Aller au contenu

Souvenirs et Correspondance (Dreyfus)/02/11

La bibliothèque libre.
Texte établi par Pierre DreyfusB. Grasset (p. 325-331).
◄  X.
XII.  ►

CHAPITRE XI

Je reçus le 2 janvier 1902 une belle lettre de M. Trarieux, où il m’exprimait tous ses vœux de réparation finale et de repos moral. Hélas ! au lieu de pouvoir m’occuper uniquement de cette réparation finale, que je poursuivais de toutes mes forces, j’étais trop souvent obligé de m’entremettre, d’apaiser des conflits qui s’élevaient entre amis de la cause, de répondre à des critiques plus ou moins désobligeantes. Si les basses attaques des adversaires de la vérité me laissaient indifférent, tant était grand mon mépris pour eux, la nervosité, l’amertume non déguisée de certains de nos amis ne laissaient pas que d’être pénibles.

Dans un article de Clemenceau, paru dans Le Bloc du 2 février, il était dit que par le fait que j’avais accepté la grâce, « Waldeck-Rousseau put arrêter le cours de la justice avec l’aide du condamné lui-même ». J’allai voir Clemenceau le lendemain. Il me dit que ce n’était pas un blâme qu’il avait voulu m’adresser, mais que sa conviction était que l’acceptation de la grâce avait été la mort de l’Affaire au point de vue général. Il se donna d’ailleurs lui-même un démenti quelques années plus tard, car les œuvres sociales et laïques qu’entreprit son ministère ne purent l’être que grâce aux modifications apportées par l’Affaire dans l’esprit public. L’acceptation de la grâce n’empêcha rien, bien au contraire, puisqu’elle me permit d’aboutir au triomphe final. Quoi qu’il en soit, je lui répondis que j’avais une appréciation toute différente, mais que les opinions étaient libres. Ce qui était inadmissible, c’était de conclure que du fait que la grâce, d’après lui, aurait produit des résultats fâcheux j’aurais aidé à amener ces résultats. Il m’affirma que telle n’avait pas été sa pensée, mais c’était ce que tout le monde lisait dans sa phrase.

J’appris le lendemain que Mathieu, dès qu’il connut l’article du Bloc, avait adressé à Clemenceau la lettre suivante :

« Le passage suivant de votre article du Bloc d’hier : « C’est alors que se présentèrent Waldeck-Rousseau et Millerand… ils purent arrêter le cours de la justice avec l’aide du condamné lui-même », m’a fait beaucoup de peine et je vous aime trop pour ne pas vous le dire franchement.

« Rappelez-vous ce qui s’est passé au ministère du Commerce, quarante-huit heures après la condamnation, votre émotion lorsque je vous dis : « je ne me séparerai pas de vous, si vous persistez à refuser la grâce, je la refuserai ». Puis vos paroles après un long silence : « Si j’étais le frère, j’accepterais » ; la mission dont je fus chargé, la pression que je dus exercer sur mon frère pour lui arracher le retrait du pourvoi. Et après ce rappel de faits, est-ce que votre expression ne vous paraît pas excessive ? »

Clemenceau répondit à Mathieu par la lettre suivante :

« Je suis désolé de vous avoir fait de la peine, mais je ne puis vous dire que ce que j’ai dit à votre frère, ce matin, qui est venu présenter sa plainte à côté de la vôtre.

« Je n’ai attaqué personne, car je sais quelles excuses peuvent être alléguées. J’ai simplement constaté un fait indéniable, sans lequel notre défaite se changeait en triomphe, non pour vous, mais pour la France et l’idée.

