Souvenirs et Correspondance (Dreyfus)/02/18
CHAPITRE XVIII
J’assistai, le 21 mai 1904, à l’enterrement d’Auguste Molinier, qui fut enlevé en quarante-huit heures à l’affection de ses nombreux amis. C’était un grand érudit, un cœur exquis, un esprit consciencieux et libre, avide de vérité et de justice.
Je reçus dans le courant de ce même mois les copies des dépositions déjà faites. Je les annotai et je pus, avec les documents originaux, faire ressortir tous les abominables mensonges de mes détracteurs.
J’appris également, à la même époque, l’arrestation de Dautriche, archiviste au bureau des renseignements du ministère de la Guerre. Voici les faits qui la motivèrent. Le capitaine Targe, officier d’ordonnance du ministre de la Guerre, avait signalé à la Cour un décaissement de 25 000 francs, porté sur la comptabilité du service des renseignements à une époque contemporaine du faux témoignage Cernuszki à Rennes. En vérifiant l’emploi de ces fonds, portés au compte d’un nommé « Austerlitz », il fut reconnu que les documents qui avaient été livrés par celui-ci ne répondaient pas, par leur importance, au prix payé. M. Athalin, conseiller à la Cour, chargé spécialement de l’instruction sur le faux témoignage Cernuszki, interrogea les capitaines Mareschal et François qui étaient en 1899 au service des renseignements avec l’archiviste Dautriche. Tous deux nièrent énergiquement cette dépense de 25 000 francs. Mais en présence du registre de comptabilité, ils furent obligés de reconnaître sa réalité et arguèrent d’un oubli de mémoire. Cet oubli de mémoire simultané chez les deux officiers parut suspect à M. Athalin, qui demanda qu’on fît des recherches au bureau des renseignements. Mais le ministre de la Guerre ne voulut pas intervenir personnellement. La veille de la Pentecôte, il fit prier tous les officiers du bureau des renseignements de lui remettre les clefs de tous les tiroirs et y fit apposer les scellés. Le lendemain, M. Athalin se livra à une perquisition régulière. Celle-ci amena la découverte d’un registre de caisse où la somme de 25 000 francs était portée, mais où le nom d’« Austerlitz » recouvrait un autre nom qui avait été gratté, et d’un registre particulier où l’inscription de la dépense avait été faite récemment. Ces faits furent aussitôt signalés au ministre de la Guerre, qui interrogea l’archiviste Dautriche. Celui-ci déclara qu’il avait mis la dépense relative à « Austerlitz » en surcharge sur le registre particulier, afin de le faire concorder avec sa déposition devant la Cour de Cassation. Il déclara, en outre, ne plus se souvenir du nom qui avait été gratté sur le registre de caisse et remplacé par celui d’ « Austerlitz ». Le général André voulut faire arrêter Dautriche séance tenante ; mais, à la réflexion, il préféra laisser agir la justice. M. Athalin, informé, obtint les mêmes aveux de Dautriche, sans pouvoir lui faire dire le nom qui avait été gratté. Le procès-verbal de l’interrogatoire fut transmis par le procureur général au ministre de la Guerre, à toutes fins utiles. Le ministre fit alors conduire Dautriche à la prison militaire du Cherche-Midi, en prévention de Conseil de Guerre, et une instruction judiciaire fut ouverte.
Le lieutenant-colonel Picquart fut également entendu par la Cour de Cassation. Il fit une déposition lumineuse sur les pièces du dossier secret communiqué aux juges de 1894 et sur le commentaire de du Paty. Mais amené à parler du procès de Rennes, il dit que Me Labori ne plaida pas par la volonté de son client. C’est une profonde erreur. Je n’ai jamais demandé à Me Labori de ne pas plaider. En fait, je ne fus même pas mêlé aux incidents qui lui firent prendre sa décision.
