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Souvenirs et Correspondance (Dreyfus)/02/02

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Texte établi par Pierre DreyfusB. Grasset (p. 274-278).
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CHAPITRE II

Ma santé commençait à se raffermir. Mais l’été, si chaud dans le Midi, approchait. Je me décidai, sur les conseils des médecins, à aller m’installer en Suisse, sur les bords du lac Léman, dont le climat est tout à la fois tempéré et vivifiant, afin de compléter la cure si bien commencée à Carpentras, que nous quittâmes le 20 avril 1900 pour nous installer à la villa Hauterive à Cologny.

Du perron de la villa, on découvre le lac, qu’on domine d’une cinquantaine de mètres ; au delà, le Jura, avec ses crêtes encore couvertes de neige à l’époque de notre arrivée ; enfin, au fond et à gauche, au pied de la trouée entre le Jura et les Alpes, s’étend la ville de Genève. La vue est reposante, l’œil peut fuir au loin sans être arrêté. Les variations de lumière sont exquises, tantôt un fond adouci et comme enveloppé d’un voile qui en éteint les tons, tantôt au contraire comme embrasé, les couleurs tranchant violemment les unes sur les autres. Le soir, quand le soleil se couche derrière le Jura, la lumière est intense ; d’abord le lac aux reflets argentés ; au deuxième plan, dans l’ombre projetée par le Jura, les collines verdoyantes du bord du lac ; enfin, au dernier plan, le Jura, d’un violet foncé, se découpant sur la voûte céleste embrasée par les feux du soleil couchant. Quel repos exquis pour nous tous, après tant d’années douloureuses ; quelle détente de l’être auprès de cette admirable consolatrice qu’est la nature.

Mes enfants, qui avaient déjà beaucoup profité de leur hiver passé à la campagne, à Carpentras, étaient tout à la joie sur ces grandes pelouses vertes où ils pouvaient s’ébattre à l’aise. Parfois, ma chère femme et moi, en les considérant, nous nous regardions sans rien dire, les tristesses passées ombrant nos pensées, mais adoucies par la vue présente.

Après le procès de Rennes, un comité qui s’intitulait nationaliste, on n’a jamais su pourquoi, — car le patriotisme ne consiste pas, je pense, à humilier moralement son pays, — avait fait paraître en brochure la déposition du général Mercier. Ce pamphlet venimeux et perfide fut de nouveau répandu à profusion, comme si l’on craignait un nouveau réveil de la conscience humaine contre l’iniquité, le faux et le mensonge.

Le 7 mai eurent lieu en France les élections municipales. À Paris ce fut un triomphe partiel pour les nationalistes, provenant de la faiblesse des républicains, qui n’osaient exprimer leur programme et leur idéal de justice et de vérité. En province, au contraire, la victoire alla à la concentration républicaine. Au scrutin de ballotage du 14 mai, les nationalistes triomphèrent définitivement à Paris, après une ardente campagne de diffamations et de calomnies.

En pleine période électorale, le 9 mai 1900, Gabriel Monod fit une conférence remarquable à Paris sur les « leçons de l’histoire ». Il termina sur ces belles paroles, aussi honorables pour l’historien que pour l’homme et le citoyen et qui, dans la partie qui me touche personnellement, m’émurent profondément :

« Puis, parmi les événements les plus rapprochés de nous, cette Affaire Dreyfus dont nous sommes encore tout troublés et frémissants.

« Rien ne peut mieux nous faire comprendre quelle source d’enseignements, de leçons, peut être l’histoire ; leçons de politique ou leçons de morale. Tout d’abord, n’avons-nous pas mieux compris le passé à la lueur du présent, compris les guerres de religion, la Ligue, la Révolution, compris comment des foules pacifiques peuvent, aveuglées par le préjugé, devenir haineuses et meurtrières, comment des passions nobles, telles que l’amour de la patrie, peuvent être perverties et égarées jusqu’au crime par des idées fausses. N’y avons-nous pas appris comment le milieu, l’éducation, les partis politiques ou religieux peuvent faire voir les mêmes faits sous des jours tout différents à des esprits, je ne dis pas également éclairés, mais également sincères ? N’y avons-nous pas pris des leçons d’indignation, de colère et aussi d’indulgence et de pitié ? Sans doute l’Affaire Dreyfus est de toutes les erreurs judiciaires connues dans l’histoire, celle où le triomphe de l’injustice est le plus complet et le plus éclatant. Un homme que ses antécédents, sa situation, son caractère auraient dû mettre au-dessus de tout soupçon, est accusé du plus abominable des crimes sur une ressemblance d’écriture imaginaire, en réalité, parce que sa religion est à elle seule une cause de suspicion. On ne trouve aucune preuve de son crime, on le fait condamner sur des affirmations mensongères et des documents sans valeur, parce que sa condamnation est nécessaire à la réputation de ses accusateurs ; on a si peur que son innocence soit découverte qu’on invente pour lui une pénalité spéciale encore aggravée par des tortures illégales.

