Souvenirs et Correspondance (Dreyfus)/02/15
CHAPITRE XV
Le 6 avril 1903 commença à la Chambre la discussion de l’élection Syveton, qui se poursuivit le 7 avril. Jaurès prit la parole dès le premier jour, mais ne put terminer son discours que le lendemain. La première séance fut parfaite, le discours de Jaurès admirable, d’une logique saisissante. Cavaignac fut vivement pris à partie par Brisson au sujet de la lettre du général de Pellieux et s’effondra lamentablement. Dans la séance du lendemain, Jaurès poursuivant son discours, produisit une immense impression. Dès qu’il eut terminé, le général André, ministre de la Guerre, monta à la tribune, et au milieu des applaudissements de toutes les gauches, fit la déclaration suivante :
« Messieurs, le Gouvernement entend faciliter, dans la plus large mesure, la recherche et la mise en évidence de la vérité dans l’Affaire dont il s’agit aujourd’hui.
« Pour mon compte, je tiens à affirmer que l’honneur de l’armée n’est, à aucun degré, engagé dans cette Affaire. Des condamnations ont été prononcées, je le reconnais, mais à aucun moment je n’ai pu être heureux de voir condamner, pour le plus infâme des crimes, un officier français.
« Je ne suivrai pas M. Jaurès dans l’examen assez détaillé qu’il a fait de cette Affaire…
« Mais j’estime que la conscience de ce pays a singulièrement été inquiétée par l’apparition de circonstances atténuantes dans un crime de cette nature.
« Tout en restant comme membre du Gouvernement, respectueux de la vérité légale, je comprends parfaitement les inquiétudes et l’anxiété de certains d’entre vous.
« Pour apporter en ce moment une contribution à la vérité, j’apporte la lettre du général de Pellieux dont il a été question… Je le répète, je n’examine absolument pas la question, mais le Gouvernement désireux de faciliter la recherche de la vérité dans cette Affaire, accepte entièrement d’être chargé de procéder administrativement à une enquête.
« J’ajoute que, pour sauvegarder ma responsabilité, je me propose d’accord avec le Gouvernement qui en a ainsi décidé, de me faire assister par un certain nombre de magistrats dans le dépouillement des pièces auquel il sera procédé. »
Je fus prévenu aussitôt de la déclaration que venait de faire à la tribune le général André. Ma joie fut extrême, l’ouverture d’une enquête devant nécessairement conduire à la révision. Mais on commit ensuite une première faute. On invalida Syveton, quoiqu’il eût été élu à une très forte majorité. Il eût suffi de flétrir la campagne de diffamation menée par la Ligue de la Patrie Française et par son digne représentant, Syveton, qui, plus tard, devait recourir au suicide pour échapper aux responsabilités d’une vie ignominieuse. Puis, Ribot monta à la tribune, et prenant prétexte de ce qu’avait dit le général André, qu’il s’adjoindrait des magistrats dans son enquête administrative, ce qui était tout à fait superflu, il prononça un discours jésuitique, versant des larmes de crocodile sur les troubles que l’Affaire, disait-il, allait ranimer. D’autre part, Jaurès, avant de voir quels ordres du jour allaient être présentés, déposa malheureusement le suivant : « La Chambre, prenant acte des déclarations du Gouvernement, passe à l’ordre du jour ». La motion de Jaurès fut repoussée par 318 voix contre 212. La Chambre adopta alors celle de M. Chapuis, ainsi conçue : « La Chambre, confiante dans le Gouvernement, et résolue de ne pas laisser sortir l’Affaire Dreyfus du domaine judiciaire, passe à l’ordre du jour ». Cette motion n’était mauvaise que parce qu’elle venait après celle de Jaurès, où il avait pris acte des déclarations du Gouvernement et qui avait été repoussée. Si Jaurès s’était rallié à la motion Chapuis sans déposer son ordre du jour, elle eût pu être interprétée dans un sens favorable aux déclarations du Gouvernement, puisqu’on lui exprimait sa confiance.
Ma joie de l’après-midi, quand j’avais connu la déclaration du général André, se changea le soir en une déception profonde quand j’appris les derniers résultats de la séance de la Chambre. Il y avait cependant un immense pas de fait, la motion Chapuis n’étant nullement exclusive de la revision. Mais comment allions-nous y aboutir ? La question se posait, angoissante.
