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Souvenirs et Correspondance (Dreyfus)/02/12

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Texte établi par Pierre DreyfusB. Grasset (p. 332-337).
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CHAPITRE XII

Dans le courant du mois de juillet, l’Aurore publia des lettres adressées par M. Hugues le Roux à M. Trarieux et à M. Vaughan au sujet des paroles qui lui avaient été prêtées en Amérique et qu’il avait déjà démenties par dépêche. M. Hugues le Roux y réitérait son démenti. Mais, à la suite de cette publication, parut dans Le Radical un bel article de Ranc. Je saisis la balle au bond pour adresser à Ranc la lettre publique suivante, afin de réduire à néant les légendes infâmes qui revenaient périodiquement.

« 28 juillet 1902,

« Mon cher monsieur Ranc,

« Je vous remercie bien cordialement de votre article du Radical. Vous avez puissamment aidé à tuer dans l’œuf cette nouvelle légende. Dans l’article du Baltimore Sun, M. Hugues le Roux était censé avoir dit que « mes nouveaux aveux » avaient impliqué les gouvernements allemand et russe.

« M. Hugues le Roux avec une netteté qui lui fait honneur, a démenti ces misérables propos. Mais permettez-moi d’insister sur un point.

« Comme tout le monde sait aujourd’hui que je ne suis pas l’auteur du bordereau, certaines gens répandent le bruit qu’en effet je n’ai jamais eu de rapports avec l’Allemagne, mais que j’en aurais eu avec la Russie.

« Cela ne s’imprime pas, mais cela se colporte.

« Selon les uns, j’aurais vendu à la Russie nos vrais états de mobilisation, qui auraient démontré la fausseté des états produits par le général de Boisdeffre, lors de la conclusion de l’alliance.

« Selon les autres, j’aurais été invité par le général de Boisdeffre lui-même à faire parvenir à la Russie nos états de mobilisation (que le général lui-même m’aurait remis) afin que les chiffres obtenus par l’espionnage confirmassent les chiffres officiellement donnés.

« Vous haussez les épaules, cher Monsieur et ami, devant de pareilles sottises !

« Il y a quelques semaines, le général de Galliffet disait à notre ami Joseph Reinach, qui m’a autorisé à faire de ce propos l’usage que je voudrais : « Le bordereau est d’Esterhazy qui avait deux complices. Quant à Dreyfus il n’a jamais eu de rapports avec l’Allemagne. Mais quelqu’un que je ne puis nommer m’a dit à Marienbad que Dreyfus aurait été au service de la Russie. »

« Joseph Reinach protesta, mais le général de Galliffet garda sa conviction.

« Ai-je besoin de vous dire que toute cette histoire est un abominable mensonge et que je n’ai jamais eu de rapports avec la Russie, pas plus qu’avec l’Allemagne ?

« Vous me rendriez un grand service, cher monsieur Ranc, en publiant cette lettre. C’est le seul moyen pour moi de tuer cette autre légende, atroce et stupide. Il faut qu’elle soit produite au grand jour. Ainsi elle sera détruite. On croira peut-être le gouvernement russe quand il affirmera qu’il n’a jamais eu de rapports avec moi. Je défie le général de Boisdeffre de dire que j’ai été en rapports avec la Russie.

M. Hugues le Roux raconte que M. Félix Faure lui a dit : « La revision du procès Dreyfus est nécessaire puisqu’elle est légale. »

M. Félix Faure passe pour avoir connu mieux que personne toutes les circonstances relatives à l’alliance Franco-Russe. Il savait lui aussi que je suis entièrement, absolument innocent.

« Le jour viendra où un fait nouveau éclatant me permettra enfin de poursuivre la révision légale, de redemander mon honneur légal. Mais en attendant ce jour, aidez-moi à en finir avec cette inepte légende qui court dans l’ombre ».

Le général de Galliffet répondit dans Le Journal des Débats par une lettre absurde à laquelle je répondis à nouveau le 4 août, protestant contre ses souvenirs inexacts.

L’un des juges au procès de Rennes, le commandant Merle, avait pris sa retraite à Montpellier. J’avais déjà fait plusieurs tentatives, aussi bien sur lui que sur d’autres juges de Rennes, pour connaître les influences qui s’y étaient exercées. Un de mes amis, le docteur Dumas, dont la famille habite dans le Midi et qui avait un beau-frère à Montpellier, voulut bien se charger de renouveler la tentative. J’étais d’ailleurs décidé, dans le cas où elle échouerait encore, à adresser une demande d’enquête au ministre de la Guerre. Mais j’appris que le commandant Merle était absent de Montpellier jusqu’au 10 octobre et que le docteur Dumas ne pourrait, par conséquent, chercher à le rencontrer à cette époque.

Nous quittâmes Nieuport-Bains le 14 septembre pour rentrer à Paris.

J’y vis M. Trarieux qui m’avait donné rendez-vous. Il me dit avoir été voir le général Percin, chef du cabinet du général André, et lui avoir demandé s’il pensait que ce dernier accorderait l’enquête que je serais peut-être amené à solliciter. Le général Percin répliqua : « Je ne puis répondre pour le général André. Il est aussi convaincu que vous et moi de l’innocence du capitaine Dreyfus ; mais s’il recevait une demande d’enquête, il me paraît évident qu’il ne ferait rien sans l’avis du Conseil des ministres. » Je dis à M. Trarieux les raisons qui m’obligeaient à attendre le mois d’octobre, ne voulant rien faire sans connaître les résultats que je croyais pouvoir espérer de la démarche du docteur Dumas.

