Souvenirs et Correspondance (Dreyfus)/01/09
IX
LA LUTTE POUR LA VÉRITÉ
En arrivant à la prison militaire de Rennes le 1er juillet 1899, le capitaine Dreyfus ignorait presque totalement la lutte épique dont il avait été la cause et qui venait d’aboutir à la révision de son procès.
Les rapports succincts que ses avocats, Me Demange et Me Mornard lui avaient envoyés à l’île du Diable ne lui avaient permis de connaître que le résumé des éléments juridiques sur lesquels ils s’étaient basés, et il avait conservé la conviction que c’était sur l’initiative de ses chefs que l’erreur avait enfin été reconnue.
Il croyait, en soldat loyal, qu’ils avaient entendu ses appels désespérés, et que le général Mercier avait fait poursuivre l’enquête qu’il lui avait demandée par sa lettre datée du 1er janvier 1895, et ainsi conçue :
« J’ai reçu, par votre ordre, la visite de M. le Commandant du Paty de Clam, auquel j’ai déclaré que j’étais innocent et que je n’avais même jamais commis une imprudence. Je suis condamné ; je n’ai pas de grâce à demander, mais au nom de mon honneur qui, je l’espère, me sera rendu un jour, j’ai le devoir de vous prier de bien vouloir continuer vos recherches.
« Moi parti, qu’on cherche toujours, c’est la seule grâce que je sollicite.
Cette grâce ne lui avait même pas été accordée, Dreyfus parti, le général Mercier et l’État-major n’avaient plus eu qu’un désir, c’est de n’entendre plus jamais parler de cette lamentable histoire.
Mais si le ministre de la guerre ne fit pas son devoir, il se trouva un homme pour prendre la défense de l’exilé, pour soutenir sa protestation d’innocence. Ce fut son frère, Mathieu Dreyfus.
Abandonnant la direction de ses usines, il vint s’installer à Paris et se consacra de toute son âme à sa nouvelle et lourde tâche.
D’allure et de visage distingués, la voix chaude et bien timbrée, d’un physique sympathique, Mathieu Dreyfus alliait à une solide intelligence un profond bon sens. Il sut se faire respecter par ses pires ennemis et se faire aimer de ses partisans, pour sa droiture, son courage extrême, la simplicité de ses attitudes, sa prudence et son tact.
Tout d’abord, il se trouva dans la plus complète obscurité ; il eût voulu prendre connaissance du dossier du procès, qui était la propriété de sa belle-sœur, mais Me Demange ne put le lui communiquer. L’éminent avocat avait été prévenu, en effet, qu’en raison du huis clos, toute indiscrétion de sa part le ferait tomber sous le coup de la loi sur l’espionnage et pourrait le faire condamner à cinq années d’emprisonnement.
Grâce cependant au commandant Forzinetti qui, le 10 janvier, lui remit un rouleau de papiers qu’Alfred Dreyfus lui avait confié et qui contenait la copie de l’acte d’accusation de Bexon d’Ormescheville, Mathieu connut enfin la base véritable du procès.
À quelque temps de là, ayant été informé que le Dr Gibert, du Havre, compatriote et ami du Président de la République, se refusait de croire à la trahison de son frère, qu’aucun motif plausible ne lui pouvait expliquer, Mathieu Dreyfus se rendit auprès de lui, et le supplia de demander audience à Félix Faure. Le Dr Gibert fut reçu par le Président le 24 février au matin et lui fit part de sa conviction, mais celui-ci lui affirma que Dreyfus avait été justement condamné, non pas seulement d’après le bordereau, mais sur le vu d’une pièce portée à la connaissance des juges du Conseil de guerre et qu’on n’avait pu dévoiler à l’accusé ni à son avocat, car elle touchait à la sûreté de l’État. Il l’autorisa à en informer Mathieu.
Gibert fit observer à Félix Faure qu’une violation flagrante des droits de la défense avait été commise et insista pour que l’on retardât le départ de Dreyfus pour l’île du Diable jusqu’à ce qu’un supplément d’enquête ait eu lieu. Le Président fut inflexible.
