Souvenirs et Correspondance (Dreyfus)/02/17
CHAPITRE XVII
Je fus obligé, pour le mémoire que je voulais présenter à la Cour de cassation, à l’appui de ma demande de révision, de relire tout le procès de Rennes. Cette lecture, évocatrice de tant de journées tristes et douloureuses me fut très pénible. Je fus encore une fois frappé de l’impuissance à laquelle avait été réduite la défense. Il est vrai qu’il avait été impossible de réfuter aussitôt, sans recherche dans les documents du ministère de la Guerre, dont beaucoup étaient encore secrets, les affirmations audacieusement mensongères des témoins de l’accusation. En outre, entre la parole des généraux accusateurs et celle des témoins de la défense, les juges n’avaient pas hésité : la vérité avait été pesée au nombre des galons. Au contraire, une enquête comme celle à laquelle allait se livrer la Cour de cassation, basée sur des pièces dont on exigerait la production, dans laquelle toutes les affirmations des témoins pourraient être contrôlées, devait mettre en lumière les mensonges de l’accusation, comme j’étais déjà en mesure de le faire dans mon mémoire pour un certain nombre d’entre eux.
Brisson fut élu président de la Chambre des députés le 12 janvier. Je fus très heureux de cette élection. C’était une réparation méritée pour cet excellent homme.
Le 30 janvier 1904, Me Mornard déposa ses conclusions devant la Cour. Le conseiller Boyer fut nommé rapporteur de l’Affaire devant la Chambre criminelle.
Jaurès me remit une copie du rapport sur l’Affaire fait en mai 1898 par Wattine, substitut du procureur de la République, et gendre du général Billot, alors ministre de la Guerre. Ce rapport est contresigné du général Gonse et du général de Boisdeffre. La copie de ce rapport avait été remise à Jaurès par un ami, qui la tenait lui-même de la fille du général Billot, épouse divorcée de Wattine. Ce rapport, établi sous l’inspiration du lieutenant-colonel Henry, est un effroyable amas de pièces fausses ou dénaturées. La pièce décisive y est celle qui fut connue par la suite sous la désignation de « faux Henry », et elle paraissait tellement probante à Wattine qu’il avait écrit cette perle : « Cette pièce se passe de commentaires. »
Je déposai le 1er février devant la Cour de cassation mon mémoire à l’appui de ma demande de révision.
Quelques jours après, je lus le remarquable réquisitoire de M. Baudoin, procureur général de la Cour de cassation, dont voici la conclusion :
« En résumé, Alfred Dreyfus a été condamné le 9 septembre 1899 par le Conseil de guerre de Rennes, à raison d’un ensemble de charges dont aucune ne semble résister à l’examen (ce qui ne suffirait pas à autoriser la révision), mais aussi, sur la production de pièces qui, postérieurement à la condamnation, ont été reconnues fausses et dont la falsification a eu pour but tant de créer contre l’accusé des charges directes qui ont été invoquées contre lui, que d’infirmer l’autorité des témoins à décharge dont il pouvait invoquer les dépositions…
« Et nous sommes convaincus que la Cour de cassation fera droit à nos réquisitions tendant, sur l’ordre de M. le Garde des Sceaux, à la révision du jugement et que son arrêt saura préparer le triomphe de la vérité et de la justice qui, pour être parfois voilées ou méconnues par suite de l’infirmité de l’esprit humain, ne meurent du moins jamais. »
Me Mornard me dit quelques jours après que Me Labori était venu le trouver pour lui faire part de ce qui suit Val Carlos, ancien attaché à l’ambassade d’Espagne, dont les propos avaient fait l’objet d’un rapport de Guénée et d’Henry en 1894 et avaient servi à la déposition théâtrale d’Henry au procès de 1894, était venu trouver Me Labori pour lui confier ses intérêts. Avant de laisser parler Val Carlos, Me Labori lui aurait dit : « Vous savez mes dissentiments avec la famille Dreyfus, mais mes sentiments sur Dreyfus n’ont pas varié et je ne ferai rien qui puisse aller à l’encontre de la révision. Maintenant si vous jugez devoir me confier vos intérêts, parlez. » Val Carlos dit alors à Me Labori qu’il n’avait jamais touché de mensualité du bureau des renseignements, qu’il avait été simplement payé pour rémunérer une tierce personne et que — c’est ce qu’il y avait de plus intéressant —, il n’avait jamais dit, en 1894, ni à Henry, ni à Guénée : « Il y a un traître au ministère, à l’État-major, au 2e bureau, cherchez. » Me Labori pria Me Mornard de ne pas charger Val Carlos dans les débats sur la recevabilité de ma demande en révision, afin que celui-ci demandât à être entendu dans l’enquête qui les suivrait.