Je fus d’avis de lancer immédiatement ma demande d’enquête. Jaurès, qui vint me voir dès le lendemain matin, y était nettement et énergiquement opposé. Pas de fièvre, pas de hâte, me dit-il. Le Gouvernement était, d’après le vote de la Chambre, libre de faire l’enquête, il fallait l’y amener doucement. Si je lançais ma demande, et si elle était repoussée, ajouta-t-il, il n’y aurait plus rien à faire pour toute cette législature.
Jaurès devant partir pour le Midi, ne put rester pour assister à la réunion d’amis qui eut lieu chez moi ensuite. Cette réunion se composa de MM. Buisson, de Pressensé, Reinach, Mornard et de mes deux frères, Léon et Mathieu.
Clemenceau, que j’avais prié d’assister à cette réunion, m’avait adressé la lettre suivante :
« Je ne puis que vous remercier de votre aimable invitation, mais je dois vous prier de me dispenser de m’y rendre. Depuis le jour où la grâce fut acceptée dans une réunion tenue au Ministère du Commerce, malgré mon avis énergiquement formulé, je suis rentré dans le rang où je tiens à rester. Je ferai mon devoir quand il faudra, cela va sans dire. Seulement, vous trouverez bon que je tienne à me dégager de la « Politique » qui nous a donné l’amnistie, grâce à laquelle les hommes qu’on va dénoncer demain seront intangibles. »
Dans cette lettre, ce qui avait trait à la réunion du Ministère du Commerce visait mon frère Mathieu, la pointe sur la « Politique » qui nous a donné l’amnistie visait Jaurès. Je répondis à Clemenceau :
« Votre lettre qui vient de me parvenir, m’a vivement peiné.
« En ce qui me concerne personnellement, je me suis expliqué souvent sur les conditions où j’ai accepté la grâce. En ce qui concerne mon frère, il m’a souvent raconté qu’au Ministère du Commerce, devant votre énergique opposition, il a dit « qu’il ne se séparerait pas de vous », mais qu’à ce moment-là, vous vous êtes levé, et au bout de quelques instants, vous avez dit : « Si j’étais le frère, j’accepterais. »
« Vous connaissez mon opinion sur l’amnistie, je la trouve néfaste ; j’ai protesté vivement contre elle à deux reprises différentes, et s’il y a quelqu’un à qui elle ait nui, c’est bien à moi.
« Mais vous avez une intelligence trop haute pour ne pas savoir que, dans une lutte, s’il se produit toujours des divergences sur la méthode, cela n’empêche cependant pas de se serrer pour aboutir au but commun. »
Clemenceau ne trouva rien à répondre à ma lettre. Quoi qu’il en soit, à cette réunion qui eut lieu chez moi le 8 avril 1903, la situation fut examinée, et nous tombâmes d’accord qu’il était impossible, malgré l’avis contraire de Jaurès, que je ne fisse rien après son intervention à la tribune, au moins dans un temps limité. Buisson et de Pressensé se chargèrent de se rendre auprès de Combes, Président du Conseil, pour lui exposer que si le Gouvernement ne faisait pas l’enquête devenue nécessaire après les révélations apportées à la tribune de la Chambre par Jaurès, ce serait faire le jeu des nationalistes et que, dans ce cas, je lancerais ma demande d’enquête à l’effet de saisir l’opinion publique.
