Souvenirs et Correspondance (Dreyfus)/02/05
CHAPITRE V
J’appris à la même époque, que le prince de Monaco venait de faire un court séjour à Berlin. Voici ce qui lui fut dit, sans qu’on lui donna d’ailleurs aucune preuve à l’appui. On lui affirma que le général de Boisdeffre aurait lui-même fait fabriquer la fausse lettre de l’Empereur d’Allemagne ou bordereau annoté, dont il fut tant parlé dans la presse au moment du procès de Rennes, au moyen d’une lettre autographe qui lui fut adressée par l’Empereur à la suite d’une conversation sur les guerres des Gaules. Puis, le général Boisdeffre l’aurait fait porter à l’État-major français par un attaché russe. En outre, il lui fut ajouté qu’Henry et Esterhazy auraient fourni des renseignements au général russe Annenkoff qui se serait livré, de concert avec eux, à d’autres trafics. Annenkoff se serait suicidé précisément pour échapper aux conséquences de son rôle dans ces diverses affaires.
En ce qui concerne la première partie de ce récit, la légende du bordereau annoté n’a jamais pu être éclaircie, mais ce qui était curieux pour la dernière partie, c’est-à-dire en ce qui concerne Henry, Esterhazy et Annenkoff, c’était sa similitude avec le récit qui fut jadis fait par M. de Cyon à M. Léopold Favre, de Genève, et que celui-ci m’avait répété. Ou bien, était-ce le récit de M. de Cyon qui revenait du Nord ? Quoi qu’il en soit, malgré des demandes réitérées, jamais M. de Cyon n’avait pu fournir aucune preuve de l’exactitude de ses allégations.
Le 15 octobre eut lieu la séance de rentrée de la Cour de cassation. Après l’allocution de M. Ballot-Beaupré, nommé Premier Président, M. Lafferrière, nommé Procureur général, dit en s’adressant à M. Ballot-Beaupré : « Cette autorité de magistrat qui vous est reconnue par tous, vous a valu d’être le rapporteur du plus grand procès du siècle ». Puis l’avocat général Dubois prononça une allocution qui était la condamnation du procès de Rennes :
« Je rappelle d’un mot, sans qu’il soit utile de les apprécier, les incidents de ce procès : la courageuse décision du Garde des Sceaux, l’enquête de la Chambre criminelle, cet acte de foi inébranlable en la vérité, la loi de dessaisissement et le renvoi de l’Affaire aux Chambres réunies… ; les débats solennels, le vote qui les a suivis. Je ne retiens de tous ces faits qu’une constatation ; elle a son importance à une époque où le rôle de la magistrature a été si tristement, si odieusement dénaturé. C’est l’absolue confiance témoignée par la Cour suprême en l’absolue loyauté de tous ses membres. Quelle leçon et quel exemple ! C’est aussi l’éclatante justification de cette confiance par la proclamation inusitée, mais combien justifiée, de l’unanimité du vote de révision. »
M. Ballot-Beaupré, aujourd’hui premier Président de la Cour de cassation, fut rapporteur dans la première instance en révision. On se rappelle par quelles vigoureuses conclusions il affirma l’illégalité du jugement de 1894 et attribua le bordereau à Esterhazy.
J’avais adressé, le 24 décembre précédent, une lettre à M. Decrais, ministre des colonies, pour lui demander la remise : 1o des lettres de ma femme qui ne m’étaient jamais parvenues à l’île du Diable ; 2o des lettres de ma femme qui ne m’étaient parvenues qu’en copie ou tronquées ; 3o de mes notes personnelles.
M. Decrais me répondit qu’il tenait à ma disposition les documents dont son département était encore dépositaire, savoir : mon journal autobiographique, minute et copie ; 36 cahiers de notes personnels et deux lettres autographes de ma femme. Il ajoutait que les autres lettres de ma femme « arrêtées par ordre, avaient été détruites antérieurement en exécution d’un ordre ministériel ».
Je fis prendre livraison des documents que l’administration des colonies possédait encore. Il faut remarquer que la lettre de M. Decrais établissait que son prédécesseur au ministère des colonies, M. Lebon, avait pris sur lui, illégalement et contre toute justice, de faire détruire les lettres de ma femme qu’on avait interceptées et qui auraient dû être versées à mon dossier.