Peu de jours après cette conversation avec Me Mornard, je reçus un mot de lui me priant de passer à son cabinet. Je m’y rendis et Me Mornard me dit qu’à la suite d’entrevues avec Labori, il lui paraissait que celui-ci avait le plus vif désir de rentrer dans l’Affaire. Me Labori avait d’ailleurs déclaré que s’il n’était pas appelé à y parler, celle-ci ne finirait pas sans qu’il s’expliquât, soit à la barre, soit ailleurs, sur le rôle de Waldeck-Rousseau et de Joseph Reinach.
Me Mornard me demanda alors si je reprendrais Me Labori comme défenseur. Je lui rappelai qu’après les démarches pressantes que j’avais faites auprès de Me Labori à la suite de son incident avec mon frère Mathieu, démarches restées infructueuses, je lui écrivis une dernière lettre où je lui disais que j’étais prêt à reprendre les relations anciennes quand il le voudrait. Or, malgré tous ces efforts faits avec tout mon cœur, Me Labori avait écrit, dans l’automne qui suivit, deux articles malveillants à mon égard dans La Grande Revue. Non content de cela, il s’était, peu après, copieusement « expliqué » dans plusieurs articles parus dans Le Journal et où il me prit vivement à partie pour un incident dû à Bernard Lazare et auquel j’étais complètement étranger. Je ne répondis pas à Me Labori, du moins publiquement, ne pouvant et ne voulant pas oublier les très grands services qu’il avait rendus à ma cause, grâce à son talent, à son magnifique courage et à son dévouement pendant les années tragiques. Toutefois, dis-je à Me Mornard, je me refusais absolument à confier dorénavant mes intérêts à Me Labori.
Le 27 février, je reçus la visite de M. Leproust, commissaire de police de la préfecture, chef de la brigade de recherches. Il venait me prévenir de la part du préfet de police que les hommes qui avaient fait partie de l’ancienne bande à Guérin avaient conçu le projet suivant : se saisir de moi en m’appréhendant dans la rue et en me mettant un tampon chloroformé sous le nez, puis me jeter dans une voiture automobile qui serait tenue toute prête, et m’enlever pour me séquestrer, afin d’empêcher la revision ! C’était extravagant et je me demandai comment ils auraient pu empêcher la revision en me supprimant ! Je souris de ce projet, mais M. Leproust me dit que c’était très sérieux et qu’il avait reçu l’ordre de me faire protéger. Heureusement que cette protection ne dura que quelques jours.
Les débats devant la Chambre criminelle de la Cour de Cassation commencèrent le 3 mars 1904. Enfin, je voyais poindre l’aurore du jour si impatiemment attendu, enfin je voyais approcher le moment où je serais délivré de cet abominable cauchemar dans lequel je vivais depuis dix ans.
Le rapporteur, M. le conseiller Boyer, lut d’abord son rapport qui était bien ordonné, mais tout à fait incolore. Il conclut, comme je m’y attendais, à la recevabilité de l’enquête.
Le procureur général commença son réquisitoire oral, qu’il termina le lendemain. M. Baudoin fut très net, très ferme. Il refit l’historique de l’Affaire et conclut en reconnaissant mon innocence.
Enfin, le troisième jour, Me Mornard fit une admirable plaidoirie, lumineuse et très émouvante.
