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Souvenirs et Correspondance (Dreyfus)/03

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Texte établi par Pierre DreyfusB. Grasset (p. 439-446).

TROISIÈME PARTIE

LES DERNIÈRES ANNÉES
1906-1935

LES DERNIÈRES ANNÉES

Après que les deux Chambres, à une immense majorité, eurent voté la loi qui le réintégrait dans les cadres de l’armée, le commandant Dreyfus fut affecté au fort de Vincennes, où il reprit son service le 15 octobre 1906, douze ans jour pour jour après sa tragique arrestation. Peu de temps après, il fut nommé au commandement de l’arrondissement de Saint-Denis.

En dépit du calvaire qu’il avait douloureusement gravi au cours de ces terribles années, il avait conservé très vif le goût des choses militaires, s’étant refusé à confondre l’opinion d’une armée trompée à son égard, et désormais éclairée, avec les crimes de quelques chefs égarés par la passion antisémite. De plus, il restait pleinement fidèle à son serment de 1870, alors que tout enfant il avait vu défiler en conquérants les soldats allemands dans Mulhouse, « être officier français pour pouvoir mieux servir son pays et venger l’honneur des Alsaciens arrachés par la force à leur patrie ».

D’ailleurs, il fut parfaitement reçu par ses camarades. Dès le 28 juillet, un banquet lui avait été offert au Cercle Militaire par les officiers de l’artillerie de la première division de cavalerie, et il trouva partout l’accueil le plus cordial. Aussi, profondément touché par toutes les attentions dont il était l’objet, il eût bien volontiers poursuivi sa carrière. Malheureusement, par une erreur qui ne put être relevée en temps utile, la loi du 13 juillet 1906 qui l’avait nommé chef d’escadron ne faisait partir son ancienneté que du jour de la promulgation de la loi, alors que s’il avait suivi régulièrement sa carrière, il eût été lieutenant-colonel ou à la veille d’être promu.

Considérant que sa situation se trouvait ainsi sans issue, le commandant Dreyfus estima qu’il était de sa dignité de se retirer et demanda, non sans tristesse, sa mise à la retraite le 26 juin 1907.

De ce jour, il consacra ses longs loisirs à des études d’histoire et de sociologie.

En 1908, le 4 juin, alors qu’il assistait à la cérémonie du transfert des cendres de Zola au Panthéon, il fut blessé au bras par un vague journaliste qui tira sur lui deux coups de revolver par derrière. Conduit de suite au poste de police voisin pour être pansé, l’on put constater que, fort heureusement, la blessure était sans gravité.

Ce stupide attentat fut une occasion pour de nombreux amis de lui témoigner leur vigilante sympathie, si bien exprimée dans la lettre suivante par celle qui fut pour l’univers entier la « divine Sarah » :

« Vous avez encore souffert, nous avons encore pleuré. Mais vous ne devez plus souffrir, et nous ne devons plus pleurer. Le drapeau de la vérité est placé dans la main de l’illustre mort couché sous les voûtes glorieuses. Ce drapeau claquera plus haut que les aboiements de la meute.

« Ne souffrez plus, notre cher martyr. Regardez autour de vous, tout près, puis plus loin, plus loin encore, et voyez cette foule d’êtres qui vous aiment et vous défendent contre la lâcheté, le mensonge et l’oubli. Parmi ces êtres se trouve votre amie.

« Sarah Bernhardt,
« 6 juin 1908. »

Chaque été, le commandant Dreyfus allait passer avec sa famille un ou deux mois en Suisse, où il recevait toujours un accueil enthousiaste, et terminait fréquemment sa villégiature en Italie. Il éprouvait une prédilection pour Florence, et c’était pour lui une grande joie que d’aller s’asseoir place Michel-Ange et de contempler, dans cette atmosphère idéale, les magnifiques trésors artistiques qui l’entouraient.

Les événements de 1914 surprirent le commandant Dreyfus en Suisse. Dès que la mobilisation parut probable, il décida de rentrer à Paris pour reprendre du service actif. Il partit avec sa fille et, à peine arrivé en France, sur le quai de la gare de Bellegarde, il apprit l’assassinat de Jaurès, première et glorieuse victime du cataclysme. Cette terrible nouvelle lui causa un profond chagrin.

Le 2 août 1914, le commandant Dreyfus se rendit à Vincennes et fut désigné pour être adjoint au colonel commandant l’artillerie de la zone nord du camp retranché de Paris. Il suivit ainsi avec émotion les progrès de la marche des armées allemandes sur la capitale. Alors qu’il était en observation au fort de Daumont avec d’autres officiers, il vit les troupes de von Klück déboucher de Luzarches et, au lieu de se diriger sur eux, obliquer vers l’Est dans la direction de l’Ourcq. Il n’est d’ailleurs pas sans intérêt de noter que c’est de ce fort de Daumont que partit un des premiers avis signalant la manœuvre des armées ennemies et qui permit, grâce au génie de Gallieni, d’engager et de gagner la bataille de la Marne.

Après avoir participé à la mise en état de défense de la zone nord du camp retranché de Paris, et celle-ci se trouvant à peu près terminée, le commandant Dreyfus fut, sur sa demande, affecté aux armées et nommé au commandement du parc d’artillerie de la 168e division, qui appartenait au 20e corps. Il suivit ainsi ce corps d’armée dans ses divers déplacements et participa aux grands combats du Chemin des Dames et de Verdun.

En 1917, le 20e corps ayant relevé le 7e, auquel appartenait le régiment d’artillerie de 75 dont son fils commandait une batterie, il eut l’immense joie de l’embrasser sur le champ de bataille de Verdun. Et cette rencontre fut bien douce à son cœur si patriote et si aimant.

