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Souvenirs et Correspondance (Dreyfus)/02/21

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Texte établi par Pierre DreyfusB. Grasset (p. 413-422).
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CHAPITRE XXI

Dans le courant du mois de mai 1905, la situation politique, au point de vue de nos relations extérieures, devint assez inquiétante. Pendant que la presse française s’occupait surtout du projet de loi en discussion devant les Chambres sur la séparation des Églises et de l’État, et discutait à perte de vue sur l’article 4, le dernier voté, la situation était devenue grave en Extrême-Orient. Les Japonais, en guerre avec les Russes depuis si longtemps, devinrent nerveux et très excités, nous accusant véhémentement d’avoir violé la neutralité, en laissant l’amiral russe Rojdestvensky prendre comme base de ses opérations navales les côtes de nos possessions en Indochine. D’autre part, l’affaire du Maroc, où notre diplomatie avait voulu « ignorer » l’Allemagne dans les conventions passées avec les autres puissances, était loin d’être réglée. La politique de Delcassé, notre ministre des Affaires Étrangères, ne paraissait guère avoir été heureuse dans la circonstance. Il eût fallu être d’autant plus correct avec l’Allemagne que nous voulions davantage traiter en dehors d’elle. Cependant, la situation se détendit momentanément, après les explications données par le Gouvernement.

J’appris à la même époque que le conseiller Michel Jaffard, rapporteur de l’affaire devant les Chambres réunies de la Cour de Cassation, avait été souffrant. J’avais l’espoir que cela ne retarderait pas le dépôt de son rapport et que l’affaire pourrait encore venir devant la Cour avant les vacances judiciaires, qui commencent le 15 août. Mais mon espoir fut déçu. Le 10 mai, le premier président de la Cour reçut un certificat médical constatant que Michel Jaffard avait été atteint d’une congestion double des poumons, consécutive à une grippe et que son état nécessitait quelques mois de repos. La maladie de Michel Jaffard avait été réelle, mais on eut l’impression à la Cour que le certificat avait été volontairement accentué. L’entourage de Michel Jaffard était, en effet, effrayé de la responsabilité qu’il avait assumée en acceptant d’établir le rapport sur l’affaire, et avait voulu l’en voir déchargé. La peur des attaques de la presse nationaliste était l’abîme où les courages venaient sombrer. Après l’examen de la question entre le premier Président et le Procureur général, ils reconnurent tous deux que dessaisir Michel Jaffard après le refus déjà donné antérieurement par les conseillers Puech et Delcurron, c’était donner plus de force à la polémique des journaux nationalistes qui avaient prétendu, lors du refus de ces deux conseillers, qu’aucun ne voulait accepter le rapport pour ne pas céder à la pression que l’on prétendait exercer sur eux pour conclure dans un sens favorable ! On l’eût dit encore davantage cette fois, pensèrent-ils, puisque Michel Jaffard avait déjà commencé l’examen du dossier. La crainte de la calomnie fit donc abandonner ce qu’on eût fait dans une affaire ordinaire, nommer un autre rapporteur. Le procureur général alla trouver le ministre de la Justice, qui se rendit à ses raisons. Mais, le 15 mai, il y eut un nouveau soubresaut. Michel Jaffard ayant considéré, dans l’état de sa santé, le maintien de sa mission comme une condamnation à mort, il fallut lui substituer le conseiller Moras qui le suivait sur le tableau. J’eus l’espoir qu’on avait enfin trouvé un rapporteur assez robuste pour résister aux fatigues de cette lourde tâche, et surtout assez courageux pour aller jusqu’au bout de sa mission.