Je fus entendu le 22 juin 1904 par la Chambre criminelle de la Cour de Cassation. C’était la première fois de ma vie que je franchissais le seuil du Palais de Justice où, cependant, mon nom avait si souvent retenti. Comme j’attendais, avant d’être entendu, dans la galerie qui précède la salle où siège la Chambre criminelle, le procureur général vint à passer avec M. Melcot, avocat général, auquel il me désigna. M. Melcot quitta alors M. Baudoin et, venant à moi, me dit : « Je ne fais pas partie de la Chambre criminelle et n’aurai pas à intervenir dans votre affaire. Permettez-moi de vous exprimer toute ma sympathie et de vous serrer la main. J’ai été convaincu de votre innocence du jour où j’ai entendu le général Mercier mentir ». Quelques instants après, on vint me prévenir que l’audience était ouverte. Je fis ma déposition en établissant, pièces en main, les audacieux mensonges de mes accusateurs.
J’appris fin juin l’arrestation du lieutenant-colonel Rollin, chef du bureau des renseignements en 1899, et des capitaines François et Mareschal, employés à la même époque à ce service, à propos des faits reprochés à l’archiviste Dautriche. Ces arrestations étaient imminentes depuis quelque temps, à cause des contradictions relevées dans leurs dépositions devant la Cour. En outre, ils avaient prétendu avoir été autorisés par le général Delanne, alors sous-chef d’État-major général à faire la dépense suspecte de vingt-cinq mille francs pour l’achat de documents livrés par « Austerlitz » ; or, le général Delanne, dans sa déposition devant la Cour, leur avait donné un démenti formel.
Dans le même moment, fut plaidé devant le Tribunal correctionnel le procès Rochefort — Val Carlos, amené par des polémiques qui s’étaient engagées au sujet de la déposition de Val Carlos devant la Cour de Cassation. Me Labori, qui plaida pour Val Carlos, dit que c’est sur les instances de ma famille qu’il fut empêché, à Rennes, de faire toute la lumière. Or, jamais, à aucun moment, ma famille ne limita son intervention. En outre, Me Labori demanda — alors que la question n’était nullement en cause dans ce procès, — qu’un Conseil de guerre fut appelé à juger en dernier ressort mon affaire, après l’enquête de la Cour. Qu’un homme public exprimât dans la presse son opinion sur la question, c’était son droit, mais Me Labori aurait dû comprendre que c’était inadmissible de la part d’un ancien défenseur, à la barre d’un tribunal.
Cuignet, dans sa déposition devant la Cour de Cassation, était revenu longuement sur la dépêche Panizzardi du 2 novembre 1894 dont il avait argué de faux le texte chiffré donné par le ministère des Affaires Étrangères et, par conséquent, la traduction qui en avait été faite. Il avait fourni un autre texte chiffré qui, selon lui, aurait été le seul authentique et qui, traduit en clair, donnait précisément la version fournie en 1894, à titre de première ébauche, par le Quai d’Orsay, alors qu’il recherchait la clef employée par Panizzardi. La thèse que soutenait Cuignet était péremptoirement détruite par la déposition de Paléologue, représentant le ministre des affaires Étrangères et affirmant qu’il n’y eut jamais qu’un seul texte chiffré, celui versé à la Cour de Cassation en 1899 et qui correspond à la version définitive donnée en 1894. L’affirmation de Paléologue fut confirmée dans l’enquête minutieuse à laquelle se livra la Cour de Cassation en 1899 auprès des services compétents du ministère des postes et télégraphes. Une interpellation se produisit à la Chambre au sujet du commandant Cuignet. Celui-ci avait, à la suite de sa déposition devant la Cour de Cassation, abreuvé le ministre de la Guerre de lettres écrites dans une forme inconvenante. Par excès de bienveillance. le général André voulut voir si Cuignet jouissait de la plénitude de ses facultés mentales et, avant de sévir, il le fit soumettre à un examen médical. Là-dessus, haro de la part des nationalistes, qui criaient qu’on voulait interner Cuignet pour l’empêcher de parler. Interpellé à la Chambre des Députés, le général André se défendit médiocrement. Il est certain que le ministre de la guerre eût mieux fait de déférer Cuignet à un Conseil de guerre ou de le punir disciplinairement, quitte aux défenseurs de ce dernier, s’ils le jugeaient utile, à réclamer un examen mental.