Waldeck-Rousseau prononça le dimanche 28 octobre, à Toulouse, un discours-programme avant l’ouverture des Chambres, et dont j’extrais le passage suivant :
« Appelés à voir se dérouler le dernier acte d’un drame poignant qui nous avait profondément émus et divisé le pays — encore bien qu’on eut affirmé qu’il n’y avait pas même d’affaire, — nous avons fait en sorte que le dénouement n’en fut confié qu’à la plus complète indépendance des juges, et comme nous n’avons pas imaginé qu’il put y avoir des raisons d’État supérieures aux formes de la justice, ses arrêts sont demeurés respectés.
« L’humanité a trouvé satisfaction dans une mesure de clémence qu’a ratifiée la générosité de cœur enfin réveillée de notre pays.
« Nous n’avons donc eu aucune peine à nous rallier à l’ordre du jour du 22 mai dernier invitant le gouvernement à s’opposer à toute reprise d’une agitation désormais sans raison d’être, et nous avons demandé au Sénat, comme nous demanderons à la Chambre, de voter une loi d’effacement essentielle, afin d’assurer l’apaisement définitif. »
Waldeck-Rousseau se trompait quand il disait que c’était le dernier acte qu’il avait vu se dérouler. Il n’avait vu se dérouler que l’avant-dernier acte. Il prétendait ensuite que le Gouvernement avait fait en sorte que le dénouement n’en fut confié qu’à la plus complète indépendance des juges. Quelle profonde erreur, quelle naïveté même chez un homme d’État d’intelligence aussi éveillée, et comme le Gouvernement avait été joué à Rennes ! Il avait laissé la plus grande latitude aux auteurs du crime de 1894 pour recommencer leurs manœuvres criminelles ; il avait laissé le commissaire du Gouvernement, Commandant Carrière, organe du ministre de la guerre, chef suprême de la justice militaire, se mettre sous la direction et recevoir les inspirations de Me Auffray, avocat de la Libre Parole. Quant à la loi d’amnistie, c’était la négation de la justice, car le premier devoir social est de rendre la justice.
Il faut remarquer aussi, dans ce discours, la phrase ambiguë de Waldeck-Rousseau lui permettant d’émettre un avis discret, oh ! combien discret, sur le fond de l’affaire : « Nous n’avions pas imaginé qu’il put y avoir des raisons d’État supérieures aux formes de la justice », ce qui, en clair français, voulait dire : quelle que fut notre opinion sur le fond, aucune raison ne pouvait nous empêcher d’accepter l’arrêt puisque les formes avaient été respectées.
Joseph Reinach m’avait parlé d’une lettre qu’il avait demandé à Lebon, ministre des colonies, en septembre 1897, de m’adresser à l’île du Diable, ce qui lui fut d’ailleurs refusé. Je l’avais prié de m’en donner communication. En même temps, je recherchais les lettres que Reinach adressait à la même époque à ma femme, au sujet de Scheurer-Kestner. Ces lettres, dont je tiens à donner les principales, feront mieux comprendre que toutes les paroles le rôle admirable joué par Scheurer-Kestner et Reinach et montreront leur grand cœur et leur courage.
Ma femme reçut le 17 juillet 1897, la première lettre de Reinach l’avisant que Scheurer-Kestner avait acquis la conviction de mon innocence. Elle était prévenue en même temps que, en cas de décès, Scheurer-Kestner léguait à une personne désignée le soin de continuer sa tâche. Voici cette lettre :
« Je suis autorisé par mon ami, Scheurer-Kestner, vice-président du Sénat, à vous dire qu’il a acquis, après la longue et scrupuleuse enquête personnelle à laquelle il s’est livré, la conviction de l’innocence du capitaine Dreyfus. Vous devez savoir par Bernard Lazare, pour quelles raisons je tenais à remettre entre les mains de Scheurer-Kestner cette cause qui me préoccupe tant et depuis si longtemps. Scheurer-Kestner a travaillé de son côté. Comment, c’est son secret, mais depuis le 13 juillet, sa conviction est faite et il a dit hautement aux membres du bureau du Sénat et à de nombreux amis, qu’il est persuadé de l’innocence du capitaine. Il ne se gênera point d’ailleurs pour le dire à qui veut l’entendre. Ce qu’il entend faire désormais c’est aussi son secret. Mais outre cette communication qu’il m’a prié de vous faire et que je vous fais avec une joie profonde, je suis chargé de vous en faire encore deux autres.
