Souvenirs et Correspondance (Dreyfus)/Texte entier
DÉDICACE
La grande guerre a passé, accumulant les ruines.
Parmi les principaux acteurs du grand drame que fut l’affaire Dreyfus, et bien qu’ayant alors combattu dans des camps opposés, combien se retrouvèrent sur les champs de bataille, communiant dans un même amour de la patrie. Le lieutenant-colonel du Paty de Clam, le fils unique du lieutenant-colonel Henry, le fils unique de Joseph Reinach, le fils unique de mon oncle Mathieu Dreyfus, et bien d’autres encore, tombèrent au champ d’honneur.
Cependant, l’apaisement n’est pas définitif autour d’une cause désormais historique. Les passions ne sont pas encore complètement éteintes. Lorsqu’on évoque les années 1897 à 1899 devant l’un des survivants de cette époque, son visage s’éclaire, sa voix se fait plus âpre, et tout son être frémit au souvenir de la lutte ardente. Les jeunes savent que l’affaire Dreyfus a remué profondément la France, et qu’elle a influé sur la politique intérieure jusqu’en 1914, mais ils n’ont guère cherché à connaître les origines du drame.
Aux hommes admirables qui, au risque de briser leur carrière, de détruire leur vie de famille, se sont jetés dans la mêlée pour défendre mon père, à mes glorieux camarades de guerre, à la jeune génération qui n’a pas connu les grands combats, je dédie ce livre.
PRÉFACE
Au soir de ce jour où nous avons mené mon père à sa dernière demeure, j’ai pris dans ma bibliothèque ce livre extraordinaire qu’est Cinq années de ma vie et l’admirable Histoire de l’Affaire, de Joseph Reinach. J’en ai relu de longs chapitres.
Si, maîtrisant ma douleur, refoulant mon émotion, j’ai assisté sans une larme aux derniers moments de mon père et à toutes les affreuses cérémonies qui suivirent, j’ai pleuré comme un enfant à la lecture de ces pages qui retracent son long et effroyable martyre.
Je me suis alors demandé quels sont les mobiles qui régissent l’âme humaine, et pourquoi des êtres normaux, qui passent dans la vie courante pour de braves gens et qui croient l’être, ont torturé pendant des années un malheureux qu’ils savaient innocent ? Pourquoi lui ont-ils refusé les droits élémentaires que la loi accorde même aux coupables ? Pourquoi ont-ils rendu ses souffrances plus atroces, pourquoi les ont-ils prolongées sans raison ?
Ces hommes, dont la plupart ont disparu, avaient-ils une âme ? Ont-ils éprouvé dans leurs derniers moments les remords qu’a eus Schwartzkoppen, et s’ils étaient croyants, ont-ils songé qu’ils auraient un jour à rendre compte de leurs forfaits ?
En octobre 1894, époque de l’arrestation de mon père, j’avais trois ans et demi, ma sœur Jeanne dix-huit mois. C’est dire que cet événement, qui bouleversa la vie de nos parents et passionna plus tard le monde entier, n’a laissé nulle trace dans nos esprits. Ma mère s’évertua d’ailleurs à nous maintenir dans l’ignorance et à préserver nos petites têtes de soucis qui n’étaient point de notre âge. Dans son immense amour maternel, elle parvint à nous cacher sa peine, à nous éviter le contact des journaux lorsque nous sûmes lire, à nous soustraire aux manifestations de la rue. Le soir seulement, venant nous border dans notre lit, elle nous apprit à demander au Bon Dieu, dans notre prière, le retour prochain de notre père, parti pour un long voyage. De plus, elle cultivait en nous son souvenir, nous parlait fréquemment de lui, nous faisait lui écrire quelques mots, en guidant nos mains malhabiles, de façon que chaque courrier lui apportât une douce pensée de ses enfants.
Mon souvenir le plus lointain se rapportant à l’Affaire date de l’élection présidentielle de février 1899, alors que j’avais huit ans. Comme je l’appris plus tard, tous les partisans de la vérité souhaitaient ardemment que Loubet fût élu. Pour moi, je ne savais qu’une chose, c’est que ma mère en serait heureuse. Une de mes tantes m’avait emmené sur les « boulevards », devant le Matin, afin d’y lire les résultats que ce journal affichait ; dès que nous connûmes la défaite de Méline, nous rentrâmes en courant à la maison, rue de Châteaudun, et je me précipitai au salon pour annoncer la bonne nouvelle. Mais quelqu’un m’ayant demandé pourquoi l’élection de Loubet me causait une si grande satisfaction, je ne sus que répondre et éclatai en sanglots.
Mon second souvenir précis est celui de notre voyage jusqu’à Carpentras, sept mois plus tard. Mes grands-parents nous y amenèrent, ma sœur et moi, pour y rejoindre ma mère et mon père, après que celui-ci eût été libéré à l’issue du procès de Rennes. Je vois encore nettement notre arrivée et maman nous accueillant, ayant auprès d’elle un monsieur aux cheveux presque blancs, le visage ravagé, l’air très las, les vêtements flottant sur son corps amaigri, mais qui nous regardait avec une telle émotion que nous lui rendîmes ses baisers et l’acceptâmes de suite pour notre papa.
À quelque temps de là, comme il se précisait pour moi qu’il existait une sorte de mystère dans la vie de mes parents, je les questionnai, et ils me racontèrent les grandes lignes de l’Affaire en me montrant une image d’Épinal qui en retraçait les principales péripéties. De ce moment, on parla plus librement devant moi, mais j’étais encore si jeune que l’importance des événements restait hors de ma portée. Le côté insolite de l’atmosphère familiale m’échappait. À voir mon père, toujours assis à sa table de travail, compulsant des documents et couvrant de grandes feuilles de papier écolier de sa fine écriture, à voir des messieurs à l’air grave et préoccupé lui rendre fréquemment visite et discuter de questions dont l’intérêt me dépassait, j’en avais pris l’habitude, et jamais je n’eus l’idée que je vivais dans un milieu exceptionnel. D’ailleurs, mes parents firent toujours de grands efforts pour éviter que leurs soucis vinssent obséder ma jeunesse et pour m’assurer la vie de tous les enfants de mon âge. Certes, le rire et la gaîté n’étaient point choses courantes à la maison. La constante tension d’esprit de mon père qui, jusqu’en 1906, n’eut d’autre pensée, d’autre préoccupation que la reconnaissance officielle de son innocence, pesa sur nous tous et rendit plutôt lourde l’ambiance de la vie familiale. Mais à part cela, je fus envoyé au lycée pour y poursuivre mes études et connus une jeunesse sensiblement pareille à celle de mes camarades.
Mon père qui, par nature, n’était pas d’un caractère très expansif, avait été marqué encore par cinq années de tortures et de solitude absolue et s’était concentré sur lui-même. Il vivait une vie intérieure intense, mais ne savait plus guère extérioriser ses sentiments. Il avait perdu l’habitude de les exprimer, et comme par ailleurs il répugnait à se plaindre, à exposer en public ses souffrances, il paraissait très froid, très distant à ceux qui le connaissaient peu.
Joseph Reinach, l’un des plus courageux et des plus compréhensifs parmi ses défenseurs, raconte qu’il se rendit à Carpentras à la fin de l’année 1899 pour rencontrer mon père qu’il n’avait jamais vu. Mon père, qui savait tout ce qu’il devait à cet homme, et qui lui en avait une infinie reconnaissance, l’attendait devant la grille de la propriété de ma tante Valabrègue, chez qui nous habitions. Quand Reinach arriva, mon père lui tendit la main et lui dit ce simple mot : « Merci. » Et Reinach ajoute : « Et ce fut tout, ce seul mot en guise de salut, et j’eus l’orgueil de trouver cela également digne de lui et de moi, Beaucoup de ses partisans à qui il ne manifesta point sa gratitude avec plus d’expansion en furent au contraire froissés… L’esprit de la plupart des hommes est fait ainsi que la plus incomprise des beautés morales, c’est la simplicité des attitudes… On trouva généralement que Dreyfus continuait à mal jouer son rôle parce qu’il n’en jouait aucun, restait simplement lui-même ; on prit la pudeur qu’il avait de ses sentiments pour de la sécheresse ; on fit passer pour vide ce cœur plein qui ne débordait pas. »
Me Mornard, qui fut avec tant de dévouement son remarquable avocat devant la Cour de cassation, s’exprime ainsi dans sa plaidoirie du 5 juillet 1904 :
« Je sais quelle est cette nature droite et loyale… je sais quel est cet esprit prétendu hautain et cassant, qui est en réalité un timide luttant contre sa timidité. Je sais ce qu’est ce cœur qu’on « a prétendu insensible et qui souffre cruellement en se faisant un devoir de ne pas montrer sa souffrance »…
Et dans sa plaidoirie du 5 juillet 1906, il déclare :
« Voici huit années, en effet, que, de toutes les forces de mon âme, je soutiens pour le défendre une lutte atroce ; voici huit années que je souffre de sa souffrance et de la souffrance des siens. Mais je regrette profondément, moi qui comme avocat ai recueilli parfois les épanchements de son pauvre cœur meurtri, je regrette profondément qu’il ne se laisse pas aller, en dehors de son cercle familial, à l’expansion de ses sentiments intimes. On le connaîtrait mieux, il ne pourrait qu’y gagner.
« Comment d’ailleurs lui imputer à crime, à lui qui pendant tant d’années a été traqué comme une bête fauve, et supplicié comme un martyr, comment lui imputer à crime de s’être ainsi complètement replié sur lui-même, de ne plus rien faire paraître de ses angoisses et de ses affections, d’avoir ce que l’on pourrait appeler la pudeur de sa souffrance ? »
Au lendemain du procès de Rennes, mon père se trouvait littéralement épuisé par les affreuses tortures physiques et morales qu’il avait subies. À son arrivée à Carpentras, le 20 septembre 1899, il ne pouvait qu’avec difficulté parcourir quelques centaines de mètres à pied. Ses nuits étaient hantées d’effroyables cauchemars, et il mit près de deux ans à reconquérir son équilibre. Mais son plus cruel souvenir, et qui ne cessa de l’obséder, fut celui de la double boucle. Dans ses dernières années encore, il lui arrivait parfois de se réveiller en poussant un cri terrible : il se croyait attaché sur son lit par les chevilles, encloses dans une boucle de fer. Et lui qui cependant ignorait la haine, il conserva un profond ressentiment contre ce ministre des Colonies, cet André Lebon qui, par basse passion politique, lui avait infligé sans raison cette abominable torture. Car s’il comprenait, sans les excuser, les erreurs, puis les infamies de quelques chefs militaires, poussés par des haines religieuses ou un esprit de caste, il ne pouvait admettre qu’un homme qui n’avait aucun motif valable pour lui souhaiter du mal, qui par ses fonctions mêmes se devait d’agir avec une scrupuleuse conscience, ait cru devoir prendre la responsabilité d’aggraver son supplice, à l’encontre des règlements et de la plus élémentaire équité.
Dès qu’il fut suffisamment valide, mon père se mit au travail. Bien vite, il apprit, avec une stupéfaction qu’il ne chercha pas à dissimuler, les multiples phases du grand drame qui s’était joué à son sujet durant les cinq années où l’injustice humaine l’avait retranché du monde des vivants. L’indignité de ses chefs lui fut particulièrement pénible, et il lui fut difficile d’admettre la réalité de toutes les bassesses et de toutes les criminelles passions qui s’étaient révélées. Par contre, l’héroïque attitude de ceux qui prirent sa défense emplissait son cœur d’une gratitude sans bornes.
Peu de temps avant sa mort, au cours de l’une de ces paisibles journées que l’affection et la sollicitude des siens lui avaient ménagées, car il ne sortait plus guère, il écrivait encore :
« Je ne connais pas l’amertume, m’étant toujours élevé au-dessus des passions mesquines : j’ai cherché à comprendre comment ceux qui m’ont fait tant de mal, par orgueil de ne pas vouloir reconnaître une erreur, en étaient d’abord arrivés au mensonge, puis au crime ; mes pensées surtout sont allées à ces figures admirables dont le courage était à la hauteur de la valeur morale, dont la conscience a dicté leurs devoirs. Ce sont elles qui me réconfortent et j’aime à les évoquer dans mes longues heures de méditation. »
Cependant, même ses meilleurs amis avaient compliqué sa tâche. Dès 1900, des divergences se firent jour parmi eux. Le verdict du Conseil de guerre de Rennes les avait à la fois surpris et indignés, la plupart s’étant fait à la certitude, après la décision unanime de la Cour de cassation, que ce nouveau procès ne serait qu’une pure formalité et que l’acquittement ne pouvait faire de doute. La déception fut grande. Tout semblait crouler et tout semblait à recommencer, Pour un temps, la grâce que le gouvernement, ému par le jugement scandaleux et par la protestation unanime du monde entier, avait offerte à mon père, vint apporter un soulagement à tous.
Mais l’Affaire était entrée dans le domaine de la politique. Les partis s’en étaient emparés. Chaque individu voulait diriger mon père suivant sa tendance propre. Certains même se prirent à regretter qu’il ne fût plus en prison, considérant que, libre, il perdait son auréole de martyr ; l’agitation qu’ils estimaient nécessaire pour forcer le gouvernement à saisir à nouveau la Cour de cassation, s’en trouvait compromise. D’autres, par tempérament, par ambition personnelle, voulaient qu’on suivît leurs directives, qu’on prît prétexte du premier fait nouveau, quelle qu’en soit la valeur, pour introduire une demande en révision.
Mon père ne voulait, au contraire, s’engager que lorsqu’il aurait en mains tous les éléments nécessaires. Esprit net et précis, ennemi de toute agitation inutile, il voulait que sa cause restât désormais entre les mains de juristes. Il savait qu’il ne se sentirait pleinement satisfait que lorsque la démonstration irréfutable, absolue, éclatante de son innocence aurait été faite par les premiers magistrats de notre pays.
Pendant six longues années, il poursuivit sans faiblir la tâche qu’il s’était assignée, et ses souvenirs montrent avec quel esprit de suite, avec quelle logique, avec quel courage il l’accomplit.
Certains, qui n’approuvaient pas son désir de rester uniquement sur le plan judiciaire et qui se heurtèrent à son inflexible volonté, s’en montrèrent vivement irrités ; ils déclarèrent qu’il ne comprenait rien à l’Affaire parce qu’il ne la comprenait pas comme eux, l’accusèrent de manquer de cœur parce qu’il ne manifestait pas sa reconnaissance en suivant aveuglément leurs avis, même lorsqu’il les jugeait néfastes. Des gestes d’amis, pour lesquels il avait une gratitude infinie, lui causèrent un très vif chagrin. Bien que mon père relate ces incidents avec une extrême modération dans ses souvenirs, j’ai cru rester fidèle à sa mémoire en ne les publiant pas. Je ne crois pas utile d’insister sur les petites faiblesses des hommes de grand cœur.
Mon père eut d’ailleurs pleinement raison. Il obtint le 12 juillet 1906, grâce à sa persévérance, la reconnaissance définitive de son innocence par la Cour de cassation qui, dans un magnifique arrêt, détruisit, comme il l’avait tant désiré, jusqu’à la moindre base de l’accusation.
La vérité historique est ainsi établie aujourd’hui de façon incontestable, et ce livre n’est nullement destiné à lui apporter une contribution nouvelle. Mon but est autre. Je voudrais seulement, à l’encontre de ceux qui se sont plu à assigner à l’Affaire des origines mystérieuses et en ont fourni des explications compliquées, en faire ressortir la psychologie très simple et très humaine, exposer les faits les plus saillants, décrire les principaux personnages comme je pense qu’il faut les comprendre. Mais surtout, en relatant les phases essentielles de l’Affaire, en publiant quelques-unes des admirables lettres échangées entre ma mère et mon père, ainsi qu’une partie des Souvenirs de celui-ci, mon plus ardent désir est de rendre un filial hommage à l’homme qui sera, pour les générations futures, un des plus purs héros de l’histoire de notre chère France.
LA VIE
DU CAPITAINE DREYFUS
EXPOSÉE PAR SON FILS
1859-1899
I
AU SEUIL DU DRAME
Le 15 octobre 1894, le capitaine Alfred Dreyfus, attaché à l’État-major général de l’Armée, qui avait été convoqué pour neuf heures au ministère de la guerre, quittait son domicile de l’avenue du Trocadéro pour se rendre rue Saint-Dominique.
La matinée était fraîche, prélude d’une de ces admirables journées d’automne où le ciel légèrement bleuté, l’atmosphère rendue à peine opaque par un voile de brume, font mieux ressortir le charme de Paris.
Suivant les quais de la Seine, Dreyfus avançait de son pas ferme et rapide. Il songeait. Heureux, profondément heureux, dans la plénitude de ses forces, la vie paraissait lavoir comblé de ses faveurs. N’avait-il pas en effet tout ce qu’un homme peut souhaiter ? Un foyer tendrement uni, des enfants qu’il adorait, une fortune solidement placée dans la prospère industrie mulhousienne que dirigeaient ses frères. Enfin, par ses brillantes études à l’École de Guerre, qui venaient de lui ouvrir les portes de l’État-major général, n’avait-il pas réalisé le plus fervent de ses rêves d’adolescent ?
De l’agréable tableau qu’il évoquait ainsi avec enthousiasme, il voulait cependant écarter un léger nuage : c’était le regain d’antisémitisme qui sévissait alors dans le pays et qu’il remarquait depuis un certain temps chez ses camarades. Il n’y attachait pas une très grande importance, bien qu’il en eût déjà subi les conséquences lors de sa sortie de l’École de Guerre. Le général de Bonnefond qui devait lui donner une note d’appréciation générale hors les examens, appelée cote d’amour, lui avait appliqué un zéro sous le prétexte qu’il ne voulait pas de Juifs à l’État-major, et l’avait ainsi fait rétrograder de la troisième place à la neuvième, sans autre conséquence d’ailleurs.
Ses camarades de bureau étalaient souvent sous ses yeux la Libre Parole, qui publiait les violents articles de Drumont, leader de l’antisémitisme.
Mais se préoccupant peu des autres, très réservé, hautain même, le capitaine Dreyfus attachait une médiocre importance à ces manifestations de la sottise humaine.
Ce lundi matin d’octobre, donc, il se rendait au ministère de la guerre pour y subir une inspection générale. Selon les ordres, il était en tenue civile. La note de service le convoquant lui était parvenue le samedi, et si sa rédaction l’avait d’abord quelque peu étonné, il ne s’était pas soucié d’en approfondir la raison. Ponctuel selon son habitude, il avait pris le chemin du ministère pour l’heure prévue.
À son arrivée, le commandant Picquart, de l’État-major de l’armée, qui semblait l’attendre, le conduisit immédiatement au bureau du général de Boisdeffre, chef d’État-major général, où, à sa vive surprise, il se trouva en présence non seulement d’un officier attaché au 3e bureau, le commandant du Paty de Clam, mais de trois civils se tenant ostensiblement à l’écart.
Le commandant du Paty de Clam l’invita à remplir la partie signalétique de sa feuille d’inspection et, lui montrant son pouce qu’il avait ganté pour la circonstance, lui dit : « Le général va venir ; en attendant, comme j’ai une lettre à écrire et que j’ai mal au doigt, voudriez-vous l’écrire pour moi ? » Si étrange que lui parût cette demande et le cadre de cette scène, Dreyfus accepta.
Du Paty s’assit près de lui et commença la dictée de la fameuse lettre, dont le texte était identique à celui d’une pièce connue plus tard sous le nom de « bordereau ». Soudain, s’interrompant, il l’interpella d’une voix brutale : « Vous tremblez, capitaine. » Dreyfus qui ne tremblait nullement, mais avait froid aux mains, précisa la chose avec calme, ce qui ne fit point l’affaire de du Paty qui, visiblement, cherchait à l’intimider. Aussi, ajouta-t-il sévèrement : « Faites attention, c’est grave. »
Quelques lignes encore et du Paty, se levant, prenant une pose théâtrale, posa sa main sur l’épaule de Dreyfus en s’écriant d’une voix forte : « Capitaine Dreyfus, au nom de la loi, je vous arrête ; vous êtes accusé du crime de haute trahison. »
Comme mû par un ressort, Dreyfus se dressa, rougissant sous l’injure. Mais le coup était si inattendu, l’accusation d’une telle énormité, que son cerveau d’abord se brouilla et ne lui permit que des mots sans suite. Puis, s’étant enfin ressaisi, il protesta de toutes les forces de son être contre l’effroyable erreur dont il était victime.
Les civils, témoins de la scène, s’étaient rapprochés. C’étaient M. Gribelin, archiviste du ministère, M. Cochefert, commissaire aux Délégations, et le secrétaire de ce dernier.
Pendant deux heures atroces, Dreyfus se débattit comme un forcené. Ignorant que l’on avait déjà décidé de son sort, ne pouvant admettre que l’on pouvait rechercher autre chose que la vérité, il s’efforça de convaincre du Paty de Clam, puis Cochefert, que rien dans sa vie d’officier ou sa vie de famille ne pouvait motiver même le plus vague soupçon. Rien n’y fit. Ses déchirantes protestations, son désir de connaître les pièces qui l’accusaient, ses cris répétés quant à son innocence ne réussissaient qu’à exaspérer ces hommes à l’esprit mesquin et prévenu. Ce qu’ils voulaient, c’était des aveux, et ne les pouvant obtenir ils frémissaient de rage. Dreyfus fut fouillé comme un malfaiteur et, comme dans tout bon scénario de cet ordre, on mit à sa portée un revolver pour se faire justice.
Enfin, du Paty de Clam comprenant qu’il n’en tirerait rien ce jour-là, ordonna au commandant Henry de le conduire à la prison militaire du Cherche-Midi où, dès le matin, par ordre du général Mercier, une cellule avait été retenue.
Le capitaine Dreyfus fut mis au secret. Son calvaire commençait.
II
LE CRIME
Le bureau des renseignements au ministère de la guerre, qui était dirigé par le colonel Sandherr, comportait un service spécial, dit section de statistique, s’occupant particulièrement du contre-espionnage, et à laquelle appartenait le commandant Henry.
Au milieu de septembre 1894, le commandant Henry reçut d’un des agents du service nommé Brücker, une lettre que celui-ci avait dérobée dans la loge de la concierge de l’ambassade d’Allemagne et qui était adressée à l’attaché militaire, le lieutenant-colonel de Schwartzkoppen. Cette lettre était ainsi conçue :
Sans nouvelles m’indiquant que vous désirez me voir, je vous adresse cependant, Monsieur, quelques renseignements intéressants :
1o Une note sur le frein hydraulique du 120 et la manière dont s’est conduite cette pièce ;
2o Une note sur les troupes de couverture (quelques modifications seront apportées par le nouveau plan) ;
3o Une note sur une modification aux formations de l’artillerie ;
4o Une note relative à Madagascar ;
5o Le projet de manuel de tir de l’artillerie de campagne (14 mars 1894).
Ce dernier document est extrêmement difficile à se procurer et je ne puis l’avoir à ma disposition que très peu de jours ; le ministère de la guerre en a envoyé un nombre fixe dans les corps et ces corps en sont responsables. Chaque officier détenteur doit remettre le sien après les manœuvres.
Si donc vous voulez y prendre ce qui vous intéresse et le tenir à ma disposition après, je le prendrai. À moins que vous ne vouliez que je le fasse copier in extenso et ne vous en adresse la copie.
Je vais partir en manœuvres.
Cette lettre, connue ultérieurement sous le nom de « bordereau », qui démontrait la trahison de son auteur, fut pour Henry une révélation et le présage de catastrophes. Il avait en effet reconnu l’écriture de son ami le commandant Esterhazy. Son premier geste fut de la détruire. Mais Brücker, fier de son haut fait, ne l’entendait point ainsi, et Henry dut recoller les morceaux de la lettre déchirée et la porter à ses chefs. Pour comprendre sa terreur, il suffit de connaître son caractère et son passé.
Sorti du rang, il avait fait la guerre de 1870 et avait longtemps traîné dans les grades inférieurs. Après avoir été attaché à la personne du général de Miribel, il fit dix ans d’Afrique dans un régiment de zouaves. Rentré en France, il avait su se faire bien voir du général de Boisdeffre et obtenu de lui d’être placé au 2e bureau. Intelligent, roublard, mais sans culture, semblable à ces paysans madrés qui toute leur vie ont désiré un champ pour agrandir leur terre et qui ont été jusqu’au crime pour l’obtenir, Henry, arrivé par une chance inespérée au grade de commandant, ambitionnait de devenir le chef du 2e bureau. Or, si l’on apprenait en haut lieu qu’il avait été l’ami, et peut-être l’obligé d’un traître, sa carrière était brisée.
Forcé de remettre la lettre mentionnée ci-dessus à ses chefs, il n’avait vraisemblablement qu’un désir, c’est que l’on n’en trouvât point l’auteur, et que l’affaire fût classée. Il eut un jour cet espoir, malgré que le document eût fort ému ses camarades et ses chefs. Les recherches n’avaient en effet pas abouti, lorsque le colonel Fabre, chef du 4e bureau, en parla le 6 octobre à son sous-chef, le lieutenant-colonel d’Aboville, qui venait d’être nommé à ce poste et auquel il ne déplut pas d’inaugurer son service par un coup de maître. D’Aboville détermina que la lettre en question n’avait pu être écrite que par un des officiers d’artillerie stagiaires à l’État-major ; il en prit la liste et son attention fut immédiatement attirée par un nom, celui du seul Juif qui en fit partie : Dreyfus. Le hasard ayant voulu que l’écriture de celui-ci ait à première vue quelque analogie avec celle du bordereau, la présomption devint vite une certitude. Le colonel Fabre, le colonel Sandherr, chef du 2e bureau, le général Gonse, sous-chef d’État-major, le général de Boisdeffre et, enfin, le général Mercier, ministre de la Guerre, furent avisés. Le virus antisémite ayant depuis longtemps fait son œuvre, les uns et les autres ne demandèrent pas mieux que de se laisser convaincre.
Dans l’ombre, Henry, tout heureux de voir que l’État-major avait trouvé un bouc émissaire, sentant instinctivement qu’ayant découvert le Juif abhorré, on ne le lâcherait plus, répandait des bruits de couloir qui faisaient s’infiltrer de plus en plus dans les esprits l’idée que Dreyfus était coupable.
Cependant, Mercier, qui en avait parlé à quelques-uns de ses collègues du ministère, avait reçu le conseil de ne s’engager que sur des preuves certaines. Les notes de Dreyfus étaient excellentes, sa carrière s’annonçait brillante, il était riche, marié, père de famille. On comprenait mal le motif de la trahison.
Une première expertise confiée à Gobert, expert de la Banque de France, fut favorable à Dreyfus, car elle concluait que la lettre anonyme pouvait être d’une personne autre que celle soupçonnée, tant les différences d’écriture étaient notables.
On demanda alors l’avis d’un homme nullement qualifié, Alphonse Bertillon, chef du service de l’identité judiciaire à la préfecture de police. Mais on ne lui demanda pas une expertise. On lui indiqua qu’on avait la certitude de la culpabilité de Dreyfus, et on le pria d’en faire la démonstration. Bertillon, qui n’avait pas de raison de douter de la parole d’officiers d’État-major et qui, au surplus, n’était pas expert en écritures, partit de l’idée du problème résolu et chercha une théorie qui lui permît d’en faire la preuve. Il mit sur pied un système dont il fut facile d’établir plus tard l’absurdité, et qu’il eut d’ailleurs la folie de vouloir défendre contre les plus grands savants français, après qu’ils en eussent prouvé l’inanité.
Fort cependant de cette démonstration, Mercier décida l’arrestation de Dreyfus, et il chargea du Paty de Clam de remplir les fonctions d’officier de police judiciaire.
Du Paty, qui avait un peu l’âme d’un inquisiteur du moyen âge, mais qui n’avait aucune notion de droit, se crut appelé à jouer un grand rôle. Il avait déjà imaginé le scénario du ministère de la guerre, mais il fit mieux. Dans la cellule du Cherche-Midi où il avait fait conduire Dreyfus, il se livra vis-à-vis de son prisonnier à la plus vile et la plus dégradante des comédies judiciaires. Celui-ci qui, du bonheur le plus complet, passait en quelques heures au désespoir absolu, ne comprenait rien à ce qui lui arrivait, ignorant les raisons de l’arrestation dont il était l’objet, sachant seulement qu’elle était monstrueuse, se jetait contre les murs de sa cellule et, dans un état de surexcitation terrible, hurlait de douleur.
Pendant trois jours, il fut laissé au secret absolu, sans nouvelles des siens, se débattant dans le vide. Il faillit devenir fou.
Pendant trois jours et trois nuits, sans relation avec quiconque, sans papier pour écrire, sans livres, malade d’horreur et de souffrance, il fut, par un procédé renouvelé d’un autre âge, laissé en tête-à-tête avec lui-même, « muré vivant ». À défaut des tortures physiques, on essayait de la torture morale pour mieux diminuer cérébralement l’homme qui n’avait cessé de protester de son innocence et dont on voulait tirer l’aveu de sa culpabilité.
Enfin, pensant son prisonnier à point, du Paty vint au Cherche-Midi et procéda à un premier interrogatoire.
Le commandant Forzinetti, commandant le Cherche-Midi, donne à ce sujet les détails suivants dans sa déposition du 24 décembre 1898, devant la Cour de cassation :
Le 18 au soir, le commandant du Paty se présenta à l’établissement porteur d’un ordre du ministre de la guerre m’enjoignant de le laisser librement aller près du prisonnier.
Il me demanda de lui faire ouvrir, aussi doucement que possible, la porte de la chambre qui renfermait Dreyfus ; il me demanda aussi si je n’avais pas des lampes à projection assez fortes pour pouvoir surprendre Dreyfus et le « démonter ». Je répondis que les locaux ne se prêtaient pas à la chose ; que, d’autre part, je n’avais pas de lampe, et qu’au surplus, si tout cela était faisable, je ne me prêterais pas à son désir, parce que je n’admettais pas qu’on pût agir ainsi…
C’est dans ces conditions que les séances, — on peut difficilement les appeler des interrogatoires — continuèrent tous les deux jours environ, généralement le soir. Du Paty, qui avait l’imagination fertile, inventait chaque fois des épreuves nouvelles. Il découpait des photos de lettres de Dreyfus et des photos du bordereau et les mélangeait dans son képi. Il faisait choisir les fragments de mots au prisonnier en lui demandant de quelle écriture ils étaient. Celui-ci ne se trompa jamais. Il lui posait les questions les plus insidieuses et les plus saugrenues, se refusant toujours à lui indiquer le motif exact de l’arrestation, mais lui affirmant qu’il existait au ministère des pièces nombreuses l’accusant.
Puis, de nouveau, du Paty cessa ses visites. Dreyfus traversa alors une période effroyable. Son cerveau travaillait sans cesse, de jour, de nuit, sans trouver un élément précis qui pût étayer ses raisonnements. Il cherchait à déterminer l’abominable machination dont il était l’objet, et à force de tourner dans le vide, il faillit sombrer. Mais à travers sa douleur, il sentait cependant qu’il lui fallait vivre, que s’il mourait ou devenait fou, on le considérerait comme coupable et que l’honneur du nom de ses enfants serait terni à jamais.
Dans son immense détresse, Dreyfus trouva toutefois un soutien : le commandant Forzinetti, directeur de la prison. Celui-ci, qui jusqu’alors avait partagé les préjugés et les préventions de ses camarades, eut rapidement le pressentiment qu’une erreur avait été commise et s’efforça, pour apaiser sa conscience, de rendre le sort de son prisonnier moins tragique. Avec un rare courage, vu les circonstances, il se fit pitoyable et humain. On peut même dire qu’en ces sinistres journées du début de l’incarcération, c’est lui, grâce au réconfort moral qu’il apporta à Dreyfus, qui le sauva du suicide ou de la folie. Forzinetti fut, sans aucun doute, le premier des dreyfusards.
Le 29 octobre seulement, quinze jours après l’arrestation, du Paty montra à Dreyfus le bordereau. Ce fut pour ce dernier un sentiment de délivrance, car après deux semaines d’obscurité et d’angoisses, il connut enfin l’inanité de l’accusation et comprit qu’il n’aurait aucun mal à se disculper.
En même temps, du Paty continuait son enquête au dehors. Le jour même de l’arrestation, vers midi, il alla avec Cochefert voir Mme Dreyfus :
— J’ai, madame, une bien triste mission à remplir.
— Mon mari est mort ?
— Non, pis que cela.
— Une chute de cheval ?
— Non, madame, il est incarcéré.
Puis il perquisitionna dans tout l’appartement, sans rien trouver d’ailleurs. Mais avant de partir, il interdit à Mme Dreyfus de prévenir sa famille :
« Un mot, un seul, prononcé par vous, serait la perte définitive de votre mari. Le seul moyen de le sauver, c’est le silence. »
Ensuite, il revint tous les deux ou trois jours revoir la malheureuse, qui le suppliait de la laisser voir son mari, même devant témoin, de permettre qu’elle lui écrive. Du Paty faisait le bellâtre, mais affirmait en même temps sa conviction en la culpabilité. Il essayait d’obtenir des renseignements de Mme Dreyfus, mais celle-ci, qui ne savait rien, ne pouvait rien dire, sauf qu’elle était convaincue qu’il y avait erreur. Elle pensait à une similitude de nom. Et pendant que son mari hurlait son innocence dans sa prison, elle, qui n’avait pas 25 ans, affirmait à l’homme qui les torturait l’un et l’autre, sa foi absolue, sa certitude qu’il n’avait pas commis le crime qui lui était reproché. Ainsi, ces deux êtres d’élite, séparés par un effroyable coup du sort, n’ayant aucune communication entre eux, protestaient avec la même énergie contre la monstrueuse accusation. Et ce fut plus tard la confiance de sa femme, l’amour profond et inébranlable qu’elle lui témoigna, qui sauvèrent Dreyfus.
Durant cette période, le préfet de police, sur l’ordre du Garde des Sceaux, avait désigné trois experts. L’un d’eux, Pelletier, fut formellement négatif ; il refusa d’attribuer le bordereau à la personne soupçonnée. Un autre, Teyssonières, qui était à ce moment l’objet d’une enquête et fut rayé quelques jours après de la liste de ses experts par le Tribunal de la Seine pour les faits les plus graves, alla voir Bertillon et, sous l’influence de celui-ci, conclut à la culpabilité. Enfin, Chavaray hésitait. Il estima cependant que la pièce était de la même main que les pièces de comparaison, tout en réservant la possibilité d’un sosie en écriture. Il devait d’ailleurs plus tard reconnaître solennellement son erreur.
Mais du Paty n’aboutissait pas. Il remit au ministre une note demandant s’il fallait relâcher Dreyfus, faute de preuves, ou continuer l’enquête.
Mercier hésitait. Il venait de subir quelques échecs retentissants à la Chambre et sentait sa situation ébranlée. Il avait, en faisant arrêter trop vite Dreyfus, outrepassé ses droits. C’était, en effet, au général-gouverneur de Paris de décider s’il y avait lieu à poursuites et de signer l’ordre d’incarcération. Or, le général Saussier, de même que le gouvernement, s’était opposé à une arrestation sans preuves formelles.
Mercier, impulsif et autoritaire, soumis à l’influence de ses bureaux, avait agi à la légère. Allait-il se désavouer ?
Mais Henry veillait dans l’ombre. Il ne fallait pas que sa proie lui échappât. Il y allait pour lui, comme pour son ministre, de sa situation personnelle, et il connaissait le point faible de ce dernier.
Pour avoir raison des hésitations de Mercier, il ne vit qu’un moyen : alerter la presse encore ignorante. Devant la publicité donnée à l’affaire, le ministre serait obligé de la mener jusqu’au bout. Le 28 octobre au soir, Papillaud, rédacteur de la Libre Parole, reçut la lettre suivante :
Je vous l’avais bien dit. C’est le capitaine Dreyfus, celui qui habite, 6, avenue du Trocadéro, qui a été arrêté le 15 pour espionnage et qui est en prison au Cherche-Midi. On dit qu’il est en voyage, mais c’est un mensonge parce que l’on veut étouffer l’affaire. Tout Israël est en mouvement.
Faites compléter ma petite enquête au plus vite.
Le lendemain, 29 octobre, la Libre Parole publiait une note demandant s’il était vrai qu’une arrestation importante ait été opérée par ordre de l’autorité militaire, mais ne citait pas de nom. Mercier, qui ne sentait pas le terrain solide et qui eût préféré voir l’enquête se poursuivre en silence, très ennuyé de l’indiscrétion commise, envoya le 30 une note à l’Agence Havas, indiquant que l’officier arrêté était « soupçonné d’avoir communiqué à des étrangers quelques documents peu importants, mais confidentiels, et qu’une solution interviendrait à bref délai ».
Le 1er novembre, à la suite d’une nouvelle démarche d’Henry, la Libre Parole publiait en manchette : « Haute trahison. Arrestation de l’officier juif A. Dreyfus. »
Mercier était engagé. Il ne pouvait plus conclure à la non-culpabilité de Dreyfus, sans que l’opinion publique l’accusât d’être à la solde des Juifs ou d’avoir agi sans réflexion. Ses collègues ne lui pardonneraient pas d’avoir passé outre à leurs conseils de prudence. Libérer Dreyfus, c’était être obligé de donner sa démission de ministre, c’était la fin de sa carrière politique.
La passion du pouvoir, l’ambition, étouffèrent la conscience de l’homme. Il ne comprit pas que reconnaître une erreur, c’était non pas s’abaisser, mais grandir dans l’estime de ses semblables. Le problème se résuma pour lui en ce dilemme : « Dreyfus ou moi » et il marcha à fond contre Dreyfus.
Au conseil des ministres convoqué en toute hâte, ce même 1er novembre, Mercier fut affirmatif. Personne ne douta de sa parole et l’ouverture d’une instruction judiciaire fut décidée à l’unanimité.
Le 3 novembre, le général Saussier, gouverneur de Paris, chargea de l’instruction le commandant Bexon d’Ormescheville, rapporteur près le premier Conseil de Guerre.
Henry avait gagné la première manche. Il avait compromis son ministre et s’en était fait, sans que celui-ci s’en doutât, un complice. Maintenant il lui fallait obtenir la condamnation, car Dreyfus une fois déporté au loin dans un pays dont il ne reviendrait probablement jamais, le risque de la découverte de l’auteur du bordereau serait définitivement écarté. Henry verrait alors ses ambitions les plus chères se réaliser.
Cependant du Paty, qui avait lu la Libre Parole du 29 octobre, ne pouvait plus conserver le secret et autorisa Mme Dreyfus à prévenir sa famille. Elle télégraphia à ses beaux-frères. L’un d’eux, Mathieu, qui dirigeait à Mulhouse avec ses frères l’entreprise familiale de tissage et de filature de coton prit le premier train et arriva à Paris le 1er novembre au matin. Les journaux lui apprirent l’arrestation de son frère. Pas plus que Mme Dreyfus, il n’eut un instant d’hésitation : son frère était victime d’une erreur.
Ces cerveaux solides, ces cœurs honnêtes et foncièrement patriotes, ne pouvaient même être effleurés par l’idée qu’un des leurs eût trahi la France. Le soupçon d’une imprudence ne leur vint même pas. Il s’était produit une confusion dont ils ne comprenaient pas l’origine ; ils allaient la rechercher et, rapidement, obtiendraient la libération du prisonnier, complètement innocenté du crime absurde dont il était accusé.
Si la presse s’était emparée de l’affaire, si la famille, enfin avertie, pouvait commencer ses démarches pour tâcher de connaître la cause de l’arrestation, Dreyfus était cependant maintenu au secret, sans aucune communication avec les siens.
Le commandant Bexon d’Ormescheville commença le 14 novembre ses interrogatoires, qui furent au nombre de 12 et durèrent jusqu’au 29. Dreyfus répondit avec netteté et précision. Connaissant maintenant la base de l’accusation, il était certain que son inanité serait rapidement reconnue. Ses dires étaient d’ailleurs faciles à vérifier ; mais d’Ormescheville ne chercha même pas à le faire. Il se mit sous la tutelle de du Paty et, constamment, interrompait les interrogatoires pour le consulter.
Lors du dernier interrogatoire, Dreyfus déclara :
Ce que j’ai de plus cher au monde, c’est mon honneur ; je défie qui que ce soit de me le prendre. Voilà six semaines que je suis au secret, que je souffre le plus épouvantable martyre qu’un innocent puisse supporter. Alsacien, d’une famille protestataire, j’ai abandonné ma situation en Alsace pour servir mon pays avec dévouement. Aujourd’hui comme hier, je suis digne de mener mes hommes au feu.
D’Ormescheville déposa son rapport le 3 décembre. Le 4, le général Saussier donna l’ordre de mise en jugement. Le secret absolu, qui durait depuis sept semaines, fut alors levé et Dreyfus put recevoir un avocat.
Pour défendre son frère, Mathieu Dreyfus s’adressa, durant toute l’affaire, aux premiers avocats de l’époque, non pas à ceux qui avaient conquis la célébrité en défendant des causes scabreuses, mais à des hommes dont la clientèle était choisie et qui, de plus, avaient une réputation personnelle au-dessus de tout soupçon.
L’avocat, lorsqu’il défend un accusé, y met tout son talent, toute sa conscience. S’il le croit coupable, il cherche à laisser planer un doute dans l’esprit des juges, à diminuer la faute et à lui trouver des circonstances atténuantes. Mais ce qu’il y a de remarquable dans le cas de Dreyfus, c’est que, dès qu’ils eurent pris connaissance du dossier, tous les avocats chargés de sa défense devinrent ses partisans acharnés et plus tard ses amis.
Lorsque Mathieu Dreyfus s’adressa à Demange, celui-ci, catholique fervent, grand admirateur de l’armée, refusa tout d’abord, puis, devant l’insistance de son interlocuteur, il accepta d’examiner le dossier, mais déclara que si sa conscience lui interdisait de défendre son frère, il le lui rendrait publiquement et que cela serait sa première condamnation.
Demange se rendit alors le 5 décembre au Cherche-Midi, posa ses conditions à Dreyfus et conclut : « Je serai votre premier juge. » Dreyfus, sans hésitation, consentit.
Demange se mit aussitôt à l’étude du dossier, fut stupéfait de la fragilité des charges, de l’incohérence et de la haine qui émanaient du rapport de d’Ormescheville, dont le premier devoir eût été d’être impartial. Il comprit que la cause qu’on lui apportait était faussée à la base par des haines religieuses et, convaincu de l’innocence de son client, il retourna au Cherche-Midi l’aviser qu’il acceptait de le défendre.
Les droits de l’accusé sont formels. Pour Dreyfus, ils ne furent pas respectés. Mercier lui refusa de voir sa famille, et le 5 décembre seulement, sept semaines après son arrestation, il fut autorisé pour la première fois à communiquer avec sa femme… par correspondance.
Le Conseil de Guerre commença ses débats le mercredi 19 décembre, à l’hôtel du Cherche-Midi.
Malgré l’insistance de Demange, le huis clos fut prononcé. Dans la salle ne restèrent plus que les 7 juges militaires, le préfet de police Lépine, le commandant Picquart, chargé par le ministre de la guerre de suivre les débats, l’accusé et son défenseur.
Mais après l’audition des témoins, et malgré les dépositions haineuses de quelques-uns, l’accusation s’effondrait. Picquart avisait Mercier « que l’affaire s’annonçait assez mal ».
Henry fut affolé. Pour lui comme pour son ministre, la condamnation était nécessaire. Il demanda à témoigner à nouveau. Il déclara alors au Conseil de guerre que, dès le mois de mars 1894, une personne hautement honorable avait averti le service des renseignements qu’un officier du ministère trahissait, qu’en juin cette même personne avait précisé à lui-même que le traître appartenait au 2e bureau. Et, se tournant vers Dreyfus, Henry termina ses déclarations en s’écriant : « et le traître, le voici ».
Dreyfus s’est dressé. De même son avocat. Ils demandent le nom du délateur, et qu’il soit appelé à témoigner devant le Conseil de guerre. Henry refuse théâtralement : « Il y a des secrets dans la tête d’un officier que son képi doit ignorer. »
Le président du Conseil de guerre intervient : « On ne vous demande pas le nom, mais affirmez-vous, sur l’honneur, que cette personne vous a dit que l’officier qui a trahi était au deuxième bureau et que c’est le capitaine Dreyfus ? » Henry lève la main vers le Christ : « Je le jure. »
Si cette déposition ébranla le Conseil de guerre, elle ne fit pas sa conviction. Il fallait autre chose et mieux.
Avant le commencement des plaidoiries qui devaient précéder le jugement, du Paty remit au président du Conseil de guerre un pli qu’il avait reçu à cet effet, fermé et scellé, du colonel Sandherr et lui enjoignit, au nom du général Mercier, d’en donner lecture aux juges en Chambre du Conseil.
Ce pli contenait en particulier les pièces suivantes :
1o Un brouillon au crayon dont les fragments avaient été trouvés par la Bastian, femme de ménage, dans un panier à papier de l’ambassade d’Allemagne (janvier 1894) et ainsi reconstitué :
Doute… preuve… Brevet d’officier… situation dangereuse pour moi, avec un officier français… ne pas conduire personnellement de négociations… apporter ce qu’il y a… absolue… bureau de renseignements… aucun rapport… corps de troupes… important seulement… sortant du ministère ; déjà quelque part ailleurs
2o Une lettre datée de janvier 1894 de Panizzardi, attaché militaire d’Italie, à Schwartzkoppen, attaché militaire d’Allemagne, venue par la même voie, et dans laquelle on trouvait cette phrase :
J’ai écrit encore au colonel Davignon et c’est pour ça que je vous prie, si vous avez l’occasion de vous occuper de cette question avec votre ami, de le faire particulièrement, en façon que Davignon ne vient pas à le savoir. Du reste, il ne répondrait pas, car il faut jamais faire voir qu’un at… (attaché) s’occupe de l’autre.
3o Une autre lettre non datée de l’un des deux attachés militaires à son collègue, lettre qu’on supposa être parvenue au 2e bureau, en 1892 selon les uns, en 1893 suivant les autres, et ainsi conçue :
Je regrette bien de ne pas vous avoir vu avant mon départ. Du reste je serai de retour dans huit jours. Ci-joint douze plans directeurs de Nice que ce canaille de D… m’a remis pour vous. Je lui ai dit que vous n’aviez pas l’intention de reprendre des relations. Il prétend qu’il y a malentendu et qu’il ferait tout son possible pour vous satisfaire. Il dit qu’il s’était entêté et que vous ne lui en vouliez pas. Je lui ai répondu qu’il était fou et que je ne croyais pas que vous reprendriez des relations avec lui.
Ces diverses pièces ne signifiaient pas grand’chose en elles-mêmes. Tout au plus, celle où il est question de ce canaille de D… pouvait à première vue laisser supposer qu’elle s’appliquait à Dreyfus. Mais avec un peu de réflexion, on eût mal compris l’intérêt de celui-ci à livrer des plans directeurs de Nice, qui étaient payés quelques francs. On a d’ailleurs établi plus tard, et ce fut confirmé par Schwartzkoppen dans ses carnets, que ces plans étaient livrés par un employé subalterne nommé Dubois, auquel on les achetait une dizaine de francs pièce.
Pour donner toute sa force à ce dossier, un commentaire fut rédigé par du Paty, qui établissait la concordance entre ces diverses pièces et les attribuait à Dreyfus. Ce commentaire, dont il avait pu récupérer l’original, fut remis par lui à la Cour de cassation le 26 mars 1904.
Mais ce ne fut pas le commentaire de du Paty que l’on joignit aux pièces secrètes, ce fut un document plus long et plus complet, attribuant en même temps à Dreyfus toute une série de fuites qui avaient eu lieu au cours des années précédentes, soit à l’École de pyrotechnie de Bourges, soit à l’École de guerre, alors qu’il y était détaché.
On n’a jamais connu le texte exact de cette note, ni su qui la rédigea. En tout cas, elle fut préparée d’accord entre le général Mercier, le général de Boisdeffre et le colonel Sandherr. Mais dès que le dossier secret fut rendu par le président du Conseil de guerre au commandant du Paty, après qu’il l’eût, suivant l’ordre du ministre, communiqué aux juges militaires, le général Mercier ordonna de disperser les pièces et détruisit le commentaire.
En 1897, le général Mercier, ayant appris qu’il existait une copie de ce commentaire au ministère, demanda au général Gonse de la lui remettre et la jeta au feu devant lui, ainsi qu’il l’avait déjà fait en 1894 pour l’original.
Lors de sa déposition du 26 mars 1904 devant la Cour de cassation, le général Mercier expliqua son acte dans le dialogue suivant :
M. le Procureur général. — Comment avez-vous pu jeter au feu une pièce qui était un document officiel ?
Le général Mercier. — Non, pas officiel…
M. le Procureur général. — Officiel à ce point qu’il émanait de vous, ministre de la Guerre.
Le général Mercier. — Il avait été fait pour moi, au contraire.
M. le Procureur général. — Attendez, général, il a été fait pour vous, c’est à merveille, mais une fois qu’il a été fait pour vous, il a été par vous communiqué au Conseil et par conséquent comme document officiel.
Le général Mercier. — Non pas officiel, puisqu’il ne faisait pas partie de la procédure, il a été communiqué officieusement au contraire.
M. le Procureur général. — Officieusement non, mais officiellement, parce que si je ne me trompe, ce n’est pas M. Mercier qui l’a adressé à M. Maurel, mais le général Mercier, ministre de la Guerre, qui a écrit au colonel présidant le Conseil de guerre, en lui soumettant les pièces pour qu’elles fussent mises sous ses yeux. C’est bien comme cela que les faits se sont passés ?
Le général Mercier. — Oui.
M. le Procureur général. — Eh bien, vous avez cru que vous aviez le droit, vous, Ministre de la Guerre, de détruire un document de cette nature dans ces conditions-là ?
Le général Mercier. — C’est mon opinion.
M. le Procureur général. — Eh bien, nous verrons cela. Sur ce point, je suis prêt à vous suivre et je crois que vous avez commis un acte de la plus haute gravité…
Cette attitude du général Mercier avait soulevé à ce point l’indignation du Procureur général Baudoin que, dans son réquisitoire prononcé en juin 1906 devant la Cour de cassation, il s’exprimait en ces termes :
Il était dès lors indispensable de conserver dans cette prévision toutes les pièces qui avaient servi de base à la décision, dont la production devenait alors l’élément nécessaire de l’examen nouveau, et dont la destruction devait compromettre jusqu’à l’annihiler peut-être complètement, l’exercice d’un droit que la loi consacre.
Et c’est bien là le but que le général Mercier s’est proposé en jetant au feu le commentaire et sa copie. Ce n’est point une supposition de notre part : c’est le général Mercier lui-même qui le dit.
Ce commentaire, lui disait Me Demange, le 15 août 1899, à l’audience, nous aurait été utile dans le débat d’aujourd’hui. Pourquoi le général Mercier l’a-t-il détruit ? Y avait-il dans ce commentaire une raison particulière pour le faire disparaître ?
Le général Mercier. — Il n’y avait aucune raison particulière, sauf qu’à ce moment la campagne pour la révision était commencée et que, comme je l’ai dit, pour des considérations patriotiques, j’estimais qu’il ne fallait fournir aucun prétexte pour faire décider la révision.
C’est bien cela : Habemus confitentum reum.
Oui, le général Mercier ne se faisait, à ce moment où il détruisait la copie après l’original, aucune illusion sur l’extrême gravité de l’acte qu’il commettait. La loi accordait au condamné un droit pour se restituer contre l’erreur commise. De par sa volonté, le général Mercier a voulu lui enlever tout moyen d’exercer ce droit, a tout fait pour désarmer la demande qui n’était que trop fondée, mais dont le succès comportait une condition élémentaire, la constatation du crime dont il s’était rendu coupable.
Et au premier crime : la communication, il en a joint un second : la destruction.
Les membres du Conseil de guerre n’étaient pas des juristes. Ils ne virent pas l’irrégularité de la communication qui leur était faite. Aucun d’eux ne songea que le premier droit de l’accusé est de connaître les pièces servant de base à l’accusation.
Le ministre de la Guerre affirmait la culpabilité, garantissait que les pièces soumises ne pouvaient s’appliquer qu’au capitaine Dreyfus. Pourquoi les juges militaires auraient-ils mis en doute la parole de leur Chef ?
Le 22 décembre 1894, ils rendaient à l’unanimité un verdict de culpabilité.
III
ALFRED DREYFUS
Alfred Dreyfus naquit à Mulhouse le 9 octobre 1859. Sa famille, d’origine israëlite, habitant l’Alsace depuis plusieurs siècles était, de cœur et d’esprit, profondément française. Son père, qui avait connu des débuts modestes, avait monté une petite filature de coton à laquelle, plus tard, vint s’ajouter un tissage. Ses affaires prospérèrent, grâce à son travail et à sa scrupuleuse probité, et il devint un industriel aisé. D’une droiture traditionnelle, il était de ces Alsaciens qui considéraient la parole donnée comme équivalente au contrat le plus parfaitement rédigé.
Mulhouse, agréablement située dans une vaste plaine arrosée par l’Ill, était déjà à l’époque une importante cité de plus de 50 000 âmes.
Réputée en tous pays pour ses impressions sur étoffes et ses toiles peintes, l’industrie mulhousienne comportait également de nombreuses filatures de coton et de laine, des fabriques de calicots, de draps, de mousseline et de percales. Berceau de plusieurs de ces grandes familles industrielles qui ont tant fait pour la prospérité de leur petite patrie et l’amélioration du sort de leurs semblables, Mulhouse était une vieille ville française d’un patriotisme éprouvé.
En 1869, la famille Dreyfus, dont la situation allait en se développant, quitta son petit appartement de la rue du Sauvage pour une maison plus spacieuse située rue de la Sinne.
Alfred, le plus jeune de sept enfants (trois filles et quatre garçons) grandit dans cette atmosphère familiale très douce et très tendre où, venu le dernier, il était particulièrement choyé par ses parents et ses aînés.
La guerre de 1870, qui éclata alors qu’il n’avait pas onze ans, devait décider de sa vocation. Sous ses fenêtres, il vit défiler les cuirassiers qui se rendaient vers leur glorieux destin de Reischoffen, et cette vision resta constante dans son esprit. Puis, l’entrée des Allemands dans Mulhouse, qui le fit pleurer de désespoir et d’humiliation, marqua son cerveau d’enfant d’une empreinte indélébile. Il se promit dès lors d’être officier français et de servir, de toutes ses forces, son grand pays meurtri.
Le traité de Francfort qui, en 1871, consacra l’annexion de l’Alsace, permit à ses habitants d’opter pour la France, à la condition expresse toutefois de quitter le territoire. Le père d’Alfred, Raphaël Dreyfus, n’hésita pas. Il fut au nombre de ces patriotes alsaciens qui préférèrent l’exil à la domination allemande. Bien que possédant des usines devenues importantes, il opta pour lui-même et pour ses enfants mineurs. Le 1er octobre 1872, il quitta sa chère ville natale pour s’installer provisoirement en Suisse, à Bâle, dont la proximité de Mulhouse devait lui permettre de continuer à diriger ses affaires avec l’aide de son fils aîné. Celui-ci, Jacques Dreyfus, bien qu’ayant servi la France dans la légion d’Alsace-Lorraine durant toute la guerre, avait consenti, par devoir familial, à ne point opter, se promettant d’ailleurs que s’il avait un jour des fils, ils seraient Français. La loi allemande permettait en effet au père de prendre un permis d’émigration pour le fils qui atteignait l’âge de 17 ans ; celui-ci perdait la nationalité allemande et ne pouvait rentrer dans le pays avant 45 ans.
Jacques Dreyfus eut six fils et successivement les envoya en France. Lui-même, en 1897, c’est-à-dire en pleine Affaire, ne voulant pas rester plus longtemps hors de France, eut le courage de transporter une partie de ses usines à Belfort et de revendiquer sa réintégration dans sa nationalité d’origine.
