Souvenirs et Correspondance (Dreyfus)/02/04
CHAPITRE IV
La discussion du projet de loi sur l’amnistie commença au Sénat le 1er juin.
L’amnistie qui, sous le prétexte d’un apaisement mensonger, violait tous les principes du droit, me donna du moins une grande joie, celle d’entendre enfin, à la tribune d’une assemblée française, des paroles marquer au fer rouge le crime et le criminel en chef.
C’est à trois hommes de courage et de conscience que je dus ce réconfort : MM. Trarieux, Delpech et Clamageran.
Delpech, après avoir cloué au pilori le général Mercier, rappela ce qu’il restait de crimes impunis. Crânement il dit la vérité au pays.
Trarieux dans un admirable discours, où il mit toute sa raison et toute sa conscience, démontra avec une lucidité remarquable tous les vices de l’amnistie.
Clamageran protesta non moins éloquemment au nom de la justice.
Malgré les efforts de ces hommes courageux, l’amnistie fut votée au Sénat. Elle revint ensuite devant la Chambre, mais la commission ne s’entendit pas sur l’extension que certains membres voulaient donner au projet de loi, et les Chambres se séparèrent dans les premiers jours de juillet sans avoir osé émettre un vote définitif.
En août, je reçus la visite de M. Lalance, ancien député protestataire d’Alsace. Cœur généreux, raison saine, d’une grande simplicité de manière, M. Lalance commande le respect et inspire la sympathie. Il fut, dès la première heure, un des plus courageux défenseurs de ma cause. Nous évoquâmes avec une douloureuse émotion, les événements de ces dernières années, si tristes pour nos cœurs d’Alsaciens.
J’eus ensuite la visite de Joseph Reinach. Nous examinâmes longuement la situation, et il fut reconnu qu’il était peu probable que mes recherches puissent aboutir dans un délai assez rapproché à la découverte d’un sérieux fait nouveau, pouvant permettre de saisir la Cour de cassation. Nous fûmes donc d’avis de tenter un effort auprès de ceux qui possédaient toutes les preuves de la culpabilité d’Esterhazy. Je pensai à mon frère Mathieu, si dévoué, si énergique, pour faire cette tentative. Je le priai de venir me voir à Cologny, et nous convînmes ensemble qu’il chargerait un de nos amis de Mulhouse, M. Sandoz, qui connaissait Schwartzkoppen, d’écrire à ce dernier, afin de lui demander une entrevue pour lui. Dans cette entrevue, mon frère devait rappeler à Schwartzkoppen quels étaient les devoirs de conscience auxquels il ne pouvait se soustraire, et lui demander de faire une déposition devant l’ambassadeur de France à Berlin pour y déclarer toute la vérité, en donnant à l’appui de ses déclarations des pièces livrées par Esterhazy, et particulièrement les documents énumérés au bordereau saisi en 1894. Quinze jours après, mon frère m’informa que Schwartzkoppen avait refusé l’entrevue demandée pour lui par M. Sandoz. En notifiant son refus, Schwartzkoppen précisait qu’il ne pouvait rien dire de plus que ce qu’il avait déclaré officiellement, c’est-à-dire qu’il n’avait jamais eu de relations directes ou indirectes avec moi. L’ancien attaché militaire allemand à Paris préférait son intérêt propre aux devoirs que sa conscience eut dû lui commander, depuis déjà longtemps d’ailleurs.
Au commencement de septembre, je reçus la visite de l’abbé Pichot, l’un des rares prêtres ayant osé prendre courageusement la défense du droit et de la vérité.
Le 9 septembre 1900 vit le triste anniversaire du jugement de Rennes. J’avais espéré, un an auparavant, être arrivé au terme de mes tortures. Si infâmes qu’aient été ceux qui, avec une mauvaise foi audacieuse et criminelle, avaient déposé contre la vérité, je ne pouvais pas croire que la conscience des juges de 1899, dûment éclairée, put encore se laisser surprendre. Et cependant, j’eus cette profonde tristesse, cette immense déception, de voir juger contre l’équité. Mais si la grâce qui suivit ma condamnation avait pu être un acte d’humanité, il me fallait un acte de justice.
