Souvenirs et Correspondance (Dreyfus)/02/13
CHAPITRE XIII
Le Dr Dumas se rendit en octobre, comme il me l’avait dit, à Montpellier, où il fut présenté par son beau-frère au commandant Merle. Je reçus journellement des lettres de lui m’informant de la marche de sa tentative pour savoir la vérité sur ce qui s’était passé au procès de Rennes.
À la fin du mois, j’allais soumettre à Me Mornard toute sa correspondance qui prouvait, implicitement, que le bordereau annoté avait exercé une influence sérieuse sur les juges.
Me Mornard estima que la preuve n’était pas assez décisive pour qu’on pût aller directement devant la Cour de cassation. D’autre part, il craignait qu’une enquête mal menée n’aboutit pas et préférait qu’on attendit d’avoir un élément plus précis. Il me raconta la conversation qu’il avait eue quelque temps auparavant avec M. Bard, alors conseiller à la Cour de cassation, plus tard président de la Chambre criminelle. Comme Me Mornard lui disait que la grâce n’était pas une solution et que je ne la considérais pas comme telle, M. Bard lui répondit : « En effet, ce serait la faillite de la justice. » Encouragé par cette appréciation si nette et si franche, Me Mornard parla à M. Bard des divergences qui s’étaient produites entre quelques amis et nous, ceux-là voulant toujours agir quand même, quelle que fut la valeur des éléments dont on disposait et quelles que pussent être les conséquences. Le conseiller Bard désapprouva vivement cette manière de voir et dit qu’il ne fallait revenir devant la Cour de cassation qu’avec des éléments qui pussent entraîner la révision. Me Mornard lui fit connaître alors la lettre qu’il avait reçue l’année précédente du lieutenant-colonel Picquart, où celui-ci disait qu’il fallait faire flèche de tout bois et agir, dût-on n’avoir qu’une chance sur mille de réussir. M. Bard s’éleva contre cette manière d’envisager la situation et fut de l’avis de Me Mornard, qui estimait que les conditions en 1902 n’étaient plus du tout les mêmes qu’avant la première révision devant la Cour. Antérieurement à cette époque, la situation ne pouvait devenir pire et il fallait tout tenter, si mince que fut la chance d’aboutir. En 1902, la situation était telle que tout échec eût été un recul.
Je répondis à Me Mornard qu’il savait que je partageais son point de vue quant à la situation, que je m’étais refusé, malgré les objurgations de certains de mes amis, d’agir toujours et sans cesse dans le vide. Aujourd’hui pourtant, j’estimai qu’il y avait lieu de chercher à éclaircir le rôle joué au procès de Rennes par le « bordereau annoté ». Et comme avec nos propres moyens il se passerait peut-être beaucoup de temps avant d’acquérir une preuve décisive sur ce point, il me semblait donc de mon devoir de demander une enquête qui, bien conduite, nous donnerait vraisemblablement les éléments nécessaires pour obtenir la révision. Je priai en conséquence Me Mornard de vouloir bien rédiger en projet la partie juridique d’une demande d’enquête. Puis j’allais voir successivement MM. Trarieux, Ferdinand Buisson et Jaurès pour leur faire connaître ma décision. Les uns et les autres me conseillèrent d’attendre pour agir la fin des élections sénatoriales.
Tous ces pourparlers n’avaient pu avoir lieu sans que de nombreux amis fussent informés de mes projets. Aussi vinrent-ils en grand nombre m’apporter leurs conseils, que j’écoutai et examinai avec la plus scrupuleuse attention. Cependant quelques-uns furent froissés en voyant que je ne suivais pas aveuglément la ligne de conduite qu’ils m’avaient suggérée.
Tous les esprits libres protestent contre le dogme de l’infaillibilité et chacun, à part soi, se croit infaillible. Nous devons pourtant veiller attentivement à ce qu’aucune autorité ne vienne se substituer à notre conscience. Si nous remplaçons celle-ci par l’autorité d’un homme, nous perdons la notion des responsabilités morales. Ce n’est pas à dire qu’il ne faille pas rechercher les conseils des hommes de valeur, bien au contraire, mais aucun ne doit se substituer à nous. Les idées puisées à des sources sérieuses n’ont de valeur que si nous nous les sommes assimilées par la réflexion.