Quant au jeune Alfred, que son père avait emmené à Bâle, il suivit d’abord les cours de la Real Schule, mais non sans difficulté, l’enseignement y étant donné en allemand. Au début de 1873, on l’envoya poursuivre ses études à Paris. Mais enfant sensible, habitué aux douceurs de la vie familiale, il ne put supporter au collège Sainte-Barbe les rigueurs de l’internat et dut, au bout de quelque temps, retourner auprès des siens. Enfin, après un repos suffisant, il revint à Paris, suivit les cours du collège Chaptal, passa son baccalauréat, puis reprit le chemin de Sainte-Barbe pour y préparer les examens d’entrée à l’École Polytechnique.
À cette époque, ses frères insistèrent vivement pour qu’il se joignît à eux dans l’industrie paternelle, faisant ressortir la situation avantageuse qu’il serait à même de s’y créer. Mais lui, plus certain que jamais de sa vocation, ne cessait de penser, selon sa propre expression, « à l’Alsace frémissante sous le joug de l’étranger, à ceux dont le cœur était resté français et qui souffraient tant de l’oppression ». Aussi, sans hésiter, il tint son serment d’enfant.
Reçu à l’École Polytechnique à l’âge de dix-neuf ans, et la première fois qu’il s’y présenta, Alfred Dreyfus en sortit en 1880 pour entrer comme sous-lieutenant à l’École d’application de Fontainebleau. Promu lieutenant en 1882, à l’expiration de son stage, il fut affecté au 31e régiment d’artillerie au Mans, puis l’année suivante aux batteries à cheval de la première division de cavalerie à Paris.
En garnison dans la capitale, il résolut de préparer les examens d’admission à l’École supérieure de Guerre.
Nommé capitaine le 12 septembre 1889, il fut détaché comme adjoint à l’École centrale de pyrotechnie militaire à Bourges. Il se fiança peu de temps après à Mlle Lucie Hadamard, fille d’un négociant en diamants, et petite-fille du capitaine Hatzfeld, ancien élève de l’École Polytechnique (promotion 1835).
Le 20 avril 1890, veille de son mariage, Alfred Dreyfus eut la joie d’apprendre qu’il était reçu à l’École de Guerre. Il y entra au début de l’automne, en sortit en 1892 dans les douze premiers et fut affecté, de plein droit, à l’État-Major général de l’Armée.
Tous ses rêves se réalisaient. Une magnifique carrière s’ouvrait devant lui.
De son union heureuse, deux enfants étaient nés : un fils, Pierre, en 1891, une fille, Jeanne, en 1893. Son bonheur était complet quand éclata le coup de foudre qui bouleversa sa vie.
Arrêté pour un crime qu’il n’avait pas commis, il fut mis au secret le plus absolu du 15 octobre au 5 décembre 1894. Pendant sept semaines il ne put communiquer avec aucun des siens, ni même recevoir la moindre nouvelle. Le 5 décembre seulement, il fut autorisé à écrire à sa femme, affirmant plus que jamais son innocence, se demandant s’il n’était pas le jouet d’un épouvantable cauchemar. La correspondance entre les époux fut alors quotidienne. Nous en extrayons les lettres suivantes :
J’attends avec impatience une lettre de toi. Tu es mon espoir, tu es ma consolation ; autrement la vie me serait à charge. Rien que de penser qu’on a pu m’accuser d’un crime aussi épouvantable, d’un crime aussi monstrueux, tout mon être tressaille, tout mon corps se révolte. Avoir travaillé toute ma vie dans un but unique, dans le but de revanche contre cet infâme ravisseur qui nous a enlevé notre chère Alsace et se voir accuser de trahison envers ce pays — non ma chère adorée, mon esprit se refuse à comprendre. Te souviens-tu que je te racontais que me trouvant il y a une dizaine d’années à Mulhouse, au mois de septembre, j’entendis un jour passer sous nos fenêtres une musique allemande célébrant l’anniversaire de Sedan ? Ma douleur fut telle que je me jurai de consacrer toutes mes forces, toute mon intelligence à servir mon pays contre celui qui insultait ainsi à la douleur des Alsaciens.
Non, non, je ne veux pas insister, car je deviendrais fou et il faut que je conserve toute ma raison. D’ailleurs ma vie n’a plus qu’un but unique : C’est de trouver le misérable qui a trahi son pays, c’est de trouver le traître pour lequel aucun châtiment ne sera trop grand. Oh ! chère France, toi que j’aime de toute mon âme, de tout mon cœur, toi à qui j’ai consacré toutes mes forces, toute mon intelligence, comment a-t-on pu m’accuser d’un crime aussi épouvantable ? Je m’arrête, ma chérie, sur ce sujet, car les spasmes me prennent à la gorge ; jamais, vois-tu, homme n’a supporté le martyre que j’endure. Aucune souffrance physique n’est comparable à la douleur morale que j’éprouve lorsque ma pensée se reporte à cette accusation. Si je n’avais mon honneur à défendre, je t’assure que j’aimerais mieux la mort ; au moins ce serait l’oubli.
Écris-moi bien vite. Toutes mes affections à tous.
Ta lettre que j’attendais impatiemment m’a fait éprouver un grand soulagement et en même temps m’a fait monter les larmes aux yeux en songeant à toi, ma bonne chérie.
Je ne suis pas parfait. Quel homme peut se vanter de l’être ? Mais ce que je puis assurer, c’est que j’ai toujours marché dans la voie du devoir et de l’honneur ; jamais je n’ai eu de compromis avec ma conscience sur ce sujet. Aussi, si j’ai beaucoup souffert, si j’ai éprouvé le martyre le plus épouvantable qu’il soit possible d’imaginer, ai-je toujours été soutenu dans cette lutte terrible par ma conscience qui veillait droite et inflexible.
Ma réserve un peu hautaine, la liberté de ma parole et de mon jugement, mon peu d’indulgence, me font aujourd’hui le plus grand tort. Je ne suis ni un souple, ni un habile, ni un flatteur.
Jamais nous ne voulions faire de visites ; nous restions cantonnés chez nous, nous contentant d’être heureux.
Et aujourd’hui on m’accuse du crime le plus monstrueux qu’un soldat puisse commettre !
Ah ! si je tenais le misérable qui non seulement a trahi son pays mais encore a essayé de faire retomber son infamie sur moi, je ne sais quel supplice j’inventerais pour lui faire expier les moments qu’il m’a fait passer.
Il faut cependant espérer qu’on finira par trouver le coupable, ce serait, sans cela, à désespérer de la justice en ce monde.
Appliquez à cette recherche tous vos efforts, toute votre intelligence, toute ma fortune, s’il le faut.
L’argent n’est rien, l’honneur est tout.
Dis à Mathieu que je compte sur lui pour cette œuvre. Elle n’est pas au-dessus de ses forces. Dût-il remuer ciel et terre, il faut trouver ce misérable.
Je t’embrasse mille fois comme je t’aime.
Mille baisers aux enfants.
Toutes mes affections à toutes nos familles et merci de leur dévouement à la cause d’un innocent.
J’arrive enfin au terme de mes souffrances, au terme de mon martyre. Demain je paraîtrai devant mes juges, le front haut, l’âme tranquille.
L’épreuve que je viens de subir, épreuve terrible s’il en fût, a épuré mon âme. Je te reviendrai meilleur que je n’ai été. Je veux te consacrer à toi, à mes enfants, à nos chères familles, tout ce qui me reste encore à vivre.
Comme je te l’ai dit, j’ai passé par des crises épouvantables. J’ai eu de vrais moments de folie furieuse, à la pensée d’être accusé d’un crime aussi monstrueux.
Je suis prêt à paraître devant des soldats, comme un soldat qui n’a rien à se reprocher. Ils verront sur ma figure, ils liront dans mon âme, ils acquerront la conviction de mon innocence comme tous ceux qui me connaissent.
Dévoué à mon pays auquel j’ai consacré toutes mes forces, toute mon intelligence, je n’ai rien à craindre.
Dors tranquille, ma chérie, et ne te fais aucun souci. Pense seulement à la joie que nous éprouverons à nous trouver bientôt dans les bras l’un de l’autre, à oublier bien vite ces jours tristes et sombres.
À bientôt donc, ma bonne chérie, à bientôt le bonheur de t’embrasser ainsi que nos bons chéris.
Mille baisers en attendant cet heureux moment.
Je souffre beaucoup, mais je te plains encore plus que moi. Je sais combien tu m’aimes ; ton cœur doit saigner. De mon côté, mon adorée, ma pensée a toujours été vers toi, nuit et jour.
Être innocent, avoir eu une vie sans tache et se voir condamner pour le crime le plus monstrueux qu’un soldat puisse commettre, quoi de plus épouvantable ! Il me semble parfois que je suis le jouet d’un horrible cauchemar.
C’est pour toi seule que j’ai résisté jusqu’aujourd’hui ; c’est pour toi seule, mon adorée, que j’ai supporté ce long martyre. Mes forces me permettront-elles d’aller jusqu’au bout ? Je n’en sais rien. Il n’y a que toi qui puisses me donner du courage ; c’est dans ton amour que j’espère le puiser.
Parfois, j’espère aussi que Dieu, qui m’a cependant bien abandonné jusqu’à présent, finira par faire cesser ce martyre d’un innocent, qu’il fera qu’on découvre le vrai coupable. Mais pourrai-je résister jusque-là ?
J’ai signé mon pourvoi en révision.
Je n’ose te parler des enfants, leur souvenir m’arrache le cœur.
Parle-m’en, qu’ils soient ta consolation.
Mon amertume est telle, mon cœur si ulcéré, que je me serais débarrassé de cette triste vie, si ton souvenir ne m’arrêtait, si la crainte d’augmenter encore ton chagrin ne retenait mon bras.
Avoir entendu tout ce qu’on m’a dit, quand on sait en son âme et conscience n’avoir jamais failli, n’avoir même jamais commis la plus légère imprudence, c’est la torture morale la plus épouvantable.
J’essaierai donc de vivre pour toi, mais j’ai besoin de ton aide.
Ce qu’il faut surtout, quoi qu’il advienne de moi, c’est chercher la vérité, c’est remuer ciel et terre pour la découvrir, c’est y engloutir s’il le faut notre fortune, afin de réhabiliter mon nom traîné dans la houe. Il faut à tout prix laver cette tache imméritée.
Je n’ai pas le courage de t’écrire plus longuement. Embrasse tes chers parents, nos enfants, tout le monde pour moi. Mille et mille baisers.
Tâche d’obtenir la permission de me voir. Il me semble qu’on ne peut te la refuser maintenant.
Quel malheur, quelle torture, quelle ignominie. Nous en sommes tous terrifiés, anéantis. Je sais comme tu es courageux, je t’admire. Tu es un malheureux martyr. Je t’en supplie, mon pauvre Fred, supporte encore vaillamment ces nouvelles tortures. Notre vie, notre fortune à tous sera sacrifiée à la recherche du coupable ; nous le trouverons, il le faut. Tu seras réhabilité. Nous avons passé près de cinq années de bonheur absolu, vivons sur ce souvenir ; un jour, justice se fera et nous serons encore heureux. Tes enfants t’adoreront ! Nous ferons de ton fils un homme tel que toi ; je ne pourrai pas lui choisir de plus bel exemple.
J’espère bien que je serai autorisée à te voir. En tout cas, mon adoré, sois certain d’une chose, c’est que je te suivrai si loin qu’on t’enverra. Je ne sais si la loi m’autorise à t’accompagner, mais en tout cas, elle ne peut pas m’empêcher de te rejoindre et je le ferai. Encore une fois courage, mon chéri, il faut que tu vives pour nos enfants, pour moi.
Je t’embrasse mille et mille fois.
Nos deux familles t’embrassent bien tendrement.
Je pleure, je pleure et je recommence à pleurer. Tes lettres seules viennent me consoler dans mon extrême douleur, seules elles me soutiennent et me réconfortent.
Vis pour moi, mon chéri, je t’en conjure, rassemble tes forces, lutte, luttons ensemble jusqu’à la découverte du coupable. Que deviendrais-je sans toi ? Je n’aurais plus rien qui me rattacherait au monde. Je mourrais de chagrin si je n’avais l’espoir de me retrouver auprès de toi et de passer encore d’heureuses années à tes côtés. Supporte encore ce calvaire, mon Fred chéri, je t’accompagnerai partout, nous nous installerons dans notre lieu d’exil, je tâcherai de te faire tout oublier, tous mes efforts tendront à te rendre heureux.
Pour le moment, ne voyons pas si loin, écris-moi beaucoup, longuement, dis moi comment tu es physiquement, moralement, comment tu arrives à tuer la longueur de ces journées de prison. J’espère te voir d’ici quelques jours, lorsque la révision aura été décidée. Quelle joie ce sera pour moi. Te souviens-tu, chéri, combien de fois je t’ai dit que je ne pouvais pas vivre seule ? Ne m’abandonne pas.
Nos enfants sont ravissants. Ton pauvre petit Pierrot demande tant après toi. Je ne puis lui répondre que par des larmes. Ce matin encore il me demandait si tu rentrerais ce soir. Je m’ennuie beaucoup, beaucoup après mon papa, m’at-il dit. Jeanne change énormément ; elle cause bien, elle fait des phrases et embellit beaucoup.
Du courage, mon chéri, du courage. Tu les retrouveras un jour ; nos rêves, nos projets renaîtront et nous pourrons les accomplir.
Une longue lettre, n’est-ce pas, mon chéri.
Je l’embrasse comme je t’aime.
Faut-il te dire que tout le monde est de cœur avec toi, que la famille, les amis, les connaissances ont une foi absolue en ton innocence ?
J’ai été porter moi-même 200 francs au greffe de la prison ; je suis entrée dans cette triste maison où tu subis cet horrible martyre ; pour un moment, j’ai eu la sensation que je me rapprochais de toi. J’aurais voulu, chéri, briser ces froides murailles qui nous séparaient et venir t’embrasser, te causer, te réconforter. Malheureusement, il est des choses où la volonté est impuissante, des cas où toutes les forces physiques et morales ne suffisent pas pour vaincre. J’attends très impatiemment le moment où on nous permettra de nous jeter dans les bras l’un de l’autre et, de ma vie, je n’aurais eu d’aussi douce émotion.
Pauvre cher Freddy, comme tu es courageux, quelles horribles tortures tu endures. Tu es bon, foncièrement bon, tu as toujours été pour moi le plus tendre, le plus attentionné des maris, tu m’as témoigné pendant ces quatre années de vie commune une affection, un dévouement dont je te suis reconnaissante, et, mon pauvre trésor, ce qu’il y a de plus pénible c’est que tu n’es pas du tout au bout de tes souffrances. Je te demande un énorme sacrifice, celui de vivre pour moi, pour tes enfants, de lutter jusqu’à ta réhabilitation qui, j’en suis convaincue et nous le sommes tous, ne tardera pas à venir.
Sois tranquille, je ne courbe pas la tête, et je ne la courberai jamais. Je n’ai rien à me reprocher, je n’ai pas à rougir ; je suis fière de toi ; mais je te l’ai déjà dit, mon amour pour toi est tel que je ne me résignerai pas à vivre sans toi, je mourrais de chagrin si tu n’étais plus. Je n’aurais pas la force de soutenir une lutte pour laquelle toi seul au monde peux me fortifier.
Je ne serai heureuse que quand je t’accompagnerai, quand je pourrai recommencer à partager ta vie et me dépenser auprès de toi.
As-tu reçu toutes mes lettres, mon bon chéri ? Je t’ai écrit depuis dimanche cinq lettres, celle-ci est la sixième.
Je voudrais que tu me dises, Freddy, si tu n’as besoin de rien, si je ne peux t’envoyer quelque chose qui adoucisse ton sort. Ton linge doit être usé. Veux-tu que je t’en envoie ? Tes vêtements ne sont-ils pas déchirés ? As-tu assez chaud ? Veux-tu ton manteau d’hiver ? Manges-tu un peu, ta nourriture est-elle potable ? Tu sais qu’il faut te soutenir, ne pas te laisser épuiser, nous avons grand besoin de nos forces.
Réponds-moi longuement, mon chéri, tu me fais du bien.
Je t’embrasse comme je t’aime.
Ton héroïsme me gagne ; fort de ton amour, fort de ma conscience et de l’appui inébranlable que je trouve dans nos deux familles, je sens mon courage renaître.
Je lutterai donc jusqu’à mon dernier souffle, je lutterai jusqu’à ma dernière goutte de sang.
Il n’est pas possible que la lumière ne se fasse pas quelque jour ; sentant ton cœur battre près du mien, je supporterai tous les martyres, toutes les humiliations, sans courber la tête. Ta pensée, ma chérie, me donnera les forces nécessaires.
Décidément, ma chère adorée, les femmes sont supérieures à nous ; parmi elles, tu es une des plus belles et des plus nobles figures que je connaisse.
Je t’aimais profondément, tu le sais ; aujourd’hui, je fais plus, je t’adore et te vénère. Tu es une sainte, tu es une noble femme. Je suis fier de toi et essaierai d’être digne de toi.
Oui, ce serait une lâcheté que de déserter la vie ; ce serait mon nom, celui de mes chers enfants souillé et avili à jamais. Je le sens aujourd’hui, mais que veux-tu, le coup était trop cruel et mon courage avait sombré, c’est toi qui l’as relevé.
Ton âme fait tressaillir la mienne.
Donc, nous appuyant l’un sur l’autre, fiers de nous, avec notre volonté, nous arriverons à réhabiliter notre nom ; nous réhabiliterons notre honneur qui n’a jamais failli.
Je t’embrasse comme je t’aime.
Je reçois ta lettre datée de jeudi soir, ainsi que les quelques bons mots de Pierrot. Embrasse bien ce chéri pour moi, embrasse bien Jeanne. Oui, il faut que je vive ; il faut que je rassemble toute mon énergie pour laver la tache qui pèse sur la tête de mes enfants. Je serais lâche si je désertais mon poste. Je vivrai, je le veux.
Je reçois tes lettres avec un immense plaisir, elles m’apportent toutes une petite éclaircie à ma tristesse, un rayon de bonheur dans mon chagrin. Je te sens mieux, courageux et résigné, cela me fait du bien. Sois toujours ferme et résolu, mon chéri, ne te laisse pas abattre, ne pense pas à l’humiliation qui t’attend, ne vois que l’avenir, la réhabilitation, le salut.
Nous nous occupons très activement de recherches, nous faisons tout au monde pour arriver à un résultat, nous ne nous préoccupons que de cela, nous n’avons pas d’autre conversation. Pour arriver à nos fins, nous sommes obligés d’aller très, très doucement, un pas à faux perdrait tout.
Ne te tourmente pas trop, mon chéri, nous sommes tous unanimes à concentrer nos efforts, notre intelligence, toutes nos capacités sur ce point. Tu peux compter absolument sur notre dévouement à tous ; quant à moi, tu le sais de longue date, il est inutile que je te le répète, ma vie entière t’appartient.
C’est ce soir l’anniversaire de la mort de ton père, nous irons tous au temple. Pauvre grand-papa, en mourant, il ne connaissait pas son bonheur.
Au revoir, mon mari chéri, je t’embrasse bien fort.
Je suis vraiment touchée des témoignages d’affection que tout le monde me porte et des marques d’estime et de sympathie qu’on a pour toi. Tous ceux qui te connaissent, ceux qui m’entourent directement ou indirectement sont indignés des agissements que l’on a eus envers toi, ils admirent ton courage, l’élévation de ton âme.
Nos enfants sont terriblement gâtés, les jouets pleuvent et les bonbons donc… J’en ai une armoire pleine. Si tu pouvais seulement voir la joie de ces petits devant les poupées, les animaux, les jouets mécaniques. Pierrot se montre remarquablement adroit, il se sert de ses dix petits doigts avec légèreté et finesse. Jeanne s’installe lourdement par terre avec ses poupées et a des exclamations de joie et de bonheur. Les chéris, comme ils sont heureux.
J’ai donné congé de mon appartement le cœur gros ; j’y ai été si heureuse avec toi que j’éprouve en même temps qu’un serrement de cœur, une certaine sensation de bonheur au milieu de ces si excellents souvenirs. Mais mes parents désirent énormément que je ne les quitte pas ou qu’au moins je n’habite pas loin d’eux en attendant ton départ. Je me suis donc conformée à leur désir.
Je crois t’avoir dit que Virginie était pour le moment chez les Mathieu ; cette brave fille nous aime tant qu’elle ne veut pas nous quitter ; elle a déclaré à Suzanne ce matin qu’elle nous accompagnerait là-bas si nous y consentions ; la nourrice est dans les mêmes dispositions. Tu vois, mon chéri, qu’il y a encore de braves gens sur terre.
Adieu, mon trésor chéri, je t’embrasse de bien grand cœur.
J’ai aussi longuement pensé hier au soir à mon père, à toute ma famille, je ne te cacherai pas que j’ai beaucoup pleuré. Mais ces larmes m’ont soulagé. Notre consolation, c’est l’affection profonde qui nous lie tous, c’est l’affection que je rencontre aussi chez les tiens.
Il est impossible, avec ce faisceau si puissant, avec l’aide de Me Demange qui se montre aussi d’un dévouement remarquable, que nous n’arrivions pas tôt ou tard à la découverte de la vérité. J’avais eu tort de vouloir déserter la vie, je n’en ai pas le droit. Je lutterai jusqu’à mon dernier souffle. Dans ces longues journées et ces tristes nuits, mon âme s’épure et se fortifie. Mon devoir est nettement tracé ; il faut que je laisse à mes enfants un nom pur et sans tache.
Travaillons à cela, ma chérie, sans trêve ni repos. Aucune démarche, aucune tentative ne doit vous rebuter, il faut tout tenter.
Les livres de M. Bayles que tu m’as envoyés sont suffisants pour le moment[1] ; plus tard il me faudra un ouvrage présentant exercices et corrigés en face, afin que je puisse travailler moi-même.
Pour le moment, il faut que je rassemble toutes mes forces pour supporter l’horrible humiliation qui m’attend.
Mais ne vous relâchez pas un seul instant. Vous pourrez peut-être tâter un terrain dont j’ai parlé ce soir à Me Demange ; il ne faut rien négliger et tout essayer.
Je t’embrasse comme je t’aime.
Le pourvoi est rejeté, comme il fallait s’y attendre. On vient de me le signifier. Demande de suite la permission de me voir.
Le supplice cruel et horrible approche, je vais l’affronter avec la dignité d’une conscience pure et tranquille. Te dire que je ne souffrirai pas, ce serait mentir, mais je n’aurai pas de défaillance.
Continuez de votre côté, sans trêve ni repos.
Je n’ai pas reçu de lettre de toi ce matin ; cela me manque. J’en ai reçu plusieurs autres, il est vrai, mais oserai-je te dire que ce n’est pas la même chose ?
Hier, en me quittant, Me Demange espérait venir passer aujourd’hui quelques heures avec moi, mais hélas ! peu après son départ, on me signifiait de suite le rejet de mon pourvoi, ce qui lui fermait dès lors la porte. Il a dû en être prévenu ce matin. Aussi, passerai-je ma journée tout seul.
Quel triste jour de l’an, ma chérie ! Mais n’insistons pas sur un pareil sujet ; rien ne sert de pleurer et de gémir, cela n’ouvrira pas les portes de ma prison. Il faut au contraire, conserver toute notre énergie physique et morale et ne pas arrêter un seul instant de lutter, de chercher à déchiffrer l’énigme. Que rien ne vous rebute, ne perdez jamais l’espoir. Tendez vos filets de tous côtés, le coupable finira bien par s’y faire prendre.
As-tu eu une réponse au sujet de ta demande ? J’attends maintenant avec impatience le moment de te serrer dans mes bras.
As-tu acheté des jouets aux enfants ? Ont-ils été contents ? Je ne pense qu’à toi et à eux, je ne vis que dans cette pensée de voir un jour cet épouvantable cauchemar s’évanouir. Il me semble impossible qu’il en soit autrement. Nous y aiderons, d’ailleurs, je te le promets.
Je t’embrasse comme je t’aime.
Enfin nous l’avons eue cette entrevue tant désirée. Enfin, nous avons pu nous voir, nous parler ; j’ai eu un immense bonheur à revoir tes bons yeux, à entendre ta voix, mais quelle horrible chose de se sentir si près l’un de l’autre et d’être séparés par ces horribles grillages. J’ai eu une émotion terrible en te voyant ; moi qui me réjouissais de te dire tant de choses, moi qui voulais te donner du courage, te réconforter, je n’ai plus eu la force de te dire ce que je ressentais, je n’ai même pas trouvé de mots pour t’exprimer l’admiration que j’avais pour toi, la reconnaissance pour l’immense sacrifice que tu t’imposes. Le courage, c’est toi qui me le donnes, tu as des sentiments sublimes.
Après t’avoir quitté, j’ai été chez le général Tyssère, je lui ai demandé une permission permanente et l’autorisation de te causer autrement qu’à travers une grille et devant témoins. Pourvu qu’il soit humain ; j’attends sa réponse avec une très grande impatience.
Adieu, mon bon chéri, je t’embrasse bien fort comme je t’aime.
On m’apprend que l’humiliation suprême est pour après-demain. Je m’y attendais, j’y étais préparé, le coup a cependant été violent. Je résisterai, je te l’ai promis. Je puiserai les forces qui me sont encore nécessaires dans ton amour, dans l’affection de vous tous, dans le souvenir de mes enfants chéris, dans l’espoir suprême que la vérité se fera jour. Mais il faut que je sente votre affection à tous rayonner autour de moi, il faut que je vous sente lutter avec moi. Continuez donc vos recherches sans trêve ni repos.
J’espère te voir tout à l’heure et puiser des forces dans tes yeux. Soutenons-nous mutuellement envers et contre tous.
Il me faut ton amour pour vivre, sans cela le grand ressort serait cassé.
Moi parti, persuade bien à tout le monde qu’il ne faut pas s’arrêter.
Fais faire de suite les démarches nécessaires pour que tu puisses me voir dès samedi et les jours suivants à la prison de la Santé ; c’est là surtout qu’il faut que je me sente soutenu.
Informe-toi aussi de ce que je t’ai dit hier, époque de mon départ, de mon transport, etc…
Il faut être préparé à tout et ne pas se laisser surprendre. À tout à l’heure, chérie, je t’embrasse.
Depuis qu’il est 4 heures, mon cœur bat à se rompre. Tu n’es pas encore là, ma chérie ; les secondes me paraissent des heures. Mon oreille est tendue pour écouter si quelqu’un vient me chercher, je n’entends rien, j’attends toujours.
Je suis plus calme, ta vue m’a fait du bien.
Le plaisir de t’embrasser pleinement et entièrement m’a fait un bien immense.
Je ne pouvais attendre ce moment. Merci de la joie que tu m’as donnée. Comme je t’aime, ma bonne chérie ! Enfin espérons que tout cela aura une fin. Il faut que je conserve toute mon énergie.
Encore mille baisers, ma chérie.
Les nuits sont longues ; c’est vers toi que je me retourne, c’est dans ton regard que je puise toutes mes forces, c’est dans ton amour profond que je retrouve le courage de vivre. Non pas que la lutte me fasse peur, mais vraiment le sort m’est trop cruel. Peut-on imaginer une situation plus épouvantable, plus tragique pour un innocent ? Peut-on imaginer un martyre plus douloureux ?
Heureusement que j’ai l’affection profonde dont toutes nos familles m’entourent, que j’ai enfin ton amour qui me paie de toutes mes souffrances.
Pardonne-moi si je gémis parfois. Ne crois point pour cela que mon âme soit moins vaillante, mais ces cris même me font du bien et à qui les ferais-je entendre si ce n’est à toi, ma chère femme ?
Mille bons baisers pour toi et les petits.
À l’heure où tu recevras cette lettre, l’horrible cérémonie sera terminée. J’espère que tu l’auras supportée avec toute la dignité, la vaillance, l’héroïsme dont tu as fait preuve jusqu’à présent. Tu as été sublime, mon pauvre martyr, continue à gravir ton calvaire, tu as encore des journées terribles à passer, mais Dieu te rendra tout cela et il te récompensera un jour largement de toutes tes souffrances.
Tu m’as promis de lutter jusqu’au bout pour moi, pour les enfants, je t’en ai une immense reconnaissance. Je voudrais déjà être avec toi en Nouvelle-Calédonie, tu serais moins malheureux que dans ces sombres prisons. Je serais auprès de toi, je tâcherais de te redonner tes forces physiques et nous attendrions là relativement heureux l’heure de ta réhabilitation. Ne crains rien, mon chéri, elle ne peut pas tarder. Il n’est pas d’exemple où l’innocence d’une malheureuse victime ne soit pas reconnue tôt ou tard.
Nos pauvres petits vont bien. La nourrice m’a quittée pendant quelques jours pour aller voir son mari. Jeanne aussi me fait passer d’assez mauvaises nuits ; dans la journée elle est sage et ne se plaint pas. Pierrot devient bien bon ; ce matin comme je pleurais en pensant à toi, il m’a demandé ce que j’avais ; je lui dis que j’avais du chagrin, que je m’ennuyais après toi. « Eh bien, maman, me dit-il, ne pleure pas, quand je serai grand, je t’emmènerai chercher mon papa, nous l’embrasserons beaucoup et il reviendra. » Il a beaucoup de cœur, ce chéri, j’espère qu’il te ressemblera. Courage mon chéri, aies-en beaucoup.
Je t’embrasse de toutes mes forces comme je t’aime.
Suivant le jugement rendu le 22 décembre par le Conseil de guerre, Dreyfus fut dégradé le 5 janvier à 9 heures du matin dans la cour de l’École militaire. Il subit l’atroce cérémonie avec un courage héroïque, ne cessant de crier son innocence à la foule hostile qui l’entourait. Et s’il resta debout, le front haut, tenant tête à la meute hurlante, c’est qu’il se sentait fort de l’amour et de la confiance de sa chère femme, et qu’il avait la volonté inébranlable de reconquérir son honneur qu’on lui arrachait injustement.
Te dire ce que j’ai souffert aujourd’hui, je ne le veux pas, ton chagrin est déjà assez grand pour que je ne vienne pas encore l’augmenter.
En te promettant de vivre, en te promettant de résister jusqu’à la réhabilitation de mon nom, je t’ai fait le plus grand sacrifice qu’un homme de cœur, qu’un honnête homme, auquel on vient d’arracher son honneur, puisse faire. Pourvu, mon Dieu, que mes forces physiques ne m’abandonnent pas ! Le moral tient, ma conscience qui ne me reproche rien me soutient, mais je commence à être à bout de patience et de forces. Après avoir consacré toute sa vie à l’honneur, n’avoir jamais démérité et me voir où je suis, après avoir subi l’affront le plus sanglant qu’on puisse infliger à un soldat !…
Donc, ma chérie, faites tout au monde pour trouver le véritable coupable, ne vous ralentissez pas un seul instant, c’est mon seul espoir dans le malheur épouvantable qui me poursuit. Pourvu que je sois bientôt là-bas et que nous soyons bientôt réunis ! Tu me redonneras des forces et du courage, j’en ai besoin. Les émotions d’aujourd’hui m’ont brisé le cœur, ma cellule ne me procure aucune consolation.
Figure-toi une petite pièce toute nue, de 4 m. 20 peut-être, fermée par une lucarne grillée… Un lit replié contre le mur, etc… non je ne veux pas t’arracher le cœur, ma pauvre chérie.
Je te raconterai plus tard, quand nous serons de nouveau heureux, ce que j’ai souffert aujourd’hui, combien de fois au milieu de ces nombreuses pérégrinations parmi de vrais coupables, mon cœur a saigné. Je me demandais ce que je faisais là, pourquoi j’étais là… Il me semblait que j’étais le jouet d’une hallucination ; mais hélas, mes vêtements déchirés, souillés, me rappelaient brutalement à la vérité, des regards de mépris qu’on me jetait me disaient trop clairement pourquoi j’étais là.
Ah ! hélas, pourquoi ne peut-on pas ouvrir avec un scalpel le cœur des gens et y lire ! Tous les braves gens qui me voyaient passer y auraient lu, gravé en lettres d’or : « Cet homme est un homme d’honneur. » Mais comme je les comprends ! À leur place je n’aurais pas non plus pu contenir mon mépris à la vue d’un officier qu’on leur dit être un traître. Mais hélas, c’est là ce qu’il y a de tragique, c’est que ce traître, ce n’est pas moi !
Écrivez-moi vite tous, faites tout au monde pour que je vous vois bien vite, car mes forces m’abandonneront, et il me faut du soutien, fais enfin que nous soyons réunis le plus tôt possible et que je retrouve dans ton cœur les forces qui me sont nécessaires.
Je t’embrasse comme je t’aime.
Quelle horrible matinée… quels atroces tourments. Non, je ne puis y penser, cela me fait trop souffrir. Toi, mon pauvre chéri, un homme d’honneur, un chaud patriote, toi qui adores la France, toi qui as une âme si belle, des sentiments aussi nobles, subir la peine la plus infamante qu’on puisse vous infliger, c’est abominable.
Tu m’avais promis d’être courageux, tu as tenu parole, je t’en remercie. Ta dignité, ta belle attitude ont frappé bien des cœurs et lorsque l’heure de ta réhabilitation arrivera, le souvenir des souffrances que tu as endurées dans ces horribles moments sera gravé dans la mémoire des gens.
J’aurais tant voulu être auprès de toi, te donner des forces, te réconforter, j’avais tant espéré te voir, mon pauvre garçon, et mon cœur saigne à l’idée que mon autorisation ne m’est pas encore parvenue et que je devrai peut-être attendre encore pour avoir l’immense bonheur de t’embrasser.
Écris-moi, je t’en prie, bien vite, mon chéri, dis-moi comment tu es, à quelles humiliations tu es encore en proie, comment tu te sens physiquement, si tes forces ne t’ont pas trahi, si tu peux prendre un peu de repos.
Nos chéris sont bien gentils, ils sont si gais, si heureux ! C’est une consolation dans notre malheur de les avoir si jeunes, si insouciants de la vie.
Pierrot parle tant de toi et avec tant de cœur que je ne puis m’empêcher de pleurer.
Je t’embrasse bien fort comme je t’aime.
Dans ma sombre cellule, dans les tortures de mon âme, qui se refuse à comprendre pourquoi je souffre ainsi, pour quelle cause enfin Dieu me punit ainsi, c’est toujours vers toi que je reviens, ma chère femme, c’est vers toi qui, dans ces tristes et terribles circonstances, a été pour moi d’un dévouement sans bornes, d’une affection sans limites.
Tu as été et tu es sublime ; dans mes moments de faiblesse, j’ai honte de ne pas être à la hauteur de ton héroïsme. Mais ce chagrin finit par ronger les âmes les mieux trempées, le chagrin de voir tant d’efforts, tant d’années d’honneur, de dévouement à son pays, perdues par une machination qui procède bien plus du fantastique que du réel. À certains moments, je ne puis y croire, mais ces moments hélas, sont rares ici, car soumis au régime cellulaire le plus strict, tout me ramène à la sombre réalité.
Continue à me soutenir de ton profond amour, ma chérie, aide-moi dans cette lutte épouvantable pour mon honneur, que je sente ta belle âme vibrer près de la mienne.
Quand pourrai-je te voir ?
J’ai cependant besoin d’affection et de consolation dans ma triste infortune.
Hélas, j’ai bien l’âme courageuse du soldat, je me demande si j’ai l’âme héroïque du martyr !
Mille bons baisers pour toi, pour nos chéris.
Que ces derniers soient ta consolation.
Écrivez-moi souvent et beaucoup. Songez qu’ici je suis seul du matin au soir et du soir au matin ; pas une âme sympathique ne vient adoucir mon sombre chagrin. Aussi me tarde-t-il d’être là-bas avec toi ma chérie, et d’attendre dans la paix et la tranquillité que l’on me réhabilite, qu’on me rende mon honneur.
Je viens d’avoir un moment de détente terrible, des pleurs entremêlés de sanglots, tout le corps secoué par la fièvre. C’est la réaction des horribles tortures de la journée, elle devait fatalement arriver, mais, hélas, au lieu de pouvoir sangloter dans tes bras, au lieu de pouvoir m’appuyer sur toi, mes sanglots ont résonné dans le vide de ma prison.
C’est fini, haut les cœurs ! Je concentre toute mon énergie. Fort de ma conscience pure et sans tache, je me dois à ma famille, je me dois à mon nom. Je n’ai pas le droit de déserter tant qu’il me restera un souffle de vie ; je lutterai avec l’espoir prochain de voir la lumière se faire. Donc, poursuivez vos recherches. Quant à moi, la seule chose que je demande, c’est de partir au plus vite, de te retrouver là-bas, de nous installer, pendant que nos amis, nos familles s’occuperont ici de rechercher le véritable coupable, afin que nous puissions un jour rentrer dans notre chère patrie, en martyrs qui ont supporté la plus terrible, la plus émouvante des épreuves.
C’est l’heure à laquelle il faut se coucher. Que vais-je devenir ? Que vais-je faire dans mon lit qui se compose d’une paillasse portée par des tringles de fer ? Les souffrances physiques ne sont rien, tu sais que je ne les crains pas, mais mes tortures morales sont loin d’être finies. Ô ma chérie, qu’ai-je fait le jour où je t’ai promis de vivre ! Je croyais vraiment avoir l’âme plus forte. Être résigné toujours quand on est innocent, c’est facile à dire, mais dur à digérer.
Écris-moi bien vite, ma chérie, tâche de me voir, j’ai besoin de puiser de nouvelles forces dans tes yeux chéris.
Mille bons baisers.
J’ai supporté pour toi, mon adorée, pour le nom que portent mes chers enfants, le plus douloureux, le plus épouvantable des calvaires pour un cœur pur et honnête. Je me demande comment je vis encore ; ce qui me soutient, c’est surtout l’espoir d’être bientôt réuni à toi là-bas. Alors, quoique innocent, mais soutenu par ton profond amour, j’aurai la patience d’attendre dans l’exil la réhabilitation de mon nom. Puis je travaillerai, je m’occuperai, j’imposerai silence à mon cerveau et à mon cœur par les fatigues physiques. Mais, dans ma prison je ne saurai vivre, car ma pensée me ramène toujours fatalement à ma situation.
On ne m’a pas remis de lettre de toi aujourd’hui ; ne t’inquiète pas non plus, ma chérie, si mes lettres ne te parviennent pas régulièrement. Cependant je t’écrirai tous les jours, tant que cela me sera permis.
J’ai été prévenu que je pourrai te voir le lundi et le vendredi. Hélas ! le lundi est passé et je suis obligé d’attendre jusqu’au vendredi. J’attendrai avec une joie extrême le moment de t’embrasser, de me jeter dans tes bras ; c’est dans tes yeux, dans ton noble cœur que je puise les forces nécessaires pour supporter mes effroyables tortures morales.
J’aimerais presque mieux avoir quelque péché sur la conscience ; au moins aurais-je quelque chose à expier. Mais hélas, tu sais, ma chérie, combien ma vie a toujours été honnête et droite.
Je ferai tout pour vivre, je ferai tout pour résister jusqu’au moment suprême où l’on me rendra l’honneur de mon nom.
Mais je supporterai bien mieux cette attente quand tu seras là, dans l’exil, près de moi.
Alors, tous deux, fiers et dignes l’un de l’autre, nous montrerons dans l’exil le calme de deux cœurs honnêtes et purs, de deux cœurs dont toutes les pensées ont toujours été pour notre chère patrie, pour la France.
Bons baisers à ces pauvres chéris. Baisers à tout le monde.
Je t’embrasse comme je t’aime.
Le moment est passé, ma chérie, si vite, si court, qu’il me semble que je ne t’ai pas dit la vingtième partie de ce que j’avais à te dire. Comme tu es héroïque, mon adorée, sublime d’abnégation et de dévouement ! Je ne fais que t’admirer.
Devant ce concours dévoué de sympathie et d’efforts, je n’ai pas le droit de douter.
Je souffrirai donc en silence ; permets-moi cependant, quand la coupe débordera encore parfois, de m’épancher dans ton cœur.
Ce qui m’est cruel, et je ne le saurais répéter assez, ce ne sont pas les souffrances physiques que j’endure, mais bien cette atmosphère de mépris qui entoure mon nom, ton nom, mon adorée. Tu sais si j’ai toujours été fier et digne, si j’ai toujours mis le devoir au-dessus de tout… alors tu peux t’imaginer tout ce que je souffre.
Et c’est pourquoi encore je veux vivre, c’est pourquoi je veux crier au monde mon innocence, la crier chaque jour jusqu’à mon dernier souffle, jusqu’à ma dernière goutte de sang.
Je trouverai dans tes yeux le courage nécessaire au martyre. Je puiserai dans le souvenir de mes enfants les forces nécessaires pour résister à mon calvaire.
Apporte-moi aussi ton portrait. Je le placerai contre ceux de nos chéris. En contemplant ces trois figures, j’y lirai chaque jour, à chaque instant, mon devoir.
Embrasse tout le monde de ma part.
Je reçois à l’instant ta bonne lettre d’hier ; j’en suis contente, elle me montre que tu es courageux et résigné ; il nous faut, mon chéri, pour le moment, prendre ce parti, avoir de la patience, supporter vaillamment ce calvaire et attendre de pied ferme la réhabilitation. Tu peux bien penser que celui qui a commis cette infamie, celui qui s’est couvert de ton nom pour trahir, ne se découvrira pas ainsi du jour au lendemain. C’est à force de volonté, de travail, de persévérance que nous trouverons enfin la clef de ce mystère. Je comprends ta souffrance, je la partage ; cette inaction, cette impuissance, cette torture du cerveau est atroce.
Ne m’admire pas, je t’en prie, mon chéri ; ce que je fais est naturel ; ce n’est ni par devoir, ni par dévouement que j’agis ainsi ; un seul sentiment me guide, la profonde estime, l’immense affection que je ressens pour toi. Ma ligne de conduite est toute tracée. Je ne t’abandonnerai jamais, je ne veux et ne peux vivre que pour toi.
Comme tu as pu le voir, mon mari chéri, je suis forte, Dieu merci, ma santé est bonne ; je suis donc bien armée pour la lutte. Je t’accompagnerai en exil, j’y serai ta société, ton soutien, jusqu’au jour où la France reconnaissant sa méprise nous rappellera à elle. Quel beau jour ce sera pour nous, lorsque nous nous retrouverons dans notre chère patrie, honorés, heureux au milieu de nos enfants, de notre famille. C’est cet avenir qu’il faut entrevoir, mon chéri. C’est cet espoir qui nous soutiendra et qui nous fera supporter tous les martyres.
Allons, mon chéri, sois ferme, sois vaillant.
Bonsoir et bonne nuit, je t’embrasse de toutes mes forces.
Je t’écris en entendant le gazouillement de ton petit Pierrot, qui demande après toi de toutes ses forces ; quand est-ce que mon papa reviendra ? Je m’ennuie après mon papa, enfin toutes sortes de choses gentilles. Cela te fait de la peine de les entendre, j’en suis sûre, mais en même temps cette petite voix enfantine doit t’être douce au cœur. Maman est rentrée bien contente de t’avoir vu et d’avoir pu causer un peu avec toi, et moi, tu peux penser le bonheur que j’ai eu d’avoir de tes nouvelles. Je voudrais, comme toi, mon pauvre garçon, briser tout, casser tout et que le monde entier sache ton innocence ; c’est là le cri de la conscience révoltée. Mais de l’avis de tous les conseils dont nous nous entourons, c’est une œuvre de patience, de longue haleine, il nous faut du calme et c’est le seul moyen d’arriver à notre but. Tu dois trouver mes lettres bien monotones, mon pauvre vieux, je me répète dans toutes, toujours je t’exhorte au courage. Je te vois te crisper en lisant ces lignes, mais je t’en conjure maîtrise tes nerfs, pense moins à notre malheur. Je sais combien cela est difficile, car je passe moi-même par des moments d’angoisse tels que je ne sais que devenir. Alors, je me ressaisis et je pense au bonheur que nous aurons encore un jour.
Adieu, mon bon chéri, un bon baiser de ta femme qui t’adore, peut-il adoucir un peu tes souffrances !
Je suis arrivé à dompter mes nerfs, à faire taire les mouvements tumultueux de mon âme… Cela ne sert à rien d’ailleurs de m’impatienter puisque je suis décidé à vivre pour voir éclater mon innocence.
Je sais qu’il faut pour cela du temps, même beaucoup de temps… ; j’attendrai donc comme je te l’ai promis, avec calme et avec dignité, que la vérité se fasse jour ; ma conscience me donnera les forces nécessaires.
Je préparerai mon âme à supporter sans se plaindre le calvaire qui m’attend encore, j’étoufferai les sanglots de mon cœur ulcéré.
J’ai perdu hier pendant quelques instants le sentiment de moi-même. Pense que voilà trois mois que je suis enfermé dans une chambre, en proie aux tortures morales les plus épouvantables que l’on puisse infliger à un homme de cœur ; mais d’un effort violent de tout mon être, je me suis ressaisi.
Ce sont mes nerfs surtout qui sont malades ; mon énergie morale est telle qu’au premier jour.
Mais vous êtes tous unis de volonté, d’intelligence et de dévouement, j’ai donc la conviction que la lumière se fera tôt ou tard. Je ne démentirai pas vos efforts.
Ne parlons plus de cela.
Que te raconterais-je ? Ma vie journalière, tu la connais. Je te l’ai décrite jusque dans ses moindres détails. Mes pensées ? elles sont toutes vers toi, vers nos chers enfants, vers nos chères familles.
Encore deux jours à attendre pour te voir et t’embrasser. Comme il est long l’intervalle qui sépare nos entrevues, et comme ces dernières sont courtes ! Je voudrais faire courir le temps quand tu n’es pas là, le faire durer une éternité quand tu es auprès de moi.
Comme tu me donnes du courage pour vivre, ma chérie ! Quelle patience je puise dans tes yeux, dans les souvenirs que tu me rappelles, dans mes devoirs vis-à-vis de nos bons chéris !…
Le 17 janvier, vers 10 heures du soir, Dreyfus fut réveillé soudainement pour être dirigé sur Rochefort et Saint-Martin-de-Ré, première étape de son exil.
IV
SCHWARTZKOPPEN ET PANIZZARDI
À la suite de l’incident Boutonnet en 1890, le comte de Münster, ambassadeur d’Allemagne avait, sur les représentations du gouvernement français, enjoint à son personnel de renoncer à tout trafic d’espionnage.
Cependant, le 20 juillet 1894, vers trois heures de l’après-midi, le commandant d’infanterie Esterhazy se présentait au lieutenant-colonel de Schwartzkoppen pour lui offrir ses services. L’attaché militaire allemand, dans ses carnets posthumes, affirme qu’il s’efforça d’amener Esterhazy à renoncer à son projet et qu’il finit par l’éconduire. Le lendemain 21 juillet, Schwartzkoppen reçut une lettre lui confirmant les offres faites la veille. Devant cette insistance, il rendit compte directement au bureau des renseignements de Berlin, en se gardant bien d’en référer à son ambassadeur, et le 26, il reçut en réponse l’ordre de poursuivre les négociations.
En conséquence, Esterhazy fut désormais accueilli et rémunéré. Le 15 août, en particulier, il apporta le plan de mobilisation de l’artillerie, qui venait d’être mis à jour. Le 1er septembre, vers la fin de l’après-midi, il eut un long entretien avec Schwartzkoppen au cours duquel il lui annonça que l’expédition de Madagascar venait d’être décidée, et lui remit les documents suivants :
1o La liste des troupes de couverture ;
2o La description du canon de 120 court ;
3o Le projet de manuel de tir de l’artillerie de campagne.
Enfin, le 5 septembre, il lui communiqua les observations qu’il avait faites au cours des manœuvres du camp de Sissonne et, le lendemain, lui envoya par lettre un rapport sur le projet de l’expédition de Madagascar. Mais le fameux « bordereau » qui annonçait la remise des pièces énumérées ci-dessus ne parvint jamais à son destinataire, et Schwartzkoppen n’en apprit l’existence qu’en 1896, lors de la publication de son fac-similé dans le journal Le Matin. De son côté, Esterhazy, ignorant que la dangereuse missive avait été dérobée par l’agent Brücker dans la loge de la concierge de l’ambassade, était convaincu qu’elle était entre les mains de l’attaché militaire allemand. Aussi continua-t-il ses visites tous les quinze jours environ, livrant des pièces dont Schwartzkoppen ne précise pas le détail dans ses « carnets », mais dont il indique l’intérêt croissant. Les relations durèrent jusqu’en mars 1896.
On n’a cependant pas éclairci jusqu’ici comment Esterhazy, qui était un simple commandant d’infanterie, se procura tant d’importants documents, et qui les lui fournissait.
Schwartzkoppen, qui était lié d’amitié avec le lieutenant-colonel Panizzardi, attaché militaire d’Italie, avait pris l’habitude d’échanger avec lui des documents, recueillis par l’un ou par l’autre, et pouvant mutuellement les intéresser.
Quand parut le 29 octobre la note de la Libre Parole, Schwartzkoppen ne dissimula pas son inquiétude, car si cette affaire d’espionnage venait à être liée à ses services, il ne pourrait manquer de s’attirer les vifs reproches de son chef, l’ambassadeur d’Allemagne. Mais dès le 1er novembre, le nom de Dreyfus ayant été dévoilé, il put respirer librement et déclarer à son collègue italien : « Ce n’est pas mon homme. » Panizzardi, cependant, émit l’hypothèse qu’il avait pu entretenir des relations directes avec l’État-major italien et, immédiatement posa la question à Rome, tout en précisant que personnellement il ne connaissait pas Dreyfus. Puis, le lendemain 2 novembre, ému par les attaques des journaux mettant son pays en cause, il expédia une dépêche chiffrée ainsi conçue : « Si le capitaine Dreyfus n’a pas eu de relations avec vous, il conviendrait de charger l’ambassadeur de publier un démenti officiel afin d’éviter les commentaires de la presse. » Le jour même, le général Marselli, commandant en second de l’État-major, lui répondit : « L’État-major italien et tous les services qui en relèvent n’ont jamais eu de rapports directs ou indirects avec le capitaine Dreyfus. »
Panizzardi eut l’occasion de confirmer ces faits en 1899, lors de la déposition du général Roget au procès de Rennes. Roget, en effet, ayant affirmé que l’attaché militaire italien avait à l’époque fait parvenir à son ambassadeur un rapport où il aurait déclaré que Dreyfus trahissait pour le compte de l’Allemagne, Panizzardi, très loyalement, télégraphia le 17 août : « Ce rapport n’a jamais existé, cette déclaration n’a jamais existé… Je n’ai connu le nom du capitaine français qu’à l’époque de son arrestation, comme du reste je l’ai déclaré par écrit et par voie officielle, sur mon honneur de soldat et de gentilhomme. »
De son côté, l’ambassade d’Allemagne, visée par les journaux français, faisait publier dans le Figaro du 10 novembre 1894 une note très nette affirmant que jamais ni Schwartzkoppen, ni l’ambassade n’avaient eu de relations directes ou indirectes avec le capitaine Dreyfus. Enfin, à Rome, dans l’Italie du 12 novembre, et à Paris, dans le Figaro du 14, les gouvernements italien et autrichien firent également insérer des démentis formels.
Cependant, en dépit de ces mises au point, les attaques de presse contre l’Allemagne s’accentuant, l’ambassadeur, comte de Munster, protesta auprès du gouvernement français qui, ennuyé, fit paraître plusieurs notes officielles déclarant, en particulier, « dénuées de tout fondement les allégations des journaux qui persistaient à mettre en cause, dans divers articles sur l’espionnage, les ambassades et les légations étrangères ». Mais cette formule parut insuffisante au gouvernement allemand. Le comte de Munster revint à la charge, insistant vivement sur le fait qu’aucune pièce relative au procès du capitaine Dreyfus ne pouvait avoir été prise à l’ambassade d’Allemagne, où personne ne le connaissait.
Mais si la deuxième partie de cette affirmation était exacte, la première ne l’était point. À son insu, en effet, et malgré ses ordres, l’attaché militaire continuait à se livrer à l’espionnage, avec l’assentiment de ses chefs de l’État-Major allemand.
Et lorsqu’après la condamnation de Dreyfus, le comte de Munster alla voir Dupuy, président du Conseil, pour lui renouveler de très bonne foi sa protestation, il est vraisemblable que celui-ci n’y attacha qu’une valeur médiocre.
Quoi qu’il en soit, Schwartzkoppen, qui était parti pour Berlin le 27 décembre, eut l’occasion de s’entretenir de l’Affaire Dreyfus avec l’empereur et le chancelier. À la suite de ces entrevues, le comte de Munster reçut du chancelier de Hohenlohe une dépêche ainsi conçue :
S. M. l’Empereur, ayant toute confiance dans la loyauté du Président et du Gouvernement de la République, prie Votre Excellence de dire à M. Casimir-Périer que s’il est prouvé que l’ambassade d’Allemagne n’a jamais été impliquée dans l’Affaire Dreyfus, Sa Majesté espère que le gouvernement de la République n’hésitera pas à le déclarer.
Sans une déclaration formelle, les légendes que la presse continue à semer sur le compte de l’ambassade d’Allemagne subsisteraient et compromettraient la situation du représentant de l’Empereur.
L’équivoque continuait, car si Dreyfus était innocent, d’autres étaient coupables.
Sur sa demande, le comte de Munster fut reçu le 6 janvier par M. Casimir-Périer, Président de la République, en présence de M. Dupuy, Président du Conseil. Après un échange de vues, et devant le désir des deux gouvernements d’aboutir à un accord amiable, l’on décida d’adresser à l’Agence Havas une nouvelle note, confirmant celle déjà parue le 30 novembre 1894.
Et l’incident fut considéré comme clos.
V
PICQUART
Le service de statistique du ministère de la Guerre continuait à recevoir de la femme Bastian les cornets contenant les papiers qu’elle recueillait chaque jour dans les corbeilles de l’ambassade d’Allemagne. En l’absence du commandant Henry, appelé auprès de sa mère malade, le capitaine Lauth en faisait le recolement. En mars 1896, il apporta au lieutenant-colonel Picquart, qui avait succédé au colonel Sandherr à la tête du 2e bureau, depuis juillet 1895, une carte pneumatique non timbrée et qui avait été déchirée en une cinquantaine de morceaux. Cette carte, reconstituée, faisait apparaître le texte suivant :
J’attends avant tout une explication plus détaillée que celle que vous m’avez donnée l’autre jour sur la question en suspens. En conséquence, je vous prie de me la donner par écrit pour pouvoir juger si je peux continuer mes relations avec la maison R. ou non.
Picquart fut fort ému de cette trouvaille, mais comme il avait déploré le bruit fait prématurément autour du cas de Dreyfus, qu’il tenait d’ailleurs pour coupable, il jugea prudent de s’entourer de renseignements précis avant d’en référer à ses chefs.
D’origine alsacienne, Picquart, esprit méthodique, très droit et très sûr, pouvait se prévaloir d’une carrière des plus brillantes. Sorti 5e de Saint-Cyr, second de l’École de Guerre, capitaine à 24 ans, chef de bataillon et décoré de la Légion d’Honneur à 33 ans, il avait fait les campagnes du Tonkin et de Chine, puis, rentré en France, avait été nommé professeur à l’École de Guerre. Le général de Boisdeffre l’avait appelé à la tête du 2e bureau pour le réorganiser.
Les fuites d’ailleurs continuaient et diverses pistes furent suivies sans succès.
Quand Picquart eut entre les mains la carte-télégramme adressée au commandant Esterhazy, et qui fut connue plus tard sous le nom de « petit bleu », il s’enquit de la moralité de cet officier et recueillit sur lui les plus mauvais renseignements.
À quelque temps de là, au mois de juin, Picquart qui accompagnait le général de Boisdeffre dans un voyage d’État-major, eut communication par le commandant Pauffin de Saint-Morel, officier d’ordonnance du général, d’une lettre du colonel de Foucault, attaché militaire à Berlin ; celui-ci indiquait qu’il avait reçu la visite d’un nommé Cuers, ancien espion appointé du bureau des renseignements allemand, qui sollicitait un entretien avec un envoyé de l’État-Major français.