Le lendemain, je reçus de Trarieux, président et l’un des fondateurs de la Ligue des droits de l’homme, la belle lettre qui suit :
« Nous sommes à la veille du 9 septembre, et nous ne voulons pas commettre la lâcheté de laisser passer ce fatal anniversaire de l’arrêt du Conseil de guerre de Rennes sans vous apporter une fois de plus le réconfort des sentiments de sympathie dûs à votre malheur.
« Sans doute vos tortures physiques ont cessé et, grâce à un acte d’humanité réparatrice, vous vous retrouvez libre au milieu des vôtres, mais nous sentons l’amertume qui doit rester au fond de votre cœur en voyant se prolonger les effets moraux d’une erreur que n’a pas su réparer jusqu’ici la justice et, tant que ce supplice intérieur vous tiendra dans l’angoisse, tous ceux qui ont combattu l’iniquité en prenant votre défense, resteront avec vous anxieux de l’avenir.
« Nous ignorons quand il vous sera possible de faire éclater aux yeux des plus résistants l’effroyable méprise judiciaire dont vous avez été victime. Le temps n’y fera rien. Quoi qu’il advienne, l’autorité de la chose jugée n’a point sur la raison toute la souveraineté oppressive que certains interprètes de la loi lui attribuent. Si elle exige que votre condamnation s’exécute dans ce que n’a pu en effacer la grâce qui l’a suivie, elle ne nous enlève point notre liberté de jugement personnel et le droit de maintenir des convictions qui sont le devoir et l’honneur de notre conscience.
« Peu de vies ont été abreuvées de tristesses comparables aux vôtres. Cependant, comme pour d’autres grandes victimes de la fragilité des décisions humaines, une consolation semble vous avoir été réservée, c’est de penser que vous n’avez pas inutilement souffert.
« Le spectacle douloureux de vos épreuves a réveillé les sentiments de solidarité et de bonté qui sommeillaient en nous. Vous nous êtes apparu comme un exemple de l’impuissance des résistances individuelles contre la fatalité de certaines injustices.
« Ce n’est plus à vous seulement que notre pensée s’est alors attachée ; elle est allée à la foule des déshérités et des petits auxquels, dans leur abandon et leur faiblesse, il pouvait être encore plus nécessaire que pour vous-même de tendre une main secourable, et nous nous sommes offerts à les protéger et à les soutenir. Désormais, toute victime d’un abus de la force, d’une illégalité, d’un passe droit peut trouver une assistance auprès de l’association que nous avons fondée, et c’est ainsi à vous que tous ceux auxquels il pourra nous être donné de venir en aide seront redevables d’un secours. Une fois encore le bien sera sorti du mal ; et vos longs tourments auront servi à soulager d’autres infortunes et d’autres misères.
« Nous souhaitons que cette pensée soit douce à votre cœur, et qu’elle vous élève au-dessus des souvenirs qui ne doivent rester poignants que pour ceux dont la conscience porte le poids de l’injustice. Recevez tous nos vœux. »
Il me parvint aussi une lettre profondément touchante de Mme Marcellin Pellet, fille du regretté Scheurer-Kestner, et que voici :
« En revivant les jours douloureux de l’an dernier, je revis aussi vos angoisses, qui furent nôtres, et vous adresse en souvenir de mon admirable père, ainsi qu’il le ferait lui-même, la nouvelle expression de mon ardent désir du triomphe définitif. Votre cause, qui est aujourd’hui celle de tous les cœurs honnêtes, est aussi celle des âmes françaises aveuglément confiantes dans la gloire et dans le sens moral du pays. »
Je répondis à M. Trarieux par la lettre suivante :
« Étant à Caux lundi dernier, nous vîmes Montfleuri ; ma femme me rappela que Mme Trarieux y avait fait un séjour l’an passé. Nous parlâmes aussitôt de vous avec une reconnaissance émue, et par une coïncidence curieuse, au même moment m’arrivait ici la lettre admirable que vous m’avez adressée.
« À mon retour, j’ai trouvé cette lettre qui m’a profondément touché en ce triste anniversaire de l’arrêt rendu à Rennes, contre toute justice et au mépris de l’évidence.
