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Souvenirs et Correspondance (Dreyfus)/02/14

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Texte établi par Pierre DreyfusB. Grasset (p. 343-353).
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CHAPITRE XIV

Quand j’avais vu Jaurès, au mois de novembre 1902, pour lui exposer les résultats obtenus au sujet de la pièce appelée « bordereau annoté », et mon intention de demander une enquête, il m’avait prié de revenir le voir dans le courant du mois de janvier suivant, après les élections sénatoriales. Je me rendis chez lui le 11 janvier avec Me Mornard. Nous examinâmes longuement la situation. Jaurès me dit que demander au gouvernement s’il voulait accueillir ma demande d’enquête, ce serait s’attirer une réponse dilatoire dans le genre de celle-ci : « Qu’il dépose d’abord sa demande et nous l’examinerons. » Il nous exposa avec force qu’il fallait faire sentir au gouvernement qu’il avait le parti républicain derrière lui, qu’il fallait lui faire comprendre la nécessité d’enlever aux adversaires cette arme empoisonnée d’une affaire non solutionnée, dont ils se servaient à tout propos. Après un échange de vues il fut convenu du plan suivant : Jaurès prendrait prétexte de la discussion sur l’élection de Syveton à Paris, où il avait été fait usage de l’affiche sur le « ministère de l’étranger », pour dénoncer le crime de 1899 et saisir le Parlement.

Je fus également voir Clemenceau. Il débarquait du train, retour du Var, mais il me reçut aussitôt. Quand je lui fis part du projet de Jaurès, il s’écria : « C’est dangereux. Et puis, le conseil des ministres discutera déjà la réintégration du colonel Picquart ; vous pouvez l’entraver. » Je lui répondis : « Je serais profondément heureux de la réintégration du colonel Picquart, ce qui ne serait qu’une bien faible et tardive réparation ; mais la discussion de l’élection Syveton ne viendra pas avant quelque temps, et ne gênera donc en rien la discussion du projet de réintégration. Par ailleurs, croyez-vous que ma demande d’enquête serait favorablement accueillie par le Gouvernement si vous faisiez une démarche directe auprès de lui ? — « Non, me dit-il, certainement pas, prenez l’initiative. » — Je répliquai : « Mais je prendrai l’initiative en saisissant le Gouvernement de ma demande d’enquête après l’intervention de Jaurès. Le but de Jaurès est simplement d’obliger le Gouvernement à l’accueillir, puisque vous reconnaissez vous-même qu’une démarche directe ne produirait pas ce résultat ». Enfin, il fut décidé que Clemenceau en causerait avec Jaurès.

Dans un article paru le lendemain dans La Petite République, Jaurès examina les travaux parlementaires incombant à la Chambre et prépara, avec une grande habileté, le terrain sur lequel allait s’engager la discussion sur l’élection Syveton.

Je revis Jaurès quelques jours après. Il avait décidé Clemenceau à l’action. Il avait également convaincu MM. Étienne et Thomson de la nécessité de poursuivre l’œuvre de justice et de terminer l’Affaire. De plus, il en avait causé avec Ranc, toujours prêt à nous donner son entier concours, et devait voir Waldeck-Rousseau.

Le soir même je vis Me Demange, qui avait eu un entretien avec Waldeck-Rousseau. Celui-ci, me dit-il, comprenait mon très vif désir d’obtenir enfin la revision du procès de Rennes, mais il trouvait la demande d’enquête dangereuse, car elle pouvait ne pas aboutir. Waldeck-Rousseau n’avait, me dit Me Demange, que peu de confiance dans les organes du Ministère de la Guerre et dans l’indépendance des officiers qui seraient appelés à déposer. Waldeck-Rousseau ajouta qu’il connaissait à Rennes une personne très sûre, susceptible de nous donner des renseignements plus complets que ceux que nous possédions déjà sur ce qui s’était passé au procès de 1899. Je fis comprendre à Me Demange combien la situation était favorable à l’action, qu’il était impossible d’attendre indéfiniment pour courir la chance de résultats aléatoires, car il y avait déjà plus de deux ans que nous faisions toutes les tentatives possibles. D’ailleurs, il restait un temps encore assez long avant l’intervention de Jaurès pour que Waldeck-Rousseau pût obtenir des renseignements plus précis et plus décisifs.