De Foucault, qui se rendit à Paris peu après, apporta personnellement à Picquart d’intéressantes précisions. Il l’informa en particulier que l’État-major allemand continuait à se demander avec qui Dreyfus avait pu entretenir des rapports, n’ayant jamais eu aucune relation avec lui, mais que par contre Schwartzkoppen recevait régulièrement des documents d’un officier français, commandant d’infanterie. Ces renseignements lui avaient été communiqués par Cuers, qui se disait prêt à compléter ses révélations.
Picquart organisa un rendez-vous à Bâle, où il envoya Lauth, qui demanda à être accompagné par Henry. À leur retour, les deux officiers déclarèrent que Cuers n’avait fait que leur répéter ce qu’il avait déjà dit au colonel de Foucault.
Cependant, Esterhazy, qui avait appartenu en 1876 au bureau des renseignements comme traducteur d’allemand, et s’y était rencontré avec Henry dont il était demeuré l’ami, multipliait les démarches pour y entrer à nouveau. Non seulement il fit agir ses influences politiques, mais il écrivit directement à l’un des officiers d’ordonnance du ministre de la guerre, ainsi qu’au chef de son cabinet civil, qui transmit ces lettres à Picquart.
Celui-ci posséda ainsi deux spécimens de l’écriture d’Esterhazy et eut de suite l’impression qu’elle lui était bien connue. Il la compara à celle du bordereau, dont des photographies étaient restées dans divers dossiers du service et fut frappé, non pas d’une simple ressemblance, mais d’une parfaite identité. Puis, ayant fait photographier les lettres, en prenant soin d’en supprimer l’adresse et la signature, il les montra à du Paty de Clam qui lui répondit : « C’est de Mathieu Dreyfus », et à Bertillon qui déclara : « C’est l’écriture du bordereau. » Et comme Picquart crut devoir faire remarquer qu’il s’agissait d’une correspondance récente, Bertillon répliqua sans sourciller : « Alors, c’est que les Juifs ont exercé quelqu’un depuis un an pour imiter l’écriture, ils sont arrivés à l’identité. »
Picquart avait trop de bon sens pour s’arrêter à de semblables insanités. Sa conviction était faite. Le bordereau était, sans discussion possible, de l’écriture d’Esterhazy. Et il en vint à se demander s’il n’avait pas été complice de Dreyfus.
Il se souvint alors que le colonel Sandherr, en lui passant la direction de son service, lui avait confié que le dossier secret communiqué aux juges du Conseil de guerre de 1894 avait été placé dans une sorte de coffre-fort que le commandant Henry possédait dans son bureau. Picquart, pour qui la culpabilité de Dreyfus était hors de doute et qui, pas plus que ses camarades, n’avait été frappé par l’illégalité de cette communication, n’avait eu à aucun moment la curiosité de consulter ce dossier. Il pria l’archiviste Gribelin de le lui remettre. Il s’attendait à y trouver des preuves écrasantes et fut atterré en examinant les diverses pièces qu’il renfermait et en constatant qu’aucune d’elles ne pouvait s’appliquer à Dreyfus. Quant au projet de commentaire de du Paty de Clam, il se sentit écœuré à l’idée qu’un officier chargé d’une telle mission ait pu commettre semblable déloyauté, semblable fraude.
Brusquement, la vérité lui apparut, et il éprouva l’impression pénible d’avoir en quelque sorte collaboré à la condamnation de Dreyfus, lui qui avait représenté le ministre à toutes les séances du Conseil de guerre, lui qui avait apporté à son président — du moins le croyait-il, — le pli du général Mercier contenant le dossier secret. Il pensa avec émotion à l’innocent, supplicié depuis dix-huit mois et, la nuit entière, il ne put écarter cette image. Dès le matin, le 1er septembre, il résuma en une courte note les charges contre Esterhazy. Puis, muni de cette pièce, du petit bleu et du bordereau, il se rendit chez Boisdeffre pour lui exposer sa découverte. Mais celui-ci, visiblement contrarié, lui ordonna d’en rendre compte à son collaborateur immédiat, le général Gonse, sous-chef d’État-Major.
Picquart allait vers ses chefs, conscient de son devoir et certain de leur appui. Une erreur avait été commise. Il en apportait l’irréfutable démonstration, et la suite ne pouvait donc faire de doute. Des instructions allaient êtres données pour la réparer sans délai.
Le 3 septembre, il se rendit auprès de Gonse, qui se trouvait en congé à la campagne, et lui soumit son dossier. Le général l’examina, fut frappé de l’importance de la découverte ; mais, sur une question précise de son subordonné, il l’engagea à traiter séparément l’affaire Dreyfus et l’affaire Esterhazy. Et ce point de vue fut bientôt ratifié par le général de Boisdeffre, ce qui ne manqua pas de troubler Picquart. Il eut désormais l’impression que ses chefs répugnaient à l’idée de prendre une décision grave, de reconnaître publiquement l’erreur commise. Toutefois, il ne doutait point de leur esprit de justice et se refusait à penser que, sciemment, ils maintiendraient un innocent au bagne.
Picquart était un soldat. Il avait le sentiment de la hiérarchie nécessaire, le respect de la discipline. Mais ce sentiment n’allait pas chez lui jusqu’à la servilité et, hors du service, il s’estimait le droit de penser et de juger librement.
Continuant ses recherches, Picquart en soumit les résultats au général Gonse, qui lui avait été désigné par le général de Boisdeffre pour suivre l’affaire.
Sur ces entrefaites, un journal anglais vint à publier la fausse nouvelle de l’évasion de Dreyfus, dont s’empara immédiatement la presse française. Le démenti officiel ne tarda pas, mais les polémiques continuèrent pendant quelque temps, et un député, Castelin, déposa même une demande d’interpellation.
Pour la première fois depuis près de deux ans, l’attention du public se trouvait de nouveau attirée sur le destin de Dreyfus.
Cependant le général Billot, ministre de la guerre, ignorait tout encore des découvertes du chef du bureau des renseignements. Non sans peine, Picquart obtint enfin du général de Boisdeffre l’autorisation de le mettre au courant. Il le fit en toute loyauté, les pièces à l’appui, et ne manqua pas de l’impressionner. Mais Boisdeffre veillait. Il se rendit à son tour chez Billot, puis signifia à Picquart qu’il avait expliqué au ministre toute la genèse de l’Affaire.
Sentant les hésitations de ses chefs et à peu près sûr, d’autre part, que le réveil de l’opinion était l’œuvre de la famille Dreyfus, Picquart souhaita ardemment que la lumière se fît, non par l’intervention des amis du condamné, mais sur l’initiative de ceux qui, de bonne foi, avaient commis l’erreur. Pour l’honneur même de l’armée, il n’était plus permis d’attendre. Aussi, le 8 septembre, écrivait-il au général Gonse en ces termes : « Je crois avoir fait le nécessaire pour que l’initiative vienne de nous. Si l’on perd trop de temps, l’initiative viendra d’ailleurs, ce qui, faisant abstraction de considérations plus élevées, ne nous donnera pas le beau rôle. » Gonse répondit le 10 en conseillant la prudence, et annonça son retour pour le 15. Mais le 14 septembre se produisit un coup de théâtre. Le journal l’Éclair publia un article intitulé « Le Traître », véritable historique de l’Affaire, qui ne pouvait avoir été inspiré que par un familier des milieux de l’État-Major. On y pouvait lire, entre autres précisions, qu’il existait au ministère de la guerre la photographie d’une lettre échangée entre les attachés militaires allemand et italien, où le nom de Dreyfus figurait en toutes lettres. Tout l’article, émaillé de détails inconnus du public, causa une grosse émotion, particulièrement au ministère, où l’on se demanda qui avait pu commettre une aussi regrettable indiscrétion. Picquart en référa à Gonse, réclamant une enquête et des sanctions, mais le sous-chef d’État-Major déclara vouloir en parler à Boisdeffre parti aux manœuvres le 12 septembre.
Profitant de l’audience, Picquart amena alors l’entretien sur l’erreur judiciaire et l’obligation morale de la réparer. Mais Gonse ne voulut rien entendre, et l’historique dialogue s’engagea :
— Qu’est-ce que cela vous fait que ce Juif reste à l’île du Diable ?
— Mais, mon général, il est innocent.
— C’est une affaire qu’on ne peut rouvrir ; le général Mercier, le général Saussier y sont mêlés.
— Mais puisqu’il est innocent !
— Si vous ne dites rien, personne ne le saura.
— Ce que vous dites là est abominable, mon général !
Je ne sais pas ce que je ferai, mais en tout cas je n’emporterai pas ce secret dans la tombe.
Picquart a enfin compris. Boisdeffre et Gonse savent l’innocence de Dreyfus. Il la savent même depuis le premier jour. Mais pour des motifs qu’ils jugent supérieurs, ils se refusent à réparer l’injustice. Toute l’Affaire, somme toute, est dans la faute initiale de Mercier, qui signa trop tôt l’ordre d’arrestation. Des indiscrétions eurent lieu, et les journaux antisémites, faisant immédiatement de la culpabilité non une question de justice, mais une question de politique, obligèrent les grands chefs à intervenir pour assurer une condamnation. Au début, vraisemblablement, ils éprouvèrent quelques hésitations, quelques remords de conscience. Assez vite cependant, ils se convainquirent mutuellement que la vie d’un homme n’était que bien peu de chose devant la raison d’État, devant l’honneur de l’armée qui devait rester intangible et qui, estimaient-ils, serait atteint par la reconnaissance d’une erreur. D’autres considérations encore, et d’ordre plus pratique, influencèrent leur esprit. Ils comprirent que si l’innocence de Dreyfus venait à être reconnue, ce serait démontrer la duplicité de l’État-Major, ce serait la carrière brisée, la mise à la retraite, la vie active terminée avec une flétrissure.
Désormais convaincu que Boisdeffre et Gonse se trouvaient trop compromis pour modifier leur ligne de conduite, Picquart éprouva la sensation de se heurter à un mur. Néanmoins, il persista à tenter, par la voie hiérarchique, d’obtenir pleine justice. Il revit Gonse, puis Boisdeffre, puis le ministre qui, circonvenu par ses subordonnés, avait pris peur.
Picquart, décidément, devenait gênant. Il était salutaire de l’écarter. Et Boisdeffre, sous le prétexte que le chef du service des renseignements négligeait sa tâche en s’hypnotisant sur l’Affaire, suggéra au Général Billot de l’envoyer au Tonkin où il s’était distingué autrefois. Mais le ministre, qui avait la plus haute estime pour l’excellent officier qu’était Picquart, refusa de le frapper d’une telle disgrâce, n’ignorant pas, au surplus, que le seul reproche que l’on put lui adresser était de faire preuve d’une trop scrupuleuse conscience. Boisdeffre pourtant insista et obtint enfin du ministre, facilement influençable, non pas que Picquart fut envoyé en Extrême-Orient, mais qu’il fut chargé d’une mission. Billot lui confia l’inspection des services de renseignements et d’espionnage en temps de guerre sur les frontières de l’Est et du Sud-Est, étant entendu qu’en son absence le général Gonse dirigerait provisoirement le bureau des renseignements au Ministère.
L’ordre de mission fut signé le 27 octobre et, dès le 30, Gonse réclama le dossier secret à Picquart, bien que celui-ci n’ait quitté en fait son service que le 14 novembre.
L’injustifiable randonnée commença. Gonse, à qui Picquart adressait ses rapports de la frontière de l’Est, lui prescrivit d’inspecter également la 6e région, puis la 7e, puis la 14e et la 15e. Enfin, à Marseille, il l’avisa que le ministre avait décidé de donner à sa mission une ampleur nouvelle en le chargeant d’organiser les services de renseignements d’Algérie et de Tunisie.
Picquart qui avait quitté Paris sans soupçon, une simple valise à la main, persuadé qu’il ne s’absentait que pour peu de jours, comprit bien vite que ses chefs, anxieux pour leur propre sécurité, désiraient l’éloigner définitivement du siège de l’État-Major. Mais ce qu’il ne savait pas encore, et ce qu’il apprit au cours de son séjour par delà la mer, c’est que son éloignement ne parut bientôt plus suffisant. On cherchait à le discréditer, à travestir ses actes comme chef du 2e bureau. Et se demandant alors si ces hommes inquiets n’hésiteraient pas, le cas échéant, à provoquer un accident opportun, il décida d’ajouter à son testament un long codicille. Ce document, qui fut écrit à Sousse le 2 avril 1897, il le renferma en un pli scellé portant en suscription : « En cas de décès du soussigné, remettre ce pli au Président de la République qui seul devra en prendre connaissance. »
Picquart tenait sa parole au général Gonse de ne pas emporter son secret dans la tombe.
VI
L’OFFICINE
Si nous nous reportons un an en arrière, quelque six mois après que le Conseil de guerre eût rendu son verdict, et si nous cherchons à nous représenter l’état d’esprit des grands chefs, il peut être défini par l’ordre que Boisdeffre donna à Picquart, alors nouvellement promu à la direction du 2e bureau, de faire rechercher les mobiles du crime de Dreyfus et de « nourrir » le dossier.
Les cris répétés de celui-ci affirmant inlassablement son innocence, ses lettres pathétiques, ses invariables réponses à du Paty de Clam, ses protestations auprès de Fornizetti, son candide et passionné effort pour ébranler la certitude du capitaine Lebrun-Renault qui, le jour de la dégradation, le mena au lieu de son supplice, tout cela n’était pas sans inquiéter l’État-Major.
Picquart donc poursuivit l’enquête, chercha du côté jeu, du côté femmes et dut admettre loyalement n’avoir rien trouvé qui vaille d’être retenu. Mais s’il écarta successivement, avec la haute conscience qu’il mettait dans sa tâche, les rapports tendancieux qui lui étaient soumis, Henry, qui avait le plus grand intérêt à ce que la trahison de Dreyfus devint indiscutable se chargea, lui, à l’insu de son chef, de nourrir le dossier.
Déjà le 2 novembre 1894, la dépêche de l’attaché militaire italien au commandant de l’État-Major à Rome avait été mal traduite et, bien que l’on ait pu en rétablir quelques jours après le texte exact, la première version avait été conservée. Au lieu de « si le capitaine Dreyfus n’a pas eu de relations avec vous, il convient de charger l’ambassadeur de publier un démenti officiel, afin d’éviter les commentaires de la presse », les sept derniers mots avaient été traduits : « notre émissaire est prévenu. »
Plus tard, ce fut la constitution du dossier secret et de la note l’accompagnant que l’on communiqua, contre toute équité, aux juges du Conseil de guerre.
En octobre 1895, Dreyfus reçut à l’île du Diable une lettre signée : « Votre vieux cousin Blenheim. » Comme il n’avait aucun parent portant ce nom, il n’y attacha pas d’autre importance et mit le pli dans un tiroir. Ce ne fut qu’à son retour, en classant des papiers, qu’il s’aperçut que les phrases suivantes, écrites à l’encre sympathique, étaient apparues entre les lignes : « Fil rompu. Tâchez renouer. Nos deux tentatives ont échoué. Nous sommes obligés d’être prudents. On a failli tout découvrir. Faites savoir où était 2249. On connaît l’affaire du Jura 34. » L’auteur avait évidemment espéré que l’encre spéciale apparaîtrait pendant le trajet jusqu’aux îles du Salut, que le directeur de l’administration pénitentiaire, qui lisait toutes les lettres adressées au condamné, s’en apercevrait, et que l’État-Major, dûment avisé, pourrait en inférer qu’un complice du traître continuait à correspondre avec lui en langage convenu.
Bien que cette expérience n’eut pas réussi, elle fut renouvelée près d’un an plus tard. Le 4 septembre 1896, une nouvelle lettre du même genre fut envoyée à Dreyfus. Mais cette fois, mise à la poste dans un bureau parisien, elle fut lue au ministère des Colonies avant d’être transmise. Signée d’un nommé Weill, Weil ou Weyler, qui annonçait le mariage de sa fille à Bâle, la lettre n’offrait en soi qu’un maigre intérêt. Mais entre les lignes surgirent, sous l’action de la lumière, ces mots compromettants : « Impossible de déchiffrer dernière communication. Reprendre ancien procédé pour répondre. Indiquer avec précision où se trouvaient les documents intéressants et les combinaisons faites pour armoire. Acteur prêt à agir aussitôt. »
Ce document surprit et inquiéta vivement le ministre des colonies Lebon. Il en avisa d’urgence son collègue de la guerre, le général Billot, qui envoya l’archiviste Gribelin en prendre connaissance. Celui-ci informa Picquart, qui rendit compte à Boisdeffre.
Or, par une étrange coïncidence, cette lettre venait apporter la confirmation de la trahison, peu de temps après que Picquart eût découvert l’erreur judiciaire et en eût fourni la preuve à ses chefs.
Picquart pensa immédiatement qu’elle avait été imaginée par Mathieu Dreyfus, désireux d’attirer à tout prix l’attention sur l’affreux sort de son frère. Il s’en ouvrit au chef du cabinet du préfet de police, qui répliqua : « Oui, à moins que cette pièce ne soit un faux. » Ce fut pour Picquart un trait de lumière. Et comme Henry se trouvait en congé lorsque la lettre fut interceptée, il ne songea pas qu’il pût en être l’auteur et l’attribua, à tort d’ailleurs, à l’homme qui, vu son rôle odieux en 1894, avait intérêt à rendre vaine l’œuvre de réparation. Le faussaire, à ses yeux, ne pouvait être que du Paty de Clam.
Sur l’initiative de Bertillon, et dans le but de mettre le condamné à l’épreuve, un fac-similé de la lettre fut envoyé à l’île du Diable, mais sans le moindre résultat. Comme pour la précédente, Dreyfus, indifférent, la joignit à ses papiers.
À peine de retour à son poste, sa permission finie, Henry plus résolu que jamais à corser le fameux dossier, à écraser sous les preuves tout individu qui viendrait à douter de la culpabilité de Dreyfus, remit à Gonse, sans en parler à Picquart, une pièce arrivée par les cornets de la Bastian.
Il s’agissait, en l’espèce, d’une lettre de Schwartzkoppen à Panizzardi, et ainsi conçue :
« Hier au soir, j’ai fini par faire appeler le médecin, qui m’a défendu de sortir. Ne pouvant aller chez vous demain, je vous prie de venir chez moi dans la matinée, car D… m’a porté beaucoup de choses intéressantes et il faut partager le travail ayant seulement dix jours de temps.
« Tâchez donc de dire à l’ambassade que vous ne pouvez pas monter. »
La vérité, c’est que Schwartzkoppen, dans son billet, nommait la personne à qui il était redevable des « choses intéressantes ». Mais cela n’avait pas arrêté Henry. Il avait tout bonnement effacé le nom, l’avait remplacé par l’initiale D ; puis, pensant qu’il serait quand même difficile d’accuser Dreyfus de renseigner l’attaché militaire allemand en septembre 1896, il avait judicieusement daté la lettre de mars 1894.
Ce qui peut surprendre en l’occurrence, si l’on se plaît à admettre jusqu’ici la bonne foi de Boisdeffre et de Gonse, c’est l’étonnante facilité avec laquelle ces officiers généraux acceptèrent sans discussion les pièces qui leur furent soumises par Henry. Cela est d’autant plus troublant qu’au moment même où le billet de Schwartzkoppen passait entre leurs mains, Picquart, preuves à l’appui, cherchait à les convaincre de l’erreur commise. Selon toute apparence, les « trouvailles » d’Henry répondaient pleinement à leurs désirs. Du Paty de Clam affirma plus tard, dans une déposition devant la Cour de cassation, que le 31 octobre 1896, se référant aux polémiques de presse soulevées par l’article du journal L’Éclair, il avait dit à Boisdeffre : « Si on s’est trompé, ou si l’on nous a trompés, ce que je ne crois pas, il y a quelque chose de pis que l’erreur, c’est d’y persévérer. » Et il s’était attiré cette réponse du chef d’État-major : « Rassurez-vous, il existe des preuves inconnues de vous et qui suppriment jusqu’au moindre doute. »
Cependant Henry, fort de la sympathie ambiante, estimait que le dossier n’était pas encore suffisamment « nourri ». Gonse lui ayant, sur sa demande, remis en communication le dossier secret, il prit l’initiative de le corser de documents sans réplique. Au moyen de fragments d’une lettre de Panizzardi à Schwartzkoppen, trouvée vers la fin octobre avec l’enveloppe dans les cornets de la Bastian, il se mit en mesure, en utilisant le concours d’un de ses agents secrets, connu sous le nom de Lemercier-Picard, et expert dans l’art d’imiter les écritures, d’obtenir les deux pièces convaincantes que voici :
« J’ai lu qu’un député va interpeller sur Dreyfus. Si on demande à Rome de nouvelles explications, je dirai que jamais j’avais des relations avec ce juif. C’est entendu, si on vous demande, dites comme ça, car il ne faut pas qu’on sache jamais personne ce qui est arrivé avec lui. »
Deuxième lettre :
« Voici le manuel ; j’ai payé pour vous (180) selon le convenu. C’est entendu, mercredi, huit heures du soir, chez Laurent. J’ai invité trois de mon ambassade dont un seul juif, ne manquez pas. »
Et ce dernier billet fut daté du 14 juin 1894.
Cette sinistre besogne, perpétrée le 1er novembre 1896, fut accomplie de la manière suivante :
Henry se servit pour la première lettre des fragments récemment recueillis, et pour la seconde, d’un message de Panizzardi prélevé dans le dossier secret. Il mêla habilement un certain nombre de mots écrits réellement par l’attaché italien à d’autres qu’il imagina et que Lemercier-Picard intercala en se servant des parties en blanc des deux lettres.
Mais ce dont Henry ne s’aperçut pas alors, c’est que les deux billets de Panizzardi, qu’il avait découpés, se trouvaient écrits sur des papiers quadrillés dont les quadrillages différaient très légèrement de dimension et de couleur. Il fallait effectivement les regarder à la lumière par transparence pour s’en rendre compte,
À quelques jours de là, Henry, pour parfaire son œuvre, fabriqua deux réponses de Schwartzkoppen à la première lettre, l’une un simple accusé de réception, l’autre plus longue, précisant les raisons pour lesquelles l’interpellation du député Castelin ne l’inquiétait nullement.
C’est l’ensemble de ces lettres qui produisit sur la Chambre une si profonde impression lorsque le ministre de la Guerre Cavaignac en donna lecture à la tribune, en 1898, afin de démontrer de façon définitive la culpabilité de Dreyfus.
Quand Henry, le 2 novembre, apporta à Gonse les deux fausses lettres Panizzardi, le sous-chef d’État-major ne se montra pas le moins du monde étonné de leur opportunité, non plus que du style invraisemblable attribué à l’attaché militaire italien, ni de la démonstration si propice de la nouvelle version adoptée par les grands chefs quant à la trahison et qui consistait à affirmer que, contrairement à ce que l’on avait pensé jusque-là, Dreyfus n’avait jamais eu de relations directes avec Schwartzkoppen, mais avait agi par l’intermédiaire de Panizzardi.
Le jour même, d’accord avec Gonse, Henry communiqua à Boisdeffre le faux relatif à l’interpellation Castelin, lui faisant comparer l’écriture avec le faux daté de juin 1894. Et Boisdeffre, qui accepta sans sourciller ces documents pour authentiques, convint avec ses subordonnés qu’il était préférable de n’en point parler à Picquart, déjà trop absorbé, selon eux, par la question Dreyfus. Par contre, Boisdeffre les apporta au général Billot qui, assez troublé par l’âpreté des controverses au dehors, ne demanda pas mieux que de se dire enfin et définitivement convaincu.
Ainsi Henry triomphait : ses chefs étaient convaincus ou feignaient de l’être ; Picquart était envoyé en disgrâce ; lui-même se trouvait à la tête du service des renseignements sous la direction nominale de Gonse. Et pourtant, quelque chose encore le tracassait. Il ne se sentait pas pleinement rassuré. La grande ombre de Picquart continuait à le troubler et il comprit que tant qu’un retour offensif de son ancien chef restait possible, il n’aurait point de repos. Que faire ? Il n’hésita pas longtemps. Pour son salut, il s’efforça de déshonorer Picquart.
Amené, du fait de sa mission, à se déplacer constamment, Picquart se faisait adresser son courrier au ministère, d’où l’archiviste Gribelin le lui faisait suivre. Henry en profita pour le lire et, un beau jour, s’inspirant de la phraséologie de l’une d’elles, fabriqua de toutes pièces le message suivant :
« Paris, minuit 35. — Je sors de la maison, nos amis sont dans la consternation ; votre malheureux départ a tout dérangé. Hâtez votre retour ici, hâtez-le vite, vite. Le moment des fêtes étant très favorable pour la cause, nous comptons sur vous pour le 20. Elle est prête, mais elle ne peut et ne veut agir qu’après vous avoir causé. Le demi-dieu ayant parlé, on agira. »
La preuve était ainsi faite que Picquart se trouvait au service des défenseurs de Dreyfus, du syndicat de la trahison.
Ce faux fut communiqué par Henry, le 15 décembre 1896, au général Gonse, et celui-ci qui connaissait pourtant la droiture de Picquart, qui correspondait régulièrement avec lui en l’assurant de toute son affection, d’ailleurs réelle, accepta ce document sans la plus légère objection.
La lettre, bien entendu, ne fut pas envoyée à Picquart, mais dûment classée à son dossier, qu’il devenait également nécessaire de « nourrir ».
Durant cette même période, Henry procéda à un travail plus délicat encore. Sur le « petit bleu », reconstitué par le capitaine Lauth et qui avait été l’origine de la conviction de Picquart, il gratta le nom d’Esterhazy, puis le récrivit d’une écriture différente de celle du reste du message. De la sorte, il devenait aisé d’accuser Picquart, le moment venu, d’avoir supprimé le nom du destinataire réel de la carte-télégramme de Schwartzkoppen pour y substituer celui d’Esterhazy. Mais Henry ne pensa plus aux épreuves photographiques qui avaient été prises du document original et omit de les détruire.
Enfin, dans le but de prouver que la machination de Picquart n’était pas de fraîche date, il découpa dans un journal un article nécrologique sur le marquis de Nettancourt, beau-père d’Esterhazy, mort le 4 janvier 1897, le data au crayon rouge du 5 janvier 1896 puis le classa en tête du dossier d’Esterhazy remis par Picquart à Gonse en lui passant son service. Il était ainsi établi que Picquart qui prétendait que le nom d’Esterhazy ne lui fut révélé pour la première fois qu’à la lecture du « petit bleu », se préoccupait de lui depuis longtemps déjà.
Cette question réglée, Henry, emporté par son imagination et son zèle, s’attaqua à la constitution du dossier ultra-secret qui, par la gravité des pièces qu’il serait supposé contenir, ne pourrait en aucun cas être rendu public, sa divulgation étant susceptible d’amener de graves complications internationales. Son intérêt essentiel serait d’étayer la conviction des ministres de la Guerre successifs et de leurs chefs d’État-major.
Ce mystérieux dossier, qui fit couler tant d’encre, fut composé de deux parties, dont chacune eut son histoire.
1o Les photographies de huit lettres, sept adressées par Dreyfus à l’Empereur d’Allemagne et une de ce dernier à son ambassadeur à Paris, le comte de Munster.
Ces lettres avaient été, soi-disant, dérobées à l’ambassade, puis rendues sur une sommation directe du gouvernement de Berlin.
2o Diverses photographies du véritable bordereau, sur papier fort, annoté par Guillaume II.
On laissa entendre à ce sujet que le document qui portait en face des pièces proposées par le traître les prix exigés, avait été soumis par Schwartzkoppen à l’empereur d’Allemagne, qui l’avait retourné au comte de Munster avec ce commentaire autographe : « Cette canaille de Dreyfus devient bien exigeante ; toutefois, il faut hâter la livraison des documents annoncés. » Ce bordereau original, qui aurait également été soustrait à l’ambassade d’Allemagne, aurait dû être restitué pour éviter un grave conflit, mais non sans que l’on en eût tiré un certain nombre de clichés, ni sans que le colonel Sandherr, alors chef du 2e bureau, n’eût le temps de le faire copier par Esterhazy, qu’il employait parfois pour sa connaissance des langues étrangères. Et c’est cette copie sur papier pelure, allégée de l’impériale annotation et des prix, qui aurait été communiquée aux juges du Conseil de guerre et qui aurait emporté leur conviction.
Henry fournissait ainsi à ses supérieurs des arguments pouvant satisfaire les plus exigeantes consciences et convaincre les plus récalcitrants.
Mais si personne — hormis les grands chefs — ne savait au juste ce que contenait ce dossier ultra-secret, l’on répandit habilement dans le public le bruit qu’il existait des pièces absolument décisives et que seule la sûreté de l’État empêchait de publier.
Cependant, l’Affaire qui avait connu une période de stagnation, rentrait dans une phase active. Le vice-président du Sénat, Scheurer-Kestner, s’y intéressait. De qui pouvait-il tenir les renseignements qui avaient emporté sa conviction ? À l’État-major, on n’hésita pas. Picquart était le coupable, et il était urgent d’arrêter définitivement ses initiatives. Ce fut encore Henry qui s’y employa. Avec l’approbation de Boisdeffre et de Gonse, il l’avisa par lettre datée du 31 mai 1897 qu’une enquête venait de prouver qu’il s’était produit au service de statistique, dans le courant de 1896, les trois faits suivants :
1o Ouverture d’une correspondance étrangère au Service et dans un but que personne ici n’a compris ;
2o Propositions faites à deux membres du personnel de la Section de statistique et qui consistaient à témoigner, le cas échéant, qu’un papier classé au service avait été saisi à la poste et émanait d’une personne connue ;
3o Ouverture d’un dossier secret et examen des pièces y contenues au sujet desquelles des indiscrétions se produisirent dans un but étranger au service.
Henry espérait ainsi affoler Picquart, lui faire prendre peur, comme cela avait réussi avant tant d’autres, et obtenir son silence. Mais il l’avait mal jugé. Picquart, qui reçut la lettre à Gabès le 7 juin, y répondit le 10 par un cinglant démenti. Puis, obtenant un congé de son chef de corps, il débarqua à Paris le 20 juin. Dès le lendemain, il se rendit chez l’avocat Leblois, son très vieil ami, lui conta son histoire et lui affirma l’innocence de Dreyfus, sans toutefois lui indiquer sur quelles pièces sa conviction s’était faite, ni lui parler du « petit bleu ». Il le pria de prendre soin de ses intérêts, mais lui interdit toute démarche qui n’aurait pas pour but d’informer le Gouvernement, dans le cas où cela deviendrait nécessaire pour déjouer les sinistres intrigues dont il se sentait menacé, ajoutant qu’il considérerait la moindre indiscrétion comme un abus de confiance à son égard.
Puis le 30 juin, Picquart repartit pour Sousse.
VII
ESTERHAZY ET L’ÉTAT-MAJOR
Marie-Charles-Ferdinand Walsin-Esterhazy était né à Paris le 16 décembre 1847. Il était le descendant d’un enfant naturel d’une Esterhazy d’Autriche, mais cette noble et illustre famille ne voulut jamais le reconnaître pour l’un des siens.
Orphelin à dix-huit ans, il vécut pendant quelque temps sur le petit héritage maternel, puis en mai 1869 s’engagea dans la Légion romaine. Démissionnaire en mars 1870, il rentra en France où son oncle, le général Walsin, lui fit contracter un engagement dans la Légion étrangère en qualité de sous-lieutenant. Titularisé au titre français après le 4 septembre, il fit la campagne de la Loire et, dans les années qui suivirent la guerre, passa quelque temps en Afrique comme officier d’ordonnance du général Grenier, puis fut désigné comme lieutenant au 51e de ligne à Beauvais. En 1876, il obtint d’être détaché, comme traducteur d’allemand, au bureau des renseignements au ministère de la guerre, où il fit la connaissance d’Henry, avec lequel il se lia. Plus tard, il prétendit même lui avoir prêté quelque argent au moment de son mariage et ne jamais avoir été remboursé.
Quoi qu’il en soit, lui-même, dès cette époque, manqua de numéraire. Sa solde ne lui suffisait pas et, pour satisfaire ses besoins croissants, il spécula en Bourse, fréquenta les tripots, emprunta à des femmes auprès desquelles il avait un certain succès grâce à son allure de conquérant et à son intarissable bagoût. Cette vie déréglée ne l’empêchait pas d’ailleurs, de se ménager la faveur de ses chefs et l’appui d’hommes politiques en vue. Capitaine en 1880, chevalier de la Légion d’honneur en 1882, il faisait en somme, quoique sorti du rang, une fort belle carrière. Et cependant, il n’était pas satisfait. Il écrivait à sa maîtresse, Mme de Boulancy, des lettres pleines d’injures pour l’armée et ses chefs, auxquels pourtant il devait tout :
« Si ce soir, on venait me dire que je serai tué demain comme capitaine de uhlans, en sabrant des Français, je serais certainement parfaitement heureux.
« Je ne ferais pas de mal à un petit chien, mais je ferais tuer cent mille Français avec plaisir… Ah ! les on dit que, avec le « on » anonyme et lâche, et les hommes immondes qui vont d’une femme à une autre colporter leurs ragoûts de lupanars et que chacun écoute, comme tout cela ferait triste figure dans un rouge soleil de bataille dans Paris pris d’assaut et livré au pillage de cent mille soldats ivres !
« Voilà une fête que je rêve !
« Ainsi soit-il ! »
Et ailleurs :
« Tous ces généraux grotesques ont encore la botte prussienne marquée plus bas que le dos… Tous ces grands chefs, ridiculement battus, poltrons et ignorants, iront une fois de plus peupler les prisons allemandes qui, encore une fois, seront trop petites pour les contenir… Toutes les farces de tous ces sauteurs seront de peu de poids devant les beaux régiments prussiens si bien commandés… Les Allemands mettront tous ces gens-là à leur place avant qu’il soit longtemps… »
Mais toutes ces révoltes, toutes les combinaisons louches auxquelles il se prêta n’empêchèrent pas les huissiers d’être à ses trousses. Traqué, à bout de ressources, en 1886, il réussit à épouser une jeune fille d’excellente famille, Mlle de Nettancourt-Vaubécourt, qu’il avait éblouie par sa faconde et qui, plus tard, quand les siens lui imposèrent le divorce, conserva à son mari, en dépit de ses écarts de toutes sortes, une touchante fidélité.
Les 200 000 francs de dot furent bien vite dissipés. Dès 1886, sa femme, pour sauver les bribes de sa fortune, demanda la séparation de biens. Et Esterhazy, manquant à nouveau d’argent, retourna aux procédés d’avant son mariage.
Nommé chef de bataillon à Dunkerque le 10 juillet 1892, il s’en montra vivement contrarié, car son désir était de rester à Paris. Mais le mieux qu’il put obtenir, en faisant appel à ses relations, fut d’être muté à Rouen pour fin décembre.
Quelque temps après, ses embarras d’argent continuant à croître, et les spéculations en bourse lui étant défavorables, il se décida à offrir ses services au lieutenant-colonel de Schwartzkoppen, attaché militaire à l’ambassade d’Allemagne.
Jusqu’à l’arrivée du petit bleu entre les mains de Picquart, Henry avait joui d’une parfaite quiétude. Mais voici que le nom d’Esterhazy ignoré jusque-là, surgissait intempestivement. C’était une nouvelle phase de l’affaire Dreyfus qui commençait et il fallait aviser. Il devenait nécessaire d’écraser le condamné sous les preuves, d’abattre Picquart par la crainte du scandale et surtout, de diriger Esterhazy pour lui éviter de commettre de nouvelles imprudences et d’imaginer à son intention les moyens de se défendre.
Esterhazy fut donc avisé de la découverte de Picquart et de la surveillance dont il était l’objet.
Jouant d’audace, il multiplia ses démarches pour être à nouveau affecté au service des renseignements, mais essuya un refus du général Billot.
Sur ces entrefaites, un coup de théâtre se produisit : le journal Le Matin qui avait pu se procurer une photographie du bordereau, restée entre les mains de l’expert Teysonnières, la publia le 10 novembre 1896. Esterhazy se crut perdu. Mais, comme par miracle, seul Schwartzkoppen reconnut son écriture, et le silence se fit à nouveau sur l’affaire Dreyfus.
Cependant si le général Billot avait fini par sacrifier Picquart aux exigences de Boisdeffre et de Gonse, il ne professait aucun doute quant aux actes criminels du destinataire du petit bleu et, bien que tardivement, il décida de le mettre hors d’état de nuire. N’osant le faire arrêter, comme il était de son devoir, craignant le remous de l’opinion publique, le déchaînement de la presse, il le fit inviter à demander lui-même sa mise en non-activité pour infirmités temporaires et signa le décret le 17 août 1897.
Mais les interventions de Scheurer-Kestner, vice-président du Sénat, qui avait récemment acquis la certitude de l’innocence de Dreyfus et avait décidé de se consacrer à sa cause, se faisaient plus pressantes. Il vit à plusieurs reprises Billot, son vieil ami, et proclama officiellement sa conviction, ce qui inquiéta fort l’État-major.
Vers le milieu d’octobre, Gonse convoqua Henry, Lauth et du Paty de Clam. Ce dernier étant resté depuis longtemps en dehors de toute question relative à l’affaire, Gonse lui dénonça la campagne entreprise depuis dix-huit mois pour substituer Esterhazy à Dreyfus, lui expliqua qu’Esterhazy avait eu quelques écarts de conduite et que les Juifs, profitant de ces défaillances, l’avaient choisi pour lui imputer le crime de leur coreligionnaire. Il ajouta qu’une minutieuse enquête avait démontré la fausseté de l’accusation, mais qu’Esterhazy pouvait perdre la tête et, s’il était dénoncé par Scheurer-Kestner, se tuer ou passer la frontière, ce qui équivaudrait à un aveu. Un tel geste serait un triomphe pour les amis de Dreyfus. Aussi pour l’honneur de l’armée, il fallait à tout prix éviter ce scandale, prévenir Esterhazy et l’empêcher de s’affoler.
Afin que l’action soit plus rapide, Henry usa de ses procédés habituels et le 19 octobre, comme par hasard, le général Billot reçut une lettre non signée le mettant en demeure d’agir contre Scheurer et Picquart, auteurs d’un complot pour substituer Esterhazy à Dreyfus. Le ministre remit la lettre à Gonse, qui s’empressa de la montrer à Henry et à du Paty de Clam, et il fut décidé d’aviser Esterhazy sans délai. À son intention, du Paty de Clam, prépara une lettre anonyme, mais le ministre s’opposa à son envoi. Henry en fit alors rédiger une autre par un de ses agents habituels et la remit directement à Esterhazy, qui attesta plus tard qu’elle lui était parvenue par la poste, bien qu’il ne pût jamais en présenter l’enveloppe. Ce message, dans lequel les noms propres avaient été sciemment estropiés, était signé Espérance et la paternité en fut attribuée à du Paty.
De son côté, le général de Boisdeffre, à l’instar de son adjoint, convoqua également du Paty de Clam, lui affirma l’innocence d’Esterhazy, son inébranlable conviction de la culpabilité de Dreyfus, son indignation de voir qu’on lui voulût substituer un autre officier, et laissa entendre qu’il conviendrait d’entrer en relations avec celui-ci. Il fit appel au patriotisme de du Paty, qui respectueusement s’inclina et accepta la mission.
Henry rédigea alors une nouvelle lettre anonyme pour Esterhazy et en chargea Gribelin qui, peu soucieux d’être reconnu, se déguisa pour la porter. Un rendez-vous était fixé au parc Montsouris pour le 23 octobre, à cinq heures de l’après-midi. Du Paty, Henry et Gribelin s’y rendirent, mais Henry resta caché. Du Paty expliqua à Esterhazy les machinations des Juifs et l’assura qu’il pourrait compter sur des défenseurs résolus s’il était prêt à obéir aux instructions qui lui seraient données.
Le lendemain, du Paty revit Esterhazy au cimetière Montmartre et lui conseilla de demander audience au ministre « gardien de l’honneur de ses officiers ». Mais Billot, qui ignorait les pourparlers entamés, refusa de le recevoir, et l’adressa au général Millet, directeur de l’infanterie, qui, après avoir écouté son histoire, l’engagea à en écrire le détail au ministre.
Le jour même, avec l’assentiment du général de Boisdeffre, Esterhazy envoya un long rapport qui concluait ainsi :
« Ma vie est beaucoup moins que rien, mais j’ai un héritage de gloire à défendre. Au besoin, je m’adresserai à l’Empereur d’Allemagne. Quoique ennemi, c’est un soldat. Il sait ce que représente le nom que je porte et je ne doute pas qu’il autorise son aide de camp à protester contre l’infamie dont je suis victime. »
Et l’abjecte comédie continua.
Ainsi, Gonse et Boisdeffre qui se sentaient déjà et irrémédiablement compromis, cherchaient à pallier les conséquences de leurs fautes, en prenant sous leur protection le véritable traître. Et pour assurer leurs relations avec lui, ils avaient imaginé d’utiliser un homme qui n’était peut-être pas foncièrement malhonnête, mais un naïf et un détraqué ; ils l’avaient facilement convaincu de la haute mission nationale dont il était chargé, mais ils n’hésitèrent d’ailleurs pas à le lâcher plus tard sans vergogne, et, lorsque les relations criminelles de du Paty et d’Esterhazy furent publiquement connues, ils le laissèrent mettre en non-activité par retrait d’emploi pour « fautes graves dans le service ».
Esterhazy de son côté, jouait le jeu, tour à tour inquiet et menaçant, s’amusant grandement à toutes ces manœuvres, jugeant à leur juste valeur ces généraux piteux dont la veulerie l’écœurait et qu’il faisait marcher sous la menace de les dénoncer, trouvant drôle, lui qui n’avait cure de son honneur, d’incarner par la volonté d’un Boisdeffre, l’honneur de l’armée française.
On songea vers cette époque, que les conciliabules tenus par Esterhazy et des officiers de l’État-major n’étaient pas sans présenter quelque danger et qu’une rencontre inopportune était toujours possible. Par prudence, Gonse fit donc demander à Esterhazy de désigner un intermédiaire. Celui-ci proposa sa maîtresse, la fille Pays, qui fut acceptée sans discussion. Du Paty de Clam la reçut chez lui, en présence de sa femme, qui consentit à porter elle-même les lettres à Esterhazy, l’attendant voilée dans un fiacre au rendez-vous fixé la veille.
Cependant, Scheurer-Kestner était rentré à Paris. Estimant que la justice devait venir d’en haut, il décida de demander une entrevue au président Félix Faure. Toutefois, par courtoisie, il en avisa Billot qui s’empressa de prévenir Boisdeffre. Aussitôt, Esterhazy fut mis au courant, et du Paty de Clam lui prépara le canevas d’une lettre destinée au Président de la République. Dans cette lettre que Félix Faure reçut le 29 octobre, Esterhazy, après avoir expliqué qu’il s’était adressé en vain au ministre de la guerre, déclara :
« Je m’adresse donc au chef suprême de l’armée, au Président de la République, et je lui demande d’arrêter le scandale comme il le peut et le doit… Si j’avais la douleur de ne pas être écouté du chef suprême de mon pays, mes précautions sont prises pour que mon appel parvienne à mon chef de blason, au suzerain de la famille Esterhazy, à l’Empereur d’Allemagne. »
Quand, quelques heures plus tard, Félix Faure reçut le vice-président du Sénat, il refusa d’écouter ses explications et promit, tout au plus, une neutralité bienveillante.
Une fois de plus, Scheurer-Kestner s’adressa à Billot, qui lui demanda quinze jours pour procéder à une enquête personnelle, étant entendu qu’ils s’engageaient tous deux à conserver le secret pendant ce temps. Mais le secret fut de courte durée. Une heure après l’entretien, Esterhazy était rassuré à son sujet, et le lendemain, les journaux purent annoncer que Scheurer n’avait apporté aucune preuve au ministre.
Profondément froissé par ce manquement à la parole donnée, Scheurer-Kestner écrivit à Billot le 1er novembre, l’engageant vivement à ne permettre à personne de se mêler de son enquête. Et il ajouta :
« L’armée, que j’aime autant que toi, ne pourrait qu’y perdre. Elle peut s’en tirer honorablement encore ; demain peut-être, il serait trop tard.
« Je t’en conjure, au nom de cet intérêt sacré, foule aux pieds toute considération secondaire ; c’est digne de toi…
« En quoi l’armée serait-elle touchée si les généraux reconnaissaient eux-mêmes qu’il y a eu peut-être une erreur judiciaire ? Ils en seraient grandis, et le général Mercier et les autres. L’opinion publique serait avec eux, sois-en certain.
« Que si, au contraire, on parvient à étouffer ce qui ne doit pas l’être dans notre pays de France, sauf à succomber plus tard devant la réalité, songe au désastre, non seulement pour toi, mais pour cette armée à laquelle nous accordons toute notre admiration et toute notre sollicitude.
« Il faut donc que nous combinions nos efforts pour éviter un pareil malheur et je suis prêt, tu l’as bien vu, à m’y employer de toute mon âme.
« Mon vieil ami, écoute-moi donc ! »
Mais l’État-major veillait. Pour étouffer ce nouvel ennemi, l’on fit agir la grande presse qui, soutenue par les fonds secrets et la caisse des Jésuites, s’en donna à cœur joie. En même temps, on fit revivre la légende des aveux de Dreyfus, Gonse ayant obtenu de Lebrun-Renault, qui avait toujours nié le fait jusque-là, une confirmation écrite et signée.
Quelques journaux comme le Temps, le Figaro, le Radical, s’abstinrent dans la nouvelle campagne qui commençait et, dans l’Aurore nouvellement créé, Clemenceau qui ne croyait pas encore à l’innocence, écrivait que s’il y avait des présomptions notables d’erreur, le procès devait être révisé, car il n’y avait qu’un moyen de délivrer le pays de ce cauchemar : la pleine lumière.
Quant à Paul de Cassagnac, pourtant défenseur notoire de l’État-major, il protesta dans l’Autorité, en termes émouvants, contre l’usage des pièces secrètes :
« Il y a un trou béant, noir, insondable dans ce jugement. Toute condamnation dans les ténèbres est un assassinat juridique. Vainement viendra-t-on arguer du secret d’État ; ce secret d’État serait une lâcheté… La pensée de l’innocence de Dreyfus m’a toujours hanté. Elle m’épouvante. »
Henry résolut donc de livrer la grande bataille. Et comme il avait appris à connaître la lâcheté de ses chefs qui s’enferraient de plus en plus dans leur erreur, par manque de caractère, par solidarité professionnelle, par crainte d’une certaine presse, qui ne les lâchait plus et n’hésitait pas même à les salir pour les mieux dominer, Henry combina une offensive de grande envergure et qui fut bien près de lui assurer une définitive victoire.
Il imagina de faire affirmer par Esterhazy qu’une femme mystérieuse lui aurait remis la photographie d’un document important trouvé par elle chez Picquart, pièce que celui-ci aurait, soi-disant, dérobée dans une ambassade étrangère et qui compromettait gravement de hautes personnalités diplomatiques.
Esterhazy, dûment stylé, écrivit aussitôt (31 octobre) une seconde lettre au Président de la République, faisant état du document, et qu’il termina par ces mots : « Si je n’obtiens ni appui, ni justice et si mon nom vient à être prononcé, cette photographie qui est aujourd’hui en lieu sûr à l’étranger, sera immédiatement publiée. »
Félix Faure, dont la vie privée était loin d’être exemplaire et qui, plus que tout autre, craignait la presse, fut affolé par cette menace et convoqua Billot et Boisdeffre.
Ces trois hommes connaissaient la vérité. Ils savaient l’innocence de Dreyfus comme ils savaient que Picquart n’avait jamais dérobé une pièce capable de déchaîner la guerre et que, par conséquent, une femme n’avait pu la lui voler. Et ils savaient surtout la valeur qu’il y avait lieu d’attacher à la parole d’un Esterhazy. Cependant, intimidés, ils s’inclinèrent devant le chantage.
Henry comprit qu’il avait frappé juste et combina avec Esterhazy une troisième lettre au Président de la République, qui fut insolemment prévenu que l’on s’adressait aux pouvoirs publics pour la dernière fois. La mise en demeure d’Esterhazy concluait ainsi : « Qu’on me défende et je renverrai la pièce au ministre de la Guerre sans que personne au monde y ait jeté les yeux ; mais qu’on me défende vite, car je ne puis plus attendre, et je ne reculerai devant rien pour la défense ou la vengeance de mon honneur indignement sacrifié. »
Le 6 novembre, Billot fit prier le général Saussier de convoquer Esterhazy, à qui l’on apprit l’événement par la voie habituelle : « Le général vous interrogera sur la pièce. Refusez de parler et dites que vous l’avez en lieu sûr. Il n’insistera pas du reste. Tout va bien. »
Saussier, qui savait qu’on ne voulait pas d’histoires, écouta celle que lui conta Esterhazy, puis il conseilla simplement de rendre sans tarder au ministre de la Guerre le document qu’il détenait.
D’autre part, le Conseil des ministres, chapitré par Félix Faure, fit publier dans la presse, malgré les réserves formulées par le Garde des Sceaux Darlan, un communiqué officiel précisant que « Dreyfus avait été régulièrement et justement condamné ».
Esterhazy et Henry triomphaient. Mais ils voulurent pousser trop loin leurs avantages. Henry sachant, et pour cause, que la correspondance de Picquart était saisie et lue avant de lui être expédiée, dicta à Esherhazy, qui l’envoya sous son nom, une lettre de menaces suivie de deux télégrammes, l’un signé Speranza et l’autre Blanche. Le premier était ainsi conçu :
« Arrêtez le demi-dieu. Tout est découvert, affaire très grave. »
Quant au second, il se lisait comme suit :
« On a preuve que le bleu a été fabriqué par Georges. »
Georges était le prénom de Picquart.
Ces télégrammes établis pour être interceptés, furent communiqués à Gonse et à Billot. Aussitôt l’État-major feignit d’y trouver une nouvelle preuve de la complicité de Picquart avec les défenseurs du traître et chargea la Sûreté Générale de rechercher ses mystérieux correspondants.
Mais les deux compères avaient mal jugé Picquart. Alors qu’ils espéraient l’intimider, ils le firent au contraire sortir de sa réserve et demander la lumière. Le 12 novembre 1897, au moment où Henry était promu lieutenant-colonel, Picquart adressa de Gabès une plainte en règle au général Billot.
Sur ces entrefaites, Esterhazy qui n’avait jamais eu en mains jusque-là le document dont il menaça le Président de la République, le reçut d’Henry et, sur le conseil de ce dernier, fit le soir même le beau geste de le retourner au ministre de la Guerre.
Cependant, Mathieu Dreyfus qui avait découvert depuis peu l’auteur du bordereau, s’était décidé à dénoncer Esterhazy au ministre de la Guerre. Voici sa lettre datée du 15 novembre :
La seule base de l’accusation dirigée en 1894 contre mon malheureux frère est une lettre-missive, non signée, non datée, établissant que des documents militaires confidentiels ont été livrés à un agent d’une puissance étrangère.
J’ai l’honneur de vous faire part que l’auteur de cette pièce est M. le comte Walsin-Esterhazy, commandant d’infanterie, mis en non-activité pour infirmités temporaires au printemps dernier. L’écriture du commandant Esterhazy est identique à celle de cette pièce. Il vous sera très facile de vous procurer de l’écriture de cet officier.
Je suis prêt d’ailleurs, à vous indiquer où vous pourriez trouver des lettres de lui, d’une authenticité incontestable et d’une date antérieure à l’arrestation de mon frère.
Je ne puis douter, Monsieur le Ministre, que connaissant l’auteur de la trahison pour laquelle mon frère a été condamné, vous ne fassiez prompte justice.
Sur un avis de du Paty de Clam, Esterhazy, après avoir lu cette lettre dans la presse, écrivit immédiatement au général Billot ce court billet :
« Je lis dans les journaux de ce matin, l’infâme dénonciation portée contre moi ; je vous demande de faire faire une enquête et je me tiens prêt à répondre à toutes les accusations. »
D’autre part, Esterhazy réclama au ministre un reçu du document qu’il avait retourné et Billot, influencé par Boisdeffre, consentit à écrire au triste personnage :
« Commandant, j’ai l’honneur de vous accuser réception de votre lettre du 14 novembre par laquelle vous me faites parvenir la photographie d’une pièce qui vous a été remise par une femme inconnue comme provenant du ministère de la Guerre. »
Et une seconde lettre ministérielle avisa Esterhazy d’avoir, conformément au désir qu’il avait exprimé, à se tenir à la disposition du Gouverneur militaire de Paris pour l’enquête qui venait d’être ordonnée.
Celle-ci fut confiée au général de Pellieux.
En soldat discipliné, de Pellieux estima qu’il ne pouvait être d’un autre avis que le ministre et le chef d’État-major de l’armée. Pas un instant, il ne songea que son rôle d’enquêteur impartial l’obligeait à se faire une opinion personnelle, à confronter les textes, à rechercher la possibilité d’une erreur. Tout au long de son enquête il se considéra simplement comme délégué par l’État-major pour faire justice d’attaques infâmes contre un officier dont la vie privée n’était peut-être pas sans écarts, mais dont il estimait que la correction au point de vue militaire était indiscutable. De plus, il pensa de son devoir de juger sévèrement un autre officier, qui avait osé mettre en doute la parole de ses chefs et qui, pour des raisons qu’il ne comprenait pas et ne cherchait pas à comprendre, avait jeté le trouble dans son service et commis des actes que l’honneur militaire réprouve. Avant même d’étudier la cause, son siège était fait. À ses yeux, Esterhazy était une victime de menées abominables, dont Picquart s’était fait inconsciemment le complice. Il y avait lieu d’honorer l’un, de frapper l’autre.
Même les fameuses lettres à Mme de Boulancy, dont il est question plus haut, et que Scheurer-Kestner lui apporta au cours de l’enquête, ne parvinrent pas à changer le point de vue du général. Il était fixé.
Quant à Esterhazy, qui se montra d’abord affolé par leur publication dans le Figaro, il en nia bien vite l’authenticité et cela devint la théorie de tous les journaux soutenant sa cause.
Pendant ce temps, de Pellieux, quoi qu’on pût lui dire, refusa de faire à nouveau expertiser le bordereau, prétextant qu’il avait été attribué à Dreyfus, que l’affaire était jugée et qu’il n’avait pas à y revenir.
Il conclut son enquête par un refus d’informer qui comportait des attendus fort sévères en ce qui concernait Picquart. Mais au même moment, sous l’inspiration de l’État-major, il conseillait à Esterhazy de demander sa comparution devant un conseil de guerre, allant jusqu’à rédiger en personne la lettre que celui-ci lui envoya :
« Ni un refus d’informer, ni une ordonnance de non-lieu ne sauraient maintenant m’apporter la réparation qui m’est due. J’attends de votre haute équité mon renvoi devant le conseil de guerre de Paris. »
Sur l’invitation du ministre, et en plein accord avec Boisdeffre de même qu’avec Esterhazy, le général Saussier refusa de ratifier les conclusions officielles de Pellieux et, le 4 décembre 1897, il signa un ordre d’informer.
L’instruction fut confiée à un vieux commandant en retraite nommé Ravary, qui fit preuve de toute la souplesse que l’on s’était plu à en attendre. Dès le premier instant d’ailleurs, Henry avait rassuré Esterhazy en ces termes :
« Soyez donc tranquille, Ravary sera mandé à la boîte, et il sera stylé. On lui fera voir tout ce qui est nécessaire. C’est entendu, tout marche très bien. »
Et en effet, Gonse fit venir Ravary et le mit au courant à sa manière. De plus, chaque soir, le commandant rendit compte au général de la marche de son enquête, ce qui permit à Henry et à du Paty de Clam de transmettre un résumé à Esterhazy et de lui dicter les réponses qu’il aurait à faire.
