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Souvenirs et Correspondance (Dreyfus)/01/08

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Texte établi par Pierre DreyfusB. Grasset (p. 103-194).

VIII

L’ÎLE DU DIABLE

L’Affaire prenait un développement, une ampleur dont aucun écho ne parvenait à Dreyfus, isolé, contre toute légalité, sur son île déserte.

L’arrêt du Conseil de guerre du 22 décembre 1894 l’avait condamné à la peine de la détention dans une enceinte fortifiée, c’est-à-dire à résider hors du territoire continental de la France, dans un lieu où la surveillance pourrait s’exercer, mais où il jouirait de toute la liberté compatible avec la nécessité d’assurer la garde de sa personne. Sa femme et ses enfants avaient le droit de l’y rejoindre. Enfin le lieu de détention assigné par la loi était la presqu’île Ducos en Nouvelle-Calédonie.

D’après les textes, la déportation n’a jamais pour effet de faire enfermer le condamné dans une prison ; elle est, dans son essence, simplement restrictive de la liberté et n’impose au condamné d’autre obligation que celle de ne pas quitter le territoire où il a été transporté.

Cependant, sur la proposition du Gouvernement, inspiré par le général Mercier, les Chambres votèrent une loi d’exception le 9 février 1895 désignant, en outre de la presqu’île Ducos, les îles du Salut comme lieu de déportation dans une enceinte fortifiée, et ce fut cette résidence qui fut choisie pour Dreyfus.

Puis, comme malgré les interventions du ministre, malgré le jugement du Conseil de guerre, le condamné persistait à clamer son innocence, le général Mercier, pour mieux étouffer sa voix, transforma, par un abus de pouvoir inouï, la peine de déportation en réclusion cellulaire, sans que rien au monde ne justifiât pareille mesure.

Dreyfus, après être resté un mois au dépôt de l’île de Ré, fut donc embarqué le 21 février 1895 sur le Saint-Nazaire, à destination des îles du Salut. Il faisait un froid de 14° au-dessous de zéro. On l’enferma dans une cellule de condamné de droit commun, à l’avant du bateau, avec un grillage en guise de porte. Claquant des dents sous la bise glacée qui s’engouffrait dans son réduit, tenaillé par la faim, accablé par les souffrances morales, il se sentit abandonné de tous et sanglota longuement.

Après un voyage atroce, Dreyfus arriva le 12 mars en vue des îles du Salut. Celles-ci, au nombre de trois, situées à une dizaine de milles des côtes de la Guyane, sont dans l’ordre de leur importance : l’île Royale, siège de l’administration pénitentiaire ; l’île Saint-Joseph, qui reçoit les forçats impotents ou aliénés ; enfin l’île du Diable, formée d’un rocher presque entièrement dénudé, parsemé de quelques rares bouquets de cocotiers, ayant environ 1 200 mètres de long sur 400 de large, et qui avait précédemment abrité des lépreux, dont on venait de brûler les cases. Le climat en était si malsain que l’essai d’une chèvrerie n’y avait pu réussir.

C’était là, sur cet îlot perdu, que Dreyfus était appelé à vivre durant plus de 1 500 jours et plus de 1 500 nuits une agonie sans précédent dans l’histoire des temps modernes.

Comme rien n’avait été préparé, il fut d’abord maintenu, tous volets clos, dans une chambre du bagne de l’île Royale. Puis, le 13 avril, il fut transporté à l’île du Diable dans une case en pierre de 4 mètres sur 4, spécialement construite à son intention et à laquelle était accolée une petite pièce de deux mètres sur trois, où séjournait constamment un surveillant de garde, dont la consigne formelle était de ne pas parler au prisonnier et de ne le jamais quitter des yeux.

Durant la première partie de son séjour, Dreyfus fut autorisé à circuler dans un espace de 200 mètres environ, complètement découvert, sans le moindre bouquet d’arbres pour l’abriter des rayons du soleil tropical.

Comme personne n’avait le droit de lui adresser la parole et que, bien que dénué de tout, il était trop fier pour formuler une requête qui pourrait lui être refusée, il s’appliqua à nettoyer lui-même sa case, à préparer et à cuire ses aliments, à se constituer une vaisselle avec de vieilles boîtes de conserves, à laver et à raccommoder son linge et ses vêtements.

Il ne pouvait d’ailleurs se déplacer d’un pas sans trouver dans son ombre un surveillant armé d’un revolver, auquel fut, plus tard, ajouté un fusil. Et cette muette inquisition de chaque heure, de chaque minute, fut pour lui, parmi tant d’autres, le plus effroyable des supplices. Dans ce perpétuel isolement, déjà insupportable pour la plupart des êtres humains, il devait subir, en outre, l’horreur de ce regard constamment braqué sur lui, épiant tous ses gestes, cherchant à lire toutes ses pensées.

Au début de septembre 1896, le bruit de son évasion, du reste aussitôt démenti, ayant couru à Paris, et bien qu’aucun geste de sa part n’eut permis une telle hypothèse, le ministre d’alors, André Lebon, prenant son rôle de geôlier au tragique, télégraphia de mettre Dreyfus aux fers et de le murer. Et dans la crainte que ses ordres ne fussent pas exécutés avec assez de rigueur, il fit appeler un certain Deniel, réputé pour sa brutalité et qui séjournait alors en France, le chapitra lui-même et l’expédia aux îles du Salut pour prendre le commandement du pénitencier.

Conformément aux ordres du ministre, le soir du 6 septembre, Dreyfus fut mis à la double boucle, et ce supplice dura pendant quarante-quatre nuits, c’est-à-dire jusqu’au 20 octobre. Cette « mesure de sûreté », suivant le terme administratif, consistait en ceci : deux fers en forme d’U renversé étaient fixés par leur partie inférieure aux côtés du lit. Dans ces fers, on engageait une barre à laquelle étaient assujetties deux boucles. Les pieds du prisonnier étaient placés dans ces boucles, étroitement maintenues au lit par la barre, de telle sorte que le corps lui-même était dans l’impossibilité de bouger.

Cloué sur sa couche, les chevilles en sang, tourmenté par la chaleur torride et la vermine, en proie à d’atroces souffrances morales, Dreyfus eut l’impression que ses tortures dépassaient les limites des forces humaines et qu’il allait mourir. Mais par une nuit d’insomnie, il vit luire ce qu’il appelait son « étoile directrice », qui lui dicta son devoir. Et dès lors, dans un sursaut d’énergie, il résolut de lutter et de vivre.

Cependant, ses souffrances étaient telles, son cœur si douloureux, son cerveau broyé sous le poids de tant d’abominations, que le jeudi 10 septembre il clôtura le journal de sa triste vie, commencé dix-sept mois plus tôt. dès le lendemain de son arrivée, et qu’il ne voulait ni ne pouvait tenir davantage. Dans une supplique suprême, tout en protestant une fois de plus de son innocence, il pria le Président de la République de le remettre à sa femme s’il succombait.

Durant ce temps, on construisit autour de sa case une double palissade, dont l’une, située à 1 m. 50 des fenêtres et haute de 2 m. 50, les obstruait complètement et interceptait l’air et la lumière. L’autre, un peu plus éloignée, formait une clôture hermétique en madriers de wapa de 40 mètres de long sur 16 m. 30 de large, de telle manière que le prisonnier n’eut plus pour circuler qu’un étroit promenoir en plein soleil et fut privé de la vue de la mer, qui avait été jusqu’alors sa grande consolatrice.

De plus, les envois de livres et de revues, qu’il attendait toujours impatiemment, furent supprimés. Quant aux lettres échangées avec sa femme, si poignantes, si débordantes d’amour, on se plut à y soupçonner quelque code secret. Les unes furent détruites, d’autres transmises d’une manière fragmentaire, d’autres encore, par intermittence, communiquées en copie, ce qui leur enlevait une grande part de leur douceur et de leur charme.

La correspondance de Dreyfus, à cette époque, révèle des défaillances. Il se sentait infiniment malheureux et parfois appelait la mort comme un bienfait. Ce dont il souffrait surtout, et plus profondément que des tortures physiques que lui infligeaient le climat et les hommes, c’était de penser au crime qu’il expiait pour un autre, à son honneur souillé, aux souffrances imméritées des siens, à l’horrible injustice dont il était la victime. Les nerfs exacerbés, éprouvant de soudaines colères contre la cruauté du sort, il se désespérait à l’idée de ne pouvoir percer le mystère de l’effroyable erreur. Chaque courrier était une déception. Comme malgré lui, avec la persistance d’un leit-motiv, ces mots revenaient à ses lèvres : « Toujours rien. Le coupable n’est pas encore découvert. »

Mais ces crises, si affreuses qu’elles fussent, ne duraient pas. Les yeux fixés sur les chères images de sa femme et de ses enfants, il se ressaisissait bien vite. Car il voulait vivre, vivre pour reconquérir son honneur, pour effacer l’horrible flétrissure dont les siens se trouvaient éclaboussés. Ses constantes pensées, sa volonté inflexible, son espoir de toute heure se résumèrent en ce but permanent et unique. Et pour le reste, selon sa saisissante expression, il continua à subsister « comme une machine inconsciente de son mouvement ».

Il vécut. Par un effort surhumain, il réussit à se créer moralement une cuirasse d’un invulnérable acier. Et de ce moment, ni la chaleur déprimante, ni les longues insomnies, ni les morsures des énormes moustiques qui envahissaient sa case et qu’il ne parvenait pas à détruire, ni la fièvre, ni les fréquentes congestions cérébrales, ni la dysenterie, ni tous les autres maux dont il eut à souffrir ne purent entamer son énergie farouche. Dans ses rares heures de répit, il lutta contre le silence et l’isolement en étudiant l’anglais, en traduisant des passages de Shakespeare, dont il était l’admirateur fervent, et en reconstituant de mémoire les éléments du calcul intégral et différentiel. L’excès même de la peine qu’il subissait le grandît. Son âme atteignit de telles hauteurs que du fond de son enfer, défiant tous les supplices, il fut encore capable de consoler sa femme et d’encourager les siens. Jour et nuit, dans le silence qui lui était infligé, il tourna ses pensées vers l’invincible et suprême espérance : la découverte du coupable et la réhabilitation de son nom.

Cependant, la case privée d’air et de lumière, où la température ne descendait jamais au-dessous de 26°, était devenue tellement insalubre, et Dreyfus se trouvait dans un tel état d’épuisement, que le médecin du pénitencier dut intervenir. Déjà, dans son rapport d’avril 1897, il avait constaté l’affaiblissement du prisonnier. Et il ajoutait : « Le silence continuel auquel il est soumis a été d’une grande influence sur sa langue. Il ne répond qu’en faisant des efforts pour articuler. Les phrases ne venant plus directement, il est obligé de reprendre les mots pour exprimer sa pensée. » Sur une nouvelle intervention, on décida donc, en août de la même année, la construction d’une nouvelle case, située sur le plateau, c’est-à-dire à un niveau plus élevé. Quelque peu plus haute et plus spacieuse, elle fut, comme l’autre, entourée d’une épaisse palissade qui empêchait la vue du monde extérieur.

Mais ni cette solide clôture, ni les barreaux de fer de la cellule, ni la surveillance armée de tout instant, n’avaient le don de rassurer Deniel, le commandant supérieur des îles du Salut. Esprit aussi mal équilibré que vaniteux, se considérant investi d’une « haute mission nationale », il attribuait à Dreyfus la hantise de l’évasion et éprouvait une morbide terreur de le voir s’enfuir.

Fébrilement, il multiplia les précautions. Il porta le nombre des gardiens de 5 à 10, puis à 13. En plus des surveillants se succédant dans le tambour grillé de la case, il en plaça sur le toit et le long de la palissade. Il encouragea ses hommes à se dénoncer les uns les autres et personne ne resta exempt de sa suspicion. Sur le plateau, il fit édifier une tour d’observation munie d’un canon Hotchkiss, toujours chargé et pointé vers la mer. Il fut défendu aux bateaux de s’approcher à plus de trois milles du rivage. Les surveillants de nuit dans le tambour grillé reçurent l’ordre de ne plus s’asseoir, mais de marcher sans arrêt, ce qu’ils firent, la plupart chaussés de sabots, dont le bruit monotone, continuel, obsédant, ajoutait un nouveau supplice aux souffrances du captif. La correspondance de Dreyfus et des siens, jugée troublante par l’émotion qui s’en dégageait, fut soumise au contrôle exclusif du commandant supérieur, dans la crainte que sa lecture par les gardiens ne les incitât à atténuer la rigueur de leur surveillance. Fréquemment, en pleine nuit, sans autre motif que l’inquiétude de son cerveau détraqué, Deniel venait en canot de l’île Royale pour s’assurer que son prisonnier était toujours là. Enfin, estimant que les barreaux de fer doublés d’un grillage appliques sur les fenêtres de la cellule étaient insuffisants, il y fit ajouter deux panneaux en forme de triangle, rendant leur approche impossible et l’atmosphère irrespirable.

Après 43 mois de réclusion, pendant lesquels il ne connut rien des efforts tentés en sa faveur, Dreyfus apprit enfin le 16 novembre 1898 que la Chambre criminelle de la Cour de cassation avait déclaré recevable en la forme sa demande de révision. Puis, une dizaine de jours plus tard, il fut autorisé à franchir le seuil de sa palissade. On lui assigna pour se promener l’étroite enceinte sans ombre autour de la caserne des surveillants. Le lieu n’offrait guère d’agrément, mais il retrouvait avec joie sa grande amie, la mer, dont le bruit de la houle lui semblait être le propre écho de son âme agitée. Et puis, son cœur débordait d’un immense espoir. Il était sûr de recevoir d’un instant à l’autre la grande nouvelle libératrice, Mais hélas ! il n’était pas encore parvenu au terme de son calvaire, et de nombreuses semaines s’écoulèrent avant que la Cour de cassation n’eut terminé son enquête et n’eut cassé le jugement du Conseil de guerre de 1894.

Le lundi 5 juin 1899, à midi et demi, il fut avisé de l’arrêt de la Cour et, le 9, il montait à bord du croiseur Sfax et reprenait le chemin de sa patrie.

Voilà, dans ses grandes lignes, quelle fut l’atroce tragédie de l’île du Diable.

Pour ceux, toutefois, qui désireraient en connaître toute la profondeur, il y a lieu de les référer à ce baromètre du cœur et de la pensée qu’est la correspondance du capitaine Dreyfus et de sa femme. C’est dans ce seul but que sont soumises, choisies presque au hasard, les lettres ci-après.

Dépôt de Saint-Martin-de-Ré.
21 janvier 1895.
Ma bonne chérie,

On m’a remis hier ta bonne lettre angoissée et puis ta dépêche à laquelle j’ai répondu. Sommes-nous assez malheureux ! Je crois que jamais personne n’a souffert au monde comme nous deux. Vois-tu, à certains moments, je regrette de vous avoir promis de vivre. Après ma condamnation, j’avais tout préparé pour ma mort ; j’étais prêt à paraître devant Dieu, la conscience pure et tranquille. Vous auriez tout aussi bien réhabilité ma mémoire et vous n’auriez pas tant souffert en pensant aux tortures auxquelles je suis en proie. Et ce qu’il y a de terrible, c’est que j’approuve absolument les mesures que l’on prend vis-à-vis de moi ; à partir d’aujourd’hui, je suis pour tout le monde un condamné, et un condamné pour le crime le plus monstrueux qu’un soldat puisse commettre. Je suis donc pour tous ceux qui m’approchent, un objet de mépris. Que veux-tu que je dise, que je suis innocent ! Mais, alors pourquoi suis-je condamné, me répondra-t-on, avec juste raison.

Ce qu’il faut donc, ma chérie, et ce doit être l’objet de toutes vos préoccupations, de toutes vos pensées, découvrir la vérité par tous les moyens possibles, en y employant toute notre fortune. L’argent n’est rien, l’honneur est tout.

Quand Me Demange et vous tous, m’avez fait promettre de vivre en me disant que je n’avais pas le droit de déserter la vie, vous ne saviez pas le sacrifice que je vous faisais en vous le promettant. Ce ne sont pas les souffrances physiques que je craignais ; je suis soldat et mon corps m’est indifférent, mais j’appréhendais avec juste raison ce mépris qui allait me suivre partout. Un traître ! Mais songe donc que c’est la dernière des créatures, le dernier des misérables. Il y a des forçats à côté de moi qui valent mieux et qui méritent plus de pitié qu’un traître, ils ont assassiné par jalousie ou par vengeance.

Si le Gouvernement voulait avoir un peu de pitié pour moi, lui qui sait au juste ce qu’il en est, s’il voulait diminuer un peu ma torture morale, je ne lui demanderais qu’une chose ; c’est qu’il me jette incognito sur une île déserte d’où je ne puisse sortir, que je ne voie plus personne, que je n’aperçoive plus un être humain ; jusqu’au jour, où grâce aux recherches qu’il doit poursuivre, il découvrira la vérité et me rendra mon honneur.

Vivre sans honneur, cela jamais. J’ai le droit de regarder tout le monde en face, il faut ou que ce droit me soit rendu, ou que je meure.

Ah ! si l’on pouvait enfin découvrir la vérité ! Nous avons cependant assez souffert, ma bonne chérie, et s’il y avait une justice divine, elle nous viendrait enfin en aide. Je n’ai jamais demandé ni grâce ni pitié ; j’ai toujours demandé justice.

C’est là tout ce que je sollicite, c’est là la seule grâce que je demande.

Soigne bien ta santé, ma chérie, il te faut toutes tes forces. Avant de penser à moi, pense à nos enfants. Ils ont absolument besoin de toi, ils n’ont plus que toi. Tu n’as pas le droit de t’abandonner à ta douleur, tu as une trop haute et une trop noble mission à remplir encore.

Embrasse nos chéris, embrasse tout le monde pour moi.

Quant à toi, je te serre sur mon cœur.

Alfred.
21 janvier 1895.
Mon bon chéri,

Ta bonne dépêche d’hier m’a procuré une vraie joie. J’étais terriblement inquiète d’être sans nouvelles de toi et à l’heure qu’il est, aucune lettre ne m’est encore parvenue. Fort heureusement, je n’avais pas lu les journaux hier matin et on s’était efforcé de me cacher l’ignoble scène de La Rochelle, sinon, je serais devenue folle d’inquiétude. Quelle horrible chose que la colère de la foule, pauvre Fred, quel épouvantable moment tu as passé ; au moins tu n’as pas été touché, j’espère. J’en pleure de rage ; mais cette attitude de la foule ne m’étonne pas ; elle est le résultat de la lecture de ces vilaines feuilles qui ne vivent que de diffamations et d’ordures, et qui ont écrit force mensonges, force fables, toujours acceptées volontiers par la masse. Mais rassure-toi, parmi les gens qui raisonnent, il s’est formé un grand changement, tout le monde est unanime à le reconnaître. Je reçois des quantités de lettres de personnes indignées, qui affirment ton innocence et me disent qu’il faut que nous ayons courage et confiance, que la lumière se fera. Ce matin, entre autres, j’ai reçu une lettre d’une dame anglaise. Cette lettre contient un bouquet de violettes, emblème de l’innocence, elle me prie de te le remettre quand je te verrai : « Brave des braves, dit-elle, est le terme qui convient à votre mari, vous pouvez être fière de lui ; mes sympathies étaient avec l’armée française en 70, aujourd’hui, je suis heureuse d’avoir eu cette sympathie puisque je puis dire à tout le monde quelle conduite admirable un officier français a pu avoir en de pareilles circonstances ; aucun officier, de quelque nation qu’il soit, n’aurait pu se conduire plus en brave et la pensée du capitaine Dreyfus restera pour moi un exemple qui me préservera des lâchetés de la vie. » C’est touchant et si profondément vrai que j’en ai eu les larmes aux yeux. Oui, mon mari adoré, je suis fière de toi ; j’avais toujours eu pour toi une affection immense, une adoration, maintenant, je t’admire et je ne veux qu’une chose, c’est d’être auprès de toi et ne jamais te quitter.

Tes petits enfants sont trop jeunes pour savoir ce que tu es et ce que tu vaux, mais dès qu’ils auront l’âge de comprendre, ils vénéreront leur père, ils sauront te rendre par leur affection, leur dévouement, le bonheur qui t’a été enlevé par cette odieuse condamnation.

Adieu, mon bon chéri, je t’embrasse comme je t’aime, mille et mille fois.

Lucie.
Saint-Martin-de-Ré,
le 23 janvier 1895.
Ma chérie,

Je reçois tous les jours de tes lettres ; on ne m’a encore remis de lettre d’aucun membre de la famille ; de même, de mon côté, je n’ai pas encore l’autorisation de leur écrire. Je t’ai écrit tous les jours depuis samedi ; j’espère que tu es en possession de mes lettres.

Il ne faut pas s’étonner, ma chérie, de la scène de La Rochelle. Moi, je la trouve toute naturelle ; ce qui m’étonne bien plus, c’est qu’il ne se soit encore trouvé personne pour dire ce que sont vraiment nos familles dont les noms sont synonymes de loyauté et d’honneur. Ah ! la lâcheté humaine, j’en ai mesuré l’étendue dans ces jours tristes et sombres.

Quand je pense à ce que j’étais il y a quelques mois à peine et quand je le compare à ma situation misérable d’aujourd’hui, j’avoue que j’ai des défaillances, des colères farouches, contre l’injustice du sort. Je suis, en effet, la victime de l’erreur la plus épouvantable de notre siècle. Ma raison se refuse parfois à y croire, il me semble que je suis le jouet d’une terrible hallucination, que tout cela va se dissiper… mais hélas ! la réalité est tout autour de moi.

Pourquoi ne sommes-nous pas tous morts avant cette tragique histoire ? Certes cela eut été préférable. Et aujourd’hui, nous n’avons plus le droit de mourir ni les uns ni les autres, il faut que nous vivions pour laver notre nom de la souillure qui lui a été faite. Ma conviction est absolue ; je suis sûr que tôt ou tard la lumière jaillira, et il est impossible à une époque comme la nôtre, que les recherches n’aboutissent pas à trouver le véritable coupable. Mais comment serai-je à ce moment-là, moralement et physiquement ? Je crois que la vie n’aura plus alors aucun attrait pour moi, et si je m’y rattacherai encore, ce sera pour toi, ma bonne chérie, dont le dévouement a été héroïque dans ces horribles circonstances, et pour mes chers enfants dont je veux faire d’honnêtes gens.

Mais quoi qu’il arrive, je suis sûr que l’histoire rétablira les choses à leur véritable point. Il se trouvera bien, dans notre beau pays de France, si prompt aux emballements, mais généreux aux infortunes imméritées, un homme honnête et assez courageux pour chercher à découvrir la vérité.

