Souvenirs et Correspondance (Dreyfus)/02/22
CHAPITRE XXII
Le 18 janvier 1906 eut lieu une réunion plénière des gauches républicaines de la Chambre des Députés et du Sénat pour la désignation d’un candidat à la présidence de la République, Loubet arrivant le 18 février à l’expiration de ses pouvoirs. Les deux candidats en présence étaient Fallières, vieux républicain digne de toute confiance, et Doumer, derrière lequel s’étaient groupés tous ceux qui pouvaient espérer quelque chose d’un bouleversement Fallières fut désigné et élu le lendemain Président de la République contre Doumer, qui recueillit toutes les voix des droites et celles des républicains dissidents.
Fallières fut très courageux durant l’Affaire. Ami de Scheurer-Kestner, il fut un des rares sénateurs qui osèrent assister aux obsèques de ce vaillant.
Le 27 janvier parut dans L’Éclair une lettre ouverte de Lasies, député du Gers, au président du Conseil, pour lui transmettre une lettre de Cuignet par laquelle celui-ci prétendait que la demande de révision était basée sur le faux et le mensonge. Lasies finissait sa lettre en se demandant à quoi on devait « la maladie de deux rapporteurs successifs et la lenteur inexplicable du troisième qui ne parvient pas à déposer son rapport ». Cette lettre était la confirmation brutale, venant de nos adversaires, de ce que je soutenais depuis de longs mois : tous ces atermoiements, toutes ces hésitations laissaient croire qu’on avait peur de la vérité, peur de la lumière, qu’on avait quelque erreur ou quelque faute à cacher.
Le 1er février, Cuignet adressait une lettre au Garde des Sceaux portant plainte en faux contre l’administration du général André. On mit Cuignet en non-activité par retrait d’emploi, comme mesure disciplinaire, pour s’être adressé directement au Garde des Sceaux, sans passer par la voie hiérarchique. Mais on ne répondit pas, tout au moins publiquement, à ce qui faisait le fond de sa plainte. On laissait ainsi croire aux esprits abusés que Cuignet pouvait être un martyr de la vérité, tandis qu’il n’était qu’un héros du mensonge. Tout cela eût été évité si les débats s’étaient ouverts plus tôt, car le dossier, qui était encore à la Cour, permettait de faire complètement justice des allégations audacieusement mensongères de Cuignet.
Dans les premiers jours de février, le Gouvernement se décida enfin à sortir de sa torpeur. Chaumié, ministre de la Justice, invita le procureur général à faire venir l’affaire le plus tôt possible devant la Cour. Mais le premier président, Ballot-Beaupré, répondit que toutes les audiences de la Chambre civile seraient occupées par les pourvois sur l’établissement des listes électorales, qui devaient être jugés avant les élections législatives et que, par suite, il ne pourrait convoquer les Chambres réunies de la Cour de Cassation qu’après les élections. On avait tant tardé qu’on se trouvait acculé à l’impossibilité de liquider l’affaire avant la période électorale.
Dans le courant du mois de mars 1906, le cabinet Rouvier, mis en minorité à la Chambre sur la question de l’application de la loi sur la séparation des Églises et de l’État, donna sa démission et fut remplacé par un cabinet Sarrien. Étienne y conserva le portefeuille de la Guerre et Thomson celui de la Marine. Clemenceau devint ministre de l’Intérieur.
Les Chambres se séparèrent le 13 avril, et les députés se rendirent dans leurs circonscriptions pour préparer leur élection.
On eut de fortes craintes pour la journée du 1er mai à Paris, où la Confédération générale du Travail avait fait une vigoureuse campagne pour la journée de 8 heures. On fit venir des troupes de la province et Paris, sillonné par de nombreuses patrouilles, ressembla à une ville en état de siège. Ces craintes ne se réalisèrent pas, mais la situation resta cependant troublée. Il ne fallait pas oublier, en effet, que le 1er mai n’était pas un terme, mais le commencement d’un mouvement d’agitation dans lequel allait entrer le parti du Travail. Était-ce le prélude du mouvement révolutionnaire vers lequel s’achemine le prolétariat ?