L’instruction qui concluait à un non-lieu fut close le 30 décembre. Mais le 2 janvier, comme convenu, le général gouverneur de Paris repoussa les conclusions du rapporteur et renvoya Esterhazy devant le premier Conseil de guerre.
Il comparut le 10 janvier 1898 et, dès le lendemain, obtint un verdict unanime d’acquittement.
Ce simulacre de procès fut sans aucun doute une lamentable comédie dont les grands chefs avaient eux-mêmes établi le canevas, et confirmait hautement l’exactitude du mot de Ravary — qu’il prononça du reste sans en saisir le sens profond — : « La justice militaire n’est pas la même que l’autre. » Mais par contre, cette triste journée fut le point de départ d’un combat plus ardent pour le triomphe de la vérité. Les événements désormais allaient se précipiter.
VIII
L’ÎLE DU DIABLE
L’Affaire prenait un développement, une ampleur dont aucun écho ne parvenait à Dreyfus, isolé, contre toute légalité, sur son île déserte.
L’arrêt du Conseil de guerre du 22 décembre 1894 l’avait condamné à la peine de la détention dans une enceinte fortifiée, c’est-à-dire à résider hors du territoire continental de la France, dans un lieu où la surveillance pourrait s’exercer, mais où il jouirait de toute la liberté compatible avec la nécessité d’assurer la garde de sa personne. Sa femme et ses enfants avaient le droit de l’y rejoindre. Enfin le lieu de détention assigné par la loi était la presqu’île Ducos en Nouvelle-Calédonie.
D’après les textes, la déportation n’a jamais pour effet de faire enfermer le condamné dans une prison ; elle est, dans son essence, simplement restrictive de la liberté et n’impose au condamné d’autre obligation que celle de ne pas quitter le territoire où il a été transporté.
Cependant, sur la proposition du Gouvernement, inspiré par le général Mercier, les Chambres votèrent une loi d’exception le 9 février 1895 désignant, en outre de la presqu’île Ducos, les îles du Salut comme lieu de déportation dans une enceinte fortifiée, et ce fut cette résidence qui fut choisie pour Dreyfus.
Puis, comme malgré les interventions du ministre, malgré le jugement du Conseil de guerre, le condamné persistait à clamer son innocence, le général Mercier, pour mieux étouffer sa voix, transforma, par un abus de pouvoir inouï, la peine de déportation en réclusion cellulaire, sans que rien au monde ne justifiât pareille mesure.
Dreyfus, après être resté un mois au dépôt de l’île de Ré, fut donc embarqué le 21 février 1895 sur le Saint-Nazaire, à destination des îles du Salut. Il faisait un froid de 14° au-dessous de zéro. On l’enferma dans une cellule de condamné de droit commun, à l’avant du bateau, avec un grillage en guise de porte. Claquant des dents sous la bise glacée qui s’engouffrait dans son réduit, tenaillé par la faim, accablé par les souffrances morales, il se sentit abandonné de tous et sanglota longuement.
Après un voyage atroce, Dreyfus arriva le 12 mars en vue des îles du Salut. Celles-ci, au nombre de trois, situées à une dizaine de milles des côtes de la Guyane, sont dans l’ordre de leur importance : l’île Royale, siège de l’administration pénitentiaire ; l’île Saint-Joseph, qui reçoit les forçats impotents ou aliénés ; enfin l’île du Diable, formée d’un rocher presque entièrement dénudé, parsemé de quelques rares bouquets de cocotiers, ayant environ 1 200 mètres de long sur 400 de large, et qui avait précédemment abrité des lépreux, dont on venait de brûler les cases. Le climat en était si malsain que l’essai d’une chèvrerie n’y avait pu réussir.
C’était là, sur cet îlot perdu, que Dreyfus était appelé à vivre durant plus de 1 500 jours et plus de 1 500 nuits une agonie sans précédent dans l’histoire des temps modernes.
Comme rien n’avait été préparé, il fut d’abord maintenu, tous volets clos, dans une chambre du bagne de l’île Royale. Puis, le 13 avril, il fut transporté à l’île du Diable dans une case en pierre de 4 mètres sur 4, spécialement construite à son intention et à laquelle était accolée une petite pièce de deux mètres sur trois, où séjournait constamment un surveillant de garde, dont la consigne formelle était de ne pas parler au prisonnier et de ne le jamais quitter des yeux.
Durant la première partie de son séjour, Dreyfus fut autorisé à circuler dans un espace de 200 mètres environ, complètement découvert, sans le moindre bouquet d’arbres pour l’abriter des rayons du soleil tropical.
Comme personne n’avait le droit de lui adresser la parole et que, bien que dénué de tout, il était trop fier pour formuler une requête qui pourrait lui être refusée, il s’appliqua à nettoyer lui-même sa case, à préparer et à cuire ses aliments, à se constituer une vaisselle avec de vieilles boîtes de conserves, à laver et à raccommoder son linge et ses vêtements.
Il ne pouvait d’ailleurs se déplacer d’un pas sans trouver dans son ombre un surveillant armé d’un revolver, auquel fut, plus tard, ajouté un fusil. Et cette muette inquisition de chaque heure, de chaque minute, fut pour lui, parmi tant d’autres, le plus effroyable des supplices. Dans ce perpétuel isolement, déjà insupportable pour la plupart des êtres humains, il devait subir, en outre, l’horreur de ce regard constamment braqué sur lui, épiant tous ses gestes, cherchant à lire toutes ses pensées.
Au début de septembre 1896, le bruit de son évasion, du reste aussitôt démenti, ayant couru à Paris, et bien qu’aucun geste de sa part n’eut permis une telle hypothèse, le ministre d’alors, André Lebon, prenant son rôle de geôlier au tragique, télégraphia de mettre Dreyfus aux fers et de le murer. Et dans la crainte que ses ordres ne fussent pas exécutés avec assez de rigueur, il fit appeler un certain Deniel, réputé pour sa brutalité et qui séjournait alors en France, le chapitra lui-même et l’expédia aux îles du Salut pour prendre le commandement du pénitencier.
Conformément aux ordres du ministre, le soir du 6 septembre, Dreyfus fut mis à la double boucle, et ce supplice dura pendant quarante-quatre nuits, c’est-à-dire jusqu’au 20 octobre. Cette « mesure de sûreté », suivant le terme administratif, consistait en ceci : deux fers en forme d’U renversé étaient fixés par leur partie inférieure aux côtés du lit. Dans ces fers, on engageait une barre à laquelle étaient assujetties deux boucles. Les pieds du prisonnier étaient placés dans ces boucles, étroitement maintenues au lit par la barre, de telle sorte que le corps lui-même était dans l’impossibilité de bouger.
Cloué sur sa couche, les chevilles en sang, tourmenté par la chaleur torride et la vermine, en proie à d’atroces souffrances morales, Dreyfus eut l’impression que ses tortures dépassaient les limites des forces humaines et qu’il allait mourir. Mais par une nuit d’insomnie, il vit luire ce qu’il appelait son « étoile directrice », qui lui dicta son devoir. Et dès lors, dans un sursaut d’énergie, il résolut de lutter et de vivre.
Cependant, ses souffrances étaient telles, son cœur si douloureux, son cerveau broyé sous le poids de tant d’abominations, que le jeudi 10 septembre il clôtura le journal de sa triste vie, commencé dix-sept mois plus tôt. dès le lendemain de son arrivée, et qu’il ne voulait ni ne pouvait tenir davantage. Dans une supplique suprême, tout en protestant une fois de plus de son innocence, il pria le Président de la République de le remettre à sa femme s’il succombait.
Durant ce temps, on construisit autour de sa case une double palissade, dont l’une, située à 1 m. 50 des fenêtres et haute de 2 m. 50, les obstruait complètement et interceptait l’air et la lumière. L’autre, un peu plus éloignée, formait une clôture hermétique en madriers de wapa de 40 mètres de long sur 16 m. 30 de large, de telle manière que le prisonnier n’eut plus pour circuler qu’un étroit promenoir en plein soleil et fut privé de la vue de la mer, qui avait été jusqu’alors sa grande consolatrice.
De plus, les envois de livres et de revues, qu’il attendait toujours impatiemment, furent supprimés. Quant aux lettres échangées avec sa femme, si poignantes, si débordantes d’amour, on se plut à y soupçonner quelque code secret. Les unes furent détruites, d’autres transmises d’une manière fragmentaire, d’autres encore, par intermittence, communiquées en copie, ce qui leur enlevait une grande part de leur douceur et de leur charme.
La correspondance de Dreyfus, à cette époque, révèle des défaillances. Il se sentait infiniment malheureux et parfois appelait la mort comme un bienfait. Ce dont il souffrait surtout, et plus profondément que des tortures physiques que lui infligeaient le climat et les hommes, c’était de penser au crime qu’il expiait pour un autre, à son honneur souillé, aux souffrances imméritées des siens, à l’horrible injustice dont il était la victime. Les nerfs exacerbés, éprouvant de soudaines colères contre la cruauté du sort, il se désespérait à l’idée de ne pouvoir percer le mystère de l’effroyable erreur. Chaque courrier était une déception. Comme malgré lui, avec la persistance d’un leit-motiv, ces mots revenaient à ses lèvres : « Toujours rien. Le coupable n’est pas encore découvert. »
Mais ces crises, si affreuses qu’elles fussent, ne duraient pas. Les yeux fixés sur les chères images de sa femme et de ses enfants, il se ressaisissait bien vite. Car il voulait vivre, vivre pour reconquérir son honneur, pour effacer l’horrible flétrissure dont les siens se trouvaient éclaboussés. Ses constantes pensées, sa volonté inflexible, son espoir de toute heure se résumèrent en ce but permanent et unique. Et pour le reste, selon sa saisissante expression, il continua à subsister « comme une machine inconsciente de son mouvement ».
Il vécut. Par un effort surhumain, il réussit à se créer moralement une cuirasse d’un invulnérable acier. Et de ce moment, ni la chaleur déprimante, ni les longues insomnies, ni les morsures des énormes moustiques qui envahissaient sa case et qu’il ne parvenait pas à détruire, ni la fièvre, ni les fréquentes congestions cérébrales, ni la dysenterie, ni tous les autres maux dont il eut à souffrir ne purent entamer son énergie farouche. Dans ses rares heures de répit, il lutta contre le silence et l’isolement en étudiant l’anglais, en traduisant des passages de Shakespeare, dont il était l’admirateur fervent, et en reconstituant de mémoire les éléments du calcul intégral et différentiel. L’excès même de la peine qu’il subissait le grandît. Son âme atteignit de telles hauteurs que du fond de son enfer, défiant tous les supplices, il fut encore capable de consoler sa femme et d’encourager les siens. Jour et nuit, dans le silence qui lui était infligé, il tourna ses pensées vers l’invincible et suprême espérance : la découverte du coupable et la réhabilitation de son nom.
Cependant, la case privée d’air et de lumière, où la température ne descendait jamais au-dessous de 26°, était devenue tellement insalubre, et Dreyfus se trouvait dans un tel état d’épuisement, que le médecin du pénitencier dut intervenir. Déjà, dans son rapport d’avril 1897, il avait constaté l’affaiblissement du prisonnier. Et il ajoutait : « Le silence continuel auquel il est soumis a été d’une grande influence sur sa langue. Il ne répond qu’en faisant des efforts pour articuler. Les phrases ne venant plus directement, il est obligé de reprendre les mots pour exprimer sa pensée. » Sur une nouvelle intervention, on décida donc, en août de la même année, la construction d’une nouvelle case, située sur le plateau, c’est-à-dire à un niveau plus élevé. Quelque peu plus haute et plus spacieuse, elle fut, comme l’autre, entourée d’une épaisse palissade qui empêchait la vue du monde extérieur.
Mais ni cette solide clôture, ni les barreaux de fer de la cellule, ni la surveillance armée de tout instant, n’avaient le don de rassurer Deniel, le commandant supérieur des îles du Salut. Esprit aussi mal équilibré que vaniteux, se considérant investi d’une « haute mission nationale », il attribuait à Dreyfus la hantise de l’évasion et éprouvait une morbide terreur de le voir s’enfuir.
Fébrilement, il multiplia les précautions. Il porta le nombre des gardiens de 5 à 10, puis à 13. En plus des surveillants se succédant dans le tambour grillé de la case, il en plaça sur le toit et le long de la palissade. Il encouragea ses hommes à se dénoncer les uns les autres et personne ne resta exempt de sa suspicion. Sur le plateau, il fit édifier une tour d’observation munie d’un canon Hotchkiss, toujours chargé et pointé vers la mer. Il fut défendu aux bateaux de s’approcher à plus de trois milles du rivage. Les surveillants de nuit dans le tambour grillé reçurent l’ordre de ne plus s’asseoir, mais de marcher sans arrêt, ce qu’ils firent, la plupart chaussés de sabots, dont le bruit monotone, continuel, obsédant, ajoutait un nouveau supplice aux souffrances du captif. La correspondance de Dreyfus et des siens, jugée troublante par l’émotion qui s’en dégageait, fut soumise au contrôle exclusif du commandant supérieur, dans la crainte que sa lecture par les gardiens ne les incitât à atténuer la rigueur de leur surveillance. Fréquemment, en pleine nuit, sans autre motif que l’inquiétude de son cerveau détraqué, Deniel venait en canot de l’île Royale pour s’assurer que son prisonnier était toujours là. Enfin, estimant que les barreaux de fer doublés d’un grillage appliques sur les fenêtres de la cellule étaient insuffisants, il y fit ajouter deux panneaux en forme de triangle, rendant leur approche impossible et l’atmosphère irrespirable.
Après 43 mois de réclusion, pendant lesquels il ne connut rien des efforts tentés en sa faveur, Dreyfus apprit enfin le 16 novembre 1898 que la Chambre criminelle de la Cour de cassation avait déclaré recevable en la forme sa demande de révision. Puis, une dizaine de jours plus tard, il fut autorisé à franchir le seuil de sa palissade. On lui assigna pour se promener l’étroite enceinte sans ombre autour de la caserne des surveillants. Le lieu n’offrait guère d’agrément, mais il retrouvait avec joie sa grande amie, la mer, dont le bruit de la houle lui semblait être le propre écho de son âme agitée. Et puis, son cœur débordait d’un immense espoir. Il était sûr de recevoir d’un instant à l’autre la grande nouvelle libératrice, Mais hélas ! il n’était pas encore parvenu au terme de son calvaire, et de nombreuses semaines s’écoulèrent avant que la Cour de cassation n’eut terminé son enquête et n’eut cassé le jugement du Conseil de guerre de 1894.
Le lundi 5 juin 1899, à midi et demi, il fut avisé de l’arrêt de la Cour et, le 9, il montait à bord du croiseur Sfax et reprenait le chemin de sa patrie.
Voilà, dans ses grandes lignes, quelle fut l’atroce tragédie de l’île du Diable.
Pour ceux, toutefois, qui désireraient en connaître toute la profondeur, il y a lieu de les référer à ce baromètre du cœur et de la pensée qu’est la correspondance du capitaine Dreyfus et de sa femme. C’est dans ce seul but que sont soumises, choisies presque au hasard, les lettres ci-après.
On m’a remis hier ta bonne lettre angoissée et puis ta dépêche à laquelle j’ai répondu. Sommes-nous assez malheureux ! Je crois que jamais personne n’a souffert au monde comme nous deux. Vois-tu, à certains moments, je regrette de vous avoir promis de vivre. Après ma condamnation, j’avais tout préparé pour ma mort ; j’étais prêt à paraître devant Dieu, la conscience pure et tranquille. Vous auriez tout aussi bien réhabilité ma mémoire et vous n’auriez pas tant souffert en pensant aux tortures auxquelles je suis en proie. Et ce qu’il y a de terrible, c’est que j’approuve absolument les mesures que l’on prend vis-à-vis de moi ; à partir d’aujourd’hui, je suis pour tout le monde un condamné, et un condamné pour le crime le plus monstrueux qu’un soldat puisse commettre. Je suis donc pour tous ceux qui m’approchent, un objet de mépris. Que veux-tu que je dise, que je suis innocent ! Mais, alors pourquoi suis-je condamné, me répondra-t-on, avec juste raison.
Ce qu’il faut donc, ma chérie, et ce doit être l’objet de toutes vos préoccupations, de toutes vos pensées, découvrir la vérité par tous les moyens possibles, en y employant toute notre fortune. L’argent n’est rien, l’honneur est tout.
Quand Me Demange et vous tous, m’avez fait promettre de vivre en me disant que je n’avais pas le droit de déserter la vie, vous ne saviez pas le sacrifice que je vous faisais en vous le promettant. Ce ne sont pas les souffrances physiques que je craignais ; je suis soldat et mon corps m’est indifférent, mais j’appréhendais avec juste raison ce mépris qui allait me suivre partout. Un traître ! Mais songe donc que c’est la dernière des créatures, le dernier des misérables. Il y a des forçats à côté de moi qui valent mieux et qui méritent plus de pitié qu’un traître, ils ont assassiné par jalousie ou par vengeance.
Si le Gouvernement voulait avoir un peu de pitié pour moi, lui qui sait au juste ce qu’il en est, s’il voulait diminuer un peu ma torture morale, je ne lui demanderais qu’une chose ; c’est qu’il me jette incognito sur une île déserte d’où je ne puisse sortir, que je ne voie plus personne, que je n’aperçoive plus un être humain ; jusqu’au jour, où grâce aux recherches qu’il doit poursuivre, il découvrira la vérité et me rendra mon honneur.
Vivre sans honneur, cela jamais. J’ai le droit de regarder tout le monde en face, il faut ou que ce droit me soit rendu, ou que je meure.
Ah ! si l’on pouvait enfin découvrir la vérité ! Nous avons cependant assez souffert, ma bonne chérie, et s’il y avait une justice divine, elle nous viendrait enfin en aide. Je n’ai jamais demandé ni grâce ni pitié ; j’ai toujours demandé justice.
C’est là tout ce que je sollicite, c’est là la seule grâce que je demande.
Soigne bien ta santé, ma chérie, il te faut toutes tes forces. Avant de penser à moi, pense à nos enfants. Ils ont absolument besoin de toi, ils n’ont plus que toi. Tu n’as pas le droit de t’abandonner à ta douleur, tu as une trop haute et une trop noble mission à remplir encore.
Embrasse nos chéris, embrasse tout le monde pour moi.
Quant à toi, je te serre sur mon cœur.
Ta bonne dépêche d’hier m’a procuré une vraie joie. J’étais terriblement inquiète d’être sans nouvelles de toi et à l’heure qu’il est, aucune lettre ne m’est encore parvenue. Fort heureusement, je n’avais pas lu les journaux hier matin et on s’était efforcé de me cacher l’ignoble scène de La Rochelle, sinon, je serais devenue folle d’inquiétude. Quelle horrible chose que la colère de la foule, pauvre Fred, quel épouvantable moment tu as passé ; au moins tu n’as pas été touché, j’espère. J’en pleure de rage ; mais cette attitude de la foule ne m’étonne pas ; elle est le résultat de la lecture de ces vilaines feuilles qui ne vivent que de diffamations et d’ordures, et qui ont écrit force mensonges, force fables, toujours acceptées volontiers par la masse. Mais rassure-toi, parmi les gens qui raisonnent, il s’est formé un grand changement, tout le monde est unanime à le reconnaître. Je reçois des quantités de lettres de personnes indignées, qui affirment ton innocence et me disent qu’il faut que nous ayons courage et confiance, que la lumière se fera. Ce matin, entre autres, j’ai reçu une lettre d’une dame anglaise. Cette lettre contient un bouquet de violettes, emblème de l’innocence, elle me prie de te le remettre quand je te verrai : « Brave des braves, dit-elle, est le terme qui convient à votre mari, vous pouvez être fière de lui ; mes sympathies étaient avec l’armée française en 70, aujourd’hui, je suis heureuse d’avoir eu cette sympathie puisque je puis dire à tout le monde quelle conduite admirable un officier français a pu avoir en de pareilles circonstances ; aucun officier, de quelque nation qu’il soit, n’aurait pu se conduire plus en brave et la pensée du capitaine Dreyfus restera pour moi un exemple qui me préservera des lâchetés de la vie. » C’est touchant et si profondément vrai que j’en ai eu les larmes aux yeux. Oui, mon mari adoré, je suis fière de toi ; j’avais toujours eu pour toi une affection immense, une adoration, maintenant, je t’admire et je ne veux qu’une chose, c’est d’être auprès de toi et ne jamais te quitter.
Tes petits enfants sont trop jeunes pour savoir ce que tu es et ce que tu vaux, mais dès qu’ils auront l’âge de comprendre, ils vénéreront leur père, ils sauront te rendre par leur affection, leur dévouement, le bonheur qui t’a été enlevé par cette odieuse condamnation.
Adieu, mon bon chéri, je t’embrasse comme je t’aime, mille et mille fois.
Je reçois tous les jours de tes lettres ; on ne m’a encore remis de lettre d’aucun membre de la famille ; de même, de mon côté, je n’ai pas encore l’autorisation de leur écrire. Je t’ai écrit tous les jours depuis samedi ; j’espère que tu es en possession de mes lettres.
Il ne faut pas s’étonner, ma chérie, de la scène de La Rochelle. Moi, je la trouve toute naturelle ; ce qui m’étonne bien plus, c’est qu’il ne se soit encore trouvé personne pour dire ce que sont vraiment nos familles dont les noms sont synonymes de loyauté et d’honneur. Ah ! la lâcheté humaine, j’en ai mesuré l’étendue dans ces jours tristes et sombres.
Quand je pense à ce que j’étais il y a quelques mois à peine et quand je le compare à ma situation misérable d’aujourd’hui, j’avoue que j’ai des défaillances, des colères farouches, contre l’injustice du sort. Je suis, en effet, la victime de l’erreur la plus épouvantable de notre siècle. Ma raison se refuse parfois à y croire, il me semble que je suis le jouet d’une terrible hallucination, que tout cela va se dissiper… mais hélas ! la réalité est tout autour de moi.
Pourquoi ne sommes-nous pas tous morts avant cette tragique histoire ? Certes cela eut été préférable. Et aujourd’hui, nous n’avons plus le droit de mourir ni les uns ni les autres, il faut que nous vivions pour laver notre nom de la souillure qui lui a été faite. Ma conviction est absolue ; je suis sûr que tôt ou tard la lumière jaillira, et il est impossible à une époque comme la nôtre, que les recherches n’aboutissent pas à trouver le véritable coupable. Mais comment serai-je à ce moment-là, moralement et physiquement ? Je crois que la vie n’aura plus alors aucun attrait pour moi, et si je m’y rattacherai encore, ce sera pour toi, ma bonne chérie, dont le dévouement a été héroïque dans ces horribles circonstances, et pour mes chers enfants dont je veux faire d’honnêtes gens.
Mais quoi qu’il arrive, je suis sûr que l’histoire rétablira les choses à leur véritable point. Il se trouvera bien, dans notre beau pays de France, si prompt aux emballements, mais généreux aux infortunes imméritées, un homme honnête et assez courageux pour chercher à découvrir la vérité.
Quant à moi, ma chérie, que te dire ? Que j’ai l’âme brisée, on l’aurait à moins. Mais sois tranquille, jusqu’à mon dernier souffle, je ne baisserai ni ne fléchirai la tête ; mon honneur vaut celui de qui que ce soit au monde. Faites comme moi et demandez justice. C’est la seule grâce que je sollicite ; je ne demande rien autre chose que la vérité, que toute la vérité.
Et cette vérité, si on veut bien la poursuivre, il est impossible qu’on ne l’ait pas, il est impossible qu’une pareille erreur ne se découvre pas.
Quand je regarde en arrière, mes souffrances sont tellement épouvantables que j’en éprouve des secousses nerveuses horribles. Je regarde toujours en avant avec l’espoir que bientôt tout se découvrira et qu’on me rendra mon honneur, ce que j’ai de plus cher en ce monde.
Fasse Dieu et la justice que ce moment arrive bientôt ! Vraiment, j’ai assez souffert. Nous avons tous assez souffert.
J’espère que tu te soignes toujours ; il te faut, ma chère adorée, toutes tes forces physiques pour pouvoir supporter les tortures morales qu’on t’inflige.
Comment vont tous les membres de nos deux familles ? Donne-moi de leurs nouvelles, puisque je ne puis en avoir directement.
Embrasse nos deux chéris, tout le monde pour moi. Je t’embrasse de toutes mes forces.
J’ai eu la joie ce matin de recevoir quatre lettres de toi ; elles sont arrivées ensemble, tu peux te figurer aisément l’inquiétude dans laquelle j’étais d’être totalement privée de nouvelles. Toutes les nuits je me réveillais avec des angoisses tellement épouvantables que je croyais que j’allais devenir folle ; c’était à n’y pas tenir. Veux-tu m’excuser, je te prie, auprès de M. le Directeur, de l’avoir ainsi importuné de mes télégrammes, mais il comprendra certainement ma faiblesse et le sentiment d’anxiété qui m’a fait agir.
Je sais, mon pauvre chéri, l’immense sacrifice que nous t’avons imposé en te suppliant de vivre, je puis m’imaginer en les comparant aux miennes les horribles tortures morales auxquelles tu es en proie, mais je ne regrette pas ce que j’ai fait. Sans toi, rien n’existait plus pour moi dans la vie, je n’avais plus qu’à disparaître, tu es mon unique espoir, ma seule consolation, sans toi tout était fini pour moi.
Puis si nos tortures présentes sont atroces, si nous souffrons actuellement au-delà de tout ce qu’on peut imaginer, nous devons envisager l’avenir ; je suis convaincue que dans un temps donné, nous trouverons, nous découvrirons la vérité. Nous avons tous la certitude absolue que nous déchiffrerons la clef du mystère ; un crime ne reste pas impuni, Dieu est juste, avec nos volontés, nos intelligences et son aide, nous arriverons. Nous n’avons donc pas le droit de déserter notre poste. Notre tâche est immense, elle n’est pas au-dessus de forces humaines. Ne te fais donc pas tant de souci, mon trésor chéri, pense à tes enfants, à tous les nôtres, oublie-toi un peu dans les rêves de notre bonheur passé qui nous sera rendu, en triple, un jour. Ne te casse pas la tête puisque nous cherchons pour toi, évite-toi les fatigues inutiles, ton pauvre cerveau doit être terriblement ébranlé. Ne me dis pas, mon chéri, que pour tout le monde tu es un condamné, cela nous fait mal de t’entendre parler ainsi. Pour la foule, évidemment le jugement est là. Mais tu as pour toi tous tes amis, tous tes parents, énormément de relations ; et combien de personnes qui nous sont absolument étrangères, sont convaincues, tu ne t’en fais pas une idée. Donc, mon chéri, tu n’as pas le droit de parler ainsi. Un très grand nombre de personnes a pour toi la plus profonde estime, la plus grande admiration.
Tu dois porter la tête haute comme nous tous et mépriser ceux qui ne savent pas descendre dans ton âme.
Je l’embrasse mille et mille fois, mon chéri.
Enfin voici de nouveau le jour heureux où je puis t’écrire[2]. Je les compte hélas, les jours heureux ! En effet, je n’ai plus reçu de lettre de toi depuis celle qui m’a été remise dimanche dernier. Quelle souffrance épouvantable ! Jusqu’à présent, j’avais chaque jour un moment de bonheur en recevant ta lettre. C’était un écho de vous tous, un écho de toutes vos sympathies qui réchauffait mon pauvre cœur glacé. Je relisais ta lettre quatre ou cinq fois ; je m’imprégnais de chaque mot — peu à peu les mots écrits se transformaient en paroles dites… — il me semblait bientôt t’entendre me parler tout près de moi… Oh ! musique délicieuse qui allait à mon âme ! Puis, depuis quatre jours, plus rien, la morne tristesse, l’épouvantable solitude.
Je me demande vraiment comment je vis ; nuit et jour, mon seul compagnon est mon cerveau, aucune occupation si ce n’est celle de pleurer sur nos malheurs.
La nuit dernière, quand j’ai pensé à toute ma vie passée, à tout ce que j’ai peiné, travaillé, pour acquérir une situation honorable… puis, quand j’ai comparé cela à ma situation présente, des sanglots m’ont saisi à la gorge, il me semblait que mon cœur se déchirait et j’ai dû pour que mes gardiens ne m’entendissent pas, tant j’étais honteux de ma faiblesse, étouffer mes pleurs sous mes couvertures.
Vraiment, c’est trop cruel !
Ah ! combien j’éprouve aujourd’hui qu’il est parfois plus difficile de vivre que de mourir !
Mourir c’est un moment de souffrance, mais c’est l’oubli de tous les maux, de toutes tortures.
Tandis que porter chaque jour le poids de ses souffrances, sentir son cœur saigner et chacun de ses nerfs torturé, toutes les fibres de la sensibilité tressaillir l’une après l’autre, souffrir enfin le long martyre du cœur… Voilà ce qu’il y a de vraiment épouvantable !
Mais ce droit de mourir, je ne l’ai pas, nous ne l’avons ni les uns ni les autres. Nous ne l’aurons que lorsque la vérité sera découverte, que lorsque mon honneur me sera rendu. Jusque-là, il faut vivre. Je fais tous mes efforts pour cela, j’essaie d’annihiler en moi toute la partie intellectuelle et sensible pour vivre en bête uniquement préoccupée de satisfaire ses besoins matériels.
Quand donc cet horrible martyre sera-t-il fini ? Quand donc reconnaîtra-t-on la vérité ?
Comment vont nos pauvres chéris ? Quand je pense à eux, c’est un torrent de larmes. Et toi, j’espère que ta santé est bonne. Il faut te soigner ma chérie. Les enfants d’abord, la mission que tu as à remplir ensuite, t’imposent des devoirs auxquels tu ne peux manquer.
Pardon de mon style baroque et décousu. Je ne sais plus écrire, les mots ne me viennent plus, tant mon cerveau est délabré. Il n’y a plus qu’un point fixe dans ma tête : l’espoir de connaître un jour la vérité, de voir mon innocence reconnue et proclamée. C’est ce que je balbutie nuit et jour, dans mes rêves comme dans mon réveil.
Quand pourrais-je t’embrasser et retrouver dans ton profond amour la force qui m’est nécessaire pour aller jusqu’au bout de cet épouvantable calvaire ?
Embrasse tout le monde pour moi.
Baisers aux chéris.
Je t’embrasse comme je t’aime.
Je viens de passer une semaine atroce. Je suis sans nouvelles de toi depuis dimanche dernier, c’est-à-dire depuis huit jours. Je me suis imaginé que tu étais malade, puis que l’un des enfants l’était… J’ai fait ensuite toutes sortes de suppositions dans mon cerveau malade… J’ai bâti toutes sortes de chimères.
Tu peux t’imaginer, ma chérie, tout ce que j’ai souffert, tout ce que je souffre encore. Dans mon horrible solitude, dans la situation tragique dans laquelle des événements aussi bizarres qu’incompréhensibles m’ont placé, j’avais au moins cette unique consolation, c’est de sentir près de moi ton cœur battre à l’unisson du mien, partager toutes mes tortures.
La nuit de jeudi à vendredi surtout a été épouvantable. Je ne veux pas te la narrer, elle t’arracherait le cœur. Tout ce que je puis te dire, c’est que je me débattais contre l’accusation qui avait été portée contre moi, que je me disais que c’était impossible… puis je me réveillais et je constatais la triste réalité.
Ah ! pourquoi ne peut-on pas m’ouvrir le cœur et y lire à livre ouvert ; on y verrait au moins les sentiments que j’ai toujours professés, ceux que j’ai encore. Mais non, vois-tu, il me semble impossible que tout cela dure éternellement… La vérité doit se faire jour !
Par un effort inouï de ma volonté, je me suis ressaisi. Je me suis dit que je ne pouvais ni descendre dans la tombe, ni devenir fou avec un nom déshonoré. Il fallait donc que je vive, quelle que dût être la torture morale à laquelle je suis en proie.
Ah ! cet opprobre, cette infamie qui couvrent mon nom, quand donc les enlèvera-t-on ?
Qu’il vienne donc, le jour béni où mon innocence sera reconnue, où l’on me rendra mon honneur qui n’a jamais failli !… Je suis bien las de souffrir.
Que l’on prenne mon sang, que l’on fasse ce que l’on voudra de mon corps… tu sais que j’en fais fi…, mais qu’on me rende mon honneur.
Personne n’entendra donc ce cri de désespoir, ce cri d’un malheureux innocent qui cependant ne demande que justice !
Chaque jour qui se lève, j’espère que ce sera celui où l’on reconnaîtra ce que j’ai été, ce que je suis, un loyal soldat digne de mener au feu les soldats de la France…, puis le soir vient…, et rien, rien encore.
Ajoute à cela que je ne reçois aucune lettre de toi, que je suis isolé avec ma torture morale, et tu peux, ma chérie, te rendre compte de mon état. Mais sois rassurée, je suis de nouveau fort. Je me suis traité de lâche, je me suis dit tout ce que tu aurais pu me dire toi-même, si tu avais été auprès de moi ; un innocent n’a jamais le droit de désespérer. Puis, quoique je sois sans nouvelles directes, je sens tous vos cœurs, toutes vos âmes vibrer avec mon cœur et avec mon âme, souffrir avec moi de l’infamie qui couvre mon nom et chercher à la dissiper.
Quand pourras-tu venir passer quelques heures avec moi ? Comme je serais heureux si je pouvais puiser de nouvelles forces dans ton cœur !
Aurai-je une lettre de toi aujourd’hui ? Je n’ose plus l’espérer puisque chaque jour mon espoir est déçu, et la souffrance est chaque fois plus cruelle.
Enfin, ma chérie, que te dire ?… Je ne vis que d’espoir. Nuit et jour, je vois devant moi, comme une étoile brillante, le moment où tout sera oublié, où mon honneur me sera rendu.
Embrasse bien, bien fort, mes chéris pour moi.
Baisers à tous les membres de nos familles.
Quant à toi, je t’embrasse comme je t’aime, c’est-à-dire de toutes mes forces.
Les quelques moments que j’ai passés avec toi m’ont été bien doux, quoiqu’il m’ait été impossible de te dire tout ce que j’avais sur le cœur.
Mon temps se passait à te regarder, à m’imprégner de ton visage, à me demander par quelle fatalité inouïe du sort, j’étais séparé de toi. Plus tard, quand on racontera mon histoire, elle paraîtra invraisemblable.
Mais ce qu’il faut bien nous dire, c’est qu’il faut la réhabilitation, il faut que mon nom brille de nouveau de tout l’éclat qu’il n’aurait jamais dû perdre.
J’aimerais mieux voir nos enfants morts que de penser que le nom qu’ils portent est déshonoré.
C’est pour nous tous une question vitale, on ne vit pas sans honneur. Je ne saurais assez te le répéter.
J’aurai bientôt un nouveau pas à franchir dans mon étape douloureuse.
Je ne crains pas les fatigues physiques, mais pourvu, mon Dieu, qu’on m’épargne les tortures morales ! Je suis las de sentir mon nom méprisé, moi si fier, si orgueilleux précisément de mon nom sans tache, moi qui ai le droit de regarder tout le monde en face ! Je ne vis que dans cet espoir, c’est de voir bientôt mon nom lavé de cette horrible souillure.
Tu m’as de nouveau rendu le courage. Ta noble abnégation, ton héroïque dévouement me rendent de nouvelles forces pour supporter mon horrible martyre.
Je ne te dirai pas que je t’aime encore plus ; tu sais quel est mon amour profond pour toi. C’est lui qui me permet de supporter mes tortures morales, c’est l’affection de vous tous pour moi.
Embrasse bien tout le monde pour moi, les membres de nos deux familles, tes chers parents, nos enfants, et reçois pour toi les meilleurs et les plus tendres baisers de ton dévoué mari.
Quelle émotion, quelle terrible secousse nous avons ressenties tous deux en nous revoyant ; toi surtout, mon pauvre et bien-aimé mari, tu as dû être extrêmement ébranlé, n’étant pas prévenu de mon arrivée, tu as eu une surprise trop violente. Les conditions dans lesquelles on nous a autorisés à nous voir étaient par trop pénibles. Lorsqu’on est séparé ainsi cruellement depuis quatre mois, n’avoir le droit de se parler qu’à distance, c’est atroce… Comme j’aurais voulu te presser sur mon cœur, te serrer les mains, pouvoir ainsi te réchauffer un peu, pauvre solitaire ![3]
Ah ! quel déchirement j’ai éprouvé en quittant Saint-Martin, en m’éloignant de toi ! c’était pour moi une telle joie de te voir, de te parler malgré toute la sévérité à laquelle nous étions soumis
Mes visites t’ont-elles fait du bien, mon chéri ? As-tu refait une provision de courage ? Je t’en supplie, aies-en ; supporte ton martyre vaillamment, tu n’as rien à te reprocher, tu as toujours fait ton devoir d’honnête homme, de brave soldat, tu as le droit d’être fier de ta vie. Mets-toi au-dessus de l’opinion des autres. Que t’importe le mépris. Tu sais qu’il ne s’adresse pas à toi.
Je t’ai dit que nous avons la conviction d’une réhabilitation prochaine, et tu sais que mes paroles ne sont pas dites en l’air.
Adieu, mon mari adoré, je t’embrasse de toutes mes forces.
Le jeudi 21 février, quelques heures après ton départ, j’ai été emmené à Rochefort et embarqué.
Je ne te raconterai pas mon voyage. J’ai été transporté comme le méritait le vil gredin que je représente ; ce n’est que justice. On ne saurait accorder aucune pitié à un traître ; c’est le dernier des misérables et tant que je représenterai ce misérable, je ne puis qu’approuver.
Ma situation ici ne peut que découler encore des mêmes principes.
Mais ton cœur peut te dire tout ce que j’ai souffert, tout ce que je souffre ; c’est horrible. Je ne vis plus que par mon âme qui espère voir luire bientôt le jour triomphant de la réhabilitation ; c’est la seule chose qui me donne la force de vivre. Sans honneur, un homme est indigne de vivre.
Toi, la vérité même, tu m’as affirmé le jour de mon départ d’être sûre d’aboutir bientôt ; je n’ai vécu durant cet horrible voyage, je ne vis encore que sur cette parole de toi, rappelle-toi-le bien.
J’ai été débarqué il y a quelques instants et j’ai obtenu de t’envoyer une dépêche.
Je t’écris vite ces quelques mots qui partiront le 15 par le courrier anglais. Cela me soulage de venir causer avec toi que j’aime si profondément. Il y a deux courriers par mois pour la France, le 15, courrier anglais, et le 3, courrier français.
De même il y a deux courriers par mois pour les Îles, le courrier anglais et le courrier français. Informe-toi de la date de leur départ et écris-moi par l’un ou par l’autre.
Ce que je puis te dire encore, c’est, si tu veux que je vive, fais-moi rendre mon honneur. Les convictions, quelles qu’elles soient, ne me servent de rien ; elles ne changent pas ma situation ; ce qu’il faut, c’est un jugement me réhabilitant.
J’ai fait pour toi le plus grand sacrifice qu’un homme de cœur puisse faire en acceptant de vivre après ma tragique histoire, grâce à la conviction que tu m’as inculquée que la vérité se fait toujours connaître. À ton tour, ma chérie, de faire tout ce qui est humainement possible pour découvrir la vérité.
Épouse et mère, tâche d’émouvoir les cœurs d’épouses et de mères pour qu’on te livre la clé de cet horrible mystère. Il me faut mon honneur si tu veux que je vive ; il le faut pour nos chers enfants. Ne raisonne pas avec ton cœur, cela ne sert à rien. Il y a un jugement, rien ne sera changé dans notre tragique situation tant que le jugement ne sera pas révisé. Réfléchis donc et agis pour déchiffrer cette énigme, cela vaudra mieux que de venir ici partager mon horrible situation, ce sera le meilleur, le seul moyen de me sauver la vie. Dis-toi bien que c’est une question de vie et de mort pour moi comme pour nos enfants.
Je suis incapable de vous écrire à tous, car mon cerveau n’en peut plus et mon désespoir est trop grand. J’ai le système nerveux dans un état déplorable, et il serait grand temps que cet horrible drame prît fin.
Je n’ai plus que l’âme qui surnage.
Mais, pour Dieu, hâtez-vous et travaillez ferme !
Dis à tous de m’écrire.
Embrasse tout le monde pour moi, nos pauvres chéris aussi et pour toi mille tendres baisers de ton dévoué mari.
Quand tu auras une bonne nouvelle à m’annoncer, envoie-moi une dépêche, je l’attends chaque jour comme le Messie.
Quoique je ne doive remettre cette lettre que le 18, je la commence dès aujourd’hui, tant j’éprouve un besoin invincible de venir causer avec toi.
Il me semble, quand je t’écris, que les distances se rapprochent, que je vois devant moi ta figure aimée et qu’il y a quelque chose de toi auprès de moi. C’est une faiblesse, je le sais, car malgré moi l’écho de mes souffrances vient parfois sous ma plume, et les tiennes sont assez grandes pour que je ne te parle pas encore des miennes…
Mais, ma bonne chérie, oublie toutes mes souffrances, surmonte les tiennes et pense à nos enfants. Dis-toi que tu as une mission sacrée à remplir, celle de me faire rendre mon honneur, l’honneur du nom que portent nos chers petits. D’ailleurs, je me rappelle ce que tu m’as dit avant mon départ, je sais, comme tu me le répètes dans ta lettre du 16 février, ce que valent les paroles dans ta bouche, j’ai une confiance absolue en toi.
Ne pleure donc plus, ma bonne chérie, je lutterai jusqu’à la dernière minute pour toi, pour nos chers enfants.
Les corps peuvent fléchir sous une telle somme de chagrin, mais les âmes doivent rester fortes et vaillantes pour réagir contre une situation que nous n’avons pas méritée. Quand l’honneur me sera rendu, alors seulement, ma bonne chérie, nous aurons le droit de nous retirer. Nous vivrons pour nous, loin des bruits du monde, nous nous réfugierons dans notre affection mutuelle, dans notre amour grandi par les événements aussi tragiques. Nous nous soutiendrons l’un l’autre pour panser les blessures de nos cœurs, nous vivrons dans nos enfants auxquels nous consacrerons le restant de nos jours. Nous tâcherons d’en faire des êtres bons, simples, fort physiquement et moralement, nous élèverons leurs âmes pour qu’ils y trouvent toujours un refuge contre les réalités de la vie.
Puisse ce jour arriver bientôt, car nous avons tous payé notre tribut de souffrances sur cette terre !
Courage donc, ma chérie, sois forte et vaillante. Poursuis ton œuvre sans faiblesse, avec dignité, mais avec le sentiment de ton droit. Je vais me coucher, fermer les yeux et penser à toi.
Bonsoir et mille baisers.
J’ai reçu hier à la fin de l’après-midi tes deux excellentes lettres du 12 et du 18 mars. Toute la soirée, et une partie de la nuit, je n’ai fait que les lire et les relire. Inutile de te dire les larmes que j’ai versées. Tu sais que mes pensées sont les tiennes et que nos souffrances sont communes. Ne regrette pas, mon bon chéri, la promesse que tu m’as faite et que tu as si noblement tenue pour moi ; pour mon amour, tu as consenti à vivre. Je sais que le martyre que tu endures est intolérable et presque au-dessus des forces humaines, mais je sais aussi que le malheur ne dure pas, que nous arriverons à le surmonter, que le coupable sera découvert et que le moment viendra (j’espère qu’il ne tardera plus) où tu ressentiras un bonheur inexprimable, celui d’un homme qui a montré le plus grand courage que la force de l’innocence seule peut donner. Je t’ai dit, mon cher Alfred, la dernière fois que nous nous sommes vus, que nous arriverons à la découverte de la vérité, tu me rappelles mes paroles. Pas un instant, je ne les ai oubliées et si à cette époque, mon affirmation était absolue, ma certitude se confirme encore de jour en jour. Oui, nous arriverons. Si la justice s’est trompée, la volonté à elle seule fera des miracles. Rien ne nous ralentira. Tout sera consacré à ta réhabilitation. Il faut qu’elle ait lieu de ton vivant. C’est ta vie, ta présence, si douloureuse qu’elle soit pour toi, mon pauvre mari, qui nous stimule pour la lutte. Il ne sera pas dit, qu’au dix-neuvième siècle, un brave Français sera jusqu’au bout la victime du plus infâme, du plus vil criminel.
Je t’embrasse bien, bien fort.
Toujours pas de lettre de toi, ni de personne. Je suis donc sans nouvelles depuis mon départ, de toi, de nos enfants, de toute la famille.
Tu as pu voir par mes lettres les crises successives que j’ai subies. Mais pour le moment, oublions le passé. Nous parlerons de nos souffrances quand nous serons de nouveau heureux.
J’ignore tout ce qui se passe autour de moi, vivant comme dans une tombe. Je suis incapable de déchiffrer dans mon cerveau cette épouvantable énigme. Tout ce que je puis donc faire, et je ne faillirai pas à ce devoir, c’est de te soutenir jusqu’à mon dernier souffle, c’est de t’insuffler encore et toujours le feu qui brûle en moi pour marcher à la conquête de la vérité, pour me rendre mon honneur, l’honneur de mes enfants. Te souviens-tu de ces vers de Shakespeare dans Othello, que j’ai retrouvés dans un de mes livres d’anglais. (Je te les envoie traduits, tu comprends pourquoi) :
Celui qui me vole ma bourse,
Me vole une bagatelle,
C’est quelque chose, mais ce n’est rien.
Elle était à moi, elle est à lui, et
A été l’esclave de mille autres.
Mais celui qui me vole ma
Bonne renommée,
Me vole une chose qui ne l’enrichit pas,
Et qui me rend vraiment pauvre.
Ah oui, il m’a rendu vraiment « pauvre » le misérable qui m’a volé mon honneur ! Il nous a rendus plus malheureux que les derniers des humains. Mais chacun aura son heure. Courage donc, chère Lucie, conserve cette volonté indomptable que tu as montrée jusqu’ici. Puise en tes enfants cette énergie surhumaine qui triomphe de tout. D’ailleurs, je n’ai nul doute que tu ne réussisses et j’espère que ce sinistre drame aura bientôt son dénouement et que mon innocence sera enfin reconnue. Que te dirai-je encore, ma chère Lucie, que je ne te répète dans chacune de mes lettres ? Ma profonde admiration pour le courage, le cœur, le caractère que tu as montrés dans des circonstances aussi tragiques ; la nécessité absolue qui passe au-dessus de tout, de tous les intérêts, de toutes nos vies même, de prouver mon innocence de telle façon qu’il ne reste de doute dans l’esprit de personne, de faire tout cela sans bruit, mais avec une volonté que rien n’arrête.
J’espère que tu reçois mes lettres, c’est bien la neuvième que je t’écris.
Embrasse toute la famille, tes chers enfants pour moi et reçois pour toi les meilleurs baisers de ton dévoué
Comme tu le vois, ma chère Lucie, j’espère que quand tu recevras ces dernières lettres, la vérité ne sera pas loin d’être connue et que nous jouirons de nouveau du bonheur qui avait été notre partage jusqu’ici.
Je t’ai écrit de si longues et de si nombreuses lettres pendant les quelques mois durant lesquels je suis resté sans nouvelles, que je t’ai dit et redit bien des fois toutes mes pensées, toutes mes douleurs. Permets-moi de ne plus revenir sur ces dernières. Quant à mes pensées, elles sont bien nettes aujourd’hui et ne varient plus, tu les connais.
Mon énergie s’emploie à étouffer les battements de mon cœur, à contenir mon impatience d’apprendre enfin que mon innocence est reconnue partout et par tous. Si donc elle est toute passive, ton énergie au contraire doit être tout active et animée du souffle ardent qui alimente la mienne.
S’il ne s’agissait que de souffrir, ce ne serait rien. Mais il s’agit de l’honneur d’un nom, de la vie de nos enfants. Et je ne veux pas, tu m’entends bien, que nos enfants aient jamais à baisser la tête. Il faut que la lumière soit faite pleine et entière sur cette tragique histoire. Rien, par suite, ne doit ni te rebuter ni te lasser ; toutes les portes s’ouvrent, tous les cœurs battent devant une mère qui ne demande que la vérité, pour que ses enfants puissent vivre.
C’est presque de la tombe — ma situation y est comparable, avec la douleur en plus d’avoir un cœur — que je te dis ces paroles…
Aujourd’hui, le temps était à la pluie, je n’ai pas eu à me soucier de la promenade des enfants ; aussi ai-je passé mon après-midi entière à lire les lettres que tu m’as écrites depuis notre affreux malheur. Mon émotion était immense. Cette lecture me faisait revivre heure par heure les crises poignantes par lesquelles nous avons passé. Enfin tout cela est fini, n’en parlons plus ; je suis parfaitement calme et pleine de confiance ; j’aperçois le bonheur. Je voulais seulement te rapporter ce mot de notre Pierrot qui est touchant. Il est entré dans ma chambre au moment où je fondais en larmes, il m’a dit : « Maman, tu es très malheureuse, dis-moi pourquoi, que je te console. » Je lui répondis difficilement : « Tu comprendras quand tu seras plus grand. » Le pauvre petit est resté devant ma porte un temps infini, revenant à chaque instant pour me dire : « Maman, tu as du chagrin, dis, parce que papa est parti ; est-ce que tu es moins malheureuse que tout à l’heure ? » Sa voix si musicale et enfantine me résonnait jusqu’au fond de l’âme. Ah, si tu pouvais entendre ce chéri ! Tu aurais une sensation si douce. Un rayon de joie réchaufferait ton pauvre cœur. Nos enfants promettent beaucoup ; ils sont beaux, forts, vivaces, diables, ils ont bon cœur ; sont entêtés, mais persévérants. Ils ont tous les éléments qui bien dirigés peuvent faire de belles natures ; nous y travaillerons, n’est-ce pas, mon chéri, tous deux ensemble, et nous ferons de notre mieux.
Bonsoir, mon mari adoré, je t’embrasse bien fort.
Que de longues heures, que de pénibles journées nous avons traversées depuis le jour où ce malheur effroyable est venu nous frapper comme un coup de massue. Espérons que nous avons enfin gravi le plus dur de notre calvaire et que l’avenir ne nous réserve que de douces joies. Nous avons traversé les plus atroces angoisses ; nous avons trouvé en notre conscience la force de supporter le plus pénible des martyres. Dieu qui nous a si cruellement éprouvés nous donnera la volonté d’accomplir jusqu’au bout notre devoir, de relever notre nom de la tache qu’on lui a odieusement jetée, et nous accordera la réparation éclatante sans laquelle ni nous, ni nos enfants, nous ne pouvons nous résigner à vivre. J’ai la conviction qu’avec une volonté de fer, une énergie indomptable et une persévérance à toute épreuve, on peut surmonter toutes les difficultés, on peut sonder tous les mystères. Cette volonté, je l’ai et je l’aurai jusqu’au jour du triomphe, c’est ton amour qui me la donne et pour m’empêcher de faiblir, j’ai toujours devant les yeux ta figure aimée, celle de nos petits. Tous trois, je veux vous rendre heureux et vous faire un avenir calme, à l’abri des souffrances. Mais comme tout cela est long, n’est-ce pas, mon pauvre ami, pour toi surtout qui est seul, isolé, qui n’as même pas auprès de toi pour te consoler un peu une personne aimante à laquelle tu puisses te confier et qui, par son affection, soulagerait un peu ton cœur. Quand on entrevoit un terme à ses souffrances, ces souffrances si cruelles qu’elles soient, disparaissent et on se réjouit du bonheur prochain. Malheureusement, c’est encore une satisfaction que je ne puis te donner. La vérité peut éclater aujourd’hui comme elle peut éclater demain ou après. Personne ne le sait, Dieu fasse que ce soit le plus vite possible. Je ne puis te dire qu’une chose, mon bon chéri, c’est que la lumière se fera et que nous l’aurons pleine et entière.
Les petits se portent parfaitement bien ; ils grandissent rapidement ; leur figure, leur corps respirent la santé et la joie. Il faut leur conserver ce bonheur et arriver à ce qu’ils ne se doutent pas de ce que nous aurons souffert
Sois courageux, mon chéri, comme tu l’as été jusqu’ici ; notre tour viendra bientôt et le bonheur dont nous jouissions tant nous reviendra avec la satisfaction d’une éclatante réhabilitation.
Je t’embrasse de toutes mes forces.
J’ai reçu ta bonne lettre, mon cher frère, et ce m’est une grande consolation et un grand réconfort de te savoir si fort et si courageux. Ce n’est pas, espère, que je te dis ; c’est, aie foi, aie confiance. Dieu ne permettra pas qu’un innocent paie pour des coupables.
Il n’est pas de jour que je ne sois avec toi de pensée et de cœur.
Suzanne t’envoie ses plus affectueuses amitiés.
Je t’embrasse bien affectueusement.
Depuis plus d’un an je lutte avec ma conscience contre la fatalité la plus inexplicable qui puisse s’acharner après un homme.
Parfois, je suis tellement harassé, tellement dégoûté que je suis comme le soldat qui, épuisé par de longues fatigues, s’étend au revers d’un fossé, préférant en finir là avec la vie.
L’âme me réveille, le devoir m’oblige à me ressaisir ; tout mon être se raidit alors dans un suprême effort, car je veux me voir encore entre mes enfants et toi, le jour où l’honneur nous sera rendu.
Mais c’est une véritable agonie qui se renouvelle chaque jour ; c’est un supplice aussi horrible qu’immérité.
Si je te dis tout cela, si je t’ai parfois laissé entrevoir combien ma vie était horrible, combien cette situation d’infamie, dont les effets sont de chaque jour, broie mon être, révolte mon cœur, ce n’est pas pour me plaindre, mais pour te dire encore que si j’ai vécu, si j’arrive à vivre, c’est que je veux mon honneur, le tien, celui de nos enfants.
Que ton âme, ton énergie soient donc à hauteur de circonstances aussi tragiques, car il faut que cela finisse. C’est pourquoi je t’ai dit dans ma lettre du 7 septembre que si, quand tu recevras ces lettres, la situation n’était pas nettement éclaircie, il t’appartenait, à toi personnellement, de faire des démarches auprès des pouvoirs publics, pour qu’on fasse enfin la lumière sur cette tragique histoire.
Tu as le droit de te présenter partout la tête haute, car ce que tu viens réclamer, ce ne sont ni grâce, ni faveurs, ni même convictions morales, si légitimes qu’elles puissent être, mais la recherche, la découverte des misérables qui ont commis le crime infâme et lâche. Le Gouvernement a tous les moyens pour cela.
Des lettres ne servent à rien, ma chère Lucie. C’est par toi-même qu’il faut agir. Ce que tu as à dire prendra, en passant par ta bouche, une force, une puissance, que le papier et l’écriture ne donnent point.
Donc, ma chère Lucie, forte de ta conscience, de tes qualités d’épouse et de mère, fais des démarches sans te lasser, jusqu’à ce que justice nous soit rendue.
Et cette justice que tu dois demander énergiquement, résolument, avec toute ton âme, c’est qu’on fasse la lumière entière, complète, sur cette machination dont nous sommes les malheureuses et épouvantables victimes. D’ailleurs, tu sais ce que tu as à dire, et il faut le dire carrément, fièrement.
Vois-tu, ma chère Lucie, c’était mon opinion du premier jour. J’aurais sans bruit aucun, sans faire intervenir personne, sinon mon introducteur, pris un enfant par chaque main, et j’aurais été demander justice partout, sans relâche, jusqu’à ce que les coupables eussent été démasqués. Le moyen est héroïque, mais il est le meilleur, car il part du cœur et s’adresse aux cœurs, au sentiment de justice inné en chacun de nous quand il n’est pas guidé par ses passions. Il procède de la force que vous donne l’innocence, du devoir à remplir et ne connaît pas d’obstacles. Il est digne enfin d’une femme qui ne demande que la justice pour son mari, pour ses enfants.
Il ne doit pas être dit que dans notre siècle un misérable aura impunément brisé la vie de deux familles.
Courage donc, ma chère Lucie, et agis résolument.
