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Souvenirs et Correspondance (Dreyfus)/02/06

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Texte établi par Pierre DreyfusB. Grasset (p. 302-308).
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CHAPITRE VI

Dans le courant du mois de novembre 1900, quelques amis me prévinrent qu’il circulait à Paris des rumeurs absurdes, telles que celle-ci : je suis satisfait de la grâce, que je considère comme une solution définitive puisque je séjourne à l’étranger ; ou bien, je crains pour ma vie et je n’ose rentrer à Paris ; ou encore, et ceci était plus grave, mon séjour à l’étranger m’a été imposé le jour où j’ai accepté la grâce (cette dernière rumeur était absurde a priori, puisque j’avais passé l’hiver précédent à Carpentras, dans le Midi de la France).

Si absurdes que fussent ces bruits, il fallait y couper court. J’étais resté sur les bords du lac de Genève pour la santé de mes enfants et la mienne, si atteinte, prêt à rentrer à Paris dès que ma présence y serait nécessaire. Elle était d’après tous inutile à ce moment puisque je n’avais aucun « fait nouveau » qui me permit de saisir la Cour de cassation ; mais il n’y avait qu’un moyen de faire cesser ces bavardages inconsidérés de quelques défenseurs aigris de ma cause, c’était de rentrer.

Je partis pour Paris le 24 novembre 1900, afin de bien montrer que j’avais la liberté complète et entière de mes mouvements et que je ne craignais rien ni personne.

J’arrivai le 25 novembre au matin. Que d’événements tragiques s’étaient passés depuis que j’avais, quitté mon domicile, le 15 octobre 1894, pour ne plus le revoir ! Quel horrible drame j’avais vécu ! Je revivais tout l’atroce cauchemar. Mais ne voulant pas me laisser aller aux tristes et déprimantes impressions du passé, je me ressaisis et fixai mes pensées sur l’avenir, sur le but que je voulais atteindre.

Dans les premiers jours de mon retour, je revis les amis qui étaient déjà venus me voir à Carpentras, et j’eus en particulier la joie profonde de faire la connaissance d’Émile Zola ; je fus charmé par sa simplicité, ému par sa voix vibrante et chaude d’humanité, son cœur débordant de bonté.

Pendant mon séjour sur les bords du lac de Genève, il m’avait été répété à plusieurs reprises une conversation qui aurait eu lieu aux manœuvres françaises de 1896 entre le colonel Chauvet de l’armée suisse et le colonel de Schwartzkoppen. Il me fut affirmé également que le colonel Chauvet aurait fait une déclaration écrite précisant que le colonel de Schwartzkoppen avait affirmé mon innocence. L’intérêt de cette conversation résidait surtout dans ce fait qu’elle avait été tenue à un moment où la campagne de révision n’était pas encore ouverte. Je cherchai à avoir la confirmation de ces propos et, pendant mon séjour à Cologny, un ami me ménagea une entrevue avec le colonel Chauvet. Celui-ci me confirma les dires du colonel de Schwartzkoppen. Se rendant avec la mission militaire étrangère aux manœuvres de 1896 aux environs d’Angoulême, il était assis dans le wagon qui les y amenait à côté du colonel Schwartzkoppen et du colonel Panizzardi. Tous lisaient les journaux. À un certain moment, le colonel de Schwartzkoppen s’écria : « Voilà qu’on reparle de cette Affaire, c’est bien ennuyeux ». Puis, s’adressant au colonel Chauvet, il lui dit, en lui montrant du Paty qui était chargé d’accompagner aux manœuvres les attachés étrangers : « Je puis déclarer sur l’honneur que Dreyfus est innocent et qu’il paie pour un autre. Vous voyez cet homme (en désignant du Paty), eh bien, je ne voudrais pas être dans sa peau, car il a fait condamner un innocent. » Le colonel Chauvet me raconta en outre qu’il avait, dans une lettre adressée avant le procès de Rennes à M. Andrade, professeur à la Faculté des Sciences de Montpellier, reproduit cette conversation du colonel de Schwartzkoppen. Après le procès de Rennes, M. Andrade aurait envoyé cette lettre à M. Monis, ministre de la justice, pensant qu’elle pourrait constituer un fait nouveau. Le colonel Chauvet me dit aussi qu’il était prêt à reproduire cette conversation dans une déposition devant l’ambassadeur de France à Berne si je le jugeais utile.