Les élections générales, qui eurent lieu le 7 et le 14 mai, furent favorables à la politique du bloc républicain. Le ministère qui y présida n’avait pas escompté un pareil succès. Quelques jours avant le premier tour de scrutin, Clemenceau, ministre de l’Intérieur, avait dit à Combes : « Nous perdrons 40 sièges, nous sommes venus deux mois trop tard. » Les prévisions pessimistes de Clemenceau ne se réalisèrent pas ; les nationalistes furent littéralement écrasés, et ce fut Clemenceau lui-même qui fut chargé de former le nouveau cabinet.
Au commencement de juin, j’appris que les débats devant la Cour commenceraient le vendredi 15 de ce mois. Ce fut un immense soulagement. Enfin, j’entrevoyais la fin de mon supplice, la fin aussi d’une situation énervante au possible.
Quelques amis eurent dès lors la crainte que Baudoin, procureur général, ne fut trop énergique, c’est-à-dire trop véridique en dévoilant tous les crimes de mes adversaires. J’en fus fort en colère et je leur dis : « Va-t-on recommencer la faute commise à Rennes, où l’on voulait ménager tous les partis, alors que Mercier et ses complices opéraient sans vergogne ? On ne fait pas de conciliation, ajoutai-je, avec des adversaires de mauvaise foi ; on les met en face de leurs crimes pour les mettre hors d’état de nuire. Ce serait une faute grave que de vouloir, sous prétexte d’un apaisement mensonger, pallier les crimes de nos adversaires. »
Les séances des 15 et 17 juin 1906 devant la Cour furent consacrées à l’examen, à huis clos, du dossier secret militaire et du dossier secret diplomatique. Le dossier secret militaire fut présenté par le commandant Targe, le dossier secret diplomatique par M. Paléologue, ministre plénipotentiaire. Ce dernier, après avoir présenté le dossier, ajouta qu’il croyait de son devoir, comme diplomate et comme représentant du département des Affaires étrangères, dont l’avis était conforme au sien, d’exposer les raisons qui permettent d’affirmer la sincérité des déclarations faites en ma faveur par les puissances étrangères. Ces raisons étaient basées sur les circonstances dans lesquelles les déclarations avaient été faites.
Le lundi 18 juin s’ouvrit la première séance des débats publics devant la Cour de Cassation par la lecture du rapport du conseiller Moras. Cette lecture prit les séances des 18, 19, 20, 21 et 22 juin.
Je trouvai le rapport de Moras très ferme sur le néant des accusations portées contre moi, mais trop indulgent pour mes adversaires ; inexact en ce qui concerne Henry, dont il méconnaissait la portée des actes criminels qui commencèrent dès 1894. J’étais d’accord avec Moras sur la réalité de la trahison d’Esterhazy. Déjà, lors de la rédaction du mémoire de Me Mornard, j’avais vivement discuté avec ce dernier l’hypothèse qu’il soulevait sur la possibilité qu’Esterhazy se soit simplement livré au contre-espionnage de connivence avec Henry, hypothèse examinée encore avec plus de force par Baudoin dans son réquisitoire écrit. Il fallait avoir le courage de reconnaître que le problème de la complicité d’Henry avec Esterhazy n’avait pas encore reçu de solution. Si d’une part, on ne sait comment expliquer le rôle d’Henry depuis 1894, son acharnement dès le jour de mon arrestation, où il commit un rapport mensonger, ses faux accumulés, d’autre part aucun indice n’est venu établir qu’il se livrât à des dépenses au-dessus de ses ressources. On ne voit donc aucun mobile à une complicité d’Henry avec Esterhazy, et tout crime suppose un mobile. Dans l’état de la question, il valait donc mieux réserver son jugement sur le rôle criminel d’Henry.
