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Souvenirs et Correspondance (Dreyfus)/01/07

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Texte établi par Pierre DreyfusB. Grasset (p. 89-102).

VII

ESTERHAZY ET L’ÉTAT-MAJOR

Marie-Charles-Ferdinand Walsin-Esterhazy était né à Paris le 16 décembre 1847. Il était le descendant d’un enfant naturel d’une Esterhazy d’Autriche, mais cette noble et illustre famille ne voulut jamais le reconnaître pour l’un des siens.

Orphelin à dix-huit ans, il vécut pendant quelque temps sur le petit héritage maternel, puis en mai 1869 s’engagea dans la Légion romaine. Démissionnaire en mars 1870, il rentra en France où son oncle, le général Walsin, lui fit contracter un engagement dans la Légion étrangère en qualité de sous-lieutenant. Titularisé au titre français après le 4 septembre, il fit la campagne de la Loire et, dans les années qui suivirent la guerre, passa quelque temps en Afrique comme officier d’ordonnance du général Grenier, puis fut désigné comme lieutenant au 51e de ligne à Beauvais. En 1876, il obtint d’être détaché, comme traducteur d’allemand, au bureau des renseignements au ministère de la guerre, où il fit la connaissance d’Henry, avec lequel il se lia. Plus tard, il prétendit même lui avoir prêté quelque argent au moment de son mariage et ne jamais avoir été remboursé.

Quoi qu’il en soit, lui-même, dès cette époque, manqua de numéraire. Sa solde ne lui suffisait pas et, pour satisfaire ses besoins croissants, il spécula en Bourse, fréquenta les tripots, emprunta à des femmes auprès desquelles il avait un certain succès grâce à son allure de conquérant et à son intarissable bagoût. Cette vie déréglée ne l’empêchait pas d’ailleurs, de se ménager la faveur de ses chefs et l’appui d’hommes politiques en vue. Capitaine en 1880, chevalier de la Légion d’honneur en 1882, il faisait en somme, quoique sorti du rang, une fort belle carrière. Et cependant, il n’était pas satisfait. Il écrivait à sa maîtresse, Mme de Boulancy, des lettres pleines d’injures pour l’armée et ses chefs, auxquels pourtant il devait tout :

« Si ce soir, on venait me dire que je serai tué demain comme capitaine de uhlans, en sabrant des Français, je serais certainement parfaitement heureux.

« Je ne ferais pas de mal à un petit chien, mais je ferais tuer cent mille Français avec plaisir… Ah ! les on dit que, avec le « on » anonyme et lâche, et les hommes immondes qui vont d’une femme à une autre colporter leurs ragoûts de lupanars et que chacun écoute, comme tout cela ferait triste figure dans un rouge soleil de bataille dans Paris pris d’assaut et livré au pillage de cent mille soldats ivres !

« Voilà une fête que je rêve !

« Ainsi soit-il ! »

Et ailleurs :

« Tous ces généraux grotesques ont encore la botte prussienne marquée plus bas que le dos… Tous ces grands chefs, ridiculement battus, poltrons et ignorants, iront une fois de plus peupler les prisons allemandes qui, encore une fois, seront trop petites pour les contenir… Toutes les farces de tous ces sauteurs seront de peu de poids devant les beaux régiments prussiens si bien commandés… Les Allemands mettront tous ces gens-là à leur place avant qu’il soit longtemps… »

Mais toutes ces révoltes, toutes les combinaisons louches auxquelles il se prêta n’empêchèrent pas les huissiers d’être à ses trousses. Traqué, à bout de ressources, en 1886, il réussit à épouser une jeune fille d’excellente famille, Mlle de Nettancourt-Vaubécourt, qu’il avait éblouie par sa faconde et qui, plus tard, quand les siens lui imposèrent le divorce, conserva à son mari, en dépit de ses écarts de toutes sortes, une touchante fidélité.