Je cherchai aussi à cette époque à contrôler, en remontant à la source, tous les racontars relatifs à ce qui s’était passé dans la salle de délibérations du Conseil de guerre de Rennes au moment du vote. Après tous les contrôles, je n’arrivai qu’à la vérification de ce que Me Demange tenait directement du capitaine Moreau, qui, au procès de Rennes, avait été adjoint au général Chamoin, à savoir que le colonel Jouaust ayant terminé les votes par le sien qui concluait à l’acquittement, stupéfait par le résultat auquel il avait abouti par sa manière de conduire les débats, fit un discours qui ramena deux ou trois juges. On chercha alors une solution : ce furent les circonstances atténuantes ! Maintenant comment ramena-t-il ces juges ? Quel discours leur tint-il ? Se refusa-t-il, comme certains l’ont prétendu, à accepter un nouveau vote concluant à l’acquittement, sous prétexte que c’était illégal ? Je ne pus obtenir aucun éclaircissement à ce sujet.

Je revis Jaurès le 28 janvier. Il était très enthousiaste et plein d’ardeur. Je lui demandai quand viendrait la discussion sur l’élection Syveton, car nos projets commençaient à se répandre. Il me répondit qu’il s’était aperçu que Syveton, ayant résisté à la Chambre à l’ordre d’expulsion, la peine était de ce fait doublée et portée à trente jours. Mais dès le retour du président de la Chambre, alors absent, Jaurès lui demanda de faire amnistier Syveton. Effectivement, la Chambre leva la peine qui lui avait été infligée.

Dans les premiers jours de février, Me Leblois me donna rendez-vous chez Me Mornard, et me fit une longue critique de nos projets, sans d’ailleurs apporter une idée meilleure. Ses observations portèrent sur les points suivants : si je déposais ma demande d’enquête seulement après l’intervention de Jaurès, j’aurais l’air de marcher dans son sillon. Je lui répondis qu’il serait bien moins naturel que Jaurès marchât dans le mien. Il ajouta ensuite qu’en agissant ainsi je laissais accaparer l’Affaire par Jaurès, qui représente le parti socialiste. Je lui répondis que Jaurès s’intéressait à l’Affaire par conviction et comme homme public, que tous les partis républicains étaient appelés à y prendre part, que d’ailleurs je le défiais de trouver au Parlement un député qui osât prendre une semblable initiative. Je passe sous silence les autres remarques de Leblois, mais comme celui-ci m’avait dit qu’il m’exposait non seulement ses idées, mais celles du colonel Picquart et de quelques autres amis, je lui promis de les soumettre à Jaurès.

Voici ce que celui-ci répondit : son intervention a lieu dans l’intérêt du pays et non pas seulement dans l’intérêt d’un homme. Si elle se produisait après le dépôt de ma demande d’enquête, son action serait amoindrie, car il ne semblerait plus être que mon avocat venant, à la tribune, soutenir ma demande d’enquête. Son intervention à la Chambre des Députés peut amener des révélations que nul ne peut prévoir et, par conséquent, modifier la teneur de ma demande. Enfin, si je sollicite l’enquête avant son intervention et si, par suite d’un incident de séance, celle-ci était retardée, je risque de me trouver en panne avec ma demande. Comme je partageais les idées de Jaurès, je ne pus que l’approuver, mais je le priai de voir lui-même Leblois afin de lui exposer ses arguments.

Leblois revint me trouver le lendemain et m’avoua franchement que Jaurès avait victorieusement combattu toutes ses critiques.

Dans un banquet offert à M. Adolphe Carnot, le général André prononça les paroles suivantes : « Pour emprunter une phrase à l’admirable Anatole France, notre éminent ami, Adolphe Carnot a été un moment de la conscience polytechnicienne. » On sait, en effet, qu’Adolphe Carnot, inspecteur général des mines, ancien élève de l’École Polytechnique et frère de l’ancien Président de la République, fut parmi les défenseurs de ma cause.

Le 6 février Jaurès me développa le plan de son discours à la tribune de la Chambre. Il était parfait. Jaurès devait montrer le rôle occulte que le « bordereau annoté » avait joué dans l’Affaire jusqu’à ce qu’il fut arrivé à exercer son influence sur l’esprit de certains juges de Rennes. Chaque fois qu’il y avait péril, pour convaincre les hésitants, on en parlait en cachette, en invoquant la raison d’État. Jaurès voulait mettre en scène tous les auteurs du drame, et, déchirant tous les voiles, les forcer à s’expliquer publiquement.

