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Souvenirs et Correspondance (Dreyfus)/01/11

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Texte établi par Pierre DreyfusB. Grasset (p. 221-259).

XI

L’AFFAIRE DEVANT L’OPINION

Jusqu’à l’été de 1897, on peut affirmer sans crainte d’erreur que la quasi-unanimité du pays, ignorant l’illégalité commise par le général Mercier en communiquant aux juges des pièces inconnues de la défense, croyait fermement à la culpabilité du capitaine Dreyfus. Chacun faisait confiance au verdict du Conseil de guerre de 1894, estimant qu’il ne pouvait être que juste et définitif. Et cette certitude était encore fortifiée par d’intermittentes campagnes de presse, qui accablaient le malheureux prisonnier et attisaient les haines antisémites. Mais tel un volcan qui, de temps à autre, crache des flammes et de la fumée, puis paraît s’éteindre, ces campagnes, qui soulevaient les passions, s’apaisaient assez vite et le silence retombait lourdement sur l’Affaire.

Parmi les premiers protagonistes de la révision, si certains furent persuadés dès 1894 de l’innocence du capitaine Dreyfus, soit qu’ils eussent été émus par ses véhémentes protestations, soit qu’ils ne purent admettre qu’un pareil crime eût été accompli sans raison, sans mobile, d’autres, dès que le fait leur fut révélé, se révoltèrent à l’idée que la loi avait été violée et, sans prendre encore parti quant au fond, réclamèrent pour Dreyfus, selon l’expression d’Émile Bergerat, tout au moins « le droit d’être innocent ».

Mais si les uns et les autres considéraient que des fautes regrettables avaient été commises de bonne foi et par ignorance des lois, ils ne soupçonnaient pas encore, dans leur ardent patriotisme et leur profond amour de l’armée, que certains chefs étaient capables de félonie. Et aujourd’hui encore, lorsqu’on étudie cette invraisemblable histoire, on en vient à se demander comment un tel souffle de folie a pu passer sur les bureaux de l’État-major du ministère de la guerre. Certes l’on sait, par le récent exemple d’un pays voisin, ce que les haines de races peuvent susciter de crimes. Mais la France est un pays trop libéral, trop fier de ses généreuses traditions pour que l’antisémitisme, étranger à son génie, puisse expliquer tout le drame. La qualité de Juif du capitaine Dreyfus joua, de toute évidence, un rôle dans l’affreux sort qui lui fut infligé, mais ne détermina qu’en partie l’acharnement que l’on mit à le maintenir muré sur son île perdue, comme rayé du nombre des vivants. La vérité, c’est que les grands chefs, conscients de leur erreur, jugèrent contraire au prestige de l’armée de l’admettre publiquement. Le doute quant à leur infaillibilité leur parut inadmissible. Ils incarnaient l’honneur militaire et ne devaient pas être soupçonnés. Aussi préférèrent-ils s’adonner aux plus basses turpitudes plutôt que de réparer l’injustice. Et c’est ce qui explique les criminels sophismes d’un Mercier, la couardise d’un Billot, les complaisants mensonges d’un Boisdeffre et d’un Gonse, l’hypocrisie d’un Roget, les arguments spécieux d’un Zurlinden et d’un Chanoine, la coupable souplesse d’un de Pellieux, sans parler des odieuses machinations, plus ou moins commandées, des Henry, des du Paty de Clam, des Lauth, des Gribelin et des Cuignet.

Quand enfin, par la grande voix de Scheurer-Kestner, puis par celle de Zola, la vérité se fit jour, le public se partagea en deux camps opposés d’importance inégale. Parmi les adversaires de la révision qui représentaient le plus grand nombre, trois tendances se précisèrent nettement. Quelques-uns, d’entendement obtus, restèrent convaincus de bonne foi de la culpabilité de Dreyfus ; d’autres, pour qui les faits depuis longtemps n’étaient plus un mystère, se turent par prudence ou par lâcheté ; d’autres enfin, et ce fut l’immense majorité, estimèrent qu’il fallait à tout prix soutenir l’honneur de l’armée, personnifié en ses chefs, affirmant suivant une pensée de Gœthe — qui n’est pas parmi ses meilleures —, que « mieux vaut une injustice qu’un désordre », mais oubliant le mot immortel d’un autre grand Allemand, Emmanuel Kant : « Lorsque la justice disparaît, il ne vaut plus la peine que des hommes vivent sur la terre. »

À cette époque déjà lointaine, personne ne prévoyant encore qu’un conflit armé imposerait la mobilisation de toutes les ressources du pays, c’était un article de foi généralement accepté que seule l’armée active possédait une valeur guerrière et, partant, concentrait en elle les vraies gloires de la France. Aussi, soupçonner un chef, c’était, aux yeux d’un grand nombre, diminuer l’armée ; amoindrir l’organe représentatif de l’idée de la patrie. Et il ne fallut rien de moins que la grande guerre pour démontrer la fausseté de ce point de vue. On comprit alors assez vite que si l’armée de métier était nécessaire pour fournir les cadres, si des états-majors compétents étaient indispensables pour coordonner les mouvements de l’avant comme pour organiser et diriger les services de l’arrière, c’est aujourd’hui la nation entière qui constitue notre armée nationale. Le limogeage de grands chefs laissa indifférente la troupe, qui se battait pour défendre le territoire envahi et dans l’espérance que la victoire des nations civilisées tuerait définitivement la guerre, plutôt que pour accumuler des trophées.

Quoi qu’il en soit, les défenseurs de Dreyfus, tout aussi ardents patriotes que leurs adversaires, bien que de conception différente, eurent peut-être à lutter plus âprement contre cette absurde théorie de l’infaillibilité des grands chefs que pour la reconnaissance même de l’erreur judiciaire. Mais vaillants et tenaces, ces combattants d’élite, forts de la sainteté de leur mission, ne reculèrent jamais. Et bientôt, sous l’impulsion de Scheurer-Kestner, puis de Zola, puis de Jaurès, Trarieux, Anatole France, Louis Havet, Octave Mirbeau, Paul Painlevé et de combien d’autres citoyens éminents et désintéressés, l’héroïque cohorte des premiers élus, dont Mathieu Dreyfus et Joseph Reinach furent l’âme vivante, se perdit dans les robustes légions de la Cause, qui eut désormais pour elle non seulement le droit, mais la force du nombre, c’est-à-dire les masses profondes de la France de l’intelligence et du travail. La touchante figure du martyr devint un symbole, un symbole vivant et torturé, mais un symbole. La lutte dépassa sa personne. Ses partisans, certes, s’assignèrent comme premier but de l’arracher à ses tourments, mais ils pensèrent aussi que son exemple devait servir aux idées de justice, de tolérance et de solidarité véritable.

Dans la mesure où il semble possible de dégager une conclusion de l’Affaire, de préciser son influence philosophique et sa portée sociale, trois faits dominants méritent de retenir l’attention.

Il y a lieu de noter, tout d’abord, la floraison d’esprit civique qui se manifesta dans toutes les classes, et particulièrement dans les milieux intellectuels, assez indifférents jusque-là aux choses de la politique. Le cabinet de travail parut soudain trop étroit à l’écrivain, le laboratoire sembla insuffisant au savant, la chaire fut jugée d’une portée trop restreinte par le philosophe et par l’historien. En grand nombre, ils prirent le chemin du Forum. Et cela fut vrai dans les deux camps. Jules Lemaître, François Coppée, Barrès, Syveton, Vaugeois et leurs amis coururent au secours de l’État-major et, ergotant sur une équivoque, longtemps dominèrent la rue. Mais leur règne ne put durer. La droiture et le bon sens du peuple, auxquels firent appel les défenseurs du captif, réussirent à les vaincre.

Parmi les hommes qui furent ainsi touchés par la grâce civique, et se distinguèrent hautement dans la mêlée, personne n’ignore l’immortel exemple du grand Zola. D’autres méritent également une place sur les tablettes de cette histoire, et il n’est peut-être pas superflu de citer quelques cas, à défaut de le pouvoir faire pour tous.

Anatole France, ce penseur aimable et profond, cet incomparable orfèvre de notre belle langue, ce sceptique dont l’ironie cachait mal son immense pitié pour ses frères les hommes, Anatole France quitta sa tour d’ivoire et n’y retourna jamais. Jusqu’à son dernier souffle, il prit intérêt aux affaires de la cité, ne cessant d’émettre des pensées élevées, généreuses et humaines.

Francis de Pressensé, homme de cabinet, d’une vaste culture, entra dans la lutte de toute son âme, succéda à Trarieux à la présidence de la Ligue des Droits de l’Homme et mourut sur la brèche.

Le professeur Grimaux, chimiste réputé, préféra perdre sa chaire à l’École polytechnique et risquer sa vie plutôt que de répudier le cri de sa conscience.

Ferdinand Buisson, qui enseignait la pédagogie en Sorbonne après avoir organisé l’enseignement primaire aux côtés de Jules Ferry, alla droit au peuple, fut élu au Parlement, et resta fidèle aux grands principes dont s’étaient inspirés les dreyfusards.