Les 200 000 francs de dot furent bien vite dissipés. Dès 1886, sa femme, pour sauver les bribes de sa fortune, demanda la séparation de biens. Et Esterhazy, manquant à nouveau d’argent, retourna aux procédés d’avant son mariage.

Nommé chef de bataillon à Dunkerque le 10 juillet 1892, il s’en montra vivement contrarié, car son désir était de rester à Paris. Mais le mieux qu’il put obtenir, en faisant appel à ses relations, fut d’être muté à Rouen pour fin décembre.

Quelque temps après, ses embarras d’argent continuant à croître, et les spéculations en bourse lui étant défavorables, il se décida à offrir ses services au lieutenant-colonel de Schwartzkoppen, attaché militaire à l’ambassade d’Allemagne.

Jusqu’à l’arrivée du petit bleu entre les mains de Picquart, Henry avait joui d’une parfaite quiétude. Mais voici que le nom d’Esterhazy ignoré jusque-là, surgissait intempestivement. C’était une nouvelle phase de l’affaire Dreyfus qui commençait et il fallait aviser. Il devenait nécessaire d’écraser le condamné sous les preuves, d’abattre Picquart par la crainte du scandale et surtout, de diriger Esterhazy pour lui éviter de commettre de nouvelles imprudences et d’imaginer à son intention les moyens de se défendre.

Esterhazy fut donc avisé de la découverte de Picquart et de la surveillance dont il était l’objet.

Jouant d’audace, il multiplia ses démarches pour être à nouveau affecté au service des renseignements, mais essuya un refus du général Billot.

Sur ces entrefaites, un coup de théâtre se produisit : le journal Le Matin qui avait pu se procurer une photographie du bordereau, restée entre les mains de l’expert Teysonnières, la publia le 10 novembre 1896. Esterhazy se crut perdu. Mais, comme par miracle, seul Schwartzkoppen reconnut son écriture, et le silence se fit à nouveau sur l’affaire Dreyfus.

Cependant si le général Billot avait fini par sacrifier Picquart aux exigences de Boisdeffre et de Gonse, il ne professait aucun doute quant aux actes criminels du destinataire du petit bleu et, bien que tardivement, il décida de le mettre hors d’état de nuire. N’osant le faire arrêter, comme il était de son devoir, craignant le remous de l’opinion publique, le déchaînement de la presse, il le fit inviter à demander lui-même sa mise en non-activité pour infirmités temporaires et signa le décret le 17 août 1897.

Mais les interventions de Scheurer-Kestner, vice-président du Sénat, qui avait récemment acquis la certitude de l’innocence de Dreyfus et avait décidé de se consacrer à sa cause, se faisaient plus pressantes. Il vit à plusieurs reprises Billot, son vieil ami, et proclama officiellement sa conviction, ce qui inquiéta fort l’État-major.

Vers le milieu d’octobre, Gonse convoqua Henry, Lauth et du Paty de Clam. Ce dernier étant resté depuis longtemps en dehors de toute question relative à l’affaire, Gonse lui dénonça la campagne entreprise depuis dix-huit mois pour substituer Esterhazy à Dreyfus, lui expliqua qu’Esterhazy avait eu quelques écarts de conduite et que les Juifs, profitant de ces défaillances, l’avaient choisi pour lui imputer le crime de leur coreligionnaire. Il ajouta qu’une minutieuse enquête avait démontré la fausseté de l’accusation, mais qu’Esterhazy pouvait perdre la tête et, s’il était dénoncé par Scheurer-Kestner, se tuer ou passer la frontière, ce qui équivaudrait à un aveu. Un tel geste serait un triomphe pour les amis de Dreyfus. Aussi pour l’honneur de l’armée, il fallait à tout prix éviter ce scandale, prévenir Esterhazy et l’empêcher de s’affoler.

