Souvenirs et Correspondance (Dreyfus)/01/10
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LA RÉVISION. — LE PROCÈS DE RENNES
En mai 1898, peu après les violents remous d’opinion provoqués par le procès Esterhazy, puis par le procès Zola, eurent lieu des élections législatives, qui ne modifièrent que fort peu la position respective des partis, mais amenèrent un certain nombre de changements individuels.
Parmi les vaincus, si les dreyfusards purent se réjouir de la défaite du ministre des Colonies, André Lebon, ils déplorèrent par contre celle de Joseph Reinach, à qui l’on fit payer sa noble et courageuse attitude dans la précédente législature.
Dès 1894, cet écrivain de grand talent, cet homme politique des plus avisés, ce disciple et ami de Gambetta, conçut des doutes concernant la culpabilité de Dreyfus et, bien vite, se convainquit de son innocence. Limitant d’abord son action à une propagande discrète, ce fut lui qui le premier troubla Scheurer-Kestner. Puis, lorsqu’il entrevit la possibilité d’une action plus directe, il se rapprocha de la famille du condamné. Toutefois, il ne fit la connaissance de Mathieu Dreyfus qu’en décembre 1897, et les deux hommes se lièrent alors d’une affection profonde que les années ne firent que renforcer.
Par la parole, par la plume, par une minutieuse et impitoyable critique des faits, Joseph Reinach se fit l’éloquent protagoniste de la révision. Dans une Chambre qui, tout entière, applaudissait les discours des ministres venant affirmer que la condamnation du capitaine Dreyfus était juste et régulière, il se trouva seul à clamer sa conviction, isolé à son banc sous les regards de haine, fixant, les bras croisés, tous ces hommes déchaînés qui l’injuriaient. Son intuition, sa sensibilité, servies par un courage extrême, lui dictaient son devoir et le fortifiaient dans sa certitude qu’il aurait un jour raison contre tous. À l’abominable calomnie de ses ennemis l’accusant d’avoir créé un syndicat juif dont il était le chef et qui disposait de moyens illimités pour acheter les consciences, il se borna à hausser les épaules et continua d’aller droit son chemin. Mais peu d’hommes subirent autant d’avanies, furent couverts de boue avec une telle continuité. Et c’est pourquoi il n’est que juste d’évoquer ici cette grande et belle figure, dont on n’a pas assez dit l’élévation de la pensée et l’héroïsme de l’attitude.
Le ministère Méline, renversé le 14 juin 1898, ayant été remplacé par un cabinet Brisson, le député Castelin qui, dans la législature précédente, avait déjà porté à plusieurs reprises à la tribune les incidents relatifs à l’affaire Dreyfus, demanda au nouveau ministre de la Guerre, Cavaignac, comment il entendait mettre fin à l’agitation révisionniste.
Cavaignac réclama un délai de quelques jours pour examiner la question et, le 7 juillet, répondit à l’interpellateur. Pleinement convaincu par les documents qui lui furent fournis par l’État-major et qu’il jugea inutile d’examiner de plus près, il résolut d’écraser définitivement les partisans de Dreyfus en donnant connaissance de ces pièces à la tribune de la Chambre. C’est ainsi qu’après avoir évoqué les prétendus aveux imaginés après coup par le capitaine Lebrun-Renault, il donna lecture de trois lettres échangées entre les attachés militaires allemand et italien, dont il fut reconnu, peu de temps après, que les deux premières avaient été falsifiées et que la troisième, dont le ministre affirmait avoir « pesé l’authenticité matérielle et morale », était un faux.
La Chambre, enthousiaste, vota à l’unanimité moins une vingtaine d’abstentions l’affichage du discours.
Mais, contrairement à l’espoir de Cavaignac qui, en faisant le silence sur le bordereau, seule base du procès de 1894, venait sans le vouloir de favoriser la thèse de la révision, les dreyfusards relevèrent plus haut que jamais la tête. « Ils parlent, s’écria Clemenceau, alors ils sont perdus. » Et Jaurès, dans une magistrale série d’articles intitulés « Les preuves », démontra péremptoirement l’inanité des affirmations du ministre de la Guerre.
Dès le 9 juillet d’ailleurs, le lieutenant-colonel Picquart qui, ayant été écarté de l’armée, estimait qu’il avait dorénavant le droit de dire toute sa pensée, écrivit à Brisson :
« Il ne m’a pas été donné jusqu’à présent de pouvoir m’expliquer librement au sujet des documents secrets sur lesquels on a prétendu établir la culpabilité de Dreyfus.