L’enquête de la Chambre criminelle commença le 7 mars 1904. Après que la Cour eut entendu le capitaine Targe, officier d’ordonnance du ministre de la Guerre qui lui présenta, en les commentant lumineusement, les pièces originales qui avaient fait l’objet de l’enquête du ministre de la Guerre, elle voulut renvoyer le procureur général et Me Mornard, l’instruction devant rester secrète comme en 1898-99. M. Baudoin prit immédiatement des réquisitions, Me Mornard des conclusions, pour qu’on appliquât la loi récente sur l’instruction contradictoire. Après plaidoirie, la Chambre criminelle de la Cour de Cassation rendit un arrêt autorisant le procureur général et Me Mornard à assister à l’instruction de l’Affaire.
On continua les jours suivants le dépouillement du dossier des pièces secrètes. Quoi qu’on ne dût plus s’occuper des prétendus aveux, que la Cour considérait comme réglés définitivement par l’arrêt rendu par les Chambres réunies de la Cour de Cassation le 3 juin 1899, il avait été trouvé cependant une nouvelle pièce intéressante sur ce sujet. Le lieutenant-colonel Guérin avait prétendu au procès de Rennes, que le matin de la dégradation, le 5 janvier 1895, il ne s’était préoccupé que des prétendus aveux. Or, il avait été découvert au Gouvernement militaire de Paris le rapport de service fait en 1895 à l’issue de la dégradation par le lieutenant-colonel Guérin. Ce rapport était ainsi conçu : « Parade terminée, Dreyfus a protesté de son innocence et crié : « Vive la France. ». Pas d’autre incident ».
Le Radical du 13 mars publia, sous la signature de Ranc, un article qui me consola de certaines critiques :
« L’heure de la justice approche pour l’homme qui a supporté épreuves physiques et morales avec un ferme courage, avec une incomparable sérénité d’âme, avec une haute simplicité, hautaine si l’on veut. Quelques-uns, je le sais, pensent autrement. Parce que le capitaine Dreyfus aurait eu honte d’étaler ses plaies, parce qu’il a eu la pudeur de ses souffrances, ils ont jugé qu’il n’était pas sensible, que c’était un cœur froid. Ils l’auraient voulu plus en dehors, plus théâtral, plus déclamatoire, plus grosse caisse, tranchons le mot, plus cabotin. À l’un de ceux qui tiennent des propos de ce genre, une femme d’infiniment d’esprit, un peu agacée, répondit un jour : « Oui, je vous comprends, vous auriez préféré avoir Esterhazy pour innocent ! »
J’appris le jour suivant, avec un profond chagrin, la mort de cet excellent Trarieux. Depuis un an, je suivais avec anxiété les progrès de la maladie. Je souffrais de ne pas pouvoir lui confier mes espoirs. Il ne devait pas assister au triomphe d’une cause juste à laquelle il avait donné tout son cœur. Ma reconnaissance pour lui était infinie : j’avais une profonde estime pour cette nature droite et loyale, d’une si exquise bonté. Une admirable conscience s’était éteinte.
Je pensais qu’il faudrait profiter de l’heure opportune pour demander à la Cour l’envoi de commissions rogatoires aux attachés militaires étrangers en 1894, afin de connaître le contenu des documents énumérés au bordereau, et j’allai voir Me Mornard pour l’en informer. Ce serait, lui dis-je, le moyen de briser toutes les résistances. Si la Cour avait des hésitations, il avait un excellent argument fourni par un article récent, aussi inepte que de mauvaise foi d’ailleurs, du général Zurlinden, paru dans Le Gaulois. Cet article venimeux pouvait cependant nous servir, tant des adversaires peu scrupuleux sont parfois utiles à la manifestation de la vérité. Le général Zurlinden y disait, en effet, que la clef du mystère était à Berlin ; il n’y avait donc qu’à l’y demander par l’envoi de commissions rogatoires. Me Mornard partagea cet avis et déposa une demande de commissions rogatoires à adresser aux attachés militaires étrangers en 1894, le colonel de Schwartzkoppen et le colonel Panizzardi. Mais Delcassé, ministre des Affaires Étrangères, consulté officieusement par le procureur général, répondit par un avis défavorable. Très surpris, je fis faire des démarches pressantes auprès du Gouvernement pour que celui-ci donnât un avis favorable à l’envoi des commissions rogatoires par la Cour de Cassation. Je ne réussis pas, et voici ce que j’appris à ce sujet : « Plusieurs ministres sont du même avis que Delcassé, notamment le général André. Leurs raisons sont les suivantes : 1o Le public français n’admettra jamais un témoignage quelconque venant d’Allemagne et nos adversaires, les nationalistes, se feront une arme de ce témoignage ; 2o Guillaume II est furieux et le montre dans ses discours ; il voit l’Allemagne isolée en Europe et pourrait refuser net et insolemment de laisser déposer Schwartzkoppen, et ceci sur un ton qui humilierait notre pays ; 3o il y a tout lieu de croire qu’en ce moment, le Gouvernement allemand n’est pas disposé à faire plaisir au Gouvernement français. » Delcassé réussit à faire émettre par le Conseil des ministres un avis défavorable à l’envoi des commissions rogatoires, en insistant en outre sur le fait que, dans le dossier diplomatique, il y avait des pièces postérieures au procès de Rennes et prouvant le mécontentement de l’Allemagne de ce qu’il n’avait pas été tenu compte de la note officielle publiée par le Gouvernement allemand et communiquée aux juges de Rennes le 8 septembre 1899.