Afin que l’action soit plus rapide, Henry usa de ses procédés habituels et le 19 octobre, comme par hasard, le général Billot reçut une lettre non signée le mettant en demeure d’agir contre Scheurer et Picquart, auteurs d’un complot pour substituer Esterhazy à Dreyfus. Le ministre remit la lettre à Gonse, qui s’empressa de la montrer à Henry et à du Paty de Clam, et il fut décidé d’aviser Esterhazy sans délai. À son intention, du Paty de Clam, prépara une lettre anonyme, mais le ministre s’opposa à son envoi. Henry en fit alors rédiger une autre par un de ses agents habituels et la remit directement à Esterhazy, qui attesta plus tard qu’elle lui était parvenue par la poste, bien qu’il ne pût jamais en présenter l’enveloppe. Ce message, dans lequel les noms propres avaient été sciemment estropiés, était signé Espérance et la paternité en fut attribuée à du Paty.

De son côté, le général de Boisdeffre, à l’instar de son adjoint, convoqua également du Paty de Clam, lui affirma l’innocence d’Esterhazy, son inébranlable conviction de la culpabilité de Dreyfus, son indignation de voir qu’on lui voulût substituer un autre officier, et laissa entendre qu’il conviendrait d’entrer en relations avec celui-ci. Il fit appel au patriotisme de du Paty, qui respectueusement s’inclina et accepta la mission.

Henry rédigea alors une nouvelle lettre anonyme pour Esterhazy et en chargea Gribelin qui, peu soucieux d’être reconnu, se déguisa pour la porter. Un rendez-vous était fixé au parc Montsouris pour le 23 octobre, à cinq heures de l’après-midi. Du Paty, Henry et Gribelin s’y rendirent, mais Henry resta caché. Du Paty expliqua à Esterhazy les machinations des Juifs et l’assura qu’il pourrait compter sur des défenseurs résolus s’il était prêt à obéir aux instructions qui lui seraient données.

Le lendemain, du Paty revit Esterhazy au cimetière Montmartre et lui conseilla de demander audience au ministre « gardien de l’honneur de ses officiers ». Mais Billot, qui ignorait les pourparlers entamés, refusa de le recevoir, et l’adressa au général Millet, directeur de l’infanterie, qui, après avoir écouté son histoire, l’engagea à en écrire le détail au ministre.

Le jour même, avec l’assentiment du général de Boisdeffre, Esterhazy envoya un long rapport qui concluait ainsi :

« Ma vie est beaucoup moins que rien, mais j’ai un héritage de gloire à défendre. Au besoin, je m’adresserai à l’Empereur d’Allemagne. Quoique ennemi, c’est un soldat. Il sait ce que représente le nom que je porte et je ne doute pas qu’il autorise son aide de camp à protester contre l’infamie dont je suis victime. »

Et l’abjecte comédie continua.

Ainsi, Gonse et Boisdeffre qui se sentaient déjà et irrémédiablement compromis, cherchaient à pallier les conséquences de leurs fautes, en prenant sous leur protection le véritable traître. Et pour assurer leurs relations avec lui, ils avaient imaginé d’utiliser un homme qui n’était peut-être pas foncièrement malhonnête, mais un naïf et un détraqué ; ils l’avaient facilement convaincu de la haute mission nationale dont il était chargé, mais ils n’hésitèrent d’ailleurs pas à le lâcher plus tard sans vergogne, et, lorsque les relations criminelles de du Paty et d’Esterhazy furent publiquement connues, ils le laissèrent mettre en non-activité par retrait d’emploi pour « fautes graves dans le service ».

Esterhazy de son côté, jouait le jeu, tour à tour inquiet et menaçant, s’amusant grandement à toutes ces manœuvres, jugeant à leur juste valeur ces généraux piteux dont la veulerie l’écœurait et qu’il faisait marcher sous la menace de les dénoncer, trouvant drôle, lui qui n’avait cure de son honneur, d’incarner par la volonté d’un Boisdeffre, l’honneur de l’armée française.

