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Souvenirs et Correspondance (Dreyfus)/Préface

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Texte établi par Pierre DreyfusB. Grasset (p. 11-18).

PRÉFACE

Au soir de ce jour où nous avons mené mon père à sa dernière demeure, j’ai pris dans ma bibliothèque ce livre extraordinaire qu’est Cinq années de ma vie et l’admirable Histoire de l’Affaire, de Joseph Reinach. J’en ai relu de longs chapitres.

Si, maîtrisant ma douleur, refoulant mon émotion, j’ai assisté sans une larme aux derniers moments de mon père et à toutes les affreuses cérémonies qui suivirent, j’ai pleuré comme un enfant à la lecture de ces pages qui retracent son long et effroyable martyre.

Je me suis alors demandé quels sont les mobiles qui régissent l’âme humaine, et pourquoi des êtres normaux, qui passent dans la vie courante pour de braves gens et qui croient l’être, ont torturé pendant des années un malheureux qu’ils savaient innocent ? Pourquoi lui ont-ils refusé les droits élémentaires que la loi accorde même aux coupables ? Pourquoi ont-ils rendu ses souffrances plus atroces, pourquoi les ont-ils prolongées sans raison ?

Ces hommes, dont la plupart ont disparu, avaient-ils une âme ? Ont-ils éprouvé dans leurs derniers moments les remords qu’a eus Schwartzkoppen, et s’ils étaient croyants, ont-ils songé qu’ils auraient un jour à rendre compte de leurs forfaits ?

En octobre 1894, époque de l’arrestation de mon père, j’avais trois ans et demi, ma sœur Jeanne dix-huit mois. C’est dire que cet événement, qui bouleversa la vie de nos parents et passionna plus tard le monde entier, n’a laissé nulle trace dans nos esprits. Ma mère s’évertua d’ailleurs à nous maintenir dans l’ignorance et à préserver nos petites têtes de soucis qui n’étaient point de notre âge. Dans son immense amour maternel, elle parvint à nous cacher sa peine, à nous éviter le contact des journaux lorsque nous sûmes lire, à nous soustraire aux manifestations de la rue. Le soir seulement, venant nous border dans notre lit, elle nous apprit à demander au Bon Dieu, dans notre prière, le retour prochain de notre père, parti pour un long voyage. De plus, elle cultivait en nous son souvenir, nous parlait fréquemment de lui, nous faisait lui écrire quelques mots, en guidant nos mains malhabiles, de façon que chaque courrier lui apportât une douce pensée de ses enfants.

Mon souvenir le plus lointain se rapportant à l’Affaire date de l’élection présidentielle de février 1899, alors que j’avais huit ans. Comme je l’appris plus tard, tous les partisans de la vérité souhaitaient ardemment que Loubet fût élu. Pour moi, je ne savais qu’une chose, c’est que ma mère en serait heureuse. Une de mes tantes m’avait emmené sur les « boulevards », devant le Matin, afin d’y lire les résultats que ce journal affichait ; dès que nous connûmes la défaite de Méline, nous rentrâmes en courant à la maison, rue de Châteaudun, et je me précipitai au salon pour annoncer la bonne nouvelle. Mais quelqu’un m’ayant demandé pourquoi l’élection de Loubet me causait une si grande satisfaction, je ne sus que répondre et éclatai en sanglots.

Mon second souvenir précis est celui de notre voyage jusqu’à Carpentras, sept mois plus tard. Mes grands-parents nous y amenèrent, ma sœur et moi, pour y rejoindre ma mère et mon père, après que celui-ci eût été libéré à l’issue du procès de Rennes. Je vois encore nettement notre arrivée et maman nous accueillant, ayant auprès d’elle un monsieur aux cheveux presque blancs, le visage ravagé, l’air très las, les vêtements flottant sur son corps amaigri, mais qui nous regardait avec une telle émotion que nous lui rendîmes ses baisers et l’acceptâmes de suite pour notre papa.

À quelque temps de là, comme il se précisait pour moi qu’il existait une sorte de mystère dans la vie de mes parents, je les questionnai, et ils me racontèrent les grandes lignes de l’Affaire en me montrant une image d’Épinal qui en retraçait les principales péripéties. De ce moment, on parla plus librement devant moi, mais j’étais encore si jeune que l’importance des événements restait hors de ma portée. Le côté insolite de l’atmosphère familiale m’échappait. À voir mon père, toujours assis à sa table de travail, compulsant des documents et couvrant de grandes feuilles de papier écolier de sa fine écriture, à voir des messieurs à l’air grave et préoccupé lui rendre fréquemment visite et discuter de questions dont l’intérêt me dépassait, j’en avais pris l’habitude, et jamais je n’eus l’idée que je vivais dans un milieu exceptionnel. D’ailleurs, mes parents firent toujours de grands efforts pour éviter que leurs soucis vinssent obséder ma jeunesse et pour m’assurer la vie de tous les enfants de mon âge. Certes, le rire et la gaîté n’étaient point choses courantes à la maison. La constante tension d’esprit de mon père qui, jusqu’en 1906, n’eut d’autre pensée, d’autre préoccupation que la reconnaissance officielle de son innocence, pesa sur nous tous et rendit plutôt lourde l’ambiance de la vie familiale. Mais à part cela, je fus envoyé au lycée pour y poursuivre mes études et connus une jeunesse sensiblement pareille à celle de mes camarades.