J’assistai quelques jours plus tard à un déjeuner où se trouvait Jaurès. Il s’était produit des divisions parmi les députés socialistes, motivées par les raisons suivantes. Après les essais d’unité entre les Jauressistes et les Guesdistes pour constituer le parti socialiste unifié, il avait été nommé une commission administrative permanente dont Gustave Hervé faisait partie. Celui-ci, quelques jours plus tard, avait tenu un discours antipatriotique et prononcé des paroles outrancières. Aussi, plusieurs députés du parti socialiste parlementaire désapprouvèrent publiquement les paroles d’Hervé et refusèrent d’entrer dans le parti socialiste unifié. Jaurès y resta et, de tous côtés, on le somma de désapprouver les paroles d’Hervé. Dans le milieu où nous étions, qui était loin d’être socialiste, mais dans lequel on avait un profond attachement pour la personne de Jaurès et une vive estime pour son caractère, on lui exprima la surprise qu’on avait de le voir rester dans ces conditions dans le parti unifié. Jaurès nous dit que quitter le parti, maintenant unifié, c’était former un club des Feuillants en face du club des Jacobins. Il préférait, quant à lui, rester au club des Jacobins pour faire entendre des paroles de raison au parti socialiste et pour tenter d’arriver, par l’évolution, à sa conception de la société future. S’il ne réussissait pas, ajouta-t-il avec une certaine mélancolie, ce serait toute sa vie politique qui aurait été inutile. Jaurès nous dit en outre qu’il désapprouvait les paroles d’Hervé, qui n’engageaient que celui-ci et non le parti socialiste. Notre aimable hôtesse écrivit encore quelques jours après à Jaurès les lignes suivantes : « Hervé a l’intention de soumettre au prochain congrès du parti unifié la question de l’attitude des socialistes en cas de guerre ; j’espère que vous y soutiendrez qu’on doit défendre la patrie. En le faisant, vous resterez avec nos grands aïeux de la Révolution, qui savaient que le développement de l’Humanité s’est fait par patries et dont le patriotisme humanitaire conciliait sans effort le devoir contre l’envahisseur en armes et la prédication d’une paix de droit entre les hommes dans la patrie, entre les peuples sur les continents de la terre. Jusqu’au jour où cette paix pourra s’imposer entre les citoyens d’un même pays, entre les nations des divers territoires, par un autre arbitrage que celui de la force, il nous faudra rester en armes pour veiller sur notre indépendance comme sur le plus précieux trésor. »

On apprit le 29 mai la destruction de la flotte russe de l’amiral Rojdesvensky, anéantie sans combat dans le détroit de Corée par la flotte japonaise de l’amiral Togo. Le commandement russe avait été, comme dans les batailles livrées sur terre, bien au-dessous de la mission qui lui incombait.

Dutrait-Crozon avait fait paraître en 1904, dans la vieille Gazette de France, journal monarchiste, de prétendues études critiques sur le livre de Reinach intitulé : Histoire de l’Affaire Dreyfus. Il les réunit en un volume qui parut en juin 1905. C’était une œuvre d’admirable jésuitisme où la vérité était travestie avec l’art des disciples de Loyola. Dutrait-Crozon eut l’inconscience d’envoyer à Reinach son livre, où il le traitait de faussaire et de menteur, avec cette dédicace : « À M. Joseph Reinach en souvenir des heures pleines de charme que j’ai passées en sa compagnie. »

Delcassé dut quitter à cette époque le ministère des Affaires étrangères et fut remplacé par Rouvier, président du Conseil, qui abandonna à Merlou le portefeuille des finances qu’il détenait. La question du Maroc n’avait pas été la seule cause du départ de Delcassé. L’Empereur d’Allemagne avait prétendu avoir été outré des procédés de Delcassé à son égard à tel point qu’il refusa d’envoyer à Loubet, Président de la République, une dépêche, en même temps qu’il en adressait une à Alphonse XIII, roi d’Espagne, pour le féliciter d’avoir échappé à l’attentat anarchiste commis à Paris pendant son séjour et qui, fort heureusement, n’avait atteint ni lui ni Loubet. On ajoutait même que le prince Radolin, Ambassadeur d’Allemagne à Paris, qui s’était rendu à Berlin pour le mariage du prince héritier, ne devait pas rentrer à son poste. C’eût été la rupture des relations diplomatiques. Enfin, dans une conférence qui eut lieu à l’Élysée entre Loubet, Rouvier et Delcassé, ce dernier qui avait sondé l’Angleterre se prétendit fort de signer avec elle une alliance effective. Mais le gouvernement allemand, avisé de la possibilité de cette alliance, aurait déclaré qu’il en ferait un casus fœderis. La situation était donc grave. Avec tous les ministres, Loubet se rendit à la nécessité de se priver des services de Delcassé.

Il était profondément regrettable qu’on se crut obligé de se débarrasser de Delcassé presque sous les menaces de l’Allemagne. Il semblait qu’il eût été préférable de chercher une autre solution qui, tout en assurant la paix, sauvegardât notre dignité et ne permît pas l’intrusion d’une puissance étrangère dans notre politique. Mais la faute primordiale fut de laisser Delcassé diriger sans contrôle, pendant sept années, notre politique extérieure.