Me Mornard apprécia ainsi qu’il suit le rapport de Moras :
« Il y a de très bonnes choses dans ce rapport, il y en a quelques mauvaises et certaines inexactitudes. Ce qui domine, c’est l’intention évidente de ménager les accusateurs et d’excuser leurs actes, tout en étant cependant très ferme sur la constatation du néant de l’accusation. »
Ranc écrivit ce vibrant article :
« Je n’ai encore lu que la première partie du lumineux rapport du conseiller Moras, mais cela me suffit pour répéter qu’aux yeux de tout homme qui n’est pas aveuglé par la passion, l’inanité absolue des charges relevées contre le capitaine Dreyfus est mise en pleine lumière. Ce qui éclate aussi au grand jour, c’est le crime commis, c’est l’infamie de ceux qui ont arraché aux juges militaires une condamnation qui est l’iniquité même. Lisez cette apostrophe du rapporteur au général Mercier : « Obligé, admettons-le, de poursuivre pour crime de haute trahison cet officier dont vous connaissiez la carrière et l’avenir, le ministre avait pour premier devoir d’observer la loi qu’il invoquait, d’agir avec prudence, de laisser à l’accusé toute la liberté de sa défense. C’est là ce qu’ordonnaient impérieusement le souci de la justice et le respect de l’honneur de l’armée. » Y a-t-il rien de plus sanglant ?
« Et plus loin, le conseiller-rapporteur affirme qu’avant même que le capitaine Dreyfus ait été interrogé, avant qu’il ait pu fournir aucune explication, l’opinion de ceux qui l’interrogeaient était faite. Avant que l’enquête n’ait commencé, le sort du capitaine Dreyfus était fixé.
« Il n’y a pas, cela est maintenant prouvé, archi-prouvé, d’aveux de Dreyfus, mais en revanche, nous avons, signés et en mains, les aveux de du Paty de Clam. Le conseiller-rapporteur a donné lecture de ces pièces curieuses.
« Dans l’une, du Paty reconnaît qu’il n’a pas agi dans son indépendance d’officier de police judiciaire, qu’il avait des chefs, qu’il devait leur obéir, qu’il n’a fait que se conformer à leurs instructions, qu’exécuter les ordres qui lui étaient donnés. Oui, il a raison de le dire, il a été l’exécuteur des basses œuvres de l’État-Major.
« Et cependant, son enquête, son instruction n’avaient abouti à rien, il se débattait dans le vide…
« Mais le général Mercier ne voulait pas abandonner les poursuites. Il lui fallait, il fallait à l’État-Major une condamnation, un coupable et que ce coupable fut le capitaine Dreyfus, fut un Juif !
« C’est alors que Mercier prit la résolution de corser la preuve trop fragile, en communiquant aux juges militaires ces pièces secrètes dont quelques-unes étaient des faux, et dont, en tout cas, il ne serait rien resté si la défense les avait connues et avait pu les discuter.
« Voilà l’œuvre de Mercier, voilà le crime. »
À la fin de son rapport, M. Moras, sans conclure nettement, indiqua cependant que ses préférences étaient pour la cassation avec renvoi. Son argumentation était très faible et se contredisait. D’une part, en effet, il reconnaissait qu’il n’y avait plus aucune charge contre moi et, d’autre part, il disait qu’il n’avait pas trouvé de fait nouveau relatif au bordereau, alors qu’il y avait le rapport décisif et lumineux de MM. Appel, Poincaré et Darboux. Il n’eut pas le courage de prononcer le mot définitif, qui était la conclusion nécessaire de l’examen très consciencieux qu’il venait de faire du dossier. Tout en reconnaissant l’inanité des charges, il n’osa pas demander à la Cour de proclamer elle-même mon innocence.
