Souvenirs et Correspondance (Dreyfus)/02/19
CHAPITRE XIX
J’appris le 14 novembre 1904 que le général André avait donné sa démission de ministre de la Guerre, ou plutôt qu’il avait été amené doucement par ses collègues à se retirer. Le procédé était peu digne. Quelles qu’aient été certaines maladresses du général André, il était animé des meilleures intentions et avait eu à faire face à une situation difficile. Je conserve à son égard une infinie reconnaissance pour le courage avec lequel il entreprit de faire réparer l’effroyable erreur judiciaire dont j’étais encore victime alors. Il fut remplacé par M. Berteaux, député de Seine-et-Oise.
Le Temps du 18 novembre raconta les démarches que faisait auprès des Chancelleries européennes, pour obtenir le rattachement de l’île de Crète au royaume de Grèce, le prince Georges, second fils du roi de Grèce et Haut-Commissaire des puissances européennes en Crète. La situation du prince Georges était particulièrement difficile, de sorte qu’il dit un jour à ses intimes, d’après le journal Le Temps : « Il n’y a que trois hommes qu’on ait obligé de vivre dans une île dans des conditions aussi désagréables : Napoléon, Dreyfus et moi. » Le mot était peut-être charmant, suivant l’expression du Temps, mais nul ne s’étonnera que j’eusse préféré infiniment sa situation dans l’île de Crète à la mienne à l’île du Diable.
La Chambre criminelle de la Cour de Cassation rendit enfin, le 28 novembre 1904, l’arrêt de clôture de l’instruction à laquelle elle s’était livrée. Il fallut alors se mettre au travail pour préparer le mémoire à présenter devant les Chambres réunies de la Cour de Cassation. J’avais déjà préparé durant l’été, à la campagne, le chapitre relatif à la discussion technique du bordereau et, depuis mon retour à Paris, celui relatif à l’examen critique du système Bertillon. Me Mornard se chargea, avec son talent habituel, des autres chapitres.
J’appris, dans le courant de décembre, que M. Ballot-Beaupré, premier président de la Cour de Cassation, avait invité le procureur général Baudoin à faire son réquisitoire écrit très complet et à prendre son temps.
Le temps ne leur pressait pas comme à moi qui, depuis dix ans, vivais dans cet abominable cauchemar !
Le ministère présidé par Combes se retira volontairement dans le courant du mois de janvier 1905, n’ayant obtenu que des majorités infimes sur les votes de confiance, quoiqu’une majorité bien plus considérable sur la politique générale du cabinet. Un nouveau ministère fut constitué sous la présidence de Bouvier ; il comprit, parmi ses membres, Étienne à l’intérieur, Thomson à la Marine, et Berteaux qui conservait la Guerre. La question des fiches de la franc-maçonnerie, publiées quotidiennement par Guyot de Villeneuve, continuait à dominer la situation politique.
Quelques jours après, Jaurès, à un déjeuner d’amis, nous fit un admirable exposé de ce qu’on était convenu, dans la presse nationaliste, d’appeler la « délation ». Il troubla, dans les idées qu’ils avaient jusque-là sur la question, Henry Roujon, Jules Claretie et Joseph Reinach. Il termina par ces mots : « Il est immoral de vouloir frapper des gens (ceux qui avaient participé à la confection des fiches) qu’on a fait agir, bien ou mal, par une méthode critiquable, mais dans l’intérêt supérieur de la République, quand on a fait l’amnistie pour des faits ressortissant à la même période et s’appliquant à des hommes qui ont commis des crimes de droit commun pour essayer de maintenir une condamnation inique, et qui ont été jusqu’à nous amener à la veille d’un coup d’État contre la République. »
Me Mornard poursuivit avec une ardeur inlassable, dans les premiers mois de 1905, la rédaction du mémoire qu’il devait présenter comme suite à l’instruction de la Chambre criminelle. Celle-ci avait complètement et définitivement ruiné toutes les prétendues charges relevées contre moi et avait mis à nu tous les actes criminels de mes accusateurs. Les procédés de ces derniers, tous instinctifs, avaient été d’ailleurs bien simples. Ils avaient supprimé purement et simplement, ou avaient caché aux yeux des juges, les pièces qui m’étaient favorables ou qui ruinaient leur argumentation. Quand, au contraire, ils avaient un document qui, au moyen d’un coup de pouce (soit par un changement de date, soit par une initiale grattée et remplacée par un D, etc…), pouvait prêter à une interprétation tendancieuse, ils n’hésitaient pas à donner ce coup de pouce, quand ils ne recouraient pas au faux complet.
Voici un simple exemple de leur machiavélisme : Afin de vérifier les dates de certains congés que j’avais obtenus pendant que j’étais au service, j’avais prié Me Mornard de faire verser à la procédure mon dossier personnel au Ministère de la Guerre. Il y fit cette trouvaille : on avait versé en 1894 au dossier judiciaire, où il était resté depuis sans changement, un extrait de mon dossier donnant mes notes personnelles. Ces notes comprenaient celles qui m’avaient été données, d’une part avant mon entrée à l’État-major de l’armée et, d’autre part, par trois de mes chefs de bureau à l’État-major. J’avais été fort surpris en 1894 de n’y pas voir figurer les notes qui devaient m’avoir été données à la fin de mon stage par le général de Boisdeffre, alors chef d’État-major général. Or ces notes existaient, et Me Mornard les découvrit dans mon dossier personnel au Ministère de la Guerre. Les voici : « Bon officier, esprit vif et saisissant rapidement les questions ; zélé, travailleur, favorablement apprécié partout où il a passé. Fera un bon officier d’État-major. » Comme ces notes étaient bonnes et résumaient mon séjour à l’État-major de l’armée, on préféra les passer sous silence et verser au dossier celles des trois chefs de bureau qui leur sont antérieures, parce que si les deux premiers m’en avaient donné d’excellentes, le troisième, Fabre, sur les avis de Roget et de Bertin-Mourot, m’en avait appliqué de tendancieuses.