« M. le Ministre de la Guerre ayant cité à la tribune de la Chambre des députés trois de ces documents, je considère comme un devoir de vous faire connaître que je suis en état d’établir, devant toute juridiction compétente, que les deux pièces qui portent la date de 1894 ne sauraient s’appliquer à Dreyfus et que celle qui porte la date de 1896 a tous les caractères d’un faux.
« Il apparaîtra alors manifestement que la bonne foi de M. le Ministre de la Guerre a été surprise et qu’il en a été de même, d’ailleurs, pour tous ceux qui ont cru à la valeur des deux premiers documents et à l’authenticité du dernier. »
Brisson transmit la lettre de Picquart à Cavaignac qui, résolu à briser toutes les résistances, décida d’en poursuivre l’auteur. Mais au lieu de viser la lettre, il se basa sur une vieille accusation formulée par le détestable trio Henry-Lauth-Gribelin, qui prétendait que Picquart avait commis des indiscrétions au profit de son avocat Me Leblois. Conformément à la loi du 18 avril 1896 sur l’espionnage, il porta plainte contre l’un et l’autre et, sur son ordre, Picquart, le 13 juillet, fut arrêté et écroué à la Santé.
Mais par une contradiction singulière due à son caractère impulsif, Cavaignac décidait, en même temps que les poursuites contre Picquart et Leblois, de faire procéder à la vérification des pièces du dossier secret et d’en charger un officier attaché à son cabinet, le capitaine Cuignet. Or, un soir, travaillant sous la lampe, Cuignet s’aperçut qu’une lettre commençant par ces mots : « Mon cher ami, j’ai lu qu’un député va interpeller sur Dreyfus », etc…, présentait la particularité d’avoir été reconstituée avec deux sortes de papier quadrillé d’une teinte légèrement différente, ce dont on ne pouvait d’ailleurs se rendre compte que par transparence. Justement ému, il fit part de sa découverte au général Roget, chef de cabinet du ministre, qui constata le faux et en référa à Cavaignac qui, à son tour, examina la pièce et dut s’incliner devant l’exactitude du fait qui lui était signalé.
Le 30 août, à 2 h. 30, en présence du général de Boisdeffre, du général Gonse et du général Roget, le ministre interrogea le colonel Henry sur l’origine de la pièce incriminée. Ce fut un interrogatoire dramatique. Henry, après s’être longuement débattu, après avoir juré à plusieurs reprises que le document avait été établi avec des fragments authentiques, avoua enfin qu’il s’agissait d’un faux et qu’il en était l’auteur. Arrêté sur-le-champ, il fut conduit au Mont Valérien et, le lendemain 31 août, se suicida en se tranchant la gorge avec un rasoir.
Dès les aveux d’Henry, le général de Boisdeffre rédigea, dans le cabinet même du ministre, une lettre demandant à être relevé de ses fonctions de chef d’État-major. Quant au général de Pellieux, aussitôt qu’il apprit l’événement, il sollicita en ces termes la liquidation de sa retraite :
« Dupe de gens sans honneur, ne pouvant espérer conserver la confiance de mes subordonnés sans laquelle il n’y a pas de commandement possible, ayant perdu de mon côté la confiance en ceux de mes chefs qui m’ont fait travailler sur des faux, j’ai l’honneur de vous prier de vouloir bien liquider ma retraite pour ancienneté de services. »
Enfin, le 3 septembre, alors que le texte de son discours était encore affiché sur les murs de toutes les communes de France, Cavaignac remettait sa démission de ministre de la Guerre.
L’aveu d’Henry ouvrit les yeux de bien des gens. Il semble qu’il aurait dû faire l’unanimité ! Mais trop de généraux, trop d’hommes politiques, trop de journalistes s’étaient engagés à fond dans la défense d’une mauvaise cause. Ils auraient encore pu faire amende honorable et reconnaître qu’ils avaient été trompés. Beaucoup préférèrent persister dans leur erreur et, d’abord désemparés, les Judet, les Charles Maurras, avec leur esprit de malfaisance sociale et leur mauvaise foi coutumière, inventèrent l’inadmissible théorie du « faux patriotique » et glorifièrent le faussaire. Ils se vouèrent ainsi définitivement au mépris des honnêtes gens.
Le Gouvernement lui-même, dirigé par des hommes pusillanimes, n’osa pas engager immédiatement la procédure de révision, bien que dès le 3 septembre Mme Lucie Dreyfus eût adressé une requête en ce sens au ministre de la Justice.