« Vous devez bien savoir, mon cher ami, que je suis beaucoup plus enclin à vous défendre qu’à vous attaquer. Mais comment pourriez-vous me refuser le droit de mettre un fait à sa place dans l’ordre historique quand une revue des événements politiques m’en impose l’obligation ? Votre frère l’a d’ailleurs parfaitement compris et son adieu a été de remerciements. »

J’écrivis à Mathieu :

« La lettre de Clemenceau confirme d’une manière générale ce qu’il m’a dit. J’ai en effet reconnu que son droit était d’apprécier historiquement un fait, mais j’ai ajouté que sa phrase prêtait à ambiguïté, puisqu’il semblait vouloir dire que j’ai prêté la main aux résultats qui, suivant lui, ont été la conséquence de la grâce, tandis qu’en réalité je ne pouvais pas les connaître, moins encore prévoir ces résultats… En partant, je l’ai en effet remercié, mais je l’ai remercié des sentiments très cordiaux qu’il exprimait à ton égard et au mien, et non pas de la phrase qu’il avait écrite et dont nous nous étions plaints à juste titre, puisqu’elle semblait lui prêter une pensée d’attaque personnelle qu’il reconnaît lui-même n’avoir jamais eue ».

Les préoccupations, à cette époque, furent toutes aux élections législatives qui devaient avoir lieu le 27 avril, car le nationalisme était encore vivant, grâce à la faiblesse du gouvernement de Waldeck-Rousseau. Si Mercier et ses complices avaient reçu le châtiment dû à leur crime, la situation eût été bien différente.

L’avant-veille des élections, les nationalistes se servirent d’une lettre équivoque, écrite par le général de Galliffet pendant le procès de Rennes. Cette lettre éclairait des points obscurs du drame. Elle montrait que les membres du gouvernement avaient bien eu la pensée de déférer le verdict inique et illégal de Rennes à la Cour de Cassation pour abus de pouvoir, mais que le général de Galliffet les fit reculer en faisant miroiter devant eux le spectre imaginaire de l’armée en révolte.

Le Temps publia la profession de foi de Jaurès, qui se présentait aux élections législatives à Carmaux. Jaurès y revendiquait avec autant de noblesse que de courage son rôle dans la cause de la vérité.

Le 27 avril eurent lieu les élections, et quinze jours après, les scrutins de ballottage. Les élections furent généralement bonnes en province, mauvaises à Paris.

L’Intransigeant du 11 mai reproduisit un article d’un journal américain, suivant lequel M. Hugues le Roux aurait tenu à Chicago des propos infâmes et mensongers sur moi. J’envoyais à la presse un démenti aux assertions de M. Hugues le Roux me concernant personnellement. Dans le même récit, il était dit également que Zola avait vu une pièce dans laquelle je reconnaissais certains des faits qui m’étaient reprochés et qu’il avait rompu ses relations avec moi.

L’Aurore du 13 mai 1902 publia la lettre que voici :

« Je crois devoir sortir de mon silence pour donner à M. Hugues le Roux le plus formel démenti.

« Jamais Alfred Dreyfus n’a signé de recours en grâce, jamais il n’a reconnu être coupable même d’une incorrection. Aujourd’hui comme autrefois, j’affirme sa complète innocence et j’ai gardé pour sa personne la plus grande admiration et la plus grande tendresse.

« J’attends l’inévitable justice avec la seule amertume de voir que pas un de ceux qui savent et qui peuvent ne trouvent le courage de guérir la France du mal honteux dont elle souffre toujours. »

« Émile Zola. »

Quelques jours après, Le Temps publiait la note suivante :

« Un de nos amis ayant télégraphié à M. Hugues le Roux, qui est en route pour une tournée de conférences à la Havane, a reçu hier soir la dépêche suivante :

« La Nouvelle Orléans, 21 mai 1902.

« Pas prononcé nom Dreyfus dans conférence Chicago. Pas reçu reporter. Invention infâme, démentie maintenant par journal qui a lancé. Amitié. Hugues le Roux. »

Après le démenti formel de M. Hugues le Roux lui-même, il n’y avait plus qu’à oublier l’incident dont l’Intransigeant avait voulu faire un événement.