Octave Mirbeau, écrivain de grande classe, soumis jusque-là à la théorie de « l’art pour l’art », élargit son horizon, prit place sur le Forum, et devint le plus fidèle lieutenant de Zola.

Le professeur Victor Basch, éducateur éminent, bien que fort jeune alors, s’attela à la noble tâche d’instruire les humbles, hanta les faubourgs et devint président de la Ligue des Droits de l’Homme, cette admirable institution qui naquit de l’Affaire, qu’il dirige aujourd’hui encore avec l’autorité que l’on sait.

Paul Painlevé, mathématicien illustre, totalement voué à la science, entra dans la lutte, porta la bonne parole dans les universités populaires, autre belle création qui dut le jour à l’Affaire, prit part à la bataille politique, occupa quelques-unes des plus hautes charges de la République et, aux heures difficiles, rendit à la patrie d’incomparables services.

D’autres intellectuels, qui se révélèrent des citoyens actifs et des dreyfusards convaincus, furent les docteurs Roux, Richet, Delbet, Reclus ; les professeurs Lavisse, Gabriel Monod, Louis Havet, Gabriel Séailles, Georges Duruy, Appell, Aulard ; les écrivains Sully-Prudhomme, Edmond Rostand, Victorien Sardou, Marcel Prévost, Victor Margueritte, Marcel Proust, Georges Lecomte, Armand Charpentier, Paul Brulât ; la comtesse de Noailles, Mme Séverine ; les peintres Carrière, Roll, Claude Monet ; le compositeur Alfred Bruneau, et d’autres, d’autres encore, appartenant à toutes les formes de l’activité littéraire et scientifique, et dont chacun mériterait un hommage individuel et fervent.

Le second fait qui s’impose à quiconque se penche attentivement sur cette étonnante période, c’est le patriotisme de bon aloi, indépendant de tout credo politique et de toute confession religieuse, qui s’affirma au grand jour chez un nombre considérable de Français. Conscients de vivre dans un monde de plus en plus étroit, d’une interdépendance chaque jour plus accusée, ces hommes sentirent le danger que faisait courir au pays les théoriciens de l’injustice, quotidiennement réprouvés hors les frontières et, en particulier, par les grandes démocraties britannique et américaine. Ils comprirent qu’il était de leur devoir de reconquérir pour la France son universel prestige de nation libre, juste et humaine, d’effacer la tache de honte qu’elle portait en plein visage, la rendant méconnaissable et laide. Ce fut, en vérité, un émouvant spectacle. Savants et primaires, ouvriers et bourgeois, catholiques militants et francs-maçons, prêtres et juifs, nobles et boutiquiers, acteurs et écrivains, pauvres et riches, il y eut des citoyens de tous les coins de l’horizon pour entrer dans la croisade. Et leur succès se révéla d’une telle ampleur que les ennemis du pays, inquiets, jaloux, ne purent dissimuler leur déception. C’est ainsi que le prince de Bulow, alors ministre des Affaires étrangères d’Allemagne, qui avait pourtant déclaré à la tribune du Reichstag, le 24 janvier précédent, et « de la manière la plus formelle et la plus catégorique », que Dreyfus n’avait jamais eu avec les agents allemands « de relations ni de liaisons de quelque nature qu’elles soient », s’exprima, dans une dépêche du 27 septembre 1898, en ces termes significatifs :

« Il n’est pas à souhaiter que la France, à la suite d’une rapide et éclatante réhabilitation de Dreyfus, puisse obtenir de nouveau la sympathie des libéraux et des israélites. Il vaut mieux que l’affaire continue à suppurer, qu’elle déconsidère l’armée française et provoque un scandale en Europe. »

Mais pas plus qu’un fétu de paille ne saurait arrêter un torrent, pas plus le dépit de M. de Bulow ne put empêcher les patriotes véritables de poursuivre leur titanique effort pour ramener le pays à sa mission civilisatrice, à son rayonnement mondial. Et l’on sait assez qu’ils y réussirent pleinement.

Enfin, un dernier point d’un incontestable intérêt, c’est que l’Affaire développa dans le peuple et chez les élites le sentiment démocratique, les idées de justice, de compréhension, de progrès social et de solidarité réelle et féconde. C’est par l’Affaire que s’éveilla ce sens de révolte contre l’iniquité qui porte tant de Français, dans les milieux les plus différents, à protester du fond du cœur contre les injustices dont sont victimes des humains, quelle que soit la nation à laquelle ils appartiennent. Et de l’Affaire, somme toute, le pays sortit purifié, grandi, plus noble et plus robuste.

On peut donc conclure, sans exagération aucune, que ce généreux combat contre des forces apparemment invincibles fut, contrairement aux affirmations de certains esprits chagrins, un acte des plus glorieux, dont les générations futures pourront dire avec fierté ; il sauva l’honneur de la France éternelle.

Rien ne pouvant donner, mieux que les lettres écrites en pleine bataille au capitaine et à Mme Dreyfus, une impression exacte des sentiments et des idées qui agitaient les contemporains, on lira sans doute avec intérêt celles que nous publions ci-après.

Relativement peu nombreuses, si l’on songe que Mme Dreyfus reçut à une certaine époque, de tous les coins du monde, plus de mille lettres par jour, elles sont parmi les plus typiques.

La première qui, en vérité, mit un peu de baume sur son cœur meurtri, lui fit entrevoir l’aurore, encore faible mais bien douce, où elle pourrait retirer ses vêtements de deuil — qu’elle conserva pendant l’absence de son mari —, fut le message, inséré dans les Souvenirs, par lequel Joseph Reinach l’informait que Scheurer-Kestner avait acquis la conviction de l’innocence du capitaine Dreyfus et tenait à le lui faire savoir.

D’autres suivirent, parmi lesquelles les lettres émouvantes qui motivèrent notre choix.

Lettre du Prince Albert de Monaco :
Paris, le 30 octobre 1898.
Madame,

Ma voix n’a jamais cessé de défendre le capitaine Dreyfus contre les lâchetés et les absurdités. Aujourd’hui que la sagesse des plus hauts magistrats de la France fait taire les passions, je vous apporte, à vous que je connais seulement par vos douleurs, un témoignage d’admiration et je souhaite à vos enfants l’oubli du rêve barbare dans lequel ils ont grandi.

Je crois qu’ils ne seront pas très fiers d’appartenir à l’espèce humaine quand ils comprendront qu’aux dernières heures de ce siècle, les voix de la raison et du cœur peuvent être couvertes par celle de l’intolérance : que l’antisémitisme est contemporain de Pasteur ! Et le martyre de leur père leur laissera le regret d’avoir vécu trop tôt, alors que la culture des esprits n’a encore servi aux hommes que pour mesurer leurs fautes.

Mais un jour, ils sauront quelle âme s’est révélée dans le cri de ses injustes souffrances ; ils pèseront le jugement des hommes qui, par leur science et leur caractère font respecter le nom de la France, et qui ont su payer à sa valeur la conviction de leur conscience ; ils béniront leur vaillante mère qui a su vaincre la coalition des faiblesses et des sottises. Et l’exemple de toutes ces grandeurs et de toutes ces misères leur fournira les leçons qui font les honnêtes gens.

Je vous prie, Madame, de considérer les sentiments que je vous exprime ici comme ceux d’un ami véritable de la France qui voit avec bonheur un ciel meilleur se dessiner pour elle.

Albert, prince de Monaco.
Lettre de M. André Chevrillon, dont les remarquables ouvrages sur l’Angleterre, sur le Maroc et sur l’Inde sont classiques, et qui est aujourd’hui Membre de l’Académie française :
Paris, 29 octobre 1898.
Madame,

Permettez à un convaincu de la première heure, qui depuis plus d’un an n’a cessé de penser tous les jours à votre pauvre et cher martyr, et de souhaiter le triomphe de la vérité, de vous offrir à l’occasion de l’arrêt de la Cour de cassation, ses ardentes félicitations. Le jour de votre joie est un jour de bonheur pour le pays tout entier, qui se réhabilite et qui peut redresser la tête devant l’étranger. La France a aujourd’hui plus besoin qu’Alfred Dreyfus d’une réhabilitation.

André Chevrillon.
Lettre du comte Jean Zamoysky, descendant d’une illustre famille polonaise :
Posen, le 8 juin 1899.
Madame,

Quoique étranger et n’ayant pas l’honneur de vous être connu, permettez-moi de vous exprimer la part que je prends à votre immense joie qui est égale à celle que j’ai prise jusqu’ici à votre grande infortune.

Le jour de la parade d’exécution au Champ de Mars, le 5 janvier 1895, je me suis écrié : « Cet homme doit être innocent. » Je n’ai fait depuis que proclamer et faire partager ma conviction profonde de l’innocence du capitaine Alfred Dreyfus. Aussi serais-je heureux de pouvoir assister au Conseil de guerre qui doit être tenu à Rennes pour être témoin, non de l’acquittement de votre mari ni de la réhabilitation de son honneur, car il n’en a pas besoin, mais de la reconnaissance de la grande et criminelle faute qui a été commise, reconnaissance qui sera la réhabilitation de l’honneur de l’armée française.

