Souvenirs et Correspondance (Dreyfus)/02/16
CHAPITRE XVI
Le 3 juillet, j’appris par Jaurès que le général André, ministre de la Guerre, était décidé à commencer l’enquête aussitôt après le départ des Chambres. Elle serait faite par le ministre assisté de M. Cretin, contrôleur général et directeur du contentieux au ministère de la Guerre, et du capitaine Targe, son officier d’ordonnance.
Après la clôture de la session, je sus, le 17 juillet, toujours par Jaurès, qu’on avait commencé l’examen du dossier de l’Affaire et que, dans les pièces secrètes, on avait déjà découvert un certain nombre de faux.
En réalité, dès le 4 juin, le capitaine Targe avait entrepris sa tâche. Toutefois, le 11 juin, à la suite d’un article du Gaulois, annonçant la reprise de l’Affaire, le président du Conseil, Combes, avait prié de cesser toute enquête jusqu’après le départ des Chambres, afin d’éviter une interpellation. L’enquête se poursuivit cependant au ministère de la Guerre, mais il n’en fut parlé à Jaurès qu’au début des vacances du Parlement.
M. Raoul Allier me raconta, dans ce mois de juillet 1903, des faits intéressants concernant M. Martinie, contrôleur général en retraite, et qui sont caractéristiques de la mentalité qui régnait dans certains milieux. Martinie avait déjà paru dans l’Affaire. Au moment où le général Billot, ministre de la Guerre en 1897, avait été informé des intentions de Scheurer-Kestner, Martinie, son ami intime, était venu trouver mon beau-père pour essayer de connaître ce que ma famille savait à ce sujet. Raoul Allier me dit que Mme Martinie, ayant introduit une action en divorce contre son mari, avait raconté à Me Massé, député de la Nièvre et son avocat, ce qui suit :
Pendant le procès de Rennes, en 1899, elle et son mari se trouvaient dans leur propriété de Trévoux. Un jour, comme on parlait de ce procès, Mme Martinie dit à son mari :
— Est-ce que tu connaissais Dreyfus ?
— Je ne l’ai jamais vu, ni connu, répondit le contrôleur général.
Quelques jours après, tenant une lettre dans ses mains, Martinie dit à sa femme :
— Il faut que je parte pour Rennes.
— Pourquoi ? s’écria Mme Martinie.
— Pour déposer sur des faits concernant Dreyfus.
— Tu n’iras pas, répliqua Mme Martinie, car si tu pars, je te suivrai et je dirai que tu m’as déclaré n’avoir jamais vu ni connu Dreyfus.
Martinie resta et déchira la lettre qu’il avait entre les mains, mais Mme Martinie la ramassa et la recolla ; Raoul Allier me montra le texte de cette lettre qui n’était, en réalité, qu’une note anonyme devant former la base d’une lettre. Cette lettre ne fut pas écrite, et on se contenta d’envoyer la note à Martinie. Il y était dit qu’on devait inviter le contrôleur général Martinie à venir déposer qu’il m’avait vu dans les couloirs du ministère de la Guerre après 5 heures, qu’il m’avait interpellé et que je lui aurais répondu que j’avais prolongé mon séjour au delà de l’heure réglementaire à cause d’un travail urgent. En outre, Martinie était prié d’aviser le général Gonse de la déposition qu’il ferait.
On voit avec quelle habileté on préparait les faux témoignages. Sans Mme Martinie, le contrôleur général aurait commis le crime de venir faire une déposition mensongère et préparée d’avance.
J’eus, dans les premiers jours d’août, quelques renseignements sur le degré d’avancement de l’enquête du général André. Celui-ci, qui avait procédé méthodiquement, en commençant par 1894, en était alors à l’année 1898. Il avait trouvé dans les cartons du ministère des pièces à décharge, dont on avait eu bien soin de ne pas faire état au procès. Il avait interrogé Gribelin et le commandant Pauffin de Saint-Morel. Gribelin avait déclaré qu’il ne savait rien au sujet du « bordereau annoté ». Le commandant Pauffin avait reconnu qu’il était allé effectivement, en 1897, chez Rochefort et chez Drumont (nous ignorions cette dernière démarche), mais qu’il leur aurait simplement dit « que l’on cherchait à substituer Esterhazy à Dreyfus, alors qu’ils étaient, au ministère de la Guerre, certains de la culpabilité de Dreyfus. »
Je quittai Paris le 8 août avec ma femme et mes enfants, pour me rendre à Kandersteg, dans l’Oberland bernois, jouir d’un peu de repos et de fraîcheur.
