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Souvenirs et Correspondance (Dreyfus)/02/10

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Texte établi par Pierre DreyfusB. Grasset (p. 320-324).
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CHAPITRE X

Nous rentrâmes à Paris le 26 octobre 1901.

Dans La Grande Revue, dont il était le directeur, Me Labori publia un article dans lequel il exprimait le regret de ce que j’aie constamment refusé de me prêter à une agitation — que je considérais comme stérile — et de ce que j’aie accepté la grâce.

Jaurès écrivit quelques jours après, dans La Petite République, un article remarquable sur l’étude que Me Labori avait fait paraître dans La Grande Revue. Il y appréciait, avec autant d’élévation dans la pensée que de force dans l’expression, la situation qui m’avait été faite. Il y disait :

« Et puis à quoi eût servi qu’il refusât sa grâce et se murât lui-même dans sa prison ? C’est une illusion de croire que, par là, la bataille eût été maintenue et ranimée. L’apparition du fait nouveau, juridiquement nécessaire pour reprendre utilement la campagne de révision, n’en eût pas été hâtée d’une minute, l’esprit public eût été lassé par de vaines redites, et la conscience nationale eût été importunée plus que révoltée par une souffrance dont il eût dépendu d’Alfred Dreyfus lui-même qu’au moins la partie matérielle fût éliminée. Enfin après le jugement de Rennes où déjà par le vote d’acquittement de deux des juges et par les circonstances atténuantes, le trouble même des juges s’était marqué, la grâce tacitement acceptée par toute la nation avait déjà le caractère d’une réparation partielle. C’était le seul moyen pour la conscience française de se libérer un peu elle-même, de corriger autant qu’il dépendait d’elle, l’infamie des décisions légales.

« Elle n’apparaîtra pas dans l’histoire comme une renonciation à la justice, mais au contraire comme un acompte d’humanité sur l’entière justice… »

Et plus loin :

« Mais si le drame, en sa partie véhémente et poignante semble clos, il n’est pas oublié. Et le jour où la vérité entière sera légalement proclamée, le jour où la justice légale sera obligée de briser l’arrêt monstrueux de Rennes, comme elle avait déjà brisé l’arrêt monstrueux de Paris, la lutte soutenue par nous prendra tout son sens… La vérité n’a pas dit son dernier mot contre les faussaires et les traîtres. Et le mot souverain qu’elle dira un jour avec le calme de la loi ne restituera pas seulement l’honneur légal à l’innocent outragé, il ajoutera au poids de discrédit sous lequel les puissances qui servirent le mensonge descendent lentement. »

Dans ce mois de novembre 1901, je réunis tous les éléments que je possédais alors sur le faux appelé « bordereau annoté » et sur le rôle occulte qu’il avait dû jouer. Les résultats auxquels j’étais arrivé étaient les suivants :

En face du vide de l’accusation, le jugement de Rennes restait incompréhensible. L’ambiance, la pression exercée par les généraux, les mensonges des Mercier, Deloye, Roget, etc…, acceptés par les membres du Conseil de guerre comme des paroles de vérité, ne suffisaient pas, me semblait-il, pour expliquer d’une manière complète mon inique condamnation. Tout s’expliquait au contraire, dans l’hypothèse d’une communication secrète faite à un ou plusieurs juges de Rennes du « bordereau annoté », ou, ce qui me paraissait plus probable, de l’affirmation de son existence. D’ailleurs, le faux appelé « bordereau annoté » et la soi-disant lettre de l’Empereur d’Allemagne, dont il avait été parlé dans la presse, ne formaient vraisemblablement qu’une seule et même pièce. Personne n’avait jamais vu cette soi-disant lettre de l’Empereur d’Allemagne, mais il est compréhensible que ceux qui avaient confectionné le bordereau annoté l’aient quelquefois appelé : lettre de l’Empereur d’Allemagne, puisque la prétendue annotation était signée : « Wilhelm », à moins qu’il n’y ait eu deux jeux de faux.

La preuve officielle de l’existence de cette pièce se trouvait dans la déposition de Paléologue à la Cour de Cassation, en 1899. Paléologue y disait que le lieutenant-colonel Henry, le 2 ou 3 novembre 1897, avait fait allusion à une lettre de l’Empereur d’Allemagne. En outre, il en avait été fréquemment parlé dans les journaux de l’époque et dans certains salons.