Je voudrais être des premiers à serrer la main du capitaine Dreyfus à son retour des îles du Salut, ainsi que celle du brave et loyal colonel Picquart qui possède, à la fois, le cœur de Bayard et l’âme de Turenne.

Veuillez agréer, Madame, l’expression de mes hommages respectueux.

Comte Jean Zamoysky.
Message de bienvenue d’Anatole Le Braz, professeur à la Faculté des lettres de Rennes, chantre émouvant des légendes bretonnes :
Quimper, Stang-ar-C’hoat, 29 juin 1899.
Madame,

Au moment où vous mettez le pied dans l’ancienne capitale de la Bretagne, permettez-moi, au nom de ma femme et de mes enfants, comme au mien propre, de vous souhaiter la bienvenue sur cette terre bretonne qui fut longtemps la terre classique de l’hospitalité et la patrie d’une race chevaleresque, éprise jusqu’à la folie, du plus haut idéal de justice, de mansuétude et de pitié.

Je me plais à espérer, pour l’honneur d’un pays qui m’est cher par-dessus tout au monde, que vous y trouverez un accueil digne de la grandeur de Votre infortune. Mais surtout, puissiez-vous y trouver, Madame, la fin de votre douloureux calvaire, si noblement gravi !

C’est le vœu d’un inconnu qui a conscience d’obéir au plus pur sentiment breton, en vous adressant du fond de sa solitude armoricaine, cet hommage respectueux.

Anatole Le Braz.
Lettre adressée au capitaine Dreyfus à son retour en France par Émile Duclaux, de l’Académie des Sciences, un des élèves préférés du grand Pasteur, auquel il succéda à la direction du célèbre Institut :

Paris, le 2 juillet 1899.
Mon capitaine,

Vous êtes encore en prison. Vous avez sûrement trop de loisir, malgré les affections qui vous entourent et les millions d’âmes anxieuses qui, en ce moment, s’agitent autour de vous. Permettez à l’un des soldats de la petite armée de braves gens qui a combattu pour vous en France, de vous envoyer au retour, une cordiale et confiante poignée de mains.

Nous vous sommes reconnaissants de nous avoir donné l’occasion de lutter pour un principe, et aussi de nous avoir donné les moyens de triompher. Je ne parle pas seulement de votre innocence, aujourd’hui reconnue de quiconque sait lire et peut réfléchir. Je veux dire aussi le courage que nous puisions dans tout ce que nous savions de vous, de votre famille, de vos lettres quasi surhumaines dans lesquelles aucune souffrance de l’homme n’a jamais fait taire le stoïcisme et la hautaine conscience du soldat. Vous avez été sans le savoir, le réconfort de bien des heures tristes et découragées et beaucoup de ceux qui dans l’ignorance et le trouble des premières heures avaient commencé par se dire ; la chose est trop absurde, elle n’est pas vraisemblable, ont continué à mesure qu’ils ont mieux connu les détails du procès et mieux appris à vous connaître, en disant : la chose est impossible avec un pareil homme, elle n’est pas vraie.

Et c’est ainsi que bien qu’enterré vivant, vous avez été le meilleur soldat de votre cause, et Voilà aussi pourquoi ceux qui l’avaient embrassée peuvent vous remercier aujourd’hui de l’appui que vous leur avez prêté. Je crois assez en vous pour être convaincu que vous resterez soldat jusqu’à la fin et que dans ce dédoublement de la personnalité dont vous vous êtes montré capable, une des moitiés de vous-même souffrira d’être obligée de défendre l’autre. Vous en puiserez le courage dans la pensée qu’il s’agit de plus que vous dans le débat tragique dont vous êtes l’objet, j’oserai presque dire l’occasion ; il s’agit, en effet, du triomphe du droit sur la force, force du nombre et force des préjugés. La cause se plaide souvent devant nos tribunaux. Celle qui vous est propre se plaide devant l’histoire et j’espère qu’un jour viendra où ces quatre misérables années passées à l’état de souvenir, vous n’aurez plus que la joie d’avoir été une cause de triomphe éclatant pour la vérité.

Veuillez agréer, mon capitaine, l’expression de mes sentiments de haute estime et de reconnaissance.

É. Duclaux.
Lettre de Gabriel Monod, Membre de l’Institut, professeur au Collège de France :
Versailles, le 2 juillet 1899.
Cher Capitaine,

Permettez à un inconnu de vous apporter au moment où vous êtes rendu à votre famille et à votre patrie, après des débats solennels où la vérité si longtemps méconnue et volontairement obscurcie a été enfin reconnue et proclamée, un salut de bienvenue profondément ému. Notre maison est une de celles, plus nombreuses que vous ne pensez, où l’on a toujours douté de votre culpabilité, et où depuis la publication du bordereau, on a été certain de votre innocence. Ma femme, mes deux fils et mes trois filles ont été dès le premier jour, tous de cœur avec moi pour prendre votre défense devant ceux qui partageaient l’erreur de vos premiers juges — et ils m’ont encouragé de prendre ma modeste part dans les efforts faits par votre famille et par quelques courageux amis de la justice pour obtenir des pouvoirs publics la révision de votre procès. Déjà réhabilité par la plus haute de nos cours de justice, vous allez voir votre innocence définitivement proclamée par vos camarades et vos chefs de l’armée.

Ce n’est pas votre honneur seulement, c’est celui de la patrie et de l’armée que tiennent entre leurs mains vos juges militaires. J’ai confiance qu’ils rendront un verdict de réparation qui permettra à tous les Français de marcher désormais le front haut et la conscience tranquille à côté de vous.

Croyez que nous sommes tous de cœur avec vous et les vôtres, dont nous avons tant admiré l’héroïsme, la patience et la prudence dans cette longue épreuve.

Gabriel Monod.
Lettre de Giry, Membre de l’Institut, grand érudit de la vie médiévale, dont la probe et courageuse déposition au procès Zola fit sensation :
Paris, le 3 juillet 1899.
Mon Capitaine,

Permettez à un des innombrables amis inconnus qui espéraient depuis longtemps votre retour, de venir vous exprimer les sentiments de sincère admiration et, permettez-moi d’ajouter, d’affection qu’a fait naître en lui l’étude attentive de votre cause.

Commencée par souci de légalité alors que je ne croyais guère qu’à des irrégularités dans votre procès, cette étude m’a conduit peu à peu à concevoir des doutes et bientôt les documents qui ont passé sous mes yeux, non seulement m’ont persuadé de votre innocence, mais m’ont montré en vous un homme qui faisait honneur à l’humanité.

C’est les larmes aux yeux que, pour faire le travail de comparaison d’écritures qui m’a été demandé, j’ai examiné votre correspondance la plus intime livrée à la justice et qu’il me semblait profaner en la lisant.

J’hésitais à vous écrire, craignant de vous sembler indiscret, mais puisque les circonstances m’ont ainsi jeté dans votre vie à un moment aussi tragique, il m’a semblé qu’au moment où vous venez d’être rendu à votre patrie, à votre famille, à vos anciens amis, vous trouveriez peut-être quelque satisfaction en recevant d’un des amis nouveaux que vous devez à votre épouvantable infortune, des assurances sincères de sympathie, d’admiration et d’inaltérable dévouement.

A. Giry.
Lettre de M. Jean Psichari, gendre de Renan, professeur à l’École des Hautes études :
Paris, 2 juillet 1899.
Capitaine,

C’est avec une émotion ardente et profonde que je tiens à vous souhaiter la bienvenue sur le sol aimé de la patrie que, même durant votre si long martyre, vous n’avez cessé de servir par votre stoïcisme admirable, par votre résistance morale à toutes les épreuves, noble exemple de courage et d’héroïsme que vous aurez donné à vos enfants, car, après ce que vous avez souffert et supporté, ils n’auront plus le droit de se plaindre de rien et affronteront la vie avec sérénité. Tout Français doit vous être reconnaissant. Vous avez été là, comme un soldat à son poste. Sentinelle avancée, Vous avez vu luire enfin le jour de la justice. C’est une grande et belle victoire cela. Vous revenez, mon Capitaine, vous pouvez avoir le cœur tranquille et content. L’heure n’est pas loin où votre immense douleur sera définitivement consolée et où la France entière s’en réjouira avec nous.

Permettez-moi, Capitaine, de vous dire ici avec mon admiration, toute ma sympathie et tout mon respect.

Jean Psichari.
Lettre d’Anatole France :
Paris, 4 juillet 1899.
Capitaine,

Souffrez que, sans être connu de vous, je vous Salue respectueusement à votre retour en France.

Sachant de quelle effroyable erreur vous avez été la victime, j’accomplis mon devoir d’homme et de Français, en vous exprimant et ma douloureuse sympathie pour les souffrances épouvantables qui vous ont assailli et ma haute admiration pour la constance inébranlable avec laquelle vous les avez endurées. Vous étiez soutenu, je le sais, par le sentiment de votre innocence et par l’espoir de la faire connaître un jour. Cet espoir ne sera pas trompé.