Clemenceau fit, pendant cette période, une campagne de presse admirable. Malheureusement, il y mêla, comme toujours, des attaques parfois violentes contre d’autres hommes politiques qui ne pensaient pas comme lui, ce qui fit dire à Jaurès dans une conversation particulière : « Clemenceau est toujours un fruit aigre, jamais un fruit mûr. »

Vers la fin de juin, le Gouvernement fit entendre enfin des paroles viriles. Après avoir reconnu ceux des griefs de l’Allemagne qui lui paraissaient légitimes, il se refusa à souscrire à ses exigences injustifiées. Nous voulions sincèrement la paix, mais si l’Allemagne avait voulu nous arracher le fourreau, eh bien, elle aurait trouvé l’épée. En juillet, la Chambre des Députés vota, à une majorité de plus de cent voix, la loi de séparation des Églises et de l’État. D’autre part, le règlement du différend franco-allemand était en bonne voie. S’il occupa pendant quelque temps encore le devant de la scène politique, ce n’en était pas moins un fait purement fortuit et momentané, tandis que la loi sur la séparation était une loi d’avenir destinée à préparer l’affranchissement des esprits.

Nous passâmes le mois d’août à Randa, dans la vallée de Zermatt, l’une des plus belles de la Suisse, et une grande partie du mois de septembre aux environs de Genève. Durant cette période, la paix fut signée entre la Russie et le Japon. La Russie, après des désastres inouïs dus surtout à l’insuffisance du commandement et à la vénalité de l’administration, obtint cependant des conditions qui ne furent pas trop dures pour elle. Mais la révolution commençait à gronder dans ce pays. Le peuple russe se soulevait enfin contre le régime autocratique et contre une bureaucratie barbare et corrompue.

À mon retour à Paris, j’appris la mort de Cavaignac, ministre de la Guerre dans le cabinet Brisson, en 1898. C’était déjà un disparu. Il monta pour la dernière fois à la tribune de la Chambre des Députés en avril 1903, au moment où Jaurès, lors de son interpellation sur l’élection Syveton, fit l’historique du « bordereau annoté ». Jaurès y avait lu la lettre accusatrice du général de Pellieux, adressée au ministre de la Guerre Cavaignac, et que celui-ci avait dérobée à la connaissance de son président du Conseil, Brisson. Cavaignac s’était dressé, effaré, pour demander la parole avec le geste d’un homme qui se noie. Quand son tour fut venu, il fit entendre des accents qui n’avaient plus rien d’humain. Toutes les gauches, debout dans l’hémicycle, lui jetèrent à la face le souvenir du faux Henry, affiché dans toutes les communes de France. C’était le châtiment. Jouet des misérables qui, au bureau des renseignements du ministère de la Guerre, avaient ourdi le complot contre la justice, Cavaignac s’enivra en 1898 des acclamations qui, de la tourbe antisémite et nationaliste, montaient jusqu’à lui. Dès lors, l’esprit fermé à toute lueur de bon sens et de raison, il s’engagea dans la lutte contre la vérité et se brisa contre elle.

Dans trois articles parus dans le journal Le Matin, sous la signature de Stephane Lauzanne, Delcassé ressentit subitement le besoin de donner au public un compte rendu de la séance du Conseil des ministres, où il se trouva seul de son opinion contre l’unanimité de ses collègues. Bien loin d’apporter une justification quelconque, il montra qu’il nous avait conduit au seuil d’une guerre avec l’Allemagne pour une satisfaction illusoire et sans préparation suffisante. En outre, la révélation d’une prétendue offre d’intervention armée en notre faveur de l’Angleterre contre l’Allemagne ne pouvait que compromettre gravement les relations entre les deux pays. On pouvait se demander s’il appartenait à Delcassé de divulguer un secret d’État pour la satisfaction de ses ressentiments personnels, alors surtout qu’il desservait ainsi, au seul profit de l’Allemagne, le gouvernement étranger qui, sous quelque forme que ce soit, nous avait offert son aide aux mauvais jours.

La Cour de Cassation reprit ses audiences le 16 octobre après les vacances annuelles. J’avais espéré que M. Moras déposerait son rapport à la rentrée. Hélas ! il n’en fut rien.

Sur ces entrefaites, Berteaux, ministre de la Guerre, donna sa démission et fut remplacé par Étienne, qui abandonna le ministère de l’intérieur à Dubief.

Dans le Conseil des ministres qui se tint le 7 novembre 1905, on s’occupa de l’Affaire. Chaumié, ministre de la Justice, annonça, ce qui ne se réalisa pas, que le conseiller Moras déposerait son rapport dans la première quinzaine de décembre et que l’affaire pourrait venir devant les Chambres réunies de la Cour de Cassation en janvier. Une discussion s’engagea à ce sujet ; il fut décidé que la date des débats serait subordonnée aux conclusions de Moras. S’il concluait au non-renvoi devant un Conseil de guerre, l’affaire viendrait le plus tôt possible après le dépôt du rapport ; s’il concluait au contraire au renvoi, l’affaire serait renvoyée après les élections législatives d’avril-mai 1906. J’estimais que cette dernière décision était une erreur politique, qui serait exploitée par nos adversaires, et je fis tous mes efforts pour qu’on revînt sur elle.