Quant à moi, ma chérie, que te dire ? Que j’ai l’âme brisée, on l’aurait à moins. Mais sois tranquille, jusqu’à mon dernier souffle, je ne baisserai ni ne fléchirai la tête ; mon honneur vaut celui de qui que ce soit au monde. Faites comme moi et demandez justice. C’est la seule grâce que je sollicite ; je ne demande rien autre chose que la vérité, que toute la vérité.

Et cette vérité, si on veut bien la poursuivre, il est impossible qu’on ne l’ait pas, il est impossible qu’une pareille erreur ne se découvre pas.

Quand je regarde en arrière, mes souffrances sont tellement épouvantables que j’en éprouve des secousses nerveuses horribles. Je regarde toujours en avant avec l’espoir que bientôt tout se découvrira et qu’on me rendra mon honneur, ce que j’ai de plus cher en ce monde.

Fasse Dieu et la justice que ce moment arrive bientôt ! Vraiment, j’ai assez souffert. Nous avons tous assez souffert.

J’espère que tu te soignes toujours ; il te faut, ma chère adorée, toutes tes forces physiques pour pouvoir supporter les tortures morales qu’on t’inflige.

Comment vont tous les membres de nos deux familles ? Donne-moi de leurs nouvelles, puisque je ne puis en avoir directement.

Embrasse nos deux chéris, tout le monde pour moi. Je t’embrasse de toutes mes forces.

Alfred.
Samedi, 26 janvier 1895.
Mon bon Fred chéri,

J’ai eu la joie ce matin de recevoir quatre lettres de toi ; elles sont arrivées ensemble, tu peux te figurer aisément l’inquiétude dans laquelle j’étais d’être totalement privée de nouvelles. Toutes les nuits je me réveillais avec des angoisses tellement épouvantables que je croyais que j’allais devenir folle ; c’était à n’y pas tenir. Veux-tu m’excuser, je te prie, auprès de M. le Directeur, de l’avoir ainsi importuné de mes télégrammes, mais il comprendra certainement ma faiblesse et le sentiment d’anxiété qui m’a fait agir.

Je sais, mon pauvre chéri, l’immense sacrifice que nous t’avons imposé en te suppliant de vivre, je puis m’imaginer en les comparant aux miennes les horribles tortures morales auxquelles tu es en proie, mais je ne regrette pas ce que j’ai fait. Sans toi, rien n’existait plus pour moi dans la vie, je n’avais plus qu’à disparaître, tu es mon unique espoir, ma seule consolation, sans toi tout était fini pour moi.

Puis si nos tortures présentes sont atroces, si nous souffrons actuellement au-delà de tout ce qu’on peut imaginer, nous devons envisager l’avenir ; je suis convaincue que dans un temps donné, nous trouverons, nous découvrirons la vérité. Nous avons tous la certitude absolue que nous déchiffrerons la clef du mystère ; un crime ne reste pas impuni, Dieu est juste, avec nos volontés, nos intelligences et son aide, nous arriverons. Nous n’avons donc pas le droit de déserter notre poste. Notre tâche est immense, elle n’est pas au-dessus de forces humaines. Ne te fais donc pas tant de souci, mon trésor chéri, pense à tes enfants, à tous les nôtres, oublie-toi un peu dans les rêves de notre bonheur passé qui nous sera rendu, en triple, un jour. Ne te casse pas la tête puisque nous cherchons pour toi, évite-toi les fatigues inutiles, ton pauvre cerveau doit être terriblement ébranlé. Ne me dis pas, mon chéri, que pour tout le monde tu es un condamné, cela nous fait mal de t’entendre parler ainsi. Pour la foule, évidemment le jugement est là. Mais tu as pour toi tous tes amis, tous tes parents, énormément de relations ; et combien de personnes qui nous sont absolument étrangères, sont convaincues, tu ne t’en fais pas une idée. Donc, mon chéri, tu n’as pas le droit de parler ainsi. Un très grand nombre de personnes a pour toi la plus profonde estime, la plus grande admiration.

Tu dois porter la tête haute comme nous tous et mépriser ceux qui ne savent pas descendre dans ton âme.

Je l’embrasse mille et mille fois, mon chéri.

Ta Lucie.
Saint-Martin-de-Ré,
31 janvier 1895, jeudi.
Ma chère Lucie,

Enfin voici de nouveau le jour heureux où je puis t’écrire[1]. Je les compte hélas, les jours heureux ! En effet, je n’ai plus reçu de lettre de toi depuis celle qui m’a été remise dimanche dernier. Quelle souffrance épouvantable ! Jusqu’à présent, j’avais chaque jour un moment de bonheur en recevant ta lettre. C’était un écho de vous tous, un écho de toutes vos sympathies qui réchauffait mon pauvre cœur glacé. Je relisais ta lettre quatre ou cinq fois ; je m’imprégnais de chaque mot — peu à peu les mots écrits se transformaient en paroles dites… — il me semblait bientôt t’entendre me parler tout près de moi… Oh ! musique délicieuse qui allait à mon âme ! Puis, depuis quatre jours, plus rien, la morne tristesse, l’épouvantable solitude.

Je me demande vraiment comment je vis ; nuit et jour, mon seul compagnon est mon cerveau, aucune occupation si ce n’est celle de pleurer sur nos malheurs.

La nuit dernière, quand j’ai pensé à toute ma vie passée, à tout ce que j’ai peiné, travaillé, pour acquérir une situation honorable… puis, quand j’ai comparé cela à ma situation présente, des sanglots m’ont saisi à la gorge, il me semblait que mon cœur se déchirait et j’ai dû pour que mes gardiens ne m’entendissent pas, tant j’étais honteux de ma faiblesse, étouffer mes pleurs sous mes couvertures.

Vraiment, c’est trop cruel !

Ah ! combien j’éprouve aujourd’hui qu’il est parfois plus difficile de vivre que de mourir !

Mourir c’est un moment de souffrance, mais c’est l’oubli de tous les maux, de toutes tortures.

Tandis que porter chaque jour le poids de ses souffrances, sentir son cœur saigner et chacun de ses nerfs torturé, toutes les fibres de la sensibilité tressaillir l’une après l’autre, souffrir enfin le long martyre du cœur… Voilà ce qu’il y a de vraiment épouvantable !

Mais ce droit de mourir, je ne l’ai pas, nous ne l’avons ni les uns ni les autres. Nous ne l’aurons que lorsque la vérité sera découverte, que lorsque mon honneur me sera rendu. Jusque-là, il faut vivre. Je fais tous mes efforts pour cela, j’essaie d’annihiler en moi toute la partie intellectuelle et sensible pour vivre en bête uniquement préoccupée de satisfaire ses besoins matériels.

Quand donc cet horrible martyre sera-t-il fini ? Quand donc reconnaîtra-t-on la vérité ?

Comment vont nos pauvres chéris ? Quand je pense à eux, c’est un torrent de larmes. Et toi, j’espère que ta santé est bonne. Il faut te soigner ma chérie. Les enfants d’abord, la mission que tu as à remplir ensuite, t’imposent des devoirs auxquels tu ne peux manquer.

Pardon de mon style baroque et décousu. Je ne sais plus écrire, les mots ne me viennent plus, tant mon cerveau est délabré. Il n’y a plus qu’un point fixe dans ma tête : l’espoir de connaître un jour la vérité, de voir mon innocence reconnue et proclamée. C’est ce que je balbutie nuit et jour, dans mes rêves comme dans mon réveil.

Quand pourrais-je t’embrasser et retrouver dans ton profond amour la force qui m’est nécessaire pour aller jusqu’au bout de cet épouvantable calvaire ?

Embrasse tout le monde pour moi.

Baisers aux chéris.

Je t’embrasse comme je t’aime.

Alfred.
Saint-Martin-de-Ré,
Le 3 février 1895, (dimanche).
Ma chérie,

Je viens de passer une semaine atroce. Je suis sans nouvelles de toi depuis dimanche dernier, c’est-à-dire depuis huit jours. Je me suis imaginé que tu étais malade, puis que l’un des enfants l’était… J’ai fait ensuite toutes sortes de suppositions dans mon cerveau malade… J’ai bâti toutes sortes de chimères.

Tu peux t’imaginer, ma chérie, tout ce que j’ai souffert, tout ce que je souffre encore. Dans mon horrible solitude, dans la situation tragique dans laquelle des événements aussi bizarres qu’incompréhensibles m’ont placé, j’avais au moins cette unique consolation, c’est de sentir près de moi ton cœur battre à l’unisson du mien, partager toutes mes tortures.

La nuit de jeudi à vendredi surtout a été épouvantable. Je ne veux pas te la narrer, elle t’arracherait le cœur. Tout ce que je puis te dire, c’est que je me débattais contre l’accusation qui avait été portée contre moi, que je me disais que c’était impossible… puis je me réveillais et je constatais la triste réalité.

Ah ! pourquoi ne peut-on pas m’ouvrir le cœur et y lire à livre ouvert ; on y verrait au moins les sentiments que j’ai toujours professés, ceux que j’ai encore. Mais non, vois-tu, il me semble impossible que tout cela dure éternellement… La vérité doit se faire jour !

Par un effort inouï de ma volonté, je me suis ressaisi. Je me suis dit que je ne pouvais ni descendre dans la tombe, ni devenir fou avec un nom déshonoré. Il fallait donc que je vive, quelle que dût être la torture morale à laquelle je suis en proie.

Ah ! cet opprobre, cette infamie qui couvrent mon nom, quand donc les enlèvera-t-on ?

Qu’il vienne donc, le jour béni où mon innocence sera reconnue, où l’on me rendra mon honneur qui n’a jamais failli !… Je suis bien las de souffrir.

Que l’on prenne mon sang, que l’on fasse ce que l’on voudra de mon corps… tu sais que j’en fais fi…, mais qu’on me rende mon honneur.

Personne n’entendra donc ce cri de désespoir, ce cri d’un malheureux innocent qui cependant ne demande que justice !

Chaque jour qui se lève, j’espère que ce sera celui où l’on reconnaîtra ce que j’ai été, ce que je suis, un loyal soldat digne de mener au feu les soldats de la France…, puis le soir vient…, et rien, rien encore.

Ajoute à cela que je ne reçois aucune lettre de toi, que je suis isolé avec ma torture morale, et tu peux, ma chérie, te rendre compte de mon état. Mais sois rassurée, je suis de nouveau fort. Je me suis traité de lâche, je me suis dit tout ce que tu aurais pu me dire toi-même, si tu avais été auprès de moi ; un innocent n’a jamais le droit de désespérer. Puis, quoique je sois sans nouvelles directes, je sens tous vos cœurs, toutes vos âmes vibrer avec mon cœur et avec mon âme, souffrir avec moi de l’infamie qui couvre mon nom et chercher à la dissiper.

Quand pourras-tu venir passer quelques heures avec moi ? Comme je serais heureux si je pouvais puiser de nouvelles forces dans ton cœur !

Aurai-je une lettre de toi aujourd’hui ? Je n’ose plus l’espérer puisque chaque jour mon espoir est déçu, et la souffrance est chaque fois plus cruelle.

Enfin, ma chérie, que te dire ?… Je ne vis que d’espoir. Nuit et jour, je vois devant moi, comme une étoile brillante, le moment où tout sera oublié, où mon honneur me sera rendu.

Embrasse bien, bien fort, mes chéris pour moi.

Baisers à tous les membres de nos familles.

Quant à toi, je t’embrasse comme je t’aime, c’est-à-dire de toutes mes forces.

Alfred.
Saint-Martin-de-Ré,
le 14 février 1895.
Ma chère Lucie,

Les quelques moments que j’ai passés avec toi m’ont été bien doux, quoiqu’il m’ait été impossible de te dire tout ce que j’avais sur le cœur.

Mon temps se passait à te regarder, à m’imprégner de ton visage, à me demander par quelle fatalité inouïe du sort, j’étais séparé de toi. Plus tard, quand on racontera mon histoire, elle paraîtra invraisemblable.

Mais ce qu’il faut bien nous dire, c’est qu’il faut la réhabilitation, il faut que mon nom brille de nouveau de tout l’éclat qu’il n’aurait jamais dû perdre.

J’aimerais mieux voir nos enfants morts que de penser que le nom qu’ils portent est déshonoré.

C’est pour nous tous une question vitale, on ne vit pas sans honneur. Je ne saurais assez te le répéter.

J’aurai bientôt un nouveau pas à franchir dans mon étape douloureuse.

Je ne crains pas les fatigues physiques, mais pourvu, mon Dieu, qu’on m’épargne les tortures morales ! Je suis las de sentir mon nom méprisé, moi si fier, si orgueilleux précisément de mon nom sans tache, moi qui ai le droit de regarder tout le monde en face ! Je ne vis que dans cet espoir, c’est de voir bientôt mon nom lavé de cette horrible souillure.

Tu m’as de nouveau rendu le courage. Ta noble abnégation, ton héroïque dévouement me rendent de nouvelles forces pour supporter mon horrible martyre.

Je ne te dirai pas que je t’aime encore plus ; tu sais quel est mon amour profond pour toi. C’est lui qui me permet de supporter mes tortures morales, c’est l’affection de vous tous pour moi.

Embrasse bien tout le monde pour moi, les membres de nos deux familles, tes chers parents, nos enfants, et reçois pour toi les meilleurs et les plus tendres baisers de ton dévoué mari.

Alfred.
15 février 1895,
samedi matin.
Mon pauvre Fred chéri,

Quelle émotion, quelle terrible secousse nous avons ressenties tous deux en nous revoyant ; toi surtout, mon pauvre et bien-aimé mari, tu as dû être extrêmement ébranlé, n’étant pas prévenu de mon arrivée, tu as eu une surprise trop violente. Les conditions dans lesquelles on nous a autorisés à nous voir étaient par trop pénibles. Lorsqu’on est séparé ainsi cruellement depuis quatre mois, n’avoir le droit de se parler qu’à distance, c’est atroce… Comme j’aurais voulu te presser sur mon cœur, te serrer les mains, pouvoir ainsi te réchauffer un peu, pauvre solitaire ![2]

Ah ! quel déchirement j’ai éprouvé en quittant Saint-Martin, en m’éloignant de toi ! c’était pour moi une telle joie de te voir, de te parler malgré toute la sévérité à laquelle nous étions soumis

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Mes visites t’ont-elles fait du bien, mon chéri ? As-tu refait une provision de courage ? Je t’en supplie, aies-en ; supporte ton martyre vaillamment, tu n’as rien à te reprocher, tu as toujours fait ton devoir d’honnête homme, de brave soldat, tu as le droit d’être fier de ta vie. Mets-toi au-dessus de l’opinion des autres. Que t’importe le mépris. Tu sais qu’il ne s’adresse pas à toi.

Je t’ai dit que nous avons la conviction d’une réhabilitation prochaine, et tu sais que mes paroles ne sont pas dites en l’air.

Adieu, mon mari adoré, je t’embrasse de toutes mes forces.

Lucie.
Îles du Salut,
mardi 12 mars 1895.
Ma chère Lucie,

Le jeudi 21 février, quelques heures après ton départ, j’ai été emmené à Rochefort et embarqué.

Je ne te raconterai pas mon voyage. J’ai été transporté comme le méritait le vil gredin que je représente ; ce n’est que justice. On ne saurait accorder aucune pitié à un traître ; c’est le dernier des misérables et tant que je représenterai ce misérable, je ne puis qu’approuver.

Ma situation ici ne peut que découler encore des mêmes principes.

Mais ton cœur peut te dire tout ce que j’ai souffert, tout ce que je souffre ; c’est horrible. Je ne vis plus que par mon âme qui espère voir luire bientôt le jour triomphant de la réhabilitation ; c’est la seule chose qui me donne la force de vivre. Sans honneur, un homme est indigne de vivre.

Toi, la vérité même, tu m’as affirmé le jour de mon départ d’être sûre d’aboutir bientôt ; je n’ai vécu durant cet horrible voyage, je ne vis encore que sur cette parole de toi, rappelle-toi-le bien.

J’ai été débarqué il y a quelques instants et j’ai obtenu de t’envoyer une dépêche.

Je t’écris vite ces quelques mots qui partiront le 15 par le courrier anglais. Cela me soulage de venir causer avec toi que j’aime si profondément. Il y a deux courriers par mois pour la France, le 15, courrier anglais, et le 3, courrier français.

De même il y a deux courriers par mois pour les Îles, le courrier anglais et le courrier français. Informe-toi de la date de leur départ et écris-moi par l’un ou par l’autre.

Ce que je puis te dire encore, c’est, si tu veux que je vive, fais-moi rendre mon honneur. Les convictions, quelles qu’elles soient, ne me servent de rien ; elles ne changent pas ma situation ; ce qu’il faut, c’est un jugement me réhabilitant.

J’ai fait pour toi le plus grand sacrifice qu’un homme de cœur puisse faire en acceptant de vivre après ma tragique histoire, grâce à la conviction que tu m’as inculquée que la vérité se fait toujours connaître. À ton tour, ma chérie, de faire tout ce qui est humainement possible pour découvrir la vérité.

Épouse et mère, tâche d’émouvoir les cœurs d’épouses et de mères pour qu’on te livre la clé de cet horrible mystère. Il me faut mon honneur si tu veux que je vive ; il le faut pour nos chers enfants. Ne raisonne pas avec ton cœur, cela ne sert à rien. Il y a un jugement, rien ne sera changé dans notre tragique situation tant que le jugement ne sera pas révisé. Réfléchis donc et agis pour déchiffrer cette énigme, cela vaudra mieux que de venir ici partager mon horrible situation, ce sera le meilleur, le seul moyen de me sauver la vie. Dis-toi bien que c’est une question de vie et de mort pour moi comme pour nos enfants.

Je suis incapable de vous écrire à tous, car mon cerveau n’en peut plus et mon désespoir est trop grand. J’ai le système nerveux dans un état déplorable, et il serait grand temps que cet horrible drame prît fin.

Je n’ai plus que l’âme qui surnage.

Mais, pour Dieu, hâtez-vous et travaillez ferme !

Dis à tous de m’écrire.

Embrasse tout le monde pour moi, nos pauvres chéris aussi et pour toi mille tendres baisers de ton dévoué mari.

Alfred.

Quand tu auras une bonne nouvelle à m’annoncer, envoie-moi une dépêche, je l’attends chaque jour comme le Messie.

Îles du Salut,
mercredi 8 mai 1895.
Ma chère Lucie,

Quoique je ne doive remettre cette lettre que le 18, je la commence dès aujourd’hui, tant j’éprouve un besoin invincible de venir causer avec toi.

Il me semble, quand je t’écris, que les distances se rapprochent, que je vois devant moi ta figure aimée et qu’il y a quelque chose de toi auprès de moi. C’est une faiblesse, je le sais, car malgré moi l’écho de mes souffrances vient parfois sous ma plume, et les tiennes sont assez grandes pour que je ne te parle pas encore des miennes…

Mais, ma bonne chérie, oublie toutes mes souffrances, surmonte les tiennes et pense à nos enfants. Dis-toi que tu as une mission sacrée à remplir, celle de me faire rendre mon honneur, l’honneur du nom que portent nos chers petits. D’ailleurs, je me rappelle ce que tu m’as dit avant mon départ, je sais, comme tu me le répètes dans ta lettre du 16 février, ce que valent les paroles dans ta bouche, j’ai une confiance absolue en toi.

Ne pleure donc plus, ma bonne chérie, je lutterai jusqu’à la dernière minute pour toi, pour nos chers enfants.

Les corps peuvent fléchir sous une telle somme de chagrin, mais les âmes doivent rester fortes et vaillantes pour réagir contre une situation que nous n’avons pas méritée. Quand l’honneur me sera rendu, alors seulement, ma bonne chérie, nous aurons le droit de nous retirer. Nous vivrons pour nous, loin des bruits du monde, nous nous réfugierons dans notre affection mutuelle, dans notre amour grandi par les événements aussi tragiques. Nous nous soutiendrons l’un l’autre pour panser les blessures de nos cœurs, nous vivrons dans nos enfants auxquels nous consacrerons le restant de nos jours. Nous tâcherons d’en faire des êtres bons, simples, fort physiquement et moralement, nous élèverons leurs âmes pour qu’ils y trouvent toujours un refuge contre les réalités de la vie.

Puisse ce jour arriver bientôt, car nous avons tous payé notre tribut de souffrances sur cette terre !

Courage donc, ma chérie, sois forte et vaillante. Poursuis ton œuvre sans faiblesse, avec dignité, mais avec le sentiment de ton droit. Je vais me coucher, fermer les yeux et penser à toi.

Bonsoir et mille baisers.

Alfred.
11 mai 1895.
Mon bien cher Fred,

J’ai reçu hier à la fin de l’après-midi tes deux excellentes lettres du 12 et du 18 mars. Toute la soirée, et une partie de la nuit, je n’ai fait que les lire et les relire. Inutile de te dire les larmes que j’ai versées. Tu sais que mes pensées sont les tiennes et que nos souffrances sont communes. Ne regrette pas, mon bon chéri, la promesse que tu m’as faite et que tu as si noblement tenue pour moi ; pour mon amour, tu as consenti à vivre. Je sais que le martyre que tu endures est intolérable et presque au-dessus des forces humaines, mais je sais aussi que le malheur ne dure pas, que nous arriverons à le surmonter, que le coupable sera découvert et que le moment viendra (j’espère qu’il ne tardera plus) où tu ressentiras un bonheur inexprimable, celui d’un homme qui a montré le plus grand courage que la force de l’innocence seule peut donner. Je t’ai dit, mon cher Alfred, la dernière fois que nous nous sommes vus, que nous arriverons à la découverte de la vérité, tu me rappelles mes paroles. Pas un instant, je ne les ai oubliées et si à cette époque, mon affirmation était absolue, ma certitude se confirme encore de jour en jour. Oui, nous arriverons. Si la justice s’est trompée, la volonté à elle seule fera des miracles. Rien ne nous ralentira. Tout sera consacré à ta réhabilitation. Il faut qu’elle ait lieu de ton vivant. C’est ta vie, ta présence, si douloureuse qu’elle soit pour toi, mon pauvre mari, qui nous stimule pour la lutte. Il ne sera pas dit, qu’au dix-neuvième siècle, un brave Français sera jusqu’au bout la victime du plus infâme, du plus vil criminel.

Je t’embrasse bien, bien fort.

Ta Lucie.
Îles du Salut,
le 3 juin 1895.
Ma chère Lucie,

Toujours pas de lettre de toi, ni de personne. Je suis donc sans nouvelles depuis mon départ, de toi, de nos enfants, de toute la famille.

Tu as pu voir par mes lettres les crises successives que j’ai subies. Mais pour le moment, oublions le passé. Nous parlerons de nos souffrances quand nous serons de nouveau heureux.