Les séances des 25, 26, 27, 28 et 30 juin, des 2, 3, 5 juillet furent occupées par le réquisitoire de M. Baudoin, procureur général. Son argumentation fut très forte, d’une grande clarté, marquant pour toujours du sceau de l’infamie les auteurs des crimes contre la vérité et la justice. Baudoin appelait un faux, un faux, un mensonge un mensonge, ce dont on ne saurait assez le louer. Son ton véhément, qui étonnait parfois dans ce prétoire habitué aux calmes discussions, n’était que l’indignation d’un cœur honnête devant tant de crimes et de mensonges. Baudoin fit de moi un portrait peu flatté, en citant les dépositions de certains témoins à charge. Il aurait pu méditer, à ce sujet, ces paroles très justes d’un de mes camarades à l’État-Major de l’armée en 1894 et qui redevint, quand il fut éclairé, un de mes meilleurs amis et défenseurs : « Quand, en 1894, le sous-chef d’État-Major nous réunit pour nous dire que tu étais coupable et qu’on en avait les preuves certaines, nous en acceptâmes la certitude sans discussion puisqu’elle nous était donnée par un chef. Dès lors, nous oubliâmes toutes tes qualités, les relations d’amitié que nous avions avec toi pour ne plus rechercher dans nos souvenirs que ce qui pouvait corroborer la certitude qu’on venait de nous inculquer. Tout y fut matière. »
Les séances des 5, 6 et 7 juillet furent consacrées à l’admirable plaidoirie de mon vaillant défenseur, Me Mornard. Son préambule fut très noble et très élevé, sa plaidoirie aussi merveilleuse de dialectique qu’impressionnante de force. Il ramassa avec une grande élévation de pensée et une belle hauteur de style tous les arguments de la cause qu’il avait à défendre.
En résumé, durant ces débats, qui avaient duré trois semaines, les magistrats de la Cour suprême se montrèrent admirables de force calme et de sincérité. Toute l’entreprise abominable de forfaiture, de faux et de mensonges fut passée au crible d’une critique impitoyable et tranquille. Les coupables furent marqués du sceau d’infamie par la main sûre de M. Baudoin. Toute la vérité apparut, terrible pour les criminels, pleine de réparations pour ceux qui furent les calomniés et les méconnus. Et ce fut une chose remarquable et magnifique que cette haute magistrature prononçant, au nom d’un grand peuple libre, les paroles de justice attendues depuis des années, au milieu du respect de la nation tout entière, hormis quelques misérables, faussaires ou faux-témoins qui, avec leurs dignes amis, les Charles Maurras et les Drumont, balbutièrent de suprêmes mensonges.
Le général Mercier, dans une lettre adressée au premier président de la Cour de Cassation, osa revenir sur la prétendue « nuit historique ». Cet homme est grandiose de cynisme, d’audace et d’infamie.
Ainsi, la Cour de Cassation, usant de ses pouvoirs illimités, avait mis en pleine lumière mon innocence. J’estimais dès lors que si la Cour hésitait à proclamer cette innocence qu’elle-même avait rendue évidente, elle paraîtrait reculer devant la vérité. Et si, ayant proclamé la vérité, la Cour hésitait à y conformer sa décision souveraine, elle paraîtrait reculer devant la justice.
Le 9 juillet commença la délibération de la Cour en Chambre du Conseil sur l’arrêt à intervenir. La première séance fut consacrée à l’examen des « faits nouveaux » ; la cassation du jugement de Rennes fut votée à l’unanimité. Les séances des 10 et 11 juillet furent consacrées à discuter la question de la cassation avec ou sans renvoi. Le 11 juillet, à 6 h. 30 du soir, j’appris avec une joie profonde que la Cour avait voté la cassation sans renvoi par 31 voix contre 18. Enfin, c’était la fin de mon supplice qui durait depuis douze ans ; c’était la fin de mes angoisses pour l’avenir de mes enfants. Il me semblait qu’on soulevait l’immense poids qui depuis si longtemps oppressait mon cœur.
Le jeudi 12 juillet, à midi, eut lieu la lecture de l’arrêt solennel proclamant mon innocence.