Dans le journal Le Radical, du 14 novembre, parut un article très judicieux de Ranc, où il disait :

« Pourquoi ne pas en finir une bonne fois ? Pourquoi retarder une solution qui s’impose ? L’affaire est en l’état Le capitaine Dreyfus qui, au lendemain de la grâce, avait déclaré qu’il s’engageait à poursuivre la lutte jusqu’à sa complète réhabilitation, a tenu parole, comme aucun de ceux qui le connaissaient n’en doutait. Il a déposé une nouvelle demande en révision. Il est libre, personne en France ne doute plus de son innocence. Mais il lui faut quelque chose de plus. Il a droit à l’entière justice, à la constatation légale de la vérité. Donc, il s’est adressé de nouveau à la première magistrature de son pays. Sans tarder, le procureur général Baudoin a déposé son réquisitoire… ce n’est un secret pour personne que l’immense majorité, la presque unanimité des magistrats de la Cour suprême se prononceront pour la cassation de l’inique arrêt de Rennes.

Mais pour que la Cour de Cassation statue, il faut que le rapport soit déposé. Qu’attend-on ?

« Sigismond Lacroix se fait à ce sujet l’écho d’un bruit assez singulier. On raconte, dit-il, que ce serait de la chancellerie que viendrait le mot d’ordre d’ajourner le rapport. Sigismond Lacroix ne croit pas que ce bruit soit fondé. Je ne le crois pas non plus. Outre qu’il y aurait là un abus de pouvoir criminel, dont je sais M. Chaumié incapable, ce serait une faute politique qui ne pourrait échapper à la clairvoyance de ses collègues.

« Oui, une grosse faute politique ! Veut-on, comme suite de cet ajournement, de ces lenteurs, que les élections coïncident avec un renouvellement de polémiques sur l’affaire Dreyfus, sur la forfaiture du général Mercier, sur les faux, sur les crimes de l’État-major ? Le veut-on ? Nous, les dreyfusards, nous sommes prêts. Nous ne laisserons pas dire que nous fuyons un nouveau débat, qu’il nous suffit d’avoir obtenu la grâce de l’innocent, que nous reculons devant les défenseurs d’Henry et d’Esterhazy, que nous avons peur des révélations du terrible M. Cuignet. Nous sommes prêts et nous attendrons. On recommencera quand on voudra.

« Mais à cette reprise de la grande bataille, qu’aurait à gagner le Gouvernement ?…

« Donc, dans un intérêt politique supérieur, comme au nom de la justice, une liquidation immédiate de l’affaire s’impose. Que la première magistrature du pays dise son mot, le dernier mot. »

Le 14 décembre, j’appris que Moras, qui avait été mis en congé pour la rédaction de son rapport, avait repris son siège à la Cour. Nous supposâmes, Me Mornard et moi, que son rapport était terminé et nous nous demandâmes ce qu’on attendait pour faire venir l’affaire devant les Chambres réunies.

L’année 1905 se termina sans voir la fin de mes soucis. La lenteur de la Cour nous était à tous absolument incompréhensible. J’avais fait ma demande d’enquête en avril 1903, ma demande de révision en novembre de la même année ; l’enquête de la Cour était terminée en fait depuis juillet 1904, l’arrêt de clôture de l’enquête avait été rendu au mois de novembre suivant et, cependant, l’affaire n’était pas encore solutionnée !

J’appris dans les premiers jours du mois de janvier 1906 que le conseiller Moras, dont le rapport était très favorable quant au fond, concluait au renvoi devant un nouveau Conseil de guerre, en s’appuyant sur la jurisprudence suivie en 1899. La situation juridique, cependant, n’était plus du tout la même, puisque Esterhazy, de par les documents remis à la Cour et de par son aveu, était l’auteur du bordereau et de la trahison et, par conséquent, partie au procès. D’autre part, l’enquête de la Cour avait ruiné toutes les charges relevées contre moi. Nous étions décidés, dès ce moment, Me Mornard et moi, à livrer bataille sur cette question devant les Chambres réunies de la Cour de Cassation, afin de leur laisser toute la responsabilité si elles prononçaient le renvoi devant un nouveau Conseil de guerre. Mais j’étais non moins décidé à mener énergiquement le combat pour la justice et la vérité devant le Conseil de guerre si j’y étais renvoyé.