J’ignore tout ce qui se passe autour de moi, vivant comme dans une tombe. Je suis incapable de déchiffrer dans mon cerveau cette épouvantable énigme. Tout ce que je puis donc faire, et je ne faillirai pas à ce devoir, c’est de te soutenir jusqu’à mon dernier souffle, c’est de t’insuffler encore et toujours le feu qui brûle en moi pour marcher à la conquête de la vérité, pour me rendre mon honneur, l’honneur de mes enfants. Te souviens-tu de ces vers de Shakespeare dans Othello, que j’ai retrouvés dans un de mes livres d’anglais. (Je te les envoie traduits, tu comprends pourquoi) :

Celui qui me vole ma bourse,
Me vole une bagatelle,
C’est quelque chose, mais ce n’est rien.
Elle était à moi, elle est à lui, et
A été l’esclave de mille autres.
Mais celui qui me vole ma
Bonne renommée,
Me vole une chose qui ne l’enrichit pas,
Et qui me rend vraiment pauvre.

Ah oui, il m’a rendu vraiment « pauvre » le misérable qui m’a volé mon honneur ! Il nous a rendus plus malheureux que les derniers des humains. Mais chacun aura son heure. Courage donc, chère Lucie, conserve cette volonté indomptable que tu as montrée jusqu’ici. Puise en tes enfants cette énergie surhumaine qui triomphe de tout. D’ailleurs, je n’ai nul doute que tu ne réussisses et j’espère que ce sinistre drame aura bientôt son dénouement et que mon innocence sera enfin reconnue. Que te dirai-je encore, ma chère Lucie, que je ne te répète dans chacune de mes lettres ? Ma profonde admiration pour le courage, le cœur, le caractère que tu as montrés dans des circonstances aussi tragiques ; la nécessité absolue qui passe au-dessus de tout, de tous les intérêts, de toutes nos vies même, de prouver mon innocence de telle façon qu’il ne reste de doute dans l’esprit de personne, de faire tout cela sans bruit, mais avec une volonté que rien n’arrête.

J’espère que tu reçois mes lettres, c’est bien la neuvième que je t’écris.

Embrasse toute la famille, tes chers enfants pour moi et reçois pour toi les meilleurs baisers de ton dévoué

Alfred.

Comme tu le vois, ma chère Lucie, j’espère que quand tu recevras ces dernières lettres, la vérité ne sera pas loin d’être connue et que nous jouirons de nouveau du bonheur qui avait été notre partage jusqu’ici.

Îles du Salut,
le 15 juillet 1895.
Ma chère Lucie,

Je t’ai écrit de si longues et de si nombreuses lettres pendant les quelques mois durant lesquels je suis resté sans nouvelles, que je t’ai dit et redit bien des fois toutes mes pensées, toutes mes douleurs. Permets-moi de ne plus revenir sur ces dernières. Quant à mes pensées, elles sont bien nettes aujourd’hui et ne varient plus, tu les connais.

Mon énergie s’emploie à étouffer les battements de mon cœur, à contenir mon impatience d’apprendre enfin que mon innocence est reconnue partout et par tous. Si donc elle est toute passive, ton énergie au contraire doit être tout active et animée du souffle ardent qui alimente la mienne.

S’il ne s’agissait que de souffrir, ce ne serait rien. Mais il s’agit de l’honneur d’un nom, de la vie de nos enfants. Et je ne veux pas, tu m’entends bien, que nos enfants aient jamais à baisser la tête. Il faut que la lumière soit faite pleine et entière sur cette tragique histoire. Rien, par suite, ne doit ni te rebuter ni te lasser ; toutes les portes s’ouvrent, tous les cœurs battent devant une mère qui ne demande que la vérité, pour que ses enfants puissent vivre.

C’est presque de la tombe — ma situation y est comparable, avec la douleur en plus d’avoir un cœur — que je te dis ces paroles…

Dimanche 21 juillet 1895.
Mon Fred chéri,

Aujourd’hui, le temps était à la pluie, je n’ai pas eu à me soucier de la promenade des enfants ; aussi ai-je passé mon après-midi entière à lire les lettres que tu m’as écrites depuis notre affreux malheur. Mon émotion était immense. Cette lecture me faisait revivre heure par heure les crises poignantes par lesquelles nous avons passé. Enfin tout cela est fini, n’en parlons plus ; je suis parfaitement calme et pleine de confiance ; j’aperçois le bonheur. Je voulais seulement te rapporter ce mot de notre Pierrot qui est touchant. Il est entré dans ma chambre au moment où je fondais en larmes, il m’a dit : « Maman, tu es très malheureuse, dis-moi pourquoi, que je te console. » Je lui répondis difficilement : « Tu comprendras quand tu seras plus grand. » Le pauvre petit est resté devant ma porte un temps infini, revenant à chaque instant pour me dire : « Maman, tu as du chagrin, dis, parce que papa est parti ; est-ce que tu es moins malheureuse que tout à l’heure ? » Sa voix si musicale et enfantine me résonnait jusqu’au fond de l’âme. Ah, si tu pouvais entendre ce chéri ! Tu aurais une sensation si douce. Un rayon de joie réchaufferait ton pauvre cœur. Nos enfants promettent beaucoup ; ils sont beaux, forts, vivaces, diables, ils ont bon cœur ; sont entêtés, mais persévérants. Ils ont tous les éléments qui bien dirigés peuvent faire de belles natures ; nous y travaillerons, n’est-ce pas, mon chéri, tous deux ensemble, et nous ferons de notre mieux.

Bonsoir, mon mari adoré, je t’embrasse bien fort.

Lucie.
5 septembre 1895.
Mon bien cher mari,

Que de longues heures, que de pénibles journées nous avons traversées depuis le jour où ce malheur effroyable est venu nous frapper comme un coup de massue. Espérons que nous avons enfin gravi le plus dur de notre calvaire et que l’avenir ne nous réserve que de douces joies. Nous avons traversé les plus atroces angoisses ; nous avons trouvé en notre conscience la force de supporter le plus pénible des martyres. Dieu qui nous a si cruellement éprouvés nous donnera la volonté d’accomplir jusqu’au bout notre devoir, de relever notre nom de la tache qu’on lui a odieusement jetée, et nous accordera la réparation éclatante sans laquelle ni nous, ni nos enfants, nous ne pouvons nous résigner à vivre. J’ai la conviction qu’avec une volonté de fer, une énergie indomptable et une persévérance à toute épreuve, on peut surmonter toutes les difficultés, on peut sonder tous les mystères. Cette volonté, je l’ai et je l’aurai jusqu’au jour du triomphe, c’est ton amour qui me la donne et pour m’empêcher de faiblir, j’ai toujours devant les yeux ta figure aimée, celle de nos petits. Tous trois, je veux vous rendre heureux et vous faire un avenir calme, à l’abri des souffrances. Mais comme tout cela est long, n’est-ce pas, mon pauvre ami, pour toi surtout qui est seul, isolé, qui n’as même pas auprès de toi pour te consoler un peu une personne aimante à laquelle tu puisses te confier et qui, par son affection, soulagerait un peu ton cœur. Quand on entrevoit un terme à ses souffrances, ces souffrances si cruelles qu’elles soient, disparaissent et on se réjouit du bonheur prochain. Malheureusement, c’est encore une satisfaction que je ne puis te donner. La vérité peut éclater aujourd’hui comme elle peut éclater demain ou après. Personne ne le sait, Dieu fasse que ce soit le plus vite possible. Je ne puis te dire qu’une chose, mon bon chéri, c’est que la lumière se fera et que nous l’aurons pleine et entière.

Les petits se portent parfaitement bien ; ils grandissent rapidement ; leur figure, leur corps respirent la santé et la joie. Il faut leur conserver ce bonheur et arriver à ce qu’ils ne se doutent pas de ce que nous aurons souffert

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Sois courageux, mon chéri, comme tu l’as été jusqu’ici ; notre tour viendra bientôt et le bonheur dont nous jouissions tant nous reviendra avec la satisfaction d’une éclatante réhabilitation.

Je t’embrasse de toutes mes forces.

Lucie.
25 septembre 1895.

J’ai reçu ta bonne lettre, mon cher frère, et ce m’est une grande consolation et un grand réconfort de te savoir si fort et si courageux. Ce n’est pas, espère, que je te dis ; c’est, aie foi, aie confiance. Dieu ne permettra pas qu’un innocent paie pour des coupables.

Il n’est pas de jour que je ne sois avec toi de pensée et de cœur.

Suzanne t’envoie ses plus affectueuses amitiés.

Je t’embrasse bien affectueusement.

Mathieu.
le 27 septembre 1895.
Îles du Salut,
Ma chère Lucie,

Depuis plus d’un an je lutte avec ma conscience contre la fatalité la plus inexplicable qui puisse s’acharner après un homme.

Parfois, je suis tellement harassé, tellement dégoûté que je suis comme le soldat qui, épuisé par de longues fatigues, s’étend au revers d’un fossé, préférant en finir là avec la vie.

L’âme me réveille, le devoir m’oblige à me ressaisir ; tout mon être se raidit alors dans un suprême effort, car je veux me voir encore entre mes enfants et toi, le jour où l’honneur nous sera rendu.

Mais c’est une véritable agonie qui se renouvelle chaque jour ; c’est un supplice aussi horrible qu’immérité.

Si je te dis tout cela, si je t’ai parfois laissé entrevoir combien ma vie était horrible, combien cette situation d’infamie, dont les effets sont de chaque jour, broie mon être, révolte mon cœur, ce n’est pas pour me plaindre, mais pour te dire encore que si j’ai vécu, si j’arrive à vivre, c’est que je veux mon honneur, le tien, celui de nos enfants.

Que ton âme, ton énergie soient donc à hauteur de circonstances aussi tragiques, car il faut que cela finisse. C’est pourquoi je t’ai dit dans ma lettre du 7 septembre que si, quand tu recevras ces lettres, la situation n’était pas nettement éclaircie, il t’appartenait, à toi personnellement, de faire des démarches auprès des pouvoirs publics, pour qu’on fasse enfin la lumière sur cette tragique histoire.

Tu as le droit de te présenter partout la tête haute, car ce que tu viens réclamer, ce ne sont ni grâce, ni faveurs, ni même convictions morales, si légitimes qu’elles puissent être, mais la recherche, la découverte des misérables qui ont commis le crime infâme et lâche. Le Gouvernement a tous les moyens pour cela.

Des lettres ne servent à rien, ma chère Lucie. C’est par toi-même qu’il faut agir. Ce que tu as à dire prendra, en passant par ta bouche, une force, une puissance, que le papier et l’écriture ne donnent point.

Donc, ma chère Lucie, forte de ta conscience, de tes qualités d’épouse et de mère, fais des démarches sans te lasser, jusqu’à ce que justice nous soit rendue.

Et cette justice que tu dois demander énergiquement, résolument, avec toute ton âme, c’est qu’on fasse la lumière entière, complète, sur cette machination dont nous sommes les malheureuses et épouvantables victimes. D’ailleurs, tu sais ce que tu as à dire, et il faut le dire carrément, fièrement.

Vois-tu, ma chère Lucie, c’était mon opinion du premier jour. J’aurais sans bruit aucun, sans faire intervenir personne, sinon mon introducteur, pris un enfant par chaque main, et j’aurais été demander justice partout, sans relâche, jusqu’à ce que les coupables eussent été démasqués. Le moyen est héroïque, mais il est le meilleur, car il part du cœur et s’adresse aux cœurs, au sentiment de justice inné en chacun de nous quand il n’est pas guidé par ses passions. Il procède de la force que vous donne l’innocence, du devoir à remplir et ne connaît pas d’obstacles. Il est digne enfin d’une femme qui ne demande que la justice pour son mari, pour ses enfants.

Il ne doit pas être dit que dans notre siècle un misérable aura impunément brisé la vie de deux familles.

Courage donc, ma chère Lucie, et agis résolument.

Baisers à tous. Je l’embrasse de toutes mes forces ainsi que nos chers et adorés enfants.

Ton dévoué
Alfred.

Depuis ton envoi du mois de juin, je n’ai plus reçu ni livres ni revues. Je pensais que tu continuerais à m’envoyer chaque mois, directement, des livres et des revues. Pense à mon tête-à-tête perpétuel avec moi-même, plus silencieux qu’un trappiste, dans l’isolement le plus profond, en proie à mes tristes pensées, sur un rocher perdu, ne me soutenant que par la force du devoir.

15 octobre 1895,
Mon cher mari,

Cette date me rappelle de si pénibles souvenirs que je ne puis me passer de venir un petit moment auprès de toi. Je me sens mieux, et il me semble que je te fais du bien à toi aussi. Je ne veux plus te reparler de toutes ces horribles journées que nous avons supportées, chacun souffrant de son côté ; il vaut mieux ne plus y penser, la plaie est toujours ouverte et il est inutile de la rendre plus cuisante encore ; mais je veux te dire que nous sommes pleins de confiance et d’espoir, que notre volonté d’arriver nous fera triompher de tous les obstacles et que nous aurons enfin raison des misérables qui ont commis ce crime infâme. Je t’en supplie, mon mari chéri, appuie-toi sur l’immense affection que nous avons pour toi, sur l’adoration de tes enfants, sur mon amour et rassemble toutes tes forces, tout ton courage, afin d’attendre le moment où nous pourrons t’annoncer que ton innocence est reconnue. Le jour où tu reviendras parmi nous, choyé et adoré, le jour enfin où tu auras ta réhabilitation, sera si beau que bien des souffrances seront oubliées. Pense alors à notre bonheur, à la joie que tu éprouveras auprès de tes enfants chéris, entouré d’une famille aimante dont l’unique désir sera de te faire une vie douce en raison des chagrins que tu as supportés pour elle. Que cette perspective si pleine de douceurs te donne des forces comme elle nous en donne pour te débattre dans le malheur.

Depuis un an les enfants ont bien changé. Notre petite Jeanne que tu avais quittée presque en nourrice a déjà la tournure d’une petite femme ; elle s’est transformée d’une façon extraordinaire ; elle est bavarde comme une petite pie, même drôle ; elle nous raconte des histoires ; on se demande comment une petite tête peut déjà forger tout cela. Pierrot est toujours le même, plus grand, plus raisonnable, mais son caractère était déjà bien tracé, sa volonté se dessinait déjà ; il est aimable, il aime à faire des frais, à ce qu’on s’occupe de lui, mais est aussi un peu exigeant. Je cherche le trait dominant de son caractère, je crois bien que c’est la gourmandise ; il est très franc et très honnête, mais dès qu’on lui montre un bonbon, ses yeux brillent, sa figure s’anime et il se fait doux comme un petit agneau pour l’avoir.

Si tu pouvais l’entendre parler de toi, tu en serais bien heureux. Il ne se passe pas de jour où ce chéri ne t’associe à ses jeux ; il se rappelle comme tu t’amusais avec lui, me questionne sur toi, me demande constamment quand tu reviendras, pourquoi tu es parti, etc… Tout ce qu’il fait de bien, c’est comme son papa, il veut être grand comme toi, raisonnable comme toi, travailleur comme toi… en attendant c’est un grand paresseux, il ne sait même pas ses lettres et ne désire pas les apprendre. Qu’importe, n’est-ce pas ? à quatre ans, il n’y a pas de temps perdu.

27 octobre 1895.
Mon cher frère,

Je ne puis que me répéter et me répéter toujours ; j’ai une confiance absolue, inébranlable dans l’avenir. Nous découvrirons la vérité, ton honneur te sera rendu, ce n’est qu’une affaire de temps.

Continue donc à être fort et courageux comme tu l’as été jusqu’ici. Toutes nos pensées sont pour toi, tout notre vouloir est concentré vers un seul but : la découverte des coupables.

Suzanne se joint à moi pour t’envoyer nos plus affectueux baisers.

Ton frère dévoué,
Mathieu.
Îles du Salut,
26 février 1896.
Ma chère Lucie,

J’ai reçu le 12 de ce mois tes chères lettres de décembre, ainsi que toutes celles de la famille. Inutile de te dépeindre la bonne émotion qu’elles me causent ; j’ai pu pleurer, et c’est, tout dire. Comme tu le ressens toi-même, malgré soi le cerveau ne cesse de travailler, la tête et le cœur de souffrir, et ces tortures ne cesseront que lorsque la lumière sera faite, lorsque cet horrible drame sera éclairci.

Je t’ai trop parlé de moi et de mes souffrances, pardonne-moi cette faiblesse.

Quelles que soient mes souffrances, ah ! si terrible que soit notre martyre, il y a un but qu’il faut atteindre, que vous atteindrez, j’en suis sûr ; la lumière pleine et entière, telle qu’il la faut pour tous, pour notre nom, pour nos chers enfants. Je souhaite ardemment, pour toi comme pour moi, d’apprendre bientôt que ce but est enfin atteint.

Je n’ai pas non plus de conseils à te donner ; je ne puis qu’approuver entièrement ce que vous faites pour arriver à l’éclatante démonstration de mon innocence. C’est là le but et il ne faut voir que lui.

J’ai reçu les quelques mots de Mathieu, dis-lui que je suis toujours de cœur et d’âme avec lui.

Le 22 février, c’était l’anniversaire de la naissance de notre chère petite Jeanne… combien j’ai pensé à elle. Je ne veux pas insister, car mon cœur éclaterait et j’ai besoin de toutes mes forces.

Écris-moi longuement, parle-moi beaucoup de toi et de nos chers enfants. Je te lis et relis chaque jour, il me semble entendre ainsi ta voix aimée, et cela m’aide à vivre.

Je ne t’écris pas davantage, car je ne pourrais que te parler de l’horrible longueur des heures, de la tristesse des choses, et gémir est bien inutile

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Îles du Salut,
le 5 avril 1896.
Ma chère Lucie,

Je viens de recevoir à l’instant tes chères lettres de février, ainsi que toutes celles de la famille. À ton tour, ma femme chérie, tu as subi les atroces angoisses de l’attente des nouvelles !… J’ai connu ces angoisses, j’en ai connu bien d’autres, j’ai vu bien des choses décevantes pour la conscience humaine… Eh bien, je viens te dire encore, qu’importe ! Tes enfants sont là, vivants. Nous leur avons donné la vie, il faut leur faire rendre l’honneur. Il faut marcher au but, les yeux uniquement fixés sur lui, avec une volonté indomptable, avec le courage que donne le sentiment d’une nécessité absolue.

Je te disais dans une de mes lettres, que chaque journée ramenait avec elle les angoisses de l’agonie. C’est bien Vrai. Quand arrive le soir, après une lutte de tous les instants contre les bouillonnements de mon cerveau, contre la déroute de ma raison, contre les révoltes de mon cœur, j’ai une dépression cérébrale et nerveuse terrible et je voudrais fermer les yeux pour ne plus penser, pour ne plus voir, pour ne plus souffrir ainsi. Il faut alors que je fasse un violent effort de volonté pour chasser les idées qui me tirent bas, pour ramener ta pensée, celle de nos enfants adorés et pour me redire encore : si atroce que soit ton martyre, il faut que tu puisses mourir tranquille, sachant que tu laisses à tes enfants un nom fier et honoré. Si je te rappelle cela, c’est simplement pour te dire encore quelle volonté je dépense dans une seule journée, parce qu’il s’agit de l’honneur de notre nom, de celui de nos enfants, que cette même volonté devrait nous animer tous

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20 avril 1896.

Courage, mon pauvre et cher Alfred, nos efforts aboutiront, nous réussirons, sois-en bien convaincu. Si tu souffres, nous souffrons aussi, mais il nous faut être au-dessus des souffrances et des peines. Elles ne comptent pas et doivent disparaître devant le but à atteindre.

Courage donc, mon cher frère, fort de ton innocence, continue à dominer tes souffrances morales et attends patiemment et avec foi, que nos efforts aient abouti.

Je t’embrasse de tout mon cœur.

Ton frère qui t’aime bien.

Mathieu.
Îles du Salut,
le 26 avril 1896.
Ma chère Lucie,

Dans les longues et atroces journées dont s’est composé tout ce mois, j’ai lu et relu bien souvent tes chères lettres de février. Mon cœur a saigné des angoisses que tu as subies durant ce long mois, dont chaque mot dans tes lettres portait la trace. On sentait que tu contenais les frémissements de ton être, que tu te retenais pour ne pas laisser déborder ta douleur, — et dans un effort de ton cœur aimant et dévoué, tu trouvais encore la force de me crier : Oh ! je suis forte !

Oui, sois forte, car il le faut.

Une de ces nuits, je rêvais à toi, à nos enfants, à notre supplice, à côté duquel la mort serait douce ; j’en ai hurlé de douleur dans mon sommeil.

Ma souffrance est parfois si forte que je voudrais m’arracher la peau, pour oublier dans une douleur physique cette douleur morale trop violente. Je me lève le matin, avec l’effroi des longues heures du jour en tête-à-tête avec mon cerveau, depuis si longtemps ; je me couche le soir, avec l’épouvante des heures sans sommeil.

Tu me demandes de te parler longuement de moi, de ma santé. Tu dois comprendre qu’après les tortures subies, supportant aujourd’hui une vie atroce, qui ne me laisse un moment de repos ni de jour ni de nuit, mes forces ne sauraient être brillantes. Le corps est brisé, les nerfs sont malades, le cerveau est broyé. Dis-toi simplement que je ne tiens debout — dans l’acception absolue du mot —, que parce que je le veux, pour voir, entre toi et nos enfants, le jour où l’honneur nous sera rendu.

Tu te demandes parfois, dans tes heures de calme, pourquoi nous sommes ainsi éprouvés… je me le demande à tout moment, et je ne trouve pas de réponse.

Nous nous trompons mutuellement, chère Lucie, en nous recommandant tour à tour le calme et la patience. Notre affection essaie en vain de nous cacher, l’un à l’autre, les sentiments qui agitent nos cœurs. À sentir ce que j’éprouve quand je t’écris, le cœur vibrant de douleur et de fièvre, je sais trop bien ce que tu éprouves quand tu m’écris.

Non, disons-nous simplement que si nous vivons les cœurs blessés et pantelants, les âmes frémissantes de douleur, c’est qu’il y a un but suprême qu’il faut atteindre, coûte que coûte ; tout l’honneur de notre nom, celui de nos enfants, et le plus tôt possible, car ce n’est pas vivre, pour des gens de cœur, que de vivre dans une situation pareille dont chaque moment est une torture.

Bien souvent aussi, j’ai voulu te parler longuement de nos enfants… mais je ne le puis. Chaque fois une colère sourde et âpre envahit mon cœur à la pensée de ces chers petits êtres frappés dans leur père, innocent d’un crime aussi abominable… Ma gorge se serre, les sanglots m’étouffent, mes mains se tordent de douleur de ne rien pouvoir faire pour eux, pour toi… que de lutter pour vivre, depuis si longtemps, dans une situation pareille.

Je ne puis donc, chère Lucie, que te redire : courage et volonté, activité aussi, car les forces humaines ont des limites !

D’ailleurs, je t’ai écrit de très longues lettres par le précédent courrier, j’ai écrit aussi à tes chers parents, à mes frères et sœurs. J’espère qu’elles auront encore enhardi vos courages, animé vos âmes du feu qui consume la mienne, qui me donne encore la force de tenir debout.