De Pressensé me fit connaître par la carte-télégramme suivante le résultat de leur démarche :
« Nous sortons, Buisson et moi, de chez le Président du Conseil. Sans pouvoir vous rapporter ici le détail de notre conversation, je puis vous dire que notre impression très forte, fondée sur des circonstances précises, est qu’il serait fâcheux, nuisible, d’envoyer actuellement votre lettre. Si vous voulez bien venir demain matin vers onze heures chez moi, je pourrai, de vive voix, vous dire certaines choses que je ne puis vous écrire. »
J’allais voir le lendemain de Pressensé, et voici ce qu’il me dit :
« En sortant de chez vous, je me suis rendu avec Buisson chez le Président du Conseil. Nous eûmes une longue conversation, dont voici la substance. Nous demandâmes à M. Combes si le Gouvernement avait l’intention de donner suite à l’offre d’enquête du général André. M. Combes nous raconta alors qu’au Conseil des ministres qui eut lieu entre les deux séances de la Chambre où Jaurès fit son discours, il y eut une grande résistance de la part de plusieurs membres du Conseil et de la part du Président de la République, M. Loubet, contre les déclarations que le général André se proposait de faire à la tribune et qu’on n’avait cédé qu’après une lutte assez vive. Mais maintenant, ajouta le Président du Conseil, si l’on venait demander au Conseil des ministres de donner suite à l’offre du général André d’ouvrir une enquête officielle, il y aurait une résistance insurmontable et on éprouverait un refus. Buisson et moi, nous fîmes alors ressortir au Président du Conseil, que ne pas donner suite à l’offre du général André, serait désastreux, tant au point de vue républicain qu’au point de vue du pays, que ce serait un recul du Gouvernement devant les nationalistes et que, dans ces conditions, résolu comme l’était Dreyfus à lancer sa demande d’enquête, ils ne pourraient que lui conseiller de donner suite à son projet M. Combes leva alors les bras au ciel et nous dit : « Ce serait un désastre, car la demande d’enquête serait certainement repoussée par le Conseil des ministres, comme la Chambre a repoussé l’offre du général André. » Puis M. Combes nous confia, à Buisson et à moi, sous le sceau du secret : « J’espère que mon ministère durera jusqu’en novembre pour terminer l’affaire des congrégations. Je tiens à honneur, et le général André avec moi, de terminer l’Affaire Dreyfus. Au lieu de faire une enquête officielle, le général André fera, ce qui est son droit, ce qui ne regarde aucun autre ministre, une enquête personnelle. »
En conséquence, Pressensé me demanda, en son nom personnel et au nom de Buisson, de faire le sacrifice de ne pas envoyer ma demande d’enquête. Je sais, me dit-il, que vous serez blâmé, mais je sais aussi que vous avez toujours fait abandon de votre amour-propre, que vous n’avez jamais cherché à vous mettre en avant, ne visant que le but que vous vouliez atteindre ; il faut encore en faire autant aujourd’hui. J’accédai à la demande de Pressensé et de Buisson.
Dans l’après-midi du même jour, M. Hément, du Temps, vint me trouver. Il avait vu le Président du Conseil après le Conseil des ministres, tenu le matin ; celui-ci l’avait chargé de me mettre au courant de ce qui s’y était passé. Les dispositions du Conseil étaient devenues plus favorables ; l’enquête du général André se ferait. Une première note parue dans Le Temps, disant : « Les ministres se sont entretenus des incidents et du vote de la Chambre dans la séance d’avant-hier. Le Président du Conseil doit conférer à ce sujet avec le ministre de la Guerre. » Cette note devait être suivie quelques jours plus tard par une seconde note, où il serait dit que le général André était autorisé à ouvrir les dossiers de l’Affaire Dreyfus, mais cette note ne parut jamais.
Je priai Me Mornard, après l’attente vaine de cette seconde note, d’envoyer au ministère de la Guerre les lettres du Dr Dumas relatives aux conversations qu’il avait eues avec le commandant Merle, juge au Conseil de guerre de Rennes, pour être versées au dossier de l’enquête. Ce n’était pas tant pour les lettres, qui étaient déjà connues par le discours de Jaurès, que pour affirmer ma volonté d’avoir l’enquête, de tenter de savoir aussi si elle se faisait. Le ministre de la Guerre fit simplement accuser réception, sans laisser paraître si l’enquête était ouverte ou non.
Les jours passèrent dans une attente fébrile et angoissante. J’appris que rien n’avait été encore fait au ministère de la Guerre. La note qui devait annoncer l’ouverture des dossiers par le général André n’avait pas paru. D’autre part, La Petite République avait publié une lettre adressée par Ferlet de Bourbonne à Jaurès, affirmant l’existence du « bordereau annoté », et Le Temps avait inséré des révélations faites par l’ex-lieutenant allemand Wessel sur le faux témoignage Cernuszki.
J’estimai que, dans ces conditions, il était nécessaire que je prisse acte de ces révélations nouvelles, et que je posasse nettement devant l’opinion publique la question de l’enquête.