Cette visite n’ayant pas donné de résultat immédiat, Mathieu Dreyfus fit un certain nombre de démarches auprès d’Alsaciens comme le général Yung, Scheurer-Kestner, Jules Siegfried, Lalance, et de journalistes comme Judet, Fernand Xau, de Rodays, Yves Guyot. Il fut reçu par quelques-uns avec sympathie, par tous correctement, mais ne trouva chez aucun un appui efficace.
En avril, Me Demange apprit d’un avocat que le ministre de la Justice, Trarieux, lui avait confié qu’il existait une pièce comportant les mots : « Cette canaille de D… » Demange courut chez Trarieux, qui lui confirma que le fait lui avait été raconté par Hanotaux, ministre des Affaires étrangères qui, lui-même, le tenait du général Mercier. Et Trarieux ajouta que, selon lui, cette pièce avait été découverte après la condamnation.
Mais ces divers renseignements dont disposait désormais Mathieu Dreyfus, et dont il ne pouvait indiquer la source, le laissaient impuissant comme au premier jour.
L’idée lui fut alors donnée de s’adresser, pour mener une campagne en faveur de son frère, à un jeune écrivain de grand talent, Bernard Lazare. Celui-ci, avec lequel il se mit en rapport, avait déjà conçu des doutes, et quand Mathieu Dreyfus lui proposa de publier un mémoire pour exposer ce qu’il avait pu apprendre jusque-là, Bernard Lazare accepta sans hésitation et, depuis lors, se dévoua corps et âme, avec un splendide courage, à cette cause qui semblait désespérée. Dès le mois de juin, son travail fut prêt, mais Mathieu Dreyfus voulait attendre, pour le publier, une occasion favorable que, chaque jour, il espérait pour le lendemain.
L’occasion hélas, ne se présenta pas. L’été de 1895 passa lamentable, puis l’hiver vint sans rien amener de nouveau. Mathieu rongeait son frein. Il raconte, dans ses Mémoires inédits, ses vaines recherches, les fréquentes propositions d’escrocs, de policiers marrons, peut-être même d’envoyés de l’État-major cherchant à le compromettre. Il lui fallut tout son bon sens, toute sa sagesse pour ne pas tomber dans les traquenards qui lui étaient tendus. Constamment en éveil, il se demandait avec terreur qui s’occuperait utilement de son frère s’il était mis hors d’état de poursuivre sa réhabilitation.
En désespoir de cause, et en vue de réveiller l’opinion publique, il se mit en rapport en avril 1896 avec une agence anglaise qui voulut bien, moyennant finances, lancer le bruit de l’évasion d’Alfred Dreyfus. Et en effet, ainsi qu’il l’avait prévu et espéré, les journaux s’emparèrent avidement de la fausse nouvelle. Certains même, pour la première fois, affichèrent, sinon de la sympathie, du moins quelque pitié pour le martyre subi par le condamné de l’île du Diable. Gaston Calmette, dans un article paru dans le Figaro du 8 septembre, publia les confidences d’un ancien fonctionnaire de la Guyane, « l’actualité ayant repris ce malheureux que l’on croyait à jamais oublié, disparu, perdu ». Il décrivit les souffrances de Dreyfus et rappela son perpétuel cri d’innocence.
Jugeant le moment enfin favorable, Mathieu Dreyfus autorisa Bernard Lazare à lancer sa brochure, qui fut publiée à Bruxelles et envoyée, sous pli fermé, à tous les députés, à tous les sénateurs et à un certain nombre de personnalités non-parlementaires.
Le 14 septembre parut dans l’Éclair un article visiblement inspiré par l’État-major, qui analysait les motifs de la condamnation de Dreyfus et révélait au public qu’il existait une pièce de l’attaché militaire allemand portant en toutes lettres ces mots : « Décidément cet animal de Dreyfus devient trop exigeant. » Ce papier, qui provoqua une émotion considérable, clôtura pour un temps la campagne de presse, quand éclata le 10 novembre 1896, le coup de foudre de la publication du bordereau par le journal Le Matin.
