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Souvenirs et Correspondance (Dreyfus)/02/09

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Texte établi par Pierre DreyfusB. Grasset (p. 314-319).
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CHAPITRE IX

Nous quittâmes Paris le 8 mars 1901 pour retourner passer le printemps et l’été sur les bords du lac de Genève, à Cologny. Si, d’une part, je fus peiné de quitter les miens et tous mes amis, d’autre part, je fus heureux de retrouver un peu de cette tranquillité dont j’avais grand besoin, d’autant plus que n’ayant aucun élément de révision décisif, ni même important, l’action efficace était impossible. De plus ces visites nombreuses, ces présentations incessantes, ces longues conversations, la vue des dissentiments qui existaient entre certains amis, m’avaient épuisé et énervé. Enfin, l’hiver, qui avait été très humide à Paris, m’avait redonné de nombreux accès de fièvre.

Le séjour à Cologny fut calme et reposant. Les montagnes qui bordent le lac étaient encore recouvertes de neige ; ce blanc linceul qui enveloppe les sommets donnait au pays, en été si riant, un aspect grandiose.

Sur les pressantes sollicitations d’amis, je m’étais décidé à publier chez Fasquelle mes souvenirs de 1894 à 1899 sous le titre de Cinq années de ma vie. Dès mon retour à Cologny, je me mis à la correction des épreuves de mon livre. Par erreur, je les retournai à Paris par colis postal, car ces colis transitent en douane et y sont visités. Or, la curiosité saisit le fonctionnaire chargé du service de librairie ; il lut tout ce que je renvoyais à Fasquelle et m’adressa ces lignes touchantes :

« Hier, en faisant la vérification de la librairie, j’ai lu le récit poignant et sincère de votre calvaire ; je me permets de vous envoyer l’hommage attendri de ma profonde sympathie, de la croyance inébranlable en votre innocence et mes souhaits de très prompte réhabilitation, qui ne saurait encore tarder longtemps. En vous lisant, j’ai pris la ferme résolution de ne jamais faire de mal de ma vie.

« Veuillez agréer l’hommage de mes sentiments émus et de mon plus profond respect. »

La publication de mon livre me causa quelques ennuis. Des maladresses furent commises par des librairies étrangères. Elles donnèrent une publicité inconvenante au moment de l’annonce de mon livre, alors que j’avais exprimé mon désir instant d’une publicité courte et digne, le but que je poursuivais étant un but essentiellement moral.

Mon livre parut le 1er mai 1901 et fut bien accueilli. La publicité faite par Fasquelle lui-même au moment de sa publication fut parfaitement correcte et conforme aux sentiments que je lui avais exprimés.

À cette occasion, M. Gobert, expert de la Banque de France, me fit parvenir la très curieuse lettre suivante :

« Paris, le 15 mai 1901.
« Cher Monsieur,

« J’ai reçu votre beau livre avec sa dédicace. Je vous remercie. Je l’ai lu avec empressement, et avec le sympathique intérêt que vous méritez à tant de titres.

« Vous dites, — et ceci n’est pas une rectification — qu’en 1894 un seul homme, M. Demange, croyait à votre innocence. Il y en avait au moins deux : l’expert Gobert et votre avocat.

« L’expert qui, le 13 octobre, avant votre arrestation et par conséquent avant Demange, avait dit au général Gonse : « Général, si vous n’avez pas d’autres raisons pour arrêter l’officier soupçonné, ne faites pas état de la lettre anonyme. Cet officier n’en est pas l’auteur. Cherchez, je vous aiderai. » C’était juste.

« Le même expert, devant le ministre de la Justice, le 15 octobre, a dit : « Monsieur le garde des Sceaux, à l’heure actuelle, 10 h. 1/2, on arrête l’officier soupçonné, — je savais déjà votre nom, — j’ai bien peur qu’on commette une faute. » C’était vrai.

« Le 28 octobre, je disais à mon collègue Pelletier qui me faisait part des conclusions négatives de son rapport d’expertise à votre sujet : « Je vous félicite d’autant plus que je ne sais au juste ce qu’il y a derrière cette affaire, mais je sens une infamie. » C’était juste et c’était vrai.

« Vous voyez, pauvre Monsieur, que moi aussi je croyais à votre innocence en 1894.

« On m’a dit que vous avez séjourné plusieurs mois à Paris. J’aurais bien vouloir vous voir.

« Je vous prie de présenter mes hommages respectueux à Mme Dreyfus, et d’agréer pour vous, cher Monsieur, l’expression de mes sentiments dévoués et sympathiques.

« A. Gobert. »

J’eus l’honneur de rencontrer dans les premiers jours de juin, chez une amie commune, Lord Roseberry, ancien premier ministre de Grande-Bretagne. Lord Roseberry me dit qu’il avait eu le sentiment de mon innocence dès la dégradation, en 1894, puis que ce sentiment s’était transformé en une certitude par les événements ultérieurs. Lui ayant envoyé mon livre Cinq années de ma vie, il vint me voir pour m’en remercier. Il me raconta que le Lord Chief Justice d’Angleterre avait assisté aux débats du procès de Rennes et qu’un jour, se rendant en voiture à la salle des audiences, il dit à son cocher, en parlant de moi : « Mais cet homme est innocent. » Le cocher lui répondit : « Alors les généraux sont donc coupables ? » Le Lord Chief comprit dès lors qu’il ne s’agissait plus d’une question de justice, mais qu’il s’agissait de savoir qui sortirait vainqueur de la lutte : la victime innocente ou les chefs accusateurs ?

Durant ce même mois de juin, il y eut un long échange de vues sur la situation entre mes amis et moi. La déposition qu’Esterhazy avait faite l’année précédente, en février 1900, devant le consul de France à Londres venait en effet d’être publiée simultanément, en deux versions un peu différentes, par le Siècle et par l’Indépendance Belge.