« Quatre ans après on découvre le vrai coupable ; c’est un homme perdu de vices, faussaire, joueur, débauché, capable de tout : un enfant à qui on montrerait son écriture et le document qui a révélé la trahison reconnaîtrait qu’il en est l’auteur. Il est pourtant déclaré innocent et toutes les puissances sociales se coalisent pour le protéger contre toute attaque. Cependant, les preuves de son crime et de l’innocence du condamné s’accumulent. La plus haute cour de justice du pays revise le procès, déclare qu’une erreur atroce a été commise et renvoie le condamné devant un nouveau conseil de guerre, pour qu’il soit solennellement acquitté.

« Ce dernier procès manifeste son innocence d’une manière plus éclatante encore. Néanmoins, on ne trouve que deux juges pour l’acquitter. Les cinq autres ne veulent pas qu’il soit dit qu’un conseil de guerre a pu se tromper ; ils le condamnent une seconde fois, avec hésitation il est vrai, en lui accordant des circonstances atténuantes.

« Joignez à cela une foule d’injustices accessoires, la Chambre criminelle de la Cour de cassation dépouillée de ses droits, au moment de rendre son arrêt, parce qu’on prévoit qu’il sera juste ; la Chambre des mises en accusation refusant de laisser juger des faussaires avérés ; le colonel Picquart accusé de faux et traîné onze mois en prison parce qu’il a offert à un ministre de démontrer la fausseté d’une pièce dont le fabricateur se suicide ensuite de honte. Nous avons vu enfin quelques-uns des plus nobles lutteurs de cette grande cause, Scheurer-Kestner, Giry, Grimaux, mourir le cœur brisé de tant d’injustices, de calomnies et d’outrages.

« L’Histoire nous a donné là, n’est-ce pas, la plus affreuse leçon d’immoralité que jamais peuple n’ait reçue. N’en croyez rien. Pour quelques-uns peut-être, l’effet de ces tristes événements aura été démoralisant, mais il n’en sera pas ainsi pour le plus grand nombre des hommes, ni pour la postérité. Tout d’abord, l’exemple de Dreyfus se laissant condamner une première fois, sans mot dire, pour éviter par patriotisme qu’on soulève la question de l’origine de la pièce accusatrice, puis acceptant sans murmurer les pires tortures, se raidissant pour vivre et affirmer sans relâche son innocence, supportant pendant quatre ans les cruautés des hommes et les horreurs d’un climat meurtrier, et après cela conservant l’équilibre de son esprit et s’efforçant de juger ses bourreaux mêmes sans haine et sans colère. Cet exemple est une des plus belles leçons de courage et d’élévation morale que nous offre l’histoire. Puis le fait que la réclamation obstinée de trois ou quatre hommes de cœur, qui avaient d’abord contre eux les préjugés d’une nation entière, a suffi à soulever peu à peu des protestations assez fortes et assez nombreuses pour obliger les coupables à se dévoiler, la justice à s’émouvoir, finalement, pour rendre à la liberté la victime de tant d’iniquités, est une des plus grandes leçons de politique et de morale que nous connaissions et cette leçon s’adresse à ceux mêmes qui ont eu l’honneur de prendre part à cette lutte glorieuse. Elle leur donne le remords d’avoir tant tardé à dire leurs doutes et à provoquer la révision du procès. Enfin le mouvement unanime qui a soulevé la conscience de l’univers entier en faveur de Dreyfus est une des plus belles leçons de solidarité humaine que le monde ait jamais entendue. »

Le 22 mai à la rentrée des Chambres, il y eut une interpellation à propos d’un article publié par l’Éclair, dans lequel il était dit que le gouvernement poursuivait la reprise de l’Affaire. La Chambre des députés vota un ordre du jour, invitant le gouvernement à s’y opposer au contraire énergiquement. Combien avions-nous vu d’ordres du jour semblables ? Qu’avaient-ils empêché dans la marche des événements ? À cette séance de la Chambre, Waldeck-Rousseau, président du Conseil des Ministres, manqua de courage moral ; il prononça les paroles : « Il n’y a plus d’Affaire Dreyfus ». Tout ce qu’il eut eu le droit de dire, c’est que l’Affaire Dreyfus, suivant lui, était terminée en tant qu’affaire politique, mais il eut dû ajouter qu’elle restait, comme toute affaire de ce genre, du domaine judiciaire. Aucune Chambre n’a le droit de lier le pouvoir judiciaire, de supprimer les articles du Code prévoyant la révision devant un « fait nouveau ». Waldeck-Rousseau laissa voter un ordre du jour qui était une équivoque et qui eût été, s’il avait eu une valeur juridique quelconque, la faillite de toute justice.

Aussitôt après la séance de la Chambre, le gouvernement invita la commission de l’amnistie à déposer son projet sur le bureau du Sénat. Émile Zola adressa alors aux sénateurs une admirable lettre de protestation.