« La première, c’est que Scheurer-Kestner, qui ne cesse de penser avec une poignante émotion au martyre que subit le capitaine Dreyfus, serait heureux si vous trouviez un moyen de lui faire savoir qu’une des plus hautes personnalités du Sénat, ne le nommez pas encore, a acquis la conviction de son innocence et va travailler désormais à ce qu’il considère comme un impérieux devoir. Cette nouvelle sera peut-être, sera certainement de nature à mettre un peu de baume sur tant de cruelles blessures et à fortifier dans le cœur de votre mari, avec la volonté de vivre, une joyeuse espérance. Il ne faudrait pas que le capitaine s’illusionnât sur la promptitude du succès. Tout est encore difficile. Mais il est juste et bon qu’il sache qu’une intervention puissante et efficace est à la veille de se produire. Que chacune de vos lettres lui apporte désormais cette certitude, c’est le vœu de Scheurer comme le mien. C’est l’aurore qui point à l’horizon. »
On sait comment la conviction de Scheurer-Kestner fut faite. M. Leblois était venu trouver Scheurer-Kestner, déjà dévoré de doutes, et lui avait répété les confidences que lui avait faites son ami, le lieutenant-colonel Picquart, qui avait acquis la conviction de mon innocence et de la culpabilité d’Esterhazy.
Ma femme se conforma avec joie au désir exprimé par Scheurer-Kestner ; elle m’écrivit à l’île du Diable qu’une haute personnalité du Sénat avait pris ma cause en mains. Mais ce passage fut supprimé dans les lettres que je reçus de ma femme, lettres qui ne me parvenaient d’ailleurs à ce moment qu’en copie ou tronquées.
Le 18 août 1897, Joseph Reinach adressait à ma femme la lettre suivante :
« Je tiens à vous donner communication des deux extraits suivants de deux lettres que j’ai reçues de Scheurer-Kestner :
« À la date du 7 août : « Je ne suis pas au bout de mes peines, loin de là, mais ma tête carrée d’Alsacien s’est livrée pieds et poings liés à mon cœur, et j’aboutirai. J’ai fait un nouveau pas depuis huit jours. Vous dire la joie avec laquelle je pense aux bonheurs à reconstituer est impossible. Je suis comme un enfant qui pense à ses étrennes. Et mon cœur bondit »
« À la date du 11 août : « Cette Affaire devient une obsession pour moi. J’attends avec impatience le jour où je pourrai faire une déclaration publique. »
Le 10 septembre 1897, Joseph Reinach adressait à ma femme les lignes qui suivent :
« J’ai reçu une excellente lettre de Scheurer-Kestner qui me prie de crier plus haut que jamais que lui, Scheurer-Kestner, est persuadé. Il me dit qu’il continue sa campagne de propagande… Voici la fin de sa lettre : « Il faut continuer à faire avertir Dreyfus que quelqu’un s’occupe de lui, il faut donc le lui répéter si l’on craint qu’une lettre soit retenue… Mais si contre toute vraisemblance on retenait les lettres dans lesquelles on lui annonce mon intervention, je lui écrirai moi-même, car les renseignements que j’ai recueillis depuis mon départ, ne font que me justifier dans ma persuasion. Il faut que justice soit faite. Justice sera faite ou j’y périrai. »
Mais mes lettres parvenant toujours aussi tristes, aussi débordantes d’impatience, Joseph Reinach comprit que la nouvelle de l’intervention de Scheurer-Kestner n’avait pas dû m’être transmise avec les lettres de ma femme. Il se décida alors à m’écrire lui-même et sollicita une entrevue de Lebon, ministre des colonies, pour lui soumettre son message et lui demander de le transmettre.
Voici le texte de la lettre qui m’était destinée :
« Peut-être ne nous sommes-nous jamais vus, nous n’avons certainement jamais échangé une parole. Cependant presque au lendemain de votre inculpation, j’ai eu le sentiment que vous n’aviez pas commis le crime abominable dont vous étiez accusé, que vous étiez la victime d’une effroyable erreur judiciaire. Un crime sans mobile me paraissait une impossibilité matérielle. Le fait d’un officier français, jeune, ardent, ambitieux, assuré d’un brillant avenir, et trahissant pour le plaisir de trahir, me semblait une impossibilité morale. Votre attitude au jour de l’horrible cérémonie de la dégradation, votre volonté évidente d’être soldat jusqu’au bout, achevèrent de me convaincre.