Notre joie à tous fut débordante. Mon souvenir ému alla à tous ceux qui n’étaient plus là pour jouir du triomphe d’une cause pour laquelle ils avaient tant souffert : Bernard Lazare, Zola, Scheurer-Kestner, Trarieux, Grimaux, Giry, Molinier, Zadoc-Kahn, mon regretté beau-père et tant d’autres trop tôt disparus.
Les parents, les amis accoururent en foule chez moi, tout à la joie de me voir parvenu au terme définitif de mes épreuves. Ce furent de tendres épanchements qui augmentèrent mon émotion.
Je n’avais jamais douté de ce triomphe de la justice et de la vérité sur l’erreur, le mensonge et le crime. Ce qui m’avait soutenu depuis le jour néfaste de mon arrestation, à travers les plus horribles souffrances qu’un homme ait peut-être jamais supportées, c’est cette foi inébranlable que la France proclamerait un jour, à la face du monde, mon innocence et qu’elle effacerait jusqu’à la dernière trace de l’erreur monstrueuse. Je conserverai toujours une reconnaissance infinie pour tous ceux qui contribuèrent avec tant de courage et de générosité au triomphe de la justice.
Les dépêches affluèrent aussi dans cette journée et je pus à peine en prendre connaissance, car les visites, qui ne s’arrêtèrent pas jusqu’à une heure avancée de la soirée, continuèrent les jours suivants.
Aussitôt après que l’arrêt de la Cour eut été rendu, j’avais écrit à Mme Trarieux, à Mme Zola, à Mme Bernard Lazare pour leur adresser l’hommage ému de mon souvenir reconnaissant pour leur regretté mari, ainsi qu’au lieutenant-colonel Picquart, au lieutenant-colonel Hartmann, etc…
Je reçus la réponse suivante du colonel Picquart :
« Je vous remercie de votre petit mot. Je me figure votre joie et celle des vôtres. J’aurais préféré, vous le savez, le Conseil de guerre, mais je ne m’entête pas. Cela vaut peut-être mieux ainsi. »
La solution qu’avait adoptée la Cour de Cassation, et qui était conforme au droit et au bon sens, était évidemment bien préférable à celle qui eût consisté à un renvoi devant un Conseil de guerre. Ce renvoi eût été sans utilité et sans but, puisque tout avait été examiné et jugé, et n’eût fait que prolonger une agitation stérile.
Le vendredi 13 juillet eurent lieu à la Chambre des Députés et au Sénat deux admirables séances pour la France et la République. Le Gouvernement avait déposé deux projets de loi, l’un me nommant chef d’escadron, l’autre donnant au lieutenant-colonel Picquart la réparation qui lui était due, en le nommant général de brigade. Le projet de loi me concernant fut adopté aux applaudissements de toutes les gauches par 432 voix contre 32. Le président de la Chambre, Brisson, prononça ensuite les paroles suivantes : « Votre président enregistre avec fierté ce vote qui consacre par une loi le triomphe de la justice qui, depuis deux jours, vaut à la France les acclamations du monde. » Le projet de loi relatif au lieutenant-colonel Picquart fut adopté par 449 voix contre 26.
Au Sénat, les projets de loi furent votés, celui me concernant par 182 voix contre 30 et celui concernant le lieutenant-colonel Picquart par 184 voix contre 26.
Je fus cependant étonné, et de nombreux amis m’exprimèrent la même surprise, de ce qu’on fit dater ma nomination au grade de chef d’escadron seulement du jour de la promulgation de la loi. En toute justice, on eût dû m’appliquer la règle qu’on suivit avec juste raison pour le lieutenant-colonel Picquart, en le replaçant devant tous ceux qui, au moment où il avait quitté l’armée, étaient moins anciens que lui comme lieutenant-colonel.
Dans la séance de la Chambre des Députés où furent votées les lois de réintégration, Maurice Barrès crut devoir intervenir. Lui qui, député durant toute une législature, ne monta que deux fois à la tribune, il se fit soudain le porte-parole des 32 irréductibles pour qui aucun jugement, aucune raison, aucune vérité, ne prévaut contre leur passion. Maurice Barrès voulut être le champion de Mercier contre moi. Triste courage que de vouloir être, quand même, le défenseur d’un tel criminel ! Il perdit là une bonne occasion de se taire, la meilleure de toutes les occasions. Triste personnage, doué d’un beau talent !