On songea vers cette époque, que les conciliabules tenus par Esterhazy et des officiers de l’État-major n’étaient pas sans présenter quelque danger et qu’une rencontre inopportune était toujours possible. Par prudence, Gonse fit donc demander à Esterhazy de désigner un intermédiaire. Celui-ci proposa sa maîtresse, la fille Pays, qui fut acceptée sans discussion. Du Paty de Clam la reçut chez lui, en présence de sa femme, qui consentit à porter elle-même les lettres à Esterhazy, l’attendant voilée dans un fiacre au rendez-vous fixé la veille.

Cependant, Scheurer-Kestner était rentré à Paris. Estimant que la justice devait venir d’en haut, il décida de demander une entrevue au président Félix Faure. Toutefois, par courtoisie, il en avisa Billot qui s’empressa de prévenir Boisdeffre. Aussitôt, Esterhazy fut mis au courant, et du Paty de Clam lui prépara le canevas d’une lettre destinée au Président de la République. Dans cette lettre que Félix Faure reçut le 29 octobre, Esterhazy, après avoir expliqué qu’il s’était adressé en vain au ministre de la guerre, déclara :

« Je m’adresse donc au chef suprême de l’armée, au Président de la République, et je lui demande d’arrêter le scandale comme il le peut et le doit… Si j’avais la douleur de ne pas être écouté du chef suprême de mon pays, mes précautions sont prises pour que mon appel parvienne à mon chef de blason, au suzerain de la famille Esterhazy, à l’Empereur d’Allemagne. »

Quand, quelques heures plus tard, Félix Faure reçut le vice-président du Sénat, il refusa d’écouter ses explications et promit, tout au plus, une neutralité bienveillante.

Une fois de plus, Scheurer-Kestner s’adressa à Billot, qui lui demanda quinze jours pour procéder à une enquête personnelle, étant entendu qu’ils s’engageaient tous deux à conserver le secret pendant ce temps. Mais le secret fut de courte durée. Une heure après l’entretien, Esterhazy était rassuré à son sujet, et le lendemain, les journaux purent annoncer que Scheurer n’avait apporté aucune preuve au ministre.

Profondément froissé par ce manquement à la parole donnée, Scheurer-Kestner écrivit à Billot le 1er novembre, l’engageant vivement à ne permettre à personne de se mêler de son enquête. Et il ajouta :

« L’armée, que j’aime autant que toi, ne pourrait qu’y perdre. Elle peut s’en tirer honorablement encore ; demain peut-être, il serait trop tard.

« Je t’en conjure, au nom de cet intérêt sacré, foule aux pieds toute considération secondaire ; c’est digne de toi…

« En quoi l’armée serait-elle touchée si les généraux reconnaissaient eux-mêmes qu’il y a eu peut-être une erreur judiciaire ? Ils en seraient grandis, et le général Mercier et les autres. L’opinion publique serait avec eux, sois-en certain.

« Que si, au contraire, on parvient à étouffer ce qui ne doit pas l’être dans notre pays de France, sauf à succomber plus tard devant la réalité, songe au désastre, non seulement pour toi, mais pour cette armée à laquelle nous accordons toute notre admiration et toute notre sollicitude.

« Il faut donc que nous combinions nos efforts pour éviter un pareil malheur et je suis prêt, tu l’as bien vu, à m’y employer de toute mon âme.

« Mon vieil ami, écoute-moi donc ! »

Mais l’État-major veillait. Pour étouffer ce nouvel ennemi, l’on fit agir la grande presse qui, soutenue par les fonds secrets et la caisse des Jésuites, s’en donna à cœur joie. En même temps, on fit revivre la légende des aveux de Dreyfus, Gonse ayant obtenu de Lebrun-Renault, qui avait toujours nié le fait jusque-là, une confirmation écrite et signée.