Le 21 novembre au soir, je vis arriver chez moi M. Trarieux, accompagné de son fils, Jean Trarieux. Il lut et me remit la lettre par laquelle il m’engageait à demander la révision, estimant que la commission instituée au ministère de la Justice pour examiner les demandes de révision ferait elle-même, par une enquête, la preuve des faits nouveaux dont je lui apporterais l’indication. M. Trarieux oubliait que cette commission a pour rôle unique de vérifier l’exactitude des preuves que je pouvais apporter et d’examiner si les faits nouveaux présentés rentrent dans les conditions exigées par la loi. En outre, le fait de la communication par le commandant Pauffin de Saint-Morel à Rochefort, en 1897, « du bordereau annoté », sur lequel se basait M. Trarieux pour m’engager à demander la révision du procès, même s’il avait été établi — et il ne l’était pas — n’aurait pas prouvé que cette communication eut été renouvelée aux juges de Rennes. L’idée de M. Trarieux ne comportait aucune réalisation pratique, mais un passage de la lettre qu’il me lut était intéressant. Le fait qu’il relatait me fut confirmé quelques jours plus tard par le lieutenant-colonel Hartmann, qui le tenait du général Percin. Voici ce passage :
« Le général André aurait eu l’occasion d’inspecter à deux reprises différentes le commandant Pauffin de Saint-Morel et il l’aurait prié de lui conter ce qui s’était passé. Le commandant ne nia pas, dit le ministre, ni sa visite à Rochefort, ni sa communication patriotique, mais il se refusa à parler ; il se réfugia dans des équivoques, son devoir étant, disait-il, de ne pas compromettre ses chefs qui avaient mis en lui leur confiance.
« Entre temps, le général de Boisdeffre avait écrit au général André, non pas pour l’éclairer sur l’exactitude du fait, mais pour lui dire qu’il devait être indulgent, qu’il ne fallait pas punir trop sévèrement son ancien officier d’ordonnance, dont l’attitude avait été dictée par la crainte de provoquer un scandale. »
Je fus très étonné que le général André n’eut pas cru devoir user de son droit pour inviter le commandant Pauffin à s’expliquer entièrement sur son rôle dans ces circonstances.
Le 27 novembre parut le tome II de L’Histoire de l’Affaire Dreyfus, par Joseph Reinach. Le livre est admirablement écrit et toujours aussi passionnant. C’est un travail considérable, dont je suis bien reconnaissant à Reinach. Je regrettai seulement qu’il eut été parfois trop indulgent pour des adversaires dénués de toute bonne foi et de tout scrupule et un peu trop sévère pour des amis qui, s’ils ont pu commettre des erreurs de tactique, furent admirables de courage et de conscience.
Le Gaulois du 13 décembre fit paraître à mon sujet l’article suivant :
« Alors même qu’il n’aurait pas commis la trahison pour laquelle il fut deux fois condamné, ne demeure-t-il pas aux yeux de tous la cause initiale de l’effroyable désorganisation politique et sociale à laquelle nous assistons ?
« Ce chambardement, froidement conçu, méthodiquement poursuivi par ses compagnons, portera dans l’histoire son nom détesté. Cela s’appelle, cela s’appellera toujours « le Dreyfusisme ».
Ce raisonnement était admirable. Il dénotait un état d’esprit d’une stupidité sans égale, non pas chez celui qui écrivait ces choses et qui n’en croyait pas un mot, mais chez ses lecteurs qui étaient capables d’accepter des bourdes pareilles. Le trouble de notre organisation politique et sociale, était le fait de ceux qui avaient lutté pour maintenir l’iniquité. La responsabilité était imputable à leur crime, non à mon innocence. L’Affaire n’a pas été la cause, mais la conséquence d’un état social préexistant et qui était mauvais. Cet état social, elle l’a révélé, non pas créé. Et depuis, deux blocs se sont formés, d’un côté les amis de l’équité, de l’autre les hommes de peu de conscience. Cette distinction vaut mieux que toutes les autres. L’Affaire, en un mot, a aidé à jeter un peu de lumière dans les ténèbres politiques et dans le mal social dont nous souffrions.