L’enquête à laquelle se livrait la Chambre criminelle de la Cour de Cassation fut terminée dans le courant du mois de juillet 1904, mais l’arrêt de clôture de l’instruction ne put être rendu avant les vacances judiciaires, car il fallait attendre la fin de l’enquête du capitaine Cassel, rapporteur près le deuxième Conseil de guerre de Paris, sur les faits reprochés à l’archiviste Dautriche, au lieutenant-colonel Rollin et aux capitaines François et Mareschal.
Peu après, ces officiers furent mis en liberté provisoire, ce qui était un acte de faiblesse.
J’appris le 11 août la mort de Waldeck-Rousseau, malade depuis longtemps. Ses amis, depuis plusieurs mois, ne conservaient plus aucun espoir. La France perdait en lui un de ses meilleurs serviteurs. Il était, depuis 1894, convaincu de mon innocence, ayant été mis au courant par son ami et mon défenseur, Me Demange, de tous les faits de ma cause. Mais sa sympathie fut longtemps silencieuse et lui, qui savait toute la vérité, laissa tout dire et tout faire, même au moment des élections de 1898, qui se firent sur une équivoque, beaucoup par sa faute. Il fut très courageux ensuite, prononça un admirable discours au moment où fut proposée la loi de dessaisissement et prit le pouvoir en 1899, en pleine réaction déchaînée, à un moment où tout le monde tremblait de peur. Mais la faiblesse de Waldeck-Rousseau fut de nouveau grande à l’époque du procès de Rennes, où il fut « roulé » par le général Galliffet qui, lui-même, était « roulé » par son entourage, suivant sa propre expression. Après le procès, il ne sut pas poursuivre énergiquement la réparation d’un verdict qu’il savait être une iniquité et sa sympathie pour ma cause se refit très discrète.
Le capitaine Cassel, rapporteur près le deuxième Conseil de guerre de Paris dans l’affaire Dautriche, conclut le 10 octobre au non-lieu, motivé par cette circonstance que les faits incriminés tombaient sous la loi d’amnistie, ce qui impliquait la réalité des faits.
Le général Dessirier, gouverneur militaire de Paris, n’adoptant pas les conclusions du capitaine Cassel et les réquisitions conformes du lieutenant-colonel Rabier, commissaire du Gouvernement, traduisit devant un Conseil de guerre les officiers inculpés dans l’affaire Dautriche. Les journaux nationalistes racontèrent que c’était sur la demande de ces officiers, mais l’Agence Havas fit paraître une note officielle démentant cette information.
Les débats s’ouvrirent le 25 octobre 1904 sous la présidence du général Bertin.
On lut, dans la première audience, le rapport du capitaine Cassel et le réquisitoire écrit du lieutenant-colonel Rabier, et on commença à interroger les inculpés.
Le rapport du capitaine Cassel, très modéré de forme, montra que des charges précises pesaient sur les accusés. Dans le réquisitoire écrit du commissaire du Gouvernement, les preuves de la manœuvre frauduleuse des quatre inculpés étaient rassemblées avec une grande vigueur.
L’accusation prétendait que le lieutenant-colonel Rollin, les capitaines François et Mareschal, l’archiviste Dautriche, avaient détourné en août 1899 une partie d’une somme de 25 000 francs pour une même destination coupable. Elle ne prétendait nullement qu’ils se les étaient appropriés pour leur usage personnel, mais qu’ils les avaient employés pendant le procès de Rennes à des manœuvres dolosives et d’intrigues.
La manœuvre frauduleuse éclatait ; c’était une série de faux destinés à masquer le crime originel, l’argent employé non pour « Austerlitz » mais pour manipuler le procès de Rennes.