« L’hiver dernier, un écrivain de grand talent et de grand cœur, Bernard Lazare, eut le premier le courage d’affirmer votre innocence dans une brochure signée de son nom. Cependant comme il n’avait pu réunir encore que des preuves simplement négatives, le succès ne répondit pas, du moins immédiatement, à ses espérances, à celles des vôtres, à celles de vos amis inconnus. Nous dûmes recommencer à nous taire, à attendre. Vous étiez le cauchemar de nos nuits. Le silence nous pesait durement. Puis, la pensée de l’iniquité à réparer, de vos souffrances si héroïquement supportées, de la douleur si touchante des vôtres, nous stimulait, et nous nous remettions à l’œuvre. Depuis quelques mois surtout, nous avons fait d’importants prosélytes, officiers, écrivains, savants, historiens, politiques, dont vous saurez plus tard les noms. Bernard Lazare n’a pas cessé de travailler avec une indicible obstination à propager sa conviction et à réunir de nouvelles preuves.
« Le 13 juillet dernier, la lumière définitive se fit dans le cerveau d’un homme qui, par sa situation politique, par sa haute valeur morale, par son origine alsacienne, semble prédestiné à être enfin l’avocat victorieux de votre juste cause. Je suis autorisé par lui-même à le nommer et c’est d’accord avec lui que je vous écris. C’est M. Scheurer-Kestner, ancien député de la Haute-Alsace et de la Seine à l’Assemblée Nationale, sénateur inamovible, premier vice-président du Sénat, l’un des plus dévoués amis de Gambetta. Je n’ai pas à vous dire comment il acquit la certitude de votre innocence. Je dois me contenter de vous dire que le 14 juillet, il faisait part de sa conviction à ses collègues du bureau du Sénat et qu’il demanda ensuite à ses amis de crier urbi et orbi que lui, Scheurer-Kestner, est convaincu que vous êtes la victime d’une erreur judiciaire. M. Scheurer-Kestner me pria d’aviser Mme Dreyfus, afin qu’elle vous donnât aussitôt cette grande et heureuse nouvelle. Ai-je besoin de vous dire la joie de cette admirable femme ? Elle vous a écrit par le premier courrier, mais sa lettre vous est-elle parvenue ? Vous est-elle parvenue intégralement ? Elle a eu quelque sujet d’en douter et la dernière lettre qu’elle a reçue de vous, qu’elle m’a communiquée et dont j’ai fait part à Scheurer-Kestner, était si triste et si douloureuse, malgré l’irréductible confiance dans l’avenir que vous y exprimez encore, cette lettre nous a si profondément émus, que j’ai décidé, d’accord avec Scheurer-Kestner, de vous écrire moi-même. Dans la lettre que j’ai reçue de lui ce matin, Scheurer-Kestner m’affirme et encore dans des termes plus formels que jamais, sa profonde, son inébranlable certitude. Il agira avant la fin de l’année. Il a mis tout son cœur dans cette œuvre de justice. Il m’écrit : « Justice sera faite ou j’y périrai. »
« Aujourd’hui, Scheurer-Kestner tient surtout à ce que vous soyez avisé. Il pense, il sait que la certitude que votre cause, loin d’être abandonnée, vient de trouver le plus résolu des défenseurs, vous rendra dans le long et terrible martyre qui vous est imposé, la force de vivre, la force morale et la force physique. Il ne nous suffirait pas que votre mémoire fut réhabilitée, il faut que justice vous soit rendue à vous-même. Espérons donc : que l’idée du secours que va vous apporter ce patriote vous soutienne dans vos épreuves, aux dernières heures de votre supplice si courageusement supporté ; vivez, vivez pour votre noble femme, vivez pour vos enfants, pour vos frères dont le dévouement ne s’est jamais lassé ; vivez, Monsieur, je le dis avec confiance, pour la France et pour l’armée. »
L’entrevue de Joseph Reinach avec Lebon, ministre des colonies, eut lieu le 15 septembre 1897. Lebon refusa de transmettre la lettre. Voici en quels termes Reinach rendit compte à Scheurer-Kestner du résultat de sa démarche.