Au début de 1918, à la suite d’une circulaire relative aux limites d’âge des officiers dans les unités combattantes, le commandant Dreyfus, fut renvoyé à l’intérieur et mis à la disposition du ministre de l’Armement, qui le désigna pour prendre le commandement du parc d’artillerie d’Orléans. Le 25 septembre de la même année, il fut nommé lieutenant-colonel, puis promu au grade d’officier de la Légion d’Honneur.

Pendant toute la durée des hostilités, Mme Alfred Dreyfus, désireuse de servir elle aussi son pays, remplit avec un infini dévouement les fonctions d’infirmière bénévole dans les hôpitaux de Paris.

Puis vint l’armistice et la fin du massacre… Le lieutenant-colonel Dreyfus, malheureusement très usé par les fatigues de la guerre, reprit sa vie paisible et familiale. Il continua à lire beaucoup et à s’intéresser particulièrement à tout ce qui paraissait relativement à l’Affaire.

Dans le courant du mois de juin 1930, il reçut de Mme de Schwartzkoppen un exemplaire des Carnets de son mari qui venaient de paraître en librairie, accompagné de la lettre suivante :

« Hannover le 1er juin 1930.

« Très honoré monsieur Dreyfus,

« Je vous adresse aujourd’hui par la poste les Carnets de feu mon mari le général d’infanterie Paul de Schwartzkoppen, publiés par le colonel Schwertfeger : « La vérité sur Dreyfus ».

« Je crois agir ainsi dans l’esprit de mon mari, dont le vœu a toujours été de témoigner dans le monstrueux procès dont vous avez été le point central et la victime. Pour des raisons diverses qu’indiquent clairement ses souvenirs, il lui a été impossible de le faire de son vivant.

« Louise von Schwartzkoppen,
née baronne von Wedel. »

La lecture de ces Carnets fit revivre au colonel Dreyfus, avec une intensité douloureuse, les souffrances physiques et morales qu’il avait endurées et dont le temps n’avait pu atténuer le souvenir. Mais aussi, il regretta amèrement que Schwartzkoppen n’ait pas eu le courage d’intervenir lorsqu’il connut l’erreur judiciaire qui avait été commise et n’ait pas, comme le colonel Picquart, su sacrifier une carrière brillante pour accomplir un devoir de conscience en dévoilant la vérité.

Dans les dernières années de sa vie, le colonel Dreyfus, tout en conservant son intelligence intacte, vit ses forces diminuer, et il mena une vie de plus en plus casanière, entouré de l’affection des siens. Au cours de sa promenade quotidienne, qu’il écourta de jour en jour, il était fréquemment arrêté par des passants qui le saluaient, l’assurant de leur déférence et de leur sympathie.

Il eut le bonheur de voir sa famille s’agrandir, ses enfants se marier, et ses nombreux petits-enfants, qu’il adorait, l’entourer de tout leur respect et de tout leur amour.

Quand la maladie le terrassa, il ne se plaignit jamais. Il savait qu’il était perdu et disait seulement parfois que la vie, qui le faisait encore tant souffrir, lui avait été bien cruelle.

De nombreux médecins, parmi lesquels les professeurs les plus éminents, lui prodiguèrent leurs soins avec un dévouement touchant, considérant comme un inappréciable honneur d’être appelés à son chevet.

Pendant cette longue année de souffrances, le colonel Dreyfus fut constamment soutenu par celle qui porte si dignement son nom et qui, jusqu’à l’ultime minute, malgré des mois entiers de fatigue surhumaine, se tint à son chevet, le soigna avec une constance maternelle, et lui apporta, du seul fait de sa présence bien-aimée, un réconfort et un soulagement. Car dans un regard de sa compagne, le malade retrouvait toute leur vie, faite de confiance réciproque, de luttes partagées, d’obstacles vaincus en commun, d’estime mutuelle, d’affinités d’esprit et de cœur, d’amour, en un mot, d’amour profond, rayonnant, indestructible.

Dans cette chambre où son pauvre corps souffrait affreusement, une chose n’avait point changé. Ils étaient restés l’un pour l’autre tels qu’ils étaient sortis de l’épreuve, grandis, plus compréhensifs et plus humains. Le colonel, aux yeux de sa femme, était toujours le héros du plus tragique des destins, dont la fermeté d’âme, la noblesse de caractère, l’inébranlable courage avaient ému la terre entière. Et de même, Mme Dreyfus n’avait jamais cessé d’être pour lui un être d’exception, son étoile protectrice, la lumière vers laquelle, du fond de son cachot, il s’était tourné jour et nuit. Il lui savait gré de sa confiance, de son âme fidèle, de son invincible foi, de ses vertus de mère et de sa réconfortante tendresse. Et il lui vouait une admiration sans bornes pour son stoïcisme et sa vaillance durant le pénible et long combat, alors que voilée de deuil, simple et émouvante, elle rallia autour d’elle, comme autour d’un permanent flambeau, tant d’enthousiasmes et tant d’énergies.

Malgré tous les efforts qui furent tentés pour le sauver, le malade allait s’affaiblissant.

Le 11 juillet 1935, comme son fils allait le voir, ainsi que chaque jour, le colonel Dreyfus garda longuement sa main dans les siennes sans proférer une parole, lui transmettant ainsi, dans ce geste muet, son ultime pensée. Et le lendemain, vers cinq heures de l’après-midi, entouré des siens, il ferma les yeux et s’éteignit doucement.

FIN