J’appris le 10 mars que M. Baudoin, procureur général à la Cour de Cassation, avait terminé son réquisitoire écrit et qu’il avait conclu à la cassation sans renvoi.
Dans le courant de ce même mois de mars 1905, le lieutenant-colonel Guérin, qui figura au procès de Rennes parmi les témoins à charge concernant les prétendus aveux, et dont on avait retrouvé, comme je l’ai déjà dit, une dépêche contradictoire, alla voir Reinach pour le prier d’intercéder en sa faveur auprès de Berteaux, ministre de la Guerre. Il prétendit avoir été de bonne foi et ne pas mériter qu’on l’exclût de l’avancement.
On peut admettre qu’en 1894 le colonel Guérin, imbu d’une idée préconçue, conséquence du jugement rendu à l’unanimité par le Conseil de guerre, eût répété, au cours d’une conversation, les propos d’ailleurs incompréhensibles et contradictoires de Lebrun-Renault. Mais qu’il eût accepté en 1898, pour plaire au général qui le sollicitait, de les confirmer de mémoire et par écrit afin de constituer une pièce destinée au dossier dit « des aveux », c’était inadmissible. Que le colonel Guérin soit venu déclarer ensuite, en 1899, au procès de Rennes, que ce qui l’avait le plus préoccupé le matin de la dégradation, ce furent les prétendus aveux, alors qu’il avait envoyé au général Saussier, gouverneur militaire de Paris, immédiatement après, la dépêche officielle que j’ai déjà citée et où il ne parlait que de mes protestations d’innocence, c’était faire preuve d’un manque absolu de conscience. Mais, en outre, le colonel Guérin raconta à Reinach que, rentrant après la dégradation au gouvernement militaire de Paris, il vit le général Saussier et, dans une conversation, lui répéta les propos de Lebrun-Renault. Le général Saussier s’étonna qu’on put y voir des semblants d’aveux alors qu’ils commençaient par une protestation d’innocence, et ajouta que ces propos n’avaient aucune importance. L’opinion exprimée par le général Saussier aurait dû frapper le colonel Guérin ; il eût été, en tout cas, de son devoir de la faire connaître aux juges de Rennes. Or, il n’en souffla mot.
Le réquisitoire du procureur général près la Cour de Cassation fut déposé dans les premiers jours de mars 1905.
Le 15 mars, M. Ballot-Beaupré, premier président, désigna comme rapporteur de l’affaire devant les Chambres réunies, M. Puech, membre de la Chambre des requêtes et le plus ancien des conseillers ayant été nommés à la Cour depuis le premier arrêt de révision du 3 juin 1899. On s’attendait à la nomination de M. Sarrut, président de la Chambre civile, qui n’avait pas davantage siégé lors de la première instance en révision et qui semblait tout indiqué par sa situation de président de Chambre, comme l’était M. Ballot-Beaupré quand il fut nommé rapporteur en 1899, et par l’autorité dont il jouissait à la Cour. Mais les journaux nationalistes avaient fait campagne contre sa nomination éventuelle parce que M. Sarrut était membre du comité pour élever un monument à Scheurer-Kestner, et M. Ballot-Beaupré céda.
On ne peut que répéter à ce sujet ce qu’a dit M. Loew, qui présida la Chambre criminelle pendant la première instance en révision : « On nous a accusés d’avoir été partiaux pour Dreyfus. En voulant faire preuve d’impartialité, nous avons été partiaux contre lui. »
Le jour où M. Puech fut désigné, Me Mornard rencontra M. Sarrut, qui lui raconta une conversation qu’il venait d’avoir avec M. Ballot-Beaupré. Ce dernier avait dit à M. Sarrut, évidemment pour s’excuser de ne l’avoir pas désigné, que c’était tout à fait par exception que, lors de la première révision, on avait nommé comme rapporteur un président de Chambre, mais qu’il lui semblait bon que l’habitude ne s’en perpétuât pas et que c’était pour cela qu’il avait désigné Puech. Sarrut répondit à Ballot-Beaupré : « Je ne vous aurais pas demandé de faire le rapport sur l’affaire Dreyfus, mais si vous me l’aviez offert, je ne l’aurais pas refusé. »
M. Puech déclina le rapport pour raisons de santé et M. Delcurron, qui le suivait sur le tableau, ayant refusé pour les mêmes raisons, M. Ballot-Beaupré désigna M. Michel Jaffard, qui était le troisième sur la liste des conseillers n’ayant pas connu de la première instance en révision. M. Michel Jaffard accepta. Je ne connaissais pas l’état d’esprit de ce conseiller, mais j’étais sûr que, du moment que c’était un magistrat sans idée préconçue, l’étude du dossier le convaincrait pleinement de mon innocence.