Le général Zurlinden, qui avait succédé à Cavaignac et s’était d’abord montré favorable à la révision, demanda lui aussi quelques jours pour étudier le dossier. Il pria le général Roget et le capitaine Cuignet de l’éclairer. Ces officiers, avertis par le faux qu’ils avaient découvert auraient dû, en toute logique, se sentir ébranlés dans leurs convictions et se montrer désormais plus circonspects. Mais aveuglés par cette idée, aujourd’hui incompréhensible, qu’il fallait, pour l’honneur de l’armée, que Dreyfus fût coupable, ils inventèrent une nouvelle théorie absolvant en quelque sorte l’acte d’Henry. Ils imaginèrent que Picquart avait gratté le nom qui se trouvait sur l’adresse du « petit bleu » pour le remplacer par celui d’Esterhazy et qu’Henry, à l’instigation de du Paty de Clam, avait cru devoir répondre à ce faux par un autre faux qui en détruisait l’effet possible, en mettant sous les yeux de ses chefs une preuve flagrante de la culpabilité de Dreyfus.
Zurlinden accepta volontiers cette nouvelle fable et proposa au Conseil des ministres de lancer un ordre d’informer contre Picquart. Il ajouta qu’il restait « pleinement convaincu de la culpabilité de Dreyfus » et, le Garde des Sceaux lui ayant demandé de lui communiquer le dossier secret envoyé en 1894 par Mercier aux juges du Conseil de guerre, il répondit « qu’il n’y avait pas trace de cette communication ». Enfin, la majorité des ministres s’étant déclarée favorable à la transmission de la requête de Mme Lucie Dreyfus, il démissionna le 17 septembre.
Il fut remplacé par le général Chanoine, auquel il remit le dossier qu’il venait de constituer contre Picquart, et dont les premiers actes furent de nommer Zurlinden gouverneur militaire de Paris et de lui transmettre le dossier Picquart avec l’ordre d’ouvrir une enquête. Zurlinden s’empressa de signer l’ordre d’informer, fit transférer immédiatement Picquart au Cherche-Midi et le fit mettre au secret le plus absolu.
Cependant, grâce à la ténacité de Brisson, acquis désormais à la cause de la révision, le Conseil des ministres décida le 26 septembre de transmettre à la Cour de cassation la requête de Mme Dreyfus, que la Chambre criminelle déclara recevable en la forme le 29 octobre suivant.
Mais l’opposition ne désarmait toujours pas. Le bruit s’étant répandu que la majorité de la Chambre criminelle était favorable à la révision, ses membres furent abreuvés des pires outrages. Et la campagne se révéla d’une telle violence que le premier président Mazeau, tout en affirmant que l’intégrité des magistrats ne pouvait être mise en doute, estima qu’il serait préférable, en la circonstance, de ne pas laisser à la Chambre criminelle seule la responsabilité de la sentence à intervenir.
S’emparant de cette suggestion, susceptible de calmer un peu les esprits, le gouvernement Dupuy, qui avait entre temps remplacé le cabinet Brisson, fit voter la loi dite de dessaisissement, qui stipula que dans les demandes de révision le jugement serait dorénavant prononcé par les trois Chambres réunies.
L’enquête de la Cour fut longue et minutieuse. Dominant les passions, insensibles aux injures quotidiennes, les hauts magistrats voulurent juger l’affaire en toute sérénité et, le 3 juin 1899, par un arrêt rendu à l’unanimité, cassèrent et annulèrent le jugement de condamnation prononcé le 22 décembre 1894 contre Alfred Dreyfus par le 1er Conseil de guerre du Gouvernement militaire de Paris.
En même temps, Picquart, qui avait été renvoyé devant le 2e Conseil de guerre de Paris, et qui avait saisi la Cour de cassation d’une requête « en règlement de juges », était mis par celle-ci en liberté provisoire. Puis, le 13 juin, la Chambre des mises en accusation rendit en ce qui le concernait, et en ce qui concernait Leblois, un non-lieu général.
Au cours de son enquête, la Cour de cassation avait démontré l’innocence absolue du capitaine Dreyfus et prouvé qu’il n’existait contre lui aucune charge. Elle aurait donc pu casser sans renvoi l’arrêt du Conseil de guerre de 1894. Mais Mme Alfred Dreyfus, convaincue en cela de traduire les sentiments exacts de son mari, avait donné pour instructions à son éminent avocat, Me Mornard, de demander le renvoi devant un Conseil de guerre.
Déjà, en 1894, alors que ses défenseurs lui indiquaient que les actes incriminés ne constituaient pas des machinations destinées à provoquer les puissances étrangères à des hostilités contre la France (crime politique de haute trahison prévu par l’article 76 du Code pénal), mais purement et simplement le délit d’espionnage (délit de droit commun prévu et réprimé par la loi du 18 avril 1886), Dreyfus, fort de son innocence, avait formellement interdit à Me Demange de soulever la question de procédure. Il lui avait enjoint de défendre uniquement son honneur, sans se préoccuper des conséquences pénales qu’une fausse qualification des faits pouvait entraîner pour lui.