Concernant cette publication, le colonel Dreyfus, dans une note annexée à ses Souvenirs, rapporte le fait suivant :
« Je rencontrai en 1907 mon camarade de promotion à l’École polytechnique, Philippe Bunau-Varilla, qui me dit que c’était lui l’auteur de la révision du procès. Je lui exprimai mon étonnement. Il me raconta alors qu’en 1896 son frère, directeur du journal Le Matin, déjeunant chez lui, lui dit que Teysonnières, l’un des experts en écriture de l’Affaire, était venu lui proposer, moyennant finances, de publier dans le Matin une photographie du « bordereau » dont l’écriture, jusque-là, n’avait pas été rendue publique. Le directeur du Matin hésitait, mais son frère lui demanda de lui montrer la pièce. Quand Philippe Bunau-Varilla vit l’écriture, il fut stupéfait de ne pas trouver de ressemblance avec la mienne. Il possédait en effet deux lettres de moi à propos d’une étude que j’avais faite autrefois sur le Congo, et il put ainsi faire facilement la comparaison. Les deux frères furent donc convaincus de mon innocence et Philippe Bunau-Varilla insista vivement pour la publication de la photographie du bordereau dans le Matin.
« Il est certain que cette publication permit à mon frère Mathieu de découvrir Esterhazy, et au colonel de Schwartzkoppen de reconnaître l’auteur du bordereau. Mais si elle fit faire un grand pas en avant vers la révision et servit considérablement ma cause, il ne faut pas oublier que le véritable auteur de la révision est le colonel Picquart qui trouva le « petit bleu ».
Quoi qu’il en soit, en ce mois de novembre 1896, Mathieu Dreyfus ignorait la découverte du lieutenant-colonel Picquart et n’avait pas la moindre notion quant à l’origine du « bordereau ». Il s’adressa aux experts français et étrangers les plus réputés et obtint de nombreux rapports prouvant qu’il n’y avait aucune ressemblance entre l’écriture de son frère et celle de ce document capital. Mais les mois s’écoulèrent sans apporter de résultats appréciables. Il ne pouvait savoir, en effet, que pendant ce temps, de graves événements se déroulaient à l’État-major et que « la vérité était en marche ». Sans qu’il s’en doutât encore, la cause dont il s’était fait l’infatigable champion progressait à pas de géant.
Sous la promesse de n’en faire part, le cas échéant, qu’à un membre du Gouvernement, le lieutenant-colonel Picquart, qui « ne voulait pas emporter son secret dans la tombe », l’avait confié à son ami et condisciple de Strasbourg, Me Leblois. Mais celui-ci, ne pouvant supporter l’idée qu’un innocent expiât le crime d’un autre, et hésitant quant à la méthode à employer pour saisir les ministres, résolut de demander avis à un ami très proche, Charles Risler, maire du VIIe arrondissement, dont il était lui-même maire-adjoint. Risler se montra moins étonné de ces révélations que Leblois ne l’avait prévu et informa l’avocat que son oncle Scheurer-Kestner, vice-président du Sénat, avait depuis de longs mois de sérieux doutes qui lui avaient été suggérés par deux de ses amis, le sénateur Ranc et le député Joseph Reinach, persuadés l’un et l’autre de l’innocence de Dreyfus. Scheurer-Kestner toutefois, ajouta Risler, n’avait pas encore trouvé les éléments d’une conviction définitive.
Le 13 juillet 1897, Risler accompagna Leblois chez Scheurer, dont il dissipa les derniers doutes, et de ce jour, côte à côte, les deux hommes se dévouèrent sans compter à l’œuvre de réhabilitation.
Louis Leblois était le fils d’un pasteur protestant, exerçant encore à cette époque son ministère à l’église du Temple Neuf à Strasbourg. Après la guerre de 1870, le pasteur Leblois avait conservé pour ses six fils la nationalité française et ceux-ci durent quitter l’Alsace ; mais lui-même estima de son devoir de rester « pour soutenir et consoler ceux qui, ne pouvant le suivre, l’ont retenu par leur cri de douleur », ainsi que George Sand l’écrivit à son sujet. Il continua à prêcher en français, fut suspendu, et remonta dans sa chaire sans avoir cédé.
Louis Leblois se montra digne de l’exemple paternel et, lorsqu’il connut la vérité, se jeta dans la bataille avec un extrême courage et le plus complet désintéressement.