Baisers à tous. Je l’embrasse de toutes mes forces ainsi que nos chers et adorés enfants.
Depuis ton envoi du mois de juin, je n’ai plus reçu ni livres ni revues. Je pensais que tu continuerais à m’envoyer chaque mois, directement, des livres et des revues. Pense à mon tête-à-tête perpétuel avec moi-même, plus silencieux qu’un trappiste, dans l’isolement le plus profond, en proie à mes tristes pensées, sur un rocher perdu, ne me soutenant que par la force du devoir.
Cette date me rappelle de si pénibles souvenirs que je ne puis me passer de venir un petit moment auprès de toi. Je me sens mieux, et il me semble que je te fais du bien à toi aussi. Je ne veux plus te reparler de toutes ces horribles journées que nous avons supportées, chacun souffrant de son côté ; il vaut mieux ne plus y penser, la plaie est toujours ouverte et il est inutile de la rendre plus cuisante encore ; mais je veux te dire que nous sommes pleins de confiance et d’espoir, que notre volonté d’arriver nous fera triompher de tous les obstacles et que nous aurons enfin raison des misérables qui ont commis ce crime infâme. Je t’en supplie, mon mari chéri, appuie-toi sur l’immense affection que nous avons pour toi, sur l’adoration de tes enfants, sur mon amour et rassemble toutes tes forces, tout ton courage, afin d’attendre le moment où nous pourrons t’annoncer que ton innocence est reconnue. Le jour où tu reviendras parmi nous, choyé et adoré, le jour enfin où tu auras ta réhabilitation, sera si beau que bien des souffrances seront oubliées. Pense alors à notre bonheur, à la joie que tu éprouveras auprès de tes enfants chéris, entouré d’une famille aimante dont l’unique désir sera de te faire une vie douce en raison des chagrins que tu as supportés pour elle. Que cette perspective si pleine de douceurs te donne des forces comme elle nous en donne pour te débattre dans le malheur.
Depuis un an les enfants ont bien changé. Notre petite Jeanne que tu avais quittée presque en nourrice a déjà la tournure d’une petite femme ; elle s’est transformée d’une façon extraordinaire ; elle est bavarde comme une petite pie, même drôle ; elle nous raconte des histoires ; on se demande comment une petite tête peut déjà forger tout cela. Pierrot est toujours le même, plus grand, plus raisonnable, mais son caractère était déjà bien tracé, sa volonté se dessinait déjà ; il est aimable, il aime à faire des frais, à ce qu’on s’occupe de lui, mais est aussi un peu exigeant. Je cherche le trait dominant de son caractère, je crois bien que c’est la gourmandise ; il est très franc et très honnête, mais dès qu’on lui montre un bonbon, ses yeux brillent, sa figure s’anime et il se fait doux comme un petit agneau pour l’avoir.
Si tu pouvais l’entendre parler de toi, tu en serais bien heureux. Il ne se passe pas de jour où ce chéri ne t’associe à ses jeux ; il se rappelle comme tu t’amusais avec lui, me questionne sur toi, me demande constamment quand tu reviendras, pourquoi tu es parti, etc… Tout ce qu’il fait de bien, c’est comme son papa, il veut être grand comme toi, raisonnable comme toi, travailleur comme toi… en attendant c’est un grand paresseux, il ne sait même pas ses lettres et ne désire pas les apprendre. Qu’importe, n’est-ce pas ? à quatre ans, il n’y a pas de temps perdu.
Je ne puis que me répéter et me répéter toujours ; j’ai une confiance absolue, inébranlable dans l’avenir. Nous découvrirons la vérité, ton honneur te sera rendu, ce n’est qu’une affaire de temps.
Continue donc à être fort et courageux comme tu l’as été jusqu’ici. Toutes nos pensées sont pour toi, tout notre vouloir est concentré vers un seul but : la découverte des coupables.
Suzanne se joint à moi pour t’envoyer nos plus affectueux baisers.
J’ai reçu le 12 de ce mois tes chères lettres de décembre, ainsi que toutes celles de la famille. Inutile de te dépeindre la bonne émotion qu’elles me causent ; j’ai pu pleurer, et c’est, tout dire. Comme tu le ressens toi-même, malgré soi le cerveau ne cesse de travailler, la tête et le cœur de souffrir, et ces tortures ne cesseront que lorsque la lumière sera faite, lorsque cet horrible drame sera éclairci.
Je t’ai trop parlé de moi et de mes souffrances, pardonne-moi cette faiblesse.
Quelles que soient mes souffrances, ah ! si terrible que soit notre martyre, il y a un but qu’il faut atteindre, que vous atteindrez, j’en suis sûr ; la lumière pleine et entière, telle qu’il la faut pour tous, pour notre nom, pour nos chers enfants. Je souhaite ardemment, pour toi comme pour moi, d’apprendre bientôt que ce but est enfin atteint.
Je n’ai pas non plus de conseils à te donner ; je ne puis qu’approuver entièrement ce que vous faites pour arriver à l’éclatante démonstration de mon innocence. C’est là le but et il ne faut voir que lui.
J’ai reçu les quelques mots de Mathieu, dis-lui que je suis toujours de cœur et d’âme avec lui.
Le 22 février, c’était l’anniversaire de la naissance de notre chère petite Jeanne… combien j’ai pensé à elle. Je ne veux pas insister, car mon cœur éclaterait et j’ai besoin de toutes mes forces.
Écris-moi longuement, parle-moi beaucoup de toi et de nos chers enfants. Je te lis et relis chaque jour, il me semble entendre ainsi ta voix aimée, et cela m’aide à vivre.
Je ne t’écris pas davantage, car je ne pourrais que te parler de l’horrible longueur des heures, de la tristesse des choses, et gémir est bien inutile
Je viens de recevoir à l’instant tes chères lettres de février, ainsi que toutes celles de la famille. À ton tour, ma femme chérie, tu as subi les atroces angoisses de l’attente des nouvelles !… J’ai connu ces angoisses, j’en ai connu bien d’autres, j’ai vu bien des choses décevantes pour la conscience humaine… Eh bien, je viens te dire encore, qu’importe ! Tes enfants sont là, vivants. Nous leur avons donné la vie, il faut leur faire rendre l’honneur. Il faut marcher au but, les yeux uniquement fixés sur lui, avec une volonté indomptable, avec le courage que donne le sentiment d’une nécessité absolue.
Je te disais dans une de mes lettres, que chaque journée ramenait avec elle les angoisses de l’agonie. C’est bien Vrai. Quand arrive le soir, après une lutte de tous les instants contre les bouillonnements de mon cerveau, contre la déroute de ma raison, contre les révoltes de mon cœur, j’ai une dépression cérébrale et nerveuse terrible et je voudrais fermer les yeux pour ne plus penser, pour ne plus voir, pour ne plus souffrir ainsi. Il faut alors que je fasse un violent effort de volonté pour chasser les idées qui me tirent bas, pour ramener ta pensée, celle de nos enfants adorés et pour me redire encore : si atroce que soit ton martyre, il faut que tu puisses mourir tranquille, sachant que tu laisses à tes enfants un nom fier et honoré. Si je te rappelle cela, c’est simplement pour te dire encore quelle volonté je dépense dans une seule journée, parce qu’il s’agit de l’honneur de notre nom, de celui de nos enfants, que cette même volonté devrait nous animer tous
Courage, mon pauvre et cher Alfred, nos efforts aboutiront, nous réussirons, sois-en bien convaincu. Si tu souffres, nous souffrons aussi, mais il nous faut être au-dessus des souffrances et des peines. Elles ne comptent pas et doivent disparaître devant le but à atteindre.
Courage donc, mon cher frère, fort de ton innocence, continue à dominer tes souffrances morales et attends patiemment et avec foi, que nos efforts aient abouti.
Je t’embrasse de tout mon cœur.
Ton frère qui t’aime bien.
Dans les longues et atroces journées dont s’est composé tout ce mois, j’ai lu et relu bien souvent tes chères lettres de février. Mon cœur a saigné des angoisses que tu as subies durant ce long mois, dont chaque mot dans tes lettres portait la trace. On sentait que tu contenais les frémissements de ton être, que tu te retenais pour ne pas laisser déborder ta douleur, — et dans un effort de ton cœur aimant et dévoué, tu trouvais encore la force de me crier : Oh ! je suis forte !
Oui, sois forte, car il le faut.
Une de ces nuits, je rêvais à toi, à nos enfants, à notre supplice, à côté duquel la mort serait douce ; j’en ai hurlé de douleur dans mon sommeil.
Ma souffrance est parfois si forte que je voudrais m’arracher la peau, pour oublier dans une douleur physique cette douleur morale trop violente. Je me lève le matin, avec l’effroi des longues heures du jour en tête-à-tête avec mon cerveau, depuis si longtemps ; je me couche le soir, avec l’épouvante des heures sans sommeil.
Tu me demandes de te parler longuement de moi, de ma santé. Tu dois comprendre qu’après les tortures subies, supportant aujourd’hui une vie atroce, qui ne me laisse un moment de repos ni de jour ni de nuit, mes forces ne sauraient être brillantes. Le corps est brisé, les nerfs sont malades, le cerveau est broyé. Dis-toi simplement que je ne tiens debout — dans l’acception absolue du mot —, que parce que je le veux, pour voir, entre toi et nos enfants, le jour où l’honneur nous sera rendu.
Tu te demandes parfois, dans tes heures de calme, pourquoi nous sommes ainsi éprouvés… je me le demande à tout moment, et je ne trouve pas de réponse.
Nous nous trompons mutuellement, chère Lucie, en nous recommandant tour à tour le calme et la patience. Notre affection essaie en vain de nous cacher, l’un à l’autre, les sentiments qui agitent nos cœurs. À sentir ce que j’éprouve quand je t’écris, le cœur vibrant de douleur et de fièvre, je sais trop bien ce que tu éprouves quand tu m’écris.
Non, disons-nous simplement que si nous vivons les cœurs blessés et pantelants, les âmes frémissantes de douleur, c’est qu’il y a un but suprême qu’il faut atteindre, coûte que coûte ; tout l’honneur de notre nom, celui de nos enfants, et le plus tôt possible, car ce n’est pas vivre, pour des gens de cœur, que de vivre dans une situation pareille dont chaque moment est une torture.
Bien souvent aussi, j’ai voulu te parler longuement de nos enfants… mais je ne le puis. Chaque fois une colère sourde et âpre envahit mon cœur à la pensée de ces chers petits êtres frappés dans leur père, innocent d’un crime aussi abominable… Ma gorge se serre, les sanglots m’étouffent, mes mains se tordent de douleur de ne rien pouvoir faire pour eux, pour toi… que de lutter pour vivre, depuis si longtemps, dans une situation pareille.
Je ne puis donc, chère Lucie, que te redire : courage et volonté, activité aussi, car les forces humaines ont des limites !
D’ailleurs, je t’ai écrit de très longues lettres par le précédent courrier, j’ai écrit aussi à tes chers parents, à mes frères et sœurs. J’espère qu’elles auront encore enhardi vos courages, animé vos âmes du feu qui consume la mienne, qui me donne encore la force de tenir debout.
Tu me dis aussi que tu as de bonnes raisons de croire que cette atroce situation ne sera plus de longue durée. Ah ! je souhaite de toute mon âme que cette fois ton espoir ne soit pas trompé, que tu puisses bientôt m’annoncer quelque chose de certain, de positif, car c’est vraiment trop souffrir !
Que puis-je ajouter, ma chère Lucie ? Les heures pour moi se ressemblent dans leur atrocité, ne vivant que par ta pensée, celle des enfants, dans l’attente d’un dénouement, d’une situation qui n’a déjà que trop duré.
Je t’embrasse de tout cœur, comme je t’aime, ainsi que nos chers enfants, en attendant que j’aie le bonheur de recevoir tes chères lettres, toujours si impatiemment attendues.
J’ai vu par tes lettres d’avril, ton chagrin, le vôtre, de n’avoir reçu que quelques lignes par le courrier du mois précédent.
Les sentiments qui nous agitent, la plaie profonde et saignante de nos cœurs, nous sont choses communes à tous. Corps, santé, souffrances physiques, tout disparaît devant un tel flot de douleurs morales. Mais s’appesantir toujours sur elles, n’amoindrira pas nos peines. C’est le but qu’il faut voir, qu’il faut poursuivre énergiquement, activement, et jusqu’à ce qu’il soit atteint : tout l’honneur de notre nom, celui de nos enfants. Je t’avais d’ailleurs écrit comme d’habitude par les deux courriers ; souvent même je t’écris trois lettres comme la dernière fois.
Tes dernières lettres, si affectueuses, si touchantes dans leur poignante douleur, m’ont profondément ému. Tu fais encore un chaleureux et puissant appel à mes devoirs d’époux et de père ; tu sais, ma bonne Lucie, que c’est dans le sentiment de ces devoirs que j’ai puisé la force de tout subir, que je trouve encore aujourd’hui celle de tout supporter.
Tu me dis aussi d’accepter la certitude que la lumière la plus complète serait faite sur ce lugubre drame. Non seulement, j’en accepte la certitude, mais ma confiance, comme ma foi ont toujours été absolues ; je connais trop bien les sentiments d’honneur qui animent tous les membres de nos deux familles pour avoir jamais pu en douter.
Mais te dire que j’attends patiemment, ce serait mentir à mon cœur. Quand on supporte des souffrances pareilles aux nôtres, pires que la mort, les énergies, les volontés surtout doivent s’élever à hauteur de circonstances aussi tragiques. Si chaque heure écoulée dans ces conditions est pour nous tous une blessure, chacune de ces trop longues heures doit être employée à les faire cesser. Je ne puis donc que te dire et te redire toujours, que ton courage, le vôtre à tous, doit au contraire grandir encore chaque jour.
Que puis-je te dire encore, chère Lucie ? Tu dois comprendre que je ne vis absolument que dans ta pensée, dans celle de nos chers enfants.
Donc, chère Lucie, nul autre souci, nulle autre préoccupation que celle que commande impérieusement, inflexiblement, l’honneur du nom.
Je souhaite de toute mon âme, pour tous deux, pour tous, d’apprendre bientôt que cet abominable supplice a un terme.
Je t’embrasse comme je t’aime, de toute la puissance de mon affection, ainsi que nos chers et adorés enfants, en attendant tes bonnes lettres.
Je t’ai écrit souvent et longuement le mois dernier, je t’ai dit de toutes mes forces quel était mon espoir et combien ma conviction d’arriver était grande. Je ne pourrai donc que me répéter et venir t’assurer plus nettement encore de la certitude que nous avons de te réhabiliter pleinement en apportant la lumière complète. Je veux que tout le monde connaisse l’infamie dont tu as été la victime, que tout le monde sache quel martyre tu as supporté, pour sauver ton nom de cette souillure infâme, pour nous soutenir par ton exemple, nous seconder par ta volonté. Cette fois encore je te dirai, mon pauvre et cher mari, que j’espère de toutes mes forces pour toi et pour nous tous (mais pour toi surtout qui souffres mille morts), pouvoir bientôt t’annoncer la nouvelle si ardemment désirée de ton innocence reconnue. Mes paroles sont toujours identiques, il doit te sembler que la chose n’avance pas, que comme au premier jour, nous sommes dans la nuit complète, dans les ténèbres profondes. Hélas, cela me torture de t’écrire d’une façon aussi vide, aussi insignifiante, malheureusement, je ne puis pas te tenir au courant de nos recherches. Nous avons travaillé sans relâche et je t’affirme que nous avons toute raison de te donner la plus grande confiance dans un avenir très prochain. Ceci en toute sincérité, tel que je le pense ; je ne voudrais pas te faire luire l’espérance d’un bonheur que je croirais irréalisable. Je n’aurais pas cette cruauté.
Ce que je ne te dirai jamais assez, car je n’ai pas d’expression pour te rendre la force de mon sentiment, c’est l’affection que j’ai pour toi. Ma pensée ne cesse d’évoquer ton image, à toute heure, à tout instant je te suis du regard, dans cette île déserte où tu souffres le martyre ; je passe par les mêmes angoisses, je puis dire que je vis en toi, avec toi, car rien ne m’importe que ta santé, ta vie et la réalisation de ton bonheur. Le jour où je te verrai enfin heureux, j’éprouverai la joie la plus intense, le sentiment le plus violent qu’un cœur puisse ressentir
C’est toujours auprès de toi que je reviens, c’est toujours vers toi que je suis attirée et quand je souffre trop, c’est ta pensée, celle des souvenirs passés, l’espérance d’un bonheur prochain qui me raniment et m’aident à supporter l’atroce situation présente. Combien de fois suis-je accoudée à ma table de travail, les yeux perdus dans le vague et l’âme là-bas tout près, tout près de toi, te causant doucement, cherchant à atténuer tes souffrances, à ramener un peu de chaleur dans ton pauvre cœur si horriblement triste. Ce sont là mes meilleurs moments quand je m’oublie un peu et que mon être est, par la pensée, si rapproché de toi, qu’à cet instant je perds la notion de la réalité. Encore cette fois, je ne puis t’annoncer la nouvelle nette et formelle de ton innocence reconnue, et cependant j’ai la certitude que cela ne va plus tarder, cela ne peut plus être long. Cette lenteur désespérante m’exaspère à un point que je ne saurais te dire. J’ai la pleine certitude de réussir, mais je suis péniblement angoissée par l’inquiétude que me cause ta santé et le tourment que chaque retard apporté dans la réalisation de ta réhabilitation est pour toi une cruelle déception, une nouvelle source de souffrances et une douloureuse atteinte tant pour le physique que pour le moral. Néanmoins, je te sais courageux (tu m’en as assez donné de preuves), je sais combien ta volonté est forte, la vigueur et l’énergie que tu opposes à l’affaiblissement des nerfs, et je suis persuadée que tu résisteras et que j’aurai encore la joie de t’entourer de mon affection, de ma tendresse et d’arriver avec l’aide des enfants à te faire revivre dans une atmosphère de tranquillité, de calme et de bonheur
À partir de fin juillet, Mme Dreyfus ne reçut plus les lettres de son mari que copiées par un employé du service pénitentiaire.
J’ai répondu au début du mois quelques lignes seulement à tes chères lettres de mai et de juin. L’impression qu’elles me causaient après une si longue attente était trop vive pour que je puisse t’écrire longuement, je les lis et relis chaque jour, il me semble vivre ainsi quelques instants près de toi, sentir ton cœur battre près du mien. Et quand je considère ce morceau de papier banal sur lequel je t’écris, je voudrais pouvoir y mettre tout mon cœur, tout ce qu’il contient pour toi, pour nos enfants, pour tous, l’imprégnant ainsi de toute l’ardeur de mon âme, de tout mon courage, de toute ma volonté.
Crois donc, chère Lucie, que je n’ai jamais un moment de découragement quant au résultat à atteindre. Mais aussi quelle impatience me dévore de voir arriver le terme de ces atroces tortures !
Il est des douleurs tellement intenses pour des gens de cœur, que la plume est impuissante à les rendre. Et cette douleur, la même pour nous tous, je la renferme nuit et jour, sans qu’une plainte s’exhale de mes lèvres ; j’accepte tout, comprimant mon cœur, tout mon être, ne voyant que le but. Je t’ai écrit au commencement de juillet une lettre qui a encore dû t’émotionner, ma pauvre Lucie ; j’étais alors en proie aux fièvres ; je ne recevais pas ton courrier ; tout à la fois ! Et alors la bête humaine s’est réveillée pour te jeter ses cris de détresse et de douleur, comme si tu ne souffrais pas déjà assez ; j’ai cependant réagi, tout surmonté, dominé l’être physique comme l’être moral. J’ai su d’ailleurs depuis, que ton courrier était arrivé sans retard à Cayenne ; par suite d’une erreur de destination, je ne l’ai reçu qu’avec celui de juin.
Je ne puis donc que me répéter, chère Lucie, pour toi comme pour tous, les yeux invariablement, ardemment fixés sur le but, sans une minute de lassitude jusqu’à ce qu’il soit atteint ! Toute la vérité pour la France entière, tout l’honneur de notre nom, le patrimoine de nos enfants.
Embrasse S. et ses enfants pour moi. Dis bien à Mathieu que si je ne lui écris pas plus souvent, c’est que je le connais trop bien, c’est que sa volonté restera toujours aussi inflexible, jusqu’au jour de l’éclatante lumière. Merci des bonnes nouvelles que tu me donnes des chers petits ; remercie tes parents, tous les nôtres, de leurs bonnes lettres. Quant à toi, ma chère Lucie, forte de ta conscience, sois invinciblement énergique et vaillante ; que ma profonde affection, nos enfants, ton devoir, te soutiennent et t’animent.
Je t’embrasse comme je t’aime, de toutes mes forces, ainsi que nos chers enfants, en attendant tes bonnes lettres de juillet.
Quel cri de souffrance s’échappe de toutes tes lettres et vient faire écho aux miennes ! Oui, chère Lucie, jamais êtres humains n’ont souffert comme toi, comme moi, comme nous tous enfin ; la sueur m’en perle au front, je ne vivais que par une tension inouïe des nerfs, de la volonté, comprimant tout l’être par un effort suprême, mais les émotions brisent, font vibrer toutes les fibres de l’être ; mes mains se tordent de douleur pour toi, pour nos enfants, pour tous ; un immense cri voudrait s’échapper de ma gorge et je l’étouffe. Ah ! que ne suis-je seul au monde, quel bonheur j’aurais à descendre dans la tombe pour ne plus penser, pour ne plus voir, pour ne plus souffrir. Mais le moment de faiblesse, de détraquement de tout l’être, de douleur enfin est passé et dans cette nuit sombre je viens te dire, chère Lucie, qu’au-dessus de toutes les morts, — car quelle agonie ne connais-je pas, aussi bien celle de l’âme que celle du corps, que celle du cerveau —, il y a l’honneur, que cet honneur qui est notre bien propre, il nous le faut… Seulement, les forces humaines ont des limites pour nous tous.
Aussi, au reçu de cette lettre, si la situation n’est pas enfin éclaircie, agis comme je te le disais déjà l’année dernière ; va toi-même, prends s’il le faut un enfant par chaque main, ces deux têtes chéries et innocentes, et fais des démarches auprès de ceux qui dirigent les affaires de notre pays. Parle simplement, avec ton cœur, et je suis sûr que tu trouveras des cœurs généreux qui comprendront ce qu’a d’épouvantable ce martyre d’une épouse, d’une mère, et qui mettront tout en œuvre pour t’aider dans cette tâche noble et sainte, la découverte de la vérité, de l’auteur de ce crime infâme. Oh ! chère Lucie, écoute-moi bien et suis mes conseils ; dis-toi bien qu’il ne faut voir qu’une chose, le but, et chercher à l’atteindre. Car, oh cela, je le voudrais de toute mon âme, voir avant de succomber l’honneur rendu au nom que portent nos chers adorés, te revoir, toi, nos enfants, heureux, jouissant d’un bonheur que tu mérites tant, ma pauvre et chère Lucie ! Et comme ce papier me paraît froid de ne pouvoir y mettre tout mon cœur, tout ce qu’il contient pour toi, pour nos enfants… Je voudrais écrire avec mon sang, peut-être m’exprimerais-je mieux…
Il faut cependant que je termine bien à regret cette lettre où je me sens si impuissant à mettre toute l’affection que j’ai pour toi, pour nos enfants, pour tous, ce que je souffre de nos atroces tortures, à te faire sentir enfin les sentiments qui sont dans mon âme ; l’horreur de cette situation, de cette vie, horreur qui dépasse tout ce que l’on peut imaginer, tout ce que le cerveau humain peut rêver de plus dramatique, et d’autre part, mon devoir qui me commande impérieusement pour toi et pour nos enfants, d’aller tant que je pourrai. Un mois maintenant avant de te lire, seule parole humaine qui me parvienne
Si je suis fatigué, épuisé, te dire le contraire, tu ne me croirais pas, car souffrir ainsi sans répit, à toutes les heures du jour et de la nuit, sentir souffrir ceux que l’on aime, se voir frappé dans ses enfants, ces chers petits êtres pour lesquels je donnerais, nous donnerions toutes les gouttes de notre sang, tout cela est parfois trop atroce et la douleur trop grande ; mais je ne suis, chère Lucie, ni découragé, ni abattu, crois-le bien. Plus les nerfs sont tendus à l’excès par tous les supplices, plus la volonté doit devenir vigoureuse dans son dessein d’y mettre un terme. Et le seul terme à nos tortures à tous, c’est la découverte de la vérité. Si je vis contre mon corps, contre mon cœur, contre mon cerveau, luttant contre tout cela avec une énergie farouche, c’est que je veux pouvoir mourir tranquille, sachant que je laisse à mes enfants un nom pur et honoré, te sachant heureuse. Ce qu’il faut te dire, nous dire à tous, c’est qu’il n’y a qu’un terme à notre situation : la lumière, et alors partant de ce terme qui domine tout, il faut étouffer tout ce qui gronde dans nos cœurs, ne voir que lui et chercher à l’atteindre le plus tôt possible, car les heures deviennent de plomb
Je t’écris au reçu du courrier de juillet. La détente nerveuse a été trop forte, trop violente. J’ai un besoin irrésistible de venir causer avec toi, après ce long silence angoissé de tout un mois.
Oui, parfois la plume me tombe des mains, et je me demande à quoi bon écrire tant ! Je suis hébété par tant de souffrances, ma pauvre et chère Lucie.
Oui, souvent aussi je me demande ce que j’ai fait pour que toi que j’aime tant, mes pauvres enfants, nous tous enfin, soyons appelés à souffrir ainsi et j’ai certes des moments de désespérance farouche, de colère aussi, car je ne suis pas un saint. Mais alors, j’ai toujours évoqué, j’évoque toujours ta pensée, celle des pauvres petits, et ce que j’ai voulu t’inspirer, vous inspirer à tous, depuis le début de ce lugubre drame, c’est qu’au-dessus de tout cela, il y a quelque chose de plus haut, de plus élevé. Ma lettre est comme un hurlement de douleur, car nous sommes comme de grands blessés dont les âmes sont tellement frappées par la douleur, dont les corps sont tellement exaspérés par une si longue souffrance, que la moindre chose suffit à faire déborder la coupe trop pleine, trop contenue.
Mais, chère Lucie, parler toujours de sa douleur ne lui est pas un remède et ne fait que l’exaspérer. Il faut voir les choses telles qu’elles sont, et nous sommes tous horriblement malheureux.
Certes, le but domine tout, souffrances et vie, je te l’ai dit bien souvent, car il s’agit de l’honneur d’un nom, de la vie de nos enfants. Ce but doit être poursuivi sans faiblesse, jusqu’à ce qu’il soit atteint. Mais l’esprit humain est ainsi fait qu’il vit des impressions de chaque jour, et chaque journée se compose de trop de minutes épouvantables, dans l’attente depuis si longtemps d’un meilleur lendemain.
Ce n’est ni avec des colères, ni avec des lamentations que vous hâterez le moment où la vérité sera découverte. Rassemble tout ton courage et il doit être grand ; forte de ta conscience, du devoir à remplir, ne vois que le but, ne consulte que ton cœur d’épouse et de mère, horriblement mutilé, broyé depuis de si longs mois.
Oh ! chère Lucie, écoute-moi bien, car moi j’ai tant souffert, j’ai supporté tant de choses, que la vie m’est profondément indifférente et je te parle comme de la tombe, du silence éternel qui vous place au-dessus de tout… Je te parle en père, au nom du devoir que tu as à remplir vis-à vis de nos enfants. Va trouver M. le Président de la République, les Ministres, ceux mêmes qui m’ont fait condamner, car si les passions, l’emportement, égarent parfois les esprits les plus honnêtes, les plus droits, les cœurs restent toujours généreux et sont prêts à oublier ce même emportement devant cette douleur effroyable d’une épouse, d’une mère qui ne veut qu’une chose, la seule que nous ayons à demander, la découverte de la vérité, l’honneur de nos chers petits.
Parle simplement, oublie toutes les petites misères, quelle importance ont-elles devant le but à atteindre ? Et je suis sûr que tu trouveras, que vous trouverez tous un concours ardent, généreux, pour sortir le plus tôt possible d’une situation tellement atroce, supportée depuis si longtemps, que je me demande encore comment nos cerveaux à tous ont pu y résister.
Je le parle de tout mon calme, dans ce grand silence douloureux il est vrai, mais qui vous élève au-dessus de tout… Agis comme je te le demande… Ne vois qu’une chose, ma chère et bonne Lucie, le but qu’il faut atteindre, la vérité, en faisant appel à tous les dévouements. Oh ! car cela je le voudrais avec toutes les fibres de mon être, voir encore le jour où l’honneur nous sera rendu !
Donc, courage, chère Lucie, je te le demande avec tout mon cœur, avec toute mon âme.
Je t’embrasse comme je t’aime, de toute la puissance de mon affection ainsi que nos chers et adorés enfants.
Je viens de recevoir à l’instant tes chères lettres du mois d’août, ainsi que toutes celles de la famille, et c’est sous l’impression profonde, non seulement de toutes les souffrances que nous endurons tous, mais de la douleur que je t’ai causée par ma lettre du 6 juillet, que je t’écris.
Ah ! chère Lucie, comme l’être humain est faible, comme il est parfois lâche et égoïste. Ainsi que je te l’ai dit, je crois, j’étais à ce moment en proie aux fièvres qui me brûlaient corps et cerveau, moi dont l’esprit est déjà frappé, dont les tortures sont déjà si grandes. Et alors, dans cette détresse profonde de tout l’être, où l’on aurait besoin d’une amie, d’une figure sympathique, halluciné par la fièvre, par la douleur, ne recevant pas ton courrier, il a fallu que je te Jette mes cris de douleur que je ne pouvais exhaler ailleurs. Je me ressaisis d’ailleurs, je suis redevenu ce que j’étais, ce que je resterai jusqu’au dernier souffle
Je voudrais que tu reviennes bientôt, il faut que tu le demandes au bon Dieu, moi je lui demande tous les jours.
Je t’embrasse beaucoup, beaucoup.
J’ai pleuré ce matin parce que tu ne reviens pas et que ça me fait trop de peine. Je veux te dire quelque chose qui te fera plaisir : je suis très sage et Maman m’a dit qu’elle était contente.
Je t’embrasse beaucoup.
J’espérais recevoir ce mois encore quelques lettres de toi, je me réjouissais de lire une longue et bonne causerie ; n’ayant rien eu, j’ai repris tes lettres du mois d’octobre, je les ai lues et relues. J’y ai retrouvé avec un bonheur inexprimable cette énergie si grande qui fait mon admiration, qui te soutient dans la lutte affreuse que tu as acceptée avec un si noble courage, qui te mènera à notre but suprême, c’est-à-dire à ta réhabilitation. Les sentiments que tu y exprimes sont d’accord avec les miens, nous avons chacun notre devoir si dur qu’il soit, nous devons l’accomplir ; le tien est de te soutenir physiquement, avec toute la volonté que tu possèdes, de maîtriser tes nerfs pour ne pas te laisser abattre, afin d’assister avec nous au triomphe éclatant de la vérité. Le mien est tout tracé ; il est simple dans la forme, il ne comporte qu’une chose qui est juste et qui nous est due ; la lumière pleine et entière ! Depuis deux ans, nous y travaillons, nous avons la certitude d’arriver à la produire, mais que d’obstacles n’avons-nous pas rencontrés, que de difficultés vaincues ! Chaque effort nous faisait faire un pas en avant et nous sommes aujourd’hui assurés de réussir. Si ton devoir dont tu t’acquittes si vaillamment est de résister par toute la puissance de ta volonté, le nôtre est de terminer l’accomplissement de notre tâche par une persévérance à toute épreuve. Rien ne nous rebutera ; nous y mettrons toute notre activité avec l’ardent désir d’abréger ton martyre.
Je te promets que nous arriverons à te faire rendre justice ; la France entière connaîtra le martyre affreux qu’a subi un homme innocent dont la conscience a toujours été pure et dont tous les actes ont été droits et loyaux. J’espère de tout mon cœur que ce moment est proche, et que bientôt pour nous va commencer une ère de bonheur dans laquelle tu retrouveras la joie que l’affection profonde, la tendresse des tiens, leur désir ardent d’effacer d’odieuses années arriveront bien à te donner.
Je t’embrasse, mon cher Alfred, de tout mon cœur, de toutes mes forces.
Je profite d’un moment où le cerveau est moins fatigué pour essayer de t’exposer lucidement ma pensée, mes convictions éparses dans mes différentes lettres. Le but, tu le connais, la lumière pleine et entière : ce but sera atteint.
Dis-toi donc que ma confiance, que ma foi sont complètes, car d’une part, j’ai l’absolue certitude que l’appel que j’ai fait encore dernièrement au ministre a été entendu, que de ce côté, tout sera mis en œuvre pour découvrir la vérité ; que d’autre part, je vois que vous tous vous luttez pour l’honneur du nom, c’est-à-dire pour notre vie à tous et que rien ne saurait vous en détourner.
J’ajoute qu’il ne s’agit d’apporter dans cette horrible affaire ni acrimonie, ni amertume contre les personnes. Il faut viser plus haut.
Si parfois j’ai exhalé des cris de douleur, c’est que les blessures du cœur sont souvent trop cuisantes, trop brûlantes, et cela fait trop mal. Mais si je me suis fait cette âme de patient que je n’ai pas, que je n’aurai jamais, c’est qu’au-dessus de nos souffrances, il y a le but, l’honneur de notre nom, la vie de nos enfants. Cette âme doit être la tienne quoi qu’il arrive, quoi qu’il advienne. Il faut que tu sois héroïquement, invinciblement, tout à la fois mère et française.
Je me répète donc, ma chère Lucie ; ma confiance, ma foi sont absolues aussi bien dans les efforts des uns que dans ceux des autres ; j’ai l’absolue certitude que la lumière sera faite et cela est l’essentiel mais dans un avenir que nous ne connaissons pas.
Or, hélas, les énergies du cœur, celles du cerveau, ont aussi des limites dans une situation aussi atroce que la mienne. Je sais aussi ce que tu souffres et c’est épouvantable.
C’est pourquoi souvent, dans des moments de détresse, car on n’agonise pas ainsi lentement, pas à pas, sans jeter des cris d’agonie, n’ayant qu’un souhait à formuler, voir entre nos enfants et toi le jour où l’honneur nous sera rendu, je t’ai demandé de faire des démarches auprès du Gouvernement qui possède des moyens d’investigation sûrs, décisifs, mais que lui seul est en droit d’employer. Quoi qu’il en soit, et je pense t’avoir exposé clairement ma pensée, ma conviction, je ne puis que te répéter de toute mon âme, confiance et foi ! et souhaiter pour toi comme pour moi, comme pour tous, que les efforts, soit des uns, soit des autres, aboutissent bientôt et viennent mettre un terme à cet effroyable martyre moral.
Je t’embrasse comme je t’aime, ainsi que nos chers enfants, du plus profond de mon cœur.
Baisers à tous. Alfred.
Pendant deux mois, les lettres de Mme Dreyfus à son mari ne parvinrent à ce dernier que copiées par un employé du service pénitentiaire.
J’éprouve encore le besoin de venir causer avec toi, de laisser courir ma plume. L’équilibre instable que je ne maintiens qu’à grand’peine pendant tout un long mois de souffrances inouïes se rompt quand je reçois tes chères lettres, toujours si impatiemment attendues ; elles éveillent en moi un monde de sensations, d’impressions que j’avais comprimées pendant trente longs jours et je me demande en vain quel sens il faut donner à la vie pour que tant d’êtres humains puissent être appelés à souffrir ainsi, et puis j’ai encore tant souffert dans les derniers mois qui viennent de s’écouler que c’est auprès de toi que je viens réchauffer mon cœur glacé. Je sais aussi, ma chérie, comme toi, que je me répète toujours, depuis d’ailleurs le premier jour de ce lugubre drame, car ma pensée est une comme la tienne, comme la vôtre, comme la volonté qui doit nous soutenir, nous inspirer.
Et quand je viens ainsi bavarder avec toi quelques instants, oh ! bien fugitifs, eu égard à ce que ma pensée ne te quitte pas un instant, de jour ou de nuit, il me semble vivre ce court moment avec toi, sentir ton cœur gémir avec le mien et je voudrais alors te presser dans mes bras, te prendre les deux mains et te dire encore : « Oui, tout cela est atroce, mais jamais un moment de découragement ne doit entrer dans ton âme, pas plus qu’il n’entre dans la mienne. Comme je suis Français et père, il faut que tu sois Française et mère. Le nom que portent nos chers enfants doit être lavé de cette horrible souillure, il ne doit pas rester un seul Français qui puisse douter de notre honneur. »
C’est là le but, toujours le même.
Mais hélas ! si l’on peut être stoïque devant la mort, il est difficile de l’être devant la douleur de chaque jour, devant cette pensée lancinante de se demander quand finira enfin cet horrible cauchemar dans lequel nous vivons depuis si longtemps, si cela peut s’appeler vivre que de souffrir sans répit.
Je vis depuis si longtemps dans l’attente toujours déçue d’un meilleur lendemain, luttant non pas contre les défaillances de la chair — elles me laissent bien indifférent, peut-être précisément parce que je suis hanté par d’autres préoccupations —, mais contre celles du cerveau, contre celles du cœur. Et alors, dans ces moments de détresse horrible, de douleur presque insupportable, d’autant plus grande qu’elle est plus contenue, plus retenue, je voudrais te crier à travers l’espace : « Ah ! chère Lucie, cours chez ceux qui dirigent les affaires de notre pays, chez ceux qui ont mission de nous défendre, afin qu’ils t’apportent le concours, ardent, actif, de tous les moyens dont ils disposent pour faire enfin la lumière sur ce lugubre drame, pour découvrir la vérité, toute la vérité, la seule chose que nous ayons à demander. »
Ta lettre du 24 décembre que je viens de recevoir m’a profondément émue. Tu peux t’imaginer comme j’ai dévoré cette bonne lettre, je l’ai lue et relue et je n’ai pas honte de te l’avouer, je l’ai à plusieurs reprises baignée de mes larmes. Qui n’aurait pas de faiblesse dans une situation si triste, si épouvantable que la nôtre ? Je suis restée longtemps en proie à une émotion intense, justifiée par les angoisses affreuses de l’attente de nouvelles. Quand on n’a pas passé par ces phases terribles, on ne se rend pas compte des douleurs cuisantes que produit l’anxiété. C’est-à-dire de se sentir impuissante à faire quoi que ce soit pour un être adoré, qui est toute votre vie, tout votre bonheur, de le savoir torturé par le malheur le plus immérité, dans une situation où il aurait tant besoin d’avoir autour de lui une figure amie, et d’être là à se ronger dans l’inquiétude, incapable de faire quoi que ce soit pour lui arracher une partie de sa souffrance. Ce sont ces pensées venant s’ajouter à notre grand chagrin qui me font jeter parfois des cris de douleur et de révolte.
Tu vois, mon chéri, que je suis loin de partager ton admirable caractère. Tu es mille fois plus à plaindre que moi et tu supportes ton calvaire avec une volonté, une énergie que peut seule posséder une nature forte comme la tienne ; jamais tu n’exhales une plainte, jamais d’acrimonie ni d’aigreur contre qui que ce soit, tu as une grandeur d’âme que j’admire de toutes mes forces, dont je voudrais bien être capable mais que malheureusement, je suis loin d’atteindre. Dans cette lutte affreuse, c’est moi qui devrais t’apporter des paroles de calme, au contraire, c’est toi qui me montres la voie à suivre et je devrais rougir devant ton exemple, de faire entendre des paroles amères et de laisser ainsi déborder le trop plein de mon cœur.
Je regrette d’autant plus de me laisser aller qu’il n’y a aucunement lieu d’être découragé. Je suis pleine d’espoir et j’ai la conviction la plus absolue que la vérité sera reconnue, que justice sera faite et que tu auras enfin la réparation qui t’est due par la reconnaissance universelle de ton innocence. Sois tranquille, mon mari bien aimé, la vérité éclatera et la France aura lieu d’être fière de la noblesse d’âme d’un de ses enfants. Tout cela est long sans doute et ton impatience n’est que trop justifiée, mais qu’est le temps en comparaison du but à atteindre !
C’est toujours avec la même émotion poignante, profonde, que je reçois tes chères lettres. Ton courrier de décembre vient en effet de m’être remis.
Te parler de mes souffrances, à quoi bon ? Tu dois bien penser ce qu’elles peuvent être, accumulées ainsi sans un moment de trêve ou de halte qui vienne retremper les forces, raffermir le cœur, le cerveau si ébranlés, si épuisés.
Je t’ai dit que ma confiance était égale aussi bien dans les efforts des uns que dans ceux des autres, que j’avais l’absolue conviction que l’appel que j’ai encore fait a été entendu, que je vous connais tous et que vous ne faillirez pas à votre devoir.
Ce que je veux ajouter encore, c’est qu’il ne faut apporter dans cette horrible affaire, ni amertume, ni acrimonie, contre les personnes ; je te répéterai aujourd’hui comme au premier jour : au-dessus de toutes les passions humaines, il y a la Patrie.
Sous les pires souffrances, sous les injures les plus atroces, quand la bête humaine se réveillait féroce, faisant vaciller la raison sous les torrents de sang qui brûlent aux yeux, aux tempes, partout, j’ai pensé à la mort, je l’ai souhaitée, souvent je l’appelle encore de toutes mes forces, mais ma bouche s’est toujours hermétiquement close, voulant mourir non seulement en innocent, mais encore en bon et loyal Français qui n’a jamais oublié un seul instant son devoir envers sa patrie
Après une longue et anxieuse attente, je viens de recevoir la copie de deux lettres de toi, du mois de janvier. Tu te plains de ce que je ne t’écris plus longuement. Je t’ai écrit de nombreuses lettres fin janvier, peut-être te seront-elles parvenues maintenant.
Et puis, les sentiments qui sont dans nos cœurs, qui régissent nos âmes, nous les connaissons. D’ailleurs, nous avons épuisé tous deux, nous tous enfin, la coupe de toutes les souffrances.
Tu me demandes encore, ma chère Lucie, de te parler longuement de moi. Je ne le puis, hélas ! Lorsqu’on souffre aussi atrocement, quand on supporte de telles misères morales, il est impossible de savoir la veille où l’on sera le lendemain.
Tu me pardonneras aussi si je n’ai pas toujours été stoïque, si souvent je t’ai fait partager mon extrême douleur, à toi qui souffrais déjà tant. Mais c’était parfois trop et j’étais trop seul.
Mais aujourd’hui, chérie, comme hier, arrière toutes les plaintes, toutes les récriminations. La vie n’est rien, il faut que tu triomphes de toutes tes douleurs, quelles qu’elles puissent être, de toutes les souffrances, comme une âme humaine très haute et très pure, qui a un devoir sacré à remplir.
Sois invinciblement forte et vaillante, les yeux fixés droit devant toi, vers le but, sans regarder ni à droite, ni à gauche.
Ah ! je sais bien que tu n’es aussi qu’un être humain… mais quand la douleur devient trop grande, si les épreuves que l’avenir te réserve sont trop fortes, regarde nos chers enfants, et dis-toi qu’il faut que tu vives, qu’il faut que tu sois là, leur soutien, jusqu’au jour où la patrie reconnaîtra ce que j’ai été, ce que je suis.
D’ailleurs, comme je te l’ai dit, j’ai légué à ceux qui m’ont fait condamner un devoir auquel ils ne failliront pas, j’en ai l’absolue certitude
À partir de mars, les lettres sont à nouveau transmises en original.
…Je relisais tes lettres de février et tu t’étonnes, tu t’excuses presque des cris de douleur, de révolte que ton cœur laisse échapper parfois. Ne t’en excuse pas, ils sont trop légitimes. Dans cette longue agonie de la pensée que je subis, crois bien que les mêmes douleurs, je les connais. Oui, certes, tout cela est épouvantable ; aucune parole humaine n’est capable de rendre, d’exprimer de telles douleurs, et parfois l’on voudrait hurler, tant une pareille douleur est inexprimable. J’ai aussi des moments terribles, atroces, d’autant plus épouvantables qu’ils sont plus contenus, que jamais une plainte ne s’exhale de mes lèvres muettes, ou alors la raison s’effondre, ou tout en moi se déchire, se révolte. Il y a longtemps, je te disais que souvent dans mes rêves je pensais : oh oui, tenir seulement pendant quelques minutes entre mes mains l’un des complices misérables de l’auteur de ce crime infâme, et dussé-je lui arracher la peau lambeau par lambeau, je lui ferais bien avouer leurs viles machinations contre notre pays ; mais tout cela, douleurs et pensées, ce ne sont que des sentiments, ce ne sont que des rêves et c’est la réalité qu’il faut voir.
Et la réalité, la voici, toujours la même : c’est que dans cette horrible affaire, il y a un double intérêt en jeu, celui de la patrie, le nôtre, que l’un est aussi sacré que l’autre.
C’est pour cela que je ne veux ni chercher à comprendre, ni savoir pourquoi l’on me fait ainsi succomber sous tous les supplices. Ma vie est à mon pays, aujourd’hui comme hier ; qu’il la prenne, mais si ma vie lui appartient, son devoir imprescriptible est de faire la lumière pleine et entière sur cet horrible drame, car mon honneur ne lui appartient pas, c’est le patrimoine de nos enfants, de nos familles.
Par conséquent, chère Lucie, je te répéterai toujours, à toi comme à tous, étouffez vos cœurs, comprimez vos cerveaux. Quant à toi, il faut que tu sois héroïquement, invinciblement, tout à la fois mère et Française.
Maintenant, chérie, te parler de moi, je ne le puis plus. Si tu savais tout ce que j’ai subi, tout ce que j’ai supporté, ton âme en frémirait d’horreur, et je ne suis aussi qu’un être humain qui a un cœur, que ce cœur est gonflé à éclater, et que j’ai un besoin, une soif immense de repos. Ah ! représente-toi ce qu’une journée de vingt-quatre heures compte de minutes épouvantables dans l’inactivité la plus atroce, la plus absolue, à me tourner les pouces, en tête-à-tête avec mes pensées.
Si j’ai pu résister jusqu’ici à tant de tourments, c’est que j’ai évoqué souvent ta pensée, celle de nos enfants, de vous tous, et puis je savais aussi ce que tu souffrais, comme vous souffriez tous.
Donc, chérie, accepte tout, quoi qu’il arrive, quoi qu’il advienne, en souffrant en silence, comme une âme humaine très haute et très fière qui est mère et qui veut voir le nom qu’elle porte, que portent ses enfants, lavé de cette souillure terrible.
Donc à toi, comme à tous, toujours et encore, courage, courage !
Enfin, j’ai reçu tes chères lettres, je les ai lues avec une émotion d’autant plus grande, un plaisir d’autant plus vif qu’elles étaient écrites de ta main ; c’est pour moi une sensation bien douce que de revoir ton écriture aimée, ce quelque chose venant de toi et qui m’apporte une petite parcelle de ta pensée. Tu es sublime, je ne puis me lasser d’admirer ta vaillance, ton courage, qui sont à la hauteur de ton beau caractère.
Si tu savais comme je retrouve du calme quand je te lis, et certes si j’ai supporté sans jamais me plaindre cette vie de souffrances et d’amertume, c’est que j’avais devant moi un exemple si admirable, que j’étais si touchée de ta pureté d’âme, de ton élévation de caractère, que je voulais être digne de toi, en un mot, j’étais fière d’être ta femme. C’est auprès de toi seulement que je me suis souvent laissée aller à ma tristesse, il m’eût été douloureux d’inspirer la pitié, et ma fierté est venue en aide à ma volonté. Lorsque je me sens par trop seule, lorsque notre séparation m’est par trop cruelle, j’évoque des souvenirs qui me sont particulièrement doux, je me remémore ces quelques années où tu m’as rendue la plus heureuse des femmes ; je me dis que si personne n’a souffert autant que nous, peu de gens ont joui d’un bonheur aussi pur, aussi parfaitement serein que celui qui a été notre partage jusqu’à l’affreux malheur qui est venu nous assaillir. Il tient à nous de nous refaire cette vie, et le seul moyen d’y arriver est d’apporter la lumière sur cette lugubre affaire. Je n’ai plus de doute que nous y arriverons ; ma confiance est absolue ; j’ai la foi la plus complète ; je crois et j’espère de toutes mes forces que ce sera bientôt
Je ne veux pas laisser partir ce courrier sans t’envoyer l’assurance de mon inaltérable et immense affection.
Tes lettres nous réconfortent et nous font le plus grand bien. En te voyant si fort, si courageux, nous le restons nous-mêmes, et s’il se peut, devenons plus énergiques encore dans la lutte pour ta réhabilitation.
Suzanne t’envoie ses plus affectueux baisers ; j’y joins les miens.
J’ai reçu quelques jours après mon arrivée ici ta lettre si courageuse du 24 avril. Je suis touchée des sentiments que tu me témoignes et des conseils si nobles et si vaillants que tu me donnes. Combien de fois les ai-je relus… et comme je me sens plus forte, plus résistante pour la lutte devant l’exemple d’une volonté aussi ardente, d’une énergie aussi grande que la tienne ! Nos enfants, j’en suis sûre, porteront un nom respecté, honoré, admiré. Mais ce que je veux, ce que je désire de toutes les forces de mon âme, c’est que toi, mon bon chéri, tu sois présent à ta réhabilitation, c’est qu’après avoir enduré des souffrances inouïes et surhumaines, tu assistes au triomphe du droit, de la justice, c’est que tu aies enfin cette joie suprême d’entendre, de voir la réparation éclatante d’une erreur effroyable que rien ne peut justifier.
Ah ! quand Dieu m’accordera-t-il l’immense bonheur de te revoir, de te serrer dans mes bras, de réparer par une tendresse infinie, par des soins de tous les instants, les ravages physiques et moraux que t’ont fait ces tortures, ces souffrances si longues et si aiguës ? Je pense bien souvent en regardant les petits, à la joie que tu éprouveras à la vue de ces enfants que tu as quittés bébés, et qu’après ces années d’absence tu retrouveras transformés. Comment pourrai-je te dépeindre notre petite Jeanne pour que tu te la représentes telle qu’elle est, un grand bébé à allure décidée, une bonne figure très ouverte, toute blanche et rose, avec de grands yeux bleus et des cheveux frisés d’un blond doré. Si tu la revoyais maintenant, tu ne retrouverais plus qu’une ressemblance bien vague avec le poupon que tu as quitté. Pierre, lui, est un grand garçon, si grand qu’on lui donnerait facilement huit ans, deux ans de plus que son âge, surtout depuis que je lui ai fait couper ses jolies boucles blondes, il paraît encore plus masculin, plus sérieux. Il est tout à fait gentil, doux, raisonnable, d’une sensibilité exagérée même et dont je cherche à atténuer les tendances qui ne peuvent qu’être funestes à un caractère devant être viril avant tout ; il est très intelligent, observateur, raisonneur
Peut-être que le mois prochain je saurai écrire tout seul. Maman m’apprend, alors je t’écrirai des belles lettres et cela me fera bien plaisir. Je serai si content quand tu reviendras. J’aimerais tant te voir, ton voyage a été trop long. Je t’embrasse bien, bien fort.
Je t’embrasse beaucoup. Maman m’a acheté un joli vase pour mettre des belles fleurs quand tu reviendras. Nous nous amusons beaucoup avec Magui et Mimi. Je t’embrasse avec mes petits bras.
À nouveau, du 10 août 1897 au 7 août 1898 les lettres de Dreyfus à sa femme ne lui parvinrent que copiées par un employé du service pénitentiaire.
Je viens de recevoir à l’instant tes trois lettres du mois de juin, toutes celles de la famille, et c’est sous l’impression toujours aussi vive, aussi poignante, qu’évoquent en moi tant de doux souvenirs, tant d’aussi épouvantables souffrances, que je veux y répondre.
Je te dirai encore une fois, d’abord toute ma profonde affection, toute mon immense tendresse, toute mon admiration pour ton noble caractère ; je t’ouvrirai aussi toute mon âme et te dirai ton devoir, ton droit, ce droit que tu ne dois abandonner que devant la mort. Et ce droit, ce devoir imprescriptible, aussi bien pour mon pays que pour toi, que pour vous tous, c’est de vouloir la lumière pleine et entière sur cet horrible drame, c’est de vouloir, sans faiblesse comme sans jactance, mais avec une énergie indomptable, que votre nom, le nom que portent nos chers enfants, soit lavé de cet horrible souillure.
Et ce but, tu dois, vous devez l’atteindre en bons et vaillants Français qui souffrez le martyre, mais qui, ni les uns, ni les autres, quels qu’aient été les outrages, les amertumes, n’ont jamais oublié un seul instant leur devoir envers la patrie. Et le jour où la lumière sera faite, où toute la vérité sera découverte, et il faut qu’elle le soit, ni le temps, ni la patience, ni la volonté ne devant compter devant un but pareil, eh bien ! si je ne suis plus là, il t’appartiendra de laver ma mémoire de ce nouvel outrage aussi injuste, que rien n’a jamais justifié. Et, je le répète, quelles qu’aient été mes souffrances, si atroces qu’aient été les tortures qui m’ont été infligées, tortures inoubliables et que les passions qui égarent parfois les hommes peuvent seules excuser, je n’ai jamais oublié qu’au-dessus des hommes, qu’au-dessus de leurs égarements, il y a la patrie. C’est à elle alors qu’il appartiendra d’être mon juge suprême.
Être un honnête homme ne consiste pas seulement à ne pas être capable de voler cent sous dans la poche de son voisin ; être un honnête homme, dis-je, c’est pouvoir toujours se mirer dans ce miroir qui n’oublie pas, qui voit tout, qui connaît tout ; pouvoir se mirer, en un mot, dans sa conscience, avec la certitude d’avoir toujours et partout fait son devoir. Cette certitude, je l’ai
… Décidément, nous entrons dans une meilleure phase. Après avoir souffert le martyre, traversant une période d’angoisses, d’incertitude, d’illusions, de désillusions, d’espérances très grandes et bien vite évanouies, nous avons enfin trouvé notre voie. Nous apercevons au bout la victoire, le triomphe du droit, de la justice, la réhabilitation d’une conscience droite et honnête ; mes dernières lettres t’ont dit tout ce que je pouvais te dire ; celle-ci ne fait que confirmer la bonne nouvelle, t’affirmer que nous réussirons et te bien pénétrer de la confiance entière que nous avons dans un plein succès. Je suis navrée de ne pouvoir m’expliquer davantage, il y a des choses si graves, si importantes, qu’on ne peut oser les émettre sur un bout de papier ; qu’il te suffise de savoir que ton honneur te sera rendu et que l’avenir te réserve des joies que tu auras dignement méritées. J’espère que mes dernières lettres te sont parvenues et qu’elles t’ont pleinement réconforté. Elles ont dû te redonner la force de vivre, adoucir, atténuer les souffrances de cette atroce captivité, en te faisant entrevoir le terme de tous ces maux, le bonheur de te faire rendre justice, la joie de te retrouver au milieu des tiens. Permets-moi de te faire une recommandation. Efforce-toi de ne pas penser, de ne pas faire travailler ta pauvre cervelle, ne t’épuise pas en conjectures inutiles. Ne pense qu’au bout, à la fin, à ta joie, à la nôtre à tous, laisse reposer ta pauvre tête si ébranlée par tous ces chocs, et attends avec patience et courage le jour où l’on viendra t’annoncer que tu es en droit de retourner en ton pays, et où tu auras l’explication de cette formidable erreur.
En attendant, courage, bon courage, reçois les baisers les plus tendres, les plus affectueux de ta
Je viens de recevoir tes chères lettres du mois d’août, quelques-unes aussi de la famille.
