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Souvenirs et Correspondance (Dreyfus)/02/07

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Texte établi par Pierre DreyfusB. Grasset (p. 309-310).
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CHAPITRE VII

Le commandant Cuignet, convoqué le 20 décembre au ministère de la Guerre pour s’expliquer sur le procès-verbal signé avec le général Chamoin au sujet de la dépêche Panizzardi et sur la manière dont le procès-verbal avait été communiqué à la presse, se refusa à toute explication, fut mis en état d’arrestation et conduit au Mont Valérien. Renvoyé devant un conseil d’enquête, celui-ci décida qu’il n’y avait pas lieu de le mettre en réforme.

L’Intransigeant du 25 décembre 1900 publia un article où il était parlé du fameux bordereau annoté. J’espérais que Rochefort allait enfin faire sortir au grand jour ce faux, le plus colossal qui ait paru dans l’Affaire, qui cependant en avait vu tant. Mais mon espoir fut déçu. Cet article, qui annonçait de nouvelles révélations, ne fut suivi d’aucun autre. Je me décidai alors à écrire à M. Waldeck-Rousseau, Président du Conseil, la lettre suivante :

« Je suis accusé par une certaine presse, d’avoir adressé en 1894 à l’Empereur d’Allemagne une lettre infâme qui, annotée par ce souverain, aurait été dérobée dans une ambassade et qui serait une preuve formelle du crime pour lequel j’ai été, par deux fois, injustement condamné.

« Le bordereau qui a été produit aux procès de 1894, 1898 et 1899 n’en serait qu’une copie.

« Ce nouveau mensonge ne saurait, en raison de son origine, être traité par le mépris.

« Le journaliste qui le propage, qui le reprend à nouveau malgré des démentis officiels, ne l’a pas inventé. Il n’est, d’après ce journaliste, que l’écho des confidences qui lui ont été portées, avec des faux impudents, par un émissaire du général de Boisdeffre.

« Les photographies des fausses lettres de l’Empereur d’Allemagne et du bordereau annoté ont été montrées à plusieurs reprises ; cette autre version mensongère a été racontée maintes fois ; demain, pour beaucoup d’esprits abusés, l’inepte légende sera la vérité.

« Mon innocence est absolue. Cette innocence, j’en poursuivrai jusqu’à mon dernier souffle la reconnaissance juridique par la révision.

« Je ne suis pas plus l’auteur du bordereau annoté par l’Empereur d’Allemagne, qui n’est qu’un faux, que du bordereau original, authentique, qui est d’Esterhazy.

« Sauf Henry, tous les principaux auteurs de mon inique condamnation sont encore en vie. Je ne suis pas dépouillé de mes droits, je conserve le droit de tout homme, qui est de défendre son honneur et de faire proclamer la vérité.

« Le droit me reste donc, Monsieur le Président, de vous demander une enquête et j’ai l’honneur de la solliciter. »

Il avait paru dans la Fronde du 20 décembre 1900 un article encore plus explicite de Mme Séverine sur le bordereau annoté ; il y était affirmé sa communication occulte aux juges de Rennes. Je fis une enquête personnelle à ce sujet, mais je n’obtins que des indices beaucoup trop vagues pour former une conviction. Si l’enquête que je sollicitais ainsi de Waldeck-Rousseau avait été accordée, j’espérais qu’en recherchant l’emploi qui avait été fait de ce faux, on arriverait à connaître son rôle au procès de Rennes.