J’adressai en conséquence au ministre de la Guerre une requête à fin d’enquête sur tous les faits nouveaux qu’il m’avait été permis de recueillir jusque-là. Ce fut cette requête qui, en réalité, après des alternatives diverses et des démarches encore nombreuses, fut le levier qui déclencha la mise en marche de l’enquête.
Jaurès étant absent, je n’avais pu lui soumettre ma demande, ni le prévenir de mon intention de l’envoyer. Mais avant de l’adresser au ministre de la Guerre, je l’avais montrée à de Pressensé, dont l’avis avait été favorable ; je l’avais prié en même temps de voir Combes, président du Conseil, aussitôt que ma demande serait parvenue.
De Pressensé, obligé de partir pour Lyon, m’envoya Leblois pour me faire connaître le résultat de son entrevue avec Combes. Celui-ci voulait renvoyer ma demande au ministre de la Justice pour la transformer en demande de révision, qui serait rejetée, les faits n’étant pas suffisamment établis. C’eût été l’étranglement pur et simple.
Je priai Hément, du Temps, de voir Combes, afin de connaître exactement ses intentions. Voici ce que celui-ci lui dit : 1o il se considère comme obligé de me répondre de suite ; 2o il considère le vote de la Chambre comme prohibitif, au moins actuellement d’une enquête administrative ; 3o il croit qu’ultérieurement une enquête administrative sera possible, lorsque le vote de la Chambre sera suffisamment éloigné ; 4o en l’état, étant obligé de me répondre, il pense à renvoyer ma lettre au Garde des Sceaux, qui répondrait qu’il n’y a pas lieu à suivre (la procédure de révision), les faits n’étant pas suffisamment établis ; 5o il accepterait que l’affaire restât en suspens, pour ne pas créer de préjugé défavorable par une décision contraire du ministre de la Justice. En ce cas, il désirerait que j’écrivisse une nouvelle lettre demandant que la première ne soit pas présentement suivie d’effet.
Je communiquai immédiatement ces renseignements à Jaurès et à Buisson. Je les priai d’agir dans le même sens que la réponse que je fis au Président du Conseil, par l’intermédiaire de Hément, et que je leur fis connaître. Voici quelle fut ma réponse : « Jamais je n’écrirai la lettre que M. Combes me demandait. Si le Gouvernement renvoyait ma demande au ministre de la Justice, il commettrait une indignité, car je savais aussi bien que lui que les faits que j’invoquais n’étaient pas établis, puisque je demandais précisément une enquête pour les établir. Si j’avais cru pouvoir saisir le Garde des Sceaux, je l’aurais fait. En agissant ainsi, c’est-à-dire en renvoyant ma demande au ministre de la Justice, ou en refusant l’enquête, le ministère actuel se placerait au-dessous d’un ministère Méline. M. Combes n’était pas obligé de me répondre de suite, et s’il ne voulait pas faire l’enquête immédiatement, il n’avait qu’à ajourner sa réponse. » Buisson, qui vit Combes dès le lendemain, me dit qu’il espérait que j’obtiendrais satisfaction.
Le Temps du 26 avril publia une lettre de Reinach à Ferlet de Bourbonne, au sujet du bordereau annoté. Reinach y donnait une lettre qui lui avait été adressée par le prince de Munster, le 20 avril 1901, et dans laquelle, pour la première fois, le prince de Munster avouait les relations d’Esterhazy avec Schwartzkoppen. Reinach estimait que la publication de cette lettre constituait un fait nouveau et qu’il y avait lieu de formuler une demande de révision.
Le 27 avril au matin, Hément fut appelé auprès de Combes, qui le chargea de me dire ce qui suit :
Combes accepte de ne pas répondre actuellement à ma demande d’enquête. D’une part, on ne croit pas, après le vote de la Chambre, pouvoir faire l’enquête actuellement ; d’autre part, on est absolument déterminé à la faire à un moment choisi et à me donner ainsi satisfaction. Le général André aurait voulu la faire de suite, mais Combes lui a fait comprendre qu’au point de vue politique, cela était impossible. On laissera donc ignorer au public cette situation, afin de ne pas créer un préjugé défavorable.