Le 29 septembre, à six heures du soir, j’appris une terrifiante nouvelle. Zola était mort dans la journée, asphyxié par les émanations d’une cheminée fonctionnant mal et Mme Zola était en grand danger. Bouleversé par cet effroyable drame, je courus rue de Bruxelles, mais ne pus pénétrer dans l’hôtel où il habitait, car on transportait à ce moment Mme Zola dans une maison de santé à Neuilly.

Je retournai le lendemain à la demeure de Zola. Je le vis avec une indicible douleur, couché sur son lit, la figure reposée et calme comme s’il dormait. Mon émotion fut extrême en revoyant ce cher et noble ami terrassé par un accident imbécile, en pleine vigueur, en plein travail. Si l’on connaissait de lui sa puissance créatrice, son génie de romancier, on ne savait pas assez sa bonté de cœur, sa générosité.

J’allais chaque matin me recueillir auprès de la dépouille mortelle de Zola. Comme j’aimais cet homme si bon, si intègre ! Il faisait le bien comme un devoir de sa noble conscience.

Le 2 octobre, je vis Mme Zola, qui était sauvée. Notre étreinte fut douloureuse. Nous pleurâmes ensemble notre cher disparu.

Mme Zola me fit ensuite une demande qui me fut très douloureuse. Je considérais comme un devoir d’assister aux obsèques de son mari. Elle craignait, elle, que ma présence provoquât des manifestations hostiles. « S’il vous arrivait malheur, me dit-elle, ou s’il se produisait des manifestations pénibles, je ne me le pardonnerais pas ».

Tout en assurant Mme Zola de mon respect et de mon dévouement, je lui répondis que je ne craignais rien, que je méprisais les insultes que pourraient proférer quelques misérables et qu’il me serait extrêmement pénible de manquer à un devoir impérieux. Je lui exprimai donc ma résolution très ferme d’assister à la cérémonie funèbre. Mais elle insista et me supplia encore d’accéder à sa demande. Dans ces conditions, je m’inclinai devant un désir si formellement exprimé, lui demandant en compensation l’honneur de veiller Zola pendant la dernière nuit.

Le surlendemain, en arrivant chez Mme Zola, je la trouvai toute émue par une dépêche qu’elle venait de recevoir d’Anatole France, et qui était conçue à peu près en ces termes : « Dans ces conditions, il m’est impossible de parler sur la tombe de Zola. » Elle m’expliqua qu’elle avait demandé à France de célébrer en Zola le littérateur et le romancier, que France avait répondu qu’il lui faudrait invoquer l’auteur de la lettre « J’accuse » et qu’il ne pourrait le faire que d’une façon véhémente, autrement ses paroles n’auraient plus aucune signification. Sur ce, Mme Zola lui avait envoyé la dépêche suivante : « Comptant sur votre tact, je vous laisse la liberté et compte sur vous. » Mais Anatole France avait interprété ces mots « comptant sur votre tact » comme une restriction et avait répondu par la dépêche qui venait d’arriver en ma présence. Mme Zola me demanda mon avis. Je lui dis qu’elle n’avait qu’à répondre à France qu’elle lui laissait toute liberté, sans restriction aucune, ce qu’elle fit.

Le soir du même jour, un parent de Mme Zola vint chez moi me rendre, de sa part, la parole qu’elle m’avait demandée de ne pas assister aux obsèques de son mari.

Je veillai la dernière nuit, celle du 4 au 5 octobre 1902, auprès du corps du grand romancier, avec Mme Zola, Mme Laborde, Octave Mirbeau et Alfred Bruneau. Une grande partie de la nuit se passa à parler de notre cher disparu, de sa bonté, de sa générosité trop peu connues. Ce travailleur acharné, ce lutteur était au fond un timide.

Le 5 octobre eut lieu l’enterrement de Zola. Je conduisis à sa dernière demeure ce grand et noble ami, dont la perte était irréparable.

Trois discours furent prononcés. Celui d’Anatole France, au nom des amis, fut admirable ; les passages suivants m’émurent profondément :

« Devant rappeler la lutte entreprise par Zola pour la justice et la vérité, m’est-il possible de garder le silence sur ces hommes acharnés à la ruine d’un innocent et qui, se sentant perdus s’il était sauvé, l’accablaient avec l’audace désespérée de la peur ? Comment les écarter de votre vue, alors que je dois vous montrer Zola se dressant, faible et désarmé devant eux ? Puis-je taire leurs mensonges ? Ce serait taire sa droiture héroïque. Puis-je taire leurs crimes ? Ce serait taire sa vertu. Puis-je taire les outrages et les calomnies dont ils l’ont poursuivi ? Ce serait taire sa récompense et ses honneurs. Puis-je taire leur honte ? Ce serait taire sa gloire. Non, je parlerai.

« Envions-le : il a honoré sa patrie et le monde par une œuvre immense et un grand acte. Envions-le, sa destinée et son cœur lui firent le sort le plus grand. Il fut un moment de la conscience humaine. »

Je fus encore cruellement éprouvé dans ce mois d’octobre 1902. Nous dînions le mercredi 15 chez mon beau-père, M. Hadamard, qui était bien portant et tout heureux d’être entouré de ses enfants. Après le dîner, il eut un malaise qui passa : puis, la douleur revint, plus vive. À trois heures du matin, mon cher beau-père expira, emporté par une névralgie de l’aorte. Notre douleur à tous fut vive et profonde. Il fallait avoir connu cet excellent homme pour apprécier sa droiture, sa belle conscience. Comme il fut dit admirablement sur sa tombe : « pendant l’orage, aucune calomnie ne put mordre sur cette vie si pure ».