et dans un but que personne ici n’a compris ;
2o Propositions faites à deux membres du personnel de la Section de statistique et qui consistaient à témoigner, le cas échéant, qu’un papier classé au service avait été saisi à la poste et émanait d’une personne connue ;
3o Ouverture d’un dossier secret et examen des pièces y contenues au sujet desquelles des indiscrétions se produisirent dans un but étranger au service.
Henry espérait ainsi affoler Picquart, lui faire prendre peur, comme cela avait réussi avant tant d’autres, et obtenir son silence. Mais il l’avait mal jugé. Picquart, qui reçut la lettre à Gabès le 7 juin, y répondit le 10 par un cinglant démenti. Puis, obtenant un congé de son chef de corps, il débarqua à Paris le 20 juin. Dès le lendemain, il se rendit chez l’avocat Leblois, son très vieil ami, lui conta son histoire et lui affirma l’innocence de Dreyfus, sans toutefois lui indiquer sur quelles pièces sa conviction s’était faite, ni lui parler du « petit bleu ». Il le pria de prendre soin de ses intérêts, mais lui interdit toute démarche qui n’aurait pas pour but d’informer le Gouvernement, dans le cas où cela deviendrait nécessaire pour déjouer les sinistres intrigues dont il se sentait menacé, ajoutant qu’il considérerait la moindre indiscrétion comme un abus de confiance à son égard.
Puis le 30 juin, Picquart repartit pour Sousse.