Jaurès me raconta aussi la conversation qu’il avait eue avec Waldeck-Rousseau. Ce dernier, tout en lui exprimant toute, sa sympathie pour l’œuvre de justice qu’il allait entreprendre, lui recommanda la prudence. Il lui conseilla de ne se servir, pour faire l’historique du « bordereau annoté », que des documents publics et des dépositions officielles. Il approuva, en résumé, l’intervention de Jaurès à la tribune de la Chambre, mais pensa qu’il était préférable que je ne déposasse pas aussitôt après ma demande d’enquête, afin d’attendre les révélations ultérieures que pourrait provoquer le discours. Je ne fus pas de cet avis, mais je reconnus que je ne pourrais prendre de décision ferme que quand cette intervention aurait eu lieu.

M. Amphoux, agrégé de l’Université, qui avait été l’un de mes ardents défenseurs, vint me voir à cette époque pour m’exprimer sa sympathie. Il me communiqua une lettre curieuse que lui avait adressée, en février 1898, le Dr Gibert, du Havre, qui avait été si admirable de dévouement pour ma cause dès son origine. Celui-ci relatait à M. Amphoux la conversation qu’il avait eue en février 1895 avec Félix Faure, Président de la République. On racontait, en effet, en 1898, que Félix Faure aurait dit au Dr Gibert, dès 1895, « qu’il croyait Dreyfus innocent ». Voici le texte de cette lettre :

« 16 février 1898,
« Mon cher Monsieur,

« Non, jamais le président ne m’a tenu pareil langage. Cela lui eut été difficile et voici pourquoi :

« Dreyfus a été dégradé le 4 ou 5 janvier 1895. En lisant dans Le Figaro le récit de la dégradation fait par Clisson, j’ai dit : « Cet homme est innocent, la France vient de commettre un crime épouvantable. » L’innocence, pour peu qu’on ait l’habitude des condamnés, résultait de la tenue de Dreyfus qui, devant le supplice le plus atroce, plus atroce que la mort, a tenu la tête haute, le regard droit, ne s’est jamais affaissé comme le font tous les criminels et, à voix forte et vigoureuse, n’a cessé de crier : « Je suis innocent, vive la France ! » Jamais il n’a dit autre chose, jamais il n’a parlé d’amorçage, jamais il n’a fait d’aveux.

« Convaincu de son innocence, je me suis mis en rapport avec Mathieu Dreyfus et avec Mme Alfred Dreyfus, et d’accord avec eux, le 21 février j’ai couru à l’Élysée pour obtenir quoi ? La grâce ? Pas du tout, mais la prolongation du séjour du malheureux à Saint-Martin-de-Ré, prolongation qui aurait permis tout de suite de faire la lumière.

« Mon entrevue avec Faure dura deux heures. Je la raconterai un jour. Faure, poussé par mes questions de plus en plus précises, me dit : « Dreyfus est coupable ; il est coupable, il ne peut y avoir aucun doute à cet égard. Eh bien, mon cher ami, pour mettre votre conscience à l’aise, il n’a pas été condamné sur les faits d’audience, mais sur le vu d’une pièce qu’on n’a pu montrer ni à lui, ni à Me Demange, par raison d’État[1] ». À ce moment-là, ma stupéfaction fut extrême, car le président me parlait comme si un pareil acte coulait de source, était non seulement naturel et légal, mais de tout point patriotique et justiciable.

« Je lui dis bien des choses et entre autres, que j’allais rapporter ses paroles aux Dreyfus, ce que je fis ; à cette époque d’ailleurs, personne ne songeait, dans les hautes régions, à démentir le fait de la communication de la pièce secrète, si bien qu’un des membres du Conseil de guerre[2] l’a dit en plein dîner devant Me Salles. Ce n’est que plus tard qu’on a compris la gravité juridique de la chose.