Mon père qui, par nature, n’était pas d’un caractère très expansif, avait été marqué encore par cinq années de tortures et de solitude absolue et s’était concentré sur lui-même. Il vivait une vie intérieure intense, mais ne savait plus guère extérioriser ses sentiments. Il avait perdu l’habitude de les exprimer, et comme par ailleurs il répugnait à se plaindre, à exposer en public ses souffrances, il paraissait très froid, très distant à ceux qui le connaissaient peu.

Joseph Reinach, l’un des plus courageux et des plus compréhensifs parmi ses défenseurs, raconte qu’il se rendit à Carpentras à la fin de l’année 1899 pour rencontrer mon père qu’il n’avait jamais vu. Mon père, qui savait tout ce qu’il devait à cet homme, et qui lui en avait une infinie reconnaissance, l’attendait devant la grille de la propriété de ma tante Valabrègue, chez qui nous habitions. Quand Reinach arriva, mon père lui tendit la main et lui dit ce simple mot : « Merci. » Et Reinach ajoute : « Et ce fut tout, ce seul mot en guise de salut, et j’eus l’orgueil de trouver cela également digne de lui et de moi, Beaucoup de ses partisans à qui il ne manifesta point sa gratitude avec plus d’expansion en furent au contraire froissés… L’esprit de la plupart des hommes est fait ainsi que la plus incomprise des beautés morales, c’est la simplicité des attitudes… On trouva généralement que Dreyfus continuait à mal jouer son rôle parce qu’il n’en jouait aucun, restait simplement lui-même ; on prit la pudeur qu’il avait de ses sentiments pour de la sécheresse ; on fit passer pour vide ce cœur plein qui ne débordait pas. »

Me Mornard, qui fut avec tant de dévouement son remarquable avocat devant la Cour de cassation, s’exprime ainsi dans sa plaidoirie du 5 juillet 1904 :

« Je sais quelle est cette nature droite et loyale… je sais quel est cet esprit prétendu hautain et cassant, qui est en réalité un timide luttant contre sa timidité. Je sais ce qu’est ce cœur qu’on « a prétendu insensible et qui souffre cruellement en se faisant un devoir de ne pas montrer sa souffrance »…

Et dans sa plaidoirie du 5 juillet 1906, il déclare :

« Voici huit années, en effet, que, de toutes les forces de mon âme, je soutiens pour le défendre une lutte atroce ; voici huit années que je souffre de sa souffrance et de la souffrance des siens. Mais je regrette profondément, moi qui comme avocat ai recueilli parfois les épanchements de son pauvre cœur meurtri, je regrette profondément qu’il ne se laisse pas aller, en dehors de son cercle familial, à l’expansion de ses sentiments intimes. On le connaîtrait mieux, il ne pourrait qu’y gagner.

« Comment d’ailleurs lui imputer à crime, à lui qui pendant tant d’années a été traqué comme une bête fauve, et supplicié comme un martyr, comment lui imputer à crime de s’être ainsi complètement replié sur lui-même, de ne plus rien faire paraître de ses angoisses et de ses affections, d’avoir ce que l’on pourrait appeler la pudeur de sa souffrance ? »

Au lendemain du procès de Rennes, mon père se trouvait littéralement épuisé par les affreuses tortures physiques et morales qu’il avait subies. À son arrivée à Carpentras, le 20 septembre 1899, il ne pouvait qu’avec difficulté parcourir quelques centaines de mètres à pied. Ses nuits étaient hantées d’effroyables cauchemars, et il mit près de deux ans à reconquérir son équilibre. Mais son plus cruel souvenir, et qui ne cessa de l’obséder, fut celui de la double boucle. Dans ses dernières années encore, il lui arrivait parfois de se réveiller en poussant un cri terrible : il se croyait attaché sur son lit par les chevilles, encloses dans une boucle de fer. Et lui qui cependant ignorait la haine, il conserva un profond ressentiment contre ce ministre des Colonies, cet André Lebon qui, par basse passion politique, lui avait infligé sans raison cette abominable torture. Car s’il comprenait, sans les excuser, les erreurs, puis les infamies de quelques chefs militaires, poussés par des haines religieuses ou un esprit de caste, il ne pouvait admettre qu’un homme qui n’avait aucun motif valable pour lui souhaiter du mal, qui par ses fonctions mêmes se devait d’agir avec une scrupuleuse conscience, ait cru devoir prendre la responsabilité d’aggraver son supplice, à l’encontre des règlements et de la plus élémentaire équité.