Recevez, Capitaine, l’assurance de mes sentiments de haute estime et de profonde sympathie.

Anatole France.
Lettre de Joseph Reinach :
Paris, 5 juillet 1899.
Mon Capitaine,

J’ai reçu avec joie la communication que votre admirable frère m’a fait faire ce matin par mon ami Bernard Lazare. C’est la première lettre de moi que vous recevrez pour vous dire toute ma profonde estime, mon absolue confiance en la justice qui achèvera le triomphe de la vérité. Mais c’est la seconde lettre que je vous écris. La première que je vous adressais, le 15 septembre 1897, au nom de M. Scheurer-Kestner et au mien, est dans mon tiroir. Je vous la remettrai à vous-même, à une date très prochaine, je l’espère, et je vous dirai alors dans quelles circonstances elle m’a été rendue avec le refus de vous l’expédier. Je vous y annonçais l’œuvre généreuse que mon vieil et excellent ami Scheurer se proposait d’entreprendre ; je vous y exprimais les sentiments que j’ai eus pour vous, dès les premiers jours de ce drame, sans avoir eu jamais l’honneur de vous connaître ou de vous voir. Vous avez peut-être su, dès 1894, par Demange que je n’ai jamais douté de votre innocence. Quand vous lirez cette petite brochure intitulée : « Le Curé de Fréjus ou les preuves morales », vous saurez, non pas quel sûr instinct, mais quel invincible raisonnement m’avait dicté cette foi. Au mois de septembre 1897, quand je vous écrivais cette première lettre, j’avais vu deux ou trois fois Madame Dreyfus à qui j’avais voué le plus profond et le plus affectueux respect. Je n’ai connu votre frère Mathieu que plus tard. C’est un des grands cœurs, une des plus belles intelligences de ce temps.

Après l’atroce épreuve que vous avez supportée avec tant d’héroïsme, je ne crois point nécessaire de vous dire : «  confiance » ; vous touchez au but, mon Capitaine, et votre justification ne vous sera pas seulement douce en elle-même, mais encore parce qu’elle ajoutera à la gloire et de la France qui reste le grand pays du Droit, et de l’Armée qui sera heureuse et fière de réparer l’erreur commise envers l’un de ses meilleurs fils. L’honneur de ma vie aura été de contribuer, pour ma part, à cette œuvre patriotique entre toutes.

Recevez ici, mon Capitaine, l’expression de ma profonde et sincère affection.

Joseph Reinach.
Lettre de Scheurer-Kestner :
Biarritz, le 9 juillet 1899.
Mon Capitaine,

Je ne voudrais pas qu’au milieu des nombreuses marques de sympathie qui vous accueillent, les miennes n’y fussent pas mêlées.

Je vous les envoie d’un cœur ému, car je me compte parmi ceux qui se réjouissent le plus de ce que l’heure de la justice ait enfin sonné pour vous.

Convaincu, dès longtemps, de votre innocence, j’ai suivi avec une cruelle anxiété les événements qui ont fini par faire éclater la vérité.

Vous avez supporté avec un grand courage que seule peut donner une conscience pure, l’affreux martyre auquel vous avez été soumis ; mais vous avez eu pour vous soutenir, pour soutenir votre honneur et celui du nom de vos enfants, une femme admirable, digne de vous, et un frère dont j’ai été à même d’apprécier le courage qu’ils ont mis au service de votre immense infortune.

Que cette douce satisfaction soit pour vous le commencement de la réparation.

Bientôt justice entière vous sera rendue !

Recevez, mon Capitaine, l’expression de ma profonde sympathie.

A. Scheurer-Kestner.
Lettre d’Émile Zola :
Paris, 6 juillet 1899.
Capitaine,

Si je n’ai pas été un des premiers, dès votre retour en France, à vous écrire toute ma sympathie, toute mon affection, c’est que j’ai craint que ma lettre ne reste pour vous incompréhensible. Et j’ai voulu attendre que votre admirable frère vous ait vu, vous ait dit notre long combat. Il vient de m’apporter la bonne nouvelle de votre santé, de votre courage, de votre foi, et je puis donc vous envoyer tout mon cœur, en sachant que maintenant vous me comprendrez.

Ah ! ce frère héroïque, il a été le dévouement, la bravoure et la sagesse. C’est grâce à lui que, depuis dix-huit mois, nous crions votre innocence. Quelle joie il m’apporte en me disant que vous sortez vivant du tombeau, que l’abominable martyre vous a grandi et épuré. Car l’œuvre n’est point finie, il faut que votre innocence hautement reconnue sauve la France du désastre moral où elle a failli disparaître. Tant que l’innocent sera sous les verrous, nous n’existerons plus parmi les peuples nobles et justes. À cette heure, votre grande tâche est de nous apporter avec la justice, l’apaisement, de calmer enfin notre pauvre et grand pays, en achevant notre œuvre de réparation, en montrant l’homme pour qui nous avons combattu, en qui nous avons incarné le triomphe de la solidarité humaine. Quand l’innocent se lèvera, la France redeviendra la terre de l’équité et de la bonté.

Et c’est aussi l’honneur de l’armée que vous sauverez, de cette armée que vous avez tant aimée, en qui vous avez mis tout votre idéal. N’écoutez pas ceux qui blasphèment, qui voudraient la grandir par le mensonge et l’injustice. C’est nous qui sommes ses vrais défenseurs, c’est nous qui l’acclamerons le jour où vos camarades en vous acquittant, donneront au monde le plus saint et le plus sublime des spectacles, l’aveu d’une erreur. Ce jour-là, l’armée ne sera pas seulement la force, elle sera la justice.

Mon cœur déborde, et je ne puis que vous envoyer toute ma fraternité pour ce que vous avez souffert, pour ce qu’a souffert votre vaillante femme. La mienne se joint à moi, et c’est ce que nous avons en nous de meilleur, de plus noble et de plus tendre, que je voudrais mettre dans cette lettre, pour que vous sentiez que tous les braves gens sont avec vous. Je vous embrasse affectueusement.

É. Zola.
Lettre du Dr. Delbet, professeur agrégé à la Faculté de Médecine, chirurgien des hôpitaux :
Juillet 1899.
Mon Capitaine,

Bien que je n’aie pas l’honneur d’être connu de vous, permettez-moi de vous exprimer mon admiration pour l’énergie héroïque avec laquelle vous avez supporté l’épouvantable supplice qui vous a été injustement infligé. Aux tortures que des bourreaux sans nom ont inventées pour vous malgré nos lois, vous avez opposé une impassibilité stoïque. Et tandis qu’on accusait vos défenseurs d’attaquer l’armée, comme s’il fallait pour son honneur qu’un officier d’État-major eut trahi, vous donniez le plus magnifique exemple de la grandeur à laquelle peut atteindre l’âme d’un soldat. Pendant tant d’années de souffrances vous n’avez pas eu une défaillance. Sans un mot de haine, vous n’avez réclamé que la justice et, par une ironie qui fait encore ressortir votre grandeur morale à côté de la bassesse des autres, vous mettiez justement votre confiance dans ceux qui la méritaient le moins.

S’il est une chose qui peut apporter quelque soulagement à vos maux, c’est cette pensée que leur excès même a réveillé la conscience humaine qui s’endormait. Grâce à vous, les idées de justice et de vérité qui semblaient s’être envolées de ce monde, ont de nouveau fait battre les cœurs. C’est sur vos malheurs que se sont comptés dans notre pauvre pays de France les esprits droits et les cœurs généreux. Par vous, on sait maintenant de quel côté sont les bons, de quel côté sont les méchants.

Veuillez croire, mon Capitaine, avec l’expression de mon admiration, à l’assurance de mon dévouement.

Pierre Delbet.
Lettre de Bouché-Leclercq, éminent helléniste, membre de l’Académie des inscriptions et belles-lettres :
Nogent-sur-Marne, le 10 juillet 1899.
Mon Capitaine,

Je suis de ceux qui, à partir du moment où ils ont eu le soupçon que vous aviez été victime d’une illégalité et d’une injustice, n’ont ni pu ni voulu étouffer le cri de leur conscience. Le soupçon s’est changé en certitude. Pas à pas, lentement, les yeux fixés sur les indices que la mêlée des opinions et le hasard des découvertes amenaient au jour, puis sur les preuves accumulées par l’enquête de la Cour de cassation, en dépit des insultes et des calomnies qui pleuvaient sur les « intellectuels » mis hors la patrie par les fanatiques, je me suis fait une conviction, raisonnée et définitive.