Tu me dis aussi que tu as de bonnes raisons de croire que cette atroce situation ne sera plus de longue durée. Ah ! je souhaite de toute mon âme que cette fois ton espoir ne soit pas trompé, que tu puisses bientôt m’annoncer quelque chose de certain, de positif, car c’est vraiment trop souffrir !

Que puis-je ajouter, ma chère Lucie ? Les heures pour moi se ressemblent dans leur atrocité, ne vivant que par ta pensée, celle des enfants, dans l’attente d’un dénouement, d’une situation qui n’a déjà que trop duré.

Je t’embrasse de tout cœur, comme je t’aime, ainsi que nos chers enfants, en attendant que j’aie le bonheur de recevoir tes chères lettres, toujours si impatiemment attendues.

Ton dévoué,
Alfred.
Îles du Salut,
26 juin 1896.
Ma chère Lucie,

J’ai vu par tes lettres d’avril, ton chagrin, le vôtre, de n’avoir reçu que quelques lignes par le courrier du mois précédent.

Les sentiments qui nous agitent, la plaie profonde et saignante de nos cœurs, nous sont choses communes à tous. Corps, santé, souffrances physiques, tout disparaît devant un tel flot de douleurs morales. Mais s’appesantir toujours sur elles, n’amoindrira pas nos peines. C’est le but qu’il faut voir, qu’il faut poursuivre énergiquement, activement, et jusqu’à ce qu’il soit atteint : tout l’honneur de notre nom, celui de nos enfants. Je t’avais d’ailleurs écrit comme d’habitude par les deux courriers ; souvent même je t’écris trois lettres comme la dernière fois.

Tes dernières lettres, si affectueuses, si touchantes dans leur poignante douleur, m’ont profondément ému. Tu fais encore un chaleureux et puissant appel à mes devoirs d’époux et de père ; tu sais, ma bonne Lucie, que c’est dans le sentiment de ces devoirs que j’ai puisé la force de tout subir, que je trouve encore aujourd’hui celle de tout supporter.

Tu me dis aussi d’accepter la certitude que la lumière la plus complète serait faite sur ce lugubre drame. Non seulement, j’en accepte la certitude, mais ma confiance, comme ma foi ont toujours été absolues ; je connais trop bien les sentiments d’honneur qui animent tous les membres de nos deux familles pour avoir jamais pu en douter.

Mais te dire que j’attends patiemment, ce serait mentir à mon cœur. Quand on supporte des souffrances pareilles aux nôtres, pires que la mort, les énergies, les volontés surtout doivent s’élever à hauteur de circonstances aussi tragiques. Si chaque heure écoulée dans ces conditions est pour nous tous une blessure, chacune de ces trop longues heures doit être employée à les faire cesser. Je ne puis donc que te dire et te redire toujours, que ton courage, le vôtre à tous, doit au contraire grandir encore chaque jour.

Que puis-je te dire encore, chère Lucie ? Tu dois comprendre que je ne vis absolument que dans ta pensée, dans celle de nos chers enfants.

Donc, chère Lucie, nul autre souci, nulle autre préoccupation que celle que commande impérieusement, inflexiblement, l’honneur du nom.

Je souhaite de toute mon âme, pour tous deux, pour tous, d’apprendre bientôt que cet abominable supplice a un terme.

Je t’embrasse comme je t’aime, de toute la puissance de mon affection, ainsi que nos chers et adorés enfants, en attendant tes bonnes lettres.

Ton dévoué,
Alfred.
2 juillet 1896.
Mon cher Alfred,

Je t’ai écrit souvent et longuement le mois dernier, je t’ai dit de toutes mes forces quel était mon espoir et combien ma conviction d’arriver était grande. Je ne pourrai donc que me répéter et venir t’assurer plus nettement encore de la certitude que nous avons de te réhabiliter pleinement en apportant la lumière complète. Je veux que tout le monde connaisse l’infamie dont tu as été la victime, que tout le monde sache quel martyre tu as supporté, pour sauver ton nom de cette souillure infâme, pour nous soutenir par ton exemple, nous seconder par ta volonté. Cette fois encore je te dirai, mon pauvre et cher mari, que j’espère de toutes mes forces pour toi et pour nous tous (mais pour toi surtout qui souffres mille morts), pouvoir bientôt t’annoncer la nouvelle si ardemment désirée de ton innocence reconnue. Mes paroles sont toujours identiques, il doit te sembler que la chose n’avance pas, que comme au premier jour, nous sommes dans la nuit complète, dans les ténèbres profondes. Hélas, cela me torture de t’écrire d’une façon aussi vide, aussi insignifiante, malheureusement, je ne puis pas te tenir au courant de nos recherches. Nous avons travaillé sans relâche et je t’affirme que nous avons toute raison de te donner la plus grande confiance dans un avenir très prochain. Ceci en toute sincérité, tel que je le pense ; je ne voudrais pas te faire luire l’espérance d’un bonheur que je croirais irréalisable. Je n’aurais pas cette cruauté.

Ce que je ne te dirai jamais assez, car je n’ai pas d’expression pour te rendre la force de mon sentiment, c’est l’affection que j’ai pour toi. Ma pensée ne cesse d’évoquer ton image, à toute heure, à tout instant je te suis du regard, dans cette île déserte où tu souffres le martyre ; je passe par les mêmes angoisses, je puis dire que je vis en toi, avec toi, car rien ne m’importe que ta santé, ta vie et la réalisation de ton bonheur. Le jour où je te verrai enfin heureux, j’éprouverai la joie la plus intense, le sentiment le plus violent qu’un cœur puisse ressentir

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18 juillet 1896.
Mon bien cher Alfred,

C’est toujours auprès de toi que je reviens, c’est toujours vers toi que je suis attirée et quand je souffre trop, c’est ta pensée, celle des souvenirs passés, l’espérance d’un bonheur prochain qui me raniment et m’aident à supporter l’atroce situation présente. Combien de fois suis-je accoudée à ma table de travail, les yeux perdus dans le vague et l’âme là-bas tout près, tout près de toi, te causant doucement, cherchant à atténuer tes souffrances, à ramener un peu de chaleur dans ton pauvre cœur si horriblement triste. Ce sont là mes meilleurs moments quand je m’oublie un peu et que mon être est, par la pensée, si rapproché de toi, qu’à cet instant je perds la notion de la réalité. Encore cette fois, je ne puis t’annoncer la nouvelle nette et formelle de ton innocence reconnue, et cependant j’ai la certitude que cela ne va plus tarder, cela ne peut plus être long. Cette lenteur désespérante m’exaspère à un point que je ne saurais te dire. J’ai la pleine certitude de réussir, mais je suis péniblement angoissée par l’inquiétude que me cause ta santé et le tourment que chaque retard apporté dans la réalisation de ta réhabilitation est pour toi une cruelle déception, une nouvelle source de souffrances et une douloureuse atteinte tant pour le physique que pour le moral. Néanmoins, je te sais courageux (tu m’en as assez donné de preuves), je sais combien ta volonté est forte, la vigueur et l’énergie que tu opposes à l’affaiblissement des nerfs, et je suis persuadée que tu résisteras et que j’aurai encore la joie de t’entourer de mon affection, de ma tendresse et d’arriver avec l’aide des enfants à te faire revivre dans une atmosphère de tranquillité, de calme et de bonheur

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À partir de fin juillet, Mme Dreyfus ne reçut plus les lettres de son mari que copiées par un employé du service pénitentiaire.

Îles du Salut,
le 24 août 1896.
Chère Lucie,

J’ai répondu au début du mois quelques lignes seulement à tes chères lettres de mai et de juin. L’impression qu’elles me causaient après une si longue attente était trop vive pour que je puisse t’écrire longuement, je les lis et relis chaque jour, il me semble vivre ainsi quelques instants près de toi, sentir ton cœur battre près du mien. Et quand je considère ce morceau de papier banal sur lequel je t’écris, je voudrais pouvoir y mettre tout mon cœur, tout ce qu’il contient pour toi, pour nos enfants, pour tous, l’imprégnant ainsi de toute l’ardeur de mon âme, de tout mon courage, de toute ma volonté.

Crois donc, chère Lucie, que je n’ai jamais un moment de découragement quant au résultat à atteindre. Mais aussi quelle impatience me dévore de voir arriver le terme de ces atroces tortures !

Il est des douleurs tellement intenses pour des gens de cœur, que la plume est impuissante à les rendre. Et cette douleur, la même pour nous tous, je la renferme nuit et jour, sans qu’une plainte s’exhale de mes lèvres ; j’accepte tout, comprimant mon cœur, tout mon être, ne voyant que le but. Je t’ai écrit au commencement de juillet une lettre qui a encore dû t’émotionner, ma pauvre Lucie ; j’étais alors en proie aux fièvres ; je ne recevais pas ton courrier ; tout à la fois ! Et alors la bête humaine s’est réveillée pour te jeter ses cris de détresse et de douleur, comme si tu ne souffrais pas déjà assez ; j’ai cependant réagi, tout surmonté, dominé l’être physique comme l’être moral. J’ai su d’ailleurs depuis, que ton courrier était arrivé sans retard à Cayenne ; par suite d’une erreur de destination, je ne l’ai reçu qu’avec celui de juin.

Je ne puis donc que me répéter, chère Lucie, pour toi comme pour tous, les yeux invariablement, ardemment fixés sur le but, sans une minute de lassitude jusqu’à ce qu’il soit atteint ! Toute la vérité pour la France entière, tout l’honneur de notre nom, le patrimoine de nos enfants.

Embrasse S. et ses enfants pour moi. Dis bien à Mathieu que si je ne lui écris pas plus souvent, c’est que je le connais trop bien, c’est que sa volonté restera toujours aussi inflexible, jusqu’au jour de l’éclatante lumière. Merci des bonnes nouvelles que tu me donnes des chers petits ; remercie tes parents, tous les nôtres, de leurs bonnes lettres. Quant à toi, ma chère Lucie, forte de ta conscience, sois invinciblement énergique et vaillante ; que ma profonde affection, nos enfants, ton devoir, te soutiennent et t’animent.

Je t’embrasse comme je t’aime, de toutes mes forces, ainsi que nos chers enfants, en attendant tes bonnes lettres de juillet.

Ton dévoué,
Alfred.
Îles du Salut,
le 3 septembre 1896.
Chère Lucie,

Quel cri de souffrance s’échappe de toutes tes lettres et vient faire écho aux miennes ! Oui, chère Lucie, jamais êtres humains n’ont souffert comme toi, comme moi, comme nous tous enfin ; la sueur m’en perle au front, je ne vivais que par une tension inouïe des nerfs, de la volonté, comprimant tout l’être par un effort suprême, mais les émotions brisent, font vibrer toutes les fibres de l’être ; mes mains se tordent de douleur pour toi, pour nos enfants, pour tous ; un immense cri voudrait s’échapper de ma gorge et je l’étouffe. Ah ! que ne suis-je seul au monde, quel bonheur j’aurais à descendre dans la tombe pour ne plus penser, pour ne plus voir, pour ne plus souffrir. Mais le moment de faiblesse, de détraquement de tout l’être, de douleur enfin est passé et dans cette nuit sombre je viens te dire, chère Lucie, qu’au-dessus de toutes les morts, — car quelle agonie ne connais-je pas, aussi bien celle de l’âme que celle du corps, que celle du cerveau —, il y a l’honneur, que cet honneur qui est notre bien propre, il nous le faut… Seulement, les forces humaines ont des limites pour nous tous.

Aussi, au reçu de cette lettre, si la situation n’est pas enfin éclaircie, agis comme je te le disais déjà l’année dernière ; va toi-même, prends s’il le faut un enfant par chaque main, ces deux têtes chéries et innocentes, et fais des démarches auprès de ceux qui dirigent les affaires de notre pays. Parle simplement, avec ton cœur, et je suis sûr que tu trouveras des cœurs généreux qui comprendront ce qu’a d’épouvantable ce martyre d’une épouse, d’une mère, et qui mettront tout en œuvre pour t’aider dans cette tâche noble et sainte, la découverte de la vérité, de l’auteur de ce crime infâme. Oh ! chère Lucie, écoute-moi bien et suis mes conseils ; dis-toi bien qu’il ne faut voir qu’une chose, le but, et chercher à l’atteindre. Car, oh cela, je le voudrais de toute mon âme, voir avant de succomber l’honneur rendu au nom que portent nos chers adorés, te revoir, toi, nos enfants, heureux, jouissant d’un bonheur que tu mérites tant, ma pauvre et chère Lucie ! Et comme ce papier me paraît froid de ne pouvoir y mettre tout mon cœur, tout ce qu’il contient pour toi, pour nos enfants… Je voudrais écrire avec mon sang, peut-être m’exprimerais-je mieux…

Il faut cependant que je termine bien à regret cette lettre où je me sens si impuissant à mettre toute l’affection que j’ai pour toi, pour nos enfants, pour tous, ce que je souffre de nos atroces tortures, à te faire sentir enfin les sentiments qui sont dans mon âme ; l’horreur de cette situation, de cette vie, horreur qui dépasse tout ce que l’on peut imaginer, tout ce que le cerveau humain peut rêver de plus dramatique, et d’autre part, mon devoir qui me commande impérieusement pour toi et pour nos enfants, d’aller tant que je pourrai. Un mois maintenant avant de te lire, seule parole humaine qui me parvienne

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Îles du Salut,
4 septembre 1896.
Chère et bonne Lucie,

Si je suis fatigué, épuisé, te dire le contraire, tu ne me croirais pas, car souffrir ainsi sans répit, à toutes les heures du jour et de la nuit, sentir souffrir ceux que l’on aime, se voir frappé dans ses enfants, ces chers petits êtres pour lesquels je donnerais, nous donnerions toutes les gouttes de notre sang, tout cela est parfois trop atroce et la douleur trop grande ; mais je ne suis, chère Lucie, ni découragé, ni abattu, crois-le bien. Plus les nerfs sont tendus à l’excès par tous les supplices, plus la volonté doit devenir vigoureuse dans son dessein d’y mettre un terme. Et le seul terme à nos tortures à tous, c’est la découverte de la vérité. Si je vis contre mon corps, contre mon cœur, contre mon cerveau, luttant contre tout cela avec une énergie farouche, c’est que je veux pouvoir mourir tranquille, sachant que je laisse à mes enfants un nom pur et honoré, te sachant heureuse. Ce qu’il faut te dire, nous dire à tous, c’est qu’il n’y a qu’un terme à notre situation : la lumière, et alors partant de ce terme qui domine tout, il faut étouffer tout ce qui gronde dans nos cœurs, ne voir que lui et chercher à l’atteindre le plus tôt possible, car les heures deviennent de plomb

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Îles du Salut,
Septembre 1896.
Chère et bonne Lucie,

Je t’écris au reçu du courrier de juillet. La détente nerveuse a été trop forte, trop violente. J’ai un besoin irrésistible de venir causer avec toi, après ce long silence angoissé de tout un mois.

Oui, parfois la plume me tombe des mains, et je me demande à quoi bon écrire tant ! Je suis hébété par tant de souffrances, ma pauvre et chère Lucie.

Oui, souvent aussi je me demande ce que j’ai fait pour que toi que j’aime tant, mes pauvres enfants, nous tous enfin, soyons appelés à souffrir ainsi et j’ai certes des moments de désespérance farouche, de colère aussi, car je ne suis pas un saint. Mais alors, j’ai toujours évoqué, j’évoque toujours ta pensée, celle des pauvres petits, et ce que j’ai voulu t’inspirer, vous inspirer à tous, depuis le début de ce lugubre drame, c’est qu’au-dessus de tout cela, il y a quelque chose de plus haut, de plus élevé. Ma lettre est comme un hurlement de douleur, car nous sommes comme de grands blessés dont les âmes sont tellement frappées par la douleur, dont les corps sont tellement exaspérés par une si longue souffrance, que la moindre chose suffit à faire déborder la coupe trop pleine, trop contenue.

Mais, chère Lucie, parler toujours de sa douleur ne lui est pas un remède et ne fait que l’exaspérer. Il faut voir les choses telles qu’elles sont, et nous sommes tous horriblement malheureux.

Certes, le but domine tout, souffrances et vie, je te l’ai dit bien souvent, car il s’agit de l’honneur d’un nom, de la vie de nos enfants. Ce but doit être poursuivi sans faiblesse, jusqu’à ce qu’il soit atteint. Mais l’esprit humain est ainsi fait qu’il vit des impressions de chaque jour, et chaque journée se compose de trop de minutes épouvantables, dans l’attente depuis si longtemps d’un meilleur lendemain.

Ce n’est ni avec des colères, ni avec des lamentations que vous hâterez le moment où la vérité sera découverte. Rassemble tout ton courage et il doit être grand ; forte de ta conscience, du devoir à remplir, ne vois que le but, ne consulte que ton cœur d’épouse et de mère, horriblement mutilé, broyé depuis de si longs mois.

Oh ! chère Lucie, écoute-moi bien, car moi j’ai tant souffert, j’ai supporté tant de choses, que la vie m’est profondément indifférente et je te parle comme de la tombe, du silence éternel qui vous place au-dessus de tout… Je te parle en père, au nom du devoir que tu as à remplir vis-à vis de nos enfants. Va trouver M. le Président de la République, les Ministres, ceux mêmes qui m’ont fait condamner, car si les passions, l’emportement, égarent parfois les esprits les plus honnêtes, les plus droits, les cœurs restent toujours généreux et sont prêts à oublier ce même emportement devant cette douleur effroyable d’une épouse, d’une mère qui ne veut qu’une chose, la seule que nous ayons à demander, la découverte de la vérité, l’honneur de nos chers petits.

Parle simplement, oublie toutes les petites misères, quelle importance ont-elles devant le but à atteindre ? Et je suis sûr que tu trouveras, que vous trouverez tous un concours ardent, généreux, pour sortir le plus tôt possible d’une situation tellement atroce, supportée depuis si longtemps, que je me demande encore comment nos cerveaux à tous ont pu y résister.

Je le parle de tout mon calme, dans ce grand silence douloureux il est vrai, mais qui vous élève au-dessus de tout… Agis comme je te le demande… Ne vois qu’une chose, ma chère et bonne Lucie, le but qu’il faut atteindre, la vérité, en faisant appel à tous les dévouements. Oh ! car cela je le voudrais avec toutes les fibres de mon être, voir encore le jour où l’honneur nous sera rendu !

Donc, courage, chère Lucie, je te le demande avec tout mon cœur, avec toute mon âme.

Je t’embrasse comme je t’aime, de toute la puissance de mon affection ainsi que nos chers et adorés enfants.

Ton dévoué,
Alfred.
Îles du Salut,
le 5 octobre 1896.
Chère et bonne Lucie,

Je viens de recevoir à l’instant tes chères lettres du mois d’août, ainsi que toutes celles de la famille, et c’est sous l’impression profonde, non seulement de toutes les souffrances que nous endurons tous, mais de la douleur que je t’ai causée par ma lettre du 6 juillet, que je t’écris.

Ah ! chère Lucie, comme l’être humain est faible, comme il est parfois lâche et égoïste. Ainsi que je te l’ai dit, je crois, j’étais à ce moment en proie aux fièvres qui me brûlaient corps et cerveau, moi dont l’esprit est déjà frappé, dont les tortures sont déjà si grandes. Et alors, dans cette détresse profonde de tout l’être, où l’on aurait besoin d’une amie, d’une figure sympathique, halluciné par la fièvre, par la douleur, ne recevant pas ton courrier, il a fallu que je te Jette mes cris de douleur que je ne pouvais exhaler ailleurs. Je me ressaisis d’ailleurs, je suis redevenu ce que j’étais, ce que je resterai jusqu’au dernier souffle

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10 octobre 1896.
Papa chéri,

Je voudrais que tu reviennes bientôt, il faut que tu le demandes au bon Dieu, moi je lui demande tous les jours.

Je t’embrasse beaucoup, beaucoup.

Ta petite Jeanne.
10 octobre 1896.
Chéri papa,

J’ai pleuré ce matin parce que tu ne reviens pas et que ça me fait trop de peine. Je veux te dire quelque chose qui te fera plaisir : je suis très sage et Maman m’a dit qu’elle était contente.

Je t’embrasse beaucoup.

Pierrot.
15 décembre 1896.
Mon cher Alfred,

J’espérais recevoir ce mois encore quelques lettres de toi, je me réjouissais de lire une longue et bonne causerie ; n’ayant rien eu, j’ai repris tes lettres du mois d’octobre, je les ai lues et relues. J’y ai retrouvé avec un bonheur inexprimable cette énergie si grande qui fait mon admiration, qui te soutient dans la lutte affreuse que tu as acceptée avec un si noble courage, qui te mènera à notre but suprême, c’est-à-dire à ta réhabilitation. Les sentiments que tu y exprimes sont d’accord avec les miens, nous avons chacun notre devoir si dur qu’il soit, nous devons l’accomplir ; le tien est de te soutenir physiquement, avec toute la volonté que tu possèdes, de maîtriser tes nerfs pour ne pas te laisser abattre, afin d’assister avec nous au triomphe éclatant de la vérité. Le mien est tout tracé ; il est simple dans la forme, il ne comporte qu’une chose qui est juste et qui nous est due ; la lumière pleine et entière ! Depuis deux ans, nous y travaillons, nous avons la certitude d’arriver à la produire, mais que d’obstacles n’avons-nous pas rencontrés, que de difficultés vaincues ! Chaque effort nous faisait faire un pas en avant et nous sommes aujourd’hui assurés de réussir. Si ton devoir dont tu t’acquittes si vaillamment est de résister par toute la puissance de ta volonté, le nôtre est de terminer l’accomplissement de notre tâche par une persévérance à toute épreuve. Rien ne nous rebutera ; nous y mettrons toute notre activité avec l’ardent désir d’abréger ton martyre.

Je te promets que nous arriverons à te faire rendre justice ; la France entière connaîtra le martyre affreux qu’a subi un homme innocent dont la conscience a toujours été pure et dont tous les actes ont été droits et loyaux. J’espère de tout mon cœur que ce moment est proche, et que bientôt pour nous va commencer une ère de bonheur dans laquelle tu retrouveras la joie que l’affection profonde, la tendresse des tiens, leur désir ardent d’effacer d’odieuses années arriveront bien à te donner.

Je t’embrasse, mon cher Alfred, de tout mon cœur, de toutes mes forces.

Lucie.
Îles du Salut,
24 décembre 1896.
Ma chère Lucie,

Je profite d’un moment où le cerveau est moins fatigué pour essayer de t’exposer lucidement ma pensée, mes convictions éparses dans mes différentes lettres. Le but, tu le connais, la lumière pleine et entière : ce but sera atteint.