Le capitaine Targe termina sa déposition devant la Chambre criminelle le 23 mars. Il y fit connaître un fait intéressant et nouveau. Il avait retrouvé au ministère de la Guerre la minute d’un travail du commandant Bayle, minute qu’on prétendait disparue et dont la disparition m’avait été aussitôt imputée. C’était un mensonge du général de Boisdeffre qui se trouvait ainsi détruit.
Le sinistre du Paty fut entendu ensuite. Il fut venimeux et perfide ; toute son argumentation était basée sur la dépêche Panizzardi dont il arguait de faux le texte officiel, et sur le système Bertillon.
Val Carlos fut également entendu. Il déclara n’avoir jamais tenu à Henry ni à Guénée les propos qu’Henry avait rapportés au procès de 1894 et qui avaient fait l’objet de deux rapports.
Du Paty, rappelé pour signer sa déposition, voulut la modifier ; on dut le rappeler vertement à l’ordre. Le procureur général lui demanda de verser à la procédure judiciaire le commentaire qu’il avait fait des pièces secrètes communiquées aux juges de 1894. Du Paty s’y refusant, M. Baudoin lui lut l’article du Code Pénal relatif à la soustraction de pièces appartenant à une procédure judiciaire. Du Paty se résolut alors à l’apporter.
Quant au général Gonse, il fut piteux, pauvre hère écrasé sous le poids des infamies qu’il avait commises. Comme Me Mornard lui demandait pourquoi la pièce prétendue d’avril 1894 relative à l’organisation des chemins de fer français, si elle avait été réellement de 1894, n’avait pas été communiquée aux juges du premier Conseil de guerre, le général Gonse lui répondit : « Je savais que vous me poseriez la question. » Alors Me Mornard de répliquer : « Vous devez donc avoir préparé votre réponse. » — « Eh bien non, s’écria le général Gonse, je n’ai pas de réponse ». La Cour, malgré toute sa gravité, manqua partir d’un éclat de rire.
Le criminel en chef, le général Mercier, fut ensuite entendu. Il ne voulut pas accepter la paternité de l’ouvrage publié par un « Ancien élève de l’École Polytechnique » et intitulé « Étude des dépositions de M. Bertillon et du capitaine Valério au procès de Rennes », ouvrage qui était un tissu d’erreurs et de mensonges et dont les planches étaient des faux. Interrogé sur le « bordereau annoté », ou lettre de l’Empereur d’Allemagne, le général Mercier répondit qu’il n’avait jamais entendu parler du « bordereau annoté » et que, pour la lettre de l’Empereur d’Allemagne, il ne l’avait jamais vue. Cependant, le colonel Stoffel lui avait dit en avoir vu une photographie et lui en avait récité le texte. Le général Mercier ajouta qu’il ne croyait pas qu’un Empereur écrivit en ces termes à son ambassadeur et que si cette lettre existait, elle devait être apocryphe. Que signifiait alors la lettre ouverte au général Mercier publiée par Le Gaulois du 14 août 1899, que voulaient dire ses réticences au procès de Rennes ? Il était évident que le général Mercier cherchait encore une fois à se dégager d’un de ses mensonges.