Cette conviction eût été fortifiée encore, si elle en avait eu besoin, par votre noble attitude. Votre amour pour la France a résisté au plus douloureux et au plus immérité des supplices ; votre confiance inébranlable dans sa loyauté et sa justice mieux informée vous a sauvé du désespoir et vous a donné la force d’attendre l’heure de la réparation. Cette heure est venue. Dans quelques semaines, vos compagnons d’armes — convaincus eux aussi par l’examen impartial des faits — proclameront votre innocence à la face de l’univers et je me fais un plaisir de devancer leur arrêt en vous certifiant que vous êtes déjà non seulement réhabilité, mais grandi par l’infortune, aux yeux de tous ceux qui n’ont pas perdu, au milieu des clameurs d’une foule égarée, la faculté de comprendre, de peser, de juger.

Permettez, mon Capitaine, à l’ami inconnu que je suis pour vous, de vous serrer la main, et agréez, l’hommage de ma très haute estime doublée d’une très vive sympathie.

A. Bouché-Leclercq.
Lettre de l’Abbé Brugerette, professeur à l’École Ozanam de Lyon :
Lyon, le 18 juillet 1899.
Mon Capitaine,

L’hommage que vous apporte cette lettre est celui d’un prêtre catholique qui tient à faire arriver jusqu’à vous l’expression de ses sentiments de sympathie et d’admiration.

Ma sympathie s’adresse à l’homme innocent qui a souffert tout ce que l’iniquité sociale peut inventer de pire. Mon admiration va, par la même voie, à l’homme héroïque dont le courage n’a jamais été vaincu par le mal. En votre personne, Monsieur, la justice fut cyniquement violée ; elle sera bientôt magnifiquement glorifiée, et c’est ce qui fait que votre cause est sainte, qu’elle passionne toutes les âmes généreuses, qu’elle solidarise avec vous et les vôtres tous les cœurs sincères. Ici s’applique la parole prononcée par l’apôtre Paul en des temps qui la comprenaient mieux que les nôtres : « Il n’y a plus ni Grecs, ni Juifs, ni circoncis, ni incirconcis, ni barbares, ni esclaves, ni libres. Mais le Christ est tout en tous. » C’est-à-dire, l’esprit de celui qui a dit : « La vérité vous délivrera, cherchez d’abord la justice. » Et la vérité vous délivra, Monsieur. C’est votre espérance et celle de tous ceux qui ont tenu à honneur de défendre votre cause et qui n’ont point craint, c’est pour cela qu’elle nous est encore plus chère, de souffrir un peu pour elle ! Courage, Monsieur, vous touchez au terme de l’épreuve. Tous les vœux des âmes éprises de vérité et de justice sont avec vous ; toutes leurs sympathies seront votre cortège devant le Conseil de Rennes.

Recevez, Monsieur, l’assurance de toute mon estime personnelle.

Abbé J. Brugerette.
Lettre d’Hyacinthe Loyson, Recteur de l’Église catholique gallicane :
Neuilly, le 20 juillet 1899.
Cher et grand compatriote,

Je suis un des premiers qui aient cru en votre innocence et qui aient plaidé votre cause devant les hommes.

Je l’ai plaidée aussi devant Dieu. Votre pensée m’a occupé pendant de longs jours et de longues nuits, et j’ai prié Dieu — non pas l’idole idiote et féroce qu’on lui a substituée, — mais le Dieu vivant et vrai, le Dieu de Justice et d’Amour.

Je lui ai demandé de vous faire grand, calme et fort dans votre martyre, et plus tard dans votre apostolat. Car maintenant remonté comme par un prodige de la tombe et de l’enfer, vous n’appartenez plus seulement à votre famille et à vos amis. Vous appartenez à la France libérale et fraternelle dont vous avez, sans le savoir, personnifié la cause contre des scélérats et des fous, et aussi contre des multitudes irresponsables qu’on a trompées.

Vous appartenez à une race qui a beaucoup souffert et qui a souffert pour l’humanité, celle d’Israël, qu’on a haïe et persécutée en votre personne ; vous accomplirez, pour votre part, sa haute vocation.

J’espère vous voir un jour. En attendant, je vous envoie l’expression de mes profondes, respectueuses et religieuses sympathies.

Hyacinthe Loyson.
Lettre de Paul Desjardins, professeur à l’École normale supérieure de Sèvres, fondateur de l’Union pour la Vérité :
Paris, vendredi 4 août 1899.
Capitaine,

Ne demandez pas qui je suis. Je ne vous ai jamais vu, ni vous ni les vôtres, et ne vous verrai sans doute jamais. Mais c’est alors justement que la fraternité est réelle, quand des inconnus se sentent des proches.

Je me sens obligé de vous demander pardon ; je me suis laissé tromper avec des milliers d’autres. J’ai cru pendant deux ans que vous étiez criminel, le jugement secret de ma conscience a été injuste et cruel pour vous. J’ai ma part dans la légèreté barbare de l’opinion. Voici deux ans et demi que j’ai conçu des doutes véhéments à votre sujet et, depuis plus d’un an par une lecture attentive et critique de tous les documents, lecture que j’ai regardée comme un devoir, je me suis convaincu non seulement de l’erreur dont vous étiez victime, mais de la nécessité historique qui avait soulevé contre vous, innocent, des passions, des préjugés, des infirmités d’esprit, dont nous sommes tous responsables en quelque mesure. Je ne me suis donc pas révolté contre un mal dont je ne me croyais pas exempt ; je me suis appliqué à ce que ma compassion infinie pour vous ne me rendit violent contre personne. Il est très juste de ne pas rendre le mal pour le mal ; non seulement, la morale le veut, mais aussi la paix et le progrès de l’humanité l’exigent. On ne délivre les hommes de leur injustice qu’en mettant la charité à la place.

À cette heure, je ne peux rien, non plus que personne, dans le procès final que vous allez soutenir. Et il est bien que personne n’y puisse rien.

C’est affaire aux juges de rendre justice, et la vérité se soutient assez par elle-même. Il n’est pas permis de douter d’elle ; son empire est irrésistible sur les consciences droites et averties, comme sont celles de vos juges. Mais, outre la justification légale, que vous attendez encore, il est une autre justification qui vous vient de la conviction des esprits libres, réfléchis, impassionnés. Je vois par vos lettres que l’estime de ces esprits-là, qui préparent le jugement de la postérité, vous paraît d’un grand prix. Sachez donc que vous l’avez obtenue déjà. Je peux dire que votre innocence du crime pour lequel vous avez été condamné est un fait désormais acquis à l’histoire. Quoi qu’il arrive, votre situation est donc toute différente de celle qui vous était faite en janvier 1895. Vous n’êtes plus maudit par tout un peuple abusé ; vous êtes absous, vous êtes respecté par tous ceux qui, sans intérêt personnel, sans passion, se sont offerts à la vérité avec scrupule et bonne foi.

Il ne s’agit pas de vous plaindre de vos souffrances, comme on pourrait aussi bien plaindre un coupable, deux fois malheureux, et ce n’est pas ici une question de sentiments ; il s’agit de reconnaître ce qui est, et c’est une question de clairvoyance. Cependant, cette première question résolue, il est bon que vous sachiez que vos douleurs et celles de vos proches nous ont touchés ; notre foi chrétienne nous oblige à vous aimer, dans toute la force du terme, c’est-à-dire à tenir pour fait à nous-mêmes tout le mal que vous avez souffert.

Veuillez compter, Capitaine, sur mon estime entière et réfléchie, ainsi que sur mes sentiments profonds de fraternité.

Paul Desjardins.
Lettre de M. Raoul Allier, professeur à la Faculté de Théologie protestante de Paris :
La Bourboule (Puy-de-Dôme), 8 août 1899.

Certes, Madame, je sens bien et je me répète depuis des semaines que vous avez autre chose à faire qu’à lire des lettres. C’est pour cela que je m’étais interdit de vous écrire ou d’écrire à votre héroïque mari, depuis le jour où il a posé le pied sur le sol de France. Il me semble qu’à des heures comme celle-ci, vous avez droit, droit absolu, à l’entière disposition de vos minutes… et pourtant… pourtant, je finis par faire comme tant d’autres. Je n’y tiens plus. C’est pour le soulagement de ma conscience que j’écris ces lignes. Vous les lirez quand vous aurez le temps.

Vous savez, Madame, quel hommage ému nous vous rendons, nous tous qui, même de loin, avons suivi avec passion vos efforts inlassables pour la réhabilitation de votre cher martyr. Mais si votre vaillance nous a souvent remués, il y en a une autre qui nous arrache un vrai cri d’admiration. C’est la vaillance de celui qui, si longtemps, a souffert sur son rocher de supplices. Il n’y a qu’un nom dont on puisse le saluer, c’est le nom de héros.

Oui, je me sens petit à côté de cet homme qui a vécu parce qu’il a voulu vivre, qui a gardé toute sa foi dans la justice et dans la vérité, qui n’a jamais été ébranlé un seul instant dans sa confiance en la France et dans son amour pour elle. Pour celui qui nous a donné un tel spectacle, j’ai une reconnaissance inexprimable de patriote qui se demande avec angoisse à quels désespoirs il se serait abandonné à la place de ce héros — une reconnaissance inexprimable d’homme qui acclame avec joie le miracle d’énergie dont, en la personne du capitaine Dreyfus, l’humanité a été capable.