Ma pensée se reporta encore plus vivement, dans ces journées, vers tous ceux qui n’étaient plus là pour prendre leur part du triomphe d’une cause qu’ils avaient si vaillamment défendue.
Bernard Lazare, jeune auteur de talent et de bel avenir, à demi artiste et poète, à demi sociologue, qui écrivit le premier un mémoire en ma faveur où il exposa en un style très simple tous les faits alors connus.
Zola, qui jeta sa gloire dans la bataille et dont Maurice Batilliat disait admirablement, dans un discours prononcé le 1er octobre 1905 à la cérémonie commémorative de Médan : « Si Émile Zola fut naguère « un moment de la conscience humaine », il est aujourd’hui, par son œuvre, par son influence, par sa pensée, l’expression magnifique et pure de la conscience de la patrie. »
Ludovic Trarieux, qui se rappela qu’il était girondin et qui se jeta passionnément dans la lutte pour la vérité.
Scheurer-Kestner, belle et noble figure, qui mourut à la peine, et tant d’autres !
Pour tous, la France était la plus haute personne morale et ils ne pouvaient admettre qu’elle oubliât ses généreuses passions de justice humaine.
Les télégrammes et les lettres affluèrent en de tels monceaux dans les jours qui suivirent, qu’il me fut impossible d’y répondre et que je dus emprunter la voie des journaux pour remercier tous les amis connus et inconnus et leur dire combien j’avais été touché par leurs témoignages de sympathie.
Le 20 juillet au matin, le Journal officiel publia ma nomination comme chevalier de la Légion d’honneur. Le général Mensier, membre du Conseil de l’Ordre de la Légion d’honneur, avait eu à présenter devant le Conseil le rapport sur la proposition faite en ma faveur par le ministre de la Guerre. En présentant ses conclusions, le général Mensier les accompagna du très noble commentaire suivant :
« Je pourrais, en ne considérant que les années de service du commandant Dreyfus, me borner à vous dire que la nomination est faite en conformité des règlements et que nous n’avons qu’à en donner ampliation. Mais un devoir tout autre nous incombe, et devant une affaire qui a retenti si douloureusement dans le monde entier, je tiens à ajouter que nous devons considérer notre décision comme une juste réparation vis-à-vis d’un soldat qui a enduré un martyre sans pareil. »
La décision du Conseil de l’Ordre fut prise à l’unanimité.
Le même jour, dans l’après-midi, eut lieu dans la cour du quartier de l’artillerie à l’École militaire, la cérémonie de la remise de ma décoration.
L’aspect des murailles grises et vétustes, du cadre de la cour Desjardins, était resté le même depuis le temps où j’étais lieutenant aux batteries à cheval à l’École militaire.
On ne choisit point pour cet acte de réparation le cadre qui est à côté, la grande cour de l’École militaire où s’accomplit douze ans auparavant l’atroce première parade. Ce fut sur ma demande, car je craignais que l’émotion des souvenirs ne m’imposât une charge au-dessus de mes forces et ne triomphât de mon courage.
À une heure et demie, les troupes commandées pour rendre les honneurs, les deux batteries à cheval et deux escadrons du 1er cuirassiers, se formèrent parallèlement aux trois côtés de la cour. Elles étaient placées sous les ordres du lieutenant-colonel Gaillard-Bournazel du 1er cuirassiers.
À deux heures moins cinq retentit la sonnerie des trompettes. Le général Gillain, commandant la 1re division de cavalerie, d’allure martiale, la moustache blanche, pénétra à pied dans la cour. À grands pas, il passa sur le front des troupes. Le silence pesa lourd, impressionnant, et dans ce silence, ma pensée s’enfuit, éperdue, réveillant les souvenirs endormis d’il y a douze ans, les hurlements de la foule, l’atroce cérémonie, mes galons arrachés injustement, mon sabre brisé et gisant à mes pieds en tronçons épars… Mon cœur battit à se rompre, le sang afflua aux tempes, la sueur couvrit mon front… Je dus faire un immense effort de volonté pour me ressaisir et ne pas crier mes douleurs passées.