« Je me suis rendu ce matin chez Lebon, qui m’avait donné rendez-vous. Après une très courte préface, je lui ai montré, ou plutôt, je lui ai lu la lettre ostensible que vous m’aviez écrite et qu’il a écoutée avec son flegme habituel, fumant une cigarette. Je lui ai demandé ensuite de vouloir bien transmettre à destination une lettre ouverte dont il prendrait naturellement connaissance, que je m’offrais d’ailleurs à lui lire et où j’annonçais à Dreyfus votre conviction de son innocence et votre résolution de lui faire rendre justice. Tout de suite, et avec la même tranquillité, Lebon me déclara qu’il ne transmettrait pas ma lettre. Je lui expose à quel point votre conviction est profonde, que vous êtes décidé à agir, combien est vif votre désir de faire savoir à ce malheureux que l’épreuve touche à sa fin, qu’un concours dévoué, résolu, puissant, lui est assuré. Nouveau refus. Lebon m’explique, en termes plus embarrassés, qu’il lit toute la correspondance de Dreyfus, mais qu’il n’est pas le seul à la lire, qu’elle est lue ensuite par le personnel pénitencier de la Guyane dont il se méfie encore plus, que par conséquent, ma lettre risquerait d’être connue, et que cela pourrait être pour moi, sémite, une cause d’ennuis. Je le remercie de s’inquiéter de mes intérêts, mais je lui dis aussi que j’ai l’habitude de savoir prendre des responsabilités et que je prends celle de faire savoir à un martyr que le premier vice-président du Sénat le croit innocent et s’occupe de lui. Nouveau refus, toujours très doux, toujours formel. « Puisque vous lisez vous-même toute la correspondance, dis-je alors à Lebon, vous avez dû lire vers le 20 juillet le post-scriptum d’une lettre où Mme Dreyfus annonçait à son mari qu’une haute personnalité du Sénat avait pris sa cause en mains ? Parfaitement répond Lebon, je l’ai lu et je ne l’ai pas laissé passer. J’ignorais qu’il s’agissait de Scheurer-Kestner, mais son nom se serait trouvé dans la lettre que, tout de même, je l’aurais arrêtée… » Je riposte : « Alors il est inutile de faire savoir à ce malheureux qui désespère, qui se meurt, que le secours approche. » Lebon me répond tranquillement, qu’à la place de Dreyfus il serait mort depuis longtemps. Moi : « Mais c’eût été un aveu de culpabilité. » Lebon continue : « C’est une manière de voir les choses… Et puis sa femme lui écrit régulièrement qu’on s’occupe de lui et je laisse passer les lettres où rien n’est précisé. » J’essaie de faire comprendre à Lebon que depuis trois ans le malheureux doit être blasé sur les formules vagues, que tout autre serait la portée d’une lettre qui préciserait, qui « vous nommerait » ; que si Dreyfus meurt avant que vous ayez pu agir, lui, Lebon, assume une horrible responsabilité. Il répond que son métier de geôlier le dégoûte, qu’il en a lui-même horreur, mais qu’il ne peut pas faire autrement que de me réitérer ce qu’il m’a dit : il ne transmettra pas ma lettre. Il ajoute cependant que si « vous », qui n’êtes pas sémite et qui êtes le premier vice-président du Sénat, vous écrivez à Dreyfus pour lui faire part de votre conviction, il soumettra votre lettre au Conseil des ministres, qui décidera et qui prendra la responsabilité qu’il ne veut pas assumer à lui tout seul.
« J’observe que Lebon part pour le Sénégal et que le prochain Conseil aura lieu fin septembre. C’est donc un refus déguisé, un nouvel atermoiement. Je lui dis alors tout ce qu’on peut dire à un homme. Peine perdue. Il ne transmettra pas ma lettre, il soumettra éventuellement la vôtre au Conseil des ministres, il parlera de ma visite à Méline. Et puis il essaie de m’apitoyer sur le métier qu’il est condamné, lui Lebon, à faire. « Songez, me dit-il textuellement, que l’année dernière quand on a fait courir le bruit de son évasion, j’ai dû le faire mettre « aux fers » pendant un mois, et cependant il n’avait rien fait. » Ici j’ai bondi : « Alors, puisque la Libre Parole a annoncé une fausse nouvelle, vous avez infligé à ce malheureux un nouveau supplice immérité ? » Il me répond avec son beau calme : « Je l’ai dû, ah ! mon métier me dégoûte… »
« J’ai clos l’entretien, qui a duré une heure, en lui disant que je vous aviserais de son refus et de notre conversation. »
Les actes et les paroles de Lebon dépeignent suffisamment l’homme sans qu’il soit besoin d’y ajouter de commentaires : son cœur était dans son portefeuille de ministre. Ce ne fut pas pendant un mois qu’il me fit endurer le supplice de la double boucle, mais bien pendant près de deux mois.