Permettez-moi, Madame, d’aller jusqu’au bout de ma pensée. Je suis chrétien, je le suis profondément, avec conviction ; et ce sont mes sentiments chrétiens qui, dès le premier jour, comme tant de nos pasteurs, m’ont contraint de prendre ma place à côté des opprimés que vous étiez. Pourquoi ne vous dirais-je pas ce qui a été une de mes plus grandes joies ?

Quand je me suis décidé à lutter à mon rang, un rang très modeste, je ne savais qu’une chose : le capitaine Dreyfus était innocent. Il fallait le délivrer. Quelle était sa valeur propre, je n’en savais rien, je n’avais rien à en savoir. Il était celui qui souffrait injustement et qu’il fallait arracher à sa torture. Le reste ne me regardait pas.

Puis, quand j’ai lu ses lettres, quand j’ai connu dans ces derniers mois ce qu’a été sa vie dans l’île infernale et comment il a supporté toutes ces horreurs, alors une image s’est peu à peu formée en moi et j’ai cru revoir une connaissance qui m’est bien chère. Tous les matins, en effet, je réunis mes enfants autour de notre vieille bible et je leur lis presque autant de l’Ancien Testament que du Nouveau. Nous vivons presque tous les jours avec l’Israël des temps antiques et notre prière est que quelque chose de l’âme de ces hommes passe en nous. Eh bien ! cette âme d’Israël, avec sa foi invincible dans la venue de la justice, je l’ai sentie palpiter en votre mari. Je l’ai reconnue à travers les siècles. C’est bien celle que mes deux vieilles grand’mères, deux descendantes des huguenots du Désert, m’ont appris à aimer et à admirer. Et ce que ma conscience m’obligeait à vous apporter, je vous le dirai franchement, c’est l’hommage d’une âme de chrétien à une âme authentique d’Israël. Pourquoi ne l’ai-je pas fait plus tôt ? Je craignais et je crains encore d’être importun. Mais voici ma conscience libérée et j’en suis heureux. Et si jamais vous avez le loisir de lire ces lignes, vous n’y trouverez, vous et le capitaine Dreyfus, que l’expression bien imparfaite de sentiments dont je suis tout vibrant.

Veuillez, Madame, excuser la liberté de cette lettre et croire toujours à mon respectueux dévouement.

R. Allier.
M. Louis Havet, célèbre philologue, membre de l’Institut, professeur au Collège de France, traduisant l’émotion ressentie par les spectateurs du procès à l’audition du capitaine Dreyfus, lui en fit part en ces lignes :
Rennes, 21 août 1899.
Mon Capitaine,

Votre parole si ferme, si digne, si nette et si sobre a produit ce matin un grand effet, que j’ai senti vivement pour ma part et dont j’ai été heureux d’apporter tout de suite le témoignage à Madame Dreyfus. Les amis de la justice n’avaient pas la permission de vous applaudir, mais ils ont le droit de vous exprimer en particulier la chaude sympathie avec laquelle ils vous ont écouté en silence.

C’étaient vos lettres, autrefois, qui soutenaient leur courage, et maintenant, c’est vous-même qui entretenez leur confiance et leur allégresse. Ma femme tient à ce que je vous dise la joie que mon récit lui a causé et que nos lettres vont communiquer à d’autres.

L. Havet.
Ce qu’écrivit la grande Réjane, la veille du verdict :

Il m’est impossible aujourd’hui, chère Madame, de ne pas vous écrire pour m’associer à vous et aux vôtres ; dans le trouble où nous sommes, je ne sais que vous dire et vous n’avez pas le cœur à me lire.

Quand vous recevrez cette lettre, vous serez sans doute bien heureuse ! Permettez-moi de prendre vos chers enfants dans mes bras et de leur souhaiter en même temps que cette lettre la venue d’un absent chéri.

Vous savez à quel point vous pouvez compter sur nous !

Réjane.
Trouville, 8 septembre 1899.
Apprenant la condamnation, Me Labori, qui avait été également l’admirable avocat de Zola et de Picquart, et qu’un lâche individu avait blessé quelques jours auparavant en tirant sur lui une balle qui l’avait atteint dans le dos, écrivit à son client :
Rennes, 9 septembre 1899.
Mon cher Capitaine,

La police m’interdit de sortir, j’en suis désolé. J’aurais voulu à tout prix vous embrasser à nouveau. Cela m’est impossible puisqu’on me fait partir ce soir à minuit. M. Hild veut bien se charger pour vous de toute ma profonde affection.

Cette condamnation est odieuse. Mais Dieu merci, le monde entier est avec vous. Vous êtes un admirable martyr, digne de la cause immense d’humanité que vous représentez.

Cette heure cruelle n’est qu’une dernière épreuve passagère, j’en suis sûr. Je ne vous parle pas de courage, vous êtes égal à votre terrible tâche.

Au revoir, à bientôt, laissez-moi vous embrasser de toutes mes forces.

Labori.
De M. Louis Havet, ce nouveau et beau message :
Rennes, 9 septembre 1899.
Mon Capitaine,

Vous êtes de ceux qu’on ne songe pas à consoler ou à réconforter, puisqu’ils sont eux-mêmes une source de courage pour les autres.

Si je vous écris, c’est que je pense au pays plus encore qu’à vous-même, c’est que c’est l’honneur de la France qui vient d’être flétri et qu’en s’inspirant de votre énergie, vos amis vont lutter pour le salut de leur patrie, aussi bien que pour la justice. Ce que je veux, c’est que dès ce soir, vous ayez conscience de la nouvelle vertu qui va sortir de vous.

De nouveaux amis, avec les anciens, ont entouré tout à l’heure Madame Dreyfus et notre cher Mathieu. Heureux, mon Capitaine, ceux qui ont mérité votre estime !

L. Havet.
M. Émile Duclaux, directeur de l’Institut Pasteur, témoigna de son indignation :
Vic-sur-Cère, le 10 septembre 1899.
Mon Capitaine,

Vous avez gagné la première partie, à moitié perdu la seconde, vous gagnerez la troisième si vous consentez à vivre ; mais il y a un certain nombre de croyances auxquelles vous teniez beaucoup, que l’arrêt qui vous frappe a tuées sans qu’elles puissent jamais revivre. Si cette idée vous est une tristesse de plus au milieu de vos douleurs, comme je le crois, dites-vous comme compensation que vous avez présidé à un réveil des consciences, que vous êtes le premier soldat qui ait fait passer un frisson commun de sympathie et de fraternité humaines dans le cœur de nations qui ne se connaissaient pas et que tandis que nous nous déchirons en France, il y a une sorte de communion des âmes dans le monde civilisé, et elle se fait sur votre nom, et elle se fait sur votre innocence.

Cette idée peut ajouter à votre courage, vos nouvelles souffrances vont contribuer à fortifier la foi commune ; au jour de votre triomphe ce sera un épanouissement et j’ai quelque idée que les temps en sont proches.

Croyez, en attendant, à ma respectueuse sympathie pour vous et votre famille.

L. Duclaux.
Lettre de M. l’abbé J. Viollet :
10 septembre 1899.
Monsieur,

Permettez-moi de vous envoyer l’expression de ma douloureuse sympathie. Le jugement d’hier est à la fois une atteinte à la raison et à la justice. Il n’atteint pas votre honneur de Français et de soldat ; mais il fait de vous un martyr et un héros. Vous savez que le monde entier proclame votre innocence et que même dans notre malheureux pays aveuglé par la haine et la passion, tous les gens d’honneur savent votre innocence.

La justice divine saura rendre à chacun selon ses œuvres. C’est la seule pensée qui puisse vous soutenir dans ces moments d’arbitraire et d’injustice.

Je prie Dieu qu’il fasse éclater sa justice et qu’il rende à notre malheureux pays le sens de la justice et de la charité.

Recevez, Monsieur, l’expression de mon très profond respect.

Abbé J. Viollet.
Ce billet du philosophe Émile Boutroux, de l’Académie Française, directeur de la Fondation Thiers :
Meran (Tyrol), le 10 septembre 1899.
Mon Capitaine,

Votre malheur est un malheur national.

Vous le supporterez avec votre héroïsme calme et respectueux du devoir, avec espoir aussi, avec confiance, pour votre admirable femme, et vos enfants, et pour la Patrie, dont l’honneur désormais est solidaire du vôtre.

Agréez, mon Capitaine, mon salut, ma sympathie et mes vœux.

Émile Boutroux.
De M. P. Barbier, homme de lettres :
Plombières, 11 septembre 1899.
Mon Capitaine,

Ne doutez pas de l’âme de votre chère France. L’inébranlable courage qui vous soutient en est le lumineux symbole et, en la jugeant d’après vous-même, conservez entière cette foi qui vous a fait vivre et qui provoque l’admiration de tout le monde civilisé. La conscience française s’est réveillée et vous rétablira bientôt dans vos droits, c’est-à-dire dans votre honneur.