Scheurer-Kestner, de vieille souche alsacienne, était né à Thann. Ancien député d’Alsace et de la Seine à l’Assemblée Nationale, sénateur inamovible, premier vice-président du Sénat, Scheurer-Kestner, dont la vie était un modèle de labeur et de probité, jouissait de la plus grande estime de ses collègues et de tous ceux qui avaient eu l’occasion de l’approcher. Homme de grand cœur et d’esprit droit, il n’hésita plus, devant la certitude que lui apporta Leblois, à prendre officiellement position et à consacrer toutes ses forces à la victoire de la justice.
La lutte qu’il soutint ruina d’ailleurs sa santé, et peu de jours avant sa mort, venant d’apprendre que la Cour de cassation avait cassé l’arrêt de 1894, il écrivait à sa fille cette lettre sublime :
Tu me demandes si je suis content ?
Combien y a-t-il d’hommes qui, après s’être sacrifiés à une cause juste, la voient triompher ?
Je suis exceptionnellement favorisé, je m’en rends bien compte. Il est vrai que je me dis quelquefois que je l’ai payé cher, du prix de ma santé, mais je le dis sans regrets, et l’on m’offrirait ma belle santé d’avant l’Affaire en retour d’un échec, laissant le pauvre Dreyfus à l’île du Diable, que je refuserais cette offre.
Je préfère être souffrant et avoir fait quelque chose de bien ; je jouis de l’estime dont je suis entouré à un point extraordinaire, et il m’est particulièrement doux et précieux de laisser à mes petits-enfants un nom honorable dans celui de leur grand-père. Cela me fera vivre une génération de plus, et, comme j’aime beaucoup la vie, je suis satisfait…
Malheureusement, les restrictions imposées par Picquart paralysèrent pour quelque temps l’action de Scheurer-Kestner. Il fit bien part de son ardente conviction à ses collègues du bureau du Sénat, mais se refusa d’en appeler au ministre de la Justice avant d’être libre d’apporter officiellement les faits nouveaux pouvant déclencher la procédure de révision. Toutefois, dans son immense pitié pour l’innocent torturé sur son île lointaine, il eût aimé fortifier sa patience et son courage en lui faisant connaître qu’une importante personnalité s’intéressait enfin à sa cause. Il pria donc Joseph Reinach de se mettre en rapport avec la famille Dreyfus pour qu’elle informât le prisonnier. Ce fut fait sans retard. Mais la lettre de Mme Lucie Dreyfus fut interceptée et ne parvint pas à son mari.
Parti en vacances à Thann pour plusieurs semaines, Scheurer-Kestner ne revit Leblois que le 10 septembre. Suivant toujours la même politique, ils décidèrent que le vice-président du Sénat interviendrait auprès des membres du Gouvernement dans l’ordre ci-après : le Président de la République, le ministre de la Guerre, le Président du Conseil et le ministre de la Justice.
Mais ces démarches, effectuées fin octobre et début de novembre, eurent pour seul résultat de déchaîner une effroyable campagne de presse contre Scheurer-Kestner, qui se sentit profondément ulcéré d’être traîné dans la boue et l’objet des plus viles calomnies.
Pendant ce temps, Mathieu Dreyfus qui recherchait toujours l’auteur du « bordereau » et qui, grâce à la publication du Matin, en possédait un fac-similé, avait fait tirer à un grand nombre d’exemplaires un placard qu’il faisait distribuer dans la rue et qui comportait, outre la reproduction du « bordereau », celle d’une lettre de son frère. Il espérait ainsi, le hasard aidant, que quelqu’un viendrait à reconnaître l’écriture du « bordereau » et le mettrait sur la voie. Mais l’attente se faisait longue, anxieuse quand, le 6 novembre au matin il fut avisé qu’un banquier, M. de Castro, qui, quelques jours auparavant avait lu son placard en attendant l’omnibus à la Madeleine, avait constaté que l’écriture du fameux document ressemblait d’une manière étrange à celle d’un de ses clients. M. de Castro lui donnait rendez-vous pour l’après-midi à son cercle, boulevard Montmartre.