Je souhaite avec toi, pour toi, pour nous tous, que le jour de la justice luise enfin, que nous apercevions enfin un terme à notre martyre aussi long qu’effroyable. Je t’ai d’ailleurs déjà dit, dans de longues lettres, que ni ma foi, ni mon courage n’étaient, ne seraient jamais ébranlés, car d’une part, je sais que vous saurez tous remplir énergiquement votre devoir, vouloir non moins inflexiblement votre droit : le droit de la justice et de la vérité ; que d’autre part, s’il est un devoir imprescriptible pour ma patrie, c’est d’apporter la pleine et éclatante lumière sur cette tragique histoire, de réparer cette effroyable erreur.
En effet, bien souvent, autant que ma faiblesse d’homme me le permettait, car si l’on peut être stoïque devant la mort — et je l’ai appelée bien souvent de tous mes vœux — il est difficile de l’être à toutes les minutes d’une agonie aussi lente qu’imméritée — je t’ai caché mes horribles détresses devant de tels supplices, pour t’empêcher de faiblir, de plier à ton tour sous le poids de telles souffrances.
Si, depuis quelques mois, je ne te cache plus rien, c’est que j’estime qu’il faut que tu sois toujours préparée à tout, puisant dans tes devoirs de mère que tu as à remplir héroïquement, invinciblement, la force de tout supporter d’un cœur ferme et vaillant, avec la volonté inébranlable de laver le nom que tu portes, que portent nos enfants, de cette infâme souillure.
Maintenant, assez de tout cela, n’est-ce pas, chérie ? Laissons à ceux qui les ont, leurs craintes, leurs arrière-pensées. Si mon âme est toujours vaillante et le restera jusqu’au dernier souffle, tout est épuisé en moi, le cœur gonflé à éclater, non seulement de ces tortures passées, mais de te voir méconnaître à ce point ; le cerveau vacille et chancelle à la merci du moindre heurt, du moindre événement. D’ailleurs, comme je te l’ai déjà dit, mes longues lettres sont trop l’expression intime et profonde aussi bien de mes sentiments que de mon immuable volonté, pour qu’il soit utile d’y revenir ; elles sont comme mon testament moral.
J’ai reçu tes lettres du 10 août et du 4 septembre ; elles sont admirables de vaillance et de courage. Elles m’ont un peu consolée des lettres du mois dernier qui étaient si impressionnantes de tristesse (hélas, comment pourrait-il en être autrement !) et imprégnées de tant de souffrances. Sais-tu ce que j’admire tant en toi, plus encore que la volonté et la force de caractère, c’est cette grandeur d’âme qui te permet d’envisager tout à un point de vue élevé, cette absence de rancune, jamais aucune rigueur, jamais de reproches, de paroles amères et cependant ton cœur doit souvent déborder et tu dois avoir des moments de rage folle. Combien à ta place auraient eu cette élévation de sentiments ? Comme tu le dis très justement, nous devons respecter tous les intérêts. Nous n’avons de tort à faire à personne, une erreur a été commise, elle est heureusement réparable ; ceux qui l’ont commise ne sont pas infaillibles, ils seront tout prêts à admettre qu’ils se sont trompés. Pour cela, il faut leur démontrer leur erreur, non pas avec des phrases, des protestations, mais avec des faits, il faut faire luire à leurs yeux la lumière éclatante, leur apporter la vérité entière et tellement évidente qu’aucun doute ne puisse plus subsister.
Comme je te le disais dans mes dernières lettres, je m’occupe tout à fait spécialement de l’instruction de notre petit Pierre. Il a maintenant six ans passés, il a l’âge de commencer à travailler et il est essentiel pour lui de ne pas être inoccupé
Je n’ai pas encore reçu ni ton courrier du mois d’octobre, ni ton courrier du mois de novembre ; les dernières nouvelles que j’ai de toi sont donc de septembre.
Je te parlerai donc moins que jamais de moi, moins que jamais de nos souffrances qu’aucune parole humaine ne saurait amoindrir. Je t’ai écrit il y a quelques jours ; j’étais dans un tel état que je ne me souviens plus un mot de ce que je t’ai dit.
Mais si je suis épuisé totalement de corps et d’esprit, l’âme est toujours restée aussi ardente et je veux venir te dire les paroles qui doivent soutenir ton inébranlable courage. J’ai remis notre sort, le sort de nos enfants, le sort d’innocents qui depuis plus de trois ans se débattent dans l’invraisemblable, entre les mains de M. le Président de la République, entre les mains de M. le Ministre de la Guerre, pour demander un terme enfin à notre épouvantable martyre : j’ai remis la défense de nos droits entre les mains de M. le Ministre de la Guerre à qui il appartient de faire réparer enfin cette trop longue et épouvantable erreur.
J’attends impatiemment, je veux souhaiter que j’aurai encore une minute de bonheur sur cette terre, mais ce dont je n’ai pas le droit de douter un seul instant, c’est que justice ne soit faite, c’est que justice ne te soit rendue, à toi, à nos enfants, que tu n’aies ton jour de bonheur suprême.
Je te répéterai donc de toutes les forces de mon âme : courage et courage !
Je t’embrasse comme je t’aime, de toutes mes forces, de toute la puissance de mon affection, ainsi que nos chers et adorés enfants.
Courage, courage, je vois approcher le terme de nos souffrances, le moment où nous serons enfin réunis, lavés de cette affreuse tache que l’on a jetée sur notre nom. Ton martyre va prendre fin et il ne restera plus de ces tristes jours de souffrances qu’un souvenir pénible qui ne s’effacera jamais, hélas, mais dont l’acuité sera diminuée par le bonheur que nous retrouverons d’être de nouveau l’un à l’autre, entourés de nos pauvres petits. Pauvre mari, combien tu auras été malheureux et que pourrai-je faire pour te faire oublier ton martyre ? L’amour le plus vrai, le plus sincère, la tendresse la plus profonde pourront-ils effacer des tortures surhumaines ? Si cela était et si mon affection puissante, inaltérable, pouvait atténuer quelque peu le souvenir cuisant de ces tristes années, j’en aurais bien de la joie ? Je te l’ai déjà dit souvent, ce qui a fait ma force dans ces périodes de lutte et de détresse, ce qui me soutenait et m’empêchait de me laisser aller au désespoir, c’était ton exemple. Devant ton héroïsme, devant la grandeur d’âme avec laquelle tu subissais un tel calvaire, je n’avais pas le droit de faiblir. Tu étais si grand, si sublime, j’avais une telle admiration pour ta fermeté, ton courage, que je voulais me montrer digne de toi. Fière d’être ta femme, je tenais à être à la hauteur de ma tâche. C’est ainsi que j’ai évité toute défaillance, toute faiblesse. Tu m’avais tracé le chemin de mon devoir, la voie était prête, je n’ai eu qu’à la suivre. Ah ! quand pourrai-je t’exprimer tout ce que je ressens pour toi, te témoigner enfin mon admiration, ma reconnaissance. Si rapprochée que soit cette heure, bien ardemment désirée, elle est encore trop loin selon nos vœux et nous luttons encore de toutes nos forces pour l’amener au plus vite. Nous ferons tout au monde pour abréger tes souffrances, pour te ramener au milieu de nous tous, dans l’adoration de tous les tiens, auprès de nos chers enfants. Avec leur petit cœur aimant, ils comprendront aussi bien des choses et sauront guérir doucement les plaies de leur pauvre papa.
Je t’embrasse comme je t’aime, de toutes mes forces.
Je ne t’écrirai pas longuement, je souffre trop pour toi, pour nos enfants. Je sens trop bien à travers la distance quel est ton épouvantable supplice, ton atroce martyre ; rien que d’y penser, mon cœur bat lourdement comme s’il était gonflé outre mesure de larmes refoulées. Aucune parole humaine ne saurait en amoindrir l’horreur.
Je t’ai dit dans mes dernières lettres ce que j’avais fait, ce que j’ai encore renouvelé ces jours-ci. La lumière que nous attendons depuis si longtemps ne se fait pas et se fera dans un avenir que personne ne peut prévoir. La situation est effroyable, aussi bien pour toi que pour nos enfants, que pour tous ; pour moi, il est inutile que je te dise ce qu’elle est.
J’ai demandé la réhabilitation, la révision du procès à M. le Président de la République, à M. le Ministre de la Guerre, à M. le général de Boisdeffre ; j’ai remis le sort de tant de victimes innocentes, le sort de nos enfants à M. le général de Boisdeffre. J’attends avec une fiévreuse impatience, avec ce qui me reste de forces, leur réponse.
Je veux souhaiter que j’aurai encore une minute de bonheur sur cette terre, mais ce dont je n’ai pas le droit de douter, c’est que justice ne soit faite, c’est que justice ne te soit rendue, à toi, à nos enfants. Je te dirai donc courage et confiance !
Je t’embrasse comme je t’aime, avec tout ce que mon cœur contient d’affection profonde pour toi, pour nos adorés enfants, pour tes chers parents, pour tous les nôtres.
Mille baisers encore de ton dévoué
Dans les dernières lettres que je t’ai écrites, je t’ai dit ce que j’avais fait, à qui j’avais confié notre sort, celui de nos enfants, quels appels j’ai adressés. Inutile de te dire avec quelle anxiété j’attends une réponse, tellement les minutes me sont devenues lourdes. Mais ma pensée est tellement tendue nuit et jour vers toi, vers nos enfants, que je veux t’écrire pour te donner les conseils que je te dois.
J’ai lu et relu tes lettres, les vôtres, et je crois que depuis longtemps nous vivons de malentendus qui viennent de diverses causes (tes lettres souvent étaient des énigmes pour moi), du secret absolu dans lequel je suis, de l’état de mon cerveau, des coups qui m’ont frappé sans que j’y comprenne rien, de maladresses qui peut-être aussi ont été commises.
Mais voici la situation telle que je crois la comprendre, et je m’imagine n’être pas loin de la vérité. Je crois que M. le général de Boisdeffre ne s’est jamais refusé à nous rendre justice. Nous, profondément blessés, nous lui demandons la lumière. Il n’a pas plus été en son pouvoir qu’au nôtre de la faire ; elle se fera dans un avenir que nul ne peut prévoir.
Les esprits se sont probablement aigris, des maladresses peut-être ont été commises, je ne sais, tout cela a envenimé une situation déjà si atroce. Il faut revenir en arrière, s’élever au-dessus de toutes les souffrances pour envisager simplement notre situation.
Eh bien, moi, la plus grande victime, victime de tout et de tous depuis plus de trois ans, qui suis là, presque agonisant, je viens te donner des conseils de sagesse, de calme, que je crois te devoir, oh ! sans abandon d’aucun de mes droits, sans faiblesse, comme aussi sans jactance. Comme je te l’ai dit, il n’a pas été plus au pouvoir de M. le général de Boisdeffre qu’au vôtre de faire la lumière, elle se fera dans un avenir que nul ne peut prévoir. Je lui ai donc demandé simplement la réhabilitation, un terme à notre épouvantable martyre, car il est inadmissible que tu supportes un pareil supplice, que nos enfants grandissent déshonorés par un tel crime que je ne saurais avoir commis.
J’attends la réponse avec ce qui me reste de forces, en comptant les heures, presque les minutes
Je lis et relis bien souvent tes bonnes lettres ; malgré leur très grande tristesse, l’impression si pénible, si angoissée qui s’en dégage, il me semble t’entendre me parler, cela est si bon, si doux, que cela me fait du bien, cela me réconforte.
Tu sembles croire, mon chéri, que nos efforts n’ont pas abouti, et que depuis trois ans nous avons vainement cherché la vérité ; ainsi dans ta lettre du 9 janvier dernier, tu me dis ceci : « La lumière que nous attendons depuis trois ans ne se fait pas, elle se fera dans un avenir que nous ne connaissons pas. » Je puis te dire bien heureusement que tu te trompes totalement, la lumière s’est faite, continue à se faire et dans un temps bien bien rapproché, elle se fera brillante aux yeux de tous.
Nous avons été longs, cela est bien vrai. Trois ans pour nous tous qui souffrons, pour toi surtout qui supportes un martyre sans nom, cela vaut un siècle, c’est effroyable en réalité ; les deux premières années ont été particulièrement atroces ; nous étions dans la nuit noire, mais maintenant si tu savais comme notre fardeau est moins lourd, quelles montagnes nous avons soulevées et comme le chemin à parcourir est infiniment plus court que celui que nous avons suivi !
Quand je pense aux ténèbres dans lesquelles nous étions et dont toi, pauvre cher ami, tu n’as pu te rendre compte, je me sens toute allégée, toute heureuse de l’immense pas que nous avons franchi et j’espère de toutes mes forces, avec la plus grande, la plus entière confiance, que bientôt, dans très peu de temps, la vie nous redeviendra belle et les souffrances, les tortures que tu auras endurées s’éloigneront bien vite et ne seront plus qu’un horrible souvenir, un odieux cauchemar. Ah, j’ai un sentiment si profond que bientôt nous serons heureux, je voudrais tant te communiquer cette certitude.
Je sais si bien que ton innocence va être reconnue, va éclater, c’est une espérance formelle, certaine que je voudrais partager avec toi. Je t’en supplie, aie foi en moi, conserve ton courage, je te jure que nous allons arriver à ta réhabilitation, que rien ne pourra entraver la marche de la vérité ; elle est trop près de se faire connaître entière, elle est trop forte, trop pure, trop évidente pour qu’aucune volonté humaine l’empêche de se manifester. Tu as été sublime de courage, de force, de volonté héroïque dans ton martyre. Encore un peu de patience, nous approchons du terme de nos souffrances et nous entrevoyons tout près maintenant le moment bienheureux où tu pourras apprendre que tu es réhabilité.
Maintenant quant aux démarches que tu me prescris, que tu me demandes de faire, je tiens à te rassurer entièrement à ce sujet. Nous ne négligeons rien, tout ce que nous considérons comme utile, comme étant d’une efficacité quelconque, nous nous empressons de le réaliser.
Les enfants vont très bien, ils sont toujours bien doux, bien gentils, bien affectueux ; c’est un bonheur de les voir se développer, grandir et se fortifier. Ils sont tous deux solides et bien bâtis ; ils n’ont jamais passé un aussi bon hiver. Ils sont encore bien jeunes heureusement et ne me donnent aucun souci sérieux. J’espère que cette longue lettre te rapportera un peu de calme, de confiance.
L’espoir que j’ai en un avenir bon et très proche est si immense que j’ai l’illusion de t’avoir fait partager ma foi. Ai-je réussi ? Je le souhaite de tout mon cœur.
Je t’embrasse comme je t’aime, bien tendrement, bien profondément.
À partir de mars jusqu’au 10 août 1898, les lettres de Mme Dreyfus à son mari ne lui parvinrent plus qu’en copie. De plus, une longue lettre qu’elle lui écrivit le 24 mars, et dans laquelle elle lui donnait en termes très modérés un résumé des événements et lui annonçait que le vice-président du Sénat, Scheurer-Kestner, avait acquis la conviction de son innocence, fut arrêtée par le ministre des colonies et ne fut rendue à son destinataire qu’en octobre 1900. Par ordre supérieur, il était interdit d’apporter au prisonnier de l’île du Diable le moindre réconfort dans son immense détresse.
Je viens encore à toi, poussée par un désir immense de te causer et de t’apporter le réconfort que je ressens si profondément et que je veux ardemment te faire partager. Je suis certaine que nous sommes absolument au bout de nos souffrances et que ta réhabilitation est imminente. Les enfants sont sauvés ; leur avenir ne me donne plus d’inquiétude, le nom que tu portes, que nous portons tous avec amour sera bientôt honoré partout. Je n’ai plus qu’un chagrin et celui-là me ronge et me brise le cœur, c’est de te sentir, toi, mon pauvre chéri, en proie aux plus odieuses souffrances, sans une voix amie, sans une parole humaine ; la pensée que tu es seul ainsi, les angoisses que me donne ton exil, m’étreignent avec une telle violence, que l’autre jour (je t’avoue ma faiblesse et j’en rougis), j’ai eu devant notre Pierrot une crise de larmes ; je n’ai pas pu me dominer et j’ai dû raconter à ce pauvre petit tout ahuri et chagrin, une histoire quelconque pour lui faire oublier ses émotions. Nos deux chers enfants se portent admirablement bien ; ils se développent parfaitement et paraissent doués tous deux d’une robuste constitution
J’ai reçu au commencement du mois copie de tes lettres. Il m’est impossible de trouver aucune expression capable de rendre le sentiment de profonde admiration qui s’élève en moi quand je te lis ; rien ne saurait augmenter mon affection, tu le sais, nuit et jour ma pensée est avec toi, avec nos enfants, mais rien aussi ne saurait plus augmenter mon estime pour ta grande âme, ton grand cœur, ton élévation de caractère.
Pour le reste, je ne saurais rien ajouter aux nombreuses lettres que je t’écris chaque mois, par chaque courrier. Si l’énergie humaine livrée nuit et jour à tous les supplices, a des limites, ma volonté, comme la tienne, est inflexible, et tant que le cœur ne sera pas éteint à tout jamais, broyé sous toutes les blessures, je viendrai te crier courage. Comme je te l’ai dit, dans chaque courrier, j’ai demandé la révision de mon procès à M. le Président de la République. Je suis toujours encore à l’heure qu’il est, dans les ténèbres les plus absolues, j’ignore toujours encore quelle est la suite définitive donnée à toutes les demandes de révision que j’ai adressées au Chef de l’État, depuis plusieurs mois j’attends donc chaque jour une réponse, j’attends chaque jour d’apprendre que le jour de la justice a enfin lui pour moi.
Aussi dans l’ignorance absolue où je suis de toutes choses, je viens de réitérer encore mon appel à la haute justice de M. le Président de la République pour lui demander la révision enfin de mon procès.
Je t’embrasse comme je t’aime, ainsi que nos chers et adorés enfants.
Je veux me rapprocher de toi, te parler un peu d’autre chose que de notre sujet habituel, quoique ce sujet doive dominer absolument toutes nos souffrances, nos personnes, puisqu’il est la vie même de nos enfants. D’ailleurs, tout ce que je t’ai écrit ces derniers mois peut se résumer bien simplement. Mon honneur est mon bien propre, le patrimoine de mes enfants. Cet honneur, je l’ai réclamé à la patrie ; au même titre que moi, ton droit, ton devoir est de le réclamer infatigablement à la patrie, au magistrat suprême du pays jusqu’à ce qu’il nous soit rendu. J’ai donc demandé à M. le Président de la République, mon honneur, la vie de mes enfants, la révision de mon procès.
En tout état, je laisse ma demande entre les mains de la patrie, entre les mains du magistrat suprême du pays, confiant dans la haute équité du Chef de l’État. Je ne puis que souhaiter que notre effroyable martyre ait bientôt un terme. Mais dans tes dernières lettres que j’ai reçues il y a quelques jours, tu me parles longuement des enfants, et tu me demandes des conseils, et c’est donc d’eux surtout que je veux venir te parler aujourd’hui. D’ailleurs, si le destin veut que je vive le terme de cet épouvantable drame, il ne saurait me rester qu’une pitié immense pour la misère humaine, le culte plus profond s’il se peut de l’honneur, un stoïcisme hautain, aussi le désir surtout de la solitude et de la retraite.
Tu me parlais dans tes dernières lettres de la sensiblité de Pierrot et me disais que tu la combattais. Si c’est de la sensiblerie, oui cent mille fois oui ; si c’est de la sensiblité, non il faut la lui laisser, mais y joindre l’énergie, la volonté persévérante. Et je m’explique : la sensiblerie est une faiblesse, une veulerie du cœur qui fait s’attendrir pour des choses insignifiantes ou sur soi-même, qui rend faible devant tous les heurts de la vie, qui tue tout ressort de l’âme, qui fait plus tard de l’homme, souvent avec un bon fond, un profond égoïste.
La sensiblité au contraire, quand elle s’applique aux choses de l’esprit et du cœur est une très belle et noble chose. Elle est l’indice d’une âme qui s’émeut devant les beautés naturelles ou devant les beautés de l’esprit et, déjà dans cet ordre d’idées, elle est inspiratrice des œuvres les plus fécondes ; elle est l’indice d’un cœur qui comprend les souffrances des autres, qui a la conscience de la grande misère humaine et provoque ce beau sentiment qu’on a nommé l’altruisme ; la sensiblité fait enfin qu’on ressent profondément tout ce qui peut diminuer son caractère, sa dignité et fait qu’on s’en corrige sans s’en fâcher.
Mais à cette sensiblité, il faut joindre l’énergie, la volonté persévérante, le sentiment inflexible du devoir à remplir partout et toujours ; on peut certes fléchir ou succomber sous certaines souffrances, elles ne doivent jamais vous diminuer. En résumé, on peut être sensible aux choses de l’esprit et du cœur sans être énergique ; l’âme est alors belle, mais faible. On peut être énergique sans être sensible ; l’âme est forte, mais dure. Une âme sensible aux choses de l’esprit et du cœur, une volonté haute, énergique et persévérante jointes à une forte intelligence générale constituent un des plus beaux caractères de l’humanité, ils sont rares.
Si donc il y a de la sensiblerie chez Pierre, il faut la combattre énergiquement par des occupations régulières ne lui permettant pas de s’absorber dans son soi, par l’exercice physique, une vie régulière, par la lecture, le commentaire d’œuvres éveillant tout aussi bien les idées nobles et le sentiment que les qualités de vaillance, d’énergie et d’endurance. Mais la sensiblité de l’esprit et du cœur, il faut la lui laisser. Il faut qu’il sente, il faut que sous l’enveloppe de l’homme, on sente battre un cœur chaud, ce qui ne l’empêche pas d’être énergique et vaillant.
Cela m’a fait du bien de me rapprocher ainsi pendant quelques instants de toi, de te parler de nos enfants, de notre raison de vivre. Mais au-dessus de tout cela plane le culte de l’honneur. Je ne puis donc mieux terminer cette lettre qu’en te répétant ce que je t’y disais en débutant : que cet honneur, mon bien propre, le patrimoine de nos enfants, je l’ai réclamé à la patrie et que cet honneur doit nous être rendu.
Je t’embrasse comme je t’aime, de toute la puissance de mon affection, ainsi que nos chers enfants.
Quand je me sens trop triste et que le fardeau de la vie me semble trop lourd, trop difficile à supporter, je me détourne du présent, j’évoque mes souvenirs et je retrouve des forces pour continuer la lutte. As-tu déjà essayé de déplacer ainsi ta pensée, de te rappeler le temps où tu étais libre, heureux et où tu ne désirais rien que la continuation de notre existence ? Y as-tu trouvé quelque soulagement ? Si malheureux, si éprouvé qu’on soit, on arrive à se soustraire à la réalité en se rapportant aux bonnes années, à la période de joie. Pour moi, je trouverai toujours une consolation en revivant les quatre années où tu m’as rendue la plus heureuse des femmes ; je n’échangerais pour rien au monde ces années d’exquis souvenir. J’y ajoute maintenant l’espérance très certaine de pouvoir reprendre bientôt cette vie de bonheur parfait si tristement, si douloureusement interrompue. Nous serons bien vieillis, nos caractères seront bien changés ; mais n’aurons-nous pas nos enfants aimés autour de nous qui se chargeront bien de nous faire oublier nos peines ?
Quand tu les reverras, ce qui ne tardera plus, tu auras bien de la joie. Je mets toute ma tendresse, toute mon âme à les élever bien, je me conforme aux instructions que tu me donnais, aux projets que nous avions formés pour les rendre forts physiquement et moralement. J’ai réussi jusqu’à présent dans mon entreprise, je crois que tu seras content. Pierrot qui me donne souvent de la peine, se conduit en ce moment comme un véritable ange. Il me répond avec douceur, un tact vraiment touchant. Il travaille avec une très grande facilité ; il adore jouer, est un solide petit gaillard qui te fait honneur. Jeannette est plus difficile en ce moment ; elle ne comprend pas encore tout, elle s’entête, se butte et s’enferme alors dans un mutisme dont on ne peut la faire sortir. Mais elle est d’une bonté sans pareille et se fait aimer de tout le monde par son caractère affectueux. Ce sont deux bons enfants. Tu en seras bien heureux le jour très rapproché où tu les serreras dans tes bras.
Je t’embrasse de tout cœur comme je t’aime, mon chéri.
À partir d’août, les lettres originales sont de nouveau transmises.
J’ai reçu enfin ton long et courageux courrier du mois de juin, ainsi qu’une bien belle lettre pour mes parents dont la réception les a comblés de joie. L’impatience avec laquelle nous attendons tes chères lettres, tu peux te l’imaginer par celle que tu ressens toi-même, car plus fébrilement encore que nous, tu dois souhaiter l’arrivée des nouvelles. Quelles émotions lorsque le courrier arrive enfin et surtout quel désappointement pour toi de ne point lire encore que nous avons enfin obtenu le résultat, la réparation qui nous est due.
Merci, mon bon chéri, de m’avoir causé cette fois plus longuement, de m’avoir fait connaître de nouveau ce cri d’appel que tu as jeté à nos gouvernants et la demande en révision que tu as adressée au Président de la République. Tous tes efforts sont parfaitement justes. Ce n’est pas par la violence, ayant l’amertume au cœur et cherchant à la déverser sur le prochain qu’il faut agir. Comme tu le dis, avec un bon sens admirable, nous devons rester calmes et dignes, toujours en possession de nous-mêmes, forts de notre droit, forts de notre conscience, marchant honnêtement et nous adressant à des âmes loyales, faisant appel à leur droiture, à leur équité pour obtenir que justice soit faite et que cette effroyable erreur soit enfin légalement reconnue.
Rien de plus simple au fond, mais combien il est difficile d’écarter les passions, de faire reconnaître une erreur. L’esprit humain est ainsi fait qu’il accueille le mal avec empressement, le préjugé est d’autant plus difficile à déraciner qu’il a été accepté sans discussion et est devenu une légende, une chose acquise. Oserais-je, mon chéri, te demander encore et avec beaucoup d’insistance de me parler de ta santé ? Moralement je sais que tu es admirable. La volonté avec laquelle tu supportes ce calvaire nous montre ce que peut être l’âme humaine dans toute sa pureté, et à quel degré de perfection, de résistance morale peut atteindre une forte conscience. Mais physiquement, mon pauvre ami, dis-moi, je t’en supplie, comment tu es. Je ne vis pas d’angoisse, d’inquiétude, à la pensée des tortures que tu endures, et privée totalement de nouvelles en dehors du vague de tes lettres. Comme je te l’ai dit dernièrement, tu peux maintenant être certain que ta réhabilitation ne fait plus aucun doute pour personne. Les enfants porteront un nom glorieux. Ce sont eux qui auront la récompense de ta noblesse d’âme. Mais toi aussi, mon bon chéri, avant que ces petits soient en âge de comprendre, tu auras la joie de te retrouver au milieu de nous qui t’adorons, et d’être entouré par tous tes nouveaux et anciens amis qui ont pour toi la plus profonde estime, le plus grand respect.
Je termine cette longue lettre en t’embrassant de tout mon cœur.
Avant le départ du courrier, je veux encore t’envoyer l’écho de mon immense affection, fixer d’une manière définitive les paroles que je te répète depuis si longtemps, expression donc invariable de ma pensée, de mon cœur.
Plus le destin a été cruel, plus l’âme s’est élevée pour le dominer.
Dans quelques précédentes, très longues lettres, je t’ai beaucoup parlé de nos chers et adorés enfants, de ces chers petits êtres, qui après avoir été dans le bonheur toute notre joie, dans le malheur immérité qui nous a frappés, ont été toute notre raison de vivre, toute notre force invincible.
À toute heure, il y a eu au loin un cœur qui n’a battu que pour toi, pour nos enfants ; il y a eu au loin une âme qui, peu à peu, s’est détachée de tout, pour veiller nuit et jour, par la pensée, sur toi, sur eux.
Au-dessus de tout, a plané constamment le culte de l’honneur, au sens profond, entier, absolu du mot. Cet honneur, qui est mon bien propre, le patrimoine de nos enfants, je l’ai voulu courageusement, infatigablement, sans jactance, comme sans faiblesse.
Cet honneur donc, je l’ai réclamé à la patrie, j’ai demandé la vie de nos enfants, la révision de mon procès à M. le Président de la République, confiant dans la haute équité du Chef de l’État.
Ma demande est restée entre les mains du magistrat suprême du pays
Nous sommes aujourd’hui dans la joie et je suis si profondément heureuse que j’ai besoin de venir à toi tout de suite te confier mon bonheur qui est le tien, le nôtre à tous, non pas pour t’annoncer cette heureuse nouvelle, car je suis bien persuadée que tu en seras avisé télégraphiquement sous peu, mais pour me rapprocher de toi dans ma joie folle, comme je venais à toi dans mes moments de plus profonde tristesse. Enfin, après t’avoir dit que la révision est accordée, je veux te raconter très brièvement la succession des faits.
Le 3 septembre à la suite d’événements très importants et que tu connaîtras plus tard, j’ai pu adresser à M. le Garde des Sceaux une demande en révision, demande qui n’attendait que le moment favorable pour être produite.
Le ministre, après étude du dossier, accepta de le transmettre à la commission spéciale et cet après-midi, enfin, après avoir souffert maintes angoisses, j’apprends que le Conseil des ministres a remis le dossier de l’affaire à la Cour de cassation. Notre avenir, notre vie est donc entre les mains du tribunal suprême qui jugera, d’après les pièces qu’il a en sa possession, si le jugement de 1894 doit être cassé. Nous voici donc arrivés à la dernière étape, à la crise finale qui doit nous rendre ce que nous avons injustement perdu, notre honneur, qui doit te ramener à tous les chers tiens qui ne se possèdent plus de joie à la pensée de te voir, de te presser entre leurs bras, de te montrer comme ils t’aiment. Te décrire notre émotion est impossible. Moi, je ne vis que dans la pensée de la joie profonde que tu auras en apprenant cette nouvelle, et je me souhaite des forces, un pouvoir surhumain pour te voir dans ce moment de satisfaction suprême. Pourvu, mon Dieu, que cet ébranlement si grand ne te soit pas funeste et que ton pauvre corps affaibli ne se ressente pas d’une telle secousse !
Je n’ai rien osé dire aux enfants. Ils ont tout ignoré. Ils n’ont pas connu notre peine. Ils ne se doutent pas de notre joie. Ils ne connaîtront ton retour que lorsque tu seras libre, tout près de venir les embrasser. Je ne veux pas, tant qu’ils sont petits, qu’ils connaissent les tristesses de la vie ; ils auront le bonheur de te revoir et sauront seulement plus tard, lorsqu’ils seront en âge de comprendre, d’apprécier ce que tu as souffert pour eux, l’héroïsme, la grandeur d’âme de leur admirable père.
J’espère de tout mon cœur que cette lettre est la dernière que je t’adresserai dans ce pays maudit. Nous avons encore quelques semaines d’angoisse à traverser, mais elles seront moins pénibles, maintenant que nous nous sentons près du but ; nos souffrances ne seront plus que celles de deux cœurs qui s’aiment tendrement et qui attendent fiévreusement le moment d’être réunis.
Ma main tremble tant je suis heureuse, mais je m’efforce d’être calme, je ne veux pas augmenter tes émotions, j’ai trop peur de venir donner encore une secousse à tes nerfs déjà si ébranlés.
Je t’embrasse de toutes mes forces comme je t’aime.
La lettre suivante n’a pas été transmise et ne fut rendue à Dreyfus par le ministère des colonies qu’en octobre 1900. On sait d’ailleurs qu’il fallut une ordonnance de la Cour de cassation pour obliger le Gouvernement à aviser Dreyfus que sa demande en révision avait été déclarée recevable.
Enfin, après des angoisses terribles, des espérances folles, des désillusions, j’apprends l’arrêt de la Cour de cassation, décision bien heureuse, l’ouverture du procès en révision, la première étape de la réhabilitation. Ma demande en révision est déclarée recevable par la Cour suprême, et une enquête est ordonnée pour mettre en état toutes les questions qui n’ont pas été approfondies.
C’était notre vœu le plus cher. Nous voulions l’éclatante lumière, et quoique ce moyen soit plus long, nous aimons mieux supporter quelque temps encore cette situation douloureuse afin d’arriver à une solution si nette, si évidente, que personne au monde ne puisse plus protester. Nous savons que ta pensée est commune à la nôtre et que pour recouvrer ton honneur dans tout son éclat, tu es prêt à prolonger encore un peu tes souffrances.
Enfin, tu vas être prévenu, enfin tu vas apprendre cette bonne et heureuse nouvelle. Que ne donnerais-je pour assister à ta joie, pour voir le premier sourire sur ta figure aimée, pour te préparer doucement, bien doucement à toutes ces émotions, et t’accompagner de ma tendresse ! Mon Dieu, quel bonheur, quelle joie folle pour toi, pour nous tous. Mon cœur bat à se rompre à une telle pensée. Que sera-ce quand nous serons dans la réalité ! C’est trop beau, on ne peut pas se représenter une telle joie. Et les petits, qu’est-ce qu’ils diront quand ils verront leur papa chéri ! Ils savent maintenant que je suis plus contente, ils me voient moins triste, ils ne cessent de me parler de toi, faisant toutes sortes de projets pour ton retour. Que de choses nous aurons à nous dire ! Que de sujets inépuisables ! Et surtout que de choses à oublier, que de crimes, que de lâchetés commises dont nous préférerons ne pas parler. Nous retiendrons les beaux dévouements, nous nous souviendrons de nos admirables amis et nous n’aurons pas assez de paroles, pas assez de nos vies pour les estimer, pour les aimer.
Je souhaite de toutes mes forces que cette lettre ne te parvienne plus, j’espère que lorsque le courrier arrivera dans cette île sinistre, tu l’auras quittée, et que tu seras en route pour notre chère France. Dieu veuille que ce ne soit plus long, et que nous trouvions enfin le bonheur.
Je t’embrasse comme je t’aime, de toutes les forces de mon cœur.
Je viens de recevoir ton courrier du mois de septembre dans lequel tu me donnes de si bonnes nouvelles.
Par ma lettre du 27 octobre, je t’ai fait connaître que j’étais déjà informé que je recevrai la réponse définitive à mes demandes de révision. Je t’ai dit dès alors que j’attendais avec confiance, ne doutant pas que cette réponse ne soit enfin ma réhabilitation. Quand tu recevras donc cette lettre-ci, je pense que tout sera fini, que tout sera terminé, que la joie, ton bonheur seront complets. Mais dans ces jours de détente et de félicité qui suivront tant de jours de peines et de souffrances, je veux que ma pensée, mon cœur, tout ce qu’il y a de vivant en moi, qui ne t’a pas quitté pendant ces quatre années terribles, te parvienne encore pour s’ajouter s’il se peut à ta joie, en attendant que nous puissions enfin reprendre la vie heureuse et tranquille que tu méritais déjà par tes qualités naturelles, que tu mérites plus que jamais par ta grandeur d’âme, ta noblesse de caractère, toutes les plus belles qualités enfin qu’une femme puisse montrer dans des circonstances aussi tragiques. Qualités que rien n’a su affaiblir, que les souffrances n’ont fait que grandir et qui m’ont prouvé qu’il n’y avait point ici-bas d’idéal auquel une âme de femme ne puisse s’élever, qu’elle ne puisse dépasser.
C’est dans notre affection mutuelle, dans celle de nos chers et adorés enfants, dans la satisfaction de nos consciences et du devoir accompli que nous trouverons l’oubli de nos grandes peines.
Je n’insiste pas, de pareilles émotions sont grandes — j’en tremble —, mais elles sont belles, car elles élèvent.
En attendant donc que la nouvelle décisive, celle de ma réhabilitation me parvienne, je vais vivre, plus que jamais, par la pensée, avec toi, avec tous, partageant ta joie, la vôtre à tous.
Je n’ai donc plus en attendant le moment de bonheur suprême où je te serrerai dans les bras, où je serrerai dans mes bras nos chers et adorés enfants, tes chers parents, tous nos chers frères et sœurs, tant de cœurs aimés et aimants qui ont battu à l’unisson pendant ces longs jours d’épreuve ; je n’ai donc plus qu’à t’envoyer un bien faible écho de mon immense affection.
Encore une fois, mille et mille baisers pour toi, pour nos chers enfants, pour tous, en attendant la minute de joie suprême où je vous serrerai dans mes bras.
Je ne sais si tu as reçu mes lettres des mois derniers dans lesquelles je te racontais dans leurs grandes lignes les efforts que nous avions faits pour arriver à pouvoir demander la révision de ton procès, puis la procédure engagée et la recevabilité de la demande. Chaque nouveau succès quoiqu’il me rendit bien heureuse, était empoisonné par l’idée que toi, pauvre malheureux, tu étais dans l’ignorance des faits, et que sans doute, tu étais en train de te désespérer.
Enfin, la semaine dernière, j’ai eu l’immense joie d’apprendre que le Gouvernement t’envoyait un télégramme t’avertissant de la recevabilité de ma demande et t’annonçant un envoi de documents qui te permettront de préparer ta défense.
Je viens d’apprendre que le bateau chargé de cet envoi allait partir et je tiens à ce qu’il t’apporte en même temps la pensée d’un cœur très aimant qui n’a cessé une seconde de battre avec le tien. Que n’aurais-je donné pour être à côté de toi à l’annonce de cette nouvelle, pour t’adoucir le choc d’une sensation trop vive, d’une joie trop folle, pour voir ta figure aimée s’éclairer de bonheur.
J’ai eu connaissance, il y a quinze jours, d’une lettre de toi dans laquelle tu annonçais ta résolution de ne plus écrire, même à moi. Quelle que soit l’impulsion à laquelle tu as obéi, que ce soit d’impatience, de chagrin, de désespoir, je t’en supplie, mon chéri, ne me prive pas de la seule chose qui était douce dans ma vie.
Adieu, mon bien cher Alfred, au revoir même, notre séparation ne sera plus longue, je t’embrasse bien fort de ma part, de celle des enfants.
Madame Dreyfus. Je me réjouis avec tous — santé bonne au moral et au physique. — Alfred.
Dans le milieu du mois, j’ai été informé que la demande de révision de mon jugement avait été déclarée recevable par la Cour de cassation, et invité à produire mes moyens de défense. J’ai pris immédiatement les mesures nécessaires ; mes demandes ont été aussitôt transmises à Paris et depuis quelques jours déjà, tu dois en être informée.
Les événements doivent donc se précipiter actuellement ; par la pensée, je suis nuit et jour, comme toujours, avec toi, avec nos enfants, avec tous, partageant votre joie de voir arriver à grands pas le terme de cet épouvantable drame. Les mots deviennent impuissants à décrire des émotions aussi profondes. Il ne nous reste plus d’ailleurs que quelques semaines à attendre pour pouvoir enfin dans notre affection mutuelle, dans celle de nos enfants, dans celle de tous, trouver l’oubli de nos longues peines
J’ai été doublement heureuse cette semaine, d’abord en recevant ta bonne dépêche qui nous a tous remplis de joie, c’étaient enfin des nouvelles du présent, quelque chose de toi, de la veille, et non pas datant de plusieurs mois, et nous prouvant que tu étais en bonne santé, puis une lettre que j’ai reçue hier datée du 27 octobre, dans laquelle je te sens plein de confiance, de sérénité, de calme. Tu sembles attendre ta réhabilitation avec courage et la certitude que ton innocence va être pleinement et grandement reconnue. Nous partageons cette confiance et nous n’avons aucun doute que l’erreur judiciaire éclate dans toute sa force par une enquête faite avec conscience et droiture.
Oui, mes pensées sont douces, maintenant, après avoir été pendant de longues années de si horribles cauchemars. En attendant la joie folle de te serrer contre mon cœur, je songe avec bonheur à ton retour. Je te vois retrouvant tes enfants chéris si grandis, si changés, et toi si heureux au milieu de tous les tiens, de tous les nôtres, de nous tous qui ne saurons que faire pour te rendre bien heureux.
Par un hasard vraiment miraculeux, les enfants ne savent rien, ils te croient retenu en voyage et tu auras ainsi la joie de retrouver des petites âmes qui auront traversé inconsciemment la période la plus terrible, la plus critique de leur vie, sans avoir souffert, sans s’être douté de rien.
J’espère que tu seras content d’eux et de moi, je les ai élevés avec amour, faisant toujours effort sur moi-même pour me présenter à eux d’une humeur égale ; je ne les ai pas quittés un instant, et je crois n’avoir pas trop mal réussi malgré les grandes difficultés que présentaient les événements. Je voulais que tu en ais de la joie et mes espérances sont en train de se réaliser.
Que de choses nous aurons à nous dire, mon bon et brave Alfred. Nous en aurons pour notre vie. Que de causeries intarissables !
À bientôt, mon chéri, le bonheur de nous retrouver dans les bras l’un de l’autre ; mes bien tendres, mes bien affectueux baisers auxquels je joins ceux des enfants.
J’étais sans lettre de toi depuis deux mois, sauf ton câblogramme du 23 novembre, auquel j’ai aussitôt répondu. J’ai reçu il y a quelques jours ta lettre du 22 novembre. Si j’ai momentanément clos ma correspondance, c’est que j’attendais la réponse à mes demandes de révision et que je ne pouvais plus que me répéter. Depuis tu as dû recevoir des lettres de moi.
Si ma voix eût cessé de se faire entendre, c’est qu’elle eût été éteinte à tout jamais, car si j’ai vécu, c’est pour vouloir mon honneur, mon bien propre, le patrimoine de nos enfants, pour faire mon devoir comme je l’ai fait partout et toujours, et comme il faut toujours le faire, quand on a pour soi le bon droit et la justice, sans jamais craindre rien ni personne.
Quand on a derrière soi tout un passé de devoir, une vie toute d’honneur, quand on n’a jamais connu qu’un seul langage, celui de la vérité, l’on est fort, je te l’assure, et si atroce qu’ait été le destin, il faut avoir l’âme assez haute pour le dominer jusqu’à ce qu’il s’incline devant vous.
Attendons donc avec confiance la décision de la Cour suprême comme nous attendrons avec confiance le verdict des nouveaux juges devant lesquels cette décision me renverra.
En même temps que ta lettre, j’ai reçu une expédition de la requête en révision et de l’arrêt de la Cour de cassation qui la déclare recevable. J’y ai lu, avec une singulière émotion, les termes de ta demande en révision, dans laquelle tu exprimais admirablement, comme je les avais déjà exprimés dans mes demandes de révision, les sentiments qui m’animent en demandant qu’on mît fin au supplice d’un innocent, — j’ajouterai au supplice d’une noble femme, de ses enfants, de deux familles —, d’un innocent donc qui a toujours été un soldat loyal, qui n’a pas cessé, même au milieu des plus horribles souffrances d’un châtiment immérité, de protester de son amour ardent pour la patrie, pour sa grandeur dans tous les domaines, patrie à laquelle il a tout donné, tout sacrifié, à laquelle, après comme avant ce lugubre drame, il sera prêt à donner sa vie, et de sa foi dans la justice définitive.
Il ne me reste donc encore, en attendant que la nouvelle de ma réhabilitation me parvienne, qu’à t’envoyer l’écho de mon immense affection, de ma profonde tendresse, qu’à t’embrasser de toutes mes forces, de toute mon âme, comme je t’aime, ainsi que nos chers et adorés enfants.
Mille et mille baisers à tes chers parents, à tous nos chers frères et sœurs, à tous les nôtres.
Je viens d’avoir la délicieuse surprise de recevoir ton courrier ; la nouvelle année s’est donc bien annoncée pour moi, je l’accepte comme un heureux présage. Tes lettres si bonnes, si affectueuses me font un plaisir immense. Tu peux t’imaginer si je les dévore, je les lis, je les relis avec avidité, je voudrais que cette joie dure toujours. Comme toi, j’avais espéré que notre délivrance viendrait plus vite, mais lorsqu’on désire une chose si ardemment, on veut faire marcher les événements plus vite qu’ils ne peuvent et l’on mesure les heures, non pas selon sa raison, mais selon son cœur. Mais le mal ne se répare pas aussi vite qu’il se crée. Nous avons eu des années de cruelle souffrance, nous aurons l’âme assez forte pour attendre quelques semaines de plus, s’il le faut ; l’enquête à laquelle se livrent les magistrats de la Cour suprême est longue, minutieuse ; elle doit faire jaillir une lumière si éclatante qu’aucun doute ne subsistera plus dans l’esprit de personne. Que sont quelques journées de tristesse, de souffrances de plus en comparaison d’un but aussi noble, aussi grand, aussi essentiel à notre bonheur futur ?
J’ai demandé l’autorisation de t’envoyer une dépêche, j’espère que tu l’as reçue. Je désirais te rappeler encore aujourd’hui spécialement que nos pensées à tous sont avec toi, que nos vœux se confondent avec les tiens, et que notre espérance en des joies très prochaines va croissant chaque jour.
J’espère de toutes mes forces que cette lettre ne te parviendra plus ; au mois de février tu seras, sans doute, sinon en France, du moins en route pour notre cher pays. Quelles émotions encore pour toi mon pauvre ami, et que de secousses qui tout en étant bien douces au cœur, n’en seront pas moins un terrible ébranlement de tout ton être. Les enfants qui se portent tout à fait bien, sont tout joyeux à l’idée de revoir leur père chéri ; ils se font une fête de ton retour et font avec moi toutes sortes de projets pour ce moment bien heureux.
Nous t’embrassons tous les trois, de toutes nos forces, de tout notre cœur.
Je t’ai écrit quelques mots il y a une huitaine de jours, avant d’avoir reçu ta bonne et affectueuse lettre du 1er janvier, les bonnes et affectueuses lettres de la famille.
Quoique je pense, comme je te l’ai dit, que le terme de notre effroyable martyre est proche — que ce soit dans un plus ou moins grand nombre de jours, peu importe, le but est tout —, je veux, jusqu’au jour où je pourrai te serrer enfin dans mes bras, que ma pensée, qui ne te quitte pas, qui a veillé nuit et jour sur toi, sur nos enfants, te parvienne aujourd’hui. D’ailleurs, la lettre que je t’ai écrite le 26 ou le 27 décembre, était l’expression trop profonde, trop adéquate de ma pensée, de mon invincible volonté, de mes sentiments, pour que j’y puisse ajouter un mot, un seul. Je veux donc simplement aujourd’hui, en attendant que la nouvelle de ma réhabilitation me parvienne, t’envoyer l’écho de mon immense affection, l’expression de ma vive tendresse, te charger enfin d’embrasser pour moi, tes chers parents, tous nos chers frères et sœurs, me rappeler au souvenir de tous, jusqu’au jour que j’espère prochain, où je pourrai le faire moi-même.
Mille baisers pour toi, pour nos enfants.
Tu remercieras de ma part Me Demange, Me Mornard, de leurs chaleureuses lettres, en attendant que je puisse le faire de vive voix.
Je viens d’avoir l’autorisation de t’envoyer une dépêche, et je suis toute heureuse d’avoir pu en quelques mots te dire que notre confiance est toujours pleine et entière, et que le moment de ta réhabilitation, pour être tardif, ne va pas moins arriver très prochainement. Quel bonheur de penser qu’en quelques heures tu recevras nos impressions et qu’avec nous, presque en même temps que nous, tu espéreras de toutes tes forces. Il me semblait que tu devais être dans un état d’attente tellement angoissant, que les lettres ne te donnaient que des nouvelles bien lointaines et que ces paroles de grande espérance devaient être pour toi un grand réconfort.
Tu ne peux pas te figurer combien tous ces détails de procédure sont longs, avec quelle minutie tout a été détaillé, et que de difficultés de tout ordre ont été soulevées ! En attendant, les mois passent, et je m’imagine avec effroi quelle est ton inquiétude, dans quelle folle anxiété tu traverses ces journées, ces nuits interminables. Mais, n’est-ce pas, lorsqu’on est tout près de toucher le but, chaque petite pierre à soulever vous semble un monde et l’effort est d’autant plus dur que l’on s’en croyait plus rapproché. Nous avons encore quelques petites étapes à faire pendant lesquelles il faut nous armer de patience, et nous toucherons enfin le terme de notre martyre. Dans quelques jours, tout au plus dans quelques semaines, l’arrêt sera rendu, et toi, mon pauvre cher mari, tu nous reviendras enfin, nous pourrons t’entourer comme nous t’aimons, d’une affection sans bornes, et au milieu de nous tous, dans cette atmosphère aimante et bien sincère, tu retrouveras quelques parcelles de bonheur. Tu auras de grandes joies en connaissant le nombre étendu d’amis très sincères et très dévoués qui se sont intéressés à ta cause et qui dans l’élan de leur cœur et dans le sentiment de l’erreur dont tu souffres, ont fait abnégation de leurs intérêts personnels pour se dévouer entièrement à faire triompher la vérité. Que d’événements se sont passés pendant cette absence, que de choses nous aurons à nous raconter, quels tristes souvenirs nous évoquerons ! Et quel immense bonheur nous éprouverons à nous sentir enfin hors de cet horrible et long cauchemar ! Toutes ces tortures éprouvées séparément et subies en communauté de pensées et de sentiments, seront comme un lien de plus entre nous et qui viendra s’ajouter à notre vieille affection.
Et puis, la joie suprême pour toi sera de revoir les enfants, ces êtres chéris pour lesquels nous avons tant souffert et qui sont toute notre vie. Souvent, je me suis représenté ces moments de délicieuse émotion où toi, pauvre martyr exilé, tu retrouverais ces pauvres petits que tu as si peu connus et dont la vue sera pour toi d’une douceur infinie. Tu les trouveras bien changés. Eux, seront bien heureux aussi de posséder leur pauvre père. Nous avons si souvent parlé de toi, de ta bonté, de ton courage, de ta tendresse pour eux, qu’ils désirent ton retour de toute la force de leur cœur.
Je n’ai pas encore reçu tes lettres du mois de janvier, tu sais si je les attends fiévreusement. J’espère qu’elles m’apporteront l’assurance que tu es calme et fort et que malgré la lenteur que les bons événements mettent à se produire, tu es toujours ferme et courageux.
Cette lettre sera-t-elle la dernière ? Je le crois et je le désire de toute mon âme. Peut-être seras-tu embarqué avant qu’elle n’arrive dans ce triste pays.
Je t’embrasse, mon bon cher Alfred, de toutes mes forces, de tout cœur comme je t’aime.
J’espérais beaucoup avoir des lettres de toi ces jours-ci et j’ai tardé à t’écrire de jour en jour pensant pouvoir te répondre encore par ce courrier ; je ne puis attendre plus longtemps dans la crainte que ma lettre ne parte plus. Nous attendons bien impatiemment l’arrêt définitif de la Cour de cassation. Nous pensons que les débats s’ouvriront dans le courant de ce mois. Espérons que ces grosses émotions seront enfin les dernières. Ces quelques mois de retard, quoi qu’ils aient été bien pénibles, nous ont permis d’arriver à établir ton innocence d’une façon plus éclatante et si nous avons souffert de ce prolongement de tortures, la lumière s’est faite plus grande, le temps a été un aide puissant à la vérité. Vois-tu, mon pauvre ami, les âmes éprouvées sont obligées d’étouffer leurs sanglots, de faire taire leur cœur et d’envisager la vie de plus haut, dans ses lignes générales, dans un sens tout à fait large, sans quoi les déceptions seraient trop fréquentes, les souffrances trop aiguës ; un bien sort souvent d’un mal, il faut tâcher d’oublier le mal pour ne penser qu’au progrès qu’il vous a fait faire. Eh bien ! dans ce cas, oublions nos souffrances et soyons heureux d’avoir pu arriver à une manifestation plus complète de la vérité. Pour notre honneur, pour nous, pour nos enfants, nous n’avons pas le droit de récriminer. Nous aurons encore bien des amertumes à réprimer et nous devons nous efforcer de pardonner à ceux qui ont voulu nous anéantir ; nous les laisserons tout à leur honte et à leur déchéance morale. Que pourrons-nous désirer sinon le calme, le bonheur dans l’oubli de toutes ces horribles choses ?
Les enfants traversent en ce moment une excellente période, ils ont très bonne mine, ont d’excellentes couleurs, la gaîté ne leur manque pas. Jeanne est rieuse toute la journée, on dirait qu’elle sent que je suis presque heureuse. Pierrot est toujours tendre et bien affectueux avec moi, il travaille bien, avec facilité et une ardeur modérée, tous deux me donnent de très grandes satisfactions.
Cette fois, je ne te dis pas adieu, mon chéri, mais à bientôt, je suis persuadée que nous sommes à la toute dernière étape de notre calvaire.
Je t’embrasse de toutes les forces de mon cœur.
À l’instant tes lettres me parviennent, elles me font bien plaisir, merci et encore affectueux baisers.
Je ne puis que te répéter encore ce que je te disais dans ma dernière lettre de fin mars. Certes, c’est fort long ; certes, tant de souffrances accumulées sont terribles et l’esprit
reste stupéfait quand il s’y reporte, mais le but est tout et c’est avec confiance que j’attends chaque jour de recevoir la nouvelle du terme de notre effroyable martyre.
Comme je te l’ai dit il y a longtemps, innocent de ce crime abominable, cette innocence doit éclater aux yeux de la France entière et c’est l’âme rassurée et confiante qu’il faut nous en remettre à la haute autorité de la Cour du soin d’accomplir sa noble mission de suprême justice.
Je ne puis donc que te répéter toujours les mêmes paroles de profonde affection, les mêmes paroles de fermeté, d’invincible volonté, de dignité.
Maintenant, je souhaite de tout mon cœur, qu’à la Cour on se rende compte de tant de tortures supportées depuis si longtemps par une noble femme, par une épouse et une mère, on se rende compte de tant de souffrances imméritées accumulées sur tant d’êtres humains, et que j’apprenne enfin, sous peu de jours, que le jour de la justice a enfin lui pour nous.
J’espère donc bien que cette lettre est la dernière que j’aurai à t’écrire et que bientôt j’aurai l’immense bonheur de te serrer dans mes bras, de serrer dans mes bras nos chers enfants, tes chers parents, tous les chers nôtres.
Il ne me reste donc, en attendant ce moment de suprême bonheur, qu’à te répéter courage, et à t’embrasser de toutes mes forces, comme je t’aime.
Depuis les quelques lignes que je t’ai adressées le 6 mai, j’attendais chaque jour la nouvelle du terme de notre atroce martyre, car j’espérais que la Cour concilierait enfin les devoirs de la Justice avec les droits de l’humanité.
Je regrette profondément, pour le bon renom de notre cher pays de France devant le monde, de voir se renouveler dans notre siècle l’affligeant spectacle donné avant 1789, où l’on voyait des innocents immolés aux lenteurs de la Justice, aux formes ; formes et lenteurs contre lesquelles se sont élevées les protestations de tous les écrivains du xviiie siècle, et avec eux, celles de quelques magistrats, comme l’avocat général Sirven, l’honnête Malesherbes, et avant eux, celle du plus illustre de tous, Montesquieu, qui voulut dès cette époque, qu’on apportât dans la Justice, « le sentiment de l’humanité ».
J’espère donc que la Cour va enfin apporter ce sentiment dans son œuvre de justice et de réparation qui dure depuis huit longs mois, une éternité pour des êtres qui souffrent, une cruelle dérision pour des innocents, pour lesquels chaque heure est de trop, que je vais enfin recevoir la nouvelle du terme de ce supplice aussi cruel qu’immérité et pouvoir prendre moi-même dans quelques jours le chemin de notre cher pays.
Mille baisers.
Quelques lignes pour venir causer avec toi, dans ces journées où plus que jamais, si cela est possible, ma pensée, mon cœur sont avec toi, avec tous.
Les débats sont enfin commencés devant la Cour de cassation et M. le Rapporteur a conclu à la cassation avec renvoi. Je pense que si la Cour ne casse pas, elle, sans renvoi, elle cassera certainement avec renvoi et suspension de la peine. J’espère donc bien que la décision de la Cour me parviendra assez à temps pour que je puisse encore prendre ce courrier-ci et m’amener moi-même en même temps que cette lettre.
Que la cassation se fasse avec renvoi ou sans renvoi, peu nous importe. Ma confiance dans la justice de mon pays est la même, que ce soit celle de la Cour suprême ou que ce soit celle du Conseil de guerre.