« Votre lettre, de si généreuse et noble inspiration, est en même temps un hommage touchant à la cause de la justice ; je vous en remercie de tout mon cœur. J’ai été violemment ému aussi en voyant combien vous aviez pénétré mon âme et compris tout ce qu’il y avait encore de triste et de douloureux dans ma vie. Certes, la liberté m’a été rendue, j’ai retrouvé les miens après tant d’années d’horrible séparation, j’ai trouvé de nombreux amis, inconnus encore à Rennes qui, fidèles aux principes de la France de la justice et du droit, avaient pris avec un si grand courage la défense d’un innocent. Mais je n’ai vécu pendant cinq années d’un horrible martyre que pour l’honneur. Or, les effets moraux de l’iniquité subsistent, le supplice intérieur est toujours aussi grand, justice n’est pas faite. Le but que je poursuis reste donc le même jusqu’à ce qu’il soit atteint : la révision légale de mon procès. La Ligue, dont vous êtes le président, a assumé une grande et noble tâche, celle d’apporter une main secourable à toutes les victimes de l’injustice, et je suis avec vous de cœur et d’âme dans cette œuvre admirable de solidarité et de fraternité humaines. »
Au reçu de ma lettre, M. Trarieux m’écrivit pour me demander l’autorisation de la rendre publique, en modifiant le passage relatif à Montfleury trop personnel ; je la lui donnai volontiers.
La presse du mensonge est infâme, elle ne recule devant aucune calomnie. J’étais allé à la même époque déjeuner chez des amis à Anthy près de Thonon-les-Bains, en Haute-Savoie, sans avoir rencontré autre chose que le meilleur accueil dans le pays traversé. Le Moniteur Universel et, à sa suite, La Libre Parole, racontèrent que j’avais été accueilli par des cris hostiles.
Le 3 octobre, je lus avec une violente indignation une note qui avait paru dans Le Petit Parisien, journal de M. Jean Dupuy, alors ministre de l’Agriculture. On s’élevait dans cette note contre l’idée de reprendre l’Affaire et on terminait par ces mots : « Reprenant une expression dont nous nous sommes déjà servis le jour même du verdict de Rennes, et que nous maintenons d’une façon formelle, l’arrêt du conseil de guerre constitue la vérité légale. L’avenir, s’il se peut, se chargera de la vérité historique. »
Le Figaro reproduisit cette note ; il lui attribua même une origine officieuse et ajouta qu’il l’approuvait en tous points. Quelle lâcheté !
En outre, les 3e et 6e paragraphes de l’article étaient absolument inadmissibles, et sur certains points complètement inexacts. Les voici :
« Sans doute, il serait excessif de dire qu’en se désistant de son pourvoi de révision, l’ancien capitaine a reconnu sa culpabilité et admis la justice de sa condamnation, mais il serait tout aussi contraire à la vérité de prétendre que ce désistement, en vue d’obtenir une grâce sollicitée par sa famille, n’était pas l’acquiescement de Dreyfus à la clôture définitive de la question. » Et encore :
« Après l’arrêt du premier Conseil de guerre, où des illégalités avaient eu lieu, la révision s’imposait aux esprits impartiaux. Mais à Rennes, toutes les formes prescrites par la loi ont été observées, il faut donc s’incliner devant la décision des juges, sous peine de faire échec à tous les verdicts, à tous les arrêts de toutes les juridictions, c’est-à-dire aux bases mêmes de l’ordre social. »
Je me décidai à protester énergiquement contre des faits aussi outrageusement dénaturés. Le paragraphe sur la grâce était mensonger, car c’était le gouvernement qui m’avait fait demander de retirer mon pourvoi devant le tribunal de révision militaire, pourvoi dont je n’avais d’ailleurs rien à attendre, afin que ma grâce pût être signée par le Président de la République. Je n’avais retiré mon pourvoi et accepté ma grâce, que je n’avais pas sollicitée, qu’avec la réserve formelle, absolue, que je poursuivrais la réparation d’une atroce erreur judiciaire. La note parue dans les journaux du jour même de ma libération, avait été connue du Gouvernement avant sa publication. Il n’ignorait donc pas mes intentions.