Dans ses Souvenirs, Mathieu Dreyfus raconte avec quelle émotion il se rendit à cette entrevue. M. de Castro, qu’il ne connaissait pas, l’attendait dans un petit salon du cercle, porteur d’une liasse de lettres d’Esterhazy. Comme le banquier, il fut immédiatement frappé de l’identité des écritures et se précipita chez Me Demange pour lui annoncer qu’il croyait connaître enfin le nom qu’il s’efforçait de découvrir depuis trois ans. Demange, qui avait défendu autrefois le marquis de Morès, après que celui-ci eût tué en duel le capitaine Mayer dont Esterhazy avait été un des témoins, fit venir le dossier, y trouva des lettres d’Esterhazy et constata, à son tour, l’identité.
Mais il restait une expérience à tenter. Mathieu Dreyfus savait que Scheurer-Kestner connaissait le nom de l’auteur du « bordereau », mais s’était refusé à le nommer jusque-là, de même qu’il n’avait pas consenti à divulguer l’origine de son renseignement. Ce nom était-il celui qu’il venait de découvrir ?
Mathieu Dreyfus, qui n’avait pas revu Scheurer depuis la démarche qu’il avait faite auprès de lui en février 1895, et où il avait été poliment éconduit, obtint un entretien le 12 novembre.
Le cœur battant, tremblant d’émotion, il déclara au sénateur qu’il connaissait le nom du traître.
— Qui ? demanda Scheurer.
— Esterhazy.
— Oui.
Et ce « oui » déchargea d’un lourd fardeau les épaules des deux hommes. Mathieu Dreyfus tenait enfin un élément capital, un fait essentiel pour obtenir la réhabilitation de son frère. Quant à Scheurer, qui se trouvait délié de son serment en apprenant par une voie nouvelle ce qu’il avait promis de taire, il put désormais agir avec plus de vigueur et crier bien haut toute la vérité.
Le 15 novembre 1897, Mathieu Dreyfus dénonça Esterhazy dans une lettre ouverte au ministre de la Guerre.
Sous l’influence de Scheurer-Kestner, dont la conviction ouvertement proclamée impressionna bien des esprits, la première phalange des dreyfusards vit peu à peu s’élargir ses rangs. Aux Forzinetti, Dr Gibert, Ranc, Reinach, Bernard Lazare, vinrent bientôt se joindre, parmi beaucoup d’autres, le sénateur Trarieux, ancien ministre de la Justice et futur fondateur de la Ligue des Droits de l’Homme, et le grand écrivain Émile Zola.
Zola s’était toujours tenu en dehors de la vie publique, mais l’intensité du drame que constituait l’Affaire l’empoigna et sa conscience lui dicta d’intervenir. Le hasard d’une promenade lui ayant fait rencontrer de Rodays, directeur du Figaro, il lui confia à quel point la cause de Dreyfus le passionnait, et de Rodays, qui vibrait à l’unisson, lui offrit les colonnes de son journal. Zola y publia trois articles en novembre et décembre, mais dut renoncer à sa collaboration devant les véhémentes protestations des abonnés contre les thèses qu’il soutenait. Il écrivit alors deux brochures qui furent deux éloquents appels : Lettre à la Jeunesse et Lettre à la France. Enfin, au lendemain de l’acquittement d’Esterhazy, il prépara une lettre ouverte à M. Félix Faure, Président de la République. Mais avant de la faire paraître en librairie, désireux qu’il était de lui assurer la plus grande diffusion possible, il résolut de tenter encore une démarche auprès d’un journal et s’adressa à l’Aurore.
L’Aurore avait été fondée en octobre 1897 par Ernest Vaughan, qui avait déjà fondé en 1881 l’Intransigeant avec Henri Rochefort, mais s’était séparé de ce dernier depuis quelques mois, après une collaboration de seize années. L’Aurore, dès son avènement, avait pris nettement parti pour la révision. Les principaux collaborateurs étaient Clemenceau, Bernard Lazare, Urbain Gohier, Octave Mirbeau, Henri Leyret, Lucien Descaves, Pierre Quillard. Quand Zola, le soir du 12 janvier, lut aux rédacteurs présents sa lettre à Félix Faure, celle-ci fut accueillie avec une émotion profonde et un enthousiasme général. L’immortel document parut le lendemain, en première page, sous le titre « J’accuse », que Clemenceau avait jugé plus frappant. En voici la conclusion :
« … Ce n’est pas, d’ailleurs, que je désespère le moins du monde du triomphe. Je le répète avec une certitude plus véhémente : la vérité est en marche et rien ne l’arrêtera. C’est aujourd’hui seulement que l’affaire commence, puisqu’aujourd’hui seulement les positions sont nettes ; d’une part, les coupables qui ne veulent pas que la justice se fasse ; de l’autre, les justiciers qui donneront leur vie pour qu’elle soit faite. Quand on enferme la vérité sous terre, elle s’y amasse, elle y prend une force telle d’explosion, que le jour où elle éclate, elle fait tout sauter avec elle. On verra bien si l’on ne vient pas de préparer, pour plus tard, le plus retentissant des désastres.
