Souvenirs et Correspondance (Dreyfus)/02/03
CHAPITRE III
À la fin de ce mois de mai 1900, il me fut remis un opuscule intitulé : « Le premier plaidoyer pour Dreyfus », qui était une lettre que Ruy Barbosa, le grand homme d’État brésilien, écrivait de Londres le 7 janvier 1895, et qui fut insérée dans le numéro du 3 février suivant du journal Do commercio de Rio de Janeiro ». Cette lettre est extrêmement curieuse et intéressante pour la date à laquelle elle a été écrite. En voici quelques extraits :
« Voici un fait d’une physionomie presque tragique, envisagé différemment par la conscience de deux nations qui, séparées à peine par les flots de la Manche, se sont trouvées appelées à l’apprécier simultanément, l’une pour lui donner une solution pratique, l’autre pour l’examiner uniquement au point de vue moral…
« Tout ce qui ressort des causes qui engendrèrent cette épouvantable sentence prend corps dans la phrase interrompue de Me Demange, déclarant au début de l’audience que l’accusation toute entière reposait exclusivement sur un document d’une authenticité contestée. En face de cette révélation de l’avocat, l’officier qui présidait le tribunal lui coupa la parole, le huis clos fut voté et les débats entrèrent dans la voie mystérieuse dont le dénouement devait être la condamnation de l’accusé…
« Il ne m’appartient pas de décrire dans tous ses détails l’atroce cérémonie de la dégradation militaire, terrible prélude de l’expiation surhumaine qui a commencé hier pour ce malheureux. Ce cruel spectacle a fait frémir d’horreur l’Europe entière…
« Quelle force surhumaine a pu donner à cet homme l’énergie nécessaire pour survivre aux émotions inhérentes à pareille épreuve ? À moins d’avoir affaire à un misérable, au front bronzé, au cœur rendu calleux par la pratique habituelle de ces vices qui détruisent la virilité du caractère et rendent éhontés les plus ignobles scélérats, il n’est que deux forces capables de cuirasser une âme contre le choc d’une aussi terrible chute, contre le désespoir causé par un destin aussi inouï : l’insanité ou l’innocence. Mais ne l’oublions pas, sur le passé de Dreyfus il n’existe pas une tache ; il ne plane pas l’ombre d’un soupçon. Quinze années de service irréprochable et la position élevée et de haute confiance qu’il occupait dans une des branches les plus délicates de l’administration militaire, montrent quels étaient ses états de service. Une fortune privée lui garantissant non seulement le nécessaire, mais encore le superflu, une famille opulente, des habitudes simples, l’horreur du jeu, une vie privée circonscrite dans les limites étroites des affections familiales, excluent l’hypothèse d’une de ces situations mystérieuses qui sont souvent la clef des ténébreuses catastrophes de l’honneur. À quelle tentation inexpliquée aurait donc succombé ainsi tout à coup cet homme, orgueil de la classe à laquelle il appartenait et dans lequel ses concitoyens voyaient un des objets de leurs plus nobles espérances ?
« Les témoins attentifs de l’exécution racontent que la figure du condamné ne pâlit pas un seul instant. Son front resta toujours levé. Sa démarche ne vacilla pas…
« Quand, sous la lourde main de l’exécuteur, son képi descendit jusque sur les yeux, sa main se leva dans un geste d’invocation : « Par ma femme et mes enfants, s’écria-t-il, je jure que je suis innocent ! Vive la France ! » Aux huées d’un groupe d’officiers, il répondit avec sincérité : « Tuez, mais n’insultez pas. Je suis innocent… »
« Cette protestation persistante d’innocence, étant données les circonstances qui la caractérisent, la précèdent et l’entourent, n’a pas son pareil… L’écho de cette protestation fut énorme.
« Entre Français cependant, il n’est même pas admis de mettre en doute un seul instant le crime de Dreyfus…
« Coupable de quoi, ce criminel ? Personne ne le savait, et encore aujourd’hui, parmi le public, nul ne le sait.
« Et cependant l’existence de la trahison a pris corps comme fait indiscutable avec toute la force de la chose jugée.
« Où est le corps du délit ?
« Où est la preuve qui lie celui-ci à l’accusé ?
« Personne n’est capable de nous les faire toucher du doigt. Personne n’a vu le dossier. Nul ne connaît les documents, ni les dépositions des témoins. On parle d’un papier, dont l’écriture est attribuée au condamné, mais la seule chose qu’on sache avec un peu de certitude à ce sujet, grâce aux considérations dont le Figaro s’est fait l’écho, c’est que, sur cinq experts commis à l’examen de cette pièce, trois l’ont attribuée à Dreyfus, et deux ont soutenu le contraire.
« Méditant sur ces choses, l’observateur étranger échappera difficilement à une impression de doute en face de l’Affaire Dreyfus.
« Cet homme était condamné dans l’esprit de ses compatriotes avant de l’être par le tribunal secret qui l’a jugé. Plusieurs semaines avant le jugement, le ministre de la Guerre se déclarait convaincu de la culpabilité de l’accusé… »
Cette lettre dénotait chez son auteur un jugement remarquable et une grande liberté d’esprit.