Dis-toi donc que ma confiance, que ma foi sont complètes, car d’une part, j’ai l’absolue certitude que l’appel que j’ai fait encore dernièrement au ministre a été entendu, que de ce côté, tout sera mis en œuvre pour découvrir la vérité ; que d’autre part, je vois que vous tous vous luttez pour l’honneur du nom, c’est-à-dire pour notre vie à tous et que rien ne saurait vous en détourner.

J’ajoute qu’il ne s’agit d’apporter dans cette horrible affaire ni acrimonie, ni amertume contre les personnes. Il faut viser plus haut.

Si parfois j’ai exhalé des cris de douleur, c’est que les blessures du cœur sont souvent trop cuisantes, trop brûlantes, et cela fait trop mal. Mais si je me suis fait cette âme de patient que je n’ai pas, que je n’aurai jamais, c’est qu’au-dessus de nos souffrances, il y a le but, l’honneur de notre nom, la vie de nos enfants. Cette âme doit être la tienne quoi qu’il arrive, quoi qu’il advienne. Il faut que tu sois héroïquement, invinciblement, tout à la fois mère et française.

Je me répète donc, ma chère Lucie ; ma confiance, ma foi sont absolues aussi bien dans les efforts des uns que dans ceux des autres ; j’ai l’absolue certitude que la lumière sera faite et cela est l’essentiel mais dans un avenir que nous ne connaissons pas.

Or, hélas, les énergies du cœur, celles du cerveau, ont aussi des limites dans une situation aussi atroce que la mienne. Je sais aussi ce que tu souffres et c’est épouvantable.

C’est pourquoi souvent, dans des moments de détresse, car on n’agonise pas ainsi lentement, pas à pas, sans jeter des cris d’agonie, n’ayant qu’un souhait à formuler, voir entre nos enfants et toi le jour où l’honneur nous sera rendu, je t’ai demandé de faire des démarches auprès du Gouvernement qui possède des moyens d’investigation sûrs, décisifs, mais que lui seul est en droit d’employer. Quoi qu’il en soit, et je pense t’avoir exposé clairement ma pensée, ma conviction, je ne puis que te répéter de toute mon âme, confiance et foi ! et souhaiter pour toi comme pour moi, comme pour tous, que les efforts, soit des uns, soit des autres, aboutissent bientôt et viennent mettre un terme à cet effroyable martyre moral.

Je t’embrasse comme je t’aime, ainsi que nos chers enfants, du plus profond de mon cœur.

Ton dévoué,

Baisers à tous. Alfred.

Pendant deux mois, les lettres de Mme Dreyfus à son mari ne parvinrent à ce dernier que copiées par un employé du service pénitentiaire.

Îles du Salut,
le 6 janvier 1897.
Ma chère Lucie,

J’éprouve encore le besoin de venir causer avec toi, de laisser courir ma plume. L’équilibre instable que je ne maintiens qu’à grand’peine pendant tout un long mois de souffrances inouïes se rompt quand je reçois tes chères lettres, toujours si impatiemment attendues ; elles éveillent en moi un monde de sensations, d’impressions que j’avais comprimées pendant trente longs jours et je me demande en vain quel sens il faut donner à la vie pour que tant d’êtres humains puissent être appelés à souffrir ainsi, et puis j’ai encore tant souffert dans les derniers mois qui viennent de s’écouler que c’est auprès de toi que je viens réchauffer mon cœur glacé. Je sais aussi, ma chérie, comme toi, que je me répète toujours, depuis d’ailleurs le premier jour de ce lugubre drame, car ma pensée est une comme la tienne, comme la vôtre, comme la volonté qui doit nous soutenir, nous inspirer.

Et quand je viens ainsi bavarder avec toi quelques instants, oh ! bien fugitifs, eu égard à ce que ma pensée ne te quitte pas un instant, de jour ou de nuit, il me semble vivre ce court moment avec toi, sentir ton cœur gémir avec le mien et je voudrais alors te presser dans mes bras, te prendre les deux mains et te dire encore : « Oui, tout cela est atroce, mais jamais un moment de découragement ne doit entrer dans ton âme, pas plus qu’il n’entre dans la mienne. Comme je suis Français et père, il faut que tu sois Française et mère. Le nom que portent nos chers enfants doit être lavé de cette horrible souillure, il ne doit pas rester un seul Français qui puisse douter de notre honneur. »

C’est là le but, toujours le même.

Mais hélas ! si l’on peut être stoïque devant la mort, il est difficile de l’être devant la douleur de chaque jour, devant cette pensée lancinante de se demander quand finira enfin cet horrible cauchemar dans lequel nous vivons depuis si longtemps, si cela peut s’appeler vivre que de souffrir sans répit.

Je vis depuis si longtemps dans l’attente toujours déçue d’un meilleur lendemain, luttant non pas contre les défaillances de la chair — elles me laissent bien indifférent, peut-être précisément parce que je suis hanté par d’autres préoccupations —, mais contre celles du cerveau, contre celles du cœur. Et alors, dans ces moments de détresse horrible, de douleur presque insupportable, d’autant plus grande qu’elle est plus contenue, plus retenue, je voudrais te crier à travers l’espace : « Ah ! chère Lucie, cours chez ceux qui dirigent les affaires de notre pays, chez ceux qui ont mission de nous défendre, afin qu’ils t’apportent le concours, ardent, actif, de tous les moyens dont ils disposent pour faire enfin la lumière sur ce lugubre drame, pour découvrir la vérité, toute la vérité, la seule chose que nous ayons à demander. »

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1er février 1897.
Mon bien cher Alfred,

Ta lettre du 24 décembre que je viens de recevoir m’a profondément émue. Tu peux t’imaginer comme j’ai dévoré cette bonne lettre, je l’ai lue et relue et je n’ai pas honte de te l’avouer, je l’ai à plusieurs reprises baignée de mes larmes. Qui n’aurait pas de faiblesse dans une situation si triste, si épouvantable que la nôtre ? Je suis restée longtemps en proie à une émotion intense, justifiée par les angoisses affreuses de l’attente de nouvelles. Quand on n’a pas passé par ces phases terribles, on ne se rend pas compte des douleurs cuisantes que produit l’anxiété. C’est-à-dire de se sentir impuissante à faire quoi que ce soit pour un être adoré, qui est toute votre vie, tout votre bonheur, de le savoir torturé par le malheur le plus immérité, dans une situation où il aurait tant besoin d’avoir autour de lui une figure amie, et d’être là à se ronger dans l’inquiétude, incapable de faire quoi que ce soit pour lui arracher une partie de sa souffrance. Ce sont ces pensées venant s’ajouter à notre grand chagrin qui me font jeter parfois des cris de douleur et de révolte.

Tu vois, mon chéri, que je suis loin de partager ton admirable caractère. Tu es mille fois plus à plaindre que moi et tu supportes ton calvaire avec une volonté, une énergie que peut seule posséder une nature forte comme la tienne ; jamais tu n’exhales une plainte, jamais d’acrimonie ni d’aigreur contre qui que ce soit, tu as une grandeur d’âme que j’admire de toutes mes forces, dont je voudrais bien être capable mais que malheureusement, je suis loin d’atteindre. Dans cette lutte affreuse, c’est moi qui devrais t’apporter des paroles de calme, au contraire, c’est toi qui me montres la voie à suivre et je devrais rougir devant ton exemple, de faire entendre des paroles amères et de laisser ainsi déborder le trop plein de mon cœur.

Je regrette d’autant plus de me laisser aller qu’il n’y a aucunement lieu d’être découragé. Je suis pleine d’espoir et j’ai la conviction la plus absolue que la vérité sera reconnue, que justice sera faite et que tu auras enfin la réparation qui t’est due par la reconnaissance universelle de ton innocence. Sois tranquille, mon mari bien aimé, la vérité éclatera et la France aura lieu d’être fière de la noblesse d’âme d’un de ses enfants. Tout cela est long sans doute et ton impatience n’est que trop justifiée, mais qu’est le temps en comparaison du but à atteindre !

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Îles du Salut,
5 février 1897.
Chère et bonne Lucie,

C’est toujours avec la même émotion poignante, profonde, que je reçois tes chères lettres. Ton courrier de décembre vient en effet de m’être remis.

Te parler de mes souffrances, à quoi bon ? Tu dois bien penser ce qu’elles peuvent être, accumulées ainsi sans un moment de trêve ou de halte qui vienne retremper les forces, raffermir le cœur, le cerveau si ébranlés, si épuisés.

Je t’ai dit que ma confiance était égale aussi bien dans les efforts des uns que dans ceux des autres, que j’avais l’absolue conviction que l’appel que j’ai encore fait a été entendu, que je vous connais tous et que vous ne faillirez pas à votre devoir.

Ce que je veux ajouter encore, c’est qu’il ne faut apporter dans cette horrible affaire, ni amertume, ni acrimonie, contre les personnes ; je te répéterai aujourd’hui comme au premier jour : au-dessus de toutes les passions humaines, il y a la Patrie.

Sous les pires souffrances, sous les injures les plus atroces, quand la bête humaine se réveillait féroce, faisant vaciller la raison sous les torrents de sang qui brûlent aux yeux, aux tempes, partout, j’ai pensé à la mort, je l’ai souhaitée, souvent je l’appelle encore de toutes mes forces, mais ma bouche s’est toujours hermétiquement close, voulant mourir non seulement en innocent, mais encore en bon et loyal Français qui n’a jamais oublié un seul instant son devoir envers sa patrie

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Îles du Salut,
28 mars 1897.
Chère Lucie,

Après une longue et anxieuse attente, je viens de recevoir la copie de deux lettres de toi, du mois de janvier. Tu te plains de ce que je ne t’écris plus longuement. Je t’ai écrit de nombreuses lettres fin janvier, peut-être te seront-elles parvenues maintenant.

Et puis, les sentiments qui sont dans nos cœurs, qui régissent nos âmes, nous les connaissons. D’ailleurs, nous avons épuisé tous deux, nous tous enfin, la coupe de toutes les souffrances.

Tu me demandes encore, ma chère Lucie, de te parler longuement de moi. Je ne le puis, hélas ! Lorsqu’on souffre aussi atrocement, quand on supporte de telles misères morales, il est impossible de savoir la veille où l’on sera le lendemain.

Tu me pardonneras aussi si je n’ai pas toujours été stoïque, si souvent je t’ai fait partager mon extrême douleur, à toi qui souffrais déjà tant. Mais c’était parfois trop et j’étais trop seul.

Mais aujourd’hui, chérie, comme hier, arrière toutes les plaintes, toutes les récriminations. La vie n’est rien, il faut que tu triomphes de toutes tes douleurs, quelles qu’elles puissent être, de toutes les souffrances, comme une âme humaine très haute et très pure, qui a un devoir sacré à remplir.

Sois invinciblement forte et vaillante, les yeux fixés droit devant toi, vers le but, sans regarder ni à droite, ni à gauche.

Ah ! je sais bien que tu n’es aussi qu’un être humain… mais quand la douleur devient trop grande, si les épreuves que l’avenir te réserve sont trop fortes, regarde nos chers enfants, et dis-toi qu’il faut que tu vives, qu’il faut que tu sois là, leur soutien, jusqu’au jour la patrie reconnaîtra ce que j’ai été, ce que je suis.

D’ailleurs, comme je te l’ai dit, j’ai légué à ceux qui m’ont fait condamner un devoir auquel ils ne failliront pas, j’en ai l’absolue certitude

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À partir de mars, les lettres sont à nouveau transmises en original.

Îles du Salut,
le 24 avril 1897.

…Je relisais tes lettres de février et tu t’étonnes, tu t’excuses presque des cris de douleur, de révolte que ton cœur laisse échapper parfois. Ne t’en excuse pas, ils sont trop légitimes. Dans cette longue agonie de la pensée que je subis, crois bien que les mêmes douleurs, je les connais. Oui, certes, tout cela est épouvantable ; aucune parole humaine n’est capable de rendre, d’exprimer de telles douleurs, et parfois l’on voudrait hurler, tant une pareille douleur est inexprimable. J’ai aussi des moments terribles, atroces, d’autant plus épouvantables qu’ils sont plus contenus, que jamais une plainte ne s’exhale de mes lèvres muettes, ou alors la raison s’effondre, ou tout en moi se déchire, se révolte. Il y a longtemps, je te disais que souvent dans mes rêves je pensais : oh oui, tenir seulement pendant quelques minutes entre mes mains l’un des complices misérables de l’auteur de ce crime infâme, et dussé-je lui arracher la peau lambeau par lambeau, je lui ferais bien avouer leurs viles machinations contre notre pays ; mais tout cela, douleurs et pensées, ce ne sont que des sentiments, ce ne sont que des rêves et c’est la réalité qu’il faut voir.

Et la réalité, la voici, toujours la même : c’est que dans cette horrible affaire, il y a un double intérêt en jeu, celui de la patrie, le nôtre, que l’un est aussi sacré que l’autre.

C’est pour cela que je ne veux ni chercher à comprendre, ni savoir pourquoi l’on me fait ainsi succomber sous tous les supplices. Ma vie est à mon pays, aujourd’hui comme hier ; qu’il la prenne, mais si ma vie lui appartient, son devoir imprescriptible est de faire la lumière pleine et entière sur cet horrible drame, car mon honneur ne lui appartient pas, c’est le patrimoine de nos enfants, de nos familles.

Par conséquent, chère Lucie, je te répéterai toujours, à toi comme à tous, étouffez vos cœurs, comprimez vos cerveaux. Quant à toi, il faut que tu sois héroïquement, invinciblement, tout à la fois mère et Française.

Maintenant, chérie, te parler de moi, je ne le puis plus. Si tu savais tout ce que j’ai subi, tout ce que j’ai supporté, ton âme en frémirait d’horreur, et je ne suis aussi qu’un être humain qui a un cœur, que ce cœur est gonflé à éclater, et que j’ai un besoin, une soif immense de repos. Ah ! représente-toi ce qu’une journée de vingt-quatre heures compte de minutes épouvantables dans l’inactivité la plus atroce, la plus absolue, à me tourner les pouces, en tête-à-tête avec mes pensées.

Si j’ai pu résister jusqu’ici à tant de tourments, c’est que j’ai évoqué souvent ta pensée, celle de nos enfants, de vous tous, et puis je savais aussi ce que tu souffrais, comme vous souffriez tous.

Donc, chérie, accepte tout, quoi qu’il arrive, quoi qu’il advienne, en souffrant en silence, comme une âme humaine très haute et très fière qui est mère et qui veut voir le nom qu’elle porte, que portent ses enfants, lavé de cette souillure terrible.

Donc à toi, comme à tous, toujours et encore, courage, courage !

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14 mai 1897.
Mon mari bien-aimé,

Enfin, j’ai reçu tes chères lettres, je les ai lues avec une émotion d’autant plus grande, un plaisir d’autant plus vif qu’elles étaient écrites de ta main ; c’est pour moi une sensation bien douce que de revoir ton écriture aimée, ce quelque chose venant de toi et qui m’apporte une petite parcelle de ta pensée. Tu es sublime, je ne puis me lasser d’admirer ta vaillance, ton courage, qui sont à la hauteur de ton beau caractère.

Si tu savais comme je retrouve du calme quand je te lis, et certes si j’ai supporté sans jamais me plaindre cette vie de souffrances et d’amertume, c’est que j’avais devant moi un exemple si admirable, que j’étais si touchée de ta pureté d’âme, de ton élévation de caractère, que je voulais être digne de toi, en un mot, j’étais fière d’être ta femme. C’est auprès de toi seulement que je me suis souvent laissée aller à ma tristesse, il m’eût été douloureux d’inspirer la pitié, et ma fierté est venue en aide à ma volonté. Lorsque je me sens par trop seule, lorsque notre séparation m’est par trop cruelle, j’évoque des souvenirs qui me sont particulièrement doux, je me remémore ces quelques années où tu m’as rendue la plus heureuse des femmes ; je me dis que si personne n’a souffert autant que nous, peu de gens ont joui d’un bonheur aussi pur, aussi parfaitement serein que celui qui a été notre partage jusqu’à l’affreux malheur qui est venu nous assaillir. Il tient à nous de nous refaire cette vie, et le seul moyen d’y arriver est d’apporter la lumière sur cette lugubre affaire. Je n’ai plus de doute que nous y arriverons ; ma confiance est absolue ; j’ai la foi la plus complète ; je crois et j’espère de toutes mes forces que ce sera bientôt

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14 mai 1897.
Mon cher Alfred,

Je ne veux pas laisser partir ce courrier sans t’envoyer l’assurance de mon inaltérable et immense affection.

Tes lettres nous réconfortent et nous font le plus grand bien. En te voyant si fort, si courageux, nous le restons nous-mêmes, et s’il se peut, devenons plus énergiques encore dans la lutte pour ta réhabilitation.

Suzanne t’envoie ses plus affectueux baisers ; j’y joins les miens.

Ton frère tout dévoué,
Mathieu.
Le Vésinet, 17 juin 1897.
Mon bien cher Alfred,

J’ai reçu quelques jours après mon arrivée ici ta lettre si courageuse du 24 avril. Je suis touchée des sentiments que tu me témoignes et des conseils si nobles et si vaillants que tu me donnes. Combien de fois les ai-je relus… et comme je me sens plus forte, plus résistante pour la lutte devant l’exemple d’une volonté aussi ardente, d’une énergie aussi grande que la tienne ! Nos enfants, j’en suis sûre, porteront un nom respecté, honoré, admiré. Mais ce que je veux, ce que je désire de toutes les forces de mon âme, c’est que toi, mon bon chéri, tu sois présent à ta réhabilitation, c’est qu’après avoir enduré des souffrances inouïes et surhumaines, tu assistes au triomphe du droit, de la justice, c’est que tu aies enfin cette joie suprême d’entendre, de voir la réparation éclatante d’une erreur effroyable que rien ne peut justifier.

Ah ! quand Dieu m’accordera-t-il l’immense bonheur de te revoir, de te serrer dans mes bras, de réparer par une tendresse infinie, par des soins de tous les instants, les ravages physiques et moraux que t’ont fait ces tortures, ces souffrances si longues et si aiguës ? Je pense bien souvent en regardant les petits, à la joie que tu éprouveras à la vue de ces enfants que tu as quittés bébés, et qu’après ces années d’absence tu retrouveras transformés. Comment pourrai-je te dépeindre notre petite Jeanne pour que tu te la représentes telle qu’elle est, un grand bébé à allure décidée, une bonne figure très ouverte, toute blanche et rose, avec de grands yeux bleus et des cheveux frisés d’un blond doré. Si tu la revoyais maintenant, tu ne retrouverais plus qu’une ressemblance bien vague avec le poupon que tu as quitté. Pierre, lui, est un grand garçon, si grand qu’on lui donnerait facilement huit ans, deux ans de plus que son âge, surtout depuis que je lui ai fait couper ses jolies boucles blondes, il paraît encore plus masculin, plus sérieux. Il est tout à fait gentil, doux, raisonnable, d’une sensibilité exagérée même et dont je cherche à atténuer les tendances qui ne peuvent qu’être funestes à un caractère devant être viril avant tout ; il est très intelligent, observateur, raisonneur

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15 juillet 1897.
Papa chéri,

Peut-être que le mois prochain je saurai écrire tout seul. Maman m’apprend, alors je t’écrirai des belles lettres et cela me fera bien plaisir. Je serai si content quand tu reviendras. J’aimerais tant te voir, ton voyage a été trop long. Je t’embrasse bien, bien fort.

Ton petit Pierrot.
15 juillet 1897.
Mon petit papa,

Je t’embrasse beaucoup. Maman m’a acheté un joli vase pour mettre des belles fleurs quand tu reviendras. Nous nous amusons beaucoup avec Magui et Mimi. Je t’embrasse avec mes petits bras.

Ta petite Jeanne.

À nouveau, du 10 août 1897 au 7 août 1898 les lettres de Dreyfus à sa femme ne lui parvinrent que copiées par un employé du service pénitentiaire.

Îles du Salut, le 10 août 1897.
Chère Lucie,

Je viens de recevoir à l’instant tes trois lettres du mois de juin, toutes celles de la famille, et c’est sous l’impression toujours aussi vive, aussi poignante, qu’évoquent en moi tant de doux souvenirs, tant d’aussi épouvantables souffrances, que je veux y répondre.

Je te dirai encore une fois, d’abord toute ma profonde affection, toute mon immense tendresse, toute mon admiration pour ton noble caractère ; je t’ouvrirai aussi toute mon âme et te dirai ton devoir, ton droit, ce droit que tu ne dois abandonner que devant la mort. Et ce droit, ce devoir imprescriptible, aussi bien pour mon pays que pour toi, que pour vous tous, c’est de vouloir la lumière pleine et entière sur cet horrible drame, c’est de vouloir, sans faiblesse comme sans jactance, mais avec une énergie indomptable, que votre nom, le nom que portent nos chers enfants, soit lavé de cet horrible souillure.

Et ce but, tu dois, vous devez l’atteindre en bons et vaillants Français qui souffrez le martyre, mais qui, ni les uns, ni les autres, quels qu’aient été les outrages, les amertumes, n’ont jamais oublié un seul instant leur devoir envers la patrie. Et le jour où la lumière sera faite, où toute la vérité sera découverte, et il faut qu’elle le soit, ni le temps, ni la patience, ni la volonté ne devant compter devant un but pareil, eh bien ! si je ne suis plus là, il t’appartiendra de laver ma mémoire de ce nouvel outrage aussi injuste, que rien n’a jamais justifié. Et, je le répète, quelles qu’aient été mes souffrances, si atroces qu’aient été les tortures qui m’ont été infligées, tortures inoubliables et que les passions qui égarent parfois les hommes peuvent seules excuser, je n’ai jamais oublié qu’au-dessus des hommes, qu’au-dessus de leurs égarements, il y a la patrie. C’est à elle alors qu’il appartiendra d’être mon juge suprême.

Être un honnête homme ne consiste pas seulement à ne pas être capable de voler cent sous dans la poche de son voisin ; être un honnête homme, dis-je, c’est pouvoir toujours se mirer dans ce miroir qui n’oublie pas, qui voit tout, qui connaît tout ; pouvoir se mirer, en un mot, dans sa conscience, avec la certitude d’avoir toujours et partout fait son devoir. Cette certitude, je l’ai

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30 août 1897.
Mon bien cher mari,

… Décidément, nous entrons dans une meilleure phase. Après avoir souffert le martyre, traversant une période d’angoisses, d’incertitude, d’illusions, de désillusions, d’espérances très grandes et bien vite évanouies, nous avons enfin trouvé notre voie. Nous apercevons au bout la victoire, le triomphe du droit, de la justice, la réhabilitation d’une conscience droite et honnête ; mes dernières lettres t’ont dit tout ce que je pouvais te dire ; celle-ci ne fait que confirmer la bonne nouvelle, t’affirmer que nous réussirons et te bien pénétrer de la confiance entière que nous avons dans un plein succès. Je suis navrée de ne pouvoir m’expliquer davantage, il y a des choses si graves, si importantes, qu’on ne peut oser les émettre sur un bout de papier ; qu’il te suffise de savoir que ton honneur te sera rendu et que l’avenir te réserve des joies que tu auras dignement méritées. J’espère que mes dernières lettres te sont parvenues et qu’elles t’ont pleinement réconforté. Elles ont dû te redonner la force de vivre, adoucir, atténuer les souffrances de cette atroce captivité, en te faisant entrevoir le terme de tous ces maux, le bonheur de te faire rendre justice, la joie de te retrouver au milieu des tiens. Permets-moi de te faire une recommandation. Efforce-toi de ne pas penser, de ne pas faire travailler ta pauvre cervelle, ne t’épuise pas en conjectures inutiles. Ne pense qu’au bout, à la fin, à ta joie, à la nôtre à tous, laisse reposer ta pauvre tête si ébranlée par tous ces chocs, et attends avec patience et courage le jour où l’on viendra t’annoncer que tu es en droit de retourner en ton pays, et où tu auras l’explication de cette formidable erreur.