« Mais cette lettre est longue, Monsieur le Président, et il est temps de conclure.
« J’accuse le lieutenant-colonel du Paty de Clam d’avoir été l’ouvrier diabolique de l’erreur judiciaire, en inconscient, je veux le croire, et d’avoir ensuite défendu son œuvre néfaste, depuis trois ans, par les machinations les plus saugrenues et les plus coupables.
« J’accuse le général Mercier de s’être rendu complice, tout au moins par faiblesse d’esprit, d’une des plus grandes iniquités du siècle.
« J’accuse le général Billot d’avoir eu entre les mains les preuves certaines de l’innocence de Dreyfus et de les avoir étouffées, de s’être rendu coupable du crime de lèse-humanité et de lèse-justice dans un but politique et pour sauver l’État-major compromis.
« J’accuse le général de Boisdeffre et le général Gonse de s’être rendus complices du même crime, l’un sans doute par passion cléricale, l’autre peut-être par cet esprit de corps qui fait des bureaux de la Guerre l’arche sainte inattaquable.
« J’accuse le général de Pellieux et le commandant Ravary d’avoir fait une enquête scélérate, j’entends par là une enquête de la plus monstrueuse partialité, dont nous avons, dans le rapport du second, un impérissable monument de naïve audace.
« J’accuse les trois experts en écritures, les sieurs Belhomme, Varinard et Couard, d’avoir fait des rapports mensongers et frauduleux, à moins qu’un examen médical ne les déclare atteints d’une maladie de la vue et du jugement.
« J’accuse les bureaux de la Guerre d’avoir mené dans la presse, particulièrement dans l’Éclair et dans l’Écho de Paris, une campagne abominable, pour égarer l’opinion et couvrir leur faute.
« J’accuse enfin, le premier Conseil de guerre, d’avoir violé le droit en condamnant un accusé sur une pièce restée secrète, et j’accuse le second Conseil de guerre d’avoir couvert cette illégalité par ordre, en commettant à son tour le crime juridique d’acquitter sciemment un coupable.
« En portant ces accusations, je n’ignore pas que je me mets sous le coup des articles 30 et 31 de la loi sur la presse du 29 juillet 1881 qui punit les délits de diffamation. Et c’est volontairement que je m’expose.
« Quant aux gens que j’accuse, je ne les connais pas, je ne les ai jamais vus, je n’ai contre eux ni rancune, ni haine. Ils ne sont pour moi que des entités, des esprits de malfaisance sociale. Et l’acte que j’accomplis ici n’est qu’un moyen révolutionnaire pour hâter l’explosion de la vérité et de la justice.
« Je n’ai qu’une passion, celle de la lumière, au nom de l’humanité qui a tant souffert et qui a droit au bonheur. Ma protestation enflammée n’est que le cri de mon âme. Qu’on ose donc me traduire en Cour d’assises et que l’enquête ait lieu au grand jour !
« J’attends. »
Cette admirable lettre qui résume toute l’Affaire et qui, pour la première fois, donna au public une vue d’ensemble, souleva une émotion considérable en France et à l’étranger. Mais au Parlement, on cria au scandale. Le président du Conseil, Méline, qui n’était pas partisan de poursuivre Zola, fut débordé par ses troupes et dut céder. Une action judiciaire fut ordonnée. Seuls, quelques rares socialistes votèrent contre.