Ainsi, d’après cet article du Petit Parisien, le Gouvernement aurait feint de considérer la question comme liquidée par la grâce. À l’avenir d’établir la vérité historique ! Les honnêtes gens ne connaissent pas deux vérités, l’une légale, l’autre historique. Il n’en existe qu’une à leurs yeux, et c’est celle-là que je prétendais établir avec ou sans le concours des hommes politiques. Il ne s’agissait pas ici d’une controverse sur un point d’histoire, mais de l’honneur légal d’un être humain et vivant qui était décidé à lutter pour obtenir la révision de son procès.
Dans l’instant où j’écrivais ma lettre de protestation au Petit Parisien, me parvint le courrier de Paris où je trouvai la lettre suivante de Joseph Reinach :
« Quand je lus dans le Temps, présenté comme une note officieuse par le Figaro, l’article du Petit Parisien, j’ai écrit à Jean Dupuy une lettre fort vive lui exposant que vous pouviez mépriser les allégations sur le retrait de votre pourvoi quand elles paraissent dans une feuille quelconque, mais que vous ne sauriez évidemment les accepter quand elles sont présentées avec une estampille officieuse et que vous seriez amené à dire que le retrait vous a été demandé par le Gouvernement et que des témoins le certifieraient. Je demandai une note Havas portant que l’article du Petit Parisien n’avait rien d’officieux.
« Je fais porter ma lettre à Dupuy qui me répond aussitôt, fort ennuyé, et me donne rendez-vous pour ce matin. Conversation fort vive et animée. Je passe le détail. Conclusion : il avisera Waldeck-Rousseau et Millerand après le conseil de ce matin.
« De mon côté, j’écris à Millerand qui me téléphone à midi de venir causer avec lui. Je sors de chez lui. Waldeck-Rousseau avait déjà causé avec lui, fort ennuyé de la gaffe du Petit Parisien, accentuée par le Figaro. Millerand reconnaît, avec sa loyauté habituelle, l’exactitude de mes souvenirs et votre droit. Mais il estime que rouvrir l’Affaire, par ce déballage, serait des plus fâcheux, surtout en ce moment. Il y aurait une levée de boucliers nationalistes contre le Gouvernement pour l’un de ses actes les plus honorables. Je n’ai pas besoin d’insister.
« J’ajoute que nos meilleurs amis vous en voudraient d’avoir, même en représailles légitimes, créé cet incident d’assez grosses conséquences !
« Mais d’autre part, je maintiens énergiquement votre droit absolu à ne pas laisser entacher la grâce par une prétendue renonciation à vos droits.
« Il a été convenu que Millerand verrait Waldeck-Rousseau. Une note Havas paraît impossible. Ce serait le Petit Parisien qui, lui-même demain, publierait une note disant que l’article d’hier n’avait rien d’officieux.
« C’est sur les termes mêmes de cette note, à mon avis, qu’il faut régler votre conduite. Si elle n’est pas nette, ou si, au dernier moment Dupuy ne la fait pas paraître, vous pourrez donner le plus grand éclat à votre protestation. Si la note est à peu près satisfaisante, vous pourriez vous borner à adresser au gérant du Petit Parisien une lettre protestant énergiquement contre l’interprétation donnée à la grâce. »
Je partageai absolument le sentiment de Reinach qui, avec son dévouement habituel, avait pris l’initiative des démarches et je me décidai à attendre avant d’envoyer ma lettre de protestation.
Dans l’après-midi, je reçus une dépêche de Reinach ainsi conçue : « Vous écris et envoie journal. » J’appris le lendemain par sa lettre, que Millerand et Waldeck-Rousseau avaient été tout à fait d’accord pour faire paraître la note suivante dans le Petit Parisien :
« Nous tenons à dire que le Petit Parisien a parlé, comme toujours, dans sa pleine indépendance, et sous sa complète et exclusive responsabilité. »
Reinach et mes amis estimèrent que ce démenti de caractère officieux était suffisant. Ils étaient d’avis que l’incident devait en rester là. Cet avis me parut judicieux, car l’attitude de Waldeck-Rousseau et de Millerand avait été telle qu’il y eût eu mauvaise grâce, de mon côté, à le prolonger.