En attendant, courage, bon courage, reçois les baisers les plus tendres, les plus affectueux de ta

Lucie.
Îles du Salut,
le 2 octobre 1897.
Ma chère Lucie,

Je viens de recevoir tes chères lettres du mois d’août, quelques-unes aussi de la famille.

Je souhaite avec toi, pour toi, pour nous tous, que le jour de la justice luise enfin, que nous apercevions enfin un terme à notre martyre aussi long qu’effroyable. Je t’ai d’ailleurs déjà dit, dans de longues lettres, que ni ma foi, ni mon courage n’étaient, ne seraient jamais ébranlés, car d’une part, je sais que vous saurez tous remplir énergiquement votre devoir, vouloir non moins inflexiblement votre droit : le droit de la justice et de la vérité ; que d’autre part, s’il est un devoir imprescriptible pour ma patrie, c’est d’apporter la pleine et éclatante lumière sur cette tragique histoire, de réparer cette effroyable erreur.

En effet, bien souvent, autant que ma faiblesse d’homme me le permettait, car si l’on peut être stoïque devant la mort — et je l’ai appelée bien souvent de tous mes vœux — il est difficile de l’être à toutes les minutes d’une agonie aussi lente qu’imméritée — je t’ai caché mes horribles détresses devant de tels supplices, pour t’empêcher de faiblir, de plier à ton tour sous le poids de telles souffrances.

Si, depuis quelques mois, je ne te cache plus rien, c’est que j’estime qu’il faut que tu sois toujours préparée à tout, puisant dans tes devoirs de mère que tu as à remplir héroïquement, invinciblement, la force de tout supporter d’un cœur ferme et vaillant, avec la volonté inébranlable de laver le nom que tu portes, que portent nos enfants, de cette infâme souillure.

Maintenant, assez de tout cela, n’est-ce pas, chérie ? Laissons à ceux qui les ont, leurs craintes, leurs arrière-pensées. Si mon âme est toujours vaillante et le restera jusqu’au dernier souffle, tout est épuisé en moi, le cœur gonflé à éclater, non seulement de ces tortures passées, mais de te voir méconnaître à ce point ; le cerveau vacille et chancelle à la merci du moindre heurt, du moindre événement. D’ailleurs, comme je te l’ai déjà dit, mes longues lettres sont trop l’expression intime et profonde aussi bien de mes sentiments que de mon immuable volonté, pour qu’il soit utile d’y revenir ; elles sont comme mon testament moral.

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14 octobre 1897.
Mon bien cher Alfred,

J’ai reçu tes lettres du 10 août et du 4 septembre ; elles sont admirables de vaillance et de courage. Elles m’ont un peu consolée des lettres du mois dernier qui étaient si impressionnantes de tristesse (hélas, comment pourrait-il en être autrement !) et imprégnées de tant de souffrances. Sais-tu ce que j’admire tant en toi, plus encore que la volonté et la force de caractère, c’est cette grandeur d’âme qui te permet d’envisager tout à un point de vue élevé, cette absence de rancune, jamais aucune rigueur, jamais de reproches, de paroles amères et cependant ton cœur doit souvent déborder et tu dois avoir des moments de rage folle. Combien à ta place auraient eu cette élévation de sentiments ? Comme tu le dis très justement, nous devons respecter tous les intérêts. Nous n’avons de tort à faire à personne, une erreur a été commise, elle est heureusement réparable ; ceux qui l’ont commise ne sont pas infaillibles, ils seront tout prêts à admettre qu’ils se sont trompés. Pour cela, il faut leur démontrer leur erreur, non pas avec des phrases, des protestations, mais avec des faits, il faut faire luire à leurs yeux la lumière éclatante, leur apporter la vérité entière et tellement évidente qu’aucun doute ne puisse plus subsister.

Comme je te le disais dans mes dernières lettres, je m’occupe tout à fait spécialement de l’instruction de notre petit Pierre. Il a maintenant six ans passés, il a l’âge de commencer à travailler et il est essentiel pour lui de ne pas être inoccupé

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Îles du Salut,
le 6 janvier 1898.
Chère Lucie,

Je n’ai pas encore reçu ni ton courrier du mois d’octobre, ni ton courrier du mois de novembre ; les dernières nouvelles que j’ai de toi sont donc de septembre.

Je te parlerai donc moins que jamais de moi, moins que jamais de nos souffrances qu’aucune parole humaine ne saurait amoindrir. Je t’ai écrit il y a quelques jours ; j’étais dans un tel état que je ne me souviens plus un mot de ce que je t’ai dit.

Mais si je suis épuisé totalement de corps et d’esprit, l’âme est toujours restée aussi ardente et je veux venir te dire les paroles qui doivent soutenir ton inébranlable courage. J’ai remis notre sort, le sort de nos enfants, le sort d’innocents qui depuis plus de trois ans se débattent dans l’invraisemblable, entre les mains de M. le Président de la République, entre les mains de M. le Ministre de la Guerre, pour demander un terme enfin à notre épouvantable martyre : j’ai remis la défense de nos droits entre les mains de M. le Ministre de la Guerre à qui il appartient de faire réparer enfin cette trop longue et épouvantable erreur.

J’attends impatiemment, je veux souhaiter que j’aurai encore une minute de bonheur sur cette terre, mais ce dont je n’ai pas le droit de douter un seul instant, c’est que justice ne soit faite, c’est que justice ne te soit rendue, à toi, à nos enfants, que tu n’aies ton jour de bonheur suprême.

Je te répéterai donc de toutes les forces de mon âme : courage et courage !

Je t’embrasse comme je t’aime, de toutes mes forces, de toute la puissance de mon affection, ainsi que nos chers et adorés enfants.

Ton dévoué,
Alfred.
7 janvier 1898.
Mon chéri,

Courage, courage, je vois approcher le terme de nos souffrances, le moment où nous serons enfin réunis, lavés de cette affreuse tache que l’on a jetée sur notre nom. Ton martyre va prendre fin et il ne restera plus de ces tristes jours de souffrances qu’un souvenir pénible qui ne s’effacera jamais, hélas, mais dont l’acuité sera diminuée par le bonheur que nous retrouverons d’être de nouveau l’un à l’autre, entourés de nos pauvres petits. Pauvre mari, combien tu auras été malheureux et que pourrai-je faire pour te faire oublier ton martyre ? L’amour le plus vrai, le plus sincère, la tendresse la plus profonde pourront-ils effacer des tortures surhumaines ? Si cela était et si mon affection puissante, inaltérable, pouvait atténuer quelque peu le souvenir cuisant de ces tristes années, j’en aurais bien de la joie ? Je te l’ai déjà dit souvent, ce qui a fait ma force dans ces périodes de lutte et de détresse, ce qui me soutenait et m’empêchait de me laisser aller au désespoir, c’était ton exemple. Devant ton héroïsme, devant la grandeur d’âme avec laquelle tu subissais un tel calvaire, je n’avais pas le droit de faiblir. Tu étais si grand, si sublime, j’avais une telle admiration pour ta fermeté, ton courage, que je voulais me montrer digne de toi. Fière d’être ta femme, je tenais à être à la hauteur de ma tâche. C’est ainsi que j’ai évité toute défaillance, toute faiblesse. Tu m’avais tracé le chemin de mon devoir, la voie était prête, je n’ai eu qu’à la suivre. Ah ! quand pourrai-je t’exprimer tout ce que je ressens pour toi, te témoigner enfin mon admiration, ma reconnaissance. Si rapprochée que soit cette heure, bien ardemment désirée, elle est encore trop loin selon nos vœux et nous luttons encore de toutes nos forces pour l’amener au plus vite. Nous ferons tout au monde pour abréger tes souffrances, pour te ramener au milieu de nous tous, dans l’adoration de tous les tiens, auprès de nos chers enfants. Avec leur petit cœur aimant, ils comprendront aussi bien des choses et sauront guérir doucement les plaies de leur pauvre papa.

Je t’embrasse comme je t’aime, de toutes mes forces.

Ta Lucie.
Îles du Salut, 25 janvier 1898.
Ma chère et bonne Lucie,

Je ne t’écrirai pas longuement, je souffre trop pour toi, pour nos enfants. Je sens trop bien à travers la distance quel est ton épouvantable supplice, ton atroce martyre ; rien que d’y penser, mon cœur bat lourdement comme s’il était gonflé outre mesure de larmes refoulées. Aucune parole humaine ne saurait en amoindrir l’horreur.

Je t’ai dit dans mes dernières lettres ce que j’avais fait, ce que j’ai encore renouvelé ces jours-ci. La lumière que nous attendons depuis si longtemps ne se fait pas et se fera dans un avenir que personne ne peut prévoir. La situation est effroyable, aussi bien pour toi que pour nos enfants, que pour tous ; pour moi, il est inutile que je te dise ce qu’elle est.

J’ai demandé la réhabilitation, la révision du procès à M. le Président de la République, à M. le Ministre de la Guerre, à M. le général de Boisdeffre ; j’ai remis le sort de tant de victimes innocentes, le sort de nos enfants à M. le général de Boisdeffre. J’attends avec une fiévreuse impatience, avec ce qui me reste de forces, leur réponse.

Je veux souhaiter que j’aurai encore une minute de bonheur sur cette terre, mais ce dont je n’ai pas le droit de douter, c’est que justice ne soit faite, c’est que justice ne te soit rendue, à toi, à nos enfants. Je te dirai donc courage et confiance !

Je t’embrasse comme je t’aime, avec tout ce que mon cœur contient d’affection profonde pour toi, pour nos adorés enfants, pour tes chers parents, pour tous les nôtres.

Mille baisers encore de ton dévoué

Alfred.
Îles du Salut, 26 janvier 1898.
Ma chère Lucie,

Dans les dernières lettres que je t’ai écrites, je t’ai dit ce que j’avais fait, à qui j’avais confié notre sort, celui de nos enfants, quels appels j’ai adressés. Inutile de te dire avec quelle anxiété j’attends une réponse, tellement les minutes me sont devenues lourdes. Mais ma pensée est tellement tendue nuit et jour vers toi, vers nos enfants, que je veux t’écrire pour te donner les conseils que je te dois.

J’ai lu et relu tes lettres, les vôtres, et je crois que depuis longtemps nous vivons de malentendus qui viennent de diverses causes (tes lettres souvent étaient des énigmes pour moi), du secret absolu dans lequel je suis, de l’état de mon cerveau, des coups qui m’ont frappé sans que j’y comprenne rien, de maladresses qui peut-être aussi ont été commises.

Mais voici la situation telle que je crois la comprendre, et je m’imagine n’être pas loin de la vérité. Je crois que M. le général de Boisdeffre ne s’est jamais refusé à nous rendre justice. Nous, profondément blessés, nous lui demandons la lumière. Il n’a pas plus été en son pouvoir qu’au nôtre de la faire ; elle se fera dans un avenir que nul ne peut prévoir.

Les esprits se sont probablement aigris, des maladresses peut-être ont été commises, je ne sais, tout cela a envenimé une situation déjà si atroce. Il faut revenir en arrière, s’élever au-dessus de toutes les souffrances pour envisager simplement notre situation.

Eh bien, moi, la plus grande victime, victime de tout et de tous depuis plus de trois ans, qui suis là, presque agonisant, je viens te donner des conseils de sagesse, de calme, que je crois te devoir, oh ! sans abandon d’aucun de mes droits, sans faiblesse, comme aussi sans jactance. Comme je te l’ai dit, il n’a pas été plus au pouvoir de M. le général de Boisdeffre qu’au vôtre de faire la lumière, elle se fera dans un avenir que nul ne peut prévoir. Je lui ai donc demandé simplement la réhabilitation, un terme à notre épouvantable martyre, car il est inadmissible que tu supportes un pareil supplice, que nos enfants grandissent déshonorés par un tel crime que je ne saurais avoir commis.

J’attends la réponse avec ce qui me reste de forces, en comptant les heures, presque les minutes

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17 mars 1898.
Mon bien cher Alfred,

Je lis et relis bien souvent tes bonnes lettres ; malgré leur très grande tristesse, l’impression si pénible, si angoissée qui s’en dégage, il me semble t’entendre me parler, cela est si bon, si doux, que cela me fait du bien, cela me réconforte.

Tu sembles croire, mon chéri, que nos efforts n’ont pas abouti, et que depuis trois ans nous avons vainement cherché la vérité ; ainsi dans ta lettre du 9 janvier dernier, tu me dis ceci : « La lumière que nous attendons depuis trois ans ne se fait pas, elle se fera dans un avenir que nous ne connaissons pas. » Je puis te dire bien heureusement que tu te trompes totalement, la lumière s’est faite, continue à se faire et dans un temps bien bien rapproché, elle se fera brillante aux yeux de tous.

Nous avons été longs, cela est bien vrai. Trois ans pour nous tous qui souffrons, pour toi surtout qui supportes un martyre sans nom, cela vaut un siècle, c’est effroyable en réalité ; les deux premières années ont été particulièrement atroces ; nous étions dans la nuit noire, mais maintenant si tu savais comme notre fardeau est moins lourd, quelles montagnes nous avons soulevées et comme le chemin à parcourir est infiniment plus court que celui que nous avons suivi !

Quand je pense aux ténèbres dans lesquelles nous étions et dont toi, pauvre cher ami, tu n’as pu te rendre compte, je me sens toute allégée, toute heureuse de l’immense pas que nous avons franchi et j’espère de toutes mes forces, avec la plus grande, la plus entière confiance, que bientôt, dans très peu de temps, la vie nous redeviendra belle et les souffrances, les tortures que tu auras endurées s’éloigneront bien vite et ne seront plus qu’un horrible souvenir, un odieux cauchemar. Ah, j’ai un sentiment si profond que bientôt nous serons heureux, je voudrais tant te communiquer cette certitude.

Je sais si bien que ton innocence va être reconnue, va éclater, c’est une espérance formelle, certaine que je voudrais partager avec toi. Je t’en supplie, aie foi en moi, conserve ton courage, je te jure que nous allons arriver à ta réhabilitation, que rien ne pourra entraver la marche de la vérité ; elle est trop près de se faire connaître entière, elle est trop forte, trop pure, trop évidente pour qu’aucune volonté humaine l’empêche de se manifester. Tu as été sublime de courage, de force, de volonté héroïque dans ton martyre. Encore un peu de patience, nous approchons du terme de nos souffrances et nous entrevoyons tout près maintenant le moment bienheureux où tu pourras apprendre que tu es réhabilité.

Maintenant quant aux démarches que tu me prescris, que tu me demandes de faire, je tiens à te rassurer entièrement à ce sujet. Nous ne négligeons rien, tout ce que nous considérons comme utile, comme étant d’une efficacité quelconque, nous nous empressons de le réaliser.

Les enfants vont très bien, ils sont toujours bien doux, bien gentils, bien affectueux ; c’est un bonheur de les voir se développer, grandir et se fortifier. Ils sont tous deux solides et bien bâtis ; ils n’ont jamais passé un aussi bon hiver. Ils sont encore bien jeunes heureusement et ne me donnent aucun souci sérieux. J’espère que cette longue lettre te rapportera un peu de calme, de confiance.

L’espoir que j’ai en un avenir bon et très proche est si immense que j’ai l’illusion de t’avoir fait partager ma foi. Ai-je réussi ? Je le souhaite de tout mon cœur.

Je t’embrasse comme je t’aime, bien tendrement, bien profondément.

Lucie.

À partir de mars jusqu’au 10 août 1898, les lettres de Mme Dreyfus à son mari ne lui parvinrent plus qu’en copie. De plus, une longue lettre qu’elle lui écrivit le 24 mars, et dans laquelle elle lui donnait en termes très modérés un résumé des événements et lui annonçait que le vice-président du Sénat, Scheurer-Kestner, avait acquis la conviction de son innocence, fut arrêtée par le ministre des colonies et ne fut rendue à son destinataire qu’en octobre 1900. Par ordre supérieur, il était interdit d’apporter au prisonnier de l’île du Diable le moindre réconfort dans son immense détresse.

18 mai 1898.
Mon mari bien-aimé,

Je viens encore à toi, poussée par un désir immense de te causer et de t’apporter le réconfort que je ressens si profondément et que je veux ardemment te faire partager. Je suis certaine que nous sommes absolument au bout de nos souffrances et que ta réhabilitation est imminente. Les enfants sont sauvés ; leur avenir ne me donne plus d’inquiétude, le nom que tu portes, que nous portons tous avec amour sera bientôt honoré partout. Je n’ai plus qu’un chagrin et celui-là me ronge et me brise le cœur, c’est de te sentir, toi, mon pauvre chéri, en proie aux plus odieuses souffrances, sans une voix amie, sans une parole humaine ; la pensée que tu es seul ainsi, les angoisses que me donne ton exil, m’étreignent avec une telle violence, que l’autre jour (je t’avoue ma faiblesse et j’en rougis), j’ai eu devant notre Pierrot une crise de larmes ; je n’ai pas pu me dominer et j’ai dû raconter à ce pauvre petit tout ahuri et chagrin, une histoire quelconque pour lui faire oublier ses émotions. Nos deux chers enfants se portent admirablement bien ; ils se développent parfaitement et paraissent doués tous deux d’une robuste constitution

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Îles du Salut, 26 mai 1898.
Chère et bonne Lucie,

J’ai reçu au commencement du mois copie de tes lettres. Il m’est impossible de trouver aucune expression capable de rendre le sentiment de profonde admiration qui s’élève en moi quand je te lis ; rien ne saurait augmenter mon affection, tu le sais, nuit et jour ma pensée est avec toi, avec nos enfants, mais rien aussi ne saurait plus augmenter mon estime pour ta grande âme, ton grand cœur, ton élévation de caractère.

Pour le reste, je ne saurais rien ajouter aux nombreuses lettres que je t’écris chaque mois, par chaque courrier. Si l’énergie humaine livrée nuit et jour à tous les supplices, a des limites, ma volonté, comme la tienne, est inflexible, et tant que le cœur ne sera pas éteint à tout jamais, broyé sous toutes les blessures, je viendrai te crier courage. Comme je te l’ai dit, dans chaque courrier, j’ai demandé la révision de mon procès à M. le Président de la République. Je suis toujours encore à l’heure qu’il est, dans les ténèbres les plus absolues, j’ignore toujours encore quelle est la suite définitive donnée à toutes les demandes de révision que j’ai adressées au Chef de l’État, depuis plusieurs mois j’attends donc chaque jour une réponse, j’attends chaque jour d’apprendre que le jour de la justice a enfin lui pour moi.

Aussi dans l’ignorance absolue où je suis de toutes choses, je viens de réitérer encore mon appel à la haute justice de M. le Président de la République pour lui demander la révision enfin de mon procès.

Je t’embrasse comme je t’aime, ainsi que nos chers et adorés enfants.

Ton dévoué
Alfred.

Îles du Salut, 16 juillet 1898.
Chère Lucie,

Je veux me rapprocher de toi, te parler un peu d’autre chose que de notre sujet habituel, quoique ce sujet doive dominer absolument toutes nos souffrances, nos personnes, puisqu’il est la vie même de nos enfants. D’ailleurs, tout ce que je t’ai écrit ces derniers mois peut se résumer bien simplement. Mon honneur est mon bien propre, le patrimoine de mes enfants. Cet honneur, je l’ai réclamé à la patrie ; au même titre que moi, ton droit, ton devoir est de le réclamer infatigablement à la patrie, au magistrat suprême du pays jusqu’à ce qu’il nous soit rendu. J’ai donc demandé à M. le Président de la République, mon honneur, la vie de mes enfants, la révision de mon procès.

En tout état, je laisse ma demande entre les mains de la patrie, entre les mains du magistrat suprême du pays, confiant dans la haute équité du Chef de l’État. Je ne puis que souhaiter que notre effroyable martyre ait bientôt un terme. Mais dans tes dernières lettres que j’ai reçues il y a quelques jours, tu me parles longuement des enfants, et tu me demandes des conseils, et c’est donc d’eux surtout que je veux venir te parler aujourd’hui. D’ailleurs, si le destin veut que je vive le terme de cet épouvantable drame, il ne saurait me rester qu’une pitié immense pour la misère humaine, le culte plus profond s’il se peut de l’honneur, un stoïcisme hautain, aussi le désir surtout de la solitude et de la retraite.

Tu me parlais dans tes dernières lettres de la sensiblité de Pierrot et me disais que tu la combattais. Si c’est de la sensiblerie, oui cent mille fois oui ; si c’est de la sensiblité, non il faut la lui laisser, mais y joindre l’énergie, la volonté persévérante. Et je m’explique : la sensiblerie est une faiblesse, une veulerie du cœur qui fait s’attendrir pour des choses insignifiantes ou sur soi-même, qui rend faible devant tous les heurts de la vie, qui tue tout ressort de l’âme, qui fait plus tard de l’homme, souvent avec un bon fond, un profond égoïste.

La sensiblité au contraire, quand elle s’applique aux choses de l’esprit et du cœur est une très belle et noble chose. Elle est l’indice d’une âme qui s’émeut devant les beautés naturelles ou devant les beautés de l’esprit et, déjà dans cet ordre d’idées, elle est inspiratrice des œuvres les plus fécondes ; elle est l’indice d’un cœur qui comprend les souffrances des autres, qui a la conscience de la grande misère humaine et provoque ce beau sentiment qu’on a nommé l’altruisme ; la sensiblité fait enfin qu’on ressent profondément tout ce qui peut diminuer son caractère, sa dignité et fait qu’on s’en corrige sans s’en fâcher.

Mais à cette sensiblité, il faut joindre l’énergie, la volonté persévérante, le sentiment inflexible du devoir à remplir partout et toujours ; on peut certes fléchir ou succomber sous certaines souffrances, elles ne doivent jamais vous diminuer. En résumé, on peut être sensible aux choses de l’esprit et du cœur sans être énergique ; l’âme est alors belle, mais faible. On peut être énergique sans être sensible ; l’âme est forte, mais dure. Une âme sensible aux choses de l’esprit et du cœur, une volonté haute, énergique et persévérante jointes à une forte intelligence générale constituent un des plus beaux caractères de l’humanité, ils sont rares.