Jaurès raconta plus tard, dans une conférence qu’il fit à Lille, en 1900, que les socialistes eux-mêmes étaient très divisés. Certains estimaient qu’il n’y avait pas lieu de prendre position en faveur d’un officier fortuné ou d’un écrivain bourgeois, alors que d’autres pensaient au contraire, que le parti socialiste devait combattre l’injustice, quelle qu’en soit la victime. Et Jaurès s’exprimait ainsi :
« Ah ! je me rappelle les accents admirables de Guesde lorsque parut la lettre de Zola. Nos camarades modérés du groupe socialiste disaient : « Mais Zola n’est point un socialiste ; Zola est, après tout, un bourgeois. Va-t-on mettre le parti socialiste à la remorque d’un écrivain bourgeois ? » Et Guesde se levant comme s’il suffoquait d’entendre ce langage, alla ouvrir la fenêtre de la salle où le groupe délibérait en disant : « La lettre de Zola, c’est le plus grand acte révolutionnaire du siècle. »
« Et comme les cannibales de l’État-major continuaient à s’acharner sur le vaincu, Guesde me disait : « Que ferons-nous un jour, que feront les socialistes d’une humanité ainsi abaissée et ainsi avilie ? Nous viendrons trop tard, disait-il, avec une éloquente amertume ; les matériaux humains seront pourris quand ce sera notre tour de bâtir la maison. »
Quoi qu’il en soit, et de ce jour, sans attendre un mandat de son parti, Jaurès entreprit, en son nom personnel, la plus courageuse, la plus éloquente, la plus noble des campagnes en faveur de la révision et ne jugea son rôle terminé qu’au moment de la réhabilitation définitive du capitaine Dreyfus, c’est-à-dire plus de huit ans après, en juillet 1906.
Conformément au vote de la Chambre, le Gouvernement déféra Zola et le gérant de l’Aurore, Perrenx, en Cour d’assises. Le procès s’ouvrit le 7 février 1898 avec, au banc de la défense, Mes Labori et Albert Clemenceau pour Zola, et Georges Clemenceau qui, sans être avocat, avait été autorisé à plaider pour Perrenx. La plainte du ministre de la Guerre, Billot, n’ayant relevé que trois passages de la lettre « J’accuse » relatifs aux attaques contre les Conseils de guerre, les débats se trouvaient ainsi volontairement limités. De plus, le conseiller Delegorgue, appelé à présider la Cour, manquait particulièrement d’indépendance et de caractère. Sachant que le Gouvernement appréhendait que la vérité vint à se produire au grand jour, il s’appliqua à étouffer toutes les dépositions susceptibles d’apporter un élément nouveau concernant l’Affaire. Tout au long des débats, il les interrompit constamment par ces expressions devenues légendaires : « La question ne sera pas posée. » — « Témoin, ne répondez pas. » Par contre, il laissa le jury délibérer sous l’impression des cliquetis de sabres et des manifestations hostiles aux accusés d’un public trié sur le volet par l’État-major.
Cependant, la vérité ne put être totalement étouffée. Les grands chefs eux-mêmes, par leur zèle excessif, contribuèrent à apporter la lumière. C’est ainsi qu’au cours du procès, le général de Pellieux, qui avait déjà déposé une première fois demanda, dans sa crainte d’un acquittement, à être rappelé à la barre. Il déclara que, puisqu’on l’y obligeait, il révélerait une chose qu’il avait tue jusqu’à présent, à savoir qu’il avait vu au ministère de la Guerre une pièce d’origine incontestable qui y était parvenue en novembre 1896, au moment où un député, Castelin, avait annoncé son intention d’interpeller sur l’affaire Dreyfus, et que cette pièce contenait en particulier les phrases suivantes : « Il va se produire une interpellation sur l’affaire Dreyfus. Ne dites jamais les relations que nous avons eues avec ce Juif. »
Le général Gonse confirma la déposition du général de Pellieux et, le lendemain, le général de Boisdeffre, chef d’État-major général, vint déclarer au jury :
« Je serai bref. Je confirme de tous points la déposition de M. le général de Pellieux, comme exactitude et comme authenticité. Je n’ai pas un mot de plus à dire ; je n’en ai pas le droit, je le répète. Et maintenant, Messieurs les jurés, permettez-moi, en terminant, de vous dire une chose : Vous êtes le jury, vous êtes la nation ; si la nation n’a pas confiance dans les chefs de son armée, dans ceux qui ont la responsabilité de la défense nationale, ils sont prêts à laisser à d’autres cette lourde tâche, vous n’avez qu’à parler. Je ne dirai pas un mot de plus. »