L’existence du bordereau annoté fut encore signalée par les journaux pendant le procès de Rennes. Le Gaulois du 14 août 1899 publia un article intitulé : « Lettre ouverte au général Mercier ». Cette lettre, dans laquelle on racontait l’histoire de prétendu bordereau annoté, qu’il avait fallu rendre et dont on aurait conservé des photographies, se terminait ainsi : « Vous possédez l’un des exemplaires de cette photographie et vous l’avez emportée avec vous à Rennes. Ces faits expliquent le quiproquo Esterhazy. Il a pu dire avec vérité que le bordereau avait été écrit par lui et vous avez pu soutenir avec vérité qu’il était l’œuvre de Dreyfus ».

L’article du Gaulois fut reproduit par La Libre Parole et l’Intransigeant du 15 août 1899.

Après le procès de Rennes parut dans La Croix, du 21 septembre 1899, un article intitulé : « Pourquoi Dreyfus est-il grâcié ? » Cet article était ainsi conçu :

« Les dreyfusards eux-mêmes sont surpris de la hâte mise par le Président de la République à gracier Dreyfus, car plusieurs comptaient sur un nouveau procès dont sortirait l’acquittement. Ils ont dû y renoncer sur la menace de la production d’une photographie de l’original du bordereau qu’un homme d’État, en situation d’être bien informé, nous assure contenir l’annotation suivante de la main même de l’Empereur Guillaume : « Envoyez-moi le plus tôt possible les pièces indiquées, faites en sorte que cette canaille de Dreyfus se dépêche. Wilhelm. « Le général Mercier possède des photographies du dit bordereau, sept autres personnes en possèdent un exemplaire. »

Le 20 décembre 1900 parut dans La Fronde un article de Séverine intitulé « Le Scapulaire du général Mercier ». Elle y racontait qu’un gentilhomme de bonne souche et d’honorabilité notoire avait essayé, vainement d’ailleurs, de la convaincre de ma prétendue culpabilité, en lui narrant l’histoire du bordereau annoté.

Le 25 décembre 1900 l’Intransigeant publia un article de Rochefort sur la même pièce, qui confirmait le récit de Séverine quant à son existence. Non explicite, il est vrai, sur la condamnation à Rennes, Rochefort affirmait cependant que cette pièce était le motif de ma condamnation. Il terminait ainsi son article : « À cette époque (avant Rennes), il y avait peut-être du patriotisme à se taire, il y en a maintenant à parler. » J’écrivis aussitôt à M. Waldeck-Rousseau, président du Conseil des ministres, la lettre que j’ai donnée précédemment, pour solliciter une enquête. J’espérais aussi, en rendant cette lettre publique, que Rochefort parlerait et dirait tout ce qu’il savait. Mais l’enquête ne fut pas accordée et Rochefort se tut aussitôt.

Plus tard, j’appris de Reinach la conversation que le lieutenant-colonel Jourdy, aujourd’hui général, avait tenue à M. Wyroubof, professeur au Collège de France. Le lieutenant-colonel Jourdy, juge suppléant au procès de Rennes, avait déclaré que « pendant tout le procès, les juges avaient parlé fréquemment du bordereau annoté dont l’existence leur avait été révélée pendant le procès de Rennes par l’Intransigeant ou La Libre Parole et que plusieurs tenaient le bordereau sur papier pelure pour un calque ». Il est évident que pour tenir le bordereau sur un papier pelure pour un calque, il fallait admettre comme authentique le bordereau sur papier fort, c’est-à-dire le bordereau annoté.

Me Demange me fit également le récit suivant. Ayant rencontré en chemin de fer, peu de temps après le procès de Rennes, le capitaine Moreau, adjoint au général Chamoin, délégué du ministre de la Guerre à ce procès, il s’étonna devant lui des « circonstances atténuantes ». Le capitaine Moreau lui répondit : « Elles sont cependant faciles à comprendre. Dans la salle de délibérations, quand le colonel Jouaust, président du Conseil de guerre, vit que la condamnation était certaine, il intervint vivement et avec force. Ses déclarations ramenèrent deux ou trois juges ; « on chercha une solution, ce furent les circonstances atténuantes ».

Sur quoi portèrent les explications du colonel Jouaust ? Ne peut-on penser qu’elles se référèrent à la légende du bordereau annoté ?

En résumé, je compris qu’il y avait là une question qu’il était de toute importance de chercher à élucider.