En ce qui concerne une révision fondée sur la lettre du prince de Munster, versée aux débats par la lettre de Reinach parue dans Le Temps, elle ne paraît pas suffisamment assurée pour qu’on puisse la demander. On risquerait d’obtenir une réponse négative de la commission de révision. Cette réponse, outre le caractère défavorable qu’elle aurait en soi, aurait en plus le grave inconvénient d’empêcher l’enquête administrative qu’on est résolu à faire.
Au contraire, les lettres publiées par Reinach, non suivies de demande immédiate de révision, constitueront un élément important venant se joindre à ceux que l’enquête administrative aurait pu produire et déterminer avec eux, cette fois, une demande de révision plus sûrement fondée.
Je savais que la bonne foi de Combes était entière, et que je pouvais compter sur sa parole et sur celle du général André. Les événements ultérieurs me montrèrent, en outre, qu’il avait eu parfaitement raison en ce qui concernait les lettres publiées par Reinach.
Je reçus aussi la lettre suivante de Buisson, qui avait revu le Président du Conseil :
« Avant de quitter Paris, j’avais fait samedi soir la démarche que justement vous me demandez dans votre lettre d’hier. Le Président du Conseil m’ayant dit que les choses étaient arrangées avec Hément, je n’ai pas pensé avoir rien à vous écrire. Évidemment, laissons aller, laissons les circonstances travailler pour la justice. Maintenant que vous avez dit ce que vous aviez à dire, ce n’est pas à vous d’insister et de fixer les délais, ni de préciser la forme en laquelle se fera l’enquête. Vous avez pris date et acte, cela vous permet toute la patience que l’on jugera devoir exiger de vous. Les événements peuvent même se dérouler sans vous jusqu’à un certain point, témoin la lettre de Reinach, qui ajoute une pièce capitale aux autres.
« Ce n’est pas à vous que l’on peut dire : courage ! Mais on peut se permettre d’ajouter tout de même : bon espoir, la raison finira par avoir raison. »
Je vis Clemenceau le 4 mai. Il avait causé avec le Président du Conseil, qui lui avait paru animé des meilleures intentions. Clemenceau ajouta qu’il était prêt à faire toutes les démarches que je jugerais utiles et m’assura de son concours.
J’avais également prié Me Demange, aussitôt après l’envoi de ma demande d’enquête, de voir Waldeck-Rousseau et de l’engager à faire une démarche auprès du Gouvernement pour appuyer ma demande. Waldeck-Rousseau, tout en exprimant sa vive sympathie pour ma cause, répondit que cela lui était impossible, car, si quelque temps auparavant, il était déjà en froid avec le Gouvernement de M. Combes à cause, de la politique qu’il suivait et qu’il désapprouvait, maintenant ses relations avec lui étaient « à la glace ». Waldeck-Rousseau, consulté par Me Demange sur une demande de révision basée sur les éléments actuels, confirma l’avis de Me Mornard et de Me Demange, à savoir que ce serait un échec.
Mais Reinach, gardant sa conviction, insista encore vivement auprès de Jaurès pour qu’il se décidât, comme lui, à conseiller une demande de révision immédiate, basée sur les faits actuellement connus dont, comme « fait nouveau », la lettre de M. de Munster publiée récemment par lui. Jaurès, qui était encore à Villefranche d’Albigeois, m’écrivit une longue lettre à ce sujet, dont j’extrais le passage suivant :
« J’ai beaucoup de choses à dire, que je ne peux exposer et discuter avec les amis que de vive voix.
« Or, pendant ce temps, les choses mûrissent. Je pense avec vous qu’il faut pousser l’enquête sur Cernuszki. Nous y déciderons le Gouvernement. La révision mûrit donc très vite. J’ai l’espérance qu’avant la fin de juin, tout sera en état, et je supplie les amis de ne pas compromettre, pour un gain de quelques semaines, un succès qui me paraît certain. »
Le Gaulois du 23 mai publia un long article du général Zurlinden, qui avait été ministre de la Guerre en 1898 dans le cabinet Brisson, en réponse aux articles de Brisson, parus dans Le Siècle, sur les incidents relatifs à mon affaire, qui s’étaient passés sous son ministère. Dans cet article, le général Zurlinden, en faisant connaître les éléments sur lesquels il avait fondé son opinion en 1898, déclarait que sa conviction ne s’était pas modifiée. J’adressai le soir même une lettre au général Zurlinden en réponse à son article, et je priai le gérant du Gaulois de l’insérer en vertu de l’article 13 de la loi de 1881 sur la presse.