Le rapport du capitaine Cassel signalait aussi un fait qui ajoute une échappée de lumière sur les agissements du lieutenant-colonel Henry. Les explications de l’archiviste Gribelin, prédécesseur de Dautriche au bureau des renseignements, amenèrent en effet la découverte d’une réserve toute spéciale, appelée masse noire, qu’Henry avait constituée en dehors de tout contrôle et au moyen de dépenses fictives. Dans le réquisitoire écrit du lieutenant-colonel Rabier, on trouvait sous la plume du capitaine François, l’un des inculpés, le panégyrique d’une mémoire flétrie à jamais, celle du faussaire Henry. Le commissaire du Gouvernement s’exprimait ainsi :
« Sa correspondance — celle du capitaine François, — en août et septembre 1899 est suggestive ; celle de 1900 l’est plus encore et, le 28 avril de cette année 1900, il écrit entre autres choses : « J’ai de gros soucis et de gros embarras de service en ce moment ; nous allons, je le crains, entrer dans une crise nouvelle, plus terrible peut-être et plus grave dans tous les cas, que la première. Comment en sortirai-je ? À la grâce de Dieu ! Mais j’ai toujours devant moi l’exemple de mes trois prédécesseurs : le premier, mort fou (Sandherr), le deuxième disqualifié et honni (Picquart), le dernier, le meilleur de tous et le plus droit et le plus loyal (Henry) suicidé d’un coup de rasoir. » Singulier état d’esprit que celui de cet officier qui, plus de dix-huit mois après la révélation de l’accomplissement par Henry de l’acte le plus criminel qui puisse être commis envers la justice, quand les passions sont calmées et que tout homme de droiture, même rudimentaire, le réprouve, trouve que son auteur est le plus droit et le plus loyal des officiers supérieurs qui ont successivement commandé le bureau des renseignements. Que penser de son esprit d’impartialité et de justice en ce qui touche les faits relatifs au procès de Rennes ? »
Le 7 novembre, le commissaire du Gouvernement devait prononcer son réquisitoire. Il se produisit un coup de théâtre inattendu. Au moment où il allait commencer, il recevait l’ordre du général André, ministre de la Guerre, d’abandonner l’accusation.
Il y a tout lieu de penser que cet ordre inattendu du général André était la conséquence du désarroi extrême qui régnait au Ministère de la Guerre. Il s’était passé des événements fâcheux pendant que se déroulaient les audiences du procès Dautriche. Le journal Le Matin d’abord, Le Figaro ensuite, avaient publié des fiches tenues secrètes, provenant de la franc-maçonnerie et existant au Ministère de la Guerre sur le compte des officiers. Puis Guyot de Villeneuve, député nationaliste de la Seine et officier démissionnaire (il avait suivi les cours de l’École de guerre dans la promotion qui suivait la mienne), vint lire à la tribune de la Chambre des Députés les lettres adressées par le capitaine Mollin, officier d’ordonnance du ministre de la Guerre, au secrétaire général du Grand-Orient (Comité central de la Franc-Maçonnerie) pour obtenir des renseignements politiques sur les officiers. Ces lettres avaient été achetées à un secrétaire adjoint du Grand-Orient qui les avait volées ! Le général André, interpellé à ce sujet, prétendit malheureusement ne rien connaître de ces agissements et obtint péniblement 4 voix de majorité. À la suite de nouvelles publications de fiches, Guyot de Villeneuve, le 4 novembre, interpella à nouveau le ministre de la Guerre. La séance fut mauvaise pour le Gouvernement mais se termina cependant heureusement pour le ministère, grâce à une lâche agression de Syveton contre le général André, qui réveilla les énergies républicaines.
L’œuvre qu’avait assumée courageusement le général André était très difficile, il faut le reconnaître, étant donné l’état d’esprit qu’on avait laissé se constituer depuis trente ans dans le corps des officiers, mais il était non moins indiscutable qu’on eut recours pour se renseigner à des procédés fâcheux ; d’autant plus que ces fiches étaient tenues secrètes et ne permettaient pas à l’officier de se défendre si elles étaient inexactes. Mais sous le prétexte de blâmer, avec raison, ces procédés, c’eût été une faute grave que d’oublier le principe qui permet d’exiger d’un officier, outre des qualités professionnelles de travail et d’intelligence, le respect et le dévouement aux institutions républicaines. Il fallait, dans ces circonstances critiques, affirmer plus hautement que jamais ce principe, tout en apportant dans son application, toutes les garanties et toute la lumière désirable. Quoi qu’il en soit, le ministre de la Guerre et les officiers de son cabinet étaient, à la suite de ces événements, dans le désarroi le plus complet, ce qui explique, sans le justifier, l’abandon de l’accusation contre les officiers inculpés dans l’affaire Dautriche.