Dans le courant du mois de juin 1902, je remis à Me Mornard une note résumant les différents éléments que je possédais alors, et sur lesquels il me donna son appréciation ainsi formulée :

1o Faux témoignage Cernuszky.

Une poursuite en faux témoignage est inutile. Ou Cernuszky ne se présenterait pas et une condamnation par défaut n’ajouterait rien aux preuves recueillies sur ce point, ou Cernuszky se présenterait et viendrait déclarer, comme il l’a déjà fait dans une interview, qu’il s’était trompé sur la qualité de la personne de Mosetig, ce qui amènerait vraisemblablement à être débouté de la demande.

2o Arrivée du bordereau au ministère :

Il serait venu par Brücker, au lieu d’être arrivé par la « voie ordinaire », c’est-à-dire par la femme Bastian. Le fait peut être vrai, mais n’est pas authentiquement établi.

3o Lettre du colonel Chauvet, de l’armée suisse, à M. Andrade, professeur à la Faculté des sciences de Montpellier, rappelant la déclaration à lui faite de mon innocence, en 1896, par le colonel de Schwartzkoppen. Lettre à retenir comme élément d’appoint ;

4o Aveu d’Esterhazy.

Rien à en tirer. Il n’y a dans sa déposition officielle devant le Consul de France à Londres rien de plus comme aveu que ce qu’il a déjà déclaré avant Rennes.

5o Faux témoignages Savignaud.

Élément tout à fait secondaire, puisque le témoignage ne se rapporte pas directement au fond de l’Affaire.

À retenir cependant à titre d’appoint.

6o Communication aux juges de Rennes, sous une forme ou sous une autre, des faux appelés « bordereau annoté ».

C’est le point essentiel pouvant acquérir une valeur déterminante, mais sur lequel on ne possède, à l’heure actuelle, aucune preuve décisive.

En résumé, ce faisceau d’éléments fut jugé par Me Mornard comme absolument insuffisant pour motiver une demande de révision.

Je poussai plus activement que jamais l’enquête sur le rôle joué par le « bordereau annoté », mais que de difficultés souvent insurmontables je rencontrai, tant il est presque impossible, pour un particulier, d’aboutir en semblable matière.

Je vis aussi Me Demange, qui avait eu un long entretien avec Waldeck-Rousseau. Celui-ci, me dit Me Demange, était toujours aussi sympathique à ma cause. Il m’apprit également que dans la période comprise entre les débats devant la Cour de Cassation en 1899 et le procès de Rennes, le Gouvernement aurait fait demander officieusement par notre ambassadeur à Berlin si, en demandant officiellement les documents énumérés au bordereau, ceux-ci seraient livrés. La réponse fut, paraît-il, négative, même dans le cas d’une demande officielle, alors que je croyais, d’après ce qui m’avait été raconté précédemment, qu’elle n’avait été négative que parce que la demande n’avait été qu’officieuse.

En outre, Waldeck-Rousseau dit à Me Demange que, après la demande d’enquête que je lui avais adressée au sujet du bordereau annoté fin 1900, il aurait fait tout ce qu’il avait pu pour éclaircir le rôle joué par ce faux, mais qu’il n’y était pas parvenu, surtout à cause de la mauvaise volonté des militaires.

À la fin de juin, nous partîmes, ma femme, mes enfants et moi, passer l’été au bord de la mer, à Nieuport-Bains, près d’Ostende.

Avant mon départ, je vis encore M. Trarieux et le priai de faire une démarche auprès du général André, ministre de la Guerre, afin que celui-ci s’occupât de faire éclaircir l’histoire du bordereau annoté.

Quelques jours après mon arrivée à Nieuport, je reçus une lettre de M. Trarieux où il disait :

« Après réflexion, je n’ai rien osé tenter avec le ministre. Il y aurait eu trop d’objections contre ma demande, qu’il vaut mieux laisser dormir quelque temps que de l’exposer à des mésaventures. »