Le commandement « ouvrez le ban » m’arracha à ma douloureuse rêverie et me ramena à la réalité réparatrice. Le général Gillain, d’un beau geste, tira son épée et remit d’abord la croix d’officier de la Légion d’honneur au commandant Targe. Puis le ban se referma et se rouvrit aussitôt pour moi. Cette fois, le général Gillain prononça les paroles réglementaires d’une voix émue, et en m’agrafant l’insigne de l’honneur, il me dit d’une voix douce : « Commandant Dreyfus, je suis heureux d’être chargé de vous décorer ; je sais quels excellents souvenirs vous avez laissés à la 1re division de cavalerie. » Puis il m’embrassa de tout cœur, et ses yeux se mouillèrent. Les troupes allèrent ensuite se masser au fond. Le commandement « Pour défiler, en avant, marche » retentit. Et, lieutenant-colonel en tête, précédées de la fanfare, les troupes défilèrent devant le général Gillain, devant le commandant Targe et devant moi, les officiers saluant du sabre au passage. Les cuivres chantèrent haut et clair en ce jour d’allégresse.
Les troupes disparurent. Aussitôt on m’entoura en criant : « Vive Dreyfus ». Non, m’écriai-je : « Vive la République, vive la vérité. » Les mains se tendirent vers moi, empressées. Je les serrai d’une étreinte nerveuse. J’embrassai les amis. Et tout cela était si émouvant que les mots sont impuissants à en donner la sensation…
Anatole France s’approcha à son tour et me dit :
« Je suis très heureux et très ému. Je ne sais comment rendre hommage à la constance dont vous avez fait preuve au travers de tant de souffrances et qui nous a permis d’accomplir l’œuvre de justice et de réparation dont la solennité d’aujourd’hui est le couronnement. Et je vous serre les mains sans rien vous dire de plus. »
Puis mon fils se jeta dans mes bras. Ensuite, ce fut le tour de ma femme, des miens. Étreintes délicieuses de tous ceux, que j’aimais, pour qui j’avais eu le courage de vivre.
J’allai trouver le général Picquart, qui avait assisté à la cérémonie, et qui me serra chaleureusement les mains. Je lui exprimai toute ma gratitude, ainsi qu’à M. Baudoin, qui était présent. Mais toutes ces émotions avaient été trop fortes. Des troubles cardiaques me firent subir une crise passagère. Quand je fus remis, je m’éloignai en voiture avec Georges Bourdon, du Figaro, et mon fils.
Ce fut une belle journée de réparation pour la France et la République.
Mon affaire était terminée. Le lieutenant-colonel Picquart avait été réintégré dans l’armée avec le grade de général de brigade, comme compensation des persécutions qu’il avait subies pour m’avoir défendu dès qu’il eut acquis la conviction de mon innocence. Si tous ceux qui avaient combattu pour la justice, et qui étaient encore parmi les vivants, n’avaient pu recevoir de même la récompense des souffrances endurées pour la vérité, il était certain qu’ils la trouveraient dans la satisfaction intime de leur conscience et dans l’estime que leurs sacrifices leur avaient méritée de la part de leurs contemporains. Et même s’ils parurent oubliés, ils ne furent pas les plus mal partagés, car ils ne luttèrent pas seulement pour une cause particulière, mais ils contribuèrent, pour une large part, à l’une des œuvres de relèvement les plus extraordinaires dont le monde ait été témoin, une de ces œuvres qui retentissent jusque dans l’avenir le plus lointain, parce qu’elle aura marqué un tournant dans l’histoire de l’humanité, une étape grandiose vers une ère de progrès immense pour les idées de liberté, de justice et de solidarité sociale.