Pour apprécier la mentalité et la conscience de deux des officiers inculpés dans cette affaire, le lieutenant-colonel Rollin et le capitaine François, il est utile de rappeler ici certaines constatations faites par la Cour de Cassation dans l’enquête qu’elle poursuivait en 1904 pour la révision du procès de Rennes.
À l’époque de la première enquête devant la Cour, en 1899, le commandant Cuignet et le lieutenant-colonel, alors commandant Rollin, firent un procès-verbal qui fut versé au dossier, et constatant : 1o qu’il manquait des feuilles dans le cours de fortification saisi chez moi en 1894 ; 2o que les feuilles trouvées chez Schwartzkoppen et parvenues au service des renseignements étaient la copie des feuilles de mon cours. Plus tard, comme en témoigna Cuignet dans la deuxième enquête, ils s’aperçurent tous deux que leur procès-verbal était complètement faux, qu’il n’y avait pas de manquant dans les cours saisis chez moi et que ces cours n’étaient d’ailleurs pas les mêmes que ceux dont la copie avait été trouvée chez Schwartzkoppen. Ils ne firent cependant aucune rectification au dossier. À Rennes, le lieutenant-colonel Rollin, interpellé par le lieutenant-colonel Brongniart, juge au Conseil de guerre, qui lui demandait s’il n’avait pas pris part à la perquisition relative à ces cours, répondit : « Ce n’était pas une perquisition, c’était des cours qui étaient dans le cabinet du ministre… Avec le commandant Cuignet, nous avions examiné ces cours et constaté, notamment, qu’il manquait un certain nombre de pages à un cours de fortification. » Visiblement troublé par ce fait de manquant, le lieutenant-colonel Brongniart lui demanda alors : « Vous n’avez pas d’indications nouvelles à fournir sur ce point ? » Et alors, le lieutenant-colonel Rollin, qui savait que les constatations de son procès-verbal étaient fausses (car c’était lui-même qui en avait découvert la fausseté comme le déclara le commandant Cuignet dans sa déposition du 14 mai 1904 devant la Cour), alors cet homme qui avait juré de dire toute la vérité et rien que la vérité, cet homme qui déposait dans un procès où il s’agissait de l’honneur d’un officier, répondit d’un mot à la question du lieutenant-colonel Brongniart : « Non. » Tout commentaire serait superflu.
Le capitaine François, de son côté, n’avait guère plus de scrupules. Dans la déposition de Cernuszki, lue en audience publique au procès de Rennes, il y avait, sous le 4e paragraphe, les déclarations suivantes :
« Vers la fin de mai 1896, je reçus la visite d’un agent envoyé par le ministre de la Guerre, auquel je fis le récit ci-dessus. Ce récit donna lieu à la rédaction d’un procès-verbal signé de cet agent et de moi, dans lequel je citais les noms des personnes aux gages des puissances étrangères et en particulier Dreyfus. Ce document doit exister au Ministère de la Guerre. Je prie Monsieur le President de vouloir bien le faire rechercher. »
Le président du Conseil de Guerre fit demander ce rapport. Le 5 septembre 1899, le capitaine François, provisoirement chef du bureau des renseignements, rendit compte au ministre que les recherches pour trouver le procès-verbal auquel Cernuszki avait fait allusion, étaient restées infructueuses. Le général de Galliffet, ministre de la Guerre, ajouta une annotation ainsi conçue : « Il n’y en a même pas trace », et envoya le compte rendu à Rennes. Or, dans l’enquête de 1904, la Cour de Cassation voulut faire vérifier ce point et on retrouva facilement dans les archives, à la date indiquée par Cernuszki, le rapport auquel il avait fait allusion au procès de Rennes. Pourquoi le capitaine François avait-il donc fait un compte rendu mensonger en déclarant introuvable le rapport de Cernuszki ? Parce que ce rapport, dénonçant un nommé Hoffmann, est absolument muet en ce qui me concerne. Le capitaine François avait voulu, en dérobant ce rapport à la connaissance des juges de Rennes, sauver la foi prêtée aux déclarations de Cernuszki, qui aurait misérablement succombé à Rennes sous la preuve de son impudent mensonge si son rapport avait été produit. Comme pour le lieutenant-colonel Rollin, tout commentaire serait superflu.