Durant mon séjour en Suisse, j’eus peu de nouvelles de Paris. Le ministre de la Guerre était presque constamment absent de son cabinet à cette époque de l’année. J’écrivis à Jaurès et à Delpech pour leur dire que si l’enquête n’était pas énergiquement et intelligemment conduite, elle n’aboutirait pas, tout au moins sur les faits que j’avais signalés. Il ne faudrait pas, leur dis-je, se contenter de demander aux juges : que s’est-il passé au procès de Rennes ? Mais leur dire : « J’ai la conviction que des pièces, ou une pièce inconnue de la défense vous a été communiquée matériellement ou verbalement ; votre devoir et votre intérêt sont de dire la vérité. » Je priai Jaurès et Delpech d’user de toute leur influence auprès du ministre de la Guerre pour le décider à interroger les juges de Rennes dans son enquête. Je ne pus l’obtenir de lui, ni d’ailleurs plus tard de la Cour de cassation durant l’enquête sur la deuxième révision : celle-ci se contenta de faire entendre sur commission rogatoire le commandant Merle, sans qu’il fût questionné ni confronté avec le Dr Dumas à propos de ses conversations avec lui.
Nous quittâmes Kandersteg au commencement de septembre pour nous rendre chez nos amis Naville qui habitent à Cologny, sur les bords du lac de Genève, la villa Hauterive que nous avions occupée nous-mêmes pendant les étés de 1900 et de 1901. Une bien douloureuse nouvelle m’y attendait, celle de la mort de Bernard Lazare qui, le premier, prit publiquement ma défense. Son dévouement, son courage furent admirables ; je perdais en lui un excellent ami, loyal et bon. Que de morts depuis le procès de Rennes et que de tristesses accumulées !
Je revis avec émotion les rives enchanteresses du lac de Genève, où j’avais passé des heures exquises dans le spectacle consolant d’une nature grandiose, après tant d’années d’atroces souffrances. Mais je pensais aussi, avec tristesse, que le but de ma vie n’était pas encore atteint ; cependant, j’avais le ferme espoir d’un dénouement prochain.
Je reçus une lettre de Delpech m’informant que le ministre continuait ses recherches dans les bureaux du ministère de la Guerre et qu’il n’avait abouti à aucun résultat quant au « bordereau annoté ». Ce résultat était à prévoir, puisqu’il avait négligé d’interroger les juges du procès de Rennes.
J’écrivis à Jaurès pour l’informer des nouvelles que je recevais et des propos que répandait déjà le groupe de certains amis, toujours le même, si disposé aux critiques. Un de ces propos était celui-ci : « Le discours de Jaurès à la Chambre des députés sur le « bordereau annoté » a fait long feu ; il ne donnera aucun résultat. » Jaurès me répondit par la clairvoyante lettre qui suit :
« Je crois bien, en effet, que ceux qui disent que mon intervention n’aura pas tous les effets que nous en avions d’abord attendus, n’aient au moins en partie raison. Je crois bien qu’il en restera des résultats importants et durables quant au rôle joué par le « bordereau annoté » dans toute la marche de l’Affaire (révélation Ferlet de Bourbonne). Mais il est certain que le vote restrictif de la Chambre a pesé sur le Gouvernement et sur le général André.
« De plus, l’attitude du commandant Merle (et c’était un élément décisif de mes espérances), n’a pas répondu à ce qu’en attendait le Dr Dumas.
« Je me demande si le général Mercier, d’abord résolu à faire usage au procès du « bordereau annoté », ne s’est pas contenté de laisser cette hypothèse, habilement propagée par les journaux, contribuer à la confusion, et s’il n’a pas compté pour le reste sur l’esprit de corps le plus abominable et le plus scélérat, sur une abjection intellectuelle et morale dont les réponses des juges à l’interview du Temps[1] sont un indice effroyable, Peut-être le général André aura-t-il raison des juges en les interrogeant vigoureusement, mais d’abord cela n’est pas certain. Et surtout cet interrogatoire n’aurait son plein effet que s’il était mené avec élan et confiance. Or, c’est un état d’esprit qu’il n’est au pouvoir de personne de lui communiquer.