Au cours de la même audience, le lieutenant-colonel Picquart, répondant à une question de Me Labori concernant une pièce dont il estimait l’authenticité douteuse, déclara :
« C’est celle dont a parlé M. le général de Pellieux ; s’il n’en avait pas parlé hier, je n’en aurais pas parlé aujourd’hui. C’est un faux ! »
Ainsi, l’action intempestive du général de Pellieux, qui obligea Picquart à lui donner un démenti, permit à la défense de connaître l’existence de cette pièce fameuse qui fut connue plus tard sous le nom de « faux Henry ». Mais si l’État-major pesa de tout son poids sur la décision du jury, les artisans de la vérité et de la justice réussirent pourtant à faire entendre leur voix, en des dépositions hachées par les interruptions du Président des assises, qui prétendit empêcher les avocats de Zola de leur poser certaines questions. Parmi beaucoup d’autres, Leblois, Scheurer-Kestner, Trarieux, Ranc, Émile Duclaux, directeur de l’Institut Pasteur, Anatole France, Grimaux, professeur à l’École polytechnique, Jaurès, firent entendre de fières et admirables paroles. Quant à la célèbre expertise de Bertillon, ce monument de sottises s’écroula sous les témoignages des plus hautes autorités de l’Institut, du Collège de France et de l’École des Chartes. Il n’en resta rien.
Qu’importait d’ailleurs ! Dans cette atmosphère de violence et de haine, le droit était foulé aux pieds et ses partisans en constant danger de mort. Tout le talent d’un Labori, d’un Georges et d’un Albert Clemenceau ne put entamer la muraille de préjugés et de volontaire ignorance. Malgré leurs fougueux efforts pour faire éclater la lumière, malgré leur éloquence et malgré leur courage, Zola et Perrenx furent condamnés au maximum.
Longtemps plus tard, le 12 décembre 1906, Georges Clemenceau, alors président du Conseil, défendant devant le Sénat un projet de loi en vue du transfert des cendres de Zola au Panthéon, porta sur le vaincu du procès le jugement suivant :
« … On a trouvé des hommes pour résister aux rois les plus puissants, pour refuser de s’incliner devant eux ; on a trouvé très peu d’hommes pour résister aux foules, pour se dresser tout seuls devant les masses égarées trop souvent jusqu’aux pires excès de la fureur, pour affronter, sans armes, les bras croisés, d’implacables colères, pour oser, quand on exige un « oui », lever la tête et dire « non ». Voilà ce qu’a fait Zola !
« … Je l’ai vu de près Zola, aux heures lamentables, je l’ai accompagné dans ces fuites abominables, à l’issue des séances de la Cour d’assises, sous les pierres, sous les huées, sous les cris de mort. J’étais là quand il fut condamné — nous étions douze — et, je l’avoue, je ne m’attendais pas à un pareil déploiement de haines ; si Zola avait été acquitté ce jour-là, pas un de nous ne serait sorti vivant. Voilà ce qu’il a fait, cet homme. Il a affronté son temps, il a affronté son pays, il a affronté son gouvernement ; il eût affronté l’humanité tout entière pour la justice et pour la vérité. »
L’État-major était vengé. Et pourtant, le gouvernement de M. Méline ne s’estima pas pleinement satisfait. Ayant obtenu la condamnation de Zola, il frappa en outre de peines disciplinaires ceux des témoins de la défense qui relevaient de son autorité directe.
Me Leblois fut révoqué de ses fonctions de maire-adjoint du VIIe arrondissement.
Le savant chimiste Grimaux, membre de l’Institut, eut son cours suspendu à l’École polytechnique.
Zola fut radié de l’Ordre de la Légion d’honneur.
Le lieutenant-colonel Picquart, qui avait été rappelé de Tunisie pour déposer au procès Esterhazy et qui, le lendemain de l’acquittement de ce dernier, avait été puni de soixante jours d’arrêts de forteresse, fut déféré devant un conseil d’enquête et mis en réforme « pour fautes graves dans le service ».
Par ailleurs, l’admirable Scheurer-Kestner, dont la Haute Assemblée devait, à quelques années de là, proclamer la magnifique conscience, fut outrageusement battu pour la vice-présidence du Sénat.