Si donc il y a de la sensiblerie chez Pierre, il faut la combattre énergiquement par des occupations régulières ne lui permettant pas de s’absorber dans son soi, par l’exercice physique, une vie régulière, par la lecture, le commentaire d’œuvres éveillant tout aussi bien les idées nobles et le sentiment que les qualités de vaillance, d’énergie et d’endurance. Mais la sensiblité de l’esprit et du cœur, il faut la lui laisser. Il faut qu’il sente, il faut que sous l’enveloppe de l’homme, on sente battre un cœur chaud, ce qui ne l’empêche pas d’être énergique et vaillant.

Cela m’a fait du bien de me rapprocher ainsi pendant quelques instants de toi, de te parler de nos enfants, de notre raison de vivre. Mais au-dessus de tout cela plane le culte de l’honneur. Je ne puis donc mieux terminer cette lettre qu’en te répétant ce que je t’y disais en débutant : que cet honneur, mon bien propre, le patrimoine de nos enfants, je l’ai réclamé à la patrie et que cet honneur doit nous être rendu.

Je t’embrasse comme je t’aime, de toute la puissance de mon affection, ainsi que nos chers enfants.

Ton dévoué
Alfred.
25 juillet 1898.
Mon bien cher Alfred,

Quand je me sens trop triste et que le fardeau de la vie me semble trop lourd, trop difficile à supporter, je me détourne du présent, j’évoque mes souvenirs et je retrouve des forces pour continuer la lutte. As-tu déjà essayé de déplacer ainsi ta pensée, de te rappeler le temps où tu étais libre, heureux et où tu ne désirais rien que la continuation de notre existence ? Y as-tu trouvé quelque soulagement ? Si malheureux, si éprouvé qu’on soit, on arrive à se soustraire à la réalité en se rapportant aux bonnes années, à la période de joie. Pour moi, je trouverai toujours une consolation en revivant les quatre années où tu m’as rendue la plus heureuse des femmes ; je n’échangerais pour rien au monde ces années d’exquis souvenir. J’y ajoute maintenant l’espérance très certaine de pouvoir reprendre bientôt cette vie de bonheur parfait si tristement, si douloureusement interrompue. Nous serons bien vieillis, nos caractères seront bien changés ; mais n’aurons-nous pas nos enfants aimés autour de nous qui se chargeront bien de nous faire oublier nos peines ?

Quand tu les reverras, ce qui ne tardera plus, tu auras bien de la joie. Je mets toute ma tendresse, toute mon âme à les élever bien, je me conforme aux instructions que tu me donnais, aux projets que nous avions formés pour les rendre forts physiquement et moralement. J’ai réussi jusqu’à présent dans mon entreprise, je crois que tu seras content. Pierrot qui me donne souvent de la peine, se conduit en ce moment comme un véritable ange. Il me répond avec douceur, un tact vraiment touchant. Il travaille avec une très grande facilité ; il adore jouer, est un solide petit gaillard qui te fait honneur. Jeannette est plus difficile en ce moment ; elle ne comprend pas encore tout, elle s’entête, se butte et s’enferme alors dans un mutisme dont on ne peut la faire sortir. Mais elle est d’une bonté sans pareille et se fait aimer de tout le monde par son caractère affectueux. Ce sont deux bons enfants. Tu en seras bien heureux le jour très rapproché où tu les serreras dans tes bras.

Je t’embrasse de tout cœur comme je t’aime, mon chéri.

Lucie.

À partir d’août, les lettres originales sont de nouveau transmises.

10 août 1898.
Mon bien cher mari,

J’ai reçu enfin ton long et courageux courrier du mois de juin, ainsi qu’une bien belle lettre pour mes parents dont la réception les a comblés de joie. L’impatience avec laquelle nous attendons tes chères lettres, tu peux te l’imaginer par celle que tu ressens toi-même, car plus fébrilement encore que nous, tu dois souhaiter l’arrivée des nouvelles. Quelles émotions lorsque le courrier arrive enfin et surtout quel désappointement pour toi de ne point lire encore que nous avons enfin obtenu le résultat, la réparation qui nous est due.

Merci, mon bon chéri, de m’avoir causé cette fois plus longuement, de m’avoir fait connaître de nouveau ce cri d’appel que tu as jeté à nos gouvernants et la demande en révision que tu as adressée au Président de la République. Tous tes efforts sont parfaitement justes. Ce n’est pas par la violence, ayant l’amertume au cœur et cherchant à la déverser sur le prochain qu’il faut agir. Comme tu le dis, avec un bon sens admirable, nous devons rester calmes et dignes, toujours en possession de nous-mêmes, forts de notre droit, forts de notre conscience, marchant honnêtement et nous adressant à des âmes loyales, faisant appel à leur droiture, à leur équité pour obtenir que justice soit faite et que cette effroyable erreur soit enfin légalement reconnue.

Rien de plus simple au fond, mais combien il est difficile d’écarter les passions, de faire reconnaître une erreur. L’esprit humain est ainsi fait qu’il accueille le mal avec empressement, le préjugé est d’autant plus difficile à déraciner qu’il a été accepté sans discussion et est devenu une légende, une chose acquise. Oserais-je, mon chéri, te demander encore et avec beaucoup d’insistance de me parler de ta santé ? Moralement je sais que tu es admirable. La volonté avec laquelle tu supportes ce calvaire nous montre ce que peut être l’âme humaine dans toute sa pureté, et à quel degré de perfection, de résistance morale peut atteindre une forte conscience. Mais physiquement, mon pauvre ami, dis-moi, je t’en supplie, comment tu es. Je ne vis pas d’angoisse, d’inquiétude, à la pensée des tortures que tu endures, et privée totalement de nouvelles en dehors du vague de tes lettres. Comme je te l’ai dit dernièrement, tu peux maintenant être certain que ta réhabilitation ne fait plus aucun doute pour personne. Les enfants porteront un nom glorieux. Ce sont eux qui auront la récompense de ta noblesse d’âme. Mais toi aussi, mon bon chéri, avant que ces petits soient en âge de comprendre, tu auras la joie de te retrouver au milieu de nous qui t’adorons, et d’être entouré par tous tes nouveaux et anciens amis qui ont pour toi la plus profonde estime, le plus grand respect.

Je termine cette longue lettre en t’embrassant de tout mon cœur.

Lucie.
Îles du Salut,
28 août 1898.
Chère et bonne Lucie,

Avant le départ du courrier, je veux encore t’envoyer l’écho de mon immense affection, fixer d’une manière définitive les paroles que je te répète depuis si longtemps, expression donc invariable de ma pensée, de mon cœur.

Plus le destin a été cruel, plus l’âme s’est élevée pour le dominer.

Dans quelques précédentes, très longues lettres, je t’ai beaucoup parlé de nos chers et adorés enfants, de ces chers petits êtres, qui après avoir été dans le bonheur toute notre joie, dans le malheur immérité qui nous a frappés, ont été toute notre raison de vivre, toute notre force invincible.

À toute heure, il y a eu au loin un cœur qui n’a battu que pour toi, pour nos enfants ; il y a eu au loin une âme qui, peu à peu, s’est détachée de tout, pour veiller nuit et jour, par la pensée, sur toi, sur eux.

Au-dessus de tout, a plané constamment le culte de l’honneur, au sens profond, entier, absolu du mot. Cet honneur, qui est mon bien propre, le patrimoine de nos enfants, je l’ai voulu courageusement, infatigablement, sans jactance, comme sans faiblesse.

Cet honneur donc, je l’ai réclamé à la patrie, j’ai demandé la vie de nos enfants, la révision de mon procès à M. le Président de la République, confiant dans la haute équité du Chef de l’État.

Ma demande est restée entre les mains du magistrat suprême du pays

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26 septembre 1898.
Mon cher Alfred,

Nous sommes aujourd’hui dans la joie et je suis si profondément heureuse que j’ai besoin de venir à toi tout de suite te confier mon bonheur qui est le tien, le nôtre à tous, non pas pour t’annoncer cette heureuse nouvelle, car je suis bien persuadée que tu en seras avisé télégraphiquement sous peu, mais pour me rapprocher de toi dans ma joie folle, comme je venais à toi dans mes moments de plus profonde tristesse. Enfin, après t’avoir dit que la révision est accordée, je veux te raconter très brièvement la succession des faits.

Le 3 septembre à la suite d’événements très importants et que tu connaîtras plus tard, j’ai pu adresser à M. le Garde des Sceaux une demande en révision, demande qui n’attendait que le moment favorable pour être produite.

Le ministre, après étude du dossier, accepta de le transmettre à la commission spéciale et cet après-midi, enfin, après avoir souffert maintes angoisses, j’apprends que le Conseil des ministres a remis le dossier de l’affaire à la Cour de cassation. Notre avenir, notre vie est donc entre les mains du tribunal suprême qui jugera, d’après les pièces qu’il a en sa possession, si le jugement de 1894 doit être cassé. Nous voici donc arrivés à la dernière étape, à la crise finale qui doit nous rendre ce que nous avons injustement perdu, notre honneur, qui doit te ramener à tous les chers tiens qui ne se possèdent plus de joie à la pensée de te voir, de te presser entre leurs bras, de te montrer comme ils t’aiment. Te décrire notre émotion est impossible. Moi, je ne vis que dans la pensée de la joie profonde que tu auras en apprenant cette nouvelle, et je me souhaite des forces, un pouvoir surhumain pour te voir dans ce moment de satisfaction suprême. Pourvu, mon Dieu, que cet ébranlement si grand ne te soit pas funeste et que ton pauvre corps affaibli ne se ressente pas d’une telle secousse !

Je n’ai rien osé dire aux enfants. Ils ont tout ignoré. Ils n’ont pas connu notre peine. Ils ne se doutent pas de notre joie. Ils ne connaîtront ton retour que lorsque tu seras libre, tout près de venir les embrasser. Je ne veux pas, tant qu’ils sont petits, qu’ils connaissent les tristesses de la vie ; ils auront le bonheur de te revoir et sauront seulement plus tard, lorsqu’ils seront en âge de comprendre, d’apprécier ce que tu as souffert pour eux, l’héroïsme, la grandeur d’âme de leur admirable père.

J’espère de tout mon cœur que cette lettre est la dernière que je t’adresserai dans ce pays maudit. Nous avons encore quelques semaines d’angoisse à traverser, mais elles seront moins pénibles, maintenant que nous nous sentons près du but ; nos souffrances ne seront plus que celles de deux cœurs qui s’aiment tendrement et qui attendent fiévreusement le moment d’être réunis.

Ma main tremble tant je suis heureuse, mais je m’efforce d’être calme, je ne veux pas augmenter tes émotions, j’ai trop peur de venir donner encore une secousse à tes nerfs déjà si ébranlés.

Je t’embrasse de toutes mes forces comme je t’aime.

Lucie.

La lettre suivante n’a pas été transmise et ne fut rendue à Dreyfus par le ministère des colonies qu’en octobre 1900. On sait d’ailleurs qu’il fallut une ordonnance de la Cour de cassation pour obliger le Gouvernement à aviser Dreyfus que sa demande en révision avait été déclarée recevable.

29 octobre 1898.
Mon bien cher Alfred,

Enfin, après des angoisses terribles, des espérances folles, des désillusions, j’apprends l’arrêt de la Cour de cassation, décision bien heureuse, l’ouverture du procès en révision, la première étape de la réhabilitation. Ma demande en révision est déclarée recevable par la Cour suprême, et une enquête est ordonnée pour mettre en état toutes les questions qui n’ont pas été approfondies.

C’était notre vœu le plus cher. Nous voulions l’éclatante lumière, et quoique ce moyen soit plus long, nous aimons mieux supporter quelque temps encore cette situation douloureuse afin d’arriver à une solution si nette, si évidente, que personne au monde ne puisse plus protester. Nous savons que ta pensée est commune à la nôtre et que pour recouvrer ton honneur dans tout son éclat, tu es prêt à prolonger encore un peu tes souffrances.

Enfin, tu vas être prévenu, enfin tu vas apprendre cette bonne et heureuse nouvelle. Que ne donnerais-je pour assister à ta joie, pour voir le premier sourire sur ta figure aimée, pour te préparer doucement, bien doucement à toutes ces émotions, et t’accompagner de ma tendresse ! Mon Dieu, quel bonheur, quelle joie folle pour toi, pour nous tous. Mon cœur bat à se rompre à une telle pensée. Que sera-ce quand nous serons dans la réalité ! C’est trop beau, on ne peut pas se représenter une telle joie. Et les petits, qu’est-ce qu’ils diront quand ils verront leur papa chéri ! Ils savent maintenant que je suis plus contente, ils me voient moins triste, ils ne cessent de me parler de toi, faisant toutes sortes de projets pour ton retour. Que de choses nous aurons à nous dire ! Que de sujets inépuisables ! Et surtout que de choses à oublier, que de crimes, que de lâchetés commises dont nous préférerons ne pas parler. Nous retiendrons les beaux dévouements, nous nous souviendrons de nos admirables amis et nous n’aurons pas assez de paroles, pas assez de nos vies pour les estimer, pour les aimer.

Je souhaite de toutes mes forces que cette lettre ne te parvienne plus, j’espère que lorsque le courrier arrivera dans cette île sinistre, tu l’auras quittée, et que tu seras en route pour notre chère France. Dieu veuille que ce ne soit plus long, et que nous trouvions enfin le bonheur.

Je t’embrasse comme je t’aime, de toutes les forces de mon cœur.

Lucie.
Îles du Salut, 5 novembre 1898.
Chère et bonne Lucie,

Je viens de recevoir ton courrier du mois de septembre dans lequel tu me donnes de si bonnes nouvelles.

Par ma lettre du 27 octobre, je t’ai fait connaître que j’étais déjà informé que je recevrai la réponse définitive à mes demandes de révision. Je t’ai dit dès alors que j’attendais avec confiance, ne doutant pas que cette réponse ne soit enfin ma réhabilitation. Quand tu recevras donc cette lettre-ci, je pense que tout sera fini, que tout sera terminé, que la joie, ton bonheur seront complets. Mais dans ces jours de détente et de félicité qui suivront tant de jours de peines et de souffrances, je veux que ma pensée, mon cœur, tout ce qu’il y a de vivant en moi, qui ne t’a pas quitté pendant ces quatre années terribles, te parvienne encore pour s’ajouter s’il se peut à ta joie, en attendant que nous puissions enfin reprendre la vie heureuse et tranquille que tu méritais déjà par tes qualités naturelles, que tu mérites plus que jamais par ta grandeur d’âme, ta noblesse de caractère, toutes les plus belles qualités enfin qu’une femme puisse montrer dans des circonstances aussi tragiques. Qualités que rien n’a su affaiblir, que les souffrances n’ont fait que grandir et qui m’ont prouvé qu’il n’y avait point ici-bas d’idéal auquel une âme de femme ne puisse s’élever, qu’elle ne puisse dépasser.

C’est dans notre affection mutuelle, dans celle de nos chers et adorés enfants, dans la satisfaction de nos consciences et du devoir accompli que nous trouverons l’oubli de nos grandes peines.

Je n’insiste pas, de pareilles émotions sont grandes — j’en tremble —, mais elles sont belles, car elles élèvent.

En attendant donc que la nouvelle décisive, celle de ma réhabilitation me parvienne, je vais vivre, plus que jamais, par la pensée, avec toi, avec tous, partageant ta joie, la vôtre à tous.

Je n’ai donc plus en attendant le moment de bonheur suprême où je te serrerai dans les bras, où je serrerai dans mes bras nos chers et adorés enfants, tes chers parents, tous nos chers frères et sœurs, tant de cœurs aimés et aimants qui ont battu à l’unisson pendant ces longs jours d’épreuve ; je n’ai donc plus qu’à t’envoyer un bien faible écho de mon immense affection.

Encore une fois, mille et mille baisers pour toi, pour nos chers enfants, pour tous, en attendant la minute de joie suprême où je vous serrerai dans mes bras.

Ton dévoué,
Alfred.

22 novembre 1898.
Mon bien cher Alfred,

Je ne sais si tu as reçu mes lettres des mois derniers dans lesquelles je te racontais dans leurs grandes lignes les efforts que nous avions faits pour arriver à pouvoir demander la révision de ton procès, puis la procédure engagée et la recevabilité de la demande. Chaque nouveau succès quoiqu’il me rendit bien heureuse, était empoisonné par l’idée que toi, pauvre malheureux, tu étais dans l’ignorance des faits, et que sans doute, tu étais en train de te désespérer.

Enfin, la semaine dernière, j’ai eu l’immense joie d’apprendre que le Gouvernement t’envoyait un télégramme t’avertissant de la recevabilité de ma demande et t’annonçant un envoi de documents qui te permettront de préparer ta défense.

Je viens d’apprendre que le bateau chargé de cet envoi allait partir et je tiens à ce qu’il t’apporte en même temps la pensée d’un cœur très aimant qui n’a cessé une seconde de battre avec le tien. Que n’aurais-je donné pour être à côté de toi à l’annonce de cette nouvelle, pour t’adoucir le choc d’une sensation trop vive, d’une joie trop folle, pour voir ta figure aimée s’éclairer de bonheur.

J’ai eu connaissance, il y a quinze jours, d’une lettre de toi dans laquelle tu annonçais ta résolution de ne plus écrire, même à moi. Quelle que soit l’impulsion à laquelle tu as obéi, que ce soit d’impatience, de chagrin, de désespoir, je t’en supplie, mon chéri, ne me prive pas de la seule chose qui était douce dans ma vie.

Adieu, mon bien cher Alfred, au revoir même, notre séparation ne sera plus longue, je t’embrasse bien fort de ma part, de celle des enfants.

L. Dreyfus.
Télégramme
Cayenne, le 25 novembre 1898.

Madame Dreyfus. Je me réjouis avec tous — santé bonne au moral et au physique. — Alfred.

Îles du Salut,
25 novembre 1898.
Ma chère Lucie,

Dans le milieu du mois, j’ai été informé que la demande de révision de mon jugement avait été déclarée recevable par la Cour de cassation, et invité à produire mes moyens de défense. J’ai pris immédiatement les mesures nécessaires ; mes demandes ont été aussitôt transmises à Paris et depuis quelques jours déjà, tu dois en être informée.

Les événements doivent donc se précipiter actuellement ; par la pensée, je suis nuit et jour, comme toujours, avec toi, avec nos enfants, avec tous, partageant votre joie de voir arriver à grands pas le terme de cet épouvantable drame. Les mots deviennent impuissants à décrire des émotions aussi profondes. Il ne nous reste plus d’ailleurs que quelques semaines à attendre pour pouvoir enfin dans notre affection mutuelle, dans celle de nos enfants, dans celle de tous, trouver l’oubli de nos longues peines

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1er décembre 1898.
Mon bon chéri,

J’ai été doublement heureuse cette semaine, d’abord en recevant ta bonne dépêche qui nous a tous remplis de joie, c’étaient enfin des nouvelles du présent, quelque chose de toi, de la veille, et non pas datant de plusieurs mois, et nous prouvant que tu étais en bonne santé, puis une lettre que j’ai reçue hier datée du 27 octobre, dans laquelle je te sens plein de confiance, de sérénité, de calme. Tu sembles attendre ta réhabilitation avec courage et la certitude que ton innocence va être pleinement et grandement reconnue. Nous partageons cette confiance et nous n’avons aucun doute que l’erreur judiciaire éclate dans toute sa force par une enquête faite avec conscience et droiture.

Oui, mes pensées sont douces, maintenant, après avoir été pendant de longues années de si horribles cauchemars. En attendant la joie folle de te serrer contre mon cœur, je songe avec bonheur à ton retour. Je te vois retrouvant tes enfants chéris si grandis, si changés, et toi si heureux au milieu de tous les tiens, de tous les nôtres, de nous tous qui ne saurons que faire pour te rendre bien heureux.

Par un hasard vraiment miraculeux, les enfants ne savent rien, ils te croient retenu en voyage et tu auras ainsi la joie de retrouver des petites âmes qui auront traversé inconsciemment la période la plus terrible, la plus critique de leur vie, sans avoir souffert, sans s’être douté de rien.

J’espère que tu seras content d’eux et de moi, je les ai élevés avec amour, faisant toujours effort sur moi-même pour me présenter à eux d’une humeur égale ; je ne les ai pas quittés un instant, et je crois n’avoir pas trop mal réussi malgré les grandes difficultés que présentaient les événements. Je voulais que tu en ais de la joie et mes espérances sont en train de se réaliser.

Que de choses nous aurons à nous dire, mon bon et brave Alfred. Nous en aurons pour notre vie. Que de causeries intarissables !

À bientôt, mon chéri, le bonheur de nous retrouver dans les bras l’un de l’autre ; mes bien tendres, mes bien affectueux baisers auxquels je joins ceux des enfants.

Lucie.
Îles du Salut,
26 décembre 1898.
Chère et bonne Lucie,

J’étais sans lettre de toi depuis deux mois, sauf ton câblogramme du 23 novembre, auquel j’ai aussitôt répondu. J’ai reçu il y a quelques jours ta lettre du 22 novembre. Si j’ai momentanément clos ma correspondance, c’est que j’attendais la réponse à mes demandes de révision et que je ne pouvais plus que me répéter. Depuis tu as dû recevoir des lettres de moi.

Si ma voix eût cessé de se faire entendre, c’est qu’elle eût été éteinte à tout jamais, car si j’ai vécu, c’est pour vouloir mon honneur, mon bien propre, le patrimoine de nos enfants, pour faire mon devoir comme je l’ai fait partout et toujours, et comme il faut toujours le faire, quand on a pour soi le bon droit et la justice, sans jamais craindre rien ni personne.

Quand on a derrière soi tout un passé de devoir, une vie toute d’honneur, quand on n’a jamais connu qu’un seul langage, celui de la vérité, l’on est fort, je te l’assure, et si atroce qu’ait été le destin, il faut avoir l’âme assez haute pour le dominer jusqu’à ce qu’il s’incline devant vous.

Attendons donc avec confiance la décision de la Cour suprême comme nous attendrons avec confiance le verdict des nouveaux juges devant lesquels cette décision me renverra.

En même temps que ta lettre, j’ai reçu une expédition de la requête en révision et de l’arrêt de la Cour de cassation qui la déclare recevable. J’y ai lu, avec une singulière émotion, les termes de ta demande en révision, dans laquelle tu exprimais admirablement, comme je les avais déjà exprimés dans mes demandes de révision, les sentiments qui m’animent en demandant qu’on mît fin au supplice d’un innocent, — j’ajouterai au supplice d’une noble femme, de ses enfants, de deux familles —, d’un innocent donc qui a toujours été un soldat loyal, qui n’a pas cessé, même au milieu des plus horribles souffrances d’un châtiment immérité, de protester de son amour ardent pour la patrie, pour sa grandeur dans tous les domaines, patrie à laquelle il a tout donné, tout sacrifié, à laquelle, après comme avant ce lugubre drame, il sera prêt à donner sa vie, et de sa foi dans la justice définitive.