Si complète que fut la disqualification d’Esterhazy, j’avais lu et étudié attentivement les deux versions. En dehors du récit de la collusion, mais qui n’avait qu’un intérêt rétrospectif, il ne m’apparut comme point saillant que la déclaration d’Esterhazy d’avoir écrit le bordereau. Mais cette déclaration n’était pas un fait entièrement nouveau, son auteur l’ayant déjà formulée dans des lettres adressées au journal Le Matin, saisies par voie judiciaire avant le procès de Rennes. D’autre part, il l’avait renouvelée dans des lettres au Président du Conseil de guerre de Rennes. Cet aveu, du reste, était mêlé à des récits entièrement mensongers.

J’avais déjà reçu le mois précédent, au moment où les journaux publiaient la déposition d’Esterhazy, une lettre de Reinach, où il me disait qu’il voyait un « fait nouveau », dans l’aveu d’Esterhazy, recueilli officiellement. Je l’avais prié d’être mon intermédiaire auprès de Me Mornard et de lui demander une consultation juridique.

Le 16 mai, M. Havet m’écrivait dans le même sens, m’indiquant que, selon lui, la déposition d’Esterhazy avait une importance capitale. Il ajoutait : « Outre l’intérêt théorique et rétrospectif de ce qui concerne la collusion — intérêt qui seul m’avait frappé au début de cette lecture — il y a là deux points de première valeur : 1o la déclaration formelle qu’Esterhazy est l’auteur matériel du bordereau ; 2o l’exposition précise de la manière dont le bordereau tomba aux mains du service des renseignements. » Il terminait en disant que mon devoir, avec ou sans espoir de succès immédiat, était de réclamer la révision, que cette opinion était la sienne, celle du colonel Picquart, et de Psichari.

Sur le premier point signalé par M. Havet, il y avait en effet la déclaration formelle d’Esterhazy d’être l’auteur du bordereau ; mais j’ai déjà dit quelle était, à ce moment, mon appréciation personnelle au point de vue juridique, comme au point de vue moral, de cette déclaration. Sur le deuxième point, la manière dont le bordereau serait arrivé au ministère, une déclaration ou un récit d’Esterhazy ne pouvait suffire ; il aurait fallu une enquête préalable pour vérifier l’exactitude de son dire. Quant à ce qui concernait mon devoir, j’estimai qu’il n’était pas de courir au-devant d’un échec, mais d’aboutir au résultat que je poursuivais : la revision légale de mon procès. Un échec devant la Cour, pour des scrupules juridiques que le public n’eût pas compris, eût été très exploité par nos adversaires et eût constitué un recul. Je ne pouvais donc admettre mon devoir comme M. Havet l’entendait ; je lui répondis que j’avais demandé l’avis de Me Mornard et que j’attendais sa réponse.

Le 18 mai me parvint une nouvelle lettre de M. Havet, me disant qu’à son avis, et de l’avis du colonel Picquart, il fallait aller de l’avant à tout prix, quelles que pussent être les conséquences. Je lui répondis que, devant recevoir sa visite quelques jours après, à Cologny, je lui ferais connaître verbalement mes objections.

Le 11 juin, je reçus enfin la consultation de Me Mornard, qui était nettement défavorable à une instance de révision basée sur la déposition officielle d’Esterhazy à Londres. À cette consultation, Me Mornard joignait une lettre qu’il avait reçue du colonel Picquart, et dont j’extrais le passage suivant : « La perspective d’un échec ne me ralentirait pas, loin de là… Il n’y aurait qu’une chance entre mille de réussir que je dirais que le devoir est de marcher de l’avant. » Je fus d’un avis contraire. On ne livre pas une bataille pouvant avoir des conséquences aussi graves, tant au point de vue de l’intérêt, général du pays qu’au point de vue de mon intérêt personnel, avec la quasi-certitude d’un échec.

Ma décision était dès lors prise, et j’écrivais à nos amis qu’après avoir consulté Me Mornard, il fallait nous résoudre à attendre encore, si douloureux que cela pût être, et qu’il ne nous restait qu’à rechercher plus énergiquement que jamais des éléments provenant d’une source moins suspecte ou d’obtenir des vérifications de certains de ces éléments, afin d’avoir des chances sérieuses d’aboutir au but que je poursuivais. Il faut d’ailleurs remarquer que lorsque j’introduisis plus tard devant la Cour la demande de révision qui devait aboutir, j’invoquai cependant comme un des faits nouveaux, dont je faisais état, la déposition d’Esterhazy devant le consul de France à Londres. La Cour se refusa à la retenir comme « fait nouveau ». J’avais donc été bien inspiré en ne basant pas une demande de révision sur ce fait unique, en ne faisant pas, pour tout dire, de l’offensive irraisonnée.

Vers la fin du mois d’octobre 1901, nous quittâmes définitivement, et avec regret, les rives enchanteresses du lac de Genève pour rentrer à Paris. La population, si sympathique pour nous, avait également contribué à nous rendre le séjour agréable. Avant mon départ, je reçus la lettre suivante de Marc Debrit, directeur du Journal de Genève, qui me toucha vivement, car elle exprimait des sentiments dont nous avions été à même d’apprécier la sincérité.

« Cher Monsieur,

« J’apprends que vous allez nous quitter, pas pour toujours j’espère, car vous savez que Genève vous aime et je voudrais que vous en gardiez un bon souvenir. Vous ne trouverez nulle part ailleurs, un milieu qui vous soit plus profondément sympathique et j’espère que vous y reviendrez un jour, non plus comme vous y êtes venu, en martyr de la destinée, mais après avoir obtenu la satisfaction complète qui vous est due. »