« Je serai à Paris vers le 5 octobre. Nous examinerons à nouveau la situation et la marche à suivre ; je verrai personnellement aussi le général André. Il est certain que le résultat négatif, en ce qui concerne le « bordereau annoté », des recherches dans les bureaux, l’a peu disposé à la démarche décisive de l’interrogatoire qu’il lui était plus difficile d’amorcer… »
Nous rentrâmes à Paris le 21 septembre. J’appris, peu après, que l’enquête au ministère de la Guerre s’était poursuivie sous l’impulsion active et intelligente du capitaine Targe, mais sans pouvoir obtenir de détails sur ses résultats.
Le 22 octobre enfin, Jaurès me prévint qu’il avait de bonnes nouvelles du travail qui avait été fait pendant les vacances parlementaires. Quelques jours après, il me communiquait verbalement les principaux résultats obtenus dans l’enquête du ministre de la Guerre.
Je convoquai alors chez Me Mornard une réunion d’amis, à laquelle assistèrent de Pressensé, Buisson, Reinach, Leblois et Demange (Jaurès, retenu à la Chambre par son interpellation sur la grève d’Armentières, n’avait pu venir), afin d’examiner ce qu’il y avait lieu de faire. Après une longue discussion, il fut reconnu que les renseignements que nous possédions n’étaient pas assez précis pour qu’on pût se former une opinion ferme. Il fut décidé que de Pressensé irait trouver de suite Jaurès pour lui demander de faire avec lui une démarche auprès du Gouvernement, afin que les résultats de l’enquête fussent communiqués à Me Mornard. Dans ces conditions, celui-ci pourrait les apprécier en connaissance de cause au point de vue juridique, et voir s’ils constituaient des « faits nouveaux » suffisamment caractérisés pour introduire une demande en révision. J’appris le lendemain par de Pressensé que Jaurès, sur le désir que je lui avais précédemment exprimé d’apporter à la réunion des renseignements précis, avait déjà prié le général André de transmettre le dossier de l’enquête au ministre de la Justice et qu’il attendait la réponse à sa demande.
Cette réponse tardant à venir, je revis Jaurès le 17 novembre. Il me dit qu’il avait voulu l’avant-veille renouveler sa démarche, mais que Brisson l’avait prié, et nous également, de surseoir quelques jours, d’avoir confiance en lui, car il y avait quelque chose à décider auparavant. D’après Leblois, voici quels étaient les motifs de Brisson. Des malversations avaient été découvertes dans la gestion des fonds secrets au bureau des renseignements et on voulait poursuivre, de ce chef, le général Gonse ; un rapport devait être présenté, à ce sujet, au Gouvernement. Toujours d’après Leblois, Brisson considérait une poursuite contre le général Gonse comme une préface utile à la révision ; et c’est pour cela qu’il voulait qu’on attendît la décision du Gouvernement. J’estimai que ce serait une erreur, — que le Gouvernement ne commit d’ailleurs pas, — et qu’une poursuite contre le général Gonse ne pourrait être qu’une conséquence de l’Affaire et non pas sa préface.
En réalité d’ailleurs, le dossier de l’enquête avait été envoyé dès le 19 octobre 1903 par le ministre de la Guerre au président du Conseil et, à chaque Conseil des ministres, le général André demandait, sans succès, sa transmission au Garde des Sceaux.
Je dînai le 19 novembre avec Étienne et Thomson, députés, et cette rencontre fortuite eut les plus heureuses conséquences, grâce à leur dévouement. Je leur exposai, en effet, dans quelle situation pouvait se mettre le Gouvernement par cette attente prolongée pour livrer les résultats de l’enquête du ministre de la Guerre, attente que rien ne justifiait. Il pouvait se produire, à la Chambre des députés, une interpellation pour demander au général André si, comme le bruit en circulait, il avait fait une enquête relative à l’Affaire. Le Gouvernement pourrait alors se trouver dans une situation embarrassante pour répondre, tandis que s’il prenait l’initiative, il serait à même de déclarer qu’il était resté dans la voie judiciaire, se conformant ainsi au vote de la Chambre. Il n’y avait pour cela qu’à transmettre le dossier de l’enquête au ministre de la Justice qui, suivant les voies normales, en communiquerait les résultats à Me Mornard. Si mon défenseur estimait alors qu’il y avait lieu à la révision, deux solutions se présentaient qui étaient également bonnes : ou le Gouvernement demanderait lui-même la révision, ou j’adresserais une demande de révision au Garde des Sceaux. Étienne et Thomson trouvèrent mes observations justes et Thomson me promit d’exposer, en leur nom, ces vues au président du Conseil, M. Combes.