Aussi est-ce avec la plus profonde émotion que je t’écris, non seulement à la pensée du bonheur indicible de te serrer enfin dans mes bras, de serrer dans mes bras nos chers enfants, vous tous, de voir arriver enfin le terme de ces atroces tortures, de pouvoir enfin te les faire oublier, à toi aussi, pauvre amie, mais aussi avec toute la joie qui inonde mon cœur de Français et de soldat, car ce sera l’honneur de ce noble pays de France, comme ce sera l’honneur de notre chère armée d’arriver enfin au dénouement de cette épouvantable erreur judiciaire et à sa réparation.
Je m’arrête, de pareilles émotions sont trop éloquentes par elles-mêmes pour que ma plume puisse les rendre et j’espère bien que j’arriverai dans notre cher pays en même temps que ces quelques lignes.
En attendant donc le bonheur de t’embrasser moi-même dans quelques semaines, je le fais dès l’instant de toutes mes forces, de toute mon âme, ainsi que nos chers enfants, tous les chers nôtres.
Madame Dreyfus. « Îles du Salut le 5 juin. — Cœur, âme, avec toi, enfants, tous. — Je pars vendredi. Attends avec joie immense moment de bonheur de te serrer dans mes bras. Baisers à tous. Alfred. »
Le 9 juin, Dreyfus quitta l’île maudite.
Le 30 juin, avec une joie indicible, il aperçut les côtes de France.
La Cour de cassation ayant cassé à l’unanimité l’arrêt du Conseil de guerre de 1894, Dreyfus était persuadé que la vérité étant publiquement reconnue, il allait être accueilli par sa famille, par ses amis, par une foule heureuse de réparer l’erreur commise cinq années plus tôt. Il imaginait que l’enquête du Conseil de guerre devant lequel il était renvoyé ne serait qu’une simple formalité, puisque l’étude de l’affaire avait été faite à fond par la plus haute juridiction du pays, et que celle-ci avait péremptoirement démontré qu’il ne pouvait être retenu contre lui aucune charge.
Déjà l’accueil qui lui avait été fait sur le Sfax l’avait quelque peu déçu, mais sa désillusion fut profonde lorsqu’il vit les précautions dont on usa lors de son débarquement. Lui qui se faisait une joie de ce retour, dut, une fois de plus, comprimer les battements de son pauvre cœur ulcéré et refouler son chagrin.
À 9 heures du soir, par une mer démontée, un canot vint le chercher à bord du Sfax. Mais il était si difficile de maintenir le canot au bas de l’échelle du navire, qu’il tomba en voulant y sauter et se blessa sérieusement à la jambe.
À 2 h. 1/4 Dreyfus fut débarqué dans un petit port de pêche ; une calèche l’attendait qui le mena, entre deux gendarmes, à une gare où on lui fit prendre le train. Après quelques heures de voyage, et sans avoir échangé une parole avec ses compagnons, il en descendit, fut conduit en voiture vers une grande ville, et introduit dans un sombre bâtiment. Il sut enfin qu’il était dans la prison militaire de Rennes.
Il était 6 heures du matin.
À 9 heures, il fut avisé que sa femme avait reçu l’autorisation de venir l’embrasser.
Je veux que tu reçoives un mot de moi à ton arrivée et que tu saches que je suis là, tout près de toi, dans la même ville, le cœur battant de joie et d’émotion à l’idée que je vais te voir, t’embrasser, et que nous allons éprouver tous deux une de ces secousses morales si grandes, si fortes, que l’on se demande comment le corps humain peut résister à de si terribles ébranlements.
Comment pourrai-je te dire ce que j’ai ressenti le jour où j’ai reçu ta dépêche me prévenant de ton départ ? J’étais si joyeuse que je croyais vivre un rêve. Tout se transformait en moi, je commençais à vivre après de si longues années passées le cœur mutilé.
Et toi, quel soulagement tu as dû avoir en quittant cette île maudite et combien ont dû te sembler bons ces premiers moments où tu t’es senti presque libre, t’acheminant vers la patrie.
Comme j’aurais voulu faire avec toi cette route que j’ai suivie bien souvent par la pensée ! J’ai une impression si douce en songeant que chaque heure, chaque minute te rapproche de moi et qu’enfin, nous allons nous retrouver dans les bras l’un de l’autre après cette atroce et interminable séparation. Quel bonheur, mon Dieu ! Puis encore une étape à franchir, celle du Conseil de guerre et nous serons délivrés de cet épouvantable cauchemar. Ce sera encore une terrible épreuve pour toi, mon pauvre ami, mais j’ai confiance, je sais que tu la supporteras vaillamment avec la sérénité que donne une conscience pure.
Je vais donc quitter nos bons chéris le samedi 24, je les laisserai aux soins de Marie. J’ai l’autorisation de te voir et j’accourrai aussitôt que le commandant de la prison me le permettra.
Je t’embrasse de toutes mes forces comme je t’aime.
Voici quatre ans que je lutte, que je prie et que je souhaite ardemment voir arriver enfin ce jour béni. Je m’étais préparée à cette émotion, j’ai voulu être forte et n’avoir aucune défaillance. Mais il nous a fallu à tous deux faire des efforts surhumains pour nous concentrer et tendre nos nerfs afin de supporter vaillamment cette grosse épreuve.
Comme cette heure a passé vite ! Il me semble avoir fait un rêve, un beau rêve, plein d’émotions et de bonnes souffrances.
Je voulais te dire mille choses, te parler des enfants, des nôtres, de tous ceux que nous aimons tous deux, mais j’ai craint de te faire du mal en te donnant encore des sujets d’attendrissement. Pauvre ami, toi qui n’a pas parlé depuis près de cinq ans, toi qui as souffert tous les martyres, tu es encore vaillant et courageux. Tu es digne de toutes les admirations et les témoignages nombreux que je reçois pour toi de la France et du monde entier peuvent te prouver à quel point tu es honoré et aimé.
Enfin quelques semaines encore et nous tiendrons le bonheur. Ce seront des journées de travail pour toi, tu auras fort à faire pour te mettre au courant de tout ce qui s’est passé, pour apprendre à connaître les caractères des hommes qui ont pris part à ce terrible drame. Les uns sont bas et vils et ne méritent que la pitié, les autres sont des âmes supérieures d’une pureté, d’une élévation, d’un dévouement qui font oublier beaucoup de vilaines choses.
Je t’ai écrit hier, mon cœur débordant trop, il avait besoin de s’épancher et où trouverais-je un plus doux appui, si ce n’est auprès de toi, mon pauvre ami ? La joie de t’avoir près de moi, dans la même ville, m’a donné un sommeil plus calme. Mon cœur est moins déchiré, je me réjouis de te voir. J’attends cet après-midi avec une impatience fébrile.
À tout à l’heure, mon mari bien aimé, reçois mes plus tendres, mes plus affectueux baisers.
J’aurais voulu pouvoir t’embrasser encore avant ton départ pour le Conseil et te dire avec quelle confiance, quelle immense espérance, je vois s’ouvrir enfin ces débats attendus depuis si longtemps.
Ces quelques lignes ne t’apporteront qu’un écho bien petit de ma pensée… Enfin, tu sais mieux que je ne pourrais te l’exprimer, les sentiments qui m’animent et que je ressens du plus profond de mon cœur. Je vivrai par ta pensée pendant ces longues matinées et tes émotions seront les miennes.
Ta conscience pure, la certitude d’avoir rempli toujours et partout ton devoir, te donneront les forces physiques nécessaires pour soutenir la lutte. Ton caractère est trop élevé, ta volonté trop ferme, trop droite pour que j’aie quelque chose à ajouter. Tes sentiments sincères apparaîtront à tes juges et t’inspireront ta défense.
Je ne veux plus que te presser encore et de toutes mes forces dans mes bras et te crier courage.
IX
LA LUTTE POUR LA VÉRITÉ
En arrivant à la prison militaire de Rennes le 1er juillet 1899, le capitaine Dreyfus ignorait presque totalement la lutte épique dont il avait été la cause et qui venait d’aboutir à la révision de son procès.
Les rapports succincts que ses avocats, Me Demange et Me Mornard lui avaient envoyés à l’île du Diable ne lui avaient permis de connaître que le résumé des éléments juridiques sur lesquels ils s’étaient basés, et il avait conservé la conviction que c’était sur l’initiative de ses chefs que l’erreur avait enfin été reconnue.
Il croyait, en soldat loyal, qu’ils avaient entendu ses appels désespérés, et que le général Mercier avait fait poursuivre l’enquête qu’il lui avait demandée par sa lettre datée du 1er janvier 1895, et ainsi conçue :
« J’ai reçu, par votre ordre, la visite de M. le Commandant du Paty de Clam, auquel j’ai déclaré que j’étais innocent et que je n’avais même jamais commis une imprudence. Je suis condamné ; je n’ai pas de grâce à demander, mais au nom de mon honneur qui, je l’espère, me sera rendu un jour, j’ai le devoir de vous prier de bien vouloir continuer vos recherches.
« Moi parti, qu’on cherche toujours, c’est la seule grâce que je sollicite.
Cette grâce ne lui avait même pas été accordée, Dreyfus parti, le général Mercier et l’État-major n’avaient plus eu qu’un désir, c’est de n’entendre plus jamais parler de cette lamentable histoire.
Mais si le ministre de la guerre ne fit pas son devoir, il se trouva un homme pour prendre la défense de l’exilé, pour soutenir sa protestation d’innocence. Ce fut son frère, Mathieu Dreyfus.
Abandonnant la direction de ses usines, il vint s’installer à Paris et se consacra de toute son âme à sa nouvelle et lourde tâche.
D’allure et de visage distingués, la voix chaude et bien timbrée, d’un physique sympathique, Mathieu Dreyfus alliait à une solide intelligence un profond bon sens. Il sut se faire respecter par ses pires ennemis et se faire aimer de ses partisans, pour sa droiture, son courage extrême, la simplicité de ses attitudes, sa prudence et son tact.
Tout d’abord, il se trouva dans la plus complète obscurité ; il eût voulu prendre connaissance du dossier du procès, qui était la propriété de sa belle-sœur, mais Me Demange ne put le lui communiquer. L’éminent avocat avait été prévenu, en effet, qu’en raison du huis clos, toute indiscrétion de sa part le ferait tomber sous le coup de la loi sur l’espionnage et pourrait le faire condamner à cinq années d’emprisonnement.
Grâce cependant au commandant Forzinetti qui, le 10 janvier, lui remit un rouleau de papiers qu’Alfred Dreyfus lui avait confié et qui contenait la copie de l’acte d’accusation de Bexon d’Ormescheville, Mathieu connut enfin la base véritable du procès.
À quelque temps de là, ayant été informé que le Dr Gibert, du Havre, compatriote et ami du Président de la République, se refusait de croire à la trahison de son frère, qu’aucun motif plausible ne lui pouvait expliquer, Mathieu Dreyfus se rendit auprès de lui, et le supplia de demander audience à Félix Faure. Le Dr Gibert fut reçu par le Président le 24 février au matin et lui fit part de sa conviction, mais celui-ci lui affirma que Dreyfus avait été justement condamné, non pas seulement d’après le bordereau, mais sur le vu d’une pièce portée à la connaissance des juges du Conseil de guerre et qu’on n’avait pu dévoiler à l’accusé ni à son avocat, car elle touchait à la sûreté de l’État. Il l’autorisa à en informer Mathieu.
Gibert fit observer à Félix Faure qu’une violation flagrante des droits de la défense avait été commise et insista pour que l’on retardât le départ de Dreyfus pour l’île du Diable jusqu’à ce qu’un supplément d’enquête ait eu lieu. Le Président fut inflexible.
Cette visite n’ayant pas donné de résultat immédiat, Mathieu Dreyfus fit un certain nombre de démarches auprès d’Alsaciens comme le général Yung, Scheurer-Kestner, Jules Siegfried, Lalance, et de journalistes comme Judet, Fernand Xau, de Rodays, Yves Guyot. Il fut reçu par quelques-uns avec sympathie, par tous correctement, mais ne trouva chez aucun un appui efficace.
En avril, Me Demange apprit d’un avocat que le ministre de la Justice, Trarieux, lui avait confié qu’il existait une pièce comportant les mots : « Cette canaille de D… » Demange courut chez Trarieux, qui lui confirma que le fait lui avait été raconté par Hanotaux, ministre des Affaires étrangères qui, lui-même, le tenait du général Mercier. Et Trarieux ajouta que, selon lui, cette pièce avait été découverte après la condamnation.
Mais ces divers renseignements dont disposait désormais Mathieu Dreyfus, et dont il ne pouvait indiquer la source, le laissaient impuissant comme au premier jour.
L’idée lui fut alors donnée de s’adresser, pour mener une campagne en faveur de son frère, à un jeune écrivain de grand talent, Bernard Lazare. Celui-ci, avec lequel il se mit en rapport, avait déjà conçu des doutes, et quand Mathieu Dreyfus lui proposa de publier un mémoire pour exposer ce qu’il avait pu apprendre jusque-là, Bernard Lazare accepta sans hésitation et, depuis lors, se dévoua corps et âme, avec un splendide courage, à cette cause qui semblait désespérée. Dès le mois de juin, son travail fut prêt, mais Mathieu Dreyfus voulait attendre, pour le publier, une occasion favorable que, chaque jour, il espérait pour le lendemain.
L’occasion hélas, ne se présenta pas. L’été de 1895 passa lamentable, puis l’hiver vint sans rien amener de nouveau. Mathieu rongeait son frein. Il raconte, dans ses Mémoires inédits, ses vaines recherches, les fréquentes propositions d’escrocs, de policiers marrons, peut-être même d’envoyés de l’État-major cherchant à le compromettre. Il lui fallut tout son bon sens, toute sa sagesse pour ne pas tomber dans les traquenards qui lui étaient tendus. Constamment en éveil, il se demandait avec terreur qui s’occuperait utilement de son frère s’il était mis hors d’état de poursuivre sa réhabilitation.
En désespoir de cause, et en vue de réveiller l’opinion publique, il se mit en rapport en avril 1896 avec une agence anglaise qui voulut bien, moyennant finances, lancer le bruit de l’évasion d’Alfred Dreyfus. Et en effet, ainsi qu’il l’avait prévu et espéré, les journaux s’emparèrent avidement de la fausse nouvelle. Certains même, pour la première fois, affichèrent, sinon de la sympathie, du moins quelque pitié pour le martyre subi par le condamné de l’île du Diable. Gaston Calmette, dans un article paru dans le Figaro du 8 septembre, publia les confidences d’un ancien fonctionnaire de la Guyane, « l’actualité ayant repris ce malheureux que l’on croyait à jamais oublié, disparu, perdu ». Il décrivit les souffrances de Dreyfus et rappela son perpétuel cri d’innocence.
Jugeant le moment enfin favorable, Mathieu Dreyfus autorisa Bernard Lazare à lancer sa brochure, qui fut publiée à Bruxelles et envoyée, sous pli fermé, à tous les députés, à tous les sénateurs et à un certain nombre de personnalités non-parlementaires.
Le 14 septembre parut dans l’Éclair un article visiblement inspiré par l’État-major, qui analysait les motifs de la condamnation de Dreyfus et révélait au public qu’il existait une pièce de l’attaché militaire allemand portant en toutes lettres ces mots : « Décidément cet animal de Dreyfus devient trop exigeant. » Ce papier, qui provoqua une émotion considérable, clôtura pour un temps la campagne de presse, quand éclata le 10 novembre 1896, le coup de foudre de la publication du bordereau par le journal Le Matin.
Concernant cette publication, le colonel Dreyfus, dans une note annexée à ses Souvenirs, rapporte le fait suivant :
« Je rencontrai en 1907 mon camarade de promotion à l’École polytechnique, Philippe Bunau-Varilla, qui me dit que c’était lui l’auteur de la révision du procès. Je lui exprimai mon étonnement. Il me raconta alors qu’en 1896 son frère, directeur du journal Le Matin, déjeunant chez lui, lui dit que Teysonnières, l’un des experts en écriture de l’Affaire, était venu lui proposer, moyennant finances, de publier dans le Matin une photographie du « bordereau » dont l’écriture, jusque-là, n’avait pas été rendue publique. Le directeur du Matin hésitait, mais son frère lui demanda de lui montrer la pièce. Quand Philippe Bunau-Varilla vit l’écriture, il fut stupéfait de ne pas trouver de ressemblance avec la mienne. Il possédait en effet deux lettres de moi à propos d’une étude que j’avais faite autrefois sur le Congo, et il put ainsi faire facilement la comparaison. Les deux frères furent donc convaincus de mon innocence et Philippe Bunau-Varilla insista vivement pour la publication de la photographie du bordereau dans le Matin.
« Il est certain que cette publication permit à mon frère Mathieu de découvrir Esterhazy, et au colonel de Schwartzkoppen de reconnaître l’auteur du bordereau. Mais si elle fit faire un grand pas en avant vers la révision et servit considérablement ma cause, il ne faut pas oublier que le véritable auteur de la révision est le colonel Picquart qui trouva le « petit bleu ».
Quoi qu’il en soit, en ce mois de novembre 1896, Mathieu Dreyfus ignorait la découverte du lieutenant-colonel Picquart et n’avait pas la moindre notion quant à l’origine du « bordereau ». Il s’adressa aux experts français et étrangers les plus réputés et obtint de nombreux rapports prouvant qu’il n’y avait aucune ressemblance entre l’écriture de son frère et celle de ce document capital. Mais les mois s’écoulèrent sans apporter de résultats appréciables. Il ne pouvait savoir, en effet, que pendant ce temps, de graves événements se déroulaient à l’État-major et que « la vérité était en marche ». Sans qu’il s’en doutât encore, la cause dont il s’était fait l’infatigable champion progressait à pas de géant.
Sous la promesse de n’en faire part, le cas échéant, qu’à un membre du Gouvernement, le lieutenant-colonel Picquart, qui « ne voulait pas emporter son secret dans la tombe », l’avait confié à son ami et condisciple de Strasbourg, Me Leblois. Mais celui-ci, ne pouvant supporter l’idée qu’un innocent expiât le crime d’un autre, et hésitant quant à la méthode à employer pour saisir les ministres, résolut de demander avis à un ami très proche, Charles Risler, maire du VIIe arrondissement, dont il était lui-même maire-adjoint. Risler se montra moins étonné de ces révélations que Leblois ne l’avait prévu et informa l’avocat que son oncle Scheurer-Kestner, vice-président du Sénat, avait depuis de longs mois de sérieux doutes qui lui avaient été suggérés par deux de ses amis, le sénateur Ranc et le député Joseph Reinach, persuadés l’un et l’autre de l’innocence de Dreyfus. Scheurer-Kestner toutefois, ajouta Risler, n’avait pas encore trouvé les éléments d’une conviction définitive.
Le 13 juillet 1897, Risler accompagna Leblois chez Scheurer, dont il dissipa les derniers doutes, et de ce jour, côte à côte, les deux hommes se dévouèrent sans compter à l’œuvre de réhabilitation.
Louis Leblois était le fils d’un pasteur protestant, exerçant encore à cette époque son ministère à l’église du Temple Neuf à Strasbourg. Après la guerre de 1870, le pasteur Leblois avait conservé pour ses six fils la nationalité française et ceux-ci durent quitter l’Alsace ; mais lui-même estima de son devoir de rester « pour soutenir et consoler ceux qui, ne pouvant le suivre, l’ont retenu par leur cri de douleur », ainsi que George Sand l’écrivit à son sujet. Il continua à prêcher en français, fut suspendu, et remonta dans sa chaire sans avoir cédé.
Louis Leblois se montra digne de l’exemple paternel et, lorsqu’il connut la vérité, se jeta dans la bataille avec un extrême courage et le plus complet désintéressement.
Scheurer-Kestner, de vieille souche alsacienne, était né à Thann. Ancien député d’Alsace et de la Seine à l’Assemblée Nationale, sénateur inamovible, premier vice-président du Sénat, Scheurer-Kestner, dont la vie était un modèle de labeur et de probité, jouissait de la plus grande estime de ses collègues et de tous ceux qui avaient eu l’occasion de l’approcher. Homme de grand cœur et d’esprit droit, il n’hésita plus, devant la certitude que lui apporta Leblois, à prendre officiellement position et à consacrer toutes ses forces à la victoire de la justice.
La lutte qu’il soutint ruina d’ailleurs sa santé, et peu de jours avant sa mort, venant d’apprendre que la Cour de cassation avait cassé l’arrêt de 1894, il écrivait à sa fille cette lettre sublime :
Tu me demandes si je suis content ?
Combien y a-t-il d’hommes qui, après s’être sacrifiés à une cause juste, la voient triompher ?
Je suis exceptionnellement favorisé, je m’en rends bien compte. Il est vrai que je me dis quelquefois que je l’ai payé cher, du prix de ma santé, mais je le dis sans regrets, et l’on m’offrirait ma belle santé d’avant l’Affaire en retour d’un échec, laissant le pauvre Dreyfus à l’île du Diable, que je refuserais cette offre.
Je préfère être souffrant et avoir fait quelque chose de bien ; je jouis de l’estime dont je suis entouré à un point extraordinaire, et il m’est particulièrement doux et précieux de laisser à mes petits-enfants un nom honorable dans celui de leur grand-père. Cela me fera vivre une génération de plus, et, comme j’aime beaucoup la vie, je suis satisfait…
Malheureusement, les restrictions imposées par Picquart paralysèrent pour quelque temps l’action de Scheurer-Kestner. Il fit bien part de son ardente conviction à ses collègues du bureau du Sénat, mais se refusa d’en appeler au ministre de la Justice avant d’être libre d’apporter officiellement les faits nouveaux pouvant déclencher la procédure de révision. Toutefois, dans son immense pitié pour l’innocent torturé sur son île lointaine, il eût aimé fortifier sa patience et son courage en lui faisant connaître qu’une importante personnalité s’intéressait enfin à sa cause. Il pria donc Joseph Reinach de se mettre en rapport avec la famille Dreyfus pour qu’elle informât le prisonnier. Ce fut fait sans retard. Mais la lettre de Mme Lucie Dreyfus fut interceptée et ne parvint pas à son mari.
Parti en vacances à Thann pour plusieurs semaines, Scheurer-Kestner ne revit Leblois que le 10 septembre. Suivant toujours la même politique, ils décidèrent que le vice-président du Sénat interviendrait auprès des membres du Gouvernement dans l’ordre ci-après : le Président de la République, le ministre de la Guerre, le Président du Conseil et le ministre de la Justice.
Mais ces démarches, effectuées fin octobre et début de novembre, eurent pour seul résultat de déchaîner une effroyable campagne de presse contre Scheurer-Kestner, qui se sentit profondément ulcéré d’être traîné dans la boue et l’objet des plus viles calomnies.
Pendant ce temps, Mathieu Dreyfus qui recherchait toujours l’auteur du « bordereau » et qui, grâce à la publication du Matin, en possédait un fac-similé, avait fait tirer à un grand nombre d’exemplaires un placard qu’il faisait distribuer dans la rue et qui comportait, outre la reproduction du « bordereau », celle d’une lettre de son frère. Il espérait ainsi, le hasard aidant, que quelqu’un viendrait à reconnaître l’écriture du « bordereau » et le mettrait sur la voie. Mais l’attente se faisait longue, anxieuse quand, le 6 novembre au matin il fut avisé qu’un banquier, M. de Castro, qui, quelques jours auparavant avait lu son placard en attendant l’omnibus à la Madeleine, avait constaté que l’écriture du fameux document ressemblait d’une manière étrange à celle d’un de ses clients. M. de Castro lui donnait rendez-vous pour l’après-midi à son cercle, boulevard Montmartre.
Dans ses Souvenirs, Mathieu Dreyfus raconte avec quelle émotion il se rendit à cette entrevue. M. de Castro, qu’il ne connaissait pas, l’attendait dans un petit salon du cercle, porteur d’une liasse de lettres d’Esterhazy. Comme le banquier, il fut immédiatement frappé de l’identité des écritures et se précipita chez Me Demange pour lui annoncer qu’il croyait connaître enfin le nom qu’il s’efforçait de découvrir depuis trois ans. Demange, qui avait défendu autrefois le marquis de Morès, après que celui-ci eût tué en duel le capitaine Mayer dont Esterhazy avait été un des témoins, fit venir le dossier, y trouva des lettres d’Esterhazy et constata, à son tour, l’identité.
Mais il restait une expérience à tenter. Mathieu Dreyfus savait que Scheurer-Kestner connaissait le nom de l’auteur du « bordereau », mais s’était refusé à le nommer jusque-là, de même qu’il n’avait pas consenti à divulguer l’origine de son renseignement. Ce nom était-il celui qu’il venait de découvrir ?
Mathieu Dreyfus, qui n’avait pas revu Scheurer depuis la démarche qu’il avait faite auprès de lui en février 1895, et où il avait été poliment éconduit, obtint un entretien le 12 novembre.
Le cœur battant, tremblant d’émotion, il déclara au sénateur qu’il connaissait le nom du traître.
— Qui ? demanda Scheurer.
— Esterhazy.
— Oui.
Et ce « oui » déchargea d’un lourd fardeau les épaules des deux hommes. Mathieu Dreyfus tenait enfin un élément capital, un fait essentiel pour obtenir la réhabilitation de son frère. Quant à Scheurer, qui se trouvait délié de son serment en apprenant par une voie nouvelle ce qu’il avait promis de taire, il put désormais agir avec plus de vigueur et crier bien haut toute la vérité.
Le 15 novembre 1897, Mathieu Dreyfus dénonça Esterhazy dans une lettre ouverte au ministre de la Guerre.
Sous l’influence de Scheurer-Kestner, dont la conviction ouvertement proclamée impressionna bien des esprits, la première phalange des dreyfusards vit peu à peu s’élargir ses rangs. Aux Forzinetti, Dr Gibert, Ranc, Reinach, Bernard Lazare, vinrent bientôt se joindre, parmi beaucoup d’autres, le sénateur Trarieux, ancien ministre de la Justice et futur fondateur de la Ligue des Droits de l’Homme, et le grand écrivain Émile Zola.
Zola s’était toujours tenu en dehors de la vie publique, mais l’intensité du drame que constituait l’Affaire l’empoigna et sa conscience lui dicta d’intervenir. Le hasard d’une promenade lui ayant fait rencontrer de Rodays, directeur du Figaro, il lui confia à quel point la cause de Dreyfus le passionnait, et de Rodays, qui vibrait à l’unisson, lui offrit les colonnes de son journal. Zola y publia trois articles en novembre et décembre, mais dut renoncer à sa collaboration devant les véhémentes protestations des abonnés contre les thèses qu’il soutenait. Il écrivit alors deux brochures qui furent deux éloquents appels : Lettre à la Jeunesse et Lettre à la France. Enfin, au lendemain de l’acquittement d’Esterhazy, il prépara une lettre ouverte à M. Félix Faure, Président de la République. Mais avant de la faire paraître en librairie, désireux qu’il était de lui assurer la plus grande diffusion possible, il résolut de tenter encore une démarche auprès d’un journal et s’adressa à l’Aurore.
L’Aurore avait été fondée en octobre 1897 par Ernest Vaughan, qui avait déjà fondé en 1881 l’Intransigeant avec Henri Rochefort, mais s’était séparé de ce dernier depuis quelques mois, après une collaboration de seize années. L’Aurore, dès son avènement, avait pris nettement parti pour la révision. Les principaux collaborateurs étaient Clemenceau, Bernard Lazare, Urbain Gohier, Octave Mirbeau, Henri Leyret, Lucien Descaves, Pierre Quillard. Quand Zola, le soir du 12 janvier, lut aux rédacteurs présents sa lettre à Félix Faure, celle-ci fut accueillie avec une émotion profonde et un enthousiasme général. L’immortel document parut le lendemain, en première page, sous le titre « J’accuse », que Clemenceau avait jugé plus frappant. En voici la conclusion :
« … Ce n’est pas, d’ailleurs, que je désespère le moins du monde du triomphe. Je le répète avec une certitude plus véhémente : la vérité est en marche et rien ne l’arrêtera. C’est aujourd’hui seulement que l’affaire commence, puisqu’aujourd’hui seulement les positions sont nettes ; d’une part, les coupables qui ne veulent pas que la justice se fasse ; de l’autre, les justiciers qui donneront leur vie pour qu’elle soit faite. Quand on enferme la vérité sous terre, elle s’y amasse, elle y prend une force telle d’explosion, que le jour où elle éclate, elle fait tout sauter avec elle. On verra bien si l’on ne vient pas de préparer, pour plus tard, le plus retentissant des désastres.
« Mais cette lettre est longue, Monsieur le Président, et il est temps de conclure.
« J’accuse le lieutenant-colonel du Paty de Clam d’avoir été l’ouvrier diabolique de l’erreur judiciaire, en inconscient, je veux le croire, et d’avoir ensuite défendu son œuvre néfaste, depuis trois ans, par les machinations les plus saugrenues et les plus coupables.
« J’accuse le général Mercier de s’être rendu complice, tout au moins par faiblesse d’esprit, d’une des plus grandes iniquités du siècle.
« J’accuse le général Billot d’avoir eu entre les mains les preuves certaines de l’innocence de Dreyfus et de les avoir étouffées, de s’être rendu coupable du crime de lèse-humanité et de lèse-justice dans un but politique et pour sauver l’État-major compromis.
« J’accuse le général de Boisdeffre et le général Gonse de s’être rendus complices du même crime, l’un sans doute par passion cléricale, l’autre peut-être par cet esprit de corps qui fait des bureaux de la Guerre l’arche sainte inattaquable.
« J’accuse le général de Pellieux et le commandant Ravary d’avoir fait une enquête scélérate, j’entends par là une enquête de la plus monstrueuse partialité, dont nous avons, dans le rapport du second, un impérissable monument de naïve audace.
« J’accuse les trois experts en écritures, les sieurs Belhomme, Varinard et Couard, d’avoir fait des rapports mensongers et frauduleux, à moins qu’un examen médical ne les déclare atteints d’une maladie de la vue et du jugement.
« J’accuse les bureaux de la Guerre d’avoir mené dans la presse, particulièrement dans l’Éclair et dans l’Écho de Paris, une campagne abominable, pour égarer l’opinion et couvrir leur faute.
« J’accuse enfin, le premier Conseil de guerre, d’avoir violé le droit en condamnant un accusé sur une pièce restée secrète, et j’accuse le second Conseil de guerre d’avoir couvert cette illégalité par ordre, en commettant à son tour le crime juridique d’acquitter sciemment un coupable.
« En portant ces accusations, je n’ignore pas que je me mets sous le coup des articles 30 et 31 de la loi sur la presse du 29 juillet 1881 qui punit les délits de diffamation. Et c’est volontairement que je m’expose.
« Quant aux gens que j’accuse, je ne les connais pas, je ne les ai jamais vus, je n’ai contre eux ni rancune, ni haine. Ils ne sont pour moi que des entités, des esprits de malfaisance sociale. Et l’acte que j’accomplis ici n’est qu’un moyen révolutionnaire pour hâter l’explosion de la vérité et de la justice.
« Je n’ai qu’une passion, celle de la lumière, au nom de l’humanité qui a tant souffert et qui a droit au bonheur. Ma protestation enflammée n’est que le cri de mon âme. Qu’on ose donc me traduire en Cour d’assises et que l’enquête ait lieu au grand jour !
« J’attends. »
Cette admirable lettre qui résume toute l’Affaire et qui, pour la première fois, donna au public une vue d’ensemble, souleva une émotion considérable en France et à l’étranger. Mais au Parlement, on cria au scandale. Le président du Conseil, Méline, qui n’était pas partisan de poursuivre Zola, fut débordé par ses troupes et dut céder. Une action judiciaire fut ordonnée. Seuls, quelques rares socialistes votèrent contre.
Jaurès raconta plus tard, dans une conférence qu’il fit à Lille, en 1900, que les socialistes eux-mêmes étaient très divisés. Certains estimaient qu’il n’y avait pas lieu de prendre position en faveur d’un officier fortuné ou d’un écrivain bourgeois, alors que d’autres pensaient au contraire, que le parti socialiste devait combattre l’injustice, quelle qu’en soit la victime. Et Jaurès s’exprimait ainsi :
« Ah ! je me rappelle les accents admirables de Guesde lorsque parut la lettre de Zola. Nos camarades modérés du groupe socialiste disaient : « Mais Zola n’est point un socialiste ; Zola est, après tout, un bourgeois. Va-t-on mettre le parti socialiste à la remorque d’un écrivain bourgeois ? » Et Guesde se levant comme s’il suffoquait d’entendre ce langage, alla ouvrir la fenêtre de la salle où le groupe délibérait en disant : « La lettre de Zola, c’est le plus grand acte révolutionnaire du siècle. »
« Et comme les cannibales de l’État-major continuaient à s’acharner sur le vaincu, Guesde me disait : « Que ferons-nous un jour, que feront les socialistes d’une humanité ainsi abaissée et ainsi avilie ? Nous viendrons trop tard, disait-il, avec une éloquente amertume ; les matériaux humains seront pourris quand ce sera notre tour de bâtir la maison. »
Quoi qu’il en soit, et de ce jour, sans attendre un mandat de son parti, Jaurès entreprit, en son nom personnel, la plus courageuse, la plus éloquente, la plus noble des campagnes en faveur de la révision et ne jugea son rôle terminé qu’au moment de la réhabilitation définitive du capitaine Dreyfus, c’est-à-dire plus de huit ans après, en juillet 1906.
Conformément au vote de la Chambre, le Gouvernement déféra Zola et le gérant de l’Aurore, Perrenx, en Cour d’assises. Le procès s’ouvrit le 7 février 1898 avec, au banc de la défense, Mes Labori et Albert Clemenceau pour Zola, et Georges Clemenceau qui, sans être avocat, avait été autorisé à plaider pour Perrenx. La plainte du ministre de la Guerre, Billot, n’ayant relevé que trois passages de la lettre « J’accuse » relatifs aux attaques contre les Conseils de guerre, les débats se trouvaient ainsi volontairement limités. De plus, le conseiller Delegorgue, appelé à présider la Cour, manquait particulièrement d’indépendance et de caractère. Sachant que le Gouvernement appréhendait que la vérité vint à se produire au grand jour, il s’appliqua à étouffer toutes les dépositions susceptibles d’apporter un élément nouveau concernant l’Affaire. Tout au long des débats, il les interrompit constamment par ces expressions devenues légendaires : « La question ne sera pas posée. » — « Témoin, ne répondez pas. » Par contre, il laissa le jury délibérer sous l’impression des cliquetis de sabres et des manifestations hostiles aux accusés d’un public trié sur le volet par l’État-major.
Cependant, la vérité ne put être totalement étouffée. Les grands chefs eux-mêmes, par leur zèle excessif, contribuèrent à apporter la lumière. C’est ainsi qu’au cours du procès, le général de Pellieux, qui avait déjà déposé une première fois demanda, dans sa crainte d’un acquittement, à être rappelé à la barre. Il déclara que, puisqu’on l’y obligeait, il révélerait une chose qu’il avait tue jusqu’à présent, à savoir qu’il avait vu au ministère de la Guerre une pièce d’origine incontestable qui y était parvenue en novembre 1896, au moment où un député, Castelin, avait annoncé son intention d’interpeller sur l’affaire Dreyfus, et que cette pièce contenait en particulier les phrases suivantes : « Il va se produire une interpellation sur l’affaire Dreyfus. Ne dites jamais les relations que nous avons eues avec ce Juif. »
Le général Gonse confirma la déposition du général de Pellieux et, le lendemain, le général de Boisdeffre, chef d’État-major général, vint déclarer au jury :
« Je serai bref. Je confirme de tous points la déposition de M. le général de Pellieux, comme exactitude et comme authenticité. Je n’ai pas un mot de plus à dire ; je n’en ai pas le droit, je le répète. Et maintenant, Messieurs les jurés, permettez-moi, en terminant, de vous dire une chose : Vous êtes le jury, vous êtes la nation ; si la nation n’a pas confiance dans les chefs de son armée, dans ceux qui ont la responsabilité de la défense nationale, ils sont prêts à laisser à d’autres cette lourde tâche, vous n’avez qu’à parler. Je ne dirai pas un mot de plus. »
Au cours de la même audience, le lieutenant-colonel Picquart, répondant à une question de Me Labori concernant une pièce dont il estimait l’authenticité douteuse, déclara :
« C’est celle dont a parlé M. le général de Pellieux ; s’il n’en avait pas parlé hier, je n’en aurais pas parlé aujourd’hui. C’est un faux ! »
Ainsi, l’action intempestive du général de Pellieux, qui obligea Picquart à lui donner un démenti, permit à la défense de connaître l’existence de cette pièce fameuse qui fut connue plus tard sous le nom de « faux Henry ». Mais si l’État-major pesa de tout son poids sur la décision du jury, les artisans de la vérité et de la justice réussirent pourtant à faire entendre leur voix, en des dépositions hachées par les interruptions du Président des assises, qui prétendit empêcher les avocats de Zola de leur poser certaines questions. Parmi beaucoup d’autres, Leblois, Scheurer-Kestner, Trarieux, Ranc, Émile Duclaux, directeur de l’Institut Pasteur, Anatole France, Grimaux, professeur à l’École polytechnique, Jaurès, firent entendre de fières et admirables paroles. Quant à la célèbre expertise de Bertillon, ce monument de sottises s’écroula sous les témoignages des plus hautes autorités de l’Institut, du Collège de France et de l’École des Chartes. Il n’en resta rien.
Qu’importait d’ailleurs ! Dans cette atmosphère de violence et de haine, le droit était foulé aux pieds et ses partisans en constant danger de mort. Tout le talent d’un Labori, d’un Georges et d’un Albert Clemenceau ne put entamer la muraille de préjugés et de volontaire ignorance. Malgré leurs fougueux efforts pour faire éclater la lumière, malgré leur éloquence et malgré leur courage, Zola et Perrenx furent condamnés au maximum.
Longtemps plus tard, le 12 décembre 1906, Georges Clemenceau, alors président du Conseil, défendant devant le Sénat un projet de loi en vue du transfert des cendres de Zola au Panthéon, porta sur le vaincu du procès le jugement suivant :
« … On a trouvé des hommes pour résister aux rois les plus puissants, pour refuser de s’incliner devant eux ; on a trouvé très peu d’hommes pour résister aux foules, pour se dresser tout seuls devant les masses égarées trop souvent jusqu’aux pires excès de la fureur, pour affronter, sans armes, les bras croisés, d’implacables colères, pour oser, quand on exige un « oui », lever la tête et dire « non ». Voilà ce qu’a fait Zola !
« … Je l’ai vu de près Zola, aux heures lamentables, je l’ai accompagné dans ces fuites abominables, à l’issue des séances de la Cour d’assises, sous les pierres, sous les huées, sous les cris de mort. J’étais là quand il fut condamné — nous étions douze — et, je l’avoue, je ne m’attendais pas à un pareil déploiement de haines ; si Zola avait été acquitté ce jour-là, pas un de nous ne serait sorti vivant. Voilà ce qu’il a fait, cet homme. Il a affronté son temps, il a affronté son pays, il a affronté son gouvernement ; il eût affronté l’humanité tout entière pour la justice et pour la vérité. »
L’État-major était vengé. Et pourtant, le gouvernement de M. Méline ne s’estima pas pleinement satisfait. Ayant obtenu la condamnation de Zola, il frappa en outre de peines disciplinaires ceux des témoins de la défense qui relevaient de son autorité directe.
Me Leblois fut révoqué de ses fonctions de maire-adjoint du VIIe arrondissement.
Le savant chimiste Grimaux, membre de l’Institut, eut son cours suspendu à l’École polytechnique.
Zola fut radié de l’Ordre de la Légion d’honneur.
Le lieutenant-colonel Picquart, qui avait été rappelé de Tunisie pour déposer au procès Esterhazy et qui, le lendemain de l’acquittement de ce dernier, avait été puni de soixante jours d’arrêts de forteresse, fut déféré devant un conseil d’enquête et mis en réforme « pour fautes graves dans le service ».
Par ailleurs, l’admirable Scheurer-Kestner, dont la Haute Assemblée devait, à quelques années de là, proclamer la magnifique conscience, fut outrageusement battu pour la vice-présidence du Sénat.
X
LA RÉVISION. — LE PROCÈS DE RENNES
En mai 1898, peu après les violents remous d’opinion provoqués par le procès Esterhazy, puis par le procès Zola, eurent lieu des élections législatives, qui ne modifièrent que fort peu la position respective des partis, mais amenèrent un certain nombre de changements individuels.
Parmi les vaincus, si les dreyfusards purent se réjouir de la défaite du ministre des Colonies, André Lebon, ils déplorèrent par contre celle de Joseph Reinach, à qui l’on fit payer sa noble et courageuse attitude dans la précédente législature.
Dès 1894, cet écrivain de grand talent, cet homme politique des plus avisés, ce disciple et ami de Gambetta, conçut des doutes concernant la culpabilité de Dreyfus et, bien vite, se convainquit de son innocence. Limitant d’abord son action à une propagande discrète, ce fut lui qui le premier troubla Scheurer-Kestner. Puis, lorsqu’il entrevit la possibilité d’une action plus directe, il se rapprocha de la famille du condamné. Toutefois, il ne fit la connaissance de Mathieu Dreyfus qu’en décembre 1897, et les deux hommes se lièrent alors d’une affection profonde que les années ne firent que renforcer.
Par la parole, par la plume, par une minutieuse et impitoyable critique des faits, Joseph Reinach se fit l’éloquent protagoniste de la révision. Dans une Chambre qui, tout entière, applaudissait les discours des ministres venant affirmer que la condamnation du capitaine Dreyfus était juste et régulière, il se trouva seul à clamer sa conviction, isolé à son banc sous les regards de haine, fixant, les bras croisés, tous ces hommes déchaînés qui l’injuriaient. Son intuition, sa sensibilité, servies par un courage extrême, lui dictaient son devoir et le fortifiaient dans sa certitude qu’il aurait un jour raison contre tous. À l’abominable calomnie de ses ennemis l’accusant d’avoir créé un syndicat juif dont il était le chef et qui disposait de moyens illimités pour acheter les consciences, il se borna à hausser les épaules et continua d’aller droit son chemin. Mais peu d’hommes subirent autant d’avanies, furent couverts de boue avec une telle continuité. Et c’est pourquoi il n’est que juste d’évoquer ici cette grande et belle figure, dont on n’a pas assez dit l’élévation de la pensée et l’héroïsme de l’attitude.
Le ministère Méline, renversé le 14 juin 1898, ayant été remplacé par un cabinet Brisson, le député Castelin qui, dans la législature précédente, avait déjà porté à plusieurs reprises à la tribune les incidents relatifs à l’affaire Dreyfus, demanda au nouveau ministre de la Guerre, Cavaignac, comment il entendait mettre fin à l’agitation révisionniste.
Cavaignac réclama un délai de quelques jours pour examiner la question et, le 7 juillet, répondit à l’interpellateur. Pleinement convaincu par les documents qui lui furent fournis par l’État-major et qu’il jugea inutile d’examiner de plus près, il résolut d’écraser définitivement les partisans de Dreyfus en donnant connaissance de ces pièces à la tribune de la Chambre. C’est ainsi qu’après avoir évoqué les prétendus aveux imaginés après coup par le capitaine Lebrun-Renault, il donna lecture de trois lettres échangées entre les attachés militaires allemand et italien, dont il fut reconnu, peu de temps après, que les deux premières avaient été falsifiées et que la troisième, dont le ministre affirmait avoir « pesé l’authenticité matérielle et morale », était un faux.
La Chambre, enthousiaste, vota à l’unanimité moins une vingtaine d’abstentions l’affichage du discours.
Mais, contrairement à l’espoir de Cavaignac qui, en faisant le silence sur le bordereau, seule base du procès de 1894, venait sans le vouloir de favoriser la thèse de la révision, les dreyfusards relevèrent plus haut que jamais la tête. « Ils parlent, s’écria Clemenceau, alors ils sont perdus. » Et Jaurès, dans une magistrale série d’articles intitulés « Les preuves », démontra péremptoirement l’inanité des affirmations du ministre de la Guerre.
Dès le 9 juillet d’ailleurs, le lieutenant-colonel Picquart qui, ayant été écarté de l’armée, estimait qu’il avait dorénavant le droit de dire toute sa pensée, écrivit à Brisson :
« Il ne m’a pas été donné jusqu’à présent de pouvoir m’expliquer librement au sujet des documents secrets sur lesquels on a prétendu établir la culpabilité de Dreyfus.
« M. le Ministre de la Guerre ayant cité à la tribune de la Chambre des députés trois de ces documents, je considère comme un devoir de vous faire connaître que je suis en état d’établir, devant toute juridiction compétente, que les deux pièces qui portent la date de 1894 ne sauraient s’appliquer à Dreyfus et que celle qui porte la date de 1896 a tous les caractères d’un faux.
« Il apparaîtra alors manifestement que la bonne foi de M. le Ministre de la Guerre a été surprise et qu’il en a été de même, d’ailleurs, pour tous ceux qui ont cru à la valeur des deux premiers documents et à l’authenticité du dernier. »
Brisson transmit la lettre de Picquart à Cavaignac qui, résolu à briser toutes les résistances, décida d’en poursuivre l’auteur. Mais au lieu de viser la lettre, il se basa sur une vieille accusation formulée par le détestable trio Henry-Lauth-Gribelin, qui prétendait que Picquart avait commis des indiscrétions au profit de son avocat Me Leblois. Conformément à la loi du 18 avril 1896 sur l’espionnage, il porta plainte contre l’un et l’autre et, sur son ordre, Picquart, le 13 juillet, fut arrêté et écroué à la Santé.
Mais par une contradiction singulière due à son caractère impulsif, Cavaignac décidait, en même temps que les poursuites contre Picquart et Leblois, de faire procéder à la vérification des pièces du dossier secret et d’en charger un officier attaché à son cabinet, le capitaine Cuignet. Or, un soir, travaillant sous la lampe, Cuignet s’aperçut qu’une lettre commençant par ces mots : « Mon cher ami, j’ai lu qu’un député va interpeller sur Dreyfus », etc…, présentait la particularité d’avoir été reconstituée avec deux sortes de papier quadrillé d’une teinte légèrement différente, ce dont on ne pouvait d’ailleurs se rendre compte que par transparence. Justement ému, il fit part de sa découverte au général Roget, chef de cabinet du ministre, qui constata le faux et en référa à Cavaignac qui, à son tour, examina la pièce et dut s’incliner devant l’exactitude du fait qui lui était signalé.
Le 30 août, à 2 h. 30, en présence du général de Boisdeffre, du général Gonse et du général Roget, le ministre interrogea le colonel Henry sur l’origine de la pièce incriminée. Ce fut un interrogatoire dramatique. Henry, après s’être longuement débattu, après avoir juré à plusieurs reprises que le document avait été établi avec des fragments authentiques, avoua enfin qu’il s’agissait d’un faux et qu’il en était l’auteur. Arrêté sur-le-champ, il fut conduit au Mont Valérien et, le lendemain 31 août, se suicida en se tranchant la gorge avec un rasoir.
Dès les aveux d’Henry, le général de Boisdeffre rédigea, dans le cabinet même du ministre, une lettre demandant à être relevé de ses fonctions de chef d’État-major. Quant au général de Pellieux, aussitôt qu’il apprit l’événement, il sollicita en ces termes la liquidation de sa retraite :
« Dupe de gens sans honneur, ne pouvant espérer conserver la confiance de mes subordonnés sans laquelle il n’y a pas de commandement possible, ayant perdu de mon côté la confiance en ceux de mes chefs qui m’ont fait travailler sur des faux, j’ai l’honneur de vous prier de vouloir bien liquider ma retraite pour ancienneté de services. »
Enfin, le 3 septembre, alors que le texte de son discours était encore affiché sur les murs de toutes les communes de France, Cavaignac remettait sa démission de ministre de la Guerre.
L’aveu d’Henry ouvrit les yeux de bien des gens. Il semble qu’il aurait dû faire l’unanimité ! Mais trop de généraux, trop d’hommes politiques, trop de journalistes s’étaient engagés à fond dans la défense d’une mauvaise cause. Ils auraient encore pu faire amende honorable et reconnaître qu’ils avaient été trompés. Beaucoup préférèrent persister dans leur erreur et, d’abord désemparés, les Judet, les Charles Maurras, avec leur esprit de malfaisance sociale et leur mauvaise foi coutumière, inventèrent l’inadmissible théorie du « faux patriotique » et glorifièrent le faussaire. Ils se vouèrent ainsi définitivement au mépris des honnêtes gens.
Le Gouvernement lui-même, dirigé par des hommes pusillanimes, n’osa pas engager immédiatement la procédure de révision, bien que dès le 3 septembre Mme Lucie Dreyfus eût adressé une requête en ce sens au ministre de la Justice.
Le général Zurlinden, qui avait succédé à Cavaignac et s’était d’abord montré favorable à la révision, demanda lui aussi quelques jours pour étudier le dossier. Il pria le général Roget et le capitaine Cuignet de l’éclairer. Ces officiers, avertis par le faux qu’ils avaient découvert auraient dû, en toute logique, se sentir ébranlés dans leurs convictions et se montrer désormais plus circonspects. Mais aveuglés par cette idée, aujourd’hui incompréhensible, qu’il fallait, pour l’honneur de l’armée, que Dreyfus fût coupable, ils inventèrent une nouvelle théorie absolvant en quelque sorte l’acte d’Henry. Ils imaginèrent que Picquart avait gratté le nom qui se trouvait sur l’adresse du « petit bleu » pour le remplacer par celui d’Esterhazy et qu’Henry, à l’instigation de du Paty de Clam, avait cru devoir répondre à ce faux par un autre faux qui en détruisait l’effet possible, en mettant sous les yeux de ses chefs une preuve flagrante de la culpabilité de Dreyfus.
Zurlinden accepta volontiers cette nouvelle fable et proposa au Conseil des ministres de lancer un ordre d’informer contre Picquart. Il ajouta qu’il restait « pleinement convaincu de la culpabilité de Dreyfus » et, le Garde des Sceaux lui ayant demandé de lui communiquer le dossier secret envoyé en 1894 par Mercier aux juges du Conseil de guerre, il répondit « qu’il n’y avait pas trace de cette communication ». Enfin, la majorité des ministres s’étant déclarée favorable à la transmission de la requête de Mme Lucie Dreyfus, il démissionna le 17 septembre.
Il fut remplacé par le général Chanoine, auquel il remit le dossier qu’il venait de constituer contre Picquart, et dont les premiers actes furent de nommer Zurlinden gouverneur militaire de Paris et de lui transmettre le dossier Picquart avec l’ordre d’ouvrir une enquête. Zurlinden s’empressa de signer l’ordre d’informer, fit transférer immédiatement Picquart au Cherche-Midi et le fit mettre au secret le plus absolu.
Cependant, grâce à la ténacité de Brisson, acquis désormais à la cause de la révision, le Conseil des ministres décida le 26 septembre de transmettre à la Cour de cassation la requête de Mme Dreyfus, que la Chambre criminelle déclara recevable en la forme le 29 octobre suivant.
Mais l’opposition ne désarmait toujours pas. Le bruit s’étant répandu que la majorité de la Chambre criminelle était favorable à la révision, ses membres furent abreuvés des pires outrages. Et la campagne se révéla d’une telle violence que le premier président Mazeau, tout en affirmant que l’intégrité des magistrats ne pouvait être mise en doute, estima qu’il serait préférable, en la circonstance, de ne pas laisser à la Chambre criminelle seule la responsabilité de la sentence à intervenir.
S’emparant de cette suggestion, susceptible de calmer un peu les esprits, le gouvernement Dupuy, qui avait entre temps remplacé le cabinet Brisson, fit voter la loi dite de dessaisissement, qui stipula que dans les demandes de révision le jugement serait dorénavant prononcé par les trois Chambres réunies.
L’enquête de la Cour fut longue et minutieuse. Dominant les passions, insensibles aux injures quotidiennes, les hauts magistrats voulurent juger l’affaire en toute sérénité et, le 3 juin 1899, par un arrêt rendu à l’unanimité, cassèrent et annulèrent le jugement de condamnation prononcé le 22 décembre 1894 contre Alfred Dreyfus par le 1er Conseil de guerre du Gouvernement militaire de Paris.
En même temps, Picquart, qui avait été renvoyé devant le 2e Conseil de guerre de Paris, et qui avait saisi la Cour de cassation d’une requête « en règlement de juges », était mis par celle-ci en liberté provisoire. Puis, le 13 juin, la Chambre des mises en accusation rendit en ce qui le concernait, et en ce qui concernait Leblois, un non-lieu général.
Au cours de son enquête, la Cour de cassation avait démontré l’innocence absolue du capitaine Dreyfus et prouvé qu’il n’existait contre lui aucune charge. Elle aurait donc pu casser sans renvoi l’arrêt du Conseil de guerre de 1894. Mais Mme Alfred Dreyfus, convaincue en cela de traduire les sentiments exacts de son mari, avait donné pour instructions à son éminent avocat, Me Mornard, de demander le renvoi devant un Conseil de guerre.
Déjà, en 1894, alors que ses défenseurs lui indiquaient que les actes incriminés ne constituaient pas des machinations destinées à provoquer les puissances étrangères à des hostilités contre la France (crime politique de haute trahison prévu par l’article 76 du Code pénal), mais purement et simplement le délit d’espionnage (délit de droit commun prévu et réprimé par la loi du 18 avril 1886), Dreyfus, fort de son innocence, avait formellement interdit à Me Demange de soulever la question de procédure. Il lui avait enjoint de défendre uniquement son honneur, sans se préoccuper des conséquences pénales qu’une fausse qualification des faits pouvait entraîner pour lui.
Et Me Mornard, s’inclinant devant les instructions qu’il avait reçues, s’exprima en ces termes, dans la plaidoirie qu’il prononça devant la Cour de cassation, et qu’il termina le 1er juin 1899 :
« …Sur l’ordre de ma cliente, Messieurs, j’ai dû prendre des conclusions aux fins de renvoi devant un Conseil de guerre.
« …Je me demande si, véritablement, il n’eût pas été plus humain de conclure à la cassation sans renvoi, comme j’en avais le droit. Mais je veux du moins qu’il soit bien établi que, si j’ai conclu à un renvoi devant le Conseil de guerre, c’est que j’ai dû m’incliner devant les sentiments infiniments respectables exprimés dans les lettres du capitaine Dreyfus. L’honneur de Dreyfus lui a été ravi par une erreur de ses frères d’armes ; c’est à ses frères d’armes qu’il appartient de le lui rendre ; c’est devant eux qu’il veut comparaître… »
En accord avec Me Mornard, la Cour de cassation renvoya l’accusé devant un Conseil de guerre, et ce fut celui de Rennes qui fut choisi.
La première séance du procès, appelé à durer cinq semaines, s’ouvrit le 8 août sous la présidence du colonel Jouaust. Or celui-ci, qui semble avoir été en fin de compte l’un des deux juges qui votèrent l’acquittement, mena les débats de telle sorte que l’on eut constamment l’impression qu’il tenait Dreyfus pour coupable. Il n’eut pas l’autorité nécessaire pour tenir tête aux généraux, qui parurent les maîtres du Conseil de guerre, et il n’osa pas empêcher les manœuvres frauduleuses qui vicièrent le jugement, au point que quatre années plus tard, lors de la deuxième révision, le ministre de la guerre déclarait dans son rapport au Président du Conseil (19 octobre 1903) :
« L’administration de la Guerre est intervenue au procès de Rennes par la production du dossier dit « secret »… J’ai examiné personnellement toutes les pièces existant dans nos archives, et dont une partie a servi à constituer le dossier secret. J’ai pu me convaincre ainsi, que des pièces importantes, favorables à l’accusé, n’avaient pas été produites, et que, d’autre part, certaines pièces du dossier avaient été l’objet, soit d’altérations matérielles, soit de commentaires erronés qui en dénaturaient la portée… »
D’ailleurs, si l’on veut bien comprendre comment juge un tribunal militaire, il suffit de se rapporter aux dernières paroles prononcées par le commandant Carrière, commissaire du Gouvernement :
« …Vous avez entendu de nombreux témoignages. Je vous demande d’en faire un groupement par la pensée en deux faisceaux ; l’un qui vous demande l’acquittement de l’accusé, l’autre qui réclame de vous sa condamnation.