Ce qui assure votre salut, mon Capitaine, c’est que vous résumez en votre personne la liberté individuelle, le droit et la justice outragés. Votre cause est la plus sainte qui ait ému notre histoire. Nous la défendrons avec l’enthousiasme inextinguible des apôtres. Je plains les sots qui en ont douté. Merci pour l’armée française de votre héroïque attitude. La beauté de votre caractère rachète les turpitudes de ceux de nos officiers, vos égaux et supérieurs hiérarchiques trop nombreux, hélas, qui se sont révélés si indignes d’appartenir au même corps que vous. Grâce à vous et à quelques-uns de vos camarades et même de vos juges qui ont osé vous défendre, on peut encore être soldat sans rougir, et mon patriotisme si cruellement éprouvé depuis deux ans, reprend courage à la pensée que malgré tout, un Français peut être fier de faire partie d’une armée où se forment des âmes comme la vôtre. Le capitaine Dreyfus en restera l’éternel honneur, et son héroïsme fera oublier son supplice qui en eût été l’éternelle honte.

Veuillez agréer, mon Capitaine, l’hommage de ma pieuse admiration pour le noble martyr que vous êtes.

P. Barbier.
Lettre de M. de Schoulepnikow, conseiller d’État de l’Empereur de Russie :
Veytaux (Suisse)
Villa La Planaz, 13 septembre 1899.
Monsieur,

Je viens me joindre à la nombreuse phalange de ceux qui vous ont exprimé leurs sentiments de vive sympathie et de profonde estime. Oui, c’est à un besoin impérieux de mon cœur que j’obéis, en vous exprimant ces sentiments, et je puis vous assurer qu’ils sont partagés par mes compatriotes.

J’espère que vos douloureuses épreuves ne dureront plus longtemps ; dans tous les cas, votre nom sera le synonyme d’une âme noble et élevée ainsi que du courage héroïque de l’homme qui se sait innocent ; tandis que le nom de vos ignobles adversaires sera cloué pour toujours au pilori du mépris universel.

Agréez, Monsieur, l’assurance de mes sentiments les plus distingués.

M. de Schoulepnikow.
Ce qu’écrivit la femme de Jules Claretie, romancier et auteur dramatique, membre de l’Académie Française, qui dirigea brillamment, durant près de trente ans, la Maison de Molière :
Viroflay, 13 septembre 1899.
Madame,

Je n’ai rien à vous dire depuis cette affreuse journée. J’ai prié, et je prie. Mon mari me demande de transmettre au capitaine Dreyfus ces paroles qui résument toute notre pensée, toutes nos certitudes : Capitaine, je suis à vous du fond du cœur. Je ne vous dirai pas comme on vous l’a crié avant l’arrêt : « courage ! » Vous en avez. Je vous dirai : « Espoir, nous en avons ».

Tout ce que de braves gens peuvent faire pour une cause juste, nous le ferons. Je suis plus que jamais. Madame, avec vous de tout mon cœur, de toutes mes pensées et je vous prie de croire à mes profonds sentiments de dévouée amitié.

Eugénie Claretie.
De M. André Chevrillon :
Saint-Cast, 15 septembre 1899.
Mon Capitaine,

Après avoir suivi les six dernières séances de votre procès, pressentant une condamnation, je vous avais écrit pour vous dire que les prémisses étant posées devant l’univers, une seule conclusion pouvait en sortir devant l’univers : votre innocence.

Cette lettre n’est point partie, car il me semblait que supposer à l’avance le Conseil de guerre capable de la monstruosité logique et morale qu’il a commise, c’était l’insulter et par là, déplaire au soldat que vous êtes resté.

Laissez-moi vous répéter que notre foi en votre innocence est désormais inébranlable ; que vous avez non seulement notre ardente sympathie née du sentiment blessé de la justice, mais notre admiration pour votre héroïsme, pour votre fierté et votre énergie dans le martyre.

En 1894, votre cri d’innocence m’avait profondément troublé et dès ce moment, la férocité de vos bourreaux, la bassesse des passions antisémites dont vous étiez la victime, l’acharnement contre un homme jeté à terre, des journaux de haine et de mensonge, tout cela m’a fait dès cette époque, souhaiter que vous fussiez innocent et que votre innocence éclatât. En 1896, j’ai su que vous aviez été frappé par derrière avec des pièces secrètes ; dès l’automne de 1897, j’ai cru à votre innocence et j’ai espéré et désespéré avec ceux qui luttaient pour vous. Pendant ces deux années, vous avez été notre constante, je puis dire notre unique pensée. C’est par la France, c’est par nous que vous avez tant souffert ; la patrie a été coupable envers vous. C’est pour cela que cette injustice nous touche de si près, nous remue si douloureusement. C’est pour cela que nous nous inclinons très bas devant votre souffrance, que nous voudrions la panser avec des mains attentives et tendres, que pieusement, nous apprendrons à nos enfants à vous aimer et à honorer votre nom.

Répétez-vous, mon Capitaine, que le verdict de samedi n’est rien ; les pièces du procès sont là, les dépositions de soixante témoins passionnés ou intéressés à vous perdre. L’histoire n’en peut rien conclure que votre innocence et une grande leçon morale pour la postérité.

Croyez, mon Capitaine, à mon respectueux et absolu dévouement.

André Chevrillon.
Lettre de Gaston Paris, de l’Académie Française, administrateur du Collège de France :
Cerisy-la-Salle (Manche), 13 septembre 1899.
Madame,

Si je ne vous ai pas écrit plus tôt pour vous exprimer ainsi qu’au capitaine Dreyfus, ma profonde et respectueuse sympathie, c’est que j’avais adressé au Journal des Débats une lettre qui, si elle avait paru, aurait donné à mes sentiments une expression publique. J’y proposai une adresse au Président de la République pour lui demander la grâce du capitaine Dreyfus, en me fondant, non sur la pitié que peut inspirer sa situation, pitié à laquelle ni lui, ni vous, ni les amis de la justice n’ont jamais voulu faire appel, mais sur l’acquittement moral qui résulte de l’arrêt du Conseil de guerre. Une telle décision n’était dans ma pensée que le prélude d’une réhabilitation qui ne saurait ne pas avoir lieu.

Veuillez transmettre, Madame, à votre mari, l’expression de ma haute estime, accrue encore par la dignité constante de son attitude pendant la cruelle épreuve du procès, et agréer, pour vous, l’hommage de mon respect le plus sympathique.

Gaston Paris.
Un billet du brillant écrivain J.-H. Rosny jeune, de l’Académie Goncourt :
Septembre 1899.
Madame,

Votre mari est innocent ; tous ceux qui ont voulu le savoir, le savent aujourd’hui ; c’est déjà un grand point ; la réparation judiciaire ne peut tarder.

Croyez, Madame, à mon profond respect.

J.-H. Rosny.
Lettre de M. G. Steinheil, ancien député à l’Assemblée Nationale :
Rothau (Alsace), 17 septembre 1899.
Mon Capitaine,

C’est un octogénaire qui vous écrit cette lettre, un des doyens de l’industrie alsacienne, à laquelle appartient votre famille.

La mienne, très nombreuse, a sympathisé avec vous depuis le jour où notre brave Scheurer-Kestner affirma publiquement votre innocence.

Picquart, le premier, avait déclaré que vous étiez puni pour le crime d’un autre. Picquart était seul, un contre tous, mais il avait à ses côtés le Dieu de vérité et de justice, et avec un tel allié, il fut le plus fort.

Vous aussi durant ce long supplice héroïquement enduré, vous n’avez point désespéré. Que notre Dieu juste et miséricordieux vous accorde une large compensation de bonheur auprès de votre épouse vaillante et fidèle et de vos enfants auxquels vous transmettez un nom sans tache. Et après ce retour de bonheur terrestre, que Dieu vous accorde la félicité céleste. Voilà mon vœu pour vous, le vœu d’un vieux chrétien.

Le Christ Jésus veut être pour tout homme, quelle que soit sa race, un protecteur, un ami, un sauveur. Jésus et ses disciples immédiats étaient de race israélite. Les antisémites tels que Drumont sont ses adversaires directs et ses pires ennemis.

Je vous réitère, mon Capitaine, et j’exprime à Madame Dreyfus, ma très sincère estime et ma profonde sympathie.

G. Steinheil.
Émouvant message adressé d’Angleterre par lady Stanley, femme de l’explorateur, dont l’intrépide expédition à la recherche de Livingstone rendit le nom universellement célèbre :
Furze Hill septembre 22, 1899.
Cher Monsieur le Capitaine Dreyfus,

Mon mari — l’explorateur africain Stanley — désire se joindre à moi pour vous exprimer toute notre sympathie et toute notre admiration ; notre sympathie pour vos souffrances si cruelles, notre admiration pour votre courage héroïque. L’Angleterre entière partage nos sentiments. Vous n’avez que des amis ici. Un jour quand vous viendrez en Angleterre, vous le verrez bien. J’espère que vous allez à présent remettre votre santé et jouir de votre chère vie de famille. Vos souffrances n’ont pas été sans fruit. Il y aura, grâce à votre martyr, bien des réformes dans votre armée et dans vos Conseils de guerre. Et votre exemple de dignité, de calme et de patience aidera ceux qui souffrent de punitions non méritées.