Je reçus le 22 novembre un mot de Jaurès me priant de passer chez lui le lendemain matin, ayant des nouvelles heureuses à me communiquer. Quand je vis Jaurès, il m’apprit que le dossier de l’enquête avait été transmis au ministre de la Justice. Enfin, le premier grand pas était franchi ! Ma joie fut vive et ma reconnaissance profonde pour les hommes de cœur qui m’avaient prêté si généreusement leur concours dans les mois qui venaient de s’écouler.
Le 23, je vis Thomson. Il me raconta qu’il avait parlé au président du Conseil, dès le lendemain de notre conversation, de la nécessité de transmettre au plus tôt le dossier de l’enquête au ministre de la Justice afin de pouvoir répondre, en cas d’interpellation, que l’affaire était entrée dans la voie judiciaire. Combes lui avait répondu que ce serait fait et j’appris à Thomson que Jaurès, effectivement, m’avait déjà fait connaître que le dossier avait été transmis au ministre de la Justice. Je le priai d’insister encore pour que l’on se décidât le plus rapidement possible, en vue d’éviter les indiscrétions pour l’une des deux solutions, toutes deux juridiques : soit que le ministre de la justice saisisse d’office la commission de révision, soit qu’il communiquât les résultats de l’enquête à Me Mornard afin de formuler moi-même, s’il y avait lieu, une demande de révision.
Le 25 novembre, dans l’après-midi, je reçus une carte pneumatique de Me Mornard me priant de passer aussitôt chez lui. Il m’apprit ce qui suit : M. Vallé, ministre de la Justice, avait été disposé à saisir d’office la commission de révision, les éléments fournis par l’enquête du ministre de la Guerre lui paraissant de nature à justifier la révision. Mais M. Combes, président du Conseil, avait préféré, pour couvrir le Gouvernement, en cas d’interpellation à la Chambre, que je fisse moi-même la demande de révision. Il avait prié Thomson d’aller communiquer confidentiellement à Mornard les résultats de l’enquête. Me Mornard qui avait dû, après en avoir pris connaissance, rendre aussitôt le dossier à Thomson, m’en résuma l’essentiel.
Notre indignation, à Me Mornard et à moi, fut vive en constatant une fois de plus tous les crimes qui avaient été commis contre la justice. Non seulement on avait altéré certaines pièces pour leur donner une apparence accusatrice contre moi, mais on avait dissimulé celles qui étaient à ma décharge. Quelle effroyable mentalité chez tous ceux qui avaient participé à la constitution du dossier ! Nous estimâmes qu’il y avait lieu, avec ces éléments, de formuler une demande de révision. Nous rédigeâmes donc un projet de requête, que je me proposai de revoir chez moi à tête reposée et d’envoyer le lendemain. Je ne pus y faire qu’une vague allusion aux résultats, de l’enquête du ministre de la Guerre, puisque ceux-ci ne nous avaient été communiqués que confidentiellement. Voici le texte de cette requête :
« J’ai l’honneur de solliciter de votre justice la révision de l’arrêt du Conseil de guerre de Rennes qui, le 9 septembre 1899, à la majorité de 5 voix contre 2, m’a déclaré coupable avec circonstances atténuantes d’avoir pratiqué des machinations ou entretenu des intelligences avec une puissance étrangère.
« Cette condamnation, inexplicable après l’arrêt des Chambres réunies de la Cour de cassation du 3 juin 1899, a été prononcée sur fausses pièces et faux témoignages, et des faits nouveaux démontrent que j’ai été condamné pour la seconde fois quoique manifestement innocent.
« Lors de débats qui eurent lieu à la Chambre des députés, les 6 et 7 avril 1903, le député Jaurès établissait qu’un faux audacieux avait pesé sur la conscience de certains juges. Ce faux est un document attribué à l’Empereur d’Allemagne et dont il aurait été fait usage à l’insu de la défense qui en ignorait l’existence.
« Le 21 avril 1903 j’eus l’honneur d’adresser à M. le ministre de la Guerre, chef administrateur des services dont dépend la juridiction militaire, une demande d’enquête sur les fautes graves commises à mon préjudice dans les services placés sous son contrôle.
« Les résultats de cette enquête, qui ne pouvait m’être refusée, ne m’ont pas encore été communiqués, mais je crois savoir qu’ils justifient pleinement la révision que je sollicite.
« Monsieur le ministre de la Guerre, à qui ma demande sera certainement communiquée, ne manquera pas au surplus de vous faire connaître les résultats de l’enquête à laquelle il s’est livrée à la suite de ma requête du 21 avril 1903.