Le 8 avril, ma femme fut convoquée devant le conseiller Petitier. Elle fut interrogée sur la fameuse encoche existant sur la lettre de mon frère Mathieu saisie chez moi en 1894 et dont Du Paty et d’autres avaient fait une charge contre moi, sous le prétexte que la distance entre cette encoche et le bord du papier était la même que celle entre une autre encoche existant sur le bordereau et le bord de celui-ci. Ma femme déclara qu’elle avait la conviction que cette encoche n’existait pas sur la lettre de mon frère Mathieu au moment où elle fut saisie ; elle expliqua, en outre, l’erreur qui avait été commise sur la désignation de cette lettre, appelée improprement : « Lettre du buvard ». Ma femme fut confrontée à ce sujet avec du Paty qui s’inclina devant elle en longues génuflexions, sans qu’elle daignât y répondre. Le conseiller Petitier recommanda à ma femme de rechercher si nous possédions encore le buvard et d’autres papiers saisis en 1894. et qui lui avaient été rendus après le procès. Nous les retrouvâmes, fort heureusement. Dans le buvard, encore tel qu’il avait été rendu à ma femme, il y avait, outre quelques papiers qui avaient également été saisis, la chemise qui enveloppait le scellé fait en 1894. Tous ces papiers, ainsi que la chemise qui portait la signature de du Paty, de Gribelin son greffier, et de ma femme, avaient la même encoche que celle existant sur la lettre de mon frère Mathieu ; ils avaient fait partie tous du même scellé. Cette encoche avait donc été faite pour maintenir la ficelle qui entourait le scellé, et dont le cachet, destiné à maintenir l’extrémité de la ficelle, existait encore sur la chemise. Ainsi, quel abominable fourbe que ce du Paty, qui avait fait faire devant lui cette encoche au moment de la constitution du scellé en 1894, et qui avait l’impudence d’en faire ensuite une charge contre moi.
Le capitaine Targe, dans sa déposition, avait cité quelques lettres du général Chamoin, délégué au procès de Rennes par le général de Galliffet, ministre de la Guerre en 1899, et auquel il rendait journellement compte des audiences du Conseil de guerre. Ces lettres sont caractéristiques de l’état d’esprit qui régnait au procès de Rennes. Dans une lettre du 7 août 1899, le général Chamoin écrivait : « La première séance est terminée et elle s’est passée sans incident. Dreyfus a protesté de son innocence avec quelques éclats de voix, puis a discuté les différents chefs d’accusation froidement, d’une voix souvent monotone. Il nie tout, les faits principaux et les faits secondaires. La physionomie énergique est souvent contractée, c’est à la fois l’indice d’une grande souffrance et le sentiment poignant qu’éprouve l’homme qui joue la partie suprême ». J’avais bien le droit de tout nier, de nier toutes les prétendues charges, qu’elles fussent principales ou accessoires, puisque je n’avais jamais manqué à aucun de mes devoirs. Mais quand je lus ensuite : « Il n’a pas su émouvoir, le cœur n’a pas parlé », je fus stupéfait et indigné.
J’ai compris depuis : on s’attendait à de grands gestes, à de grands éclats de voix, à ce que je fusse en un mot plus théâtral, au lieu de discuter pied à pied, sans rien laisser dans l’ombre, tout l’immense amas de faits, importants ou minimes, qu’on avait accumulés contre moi. Ceux-ci à eux seuls, dans l’état d’épuisement extrême où je me trouvais, exigeaient toute la tension de mon esprit, ne me permettant pas de me laisser aller à l’émotion qui m’eût fait perdre bien vite le fil dans ce labyrinthe imaginé de toutes pièces par des adversaires sans scrupules. Je croyais aussi que la raison, dans des affaires semblables, où les entraînements du cœur ne sauraient apporter aucune explication, aucune atténuation, devait être le seul guide du juge. Que l’on cherche en effet à apitoyer, quand on est fautif, cela se conçoit, puisque dans certains cas, le cœur excuse bien des erreurs. Mais ici, il s’agissait d’abord d’un innocent. Ensuite, l’on jugeait un crime abominable, que rien ne saurait diminuer, et l’on s’étonnait que cet innocent n’ait pas cherché à émouvoir les juges ! Je n’avais qu’un devoir : faire appel à leur raison et à leur conscience.