J’écrivis d’abord à M. Andrade pour avoir le texte de la lettre que lui avait adressée le colonel Chauvet et savoir s’il avait réellement transmis l’original au ministre de la justice. M. Andrade me répondit le 2 octobre en me communiquant le texte demandé, et qu’il avait transmis en effet, en septembre 1899, après le procès de Rennes, à M. Monis, ministre de la justice.

Voici cette lettre :

« Thoune, le 6 juillet 1899.
« Monsieur le professeur,

« Je reçois votre lettre du 5 courant, et je m’empresse de vous répondre. J’ai eu en effet l’honneur d’assister en 1896 aux manœuvres d’armée près d’Angoulême. M. le colonel de Schwartzkoppen se mit un jour à me parler, sans aucune provocation de ma part, de Dreyfus, et me dit entre autres, qu’on avait commis en 1894 une épouvantable erreur judiciaire, que Dreyfus était innocent, et, en me montrant le colonel du Paty de Clam, me dit « qu’il ne voudrait pas être dans sa peau », car c’était lui qui avait dirigé l’enquête. Le colonel de Schwartzkoppen n’avait aucune raison de m’affirmer sur l’honneur qu’il n’avait eu aucune relation avec Dreyfus, et je ne le lui ai pas demandé. Encore une fois, je n’ai pas du tout provoqué cette conversation, cette Affaire ne me regardait pas, je ne l’ai pas allongée, elle m’avait naturellement beaucoup frappé à cette époque, et je l’ai racontée à mon retour en Suisse à quelques camarades… »

Je transmis le texte de cette lettre à Me Mornard afin de voir quel parti il serait possible d’en tirer et s’il y avait utilité de faire renouveler au colonel Chauvet sa déclaration devant M. Bihourd, ambassadeur de France à Berlin. Me Mornard fut d’avis qu’il serait utile que cette conversation fût recueillie dans une forme définitive par l’ambassadeur. J’écrivis aussitôt dans le même sens au colonel Chauvet, qui me répondit qu’il était prêt à confirmer officiellement son entretien avec Schwartzkoppen, mais qu’il désirait être invité à le faire.

Je répondis au colonel Chauvet qu’aucune instruction judiciaire n’étant ouverte, il n’appartenait pas à l’ambassadeur de provoquer une déposition. Il ne pouvait que la recevoir. C’est à celui qui a une déclaration à faire à la présenter librement. J’estime, en outre, lui dis-je, que tout chacun qui détient une parcelle de vérité a pour devoir d’en témoigner. Mais le colonel Chauvet ne se décida jamais à prendre l’initiative de déposer devant l’ambassadeur de France à Berne.

J’eus le plaisir, à cette époque, de faire la connaissance de M. Trarieux. Je n’avais fait qu’entrevoir ce dernier au procès de Rennes où sa déposition, une des plus belles, m’avait profondément ému. M. Trarieux est une des plus belles consciences dont l’humanité puisse s’honorer.

Mais je n’oubliai pas quel était le but de ma vie : obtenir la révision légale de mon procès. Je profitai de mon retour pour écrire la lettre suivante au prince de Monaco, afin de l’inciter à agir :

« Paris, le 7 décembre.

« À l’occasion de mon retour à Paris, permettez-moi de vous adresser encore l’expression de mes remerciements et de mes sentiments de profonde gratitude pour l’intérêt que vous prenez à la cause de la justice et de la vérité.

« Vous avez l’âme trop haute pour ne pas vous rendre compte de tout ce qu’il y a encore de triste, de douloureux dans ma vie.

« Certes, la liberté m’a été rendue, j’ai retrouvé les miens après tant d’années d’horrible séparation, j’ai trouvé de nombreux amis, communiant dans une même pensée de justice et de vérité.