« Quant à ce qui me concerne, on ne m’eût pas permis de déposer et je me serais tout de même présenté aux assises (du procès Zola) si cela n’avait pas comporté des conséquences graves pour le président, sans bénéfice pour Dreyfus et pour Zola. J’ai remis mon sort entre les mains de Mathieu Dreyfus, qui a décidé que je ne devais pas déposer. Voilà l’exacte vérité, qu’il vaut mieux ne pas crier sur les toits… sauf à vous à rectifier les propos qu’on prête au président… »

Le 3 mars 1898, M. Amphoux recevait une nouvelle lettre du Dr Gibert ainsi conçue :

« J’ai bien peur que vous ou O… vous n’ayez pas gardé ma lettre confidentielle pour vous. Il va de soi que si je n’ai pas déposé au procès Zola, ce n’est pas pour déposer dans les colonnes d’un journal quelconque. Je voudrais donc que vous et vos amis fassiez le silence sur ma conversation avec Félix Faure. Je suis obligé de vous demander ce service dans l’intérêt de tous, car si on insistait, on aurait sous une forme ou sous une autre, un démenti formel.

« À l’heure actuelle, le silence s’impose, car un coup de force serait bien vite la réponse à une action prolongée contre le Gouvernement. »

C’est un fait que la situation était véritablement tragique et révolutionnaire en 1898, car toutes les forces politiques et de réaction étaient coalisées contre les défenseurs de la vérité.

La Chambre des Députés interrompit la discussion sur les élections qui restaient à valider, afin de pouvoir terminer le vote du budget de 1903. Dans ces conditions, il devenait impossible de prévoir quand viendrait le débat sur l’élection Syveton. Ces retards furent très préjudiciables car ils donnèrent lieu à des bavardages inconsidérés. On me remit le 5 mars un exemplaire du rapport déposé par M. Beauregard, député nationaliste de la Seine, sur l’élection Syveton. Ce rapport, en lui-même, était anodin ; il avait été, paraît-il, profondément modifié depuis que Jaurès avait annoncé son intention d’intervenir, mais on ne put enlever des documents annexes : des dépositions de MM. Lemaître, Judet, Syveton, Galliffet et Denys Cochin au sujet de l’affiche intitulée : « Le ministère de l’étranger ».

Le lendemain je reçus la visite de M. Semenoff, correspondant à Paris du journal russe Les Novesti, et très dévoué à ma cause. Il me raconta ce qui suit : Mme Séverine lui ayant livré le nom de l’interlocuteur qui lui avait fourni les éléments de son article de La Fronde du 28 décembre 1900 sur le « bordereau annoté », et qui était M. Ferlet de Bourbonne, M. Semenoff alla trouver celui-ci qui ne se décida à parler qu’après plusieurs entrevues. M. Ferlet de Bourbonne reconnut qu’il avait entretenu Mme Séverine du « bordereau annoté », qu’il lui avait dit que le général Mercier en portait une photographie sur lui à Rennes, mais qu’il n’avait pas été affirmatif sur le fait de la communication aux juges, qu’il avait simplement ajouté que, suivant toutes vraisemblances, il avait dû l’être. M. Ferlet de Bourbonne donna ensuite à M. Sémenoff la version suivante sur le « bordereau annoté » : Le bordereau et les pièces qu’il indiquait seraient arrivés à Berlin. Le bordereau aurait été annoté de la manière suivante par l’Empereur lui-même : « Envoyez au plus tôt les pièces désignées, faites en sorte que cette canaille de Dreyfus se dépêche, signé : Wilhelm (!) » Cette pièce, qui est le faux le plus colossal de l’Affaire, où les faux ont pourtant pullulé, serait revenue alors à Paris, où elle aurait été dérobée à l’ambassade d’Allemagne par un agent du Ministère de la Guerre français. Mais M. de Munster, ambassadeur d’Allemagne, serait venu menacer M. Casimir Perier, Président de la République, qui aurait été obligé de rendre la pièce et de jurer sur l’Évangile de n’en parler jamais. Cependant, le général Mercier, avant de rendre la pièce, aurait eu soin de la faire photographier. Comme on ne pouvait montrer une photographie au Conseil de guerre de 1894 comme base de l’accusation portée contre moi, on aurait fait faire un décalque de la pièce, non compris l’annotation, par Esterhazy, qui était au service de Sandherr. Il fallait vraiment que l’esprit humain fut bien crédule pour accepter de pareilles fables, dont l’invraisemblance sautait aux yeux. Mais surtout, comment Esterhazy, décalquant une pièce prétendue écrite de ma main, aurait-il reproduit non pas mon écriture, mais la sienne propre ?