Dans une lettre écrite le 29 août 1899 par le général Chamoin, je lus : « Et les cinq années passées à l’île du Diable, en présence de la faiblesse de l’accusation, ne donnent-elles pas prise à un sentiment d’humanité ?… » Là, je proteste, je n’ai jamais voulu faire appel à la pitié, je n’en avais nul besoin. C’est moi qui ai de la pitié pour les hommes qui se sont déshonorés en faisant condamner un innocent par les moyens les plus criminels.
L’enquête qui se poursuivait devant la Cour de Cassation avait déjà produit des résultats intéressants.
Mes adversaires, cependant, continuaient à former un bloc et aucun ne s’en détacha. Cela n’avait rien d’étonnant d’ailleurs, car lorsqu’on a trempé dans le crime, il est difficile, sinon impossible, de s’en dégager. Ils abandonnaient maintenant le dossier secret, dont ils avaient tant joué, pour revenir presque uniquement au bordereau, la seule base réelle de l’Affaire. Mais pour m’attribuer, contre toute évidence, le bordereau, ils s’appuyaient sur sa discussion au point de vue technique, ce qui était une absurdité puisque, en somme, personne ne savait ce que contenaient les documents qui y sont énumérés et, d’autre part, sur sa discussion au point de vue cryptographique, basée sur le système Bertillon, ce qui était une monstruosité, puisque ce système n’était qu’un amas d’erreurs fondées sur des planches qui étaient des faux. Et l’esprit humain étant ainsi fait qu’il peut, sous l’empire de la passion, admettre les choses les plus extravagantes, il était nécessaire de détruire ces deux argumentations d’une manière claire et décisive.
Sur la demande du procureur général, auquel le général Mercier avait dénié toute compétence pour discuter les questions techniques, le ministre de la Guerre constitua une commission arbitrale composée du général Balaman, ancien président du Comité technique de l’artillerie, du général Séard, ancien directeur de l’artillerie, du général Villien membre du Comité technique de l’artillerie, et du général Brun, directeur de l’École supérieure de guerre. Cette commission, après une étude longue et minutieuse, remit un rapport sur la discussion technique du bordereau, qui fut transmis à la Cour de Cassation, et dont les conclusions étaient nettement et catégoriquement favorables à ma cause.
D’autre part, la Chambre criminelle de la Cour de Cassation institua une commission composée de MM. Appel, doyen de la Faculté des Sciences, membre de l’Académie des Sciences ; Darboux, secrétaire perpétuel de l’Académie des Sciences ; Henri Poincaré, professeur de calcul des probabilités à la Sorbonne, membre de l’Académie des Sciences, pour examiner le système Bertillon, ainsi que celui du commandant Corps, différent et contradictoire de celui de Bertillon, mais aboutissant à la même conclusion que le bordereau était un document forgé, écrit d’une écriture géométrique. Ces hautes autorités scientifiques, après avoir fait contrôler les mesures de Bertillon au moyen des appareils de précision de l’Observatoire de Paris, déposèrent un rapport très complet et très documenté, où ils avaient étudié dans tous leurs détails les systèmes soumis à leur examen. Leurs conclusions furent formelles ; le bordereau n’est pas un document forgé, mais écrit d’une écriture courante.
Avant même que cette commission eut été instituée par la Cour, il avait paru des travaux remarquables sur le même sujet. Gabriel Monod avait fait une pénétrante réfutation du système du commandant Corps. Puis, dès qu’avait paru la brochure anonyme d’ « un ancien élève de l’École Polytechnique » sur le système Bertillon, MM. Molinier, professeur à l’École des Chartes, Bernard, ancien élève de l’École Polytechnique et Ingénieur des Mines, Painlevé, membre de l’Académie des Sciences, avaient publié des réfutations magistrales de ce système.