Dans le Gaulois du 25 mai parut une note par laquelle ce journal refusait l’insertion de ma lettre. Je me décidai à l’y obliger, mais au moment de lancer l’assignation, comme Me Demange la montrait à un confrère, celui-ci lui fit remarquer que, d’après la loi de 1881, je n’avais pas le droit, dans ma réponse, de mettre en cause un tiers. Il est vrai que le tiers était Esterhazy et que cet homme était tellement disqualifié que, ni Me Mornard, ni Me Demange, ni mon avoué, n’avaient songé à cette prescription, cependant formelle de la loi. Je publiai donc simplement ma lettre dans les journaux amis. La voici :
« Dans la lettre de vous que publie le Gaulois, vous dites que l’étude du dossier de 1894, faite par vous en 1898, vous a convaincu de ma culpabilité.
« Vous faites résulter ma culpabilité de prétendus aveux, dont justice éclatante a été faite par la Cour de cassation, en 1899, et par moi ensuite à Rennes.
« Vous ne parlez plus dans votre article, du bordereau, seule base de l’acte d’accusation sur lequel j’ai été condamné. Vous ne pouvez pas ne pas savoir qu’il est d’Esterhazy.
« Vous ne parlez pas davantage des pièces secrètes. Ici encore, vous ne pouvez pas ne pas savoir qu’elles ne s’appliquent pas à moi, que la plupart sont des faux.
« À plusieurs reprises, vous avez dit et écrit que le jour où vous me sauriez innocent, vous n’hésiteriez pas à vous prononcer pour la révision. C’est ce qu’a fait la Cour de cassation à l’unanimité de ses 45 membres, après une enquête approfondie.
« Or, vous continuez à me dire coupable du plus affreux des crimes, mais sans alléguer aucune preuve, sans oser prendre à votre compte un seul des mensonges et des faux qui ont été accumulés contre moi.
« Est-ce le bordereau annoté par l’Empereur d’Allemagne qui détermine votre conviction ? Si oui, pourquoi ne montrez-vous pas cette pièce au grand jour ? Qu’est-ce qu’une conviction qui se base sur des pièces qu’on n’ose pas produire ?
« Il n’y a contre moi aucune preuve qui résiste à un examen d’une minute. Toute ma vie, toutes mes souffrances, les enquêtes de la Cour de cassation, l’infamie d’Esterhazy, tout crie mon innocence.
« Et dans mon malheur immérité, et le plus cruel qui soit, je vous plains de n’avoir pas le courage de proclamer ce que vous savez être la vérité. »
J’avais écrit au prince de Monaco, qu’après la publication de la lettre adressée par le prince de Munster à Reinach, où les relations de trahison d’Esterhazy avec Schwartzkoppen étaient publiquement admises par l’ancien ambassadeur d’Allemagne à Paris, il n’y avait plus aucune raison de sentiment pour que l’Allemagne ne livrât pas les pièces énumérées au bordereau, prouvant d’une manière irréfutable la trahison d’Esterhazy. Je reçus le 6 juin la réponse suivante du prince de Monaco :
« J’ai réfléchi à ce que vous m’avez dit, et je reconnais la justesse des conclusions que vous tirez de la lettre adressée par le prince de Munster à M. Reinach. Mais dans les milieux officiels, on écoute souvent une conscience très différente de celle qui inspire les actes d’un simple honnête homme ; autrement, ce que vous réclamez aurait dû survenir depuis longtemps. Il me semble impossible que le général de Schwartzkoppen reçoive aujourd’hui l’autorisation refusée précédemment ; néanmoins, dès que je supposerai à mon intervention le pouvoir suffisant pour déterminer un tel résultat, soyez persuadé que je m’empresserai de la diriger vers ce point Vous le savez, le but de ma vie est, avant tout, de contribuer au progrès de la justice et de la civilisation parmi les hommes. »