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Souvenirs et Correspondance (Dreyfus)/02/01

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Texte établi par Pierre DreyfusB. Grasset (p. 265-273).
II.  ►

CHAPITRE PREMIER

Après mon inique condamnation, le 9 septembre 1899, je revis aussitôt ma femme. Je m’efforçai de la consoler. Notre tristesse cependant était profonde. J’avais rêvé la réparation d’une effroyable erreur judiciaire et j’avais vu des hommes, égarés par leurs passions, par l’esprit de parti, peut-être par des manœuvres criminelles perpétrées dans l’ombre, juger contre la vérité et la justice.

Ma grande douleur fut aussi de ne pas voir mes enfants, de ne pas pouvoir les serrer dans mes bras, après une si longue et cruelle séparation. Depuis mon retour en France, j’attendais avec impatience ce moment de bonheur suprême. Il m’était refusé. Mais fort de mon droit et de ma conscience, j’étais toujours aussi résolu, aussi inflexible dans mes revendications. Si grand que fut mon épuisement physique, si profond que fut mon chagrin, je n’avais pas le droit de me laisser aller au découragement. Il me fallait tout mon honneur pour mes enfants comme pour moi.

Dans les quelques jours qui suivirent le verdict de Rennes, je reçus des milliers de télégrammes et de lettres de tous les points de la France et du monde entier, protestations indignées des consciences honnêtes contre l’iniquité.

Je reçus aussi un soir, à la prison, la visite du docteur Delbet, professeur à la Faculté de médecine de Paris, chargé de faire un rapport sur mon état de santé. Dès l’abord, je fus saisi de sympathie pour cet homme, tant sa figure respirait l’intelligence et la bonté. Malgré la présence de l’adjudant d’administration de la prison, malgré le caractère officiel de la visite faite à la lumière falote d’une lampe, je sentis, dès les premières paroles échangées, une âme haute et vibrante d’humanité. Notre conversation s’égara bientôt et, quittant le domaine médical proprement dit, se perdit dans les idées générales. Sans une parole nettement exprimée, paralysés tous deux par la situation, il y eut cependant une communion d’âmes plus émouvante que toutes les paroles. À son départ, le docteur Delbet me serra la main et, dans ce serrement de main frissonnant, je sentis la plus chaude sympathie.

Condamné le 9 septembre 1899, j’avais signé le soir même mon pourvoi devant le conseil de révision militaire. Or dans la nuit du 11 au 12 septembre, mon frère Mathieu arrivait à Rennes, porteur d’une lettre du général de Galliffet, ministre de la Guerre, au général Lucas, commandant le corps d’armée à Rennes. Le général de Galliffet invitait le général Lucas à faire pénétrer immédiatement mon frère dans ma cellule pour une communication urgente et de la plus haute importance. En outre, mon frère devait me voir sans témoin, hors de la présence de l’adjudant d’administration de la prison.

Le 12 septembre, à 6 heures du matin, mon frère était dans ma cellule. Il me dit que le gouvernement avait décidé, dans la journée du 11 septembre, de me gracier, sur la proposition du général de Galliffet. Seulement le président du Conseil, Waldeck-Rousseau, et ses collègues se trouvaient arrêtés dans leur dessein par mon pourvoi devant le tribunal de révision militaire.

Je fus d’abord résolument hostile à cette idée, car je n’avais soif que de justice. Mais mon frère me fit valoir, d’une part l’effet considérable que produirait une grâce le lendemain d’une seconde condamnation inique, d’autre part l’inutilité de mon pourvoi de pure forme. En effet, alors même que mon pourvoi eût été admis, le conseil de guerre devant lequel j’aurais été traduit, n’aurait statué que sur le vice de forme qui aurait été relevé dans le jugement, et cela sans entendre de témoins, sans m’entendre moi-même. Mon frère me fit en outre valoir mes devoirs vis-à-vis de ma femme, de mes enfants, des miens. J’étais à la vérité totalement épuisé par cinq années d’atroces tortures physiques et morales, et je voulais vivre pour remplir jusqu’au bout mon devoir, pour poursuivre la révision légale de mon procès.