« Outre les résultats décisifs de cette enquête, la révision est encore justifiée par les considérations suivantes :
« I. — Faux témoignages et fausses pièces.
« Faux témoignages Cernuszki : Un témoin nouveau appelé à Rennes par les agents de l’accusation, un sieur Cernuszki avait affirmé savoir d’un conseiller aulique d’Autriche, le Dr Mosetig, que j’étais un espion à la solde de l’Allemagne. Cette déposition était mensongère. Sa fausseté résulte d’une déclaration authentique du Dr Mosetig, que j’ai annexée à ma demande d’enquête du 21 avril 1903.
« J’avais, dans cette demande, signalé à M. le ministre de la Guerre, les révélations graves d’un sieur Wessel au sujet des machinations des agents du service des renseignements avec le faux témoin. Ces révélations sont confirmées par un mémoire de Wessel à son avocat Raimondo, transmis à Me Mornard et que j’annexe à ma requête. Elles sont encore confirmées par une lettre de Mme Wessel à M. Gabriel Monod et transmise par lui à M. le ministre de la Guerre.
« Faux témoignages Savignaud et Gribelin : Savignaud était un témoin recruté par l’accusation pour ruiner l’autorité du lieutenant-colonel Picquart, qui avait découvert l’erreur commise par les juges de 1894 et les manœuvres dirigées contre moi.
« L’archiviste Gribelin avait été appelé à faire des dépositions dans un sens analogue.
« Le faux témoignage de Savignaud est établi par des lettres de M. Scheurer-Kestner à Me Leblois. Le faux témoignage de Gribelin a été reconnu par Gribelin lui-même.
« Fausses pièces : Le dossier secret dont il a été fait usage contre moi contenait des pièces altérées ; ceux qui en ont fait usage ne pouvaient d’ailleurs en ignorer la fausseté.
« Le document attribué à l’Empereur d’Allemagne, et dont une lettre de M. Ferlet de Bourbonne a formellement reconnu l’existence, est un document faux. Les lettres adressées par le Dr Dumas à Me Mornard et que mon avocat a transmises au ministère de la Guerre, montrent l’usage qui a été fait de ce document au procès de Rennes.
« Faits nouveaux : Le colonel de Schwartzkoppen et le colonel Panizzardi, qui avaient été, d’après l’accusation, les agents de l’étranger auxquels je livrais des documents secrets, ont reconnu tous deux n’avoir eu aucun rapport avec moi.
« Une lettre du colonel Chauvet, de l’armée suisse, à M. le professeur Andrade et adressée par M. Andrade à M. le ministre de la Justice, Monis, après le procès de Rennes, relate les affirmations solennelles de M. de Schwartzkoppen.
« La parole d’honneur de M. de Schwartzkoppen qu’il n’avait jamais eu avec moi de rapports ni directs, ni indirects, a été également connue de l’accusation, qui l’a dissimulée à mes juges. M. le ministre de la Guerre en possède les preuves dans ses archives.
« Une lettre de M. le prince de Munster à M. Joseph Reinach contient les mêmes affirmations et, pour la première fois, fait savoir que le colonel de Schwartzkoppen a avoué à son ambassadeur que l’espion qui le renseignait était Esterhazy, et que les relations dataient de 1893. J’annexe à ma requête cette lettre, qui a été publiée par le Temps du 25 avril 1903, et que le destinataire a bien voulu me remettre.
« Quant au colonel Panizzardi, le télégramme dont il a été si souvent question aux débats aurait été décisif sur l’esprit des juges de Rennes si l’accusation n’avait pas essayé par des moyens illicites d’en fausser la traduction. Or, le ministère de la Guerre possédait à ce moment des pièces que dissimulaient mes accusateurs et qui établissaient que l’agent informateur du colonel Panizzardi continuait ses relations avec lui après mon arrestation.
« Ma condamnation, si péniblement arrachée à des juges dont les doutes s’exprimaient sous forme de circonstances atténuantes, est donc le produit du faux et du mensonge.
« Je demande la révision de mon procès, parce qu’il me faut tout mon honneur, pour mes enfants et pour moi, parce que je n’ai jamais manqué à aucun de mes devoirs de soldat et de Français.