Dans le courant de février, le lieutenant-colonel Hartmann vint me trouver pour me faire une commission émouvante. Il me dit que le ministre de la Guerre possédait une pièce permettant de rouvrir l’Affaire, que la revision était au Ministère de la Guerre ; cependant, il ne connaissait pas cette pièce dont le général Percin, chef du cabinet du ministre, l’avait seulement entretenu. Je fis rencontrer chez moi le lieutenant-colonel Hartmann avec Jaurès. Il nous répéta ce qu’il m’avait dit et ajouta que cette pièce avait été vue et lue par le général Percin. Le général André, ministre de la Guerre, avait trouvé cette pièce dans son tiroir, en prenant le ministère. Il me parut fort étonnant que le général André ait gardé cette pièce par devers lui, si elle avait cette importance, et n’ait pas saisi d’office le ministre de la Justice. Quoi qu’il en soit, il fut convenu que quelques jours avant la discussion de l’élection Syveton, le lieutenant-colonel Hartmann irait trouver le général Percin pour lui demander le contenu de cette pièce ; au cas d’un refus, Jaurès créerait un incident à la tribune à ce sujet. Mais, quelque temps après, eut lieu à la tribune du Sénat une interpellation de Clemenceau au ministre de la Guerre sur l’état sanitaire de l’armée, à propos de la mort si profondément malheureuse du fils du lieutenant-colonel Hartmann. Celui-ci, en effet, avait perdu inopinément son fils qui faisait un an de service à Rouen. Nous avions tous partagé son profond chagrin. Mais il ne put obtenir la réparation morale qu’il était en droit d’espérer, en resta profondément blessé et refusa dès lors d’intervenir.

Je fis part de cette décision à Jaurès qui, tout en comprenant le chagrin si profondément respectable du lieutenant-colonel Hartmann, la déplora vivement et convint d’écrire lui-même au général Percin afin d’obtenir un rendez-vous où il lui demanderait le contenu de la pièce que le ministre détenait Je revis Jaurès le 29 mars et j’eus une grosse déception. Le général Percin lui avait fait connaître le contenu de la fameuse pièce dont il s’agissait et sur laquelle on avait gardé religieusement le secret, pièce qui devait à elle seule permettre de rouvrir l’Affaire. Or, cette pièce était la lettre qu’écrivit le général de Pellieux, le 31 août 1898, au moment de la découverte du faux confectionné par Henry, et dont il avait fait usage au procès Zola, pour demander au ministre sa mise à la retraite. Cette lettre, conçue en termes très violents contre ceux qui l’avaient trompé, était susceptible de produire un gros effet moral à la Chambre, mais ne donnait aucun moyen pour demander la revision. Il fut entendu avec Jaurès qu’il chercherait à obtenir le texte exact de cette lettre. Il l’eut par Brisson, qui le demanda au ministre de la Guerre. La lettre contenait en particulier cette phrase : « Je ne puis plus avoir d’estime pour des chefs qui m’ont fait travailler sur des faux ». Brisson devait créer un incident à la Chambre, au moment de l’intervention de Jaurès, pour demander à Cavaignac comment il se faisait que lui, Brisson, le chef du Gouvernement à cette époque, n’avait pas été mis au courant de cette lettre par son ministre de la guerre, alors qu’on était en pleine crise.

La veille du jour où Jaurès devait prendre la parole à la tribune, M. Ferdinand Buisson, député de la Seine, vint me voir et me dit l’inquiétude de beaucoup d’esprits à la Chambre concernant l’intervention de Jaurès. Les groupes de gauche n’étaient pas contents de l’importance que prenait Jaurès et de ce qu’il voulait les entraîner à sa suite sans les avoir consultés. Pour parer à tout danger d’un ordre du jour réprouvant, comme dans la précédente législature, « toute reprise de l’Affaire », la gauche radicale-socialiste de la Chambre avait décidé, en principe, de réclamer l’ordre du jour pur et simple, en réservant les droits de chacun. C’eût été rester sur les positions acquises. J’estimais, quant à moi, dis-je à Buisson, qu’il était impossible de prévoir ce qui se passerait à la Chambre, que cependant, il était prudent de s’entendre sur les ordres du jour s’il en était déposé, car, à l’heure actuelle, Jaurès n’avait pas l’intention de demander de sanction à son discours.

  1. Cette pièce qu’on ne pouvait montrer était la pièce connue depuis sous la désignation : « ce canaille de D… » et qui ne m’était pas applicable.
  2. Le commandant Gallet qui fut juge en 1894, au Conseil de Guerre de Paris, et que les faits révélés après 1894 convainquirent de mon innocence.