Quelques journaux comme le Temps, le Figaro, le Radical, s’abstinrent dans la nouvelle campagne qui commençait et, dans l’Aurore nouvellement créé, Clemenceau qui ne croyait pas encore à l’innocence, écrivait que s’il y avait des présomptions notables d’erreur, le procès devait être révisé, car il n’y avait qu’un moyen de délivrer le pays de ce cauchemar : la pleine lumière.

Quant à Paul de Cassagnac, pourtant défenseur notoire de l’État-major, il protesta dans l’Autorité, en termes émouvants, contre l’usage des pièces secrètes :

« Il y a un trou béant, noir, insondable dans ce jugement. Toute condamnation dans les ténèbres est un assassinat juridique. Vainement viendra-t-on arguer du secret d’État ; ce secret d’État serait une lâcheté… La pensée de l’innocence de Dreyfus m’a toujours hanté. Elle m’épouvante. »

Henry résolut donc de livrer la grande bataille. Et comme il avait appris à connaître la lâcheté de ses chefs qui s’enferraient de plus en plus dans leur erreur, par manque de caractère, par solidarité professionnelle, par crainte d’une certaine presse, qui ne les lâchait plus et n’hésitait pas même à les salir pour les mieux dominer, Henry combina une offensive de grande envergure et qui fut bien près de lui assurer une définitive victoire.

Il imagina de faire affirmer par Esterhazy qu’une femme mystérieuse lui aurait remis la photographie d’un document important trouvé par elle chez Picquart, pièce que celui-ci aurait, soi-disant, dérobée dans une ambassade étrangère et qui compromettait gravement de hautes personnalités diplomatiques.

Esterhazy, dûment stylé, écrivit aussitôt (31 octobre) une seconde lettre au Président de la République, faisant état du document, et qu’il termina par ces mots : « Si je n’obtiens ni appui, ni justice et si mon nom vient à être prononcé, cette photographie qui est aujourd’hui en lieu sûr à l’étranger, sera immédiatement publiée. »

Félix Faure, dont la vie privée était loin d’être exemplaire et qui, plus que tout autre, craignait la presse, fut affolé par cette menace et convoqua Billot et Boisdeffre.

Ces trois hommes connaissaient la vérité. Ils savaient l’innocence de Dreyfus comme ils savaient que Picquart n’avait jamais dérobé une pièce capable de déchaîner la guerre et que, par conséquent, une femme n’avait pu la lui voler. Et ils savaient surtout la valeur qu’il y avait lieu d’attacher à la parole d’un Esterhazy. Cependant, intimidés, ils s’inclinèrent devant le chantage.

Henry comprit qu’il avait frappé juste et combina avec Esterhazy une troisième lettre au Président de la République, qui fut insolemment prévenu que l’on s’adressait aux pouvoirs publics pour la dernière fois. La mise en demeure d’Esterhazy concluait ainsi : « Qu’on me défende et je renverrai la pièce au ministre de la Guerre sans que personne au monde y ait jeté les yeux ; mais qu’on me défende vite, car je ne puis plus attendre, et je ne reculerai devant rien pour la défense ou la vengeance de mon honneur indignement sacrifié. »

Le 6 novembre, Billot fit prier le général Saussier de convoquer Esterhazy, à qui l’on apprit l’événement par la voie habituelle : « Le général vous interrogera sur la pièce. Refusez de parler et dites que vous l’avez en lieu sûr. Il n’insistera pas du reste. Tout va bien. »

Saussier, qui savait qu’on ne voulait pas d’histoires, écouta celle que lui conta Esterhazy, puis il conseilla simplement de rendre sans tarder au ministre de la Guerre le document qu’il détenait.

D’autre part, le Conseil des ministres, chapitré par Félix Faure, fit publier dans la presse, malgré les réserves formulées par le Garde des Sceaux Darlan, un communiqué officiel précisant que « Dreyfus avait été régulièrement et justement condamné ».