Dès qu’il fut suffisamment valide, mon père se mit au travail. Bien vite, il apprit, avec une stupéfaction qu’il ne chercha pas à dissimuler, les multiples phases du grand drame qui s’était joué à son sujet durant les cinq années où l’injustice humaine l’avait retranché du monde des vivants. L’indignité de ses chefs lui fut particulièrement pénible, et il lui fut difficile d’admettre la réalité de toutes les bassesses et de toutes les criminelles passions qui s’étaient révélées. Par contre, l’héroïque attitude de ceux qui prirent sa défense emplissait son cœur d’une gratitude sans bornes.

Peu de temps avant sa mort, au cours de l’une de ces paisibles journées que l’affection et la sollicitude des siens lui avaient ménagées, car il ne sortait plus guère, il écrivait encore :

« Je ne connais pas l’amertume, m’étant toujours élevé au-dessus des passions mesquines : j’ai cherché à comprendre comment ceux qui m’ont fait tant de mal, par orgueil de ne pas vouloir reconnaître une erreur, en étaient d’abord arrivés au mensonge, puis au crime ; mes pensées surtout sont allées à ces figures admirables dont le courage était à la hauteur de la valeur morale, dont la conscience a dicté leurs devoirs. Ce sont elles qui me réconfortent et j’aime à les évoquer dans mes longues heures de méditation. »

Cependant, même ses meilleurs amis avaient compliqué sa tâche. Dès 1900, des divergences se firent jour parmi eux. Le verdict du Conseil de guerre de Rennes les avait à la fois surpris et indignés, la plupart s’étant fait à la certitude, après la décision unanime de la Cour de cassation, que ce nouveau procès ne serait qu’une pure formalité et que l’acquittement ne pouvait faire de doute. La déception fut grande. Tout semblait crouler et tout semblait à recommencer, Pour un temps, la grâce que le gouvernement, ému par le jugement scandaleux et par la protestation unanime du monde entier, avait offerte à mon père, vint apporter un soulagement à tous.

Mais l’Affaire était entrée dans le domaine de la politique. Les partis s’en étaient emparés. Chaque individu voulait diriger mon père suivant sa tendance propre. Certains même se prirent à regretter qu’il ne fût plus en prison, considérant que, libre, il perdait son auréole de martyr ; l’agitation qu’ils estimaient nécessaire pour forcer le gouvernement à saisir à nouveau la Cour de cassation, s’en trouvait compromise. D’autres, par tempérament, par ambition personnelle, voulaient qu’on suivît leurs directives, qu’on prît prétexte du premier fait nouveau, quelle qu’en soit la valeur, pour introduire une demande en révision.

Mon père ne voulait, au contraire, s’engager que lorsqu’il aurait en mains tous les éléments nécessaires. Esprit net et précis, ennemi de toute agitation inutile, il voulait que sa cause restât désormais entre les mains de juristes. Il savait qu’il ne se sentirait pleinement satisfait que lorsque la démonstration irréfutable, absolue, éclatante de son innocence aurait été faite par les premiers magistrats de notre pays.

Pendant six longues années, il poursuivit sans faiblir la tâche qu’il s’était assignée, et ses souvenirs montrent avec quel esprit de suite, avec quelle logique, avec quel courage il l’accomplit.

Certains, qui n’approuvaient pas son désir de rester uniquement sur le plan judiciaire et qui se heurtèrent à son inflexible volonté, s’en montrèrent vivement irrités ; ils déclarèrent qu’il ne comprenait rien à l’Affaire parce qu’il ne la comprenait pas comme eux, l’accusèrent de manquer de cœur parce qu’il ne manifestait pas sa reconnaissance en suivant aveuglément leurs avis, même lorsqu’il les jugeait néfastes. Des gestes d’amis, pour lesquels il avait une gratitude infinie, lui causèrent un très vif chagrin. Bien que mon père relate ces incidents avec une extrême modération dans ses souvenirs, j’ai cru rester fidèle à sa mémoire en ne les publiant pas. Je ne crois pas utile d’insister sur les petites faiblesses des hommes de grand cœur.

Mon père eut d’ailleurs pleinement raison. Il obtint le 12 juillet 1906, grâce à sa persévérance, la reconnaissance définitive de son innocence par la Cour de cassation qui, dans un magnifique arrêt, détruisit, comme il l’avait tant désiré, jusqu’à la moindre base de l’accusation.

La vérité historique est ainsi établie aujourd’hui de façon incontestable, et ce livre n’est nullement destiné à lui apporter une contribution nouvelle. Mon but est autre. Je voudrais seulement, à l’encontre de ceux qui se sont plu à assigner à l’Affaire des origines mystérieuses et en ont fourni des explications compliquées, en faire ressortir la psychologie très simple et très humaine, exposer les faits les plus saillants, décrire les principaux personnages comme je pense qu’il faut les comprendre. Mais surtout, en relatant les phases essentielles de l’Affaire, en publiant quelques-unes des admirables lettres échangées entre ma mère et mon père, ainsi qu’une partie des Souvenirs de celui-ci, mon plus ardent désir est de rendre un filial hommage à l’homme qui sera, pour les générations futures, un des plus purs héros de l’histoire de notre chère France.

Pierre Dreyfus