Après avoir longuement discuté avec mon frère, je me décidai à retirer mon pourvoi.

J’appris, le 19 septembre, que le président de la République avait signé ma grâce.

Les journaux, le lendemain, publièrent la déclaration suivante :

« Le gouvernement de la République me rend la liberté. Elle n’est rien pour moi sans l’honneur. Dès aujourd’hui, je vais continuer à poursuivre la réparation de l’effroyable erreur judiciaire dont je suis encore victime.

« Je veux que la France entière sache par un jugement définitif que je suis innocent. Mon cœur ne sera apaisé que lorsqu’il n’y aura plus un Français qui m’impute le crime abominable qu’un autre a commis. »

La nuit suivante, à 2 heures du matin, je quittais la prison où j’avais vécu de si tristes journées, où j’avais éprouvé tant de cruelles déceptions. Une voiture m’attendait. Elle me conduisit à une petite station près de Rennes. J’avais pris la décision, malgré les soins immédiats que nécessitait ma santé si ébranlée, de rester en France et de me rendre dans le Midi, auprès de ma sœur, pour me reposer dans le calme et la tranquillité, et reprendre des forces pour les luttes futures.

À Nantes, où nous prîmes le train pour Bordeaux, j’eus la profonde joie de serrer dans mes bras mon frère Mathieu et mon neveu Paul Valabrègue qui m’attendaient au passage.

J’éprouvai un vif plaisir, en roulant en chemin de fer, de voir défiler devant moi prés et champs. Tout m’amusait, tout m’intéressait ; il me semblait renaître à la vie, au sortir d’un long et épouvantable cauchemar, après une captivité de cinq années.

Nous nous arrêtâmes quelques heures à Bordeaux, puis nous dirigeâmes sur Carpentras.

Le lendemain matin, nous arrivions vers dix heures à la campagne de Villemarie, chez ma sœur, Mme Joseph Valabrègue. L’émotion fut indicible. Enfin, c’était une accalmie, une détente, dans cette longue suite de souffrances qui avait été notre lot à tous. Ma première pensée, aussitôt après ma libération, avait été pour M. Scheurer-Kestner, que je savais très souffrant. Aussi ma douleur fut immense quand j’appris, en route, le grand malheur qui nous frappait. Scheurer-Kestner n’était plus ! J’avais attendu avec impatience le moment où je pourrais lui rendre l’hommage respectueux de mon admiration pour son caractère, sa loyauté, de ma reconnaissance pour l’ardeur généreuse avec laquelle il avait pris en mains la cause d’un Alsacien innocent du crime abominable pour lequel il avait été condamné. Hélas ! tous les élans de mon cœur allèrent sur une tombe. Je n’oublierai jamais ce que je dois à Scheurer-Kestner.

Le soir de mon arrivée à Carpentras, ma femme me rejoignit. Elle avait dû passer par Paris, pour que mon départ de Rennes ne fût pas connu, tant les passions étaient encore vives. Ce fut notre premier jour de réunion réelle, car la situation était trop angoissante, trop triste à Rennes, dans nos entrevues à la prison, pour que nous puissions échanger nos impressions, nous dire tous les sentiments qui agitaient nos cœurs. Enfin, nous nous revoyions librement, après cinq années du plus cruel et du plus immérité des martyres.

Le lendemain, mes enfants me furent amenés par mes beaux-parents. L’émotion fut immense en revoyant ces chers petits êtres pour lesquels j’avais vécu, dans le souvenir desquels j’avais puisé tant de forces. J’avais craint un moment de surprise, d’étonnement de leur part, devant un père dont la figure était devenue inconnue. Mais dès l’abord, ils se jetèrent dans mes bras et furent très tendres. Leur mère les avait constamment entretenus de l’absent. Ces quelques instants d’émotion délicieuse me firent oublier bien des tristesses, bien des chagrins.