Il ne me reste donc encore, en attendant que la nouvelle de ma réhabilitation me parvienne, qu’à t’envoyer l’écho de mon immense affection, de ma profonde tendresse, qu’à t’embrasser de toutes mes forces, de toute mon âme, comme je t’aime, ainsi que nos chers et adorés enfants.

Ton dévoué,
Alfred.

Mille et mille baisers à tes chers parents, à tous nos chers frères et sœurs, à tous les nôtres.

1er janvier 1899.
Mon bien cher Alfred,

Je viens d’avoir la délicieuse surprise de recevoir ton courrier ; la nouvelle année s’est donc bien annoncée pour moi, je l’accepte comme un heureux présage. Tes lettres si bonnes, si affectueuses me font un plaisir immense. Tu peux t’imaginer si je les dévore, je les lis, je les relis avec avidité, je voudrais que cette joie dure toujours. Comme toi, j’avais espéré que notre délivrance viendrait plus vite, mais lorsqu’on désire une chose si ardemment, on veut faire marcher les événements plus vite qu’ils ne peuvent et l’on mesure les heures, non pas selon sa raison, mais selon son cœur. Mais le mal ne se répare pas aussi vite qu’il se crée. Nous avons eu des années de cruelle souffrance, nous aurons l’âme assez forte pour attendre quelques semaines de plus, s’il le faut ; l’enquête à laquelle se livrent les magistrats de la Cour suprême est longue, minutieuse ; elle doit faire jaillir une lumière si éclatante qu’aucun doute ne subsistera plus dans l’esprit de personne. Que sont quelques journées de tristesse, de souffrances de plus en comparaison d’un but aussi noble, aussi grand, aussi essentiel à notre bonheur futur ?

J’ai demandé l’autorisation de t’envoyer une dépêche, j’espère que tu l’as reçue. Je désirais te rappeler encore aujourd’hui spécialement que nos pensées à tous sont avec toi, que nos vœux se confondent avec les tiens, et que notre espérance en des joies très prochaines va croissant chaque jour.

J’espère de toutes mes forces que cette lettre ne te parviendra plus ; au mois de février tu seras, sans doute, sinon en France, du moins en route pour notre cher pays. Quelles émotions encore pour toi mon pauvre ami, et que de secousses qui tout en étant bien douces au cœur, n’en seront pas moins un terrible ébranlement de tout ton être. Les enfants qui se portent tout à fait bien, sont tout joyeux à l’idée de revoir leur père chéri ; ils se font une fête de ton retour et font avec moi toutes sortes de projets pour ce moment bien heureux.

Nous t’embrassons tous les trois, de toutes nos forces, de tout notre cœur.

Lucie.
Îles du Salut,
8 février 1899.
Chère et bonne Lucie,

Je t’ai écrit quelques mots il y a une huitaine de jours, avant d’avoir reçu ta bonne et affectueuse lettre du 1er janvier, les bonnes et affectueuses lettres de la famille.

Quoique je pense, comme je te l’ai dit, que le terme de notre effroyable martyre est proche — que ce soit dans un plus ou moins grand nombre de jours, peu importe, le but est tout —, je veux, jusqu’au jour où je pourrai te serrer enfin dans mes bras, que ma pensée, qui ne te quitte pas, qui a veillé nuit et jour sur toi, sur nos enfants, te parvienne aujourd’hui. D’ailleurs, la lettre que je t’ai écrite le 26 ou le 27 décembre, était l’expression trop profonde, trop adéquate de ma pensée, de mon invincible volonté, de mes sentiments, pour que j’y puisse ajouter un mot, un seul. Je veux donc simplement aujourd’hui, en attendant que la nouvelle de ma réhabilitation me parvienne, t’envoyer l’écho de mon immense affection, l’expression de ma vive tendresse, te charger enfin d’embrasser pour moi, tes chers parents, tous nos chers frères et sœurs, me rappeler au souvenir de tous, jusqu’au jour que j’espère prochain, où je pourrai le faire moi-même.

Mille baisers pour toi, pour nos enfants.

Ton dévoué,
Alfred.

Tu remercieras de ma part Me Demange, Me Mornard, de leurs chaleureuses lettres, en attendant que je puisse le faire de vive voix.

27 février 1899.
Mon bien cher Alfred,

Je viens d’avoir l’autorisation de t’envoyer une dépêche, et je suis toute heureuse d’avoir pu en quelques mots te dire que notre confiance est toujours pleine et entière, et que le moment de ta réhabilitation, pour être tardif, ne va pas moins arriver très prochainement. Quel bonheur de penser qu’en quelques heures tu recevras nos impressions et qu’avec nous, presque en même temps que nous, tu espéreras de toutes tes forces. Il me semblait que tu devais être dans un état d’attente tellement angoissant, que les lettres ne te donnaient que des nouvelles bien lointaines et que ces paroles de grande espérance devaient être pour toi un grand réconfort.

Tu ne peux pas te figurer combien tous ces détails de procédure sont longs, avec quelle minutie tout a été détaillé, et que de difficultés de tout ordre ont été soulevées ! En attendant, les mois passent, et je m’imagine avec effroi quelle est ton inquiétude, dans quelle folle anxiété tu traverses ces journées, ces nuits interminables. Mais, n’est-ce pas, lorsqu’on est tout près de toucher le but, chaque petite pierre à soulever vous semble un monde et l’effort est d’autant plus dur que l’on s’en croyait plus rapproché. Nous avons encore quelques petites étapes à faire pendant lesquelles il faut nous armer de patience, et nous toucherons enfin le terme de notre martyre. Dans quelques jours, tout au plus dans quelques semaines, l’arrêt sera rendu, et toi, mon pauvre cher mari, tu nous reviendras enfin, nous pourrons t’entourer comme nous t’aimons, d’une affection sans bornes, et au milieu de nous tous, dans cette atmosphère aimante et bien sincère, tu retrouveras quelques parcelles de bonheur. Tu auras de grandes joies en connaissant le nombre étendu d’amis très sincères et très dévoués qui se sont intéressés à ta cause et qui dans l’élan de leur cœur et dans le sentiment de l’erreur dont tu souffres, ont fait abnégation de leurs intérêts personnels pour se dévouer entièrement à faire triompher la vérité. Que d’événements se sont passés pendant cette absence, que de choses nous aurons à nous raconter, quels tristes souvenirs nous évoquerons ! Et quel immense bonheur nous éprouverons à nous sentir enfin hors de cet horrible et long cauchemar ! Toutes ces tortures éprouvées séparément et subies en communauté de pensées et de sentiments, seront comme un lien de plus entre nous et qui viendra s’ajouter à notre vieille affection.

Et puis, la joie suprême pour toi sera de revoir les enfants, ces êtres chéris pour lesquels nous avons tant souffert et qui sont toute notre vie. Souvent, je me suis représenté ces moments de délicieuse émotion où toi, pauvre martyr exilé, tu retrouverais ces pauvres petits que tu as si peu connus et dont la vue sera pour toi d’une douceur infinie. Tu les trouveras bien changés. Eux, seront bien heureux aussi de posséder leur pauvre père. Nous avons si souvent parlé de toi, de ta bonté, de ton courage, de ta tendresse pour eux, qu’ils désirent ton retour de toute la force de leur cœur.

Je n’ai pas encore reçu tes lettres du mois de janvier, tu sais si je les attends fiévreusement. J’espère qu’elles m’apporteront l’assurance que tu es calme et fort et que malgré la lenteur que les bons événements mettent à se produire, tu es toujours ferme et courageux.

Cette lettre sera-t-elle la dernière ? Je le crois et je le désire de toute mon âme. Peut-être seras-tu embarqué avant qu’elle n’arrive dans ce triste pays.

Je t’embrasse, mon bon cher Alfred, de toutes mes forces, de tout cœur comme je t’aime.

Lucie.
1er avril 1899.
Mon bien cher Alfred,

J’espérais beaucoup avoir des lettres de toi ces jours-ci et j’ai tardé à t’écrire de jour en jour pensant pouvoir te répondre encore par ce courrier ; je ne puis attendre plus longtemps dans la crainte que ma lettre ne parte plus. Nous attendons bien impatiemment l’arrêt définitif de la Cour de cassation. Nous pensons que les débats s’ouvriront dans le courant de ce mois. Espérons que ces grosses émotions seront enfin les dernières. Ces quelques mois de retard, quoi qu’ils aient été bien pénibles, nous ont permis d’arriver à établir ton innocence d’une façon plus éclatante et si nous avons souffert de ce prolongement de tortures, la lumière s’est faite plus grande, le temps a été un aide puissant à la vérité. Vois-tu, mon pauvre ami, les âmes éprouvées sont obligées d’étouffer leurs sanglots, de faire taire leur cœur et d’envisager la vie de plus haut, dans ses lignes générales, dans un sens tout à fait large, sans quoi les déceptions seraient trop fréquentes, les souffrances trop aiguës ; un bien sort souvent d’un mal, il faut tâcher d’oublier le mal pour ne penser qu’au progrès qu’il vous a fait faire. Eh bien ! dans ce cas, oublions nos souffrances et soyons heureux d’avoir pu arriver à une manifestation plus complète de la vérité. Pour notre honneur, pour nous, pour nos enfants, nous n’avons pas le droit de récriminer. Nous aurons encore bien des amertumes à réprimer et nous devons nous efforcer de pardonner à ceux qui ont voulu nous anéantir ; nous les laisserons tout à leur honte et à leur déchéance morale. Que pourrons-nous désirer sinon le calme, le bonheur dans l’oubli de toutes ces horribles choses ?

Les enfants traversent en ce moment une excellente période, ils ont très bonne mine, ont d’excellentes couleurs, la gaîté ne leur manque pas. Jeanne est rieuse toute la journée, on dirait qu’elle sent que je suis presque heureuse. Pierrot est toujours tendre et bien affectueux avec moi, il travaille bien, avec facilité et une ardeur modérée, tous deux me donnent de très grandes satisfactions.

Cette fois, je ne te dis pas adieu, mon chéri, mais à bientôt, je suis persuadée que nous sommes à la toute dernière étape de notre calvaire.

Je t’embrasse de toutes les forces de mon cœur.

Ton affectionnée,
Lucie.

À l’instant tes lettres me parviennent, elles me font bien plaisir, merci et encore affectueux baisers.

Îles du Salut,
8 avril 1899.
Chère Lucie,

Je ne puis que te répéter encore ce que je te disais dans ma dernière lettre de fin mars. Certes, c’est fort long ; certes, tant de souffrances accumulées sont terribles et l’esprit

reste stupéfait quand il s’y reporte, mais le but est tout et c’est avec confiance que j’attends chaque jour de recevoir la nouvelle du terme de notre effroyable martyre.

Comme je te l’ai dit il y a longtemps, innocent de ce crime abominable, cette innocence doit éclater aux yeux de la France entière et c’est l’âme rassurée et confiante qu’il faut nous en remettre à la haute autorité de la Cour du soin d’accomplir sa noble mission de suprême justice.

Je ne puis donc que te répéter toujours les mêmes paroles de profonde affection, les mêmes paroles de fermeté, d’invincible volonté, de dignité.

Maintenant, je souhaite de tout mon cœur, qu’à la Cour on se rende compte de tant de tortures supportées depuis si longtemps par une noble femme, par une épouse et une mère, on se rende compte de tant de souffrances imméritées accumulées sur tant d’êtres humains, et que j’apprenne enfin, sous peu de jours, que le jour de la justice a enfin lui pour nous.

J’espère donc bien que cette lettre est la dernière que j’aurai à t’écrire et que bientôt j’aurai l’immense bonheur de te serrer dans mes bras, de serrer dans mes bras nos chers enfants, tes chers parents, tous les chers nôtres.

Il ne me reste donc, en attendant ce moment de suprême bonheur, qu’à te répéter courage, et à t’embrasser de toutes mes forces, comme je t’aime.

Alfred.
Îles du Salut,
23 mai 1899.
Ma chère Lucie,

Depuis les quelques lignes que je t’ai adressées le 6 mai, j’attendais chaque jour la nouvelle du terme de notre atroce martyre, car j’espérais que la Cour concilierait enfin les devoirs de la Justice avec les droits de l’humanité.

Je regrette profondément, pour le bon renom de notre cher pays de France devant le monde, de voir se renouveler dans notre siècle l’affligeant spectacle donné avant 1789, où l’on voyait des innocents immolés aux lenteurs de la Justice, aux formes ; formes et lenteurs contre lesquelles se sont élevées les protestations de tous les écrivains du xviiie siècle, et avec eux, celles de quelques magistrats, comme l’avocat général Sirven, l’honnête Malesherbes, et avant eux, celle du plus illustre de tous, Montesquieu, qui voulut dès cette époque, qu’on apportât dans la Justice, « le sentiment de l’humanité ».

J’espère donc que la Cour va enfin apporter ce sentiment dans son œuvre de justice et de réparation qui dure depuis huit longs mois, une éternité pour des êtres qui souffrent, une cruelle dérision pour des innocents, pour lesquels chaque heure est de trop, que je vais enfin recevoir la nouvelle du terme de ce supplice aussi cruel qu’immérité et pouvoir prendre moi-même dans quelques jours le chemin de notre cher pays.

Mille baisers.

Alfred.
Îles du Salut,
Jeudi 1er juin 1899.
Ma chère Lucie,

Quelques lignes pour venir causer avec toi, dans ces journées où plus que jamais, si cela est possible, ma pensée, mon cœur sont avec toi, avec tous.

Les débats sont enfin commencés devant la Cour de cassation et M. le Rapporteur a conclu à la cassation avec renvoi. Je pense que si la Cour ne casse pas, elle, sans renvoi, elle cassera certainement avec renvoi et suspension de la peine. J’espère donc bien que la décision de la Cour me parviendra assez à temps pour que je puisse encore prendre ce courrier-ci et m’amener moi-même en même temps que cette lettre.

Que la cassation se fasse avec renvoi ou sans renvoi, peu nous importe. Ma confiance dans la justice de mon pays est la même, que ce soit celle de la Cour suprême ou que ce soit celle du Conseil de guerre.

Aussi est-ce avec la plus profonde émotion que je t’écris, non seulement à la pensée du bonheur indicible de te serrer enfin dans mes bras, de serrer dans mes bras nos chers enfants, vous tous, de voir arriver enfin le terme de ces atroces tortures, de pouvoir enfin te les faire oublier, à toi aussi, pauvre amie, mais aussi avec toute la joie qui inonde mon cœur de Français et de soldat, car ce sera l’honneur de ce noble pays de France, comme ce sera l’honneur de notre chère armée d’arriver enfin au dénouement de cette épouvantable erreur judiciaire et à sa réparation.

Je m’arrête, de pareilles émotions sont trop éloquentes par elles-mêmes pour que ma plume puisse les rendre et j’espère bien que j’arriverai dans notre cher pays en même temps que ces quelques lignes.

En attendant donc le bonheur de t’embrasser moi-même dans quelques semaines, je le fais dès l’instant de toutes mes forces, de toute mon âme, ainsi que nos chers enfants, tous les chers nôtres.

Ton dévoué,
Alfred.
Télégramme
Cayenne, le 6 juin 1899.

Madame Dreyfus. « Îles du Salut le 5 juin. — Cœur, âme, avec toi, enfants, tous. — Je pars vendredi. Attends avec joie immense moment de bonheur de te serrer dans mes bras. Baisers à tous. Alfred. »

Le 9 juin, Dreyfus quitta l’île maudite.

Le 30 juin, avec une joie indicible, il aperçut les côtes de France.

La Cour de cassation ayant cassé à l’unanimité l’arrêt du Conseil de guerre de 1894, Dreyfus était persuadé que la vérité étant publiquement reconnue, il allait être accueilli par sa famille, par ses amis, par une foule heureuse de réparer l’erreur commise cinq années plus tôt. Il imaginait que l’enquête du Conseil de guerre devant lequel il était renvoyé ne serait qu’une simple formalité, puisque l’étude de l’affaire avait été faite à fond par la plus haute juridiction du pays, et que celle-ci avait péremptoirement démontré qu’il ne pouvait être retenu contre lui aucune charge.

Déjà l’accueil qui lui avait été fait sur le Sfax l’avait quelque peu déçu, mais sa désillusion fut profonde lorsqu’il vit les précautions dont on usa lors de son débarquement. Lui qui se faisait une joie de ce retour, dut, une fois de plus, comprimer les battements de son pauvre cœur ulcéré et refouler son chagrin.

À 9 heures du soir, par une mer démontée, un canot vint le chercher à bord du Sfax. Mais il était si difficile de maintenir le canot au bas de l’échelle du navire, qu’il tomba en voulant y sauter et se blessa sérieusement à la jambe.

À 2 h. 1/4 Dreyfus fut débarqué dans un petit port de pêche ; une calèche l’attendait qui le mena, entre deux gendarmes, à une gare où on lui fit prendre le train. Après quelques heures de voyage, et sans avoir échangé une parole avec ses compagnons, il en descendit, fut conduit en voiture vers une grande ville, et introduit dans un sombre bâtiment. Il sut enfin qu’il était dans la prison militaire de Rennes.

Il était 6 heures du matin.

À 9 heures, il fut avisé que sa femme avait reçu l’autorisation de venir l’embrasser.

Jeudi 22 juin 1899.
Mon bon chéri,

Je veux que tu reçoives un mot de moi à ton arrivée et que tu saches que je suis là, tout près de toi, dans la même ville, le cœur battant de joie et d’émotion à l’idée que je vais te voir, t’embrasser, et que nous allons éprouver tous deux une de ces secousses morales si grandes, si fortes, que l’on se demande comment le corps humain peut résister à de si terribles ébranlements.

Comment pourrai-je te dire ce que j’ai ressenti le jour où j’ai reçu ta dépêche me prévenant de ton départ ? J’étais si joyeuse que je croyais vivre un rêve. Tout se transformait en moi, je commençais à vivre après de si longues années passées le cœur mutilé.

Et toi, quel soulagement tu as dû avoir en quittant cette île maudite et combien ont dû te sembler bons ces premiers moments où tu t’es senti presque libre, t’acheminant vers la patrie.

Comme j’aurais voulu faire avec toi cette route que j’ai suivie bien souvent par la pensée ! J’ai une impression si douce en songeant que chaque heure, chaque minute te rapproche de moi et qu’enfin, nous allons nous retrouver dans les bras l’un de l’autre après cette atroce et interminable séparation. Quel bonheur, mon Dieu ! Puis encore une étape à franchir, celle du Conseil de guerre et nous serons délivrés de cet épouvantable cauchemar. Ce sera encore une terrible épreuve pour toi, mon pauvre ami, mais j’ai confiance, je sais que tu la supporteras vaillamment avec la sérénité que donne une conscience pure.

Je vais donc quitter nos bons chéris le samedi 24, je les laisserai aux soins de Marie. J’ai l’autorisation de te voir et j’accourrai aussitôt que le commandant de la prison me le permettra.

Je t’embrasse de toutes mes forces comme je t’aime.

Lucie.
Rennes, samedi 1er juillet 1899.
Mon bien cher Alfred,

Voici quatre ans que je lutte, que je prie et que je souhaite ardemment voir arriver enfin ce jour béni. Je m’étais préparée à cette émotion, j’ai voulu être forte et n’avoir aucune défaillance. Mais il nous a fallu à tous deux faire des efforts surhumains pour nous concentrer et tendre nos nerfs afin de supporter vaillamment cette grosse épreuve.

Comme cette heure a passé vite ! Il me semble avoir fait un rêve, un beau rêve, plein d’émotions et de bonnes souffrances.

Je voulais te dire mille choses, te parler des enfants, des nôtres, de tous ceux que nous aimons tous deux, mais j’ai craint de te faire du mal en te donnant encore des sujets d’attendrissement. Pauvre ami, toi qui n’a pas parlé depuis près de cinq ans, toi qui as souffert tous les martyres, tu es encore vaillant et courageux. Tu es digne de toutes les admirations et les témoignages nombreux que je reçois pour toi de la France et du monde entier peuvent te prouver à quel point tu es honoré et aimé.

Enfin quelques semaines encore et nous tiendrons le bonheur. Ce seront des journées de travail pour toi, tu auras fort à faire pour te mettre au courant de tout ce qui s’est passé, pour apprendre à connaître les caractères des hommes qui ont pris part à ce terrible drame. Les uns sont bas et vils et ne méritent que la pitié, les autres sont des âmes supérieures d’une pureté, d’une élévation, d’un dévouement qui font oublier beaucoup de vilaines choses.

6 heures matin, dimanche.

Je t’ai écrit hier, mon cœur débordant trop, il avait besoin de s’épancher et où trouverais-je un plus doux appui, si ce n’est auprès de toi, mon pauvre ami ? La joie de t’avoir près de moi, dans la même ville, m’a donné un sommeil plus calme. Mon cœur est moins déchiré, je me réjouis de te voir. J’attends cet après-midi avec une impatience fébrile.

À tout à l’heure, mon mari bien aimé, reçois mes plus tendres, mes plus affectueux baisers.

Ta dévouée,
Lucie.
Rennes, le 6 août 1899.
Mon bien cher Alfred,

J’aurais voulu pouvoir t’embrasser encore avant ton départ pour le Conseil et te dire avec quelle confiance, quelle immense espérance, je vois s’ouvrir enfin ces débats attendus depuis si longtemps.

Ces quelques lignes ne t’apporteront qu’un écho bien petit de ma pensée… Enfin, tu sais mieux que je ne pourrais te l’exprimer, les sentiments qui m’animent et que je ressens du plus profond de mon cœur. Je vivrai par ta pensée pendant ces longues matinées et tes émotions seront les miennes.

Ta conscience pure, la certitude d’avoir rempli toujours et partout ton devoir, te donneront les forces physiques nécessaires pour soutenir la lutte. Ton caractère est trop élevé, ta volonté trop ferme, trop droite pour que j’aie quelque chose à ajouter. Tes sentiments sincères apparaîtront à tes juges et t’inspireront ta défense.

Je ne veux plus que te presser encore et de toutes mes forces dans mes bras et te crier courage.

Ta bien affectueuse,
Lucie.

  1. Dreyfus n’était plus autorisé à écrire que deux fois par semaine.
  2. Dreyfus et sa femme ne furent autorisés à se parler qu’à distance, en présence du directeur du Dépôt. Il leur fut défendu de dire quoi que ce soit relatif au procès.

    Mme Dreyfus supplia qu’on la laissât embrasser son mari, après lui avoir au besoin lié les mains derrière le dos. Un refus brutal lui fut opposé.