Esterhazy et Henry triomphaient. Mais ils voulurent pousser trop loin leurs avantages. Henry sachant, et pour cause, que la correspondance de Picquart était saisie et lue avant de lui être expédiée, dicta à Esherhazy, qui l’envoya sous son nom, une lettre de menaces suivie de deux télégrammes, l’un signé Speranza et l’autre Blanche. Le premier était ainsi conçu :

« Arrêtez le demi-dieu. Tout est découvert, affaire très grave. »

Quant au second, il se lisait comme suit :

« On a preuve que le bleu a été fabriqué par Georges. »

Georges était le prénom de Picquart.

Ces télégrammes établis pour être interceptés, furent communiqués à Gonse et à Billot. Aussitôt l’État-major feignit d’y trouver une nouvelle preuve de la complicité de Picquart avec les défenseurs du traître et chargea la Sûreté Générale de rechercher ses mystérieux correspondants.

Mais les deux compères avaient mal jugé Picquart. Alors qu’ils espéraient l’intimider, ils le firent au contraire sortir de sa réserve et demander la lumière. Le 12 novembre 1897, au moment où Henry était promu lieutenant-colonel, Picquart adressa de Gabès une plainte en règle au général Billot.

Sur ces entrefaites, Esterhazy qui n’avait jamais eu en mains jusque-là le document dont il menaça le Président de la République, le reçut d’Henry et, sur le conseil de ce dernier, fit le soir même le beau geste de le retourner au ministre de la Guerre.

Cependant, Mathieu Dreyfus qui avait découvert depuis peu l’auteur du bordereau, s’était décidé à dénoncer Esterhazy au ministre de la Guerre. Voici sa lettre datée du 15 novembre :

Monsieur le Ministre,

La seule base de l’accusation dirigée en 1894 contre mon malheureux frère est une lettre-missive, non signée, non datée, établissant que des documents militaires confidentiels ont été livrés à un agent d’une puissance étrangère.

J’ai l’honneur de vous faire part que l’auteur de cette pièce est M. le comte Walsin-Esterhazy, commandant d’infanterie, mis en non-activité pour infirmités temporaires au printemps dernier. L’écriture du commandant Esterhazy est identique à celle de cette pièce. Il vous sera très facile de vous procurer de l’écriture de cet officier.

Je suis prêt d’ailleurs, à vous indiquer où vous pourriez trouver des lettres de lui, d’une authenticité incontestable et d’une date antérieure à l’arrestation de mon frère.

Je ne puis douter, Monsieur le Ministre, que connaissant l’auteur de la trahison pour laquelle mon frère a été condamné, vous ne fassiez prompte justice.

Mathieu Dreyfus.

Sur un avis de du Paty de Clam, Esterhazy, après avoir lu cette lettre dans la presse, écrivit immédiatement au général Billot ce court billet :

« Je lis dans les journaux de ce matin, l’infâme dénonciation portée contre moi ; je vous demande de faire faire une enquête et je me tiens prêt à répondre à toutes les accusations. »

D’autre part, Esterhazy réclama au ministre un reçu du document qu’il avait retourné et Billot, influencé par Boisdeffre, consentit à écrire au triste personnage :

« Commandant, j’ai l’honneur de vous accuser réception de votre lettre du 14 novembre par laquelle vous me faites parvenir la photographie d’une pièce qui vous a été remise par une femme inconnue comme provenant du ministère de la Guerre. »

Et une seconde lettre ministérielle avisa Esterhazy d’avoir, conformément au désir qu’il avait exprimé, à se tenir à la disposition du Gouverneur militaire de Paris pour l’enquête qui venait d’être ordonnée.

Celle-ci fut confiée au général de Pellieux.