Les jours qui suivirent furent des moments d’intimité exquise, et aussi de repos dont nous avions tous si grand besoin.

Je revis le commandant Forzinetti. J’embrassai avec joie le brave et loyal soldat, que j’avais appris à connaître durant mon triste séjour à la prison du Cherche-Midi en 1894, où il avait su allier les sentiments les plus élevés d’humanité aux devoirs les plus stricts du soldat. Nous nous rappelâmes l’émotion poignante qui nous étreignit en nous séparant, le matin du 5 janvier 1895, quand je me rendis au pire supplice qu’on peut infliger à un soldat : la dégradation. Je savais avec quel courage, avec quelle ardeur, ce brave cœur avait partout proclamé la vérité, crié l’épouvantable erreur judiciaire de 1894.

Le 23 septembre, nous lûmes, les larmes aux yeux, l’admirable lettre de Zola à ma femme, dans laquelle le grand écrivain, avec tout son cœur et son âme de poète, exprimait avec une tendresse infinie les sentiments qui nous agitaient dans ces premiers jours de réunion.

Je lus aussi dans les journaux l’ordre du jour regrettable du général de Galliffet, ministre de la Guerre, à l’armée, déclarant que l’incident était clos, Qualifier d’incident la crise qui caractérise une des plus grandes luttes de l’époque, c’était faire preuve de peu de perspicacité. L’incident n’était pas clos, ni au point de vue judiciaire, ce qui eut été une monstruosité, ni au point de vue du pays dans la lutte politique contre toutes les forces coalisées du mensonge et de l’iniquité.

Les témoignages de sympathie, les lettres continuèrent d’affluer ; en même temps, je revoyais successivement tous les membres de ma famille dont les cœurs avaient battu à l’unisson du mien pendant ces cinq années douloureuses.

Je reçus aussi la visite de quelques amis. Je savais avec quel courage, avec quelle abnégation, tous les amis de la justice avaient défendu la cause de la vérité ; j’avais pour eux la plus profonde reconnaissance et, en apprenant à en connaître quelques-uns, j’appris à les aimer. Mon seul regret est de ne pas les connaître tous, et je leur adresse ici un hommage ému.

Mes forces revenaient lentement dans ce milieu affectueux. L’énergie morale était restée entière, mais j’avais besoin de retremper mes forces physiques, surtout mon système nerveux, ébranlé par tant de secousses. Je reprenais peu à peu l’habitude de la marche ; dans la première sortie que j’avais fait avec ma femme, j’avais pu péniblement parcourir environ six cents mètres.

Puis vint le malheureux projet d’amnistie déposé par le gouvernement, projet qui était la faillite du droit et de la justice. J’en fus heureusement exclu ; mais en éteignant toutes les actions connexes de l’Affaire, il fermait bien des portes à la révision, car des interrogatoires et des dépositions dans les procès en cours se fussent dégagés bien des faux témoignages et bien des faits nouveaux. J’adressai le 2 décembre 1899 à M. Clamageran, président de la commission d’amnistie au Sénat, une lettre de protestation.

Dans les premiers jours de janvier 1900, les témoignages de sympathie recommencèrent d’affluer. Il me fut matériellement impossible d’y répondre, mais j’en fus profondément touché. Si l’année qui venait de s’écouler m’avait fait apercevoir bien des défaillances ou des bassesses insoupçonnées jusque-là, par contre j’avais eu cette grande joie de voir un groupe chaque jour plus nombreux de savants, de lettrés, de travailleurs, sauver l’honneur et la dignité de la France en combattant pour le droit, en plaidant avec autant de courage que de talent la cause de la justice et de la vérité.

Je reçus encore dans les premiers mois de l’année de nombreuses visites d’amis connus ou inconnus, et ces témoignages d’une sympathie active et ardente m’émurent vivement.