« Mais je n’ai vécu pendant cinq années d’un horrible martyre que pour l’honneur, je n’ai tout supporté que pour laver mon nom, celui que portent mes enfants, de l’infâme souillure qui leur a été faite.

« Or les effets moraux de l’iniquité subsistent, la situation toujours aussi atroce pour mes enfants comme pour moi. Impunément, on peut m’insulter, me traîner dans la boue, puisque légalement je suis un condamné. Je suis le prisonnier moral de cette atroce situation, j’ai les mains liées par elle. Il est improbable que les procès en cours aient lieu, que l’on puisse par conséquent demander des dépositions par voie de commission rogatoire et qu’il surgisse par suite un fait nouveau me permettant de demander la révision de mon procès. La situation actuelle peut donc s’éterniser.

« Est-ce que le général de Schwartzkoppen ne fera pas enfin son devoir ? N’est-il pas temps pour lui de dire la vérité, toute la vérité ? Sa conscience ne le poussera-t-elle donc pas à se rendre à l’ambassade de France à Berlin, à y déclarer sous la foi du serment, ce qui est la vérité ?

« Son devoir, non seulement devant l’histoire qui nous jugera les uns et les autres, mais son devoir d’humanité, plus encore son devoir de conscience, pour lui qui détient la vérité, est de la dire. Il appartient au général de Schwartzkoppen de libérer sa conscience et, pour cela, de faire sa déposition devant l’ambassadeur de France à Berlin en donnant à l’appui les preuves du crime commis par un autre, dont les pièces du bordereau, ce qui me permettra de saisir la Cour de cassation pour faire réviser mon procès.

« Je souhaite que celui qui détient la vérité accomplisse enfin le devoir sacré qui lui incombe. »

Je ne réussis pas dans cette voie. Le général de Schwartzkoppen resta sourd !

Le 6 décembre vint à la Chambre des députés la discussion du projet de loi sur l’amnistie.

Deux députés, MM. Guyesse et Vazeille, eurent le courage de poser nettement la question, de proclamer la vérité. La Chambre les écouta, silencieuse, et la suite de la discussion fut renvoyée.

Le lieutenant-colonel Picquart adressa alors aux députés une superbe lettre contre l’amnistie qui tend à le confondre, lui qui a combattu pour la justice et la vérité, avec les auteurs trop connus de crimes de forfaiture, de faux et usages de faux, de faux témoignages et de collusion ; puis la discussion sur le projet recommença à la Chambre. M. Jules-Louis Breton, avec un courage admirable, proclama la vérité à la tribune française. La fin de la discussion ne revint que quelques jours après.

La loi d’iniquité fut votée par l’immense majorité des républicains, qui ne voulaient pas faire échec au ministère, combattu par toutes les réactions. Elle me ferma bien des moyens d’obtenir la révision de mon procès, et je dus patienter de longues années, employées à des recherches et à des efforts incessants avant de pouvoir aboutir.

J’écrivis à MM. Jules-Louis Breton, Vazeille et Guyesse, députés, pour les remercier des courageux discours qu’ils avaient prononcés, clouant au pilori, avec une netteté, une précision remarquable, tous les auteurs des crimes contre le droit et la vérité. À M. Vazeille, j’ajoutai ceci :

« Il est cependant une phrase de votre discours que je n’ai pas très bien saisie. Vous avez dit que je ne voyais plus dans l’Affaire qu’un intérêt personnel. Je poursuivrai jusqu’à mon dernier souffle la révision légale de mon procès, et en poursuivant ce but, que vous qualifiez de but personnel, il me semble que je satisfais en même temps à un idéal de justice et de vérité qui est celui de tous les bons Français, celui de tous les hommes de cœur et d’honneur qui se sont jetés dans la bataille pour la défense de cet idéal. »

Je reçus, en réponse à la mienne, une lettre fort touchante de M. Jules-Louis Breton, député du Cher, dans laquelle il me disait :

« J’ai voulu dans la discussion de ce projet d’amnistie, si maladroitement déposé par le gouvernement, rappeler les infamies et les crimes commis pour maintenir au bagne un innocent et j’ai tenu à affirmer votre innocence à la tribune, ce qui n’avait pas encore été fait nettement. »