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Souvenirs et Correspondance (Dreyfus)/02/08

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Texte établi par Pierre DreyfusB. Grasset (p. 311-313).
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CHAPITRE VIII

Vers le 15 janvier 1901, je reçus la visite de M. Bjornstjerne Björnsen, le grand écrivain norvégien. Grand de taille, d’une forte carrure, il me donna l’impression de la force calme et sereine. Les cheveux et les favoris sont d’un blanc neigeux, les yeux cachés derrière les lunettes d’or ont une extrême vivacité, la physionomie ouverte et loyale appelle la sympathie.

Les faits suivants me furent racontés le 20 janvier. Un nommé Streisser, employé au service des renseignements, était venu trouver M. Montaigne, directeur de l’Agence Nationale, pour lui demander un service personnel. En même temps, il se déboutonna, paraît-il, aussi bien pour son compte que pour celui de son parent, le commandant Bajac encore en activité, et qui fut jadis attaché au même service ; il revint d’ailleurs quelques jours après avec le commandant Bajac lui-même. Tous deux prétendirent qu’Esterhazy avait été parfaitement connu de Henry, ce qui n’est pas douteux, et de Sandherr, qu’il avait été employé par eux au service de contre-espionnage, et qu’en outre Henry aurait trahi de complicité avec Esterhazy. Esterhazy aurait touché des deux côtés ; son compte au bureau des renseignements serait porté, d’après Streisser, sous le compte Moulins.

Si Esterhazy avait été employé par Sandherr, chef du bureau des renseignements, il serait bien étonnant que ni le lieutenant-colonel Cordier, sous-chef de bureau, ni le colonel Picquart, quand il prit la direction du service, n’en eussent pas été informés. Cette version me parut donc bien problématique.

Je reçus, le lendemain, la visite du prince de Monaco, qui désirait connaître ma femme et mes enfants. Il fut comme toujours fort affable.

Dans un dîner auquel j’assistai dans les premiers jours de février, j’eus la joie de faire la connaissance de MM. Jaurès, Lanson, Dupuis et Painlevé.

Jaurès en particulier me fit une impression inoubliable. Des yeux limpides qui s’animent dès que la parole l’emporte, un sourire bienveillant et plein de bonté, une parole chaude et pénétrante, admirablement imagée, une logique serrée, un physique épais et lourd, une tête puissante, tel m’apparut celui qui a une si grande action sur les foules. Que de fois je l’ai revu par la suite, quels délicieux moments il m’a fait passer. Sa simplicité était grande, et quand il s’asseyait à notre table, il charmait nos hôtes par son savoir étonnant et sa conversation toujours vivante et colorée.

Jaurès me parla longuement du faux appelé « bordereau annoté ». À son avis, il précède comme fabrication le faux appelé « faux Henry ». Il aurait été fabriqué dès que le colonel Picquart eut découvert Esterhazy, pour parer à cette découverte. Il devenait impossible, en effet, de nier que l’écriture du bordereau fut identique à l’écriture d’Esterhazy. Jaurès me rappela ce qu’avait dit Henry au procès Zola (T. I. page 376). Celui-ci déclara que Sandherr, au moment du procès de 1894, lui aurait dit qu’il possédait un dossier secret plus important que celui préparé par lui, Henry. Sandherr aurait même montré à Henry une lettre de ce dossier, en lui faisant jurer de n’en parler jamais. Jaurès supposait que cette déclaration d’Henry au procès Zola était une amorce pour sortir, si besoin était, le bordereau annoté.

J’avais demandé à M. Girodeau, auteur, sous le pseudonyme de Vanex, de la remarquable brochure parue sous le titre Coupable ou non, un rendez-vous pour lui exprimer ma gratitude. J’avais aussi le désir de lui demander, — car M. Girodeau avait été secrétaire de l’Impératrice Eugénie, — s’il pourrait obtenir d’Émile Ollivier qui, paraît-il, aurait vu le faux connu sous le nom du « bordereau annoté », des renseignements matériels sur ce faux. Quand je vis M. Girodeau, qui était un vieillard très accueillant et d’aspect très sympathique, il me dit qu’Émile Ollivier était un esprit fumeux et qu’il n’obtiendrait rien. J’appris d’ailleurs par la suite qu’on avait simplement parlé à Émile Ollivier de cette pièce.