Dans les premiers jours de mars, la Commission d’amnistie au Sénat fut invitée par le gouvernement à poursuivre rapidement l’étude du projet de loi. J’écrivis à M. Clamageran, président de la Commission, une nouvelle lettre :

« Carpentras, 8 mars 1900.

« En conséquence du projet dont le Sénat vient d’être saisi, j’ai le devoir de renouveler la protestation que j’ai eu l’honneur de vous adresser au mois de décembre dernier quand la question de l’amnistie a été posée.

« Le projet éteint les actions publiques d’où j’espérais voir sortir des révélations, des aveux peut-être, qui m’auraient permis de saisir la Cour de cassation, de lui demander la révision de la condamnation inique dont j’ai de nouveau été frappé.

« Il me prive aussi de ma plus chère espérance, celle de voir proclamer légalement mon innocence, cette innocence qui est si évidente, si manifeste, que le gouvernement de la République a tenu à honneur de ne pas laisser exécuter l’arrêt du 9 septembre 1899 et qu’il l’a brisé sur la proposition du ministre de la Guerre lui-même, au lendemain même du jour où il a été rendu. Je n’avais sollicité aucune grâce ; le droit de l’innocent, ce n’est pas la clémence, c’est la justice.

« La liberté, quand elle m’a été rendue, m’a été surtout chère parce qu’elle semblait devoir me permettre de poursuivre plus facilement la réparation de l’atroce erreur dont j’ai été victime.

« J’ose demander, monsieur le Président, aux jurisconsultes éminents du Sénat : si l’amnistie est votée, si les actions publiques sont éteintes, quel est le moyen juridique qui me reste pour obtenir la révision ?

« Les écrivains, à qui étaient intentés les procès d’où ils comptaient faire jaillir une nouvelle lumière, ont protesté au nom de la vérité, une fois de plus écartée.

« Je proteste plus douloureusement encore au nom de la justice, contre une mesure qui me laisse désarmé contre l’iniquité.

« Nul ne souhaite plus ardemment que moi l’apaisement, la réconciliation des bons Français, la fin des horribles passions dont j’ai été la première victime. L’amnistie me frappe au cœur, elle ne profite qu’aux scélérats qui ont surpris la bonne foi des juges, qui ont sciemment fait condamner un innocent, à coups de forfaitures, de faux témoignages et de faux, et m’ont précipité dans l’abîme.

« Cette amnistie ne se ferait qu’au profit exclusif du général Mercier, l’auteur principal du crime de 1894 qui, par une ironie du sort, va être appelé comme sénateur à la voter à son propre profit. « Je supplie le Sénat de me laisser mon droit à la vérité, à la justice. »

Je lus dans les journaux du lendemain que Zola, Reinach, le colonel Picquart avaient également renouvelé leur protestation contre l’amnistie et demandé à être entendus par la commission d’amnistie au Sénat.

Ils furent entendus le 14 mars.

Reinach réclama son droit de confondre ses diffamateurs devant la seule juridiction où la preuve soit admise et dit avoir la conviction que les procès en cours me fourniraient le moyen de réparer définitivement la plus déplorable des erreurs judiciaires.

Le colonel Picquart montra l’inanité du délit qui lui était reproché. Il ne voulait pas être confondu dans une même mesure avec le général Mercier et ses complices ; il rappela les crimes judiciaires commis en 1894 et postérieurement.

Zola insista sur la nécessité de ne pas laisser la conscience nationale dans les ténèbres où on l’avait plongée. Il eut voulu que la France se retrouva la France de liberté et de justice qui est aimée dans le monde entier. Il demanda qu’on n’arrêtât pas ses commissions rogatoires, qu’on lui laissât citer tous ses témoins, se faisant fort d’apporter toute la terrible vérité.


Représentation d’un dessin exécuté par un surveillant du Capitaine Dreyfus