Et Me Mornard, s’inclinant devant les instructions qu’il avait reçues, s’exprima en ces termes, dans la plaidoirie qu’il prononça devant la Cour de cassation, et qu’il termina le 1er juin 1899 :
« …Sur l’ordre de ma cliente, Messieurs, j’ai dû prendre des conclusions aux fins de renvoi devant un Conseil de guerre.
« …Je me demande si, véritablement, il n’eût pas été plus humain de conclure à la cassation sans renvoi, comme j’en avais le droit. Mais je veux du moins qu’il soit bien établi que, si j’ai conclu à un renvoi devant le Conseil de guerre, c’est que j’ai dû m’incliner devant les sentiments infiniments respectables exprimés dans les lettres du capitaine Dreyfus. L’honneur de Dreyfus lui a été ravi par une erreur de ses frères d’armes ; c’est à ses frères d’armes qu’il appartient de le lui rendre ; c’est devant eux qu’il veut comparaître… »
En accord avec Me Mornard, la Cour de cassation renvoya l’accusé devant un Conseil de guerre, et ce fut celui de Rennes qui fut choisi.
La première séance du procès, appelé à durer cinq semaines, s’ouvrit le 8 août sous la présidence du colonel Jouaust. Or celui-ci, qui semble avoir été en fin de compte l’un des deux juges qui votèrent l’acquittement, mena les débats de telle sorte que l’on eut constamment l’impression qu’il tenait Dreyfus pour coupable. Il n’eut pas l’autorité nécessaire pour tenir tête aux généraux, qui parurent les maîtres du Conseil de guerre, et il n’osa pas empêcher les manœuvres frauduleuses qui vicièrent le jugement, au point que quatre années plus tard, lors de la deuxième révision, le ministre de la guerre déclarait dans son rapport au Président du Conseil (19 octobre 1903) :
« L’administration de la Guerre est intervenue au procès de Rennes par la production du dossier dit « secret »… J’ai examiné personnellement toutes les pièces existant dans nos archives, et dont une partie a servi à constituer le dossier secret. J’ai pu me convaincre ainsi, que des pièces importantes, favorables à l’accusé, n’avaient pas été produites, et que, d’autre part, certaines pièces du dossier avaient été l’objet, soit d’altérations matérielles, soit de commentaires erronés qui en dénaturaient la portée… »
D’ailleurs, si l’on veut bien comprendre comment juge un tribunal militaire, il suffit de se rapporter aux dernières paroles prononcées par le commandant Carrière, commissaire du Gouvernement :
« …Vous avez entendu de nombreux témoignages. Je vous demande d’en faire un groupement par la pensée en deux faisceaux ; l’un qui vous demande l’acquittement de l’accusé, l’autre qui réclame de vous sa condamnation.
« Il vous appartiendra de peser ces deux faisceaux et de donner à chacun l’importance morale que vous devez lui attribuer, et vous donnerez gain de cause à celui qui fera peser en sa faveur la balance de votre justice.
« …Je tiens particulièrement, pour éviter toute équivoque dans l’esprit des juges, à leur faire remarquer que le Conseil de guerre est une juridiction semblable à la Cour d’assises. Ici le juge se dédouble. Il est d’abord juré pour se prononcer sur la culpabilité, et puis il est juge pour l’application de la peine.
« …Comme juré, la loi vous a donné des indications très précises.
« …La loi ne demande pas compte aux jurés des moyens par lesquels ils se sont convaincus… Elle leur prescrit de s’interroger eux-mêmes dans le silence et le recueillement et de chercher dans la sincérité de leur conscience quelle impression ont faites sur leur raison les preuves rapportées contre l’accusé et les moyens de sa défense… »
Il était impossible de dire plus clairement que « l’importance morale » des témoignages d’officiers généraux annihilait complètement les arguments précis des hommes qui déposèrent en faveur de Dreyfus, quelle que fut leur valeur scientifique ou intellectuelle. Mais malgré tout, le trouble de l’esprit des juges militaires fut tel, qu’après avoir condamné par cinq voix contre deux, ils accordèrent les circonstances atténuantes pour un crime qui n’en comportait pas.
Ainsi donc, le 9 septembre 1899, le Conseil de guerre de Rennes, s’inclinant devant la parole et le prestige des généraux, condamnait à nouveau le capitaine Dreyfus par un jugement qui souleva la réprobation unanime des honnêtes gens de France et du monde entier.