En soldat discipliné, de Pellieux estima qu’il ne pouvait être d’un autre avis que le ministre et le chef d’État-major de l’armée. Pas un instant, il ne songea que son rôle d’enquêteur impartial l’obligeait à se faire une opinion personnelle, à confronter les textes, à rechercher la possibilité d’une erreur. Tout au long de son enquête il se considéra simplement comme délégué par l’État-major pour faire justice d’attaques infâmes contre un officier dont la vie privée n’était peut-être pas sans écarts, mais dont il estimait que la correction au point de vue militaire était indiscutable. De plus, il pensa de son devoir de juger sévèrement un autre officier, qui avait osé mettre en doute la parole de ses chefs et qui, pour des raisons qu’il ne comprenait pas et ne cherchait pas à comprendre, avait jeté le trouble dans son service et commis des actes que l’honneur militaire réprouve. Avant même d’étudier la cause, son siège était fait. À ses yeux, Esterhazy était une victime de menées abominables, dont Picquart s’était fait inconsciemment le complice. Il y avait lieu d’honorer l’un, de frapper l’autre.

Même les fameuses lettres à Mme de Boulancy, dont il est question plus haut, et que Scheurer-Kestner lui apporta au cours de l’enquête, ne parvinrent pas à changer le point de vue du général. Il était fixé.

Quant à Esterhazy, qui se montra d’abord affolé par leur publication dans le Figaro, il en nia bien vite l’authenticité et cela devint la théorie de tous les journaux soutenant sa cause.

Pendant ce temps, de Pellieux, quoi qu’on pût lui dire, refusa de faire à nouveau expertiser le bordereau, prétextant qu’il avait été attribué à Dreyfus, que l’affaire était jugée et qu’il n’avait pas à y revenir.

Il conclut son enquête par un refus d’informer qui comportait des attendus fort sévères en ce qui concernait Picquart. Mais au même moment, sous l’inspiration de l’État-major, il conseillait à Esterhazy de demander sa comparution devant un conseil de guerre, allant jusqu’à rédiger en personne la lettre que celui-ci lui envoya :

« Ni un refus d’informer, ni une ordonnance de non-lieu ne sauraient maintenant m’apporter la réparation qui m’est due. J’attends de votre haute équité mon renvoi devant le conseil de guerre de Paris. »

Sur l’invitation du ministre, et en plein accord avec Boisdeffre de même qu’avec Esterhazy, le général Saussier refusa de ratifier les conclusions officielles de Pellieux et, le 4 décembre 1897, il signa un ordre d’informer.

L’instruction fut confiée à un vieux commandant en retraite nommé Ravary, qui fit preuve de toute la souplesse que l’on s’était plu à en attendre. Dès le premier instant d’ailleurs, Henry avait rassuré Esterhazy en ces termes :

« Soyez donc tranquille, Ravary sera mandé à la boîte, et il sera stylé. On lui fera voir tout ce qui est nécessaire. C’est entendu, tout marche très bien. »

Et en effet, Gonse fit venir Ravary et le mit au courant à sa manière. De plus, chaque soir, le commandant rendit compte au général de la marche de son enquête, ce qui permit à Henry et à du Paty de Clam de transmettre un résumé à Esterhazy et de lui dicter les réponses qu’il aurait à faire.

L’instruction qui concluait à un non-lieu fut close le 30 décembre. Mais le 2 janvier, comme convenu, le général gouverneur de Paris repoussa les conclusions du rapporteur et renvoya Esterhazy devant le premier Conseil de guerre.

Il comparut le 10 janvier 1898 et, dès le lendemain, obtint un verdict unanime d’acquittement.

Ce simulacre de procès fut sans aucun doute une lamentable comédie dont les grands chefs avaient eux-mêmes établi le canevas, et confirmait hautement l’exactitude du mot de Ravary — qu’il prononça du reste sans en saisir le sens profond — : « La justice militaire n’est pas la même que l’autre. » Mais par contre, cette triste journée fut le point de départ d’un combat plus ardent pour le triomphe de la vérité. Les événements désormais allaient se précipiter.