Mon mari voudrait que je vous dise qu’il espère que l’été prochain vous viendrez avec Mme Dreyfus et les deux enfants rester chez nous. Nous avons une jolie campagne : bois, lac et prairies, où les enfants seraient très heureux et où vous et Mme Dreyfus, vous pourriez jouir de leur jouissance. Notre maison de ville est à Londres, mais nous ne venons à la campagne qu’au milieu du mois de juillet. Vous pourriez alors, si vous le préférez, avoir notre maison de campagne à vous seuls durant le mois de juin-juillet et nous viendrions de temps en temps vous faire visite. Nous avons vaches et poulets. Vous auriez donc le lait le plus pur et des œufs frais.

J’espère que M. Trarieux, Mme Trarieux et le colonel Picquart viendront aussi chez nous. Tout ceci est bien lointain, mais c’est si doux de faire des projets qui paraissent très faciles à réaliser si vous le voulez bien.

Nous autres, Anglais, nous sommes heureux de penser que vous comptez encore lutter pour la réhabilitation, non de Dreyfus, mais de la France. La décision du Conseil de guerre est une tache sur la France qui ne sera lavée que le jour où la Cour de Cassation déclarera hautement que le Conseil de guerre s’est trompé. Seulement alors, l’irritation contre la France cessera. L’Europe et l’Amérique ne peuvent pas avoir des sentiments de bienveillance envers la France tant que pleine justice ne vous est pas donnée. En travaillant alors pour cette réhabilitation, vous travaillez pour l’honneur de la France. Quant à votre nom et votre honneur, ils brillent purs et nets, enluminés par l’auréole du martyre.

Dieu, vous voyez, ne vous a jamais abandonné, mais il vous a choisi comme ses élus dans le Passé, et scellé à Lui par la souffrance.

Ma mère, Mme Tennant a écrit à Mme Dreyfus. Donc, c’est toute la famille qui vous tend les mains.

Agréez, cher Capitaine Dreyfus, l’expression de nos sentiments d’admiration et de cordialité.

Dorothy Stanley (lady Stanley).
Lettre d’un éminent prélat de S. S. Léon XIII :
Stuttgart, 24 septembre 1899.
Monsieur,

Dans le moment où un destin gracieux a terminé le martyre d’un brave soldat et patriote, j’ai l’honneur de m’associer aux vœux et aux sympathies que tout le monde civilisé se hâte de vous exprimer. Comme ancien soldat et juriste, je suis incapable de comprendre les intrigues et la lâcheté d’une justice militaire dont un tribunal français a donné un si triste spectacle. J’espère, Monsieur, que le Dieu gracieux multipliera et complétera mille fois la grâce accordée à vous par le Président de la République, et vous laisse reposer et oublier vos souffrances au sein de votre famille. Je ne sais pas, s’il soit vrai ou une insinuation chauviniste et anticléricale, que le Clergé et la Société catholique en France soient du côté de vos adversaires ; comme membre de la famille pontificale, je vous assure, Monsieur, qu’en Allemagne, le monde catholique a toujours été de votre parti.

Heureux de contribuer avec ces lignes modestes aux démonstrations générales de sympathie, je suis, Monsieur, avec l’assurance de ma profonde estime.

Votre tout dévoué
de Schad,
Camérier secret de Sa Sainteté.
Lettre d’Yves Guyot, directeur du Siècle, ancien ministre des Travaux publics, l’un des fondateurs de la Ligue des Droits de l’Homme :
Paris, le 27 septembre 1899.
Cher Monsieur,

J’ai pris votre défense sans vous connaître dès le jour même de la constitution du Conseil de guerre de 1894. En voyant les agissements des anciens journaux boulangistes, l’interview de Mercier, la brutalité du colonel présidant le Conseil de guerre pour faire le huis clos, je sentais qu’il y avait d’autres intérêts en jeu que ceux de la patrie et de la vérité, et je le dis.

Depuis, les faits ont prouvé que vous étiez la victime du plus abominable crime judiciaire qui ait jamais été commis.

Je n’ai point voulu vous importuner de la démonstration de ma sympathie pour vos souffrances, mais je saisis l’occasion qui m’est offerte aujourd’hui pour vous dire toute l’admiration que m’inspire votre caractère.

Veuillez présenter les meilleurs souvenirs de ma femme et de mes filles et mes profonds respects à Madame Dryfus, et recevoir l’expression de ma considération la plus cordiale.

Yves Guyot.

Madame Alfred Dreyfus et ses Enfants

Reproduction de la photographie emportée par Alfred Dreyfus à l’île du Diable et devant laquelle il a tant pleuré (Photo Nadar)
Lettre d’Auguste Lalance, ancien député protestataire d’Alsace au Reichstag :
Pfastatt (Haut-Rhin), 27 septembre 1899.
Mon Cher Capitaine,

J’ai donné lecture de votre belle lettre ; elle a produit une grande émotion et fait couler bien des larmes.

Merci !

Et maintenant, permettez à mon âge, à ma sympathie, un conseil que vous donnerait aussi celui qui n’est plus[1].

Il est de votre intérêt et surtout de l’intérêt supérieur de la France que l’agitation cesse autour de votre nom, qu’il y ait une trêve d’un an pendant laquelle on ferait le silence. Il faut laisser passer l’Exposition avant de pouvoir entamer utilement la campagne de réhabilitation.

Ayez patience jusque-là ; occupez-vous uniquement du soin de recouvrer toute votre santé et de choyer l’admirable femme qui a si complètement rempli tous ses devoirs.

Le reste viendra à son heure.

Si vous faites effort pour deviner ce que l’histoire dira de vous, vous serez fier de la belle page que vous occuperez.

On dira que les ennemis de la République et de la liberté, après avoir tenté de la renverser par le Panama et le Boulangisme, ont provoqué l’affaire Dreyfus et ont cherché à exploiter le patriotisme, la foi religieuse, pour tromper le peuple et tuer la gueuse.

Mais que de braves gens s’apercevant du danger, se sont groupés autour de votre nom comme d’un drapeau, pour défendre le patrimoine que nous ont légué nos pères.

C’est là une gloire qui vaut bien une bataille gagnée.

Vous reconnaîtrez aussi que depuis que le monde existe, personne n’a été plus connu, n’a excité plus d’émotion. Votre nom restera immortel dans le monde entier.

C’est là quelque chose ; c’est même la gloire, plus encore que l’intérêt, qui est le principal objectif des hommes distingués.

Vous l’avez ! À l’heure de votre mort, vous oublierez vos souffrances si noblement supportées et vous vous direz : « J’ai eu une belle vie, car j’ai été l’honneur de mon pays. »

J’adresse à Madame Dreyfus le témoignage de mon profond respect et de ma plus vive sympathie et à vous, je vous dis avec la rude franchise du Sundgau :

« Mangez, dormez, embrassez vos enfants et ne pensez à rien du passé. L’avenir vous appartient. »

Votre affectionné compatriote,
Aug. Lalance.
Lettre de Georges Clemenceau :
Paris, 15 octobre 1899.
Cher Monsieur,

Je m’empresse de vous remercier bien cordialement de votre bonne lettre. Combattre pour vous, c’était combattre pour la France. Les braves gens qui ont soutenu votre cause avaient donc d’avance, quoi qu’il leur arrivât, la plus précieuse récompense dans le sentiment du devoir accompli. Puissions-nous achever l’œuvre commencée et délivrer notre malheureux pays des insensés qui l’affolent et le conduisent à la ruine !

Dans ce drame terrible, vous aurez payé cruellement de votre personne. Je souhaite de tout cœur que la vie vous fournisse les revanches qui vous sont dues. Votre noble frère Mathieu, votre admirable femme vous les auront préparées. Vous êtes jeune encore. Travaillez pour les grandes idées qui, quoi qu’en disent des brutes, sont le meilleur de la patrie française.

À vous bien cordialement,
G. Clemenceau.
Traduisant sa satisfaction — qui était alors unanime chez les révisionnistes — de voir le capitaine Dreyfus libre au milieu des siens, l’héroïque colonel Picquart s’exprima en ces termes ;
Paris, 20 octobre 1899.
Mon cher Dreyfus,

Je suis heureux de savoir que vous êtes au milieu des vôtres, et de penser que cet affreux cauchemar est enfin terminé.

Tant que cela n’a pas été accompli, il me semblait qu’une sorte de complicité m’unissait encore à vos bourreaux, et je n’ai été tranquille que quand je vous ai vu libre.

Ce qui reste à faire n’est plus qu’une formalité, car vous êtes réhabilité comme personne ne l’a jamais été ; vous l’êtes par le suffrage du monde entier.

Tous mes respects à Madame Dreyfus, et bien à vous.

G. Picquart.
  1. Scheurer-Kestner.