« Veuillez agréer, Monsieur le Ministre, etc… »
En arrivant le lendemain matin 26 novembre chez Me Mornard pour lui remettre ma demande de révision, afin qu’il pût la déposer dans l’après-midi au ministère de la Justice, il m’apprit qu’il avait été appelé dès 9 heures du matin chez M. Vallé, garde des Sceaux. Celui-ci lui parut avoir des hésitations nouvelles sur la marche à suivre, craindre aussi une interpellation, se demander comment il expliquerait l’enquête du ministre de la Guerre, etc… En un mot : M. Vallé sembla à Me Mornard revenu de son bel emballement de la veille, alors qu’il voulait faire lui-même la demande de révision. Me Mornard dut lui expliquer que la marche suivie avait été tout à fait normale et régulière, que saisi de ma demande d’enquête, le ministre de la Guerre avait eu le droit et le devoir de la faire. M. Vallé demanda alors qu’on tint secret le dépôt de la demande de révision jusqu’à ce qu’on pût se trouver devant le fait accompli, c’est-à-dire devant le renvoi à la commission de révision. Je n’y voyais aucun inconvénient, mais comme je savais par expérience qu’il était impossible d’éviter les bavardages, j’estimai qu’il fallait que le ministre se hâtât de saisir la commission.
Les tribulations de cette journée du 26 novembre n’étaient pas encore terminées. Me Mornard avait rendez-vous dans l’après-midi, à 3 heures, avec le directeur des affaires criminelles au ministère de la Justice, pour lui remettre ma demande de révision. Il y avait eu le matin un petit conseil auquel avait assisté le Président de la République, M. Loubet. Celui-ci, ainsi que M. Vallé, avaient été partisans d’engager de suite la procédure de révision. Le général André voulait même demander la révision lui-même ; mais après les observations que lui fit M. Combes, qu’en cas d’interpellation, il serait préférable que l’initiative de la demande vint de moi, il fut décidé qu’il se contenterait de joindre son rapport à ma demande. Mais, en outre, le Président du Conseil craignait une interpellation qui ferait tomber le ministère avant que la procédure fût engagée. Les craintes de M. Combes étaient exagérées ; car s’il s’était produit une interpellation, elle aurait au contraire contribué au succès du Gouvernement. Quoi qu’il en soit, M. Combes, pénétré de cette crainte, avait envoyé Thomson prier Me Mornard de différer le dépôt de ma demande jusqu’au moment où le ministère serait consolidé. Me Mornard répondit à Thomson que, chargé par moi de déposer ma demande de révision, il ne pouvait, sans raisons plus explicites, en différer le dépôt. À 5 heures, Thomson revenait chez Me Mornard pour lui dire que toutes les difficultés étaient aplanies. Enfin à 6 h. 30, Me Mornard faisait enregistrer ma demande de révision à la chancellerie du ministère de la Justice.
Je fus prévenu le 27 novembre, de la part du Président du Conseil, que dans le conseil des ministres tenu dans la matinée, il avait été décidé qu’il serait envoyé le lendemain une réponse favorable à ma demande de révision et que le Gouvernement ferait passer une note à ce sujet dans la presse par l’agence Havas.
Je lus, en effet, le lendemain, avec une joie profonde, la note que le ministre de la Justice avait fait communiquer à la presse et par laquelle il faisait connaître qu’il avait transmis à la commission de révision, instituée au ministère de la Justice, les résultats de l’enquête du ministre de la Guerre et ma demande de révision.
La presse nationaliste et esterhazyste fut entièrement bouleversée. Elle ne trouva que des injures pour défendre une mauvaise cause.
J’attendis alors impatiemment que M. Mercier, rapporteur de la commission de révision, qui avait été saisi de ma demande, déposât son rapport.
La commission de révision, composée de trois conseillers à la Cour de cassation et de trois directeurs du ministère de la Justice, se réunit le 24 décembre pour entendre la lecture du rapport de M. Mercier. J’appris, aussitôt après la séance, qu’elle avait émis à l’unanimité un avis favorable à la révision du verdict de Rennes. Cette année 1903 se terminait sous d’heureux auspices ; j’entrevoyais enfin la fin de mon supplice. Je reçus à cette occasion de nombreuses félicitations qui me touchèrent profondément.
Mon ami Moch, camarade de promotion à l’École Polytechnique, très lié avec M. Dupré, membre de la commission de révision, m’envoya les renseignements suivants sur ce qui s’était passé à la commission :
« Épatement général de la commission à la vue de tant de faux. Sans l’amnistie, Mercier et Gonse seraient arrêtés dès aujourd’hui. Grande impression produite par l’exposé de Targe. Grand effet produit notamment par certaine pièce de 1895, datée faussement de 1894. »
- ↑ Interview paru dans le Temps, au moment où furent publiées les lettres du Dr Dumas.