« Il vous appartiendra de peser ces deux faisceaux et de donner à chacun l’importance morale que vous devez lui attribuer, et vous donnerez gain de cause à celui qui fera peser en sa faveur la balance de votre justice.
« …Je tiens particulièrement, pour éviter toute équivoque dans l’esprit des juges, à leur faire remarquer que le Conseil de guerre est une juridiction semblable à la Cour d’assises. Ici le juge se dédouble. Il est d’abord juré pour se prononcer sur la culpabilité, et puis il est juge pour l’application de la peine.
« …Comme juré, la loi vous a donné des indications très précises.
« …La loi ne demande pas compte aux jurés des moyens par lesquels ils se sont convaincus… Elle leur prescrit de s’interroger eux-mêmes dans le silence et le recueillement et de chercher dans la sincérité de leur conscience quelle impression ont faites sur leur raison les preuves rapportées contre l’accusé et les moyens de sa défense… »
Il était impossible de dire plus clairement que « l’importance morale » des témoignages d’officiers généraux annihilait complètement les arguments précis des hommes qui déposèrent en faveur de Dreyfus, quelle que fut leur valeur scientifique ou intellectuelle. Mais malgré tout, le trouble de l’esprit des juges militaires fut tel, qu’après avoir condamné par cinq voix contre deux, ils accordèrent les circonstances atténuantes pour un crime qui n’en comportait pas.
Ainsi donc, le 9 septembre 1899, le Conseil de guerre de Rennes, s’inclinant devant la parole et le prestige des généraux, condamnait à nouveau le capitaine Dreyfus par un jugement qui souleva la réprobation unanime des honnêtes gens de France et du monde entier.
XI
L’AFFAIRE DEVANT L’OPINION
Jusqu’à l’été de 1897, on peut affirmer sans crainte d’erreur que la quasi-unanimité du pays, ignorant l’illégalité commise par le général Mercier en communiquant aux juges des pièces inconnues de la défense, croyait fermement à la culpabilité du capitaine Dreyfus. Chacun faisait confiance au verdict du Conseil de guerre de 1894, estimant qu’il ne pouvait être que juste et définitif. Et cette certitude était encore fortifiée par d’intermittentes campagnes de presse, qui accablaient le malheureux prisonnier et attisaient les haines antisémites. Mais tel un volcan qui, de temps à autre, crache des flammes et de la fumée, puis paraît s’éteindre, ces campagnes, qui soulevaient les passions, s’apaisaient assez vite et le silence retombait lourdement sur l’Affaire.
Parmi les premiers protagonistes de la révision, si certains furent persuadés dès 1894 de l’innocence du capitaine Dreyfus, soit qu’ils eussent été émus par ses véhémentes protestations, soit qu’ils ne purent admettre qu’un pareil crime eût été accompli sans raison, sans mobile, d’autres, dès que le fait leur fut révélé, se révoltèrent à l’idée que la loi avait été violée et, sans prendre encore parti quant au fond, réclamèrent pour Dreyfus, selon l’expression d’Émile Bergerat, tout au moins « le droit d’être innocent ».
Mais si les uns et les autres considéraient que des fautes regrettables avaient été commises de bonne foi et par ignorance des lois, ils ne soupçonnaient pas encore, dans leur ardent patriotisme et leur profond amour de l’armée, que certains chefs étaient capables de félonie. Et aujourd’hui encore, lorsqu’on étudie cette invraisemblable histoire, on en vient à se demander comment un tel souffle de folie a pu passer sur les bureaux de l’État-major du ministère de la guerre. Certes l’on sait, par le récent exemple d’un pays voisin, ce que les haines de races peuvent susciter de crimes. Mais la France est un pays trop libéral, trop fier de ses généreuses traditions pour que l’antisémitisme, étranger à son génie, puisse expliquer tout le drame. La qualité de Juif du capitaine Dreyfus joua, de toute évidence, un rôle dans l’affreux sort qui lui fut infligé, mais ne détermina qu’en partie l’acharnement que l’on mit à le maintenir muré sur son île perdue, comme rayé du nombre des vivants. La vérité, c’est que les grands chefs, conscients de leur erreur, jugèrent contraire au prestige de l’armée de l’admettre publiquement. Le doute quant à leur infaillibilité leur parut inadmissible. Ils incarnaient l’honneur militaire et ne devaient pas être soupçonnés. Aussi préférèrent-ils s’adonner aux plus basses turpitudes plutôt que de réparer l’injustice. Et c’est ce qui explique les criminels sophismes d’un Mercier, la couardise d’un Billot, les complaisants mensonges d’un Boisdeffre et d’un Gonse, l’hypocrisie d’un Roget, les arguments spécieux d’un Zurlinden et d’un Chanoine, la coupable souplesse d’un de Pellieux, sans parler des odieuses machinations, plus ou moins commandées, des Henry, des du Paty de Clam, des Lauth, des Gribelin et des Cuignet.
Quand enfin, par la grande voix de Scheurer-Kestner, puis par celle de Zola, la vérité se fit jour, le public se partagea en deux camps opposés d’importance inégale. Parmi les adversaires de la révision qui représentaient le plus grand nombre, trois tendances se précisèrent nettement. Quelques-uns, d’entendement obtus, restèrent convaincus de bonne foi de la culpabilité de Dreyfus ; d’autres, pour qui les faits depuis longtemps n’étaient plus un mystère, se turent par prudence ou par lâcheté ; d’autres enfin, et ce fut l’immense majorité, estimèrent qu’il fallait à tout prix soutenir l’honneur de l’armée, personnifié en ses chefs, affirmant suivant une pensée de Gœthe — qui n’est pas parmi ses meilleures —, que « mieux vaut une injustice qu’un désordre », mais oubliant le mot immortel d’un autre grand Allemand, Emmanuel Kant : « Lorsque la justice disparaît, il ne vaut plus la peine que des hommes vivent sur la terre. »
À cette époque déjà lointaine, personne ne prévoyant encore qu’un conflit armé imposerait la mobilisation de toutes les ressources du pays, c’était un article de foi généralement accepté que seule l’armée active possédait une valeur guerrière et, partant, concentrait en elle les vraies gloires de la France. Aussi, soupçonner un chef, c’était, aux yeux d’un grand nombre, diminuer l’armée ; amoindrir l’organe représentatif de l’idée de la patrie. Et il ne fallut rien de moins que la grande guerre pour démontrer la fausseté de ce point de vue. On comprit alors assez vite que si l’armée de métier était nécessaire pour fournir les cadres, si des états-majors compétents étaient indispensables pour coordonner les mouvements de l’avant comme pour organiser et diriger les services de l’arrière, c’est aujourd’hui la nation entière qui constitue notre armée nationale. Le limogeage de grands chefs laissa indifférente la troupe, qui se battait pour défendre le territoire envahi et dans l’espérance que la victoire des nations civilisées tuerait définitivement la guerre, plutôt que pour accumuler des trophées.
Quoi qu’il en soit, les défenseurs de Dreyfus, tout aussi ardents patriotes que leurs adversaires, bien que de conception différente, eurent peut-être à lutter plus âprement contre cette absurde théorie de l’infaillibilité des grands chefs que pour la reconnaissance même de l’erreur judiciaire. Mais vaillants et tenaces, ces combattants d’élite, forts de la sainteté de leur mission, ne reculèrent jamais. Et bientôt, sous l’impulsion de Scheurer-Kestner, puis de Zola, puis de Jaurès, Trarieux, Anatole France, Louis Havet, Octave Mirbeau, Paul Painlevé et de combien d’autres citoyens éminents et désintéressés, l’héroïque cohorte des premiers élus, dont Mathieu Dreyfus et Joseph Reinach furent l’âme vivante, se perdit dans les robustes légions de la Cause, qui eut désormais pour elle non seulement le droit, mais la force du nombre, c’est-à-dire les masses profondes de la France de l’intelligence et du travail. La touchante figure du martyr devint un symbole, un symbole vivant et torturé, mais un symbole. La lutte dépassa sa personne. Ses partisans, certes, s’assignèrent comme premier but de l’arracher à ses tourments, mais ils pensèrent aussi que son exemple devait servir aux idées de justice, de tolérance et de solidarité véritable.
Dans la mesure où il semble possible de dégager une conclusion de l’Affaire, de préciser son influence philosophique et sa portée sociale, trois faits dominants méritent de retenir l’attention.
Il y a lieu de noter, tout d’abord, la floraison d’esprit civique qui se manifesta dans toutes les classes, et particulièrement dans les milieux intellectuels, assez indifférents jusque-là aux choses de la politique. Le cabinet de travail parut soudain trop étroit à l’écrivain, le laboratoire sembla insuffisant au savant, la chaire fut jugée d’une portée trop restreinte par le philosophe et par l’historien. En grand nombre, ils prirent le chemin du Forum. Et cela fut vrai dans les deux camps. Jules Lemaître, François Coppée, Barrès, Syveton, Vaugeois et leurs amis coururent au secours de l’État-major et, ergotant sur une équivoque, longtemps dominèrent la rue. Mais leur règne ne put durer. La droiture et le bon sens du peuple, auxquels firent appel les défenseurs du captif, réussirent à les vaincre.
Parmi les hommes qui furent ainsi touchés par la grâce civique, et se distinguèrent hautement dans la mêlée, personne n’ignore l’immortel exemple du grand Zola. D’autres méritent également une place sur les tablettes de cette histoire, et il n’est peut-être pas superflu de citer quelques cas, à défaut de le pouvoir faire pour tous.
Anatole France, ce penseur aimable et profond, cet incomparable orfèvre de notre belle langue, ce sceptique dont l’ironie cachait mal son immense pitié pour ses frères les hommes, Anatole France quitta sa tour d’ivoire et n’y retourna jamais. Jusqu’à son dernier souffle, il prit intérêt aux affaires de la cité, ne cessant d’émettre des pensées élevées, généreuses et humaines.
Francis de Pressensé, homme de cabinet, d’une vaste culture, entra dans la lutte de toute son âme, succéda à Trarieux à la présidence de la Ligue des Droits de l’Homme et mourut sur la brèche.
Le professeur Grimaux, chimiste réputé, préféra perdre sa chaire à l’École polytechnique et risquer sa vie plutôt que de répudier le cri de sa conscience.
Ferdinand Buisson, qui enseignait la pédagogie en Sorbonne après avoir organisé l’enseignement primaire aux côtés de Jules Ferry, alla droit au peuple, fut élu au Parlement, et resta fidèle aux grands principes dont s’étaient inspirés les dreyfusards.
Octave Mirbeau, écrivain de grande classe, soumis jusque-là à la théorie de « l’art pour l’art », élargit son horizon, prit place sur le Forum, et devint le plus fidèle lieutenant de Zola.
Le professeur Victor Basch, éducateur éminent, bien que fort jeune alors, s’attela à la noble tâche d’instruire les humbles, hanta les faubourgs et devint président de la Ligue des Droits de l’Homme, cette admirable institution qui naquit de l’Affaire, qu’il dirige aujourd’hui encore avec l’autorité que l’on sait.
Paul Painlevé, mathématicien illustre, totalement voué à la science, entra dans la lutte, porta la bonne parole dans les universités populaires, autre belle création qui dut le jour à l’Affaire, prit part à la bataille politique, occupa quelques-unes des plus hautes charges de la République et, aux heures difficiles, rendit à la patrie d’incomparables services.
D’autres intellectuels, qui se révélèrent des citoyens actifs et des dreyfusards convaincus, furent les docteurs Roux, Richet, Delbet, Reclus ; les professeurs Lavisse, Gabriel Monod, Louis Havet, Gabriel Séailles, Georges Duruy, Appell, Aulard ; les écrivains Sully-Prudhomme, Edmond Rostand, Victorien Sardou, Marcel Prévost, Victor Margueritte, Marcel Proust, Georges Lecomte, Armand Charpentier, Paul Brulât ; la comtesse de Noailles, Mme Séverine ; les peintres Carrière, Roll, Claude Monet ; le compositeur Alfred Bruneau, et d’autres, d’autres encore, appartenant à toutes les formes de l’activité littéraire et scientifique, et dont chacun mériterait un hommage individuel et fervent.
Le second fait qui s’impose à quiconque se penche attentivement sur cette étonnante période, c’est le patriotisme de bon aloi, indépendant de tout credo politique et de toute confession religieuse, qui s’affirma au grand jour chez un nombre considérable de Français. Conscients de vivre dans un monde de plus en plus étroit, d’une interdépendance chaque jour plus accusée, ces hommes sentirent le danger que faisait courir au pays les théoriciens de l’injustice, quotidiennement réprouvés hors les frontières et, en particulier, par les grandes démocraties britannique et américaine. Ils comprirent qu’il était de leur devoir de reconquérir pour la France son universel prestige de nation libre, juste et humaine, d’effacer la tache de honte qu’elle portait en plein visage, la rendant méconnaissable et laide. Ce fut, en vérité, un émouvant spectacle. Savants et primaires, ouvriers et bourgeois, catholiques militants et francs-maçons, prêtres et juifs, nobles et boutiquiers, acteurs et écrivains, pauvres et riches, il y eut des citoyens de tous les coins de l’horizon pour entrer dans la croisade. Et leur succès se révéla d’une telle ampleur que les ennemis du pays, inquiets, jaloux, ne purent dissimuler leur déception. C’est ainsi que le prince de Bulow, alors ministre des Affaires étrangères d’Allemagne, qui avait pourtant déclaré à la tribune du Reichstag, le 24 janvier précédent, et « de la manière la plus formelle et la plus catégorique », que Dreyfus n’avait jamais eu avec les agents allemands « de relations ni de liaisons de quelque nature qu’elles soient », s’exprima, dans une dépêche du 27 septembre 1898, en ces termes significatifs :
« Il n’est pas à souhaiter que la France, à la suite d’une rapide et éclatante réhabilitation de Dreyfus, puisse obtenir de nouveau la sympathie des libéraux et des israélites. Il vaut mieux que l’affaire continue à suppurer, qu’elle déconsidère l’armée française et provoque un scandale en Europe. »
Mais pas plus qu’un fétu de paille ne saurait arrêter un torrent, pas plus le dépit de M. de Bulow ne put empêcher les patriotes véritables de poursuivre leur titanique effort pour ramener le pays à sa mission civilisatrice, à son rayonnement mondial. Et l’on sait assez qu’ils y réussirent pleinement.
Enfin, un dernier point d’un incontestable intérêt, c’est que l’Affaire développa dans le peuple et chez les élites le sentiment démocratique, les idées de justice, de compréhension, de progrès social et de solidarité réelle et féconde. C’est par l’Affaire que s’éveilla ce sens de révolte contre l’iniquité qui porte tant de Français, dans les milieux les plus différents, à protester du fond du cœur contre les injustices dont sont victimes des humains, quelle que soit la nation à laquelle ils appartiennent. Et de l’Affaire, somme toute, le pays sortit purifié, grandi, plus noble et plus robuste.
On peut donc conclure, sans exagération aucune, que ce généreux combat contre des forces apparemment invincibles fut, contrairement aux affirmations de certains esprits chagrins, un acte des plus glorieux, dont les générations futures pourront dire avec fierté ; il sauva l’honneur de la France éternelle.
Rien ne pouvant donner, mieux que les lettres écrites en pleine bataille au capitaine et à Mme Dreyfus, une impression exacte des sentiments et des idées qui agitaient les contemporains, on lira sans doute avec intérêt celles que nous publions ci-après.
Relativement peu nombreuses, si l’on songe que Mme Dreyfus reçut à une certaine époque, de tous les coins du monde, plus de mille lettres par jour, elles sont parmi les plus typiques.
La première qui, en vérité, mit un peu de baume sur son cœur meurtri, lui fit entrevoir l’aurore, encore faible mais bien douce, où elle pourrait retirer ses vêtements de deuil — qu’elle conserva pendant l’absence de son mari —, fut le message, inséré dans les Souvenirs, par lequel Joseph Reinach l’informait que Scheurer-Kestner avait acquis la conviction de l’innocence du capitaine Dreyfus et tenait à le lui faire savoir.
D’autres suivirent, parmi lesquelles les lettres émouvantes qui motivèrent notre choix.
Ma voix n’a jamais cessé de défendre le capitaine Dreyfus contre les lâchetés et les absurdités. Aujourd’hui que la sagesse des plus hauts magistrats de la France fait taire les passions, je vous apporte, à vous que je connais seulement par vos douleurs, un témoignage d’admiration et je souhaite à vos enfants l’oubli du rêve barbare dans lequel ils ont grandi.
Je crois qu’ils ne seront pas très fiers d’appartenir à l’espèce humaine quand ils comprendront qu’aux dernières heures de ce siècle, les voix de la raison et du cœur peuvent être couvertes par celle de l’intolérance : que l’antisémitisme est contemporain de Pasteur ! Et le martyre de leur père leur laissera le regret d’avoir vécu trop tôt, alors que la culture des esprits n’a encore servi aux hommes que pour mesurer leurs fautes.
Mais un jour, ils sauront quelle âme s’est révélée dans le cri de ses injustes souffrances ; ils pèseront le jugement des hommes qui, par leur science et leur caractère font respecter le nom de la France, et qui ont su payer à sa valeur la conviction de leur conscience ; ils béniront leur vaillante mère qui a su vaincre la coalition des faiblesses et des sottises. Et l’exemple de toutes ces grandeurs et de toutes ces misères leur fournira les leçons qui font les honnêtes gens.
Je vous prie, Madame, de considérer les sentiments que je vous exprime ici comme ceux d’un ami véritable de la France qui voit avec bonheur un ciel meilleur se dessiner pour elle.
Permettez à un convaincu de la première heure, qui depuis plus d’un an n’a cessé de penser tous les jours à votre pauvre et cher martyr, et de souhaiter le triomphe de la vérité, de vous offrir à l’occasion de l’arrêt de la Cour de cassation, ses ardentes félicitations. Le jour de votre joie est un jour de bonheur pour le pays tout entier, qui se réhabilite et qui peut redresser la tête devant l’étranger. La France a aujourd’hui plus besoin qu’Alfred Dreyfus d’une réhabilitation.
Quoique étranger et n’ayant pas l’honneur de vous être connu, permettez-moi de vous exprimer la part que je prends à votre immense joie qui est égale à celle que j’ai prise jusqu’ici à votre grande infortune.
Le jour de la parade d’exécution au Champ de Mars, le 5 janvier 1895, je me suis écrié : « Cet homme doit être innocent. » Je n’ai fait depuis que proclamer et faire partager ma conviction profonde de l’innocence du capitaine Alfred Dreyfus. Aussi serais-je heureux de pouvoir assister au Conseil de guerre qui doit être tenu à Rennes pour être témoin, non de l’acquittement de votre mari ni de la réhabilitation de son honneur, car il n’en a pas besoin, mais de la reconnaissance de la grande et criminelle faute qui a été commise, reconnaissance qui sera la réhabilitation de l’honneur de l’armée française.
Je voudrais être des premiers à serrer la main du capitaine Dreyfus à son retour des îles du Salut, ainsi que celle du brave et loyal colonel Picquart qui possède, à la fois, le cœur de Bayard et l’âme de Turenne.
Veuillez agréer, Madame, l’expression de mes hommages respectueux.
Au moment où vous mettez le pied dans l’ancienne capitale de la Bretagne, permettez-moi, au nom de ma femme et de mes enfants, comme au mien propre, de vous souhaiter la bienvenue sur cette terre bretonne qui fut longtemps la terre classique de l’hospitalité et la patrie d’une race chevaleresque, éprise jusqu’à la folie, du plus haut idéal de justice, de mansuétude et de pitié.
Je me plais à espérer, pour l’honneur d’un pays qui m’est cher par-dessus tout au monde, que vous y trouverez un accueil digne de la grandeur de Votre infortune. Mais surtout, puissiez-vous y trouver, Madame, la fin de votre douloureux calvaire, si noblement gravi !
C’est le vœu d’un inconnu qui a conscience d’obéir au plus pur sentiment breton, en vous adressant du fond de sa solitude armoricaine, cet hommage respectueux.
Vous êtes encore en prison. Vous avez sûrement trop de loisir, malgré les affections qui vous entourent et les millions d’âmes anxieuses qui, en ce moment, s’agitent autour de vous. Permettez à l’un des soldats de la petite armée de braves gens qui a combattu pour vous en France, de vous envoyer au retour, une cordiale et confiante poignée de mains.
Nous vous sommes reconnaissants de nous avoir donné l’occasion de lutter pour un principe, et aussi de nous avoir donné les moyens de triompher. Je ne parle pas seulement de votre innocence, aujourd’hui reconnue de quiconque sait lire et peut réfléchir. Je veux dire aussi le courage que nous puisions dans tout ce que nous savions de vous, de votre famille, de vos lettres quasi surhumaines dans lesquelles aucune souffrance de l’homme n’a jamais fait taire le stoïcisme et la hautaine conscience du soldat. Vous avez été sans le savoir, le réconfort de bien des heures tristes et découragées et beaucoup de ceux qui dans l’ignorance et le trouble des premières heures avaient commencé par se dire ; la chose est trop absurde, elle n’est pas vraisemblable, ont continué à mesure qu’ils ont mieux connu les détails du procès et mieux appris à vous connaître, en disant : la chose est impossible avec un pareil homme, elle n’est pas vraie.
Et c’est ainsi que bien qu’enterré vivant, vous avez été le meilleur soldat de votre cause, et Voilà aussi pourquoi ceux qui l’avaient embrassée peuvent vous remercier aujourd’hui de l’appui que vous leur avez prêté. Je crois assez en vous pour être convaincu que vous resterez soldat jusqu’à la fin et que dans ce dédoublement de la personnalité dont vous vous êtes montré capable, une des moitiés de vous-même souffrira d’être obligée de défendre l’autre. Vous en puiserez le courage dans la pensée qu’il s’agit de plus que vous dans le débat tragique dont vous êtes l’objet, j’oserai presque dire l’occasion ; il s’agit, en effet, du triomphe du droit sur la force, force du nombre et force des préjugés. La cause se plaide souvent devant nos tribunaux. Celle qui vous est propre se plaide devant l’histoire et j’espère qu’un jour viendra où ces quatre misérables années passées à l’état de souvenir, vous n’aurez plus que la joie d’avoir été une cause de triomphe éclatant pour la vérité.
Veuillez agréer, mon capitaine, l’expression de mes sentiments de haute estime et de reconnaissance.
Permettez à un inconnu de vous apporter au moment où vous êtes rendu à votre famille et à votre patrie, après des débats solennels où la vérité si longtemps méconnue et volontairement obscurcie a été enfin reconnue et proclamée, un salut de bienvenue profondément ému. Notre maison est une de celles, plus nombreuses que vous ne pensez, où l’on a toujours douté de votre culpabilité, et où depuis la publication du bordereau, on a été certain de votre innocence. Ma femme, mes deux fils et mes trois filles ont été dès le premier jour, tous de cœur avec moi pour prendre votre défense devant ceux qui partageaient l’erreur de vos premiers juges — et ils m’ont encouragé de prendre ma modeste part dans les efforts faits par votre famille et par quelques courageux amis de la justice pour obtenir des pouvoirs publics la révision de votre procès. Déjà réhabilité par la plus haute de nos cours de justice, vous allez voir votre innocence définitivement proclamée par vos camarades et vos chefs de l’armée.
Ce n’est pas votre honneur seulement, c’est celui de la patrie et de l’armée que tiennent entre leurs mains vos juges militaires. J’ai confiance qu’ils rendront un verdict de réparation qui permettra à tous les Français de marcher désormais le front haut et la conscience tranquille à côté de vous.
Croyez que nous sommes tous de cœur avec vous et les vôtres, dont nous avons tant admiré l’héroïsme, la patience et la prudence dans cette longue épreuve.
Permettez à un des innombrables amis inconnus qui espéraient depuis longtemps votre retour, de venir vous exprimer les sentiments de sincère admiration et, permettez-moi d’ajouter, d’affection qu’a fait naître en lui l’étude attentive de votre cause.
Commencée par souci de légalité alors que je ne croyais guère qu’à des irrégularités dans votre procès, cette étude m’a conduit peu à peu à concevoir des doutes et bientôt les documents qui ont passé sous mes yeux, non seulement m’ont persuadé de votre innocence, mais m’ont montré en vous un homme qui faisait honneur à l’humanité.
C’est les larmes aux yeux que, pour faire le travail de comparaison d’écritures qui m’a été demandé, j’ai examiné votre correspondance la plus intime livrée à la justice et qu’il me semblait profaner en la lisant.
J’hésitais à vous écrire, craignant de vous sembler indiscret, mais puisque les circonstances m’ont ainsi jeté dans votre vie à un moment aussi tragique, il m’a semblé qu’au moment où vous venez d’être rendu à votre patrie, à votre famille, à vos anciens amis, vous trouveriez peut-être quelque satisfaction en recevant d’un des amis nouveaux que vous devez à votre épouvantable infortune, des assurances sincères de sympathie, d’admiration et d’inaltérable dévouement.
C’est avec une émotion ardente et profonde que je tiens à vous souhaiter la bienvenue sur le sol aimé de la patrie que, même durant votre si long martyre, vous n’avez cessé de servir par votre stoïcisme admirable, par votre résistance morale à toutes les épreuves, noble exemple de courage et d’héroïsme que vous aurez donné à vos enfants, car, après ce que vous avez souffert et supporté, ils n’auront plus le droit de se plaindre de rien et affronteront la vie avec sérénité. Tout Français doit vous être reconnaissant. Vous avez été là, comme un soldat à son poste. Sentinelle avancée, Vous avez vu luire enfin le jour de la justice. C’est une grande et belle victoire cela. Vous revenez, mon Capitaine, vous pouvez avoir le cœur tranquille et content. L’heure n’est pas loin où votre immense douleur sera définitivement consolée et où la France entière s’en réjouira avec nous.
Permettez-moi, Capitaine, de vous dire ici avec mon admiration, toute ma sympathie et tout mon respect.
Souffrez que, sans être connu de vous, je vous Salue respectueusement à votre retour en France.
Sachant de quelle effroyable erreur vous avez été la victime, j’accomplis mon devoir d’homme et de Français, en vous exprimant et ma douloureuse sympathie pour les souffrances épouvantables qui vous ont assailli et ma haute admiration pour la constance inébranlable avec laquelle vous les avez endurées. Vous étiez soutenu, je le sais, par le sentiment de votre innocence et par l’espoir de la faire connaître un jour. Cet espoir ne sera pas trompé.
Recevez, Capitaine, l’assurance de mes sentiments de haute estime et de profonde sympathie.
J’ai reçu avec joie la communication que votre admirable frère m’a fait faire ce matin par mon ami Bernard Lazare. C’est la première lettre de moi que vous recevrez pour vous dire toute ma profonde estime, mon absolue confiance en la justice qui achèvera le triomphe de la vérité. Mais c’est la seconde lettre que je vous écris. La première que je vous adressais, le 15 septembre 1897, au nom de M. Scheurer-Kestner et au mien, est dans mon tiroir. Je vous la remettrai à vous-même, à une date très prochaine, je l’espère, et je vous dirai alors dans quelles circonstances elle m’a été rendue avec le refus de vous l’expédier. Je vous y annonçais l’œuvre généreuse que mon vieil et excellent ami Scheurer se proposait d’entreprendre ; je vous y exprimais les sentiments que j’ai eus pour vous, dès les premiers jours de ce drame, sans avoir eu jamais l’honneur de vous connaître ou de vous voir. Vous avez peut-être su, dès 1894, par Demange que je n’ai jamais douté de votre innocence. Quand vous lirez cette petite brochure intitulée : « Le Curé de Fréjus ou les preuves morales », vous saurez, non pas quel sûr instinct, mais quel invincible raisonnement m’avait dicté cette foi. Au mois de septembre 1897, quand je vous écrivais cette première lettre, j’avais vu deux ou trois fois Madame Dreyfus à qui j’avais voué le plus profond et le plus affectueux respect. Je n’ai connu votre frère Mathieu que plus tard. C’est un des grands cœurs, une des plus belles intelligences de ce temps.
Après l’atroce épreuve que vous avez supportée avec tant d’héroïsme, je ne crois point nécessaire de vous dire : « confiance » ; vous touchez au but, mon Capitaine, et votre justification ne vous sera pas seulement douce en elle-même, mais encore parce qu’elle ajoutera à la gloire et de la France qui reste le grand pays du Droit, et de l’Armée qui sera heureuse et fière de réparer l’erreur commise envers l’un de ses meilleurs fils. L’honneur de ma vie aura été de contribuer, pour ma part, à cette œuvre patriotique entre toutes.
Recevez ici, mon Capitaine, l’expression de ma profonde et sincère affection.
Je ne voudrais pas qu’au milieu des nombreuses marques de sympathie qui vous accueillent, les miennes n’y fussent pas mêlées.
Je vous les envoie d’un cœur ému, car je me compte parmi ceux qui se réjouissent le plus de ce que l’heure de la justice ait enfin sonné pour vous.
Convaincu, dès longtemps, de votre innocence, j’ai suivi avec une cruelle anxiété les événements qui ont fini par faire éclater la vérité.
Vous avez supporté avec un grand courage que seule peut donner une conscience pure, l’affreux martyre auquel vous avez été soumis ; mais vous avez eu pour vous soutenir, pour soutenir votre honneur et celui du nom de vos enfants, une femme admirable, digne de vous, et un frère dont j’ai été à même d’apprécier le courage qu’ils ont mis au service de votre immense infortune.
Que cette douce satisfaction soit pour vous le commencement de la réparation.
Bientôt justice entière vous sera rendue !
Recevez, mon Capitaine, l’expression de ma profonde sympathie.
Si je n’ai pas été un des premiers, dès votre retour en France, à vous écrire toute ma sympathie, toute mon affection, c’est que j’ai craint que ma lettre ne reste pour vous incompréhensible. Et j’ai voulu attendre que votre admirable frère vous ait vu, vous ait dit notre long combat. Il vient de m’apporter la bonne nouvelle de votre santé, de votre courage, de votre foi, et je puis donc vous envoyer tout mon cœur, en sachant que maintenant vous me comprendrez.
Ah ! ce frère héroïque, il a été le dévouement, la bravoure et la sagesse. C’est grâce à lui que, depuis dix-huit mois, nous crions votre innocence. Quelle joie il m’apporte en me disant que vous sortez vivant du tombeau, que l’abominable martyre vous a grandi et épuré. Car l’œuvre n’est point finie, il faut que votre innocence hautement reconnue sauve la France du désastre moral où elle a failli disparaître. Tant que l’innocent sera sous les verrous, nous n’existerons plus parmi les peuples nobles et justes. À cette heure, votre grande tâche est de nous apporter avec la justice, l’apaisement, de calmer enfin notre pauvre et grand pays, en achevant notre œuvre de réparation, en montrant l’homme pour qui nous avons combattu, en qui nous avons incarné le triomphe de la solidarité humaine. Quand l’innocent se lèvera, la France redeviendra la terre de l’équité et de la bonté.
Et c’est aussi l’honneur de l’armée que vous sauverez, de cette armée que vous avez tant aimée, en qui vous avez mis tout votre idéal. N’écoutez pas ceux qui blasphèment, qui voudraient la grandir par le mensonge et l’injustice. C’est nous qui sommes ses vrais défenseurs, c’est nous qui l’acclamerons le jour où vos camarades en vous acquittant, donneront au monde le plus saint et le plus sublime des spectacles, l’aveu d’une erreur. Ce jour-là, l’armée ne sera pas seulement la force, elle sera la justice.
Mon cœur déborde, et je ne puis que vous envoyer toute ma fraternité pour ce que vous avez souffert, pour ce qu’a souffert votre vaillante femme. La mienne se joint à moi, et c’est ce que nous avons en nous de meilleur, de plus noble et de plus tendre, que je voudrais mettre dans cette lettre, pour que vous sentiez que tous les braves gens sont avec vous. Je vous embrasse affectueusement.
Bien que je n’aie pas l’honneur d’être connu de vous, permettez-moi de vous exprimer mon admiration pour l’énergie héroïque avec laquelle vous avez supporté l’épouvantable supplice qui vous a été injustement infligé. Aux tortures que des bourreaux sans nom ont inventées pour vous malgré nos lois, vous avez opposé une impassibilité stoïque. Et tandis qu’on accusait vos défenseurs d’attaquer l’armée, comme s’il fallait pour son honneur qu’un officier d’État-major eut trahi, vous donniez le plus magnifique exemple de la grandeur à laquelle peut atteindre l’âme d’un soldat. Pendant tant d’années de souffrances vous n’avez pas eu une défaillance. Sans un mot de haine, vous n’avez réclamé que la justice et, par une ironie qui fait encore ressortir votre grandeur morale à côté de la bassesse des autres, vous mettiez justement votre confiance dans ceux qui la méritaient le moins.
S’il est une chose qui peut apporter quelque soulagement à vos maux, c’est cette pensée que leur excès même a réveillé la conscience humaine qui s’endormait. Grâce à vous, les idées de justice et de vérité qui semblaient s’être envolées de ce monde, ont de nouveau fait battre les cœurs. C’est sur vos malheurs que se sont comptés dans notre pauvre pays de France les esprits droits et les cœurs généreux. Par vous, on sait maintenant de quel côté sont les bons, de quel côté sont les méchants.
Veuillez croire, mon Capitaine, avec l’expression de mon admiration, à l’assurance de mon dévouement.
Je suis de ceux qui, à partir du moment où ils ont eu le soupçon que vous aviez été victime d’une illégalité et d’une injustice, n’ont ni pu ni voulu étouffer le cri de leur conscience. Le soupçon s’est changé en certitude. Pas à pas, lentement, les yeux fixés sur les indices que la mêlée des opinions et le hasard des découvertes amenaient au jour, puis sur les preuves accumulées par l’enquête de la Cour de cassation, en dépit des insultes et des calomnies qui pleuvaient sur les « intellectuels » mis hors la patrie par les fanatiques, je me suis fait une conviction, raisonnée et définitive.
Cette conviction eût été fortifiée encore, si elle en avait eu besoin, par votre noble attitude. Votre amour pour la France a résisté au plus douloureux et au plus immérité des supplices ; votre confiance inébranlable dans sa loyauté et sa justice mieux informée vous a sauvé du désespoir et vous a donné la force d’attendre l’heure de la réparation. Cette heure est venue. Dans quelques semaines, vos compagnons d’armes — convaincus eux aussi par l’examen impartial des faits — proclameront votre innocence à la face de l’univers et je me fais un plaisir de devancer leur arrêt en vous certifiant que vous êtes déjà non seulement réhabilité, mais grandi par l’infortune, aux yeux de tous ceux qui n’ont pas perdu, au milieu des clameurs d’une foule égarée, la faculté de comprendre, de peser, de juger.
Permettez, mon Capitaine, à l’ami inconnu que je suis pour vous, de vous serrer la main, et agréez, l’hommage de ma très haute estime doublée d’une très vive sympathie.
L’hommage que vous apporte cette lettre est celui d’un prêtre catholique qui tient à faire arriver jusqu’à vous l’expression de ses sentiments de sympathie et d’admiration.
Ma sympathie s’adresse à l’homme innocent qui a souffert tout ce que l’iniquité sociale peut inventer de pire. Mon admiration va, par la même voie, à l’homme héroïque dont le courage n’a jamais été vaincu par le mal. En votre personne, Monsieur, la justice fut cyniquement violée ; elle sera bientôt magnifiquement glorifiée, et c’est ce qui fait que votre cause est sainte, qu’elle passionne toutes les âmes généreuses, qu’elle solidarise avec vous et les vôtres tous les cœurs sincères. Ici s’applique la parole prononcée par l’apôtre Paul en des temps qui la comprenaient mieux que les nôtres : « Il n’y a plus ni Grecs, ni Juifs, ni circoncis, ni incirconcis, ni barbares, ni esclaves, ni libres. Mais le Christ est tout en tous. » C’est-à-dire, l’esprit de celui qui a dit : « La vérité vous délivrera, cherchez d’abord la justice. » Et la vérité vous délivra, Monsieur. C’est votre espérance et celle de tous ceux qui ont tenu à honneur de défendre votre cause et qui n’ont point craint, c’est pour cela qu’elle nous est encore plus chère, de souffrir un peu pour elle ! Courage, Monsieur, vous touchez au terme de l’épreuve. Tous les vœux des âmes éprises de vérité et de justice sont avec vous ; toutes leurs sympathies seront votre cortège devant le Conseil de Rennes.
Recevez, Monsieur, l’assurance de toute mon estime personnelle.
Je suis un des premiers qui aient cru en votre innocence et qui aient plaidé votre cause devant les hommes.
Je l’ai plaidée aussi devant Dieu. Votre pensée m’a occupé pendant de longs jours et de longues nuits, et j’ai prié Dieu — non pas l’idole idiote et féroce qu’on lui a substituée, — mais le Dieu vivant et vrai, le Dieu de Justice et d’Amour.
Je lui ai demandé de vous faire grand, calme et fort dans votre martyre, et plus tard dans votre apostolat. Car maintenant remonté comme par un prodige de la tombe et de l’enfer, vous n’appartenez plus seulement à votre famille et à vos amis. Vous appartenez à la France libérale et fraternelle dont vous avez, sans le savoir, personnifié la cause contre des scélérats et des fous, et aussi contre des multitudes irresponsables qu’on a trompées.
Vous appartenez à une race qui a beaucoup souffert et qui a souffert pour l’humanité, celle d’Israël, qu’on a haïe et persécutée en votre personne ; vous accomplirez, pour votre part, sa haute vocation.
J’espère vous voir un jour. En attendant, je vous envoie l’expression de mes profondes, respectueuses et religieuses sympathies.
Ne demandez pas qui je suis. Je ne vous ai jamais vu, ni vous ni les vôtres, et ne vous verrai sans doute jamais. Mais c’est alors justement que la fraternité est réelle, quand des inconnus se sentent des proches.
Je me sens obligé de vous demander pardon ; je me suis laissé tromper avec des milliers d’autres. J’ai cru pendant deux ans que vous étiez criminel, le jugement secret de ma conscience a été injuste et cruel pour vous. J’ai ma part dans la légèreté barbare de l’opinion. Voici deux ans et demi que j’ai conçu des doutes véhéments à votre sujet et, depuis plus d’un an par une lecture attentive et critique de tous les documents, lecture que j’ai regardée comme un devoir, je me suis convaincu non seulement de l’erreur dont vous étiez victime, mais de la nécessité historique qui avait soulevé contre vous, innocent, des passions, des préjugés, des infirmités d’esprit, dont nous sommes tous responsables en quelque mesure. Je ne me suis donc pas révolté contre un mal dont je ne me croyais pas exempt ; je me suis appliqué à ce que ma compassion infinie pour vous ne me rendit violent contre personne. Il est très juste de ne pas rendre le mal pour le mal ; non seulement, la morale le veut, mais aussi la paix et le progrès de l’humanité l’exigent. On ne délivre les hommes de leur injustice qu’en mettant la charité à la place.
À cette heure, je ne peux rien, non plus que personne, dans le procès final que vous allez soutenir. Et il est bien que personne n’y puisse rien.
C’est affaire aux juges de rendre justice, et la vérité se soutient assez par elle-même. Il n’est pas permis de douter d’elle ; son empire est irrésistible sur les consciences droites et averties, comme sont celles de vos juges. Mais, outre la justification légale, que vous attendez encore, il est une autre justification qui vous vient de la conviction des esprits libres, réfléchis, impassionnés. Je vois par vos lettres que l’estime de ces esprits-là, qui préparent le jugement de la postérité, vous paraît d’un grand prix. Sachez donc que vous l’avez obtenue déjà. Je peux dire que votre innocence du crime pour lequel vous avez été condamné est un fait désormais acquis à l’histoire. Quoi qu’il arrive, votre situation est donc toute différente de celle qui vous était faite en janvier 1895. Vous n’êtes plus maudit par tout un peuple abusé ; vous êtes absous, vous êtes respecté par tous ceux qui, sans intérêt personnel, sans passion, se sont offerts à la vérité avec scrupule et bonne foi.
Il ne s’agit pas de vous plaindre de vos souffrances, comme on pourrait aussi bien plaindre un coupable, deux fois malheureux, et ce n’est pas ici une question de sentiments ; il s’agit de reconnaître ce qui est, et c’est une question de clairvoyance. Cependant, cette première question résolue, il est bon que vous sachiez que vos douleurs et celles de vos proches nous ont touchés ; notre foi chrétienne nous oblige à vous aimer, dans toute la force du terme, c’est-à-dire à tenir pour fait à nous-mêmes tout le mal que vous avez souffert.
Veuillez compter, Capitaine, sur mon estime entière et réfléchie, ainsi que sur mes sentiments profonds de fraternité.
Certes, Madame, je sens bien et je me répète depuis des semaines que vous avez autre chose à faire qu’à lire des lettres. C’est pour cela que je m’étais interdit de vous écrire ou d’écrire à votre héroïque mari, depuis le jour où il a posé le pied sur le sol de France. Il me semble qu’à des heures comme celle-ci, vous avez droit, droit absolu, à l’entière disposition de vos minutes… et pourtant… pourtant, je finis par faire comme tant d’autres. Je n’y tiens plus. C’est pour le soulagement de ma conscience que j’écris ces lignes. Vous les lirez quand vous aurez le temps.
Vous savez, Madame, quel hommage ému nous vous rendons, nous tous qui, même de loin, avons suivi avec passion vos efforts inlassables pour la réhabilitation de votre cher martyr. Mais si votre vaillance nous a souvent remués, il y en a une autre qui nous arrache un vrai cri d’admiration. C’est la vaillance de celui qui, si longtemps, a souffert sur son rocher de supplices. Il n’y a qu’un nom dont on puisse le saluer, c’est le nom de héros.
Oui, je me sens petit à côté de cet homme qui a vécu parce qu’il a voulu vivre, qui a gardé toute sa foi dans la justice et dans la vérité, qui n’a jamais été ébranlé un seul instant dans sa confiance en la France et dans son amour pour elle. Pour celui qui nous a donné un tel spectacle, j’ai une reconnaissance inexprimable de patriote qui se demande avec angoisse à quels désespoirs il se serait abandonné à la place de ce héros — une reconnaissance inexprimable d’homme qui acclame avec joie le miracle d’énergie dont, en la personne du capitaine Dreyfus, l’humanité a été capable.
Permettez-moi, Madame, d’aller jusqu’au bout de ma pensée. Je suis chrétien, je le suis profondément, avec conviction ; et ce sont mes sentiments chrétiens qui, dès le premier jour, comme tant de nos pasteurs, m’ont contraint de prendre ma place à côté des opprimés que vous étiez. Pourquoi ne vous dirais-je pas ce qui a été une de mes plus grandes joies ?
Quand je me suis décidé à lutter à mon rang, un rang très modeste, je ne savais qu’une chose : le capitaine Dreyfus était innocent. Il fallait le délivrer. Quelle était sa valeur propre, je n’en savais rien, je n’avais rien à en savoir. Il était celui qui souffrait injustement et qu’il fallait arracher à sa torture. Le reste ne me regardait pas.
Puis, quand j’ai lu ses lettres, quand j’ai connu dans ces derniers mois ce qu’a été sa vie dans l’île infernale et comment il a supporté toutes ces horreurs, alors une image s’est peu à peu formée en moi et j’ai cru revoir une connaissance qui m’est bien chère. Tous les matins, en effet, je réunis mes enfants autour de notre vieille bible et je leur lis presque autant de l’Ancien Testament que du Nouveau. Nous vivons presque tous les jours avec l’Israël des temps antiques et notre prière est que quelque chose de l’âme de ces hommes passe en nous. Eh bien ! cette âme d’Israël, avec sa foi invincible dans la venue de la justice, je l’ai sentie palpiter en votre mari. Je l’ai reconnue à travers les siècles. C’est bien celle que mes deux vieilles grand’mères, deux descendantes des huguenots du Désert, m’ont appris à aimer et à admirer. Et ce que ma conscience m’obligeait à vous apporter, je vous le dirai franchement, c’est l’hommage d’une âme de chrétien à une âme authentique d’Israël. Pourquoi ne l’ai-je pas fait plus tôt ? Je craignais et je crains encore d’être importun. Mais voici ma conscience libérée et j’en suis heureux. Et si jamais vous avez le loisir de lire ces lignes, vous n’y trouverez, vous et le capitaine Dreyfus, que l’expression bien imparfaite de sentiments dont je suis tout vibrant.
Veuillez, Madame, excuser la liberté de cette lettre et croire toujours à mon respectueux dévouement.
Votre parole si ferme, si digne, si nette et si sobre a produit ce matin un grand effet, que j’ai senti vivement pour ma part et dont j’ai été heureux d’apporter tout de suite le témoignage à Madame Dreyfus. Les amis de la justice n’avaient pas la permission de vous applaudir, mais ils ont le droit de vous exprimer en particulier la chaude sympathie avec laquelle ils vous ont écouté en silence.
C’étaient vos lettres, autrefois, qui soutenaient leur courage, et maintenant, c’est vous-même qui entretenez leur confiance et leur allégresse. Ma femme tient à ce que je vous dise la joie que mon récit lui a causé et que nos lettres vont communiquer à d’autres.
Il m’est impossible aujourd’hui, chère Madame, de ne pas vous écrire pour m’associer à vous et aux vôtres ; dans le trouble où nous sommes, je ne sais que vous dire et vous n’avez pas le cœur à me lire.
Quand vous recevrez cette lettre, vous serez sans doute bien heureuse ! Permettez-moi de prendre vos chers enfants dans mes bras et de leur souhaiter en même temps que cette lettre la venue d’un absent chéri.
Vous savez à quel point vous pouvez compter sur nous !
La police m’interdit de sortir, j’en suis désolé. J’aurais voulu à tout prix vous embrasser à nouveau. Cela m’est impossible puisqu’on me fait partir ce soir à minuit. M. Hild veut bien se charger pour vous de toute ma profonde affection.
Cette condamnation est odieuse. Mais Dieu merci, le monde entier est avec vous. Vous êtes un admirable martyr, digne de la cause immense d’humanité que vous représentez.
Cette heure cruelle n’est qu’une dernière épreuve passagère, j’en suis sûr. Je ne vous parle pas de courage, vous êtes égal à votre terrible tâche.
Au revoir, à bientôt, laissez-moi vous embrasser de toutes mes forces.
Vous êtes de ceux qu’on ne songe pas à consoler ou à réconforter, puisqu’ils sont eux-mêmes une source de courage pour les autres.
Si je vous écris, c’est que je pense au pays plus encore qu’à vous-même, c’est que c’est l’honneur de la France qui vient d’être flétri et qu’en s’inspirant de votre énergie, vos amis vont lutter pour le salut de leur patrie, aussi bien que pour la justice. Ce que je veux, c’est que dès ce soir, vous ayez conscience de la nouvelle vertu qui va sortir de vous.
De nouveaux amis, avec les anciens, ont entouré tout à l’heure Madame Dreyfus et notre cher Mathieu. Heureux, mon Capitaine, ceux qui ont mérité votre estime !
Vous avez gagné la première partie, à moitié perdu la seconde, vous gagnerez la troisième si vous consentez à vivre ; mais il y a un certain nombre de croyances auxquelles vous teniez beaucoup, que l’arrêt qui vous frappe a tuées sans qu’elles puissent jamais revivre. Si cette idée vous est une tristesse de plus au milieu de vos douleurs, comme je le crois, dites-vous comme compensation que vous avez présidé à un réveil des consciences, que vous êtes le premier soldat qui ait fait passer un frisson commun de sympathie et de fraternité humaines dans le cœur de nations qui ne se connaissaient pas et que tandis que nous nous déchirons en France, il y a une sorte de communion des âmes dans le monde civilisé, et elle se fait sur votre nom, et elle se fait sur votre innocence.
Cette idée peut ajouter à votre courage, vos nouvelles souffrances vont contribuer à fortifier la foi commune ; au jour de votre triomphe ce sera un épanouissement et j’ai quelque idée que les temps en sont proches.
Croyez, en attendant, à ma respectueuse sympathie pour vous et votre famille.
Permettez-moi de vous envoyer l’expression de ma douloureuse sympathie. Le jugement d’hier est à la fois une atteinte à la raison et à la justice. Il n’atteint pas votre honneur de Français et de soldat ; mais il fait de vous un martyr et un héros. Vous savez que le monde entier proclame votre innocence et que même dans notre malheureux pays aveuglé par la haine et la passion, tous les gens d’honneur savent votre innocence.
La justice divine saura rendre à chacun selon ses œuvres. C’est la seule pensée qui puisse vous soutenir dans ces moments d’arbitraire et d’injustice.
Je prie Dieu qu’il fasse éclater sa justice et qu’il rende à notre malheureux pays le sens de la justice et de la charité.
Recevez, Monsieur, l’expression de mon très profond respect.
Votre malheur est un malheur national.
Vous le supporterez avec votre héroïsme calme et respectueux du devoir, avec espoir aussi, avec confiance, pour votre admirable femme, et vos enfants, et pour la Patrie, dont l’honneur désormais est solidaire du vôtre.
Agréez, mon Capitaine, mon salut, ma sympathie et mes vœux.
Ne doutez pas de l’âme de votre chère France. L’inébranlable courage qui vous soutient en est le lumineux symbole et, en la jugeant d’après vous-même, conservez entière cette foi qui vous a fait vivre et qui provoque l’admiration de tout le monde civilisé. La conscience française s’est réveillée et vous rétablira bientôt dans vos droits, c’est-à-dire dans votre honneur.
Ce qui assure votre salut, mon Capitaine, c’est que vous résumez en votre personne la liberté individuelle, le droit et la justice outragés. Votre cause est la plus sainte qui ait ému notre histoire. Nous la défendrons avec l’enthousiasme inextinguible des apôtres. Je plains les sots qui en ont douté. Merci pour l’armée française de votre héroïque attitude. La beauté de votre caractère rachète les turpitudes de ceux de nos officiers, vos égaux et supérieurs hiérarchiques trop nombreux, hélas, qui se sont révélés si indignes d’appartenir au même corps que vous. Grâce à vous et à quelques-uns de vos camarades et même de vos juges qui ont osé vous défendre, on peut encore être soldat sans rougir, et mon patriotisme si cruellement éprouvé depuis deux ans, reprend courage à la pensée que malgré tout, un Français peut être fier de faire partie d’une armée où se forment des âmes comme la vôtre. Le capitaine Dreyfus en restera l’éternel honneur, et son héroïsme fera oublier son supplice qui en eût été l’éternelle honte.
Veuillez agréer, mon Capitaine, l’hommage de ma pieuse admiration pour le noble martyr que vous êtes.
Je viens me joindre à la nombreuse phalange de ceux qui vous ont exprimé leurs sentiments de vive sympathie et de profonde estime. Oui, c’est à un besoin impérieux de mon cœur que j’obéis, en vous exprimant ces sentiments, et je puis vous assurer qu’ils sont partagés par mes compatriotes.
J’espère que vos douloureuses épreuves ne dureront plus longtemps ; dans tous les cas, votre nom sera le synonyme d’une âme noble et élevée ainsi que du courage héroïque de l’homme qui se sait innocent ; tandis que le nom de vos ignobles adversaires sera cloué pour toujours au pilori du mépris universel.
Agréez, Monsieur, l’assurance de mes sentiments les plus distingués.
Je n’ai rien à vous dire depuis cette affreuse journée. J’ai prié, et je prie. Mon mari me demande de transmettre au capitaine Dreyfus ces paroles qui résument toute notre pensée, toutes nos certitudes : Capitaine, je suis à vous du fond du cœur. Je ne vous dirai pas comme on vous l’a crié avant l’arrêt : « courage ! » Vous en avez. Je vous dirai : « Espoir, nous en avons ».
Tout ce que de braves gens peuvent faire pour une cause juste, nous le ferons. Je suis plus que jamais. Madame, avec vous de tout mon cœur, de toutes mes pensées et je vous prie de croire à mes profonds sentiments de dévouée amitié.
Après avoir suivi les six dernières séances de votre procès, pressentant une condamnation, je vous avais écrit pour vous dire que les prémisses étant posées devant l’univers, une seule conclusion pouvait en sortir devant l’univers : votre innocence.
Cette lettre n’est point partie, car il me semblait que supposer à l’avance le Conseil de guerre capable de la monstruosité logique et morale qu’il a commise, c’était l’insulter et par là, déplaire au soldat que vous êtes resté.
Laissez-moi vous répéter que notre foi en votre innocence est désormais inébranlable ; que vous avez non seulement notre ardente sympathie née du sentiment blessé de la justice, mais notre admiration pour votre héroïsme, pour votre fierté et votre énergie dans le martyre.
En 1894, votre cri d’innocence m’avait profondément troublé et dès ce moment, la férocité de vos bourreaux, la bassesse des passions antisémites dont vous étiez la victime, l’acharnement contre un homme jeté à terre, des journaux de haine et de mensonge, tout cela m’a fait dès cette époque, souhaiter que vous fussiez innocent et que votre innocence éclatât. En 1896, j’ai su que vous aviez été frappé par derrière avec des pièces secrètes ; dès l’automne de 1897, j’ai cru à votre innocence et j’ai espéré et désespéré avec ceux qui luttaient pour vous. Pendant ces deux années, vous avez été notre constante, je puis dire notre unique pensée. C’est par la France, c’est par nous que vous avez tant souffert ; la patrie a été coupable envers vous. C’est pour cela que cette injustice nous touche de si près, nous remue si douloureusement. C’est pour cela que nous nous inclinons très bas devant votre souffrance, que nous voudrions la panser avec des mains attentives et tendres, que pieusement, nous apprendrons à nos enfants à vous aimer et à honorer votre nom.
Répétez-vous, mon Capitaine, que le verdict de samedi n’est rien ; les pièces du procès sont là, les dépositions de soixante témoins passionnés ou intéressés à vous perdre. L’histoire n’en peut rien conclure que votre innocence et une grande leçon morale pour la postérité.
Croyez, mon Capitaine, à mon respectueux et absolu dévouement.
Si je ne vous ai pas écrit plus tôt pour vous exprimer ainsi qu’au capitaine Dreyfus, ma profonde et respectueuse sympathie, c’est que j’avais adressé au Journal des Débats une lettre qui, si elle avait paru, aurait donné à mes sentiments une expression publique. J’y proposai une adresse au Président de la République pour lui demander la grâce du capitaine Dreyfus, en me fondant, non sur la pitié que peut inspirer sa situation, pitié à laquelle ni lui, ni vous, ni les amis de la justice n’ont jamais voulu faire appel, mais sur l’acquittement moral qui résulte de l’arrêt du Conseil de guerre. Une telle décision n’était dans ma pensée que le prélude d’une réhabilitation qui ne saurait ne pas avoir lieu.
Veuillez transmettre, Madame, à votre mari, l’expression de ma haute estime, accrue encore par la dignité constante de son attitude pendant la cruelle épreuve du procès, et agréer, pour vous, l’hommage de mon respect le plus sympathique.
Votre mari est innocent ; tous ceux qui ont voulu le savoir, le savent aujourd’hui ; c’est déjà un grand point ; la réparation judiciaire ne peut tarder.
Croyez, Madame, à mon profond respect.
C’est un octogénaire qui vous écrit cette lettre, un des doyens de l’industrie alsacienne, à laquelle appartient votre famille.
La mienne, très nombreuse, a sympathisé avec vous depuis le jour où notre brave Scheurer-Kestner affirma publiquement votre innocence.
Picquart, le premier, avait déclaré que vous étiez puni pour le crime d’un autre. Picquart était seul, un contre tous, mais il avait à ses côtés le Dieu de vérité et de justice, et avec un tel allié, il fut le plus fort.
Vous aussi durant ce long supplice héroïquement enduré, vous n’avez point désespéré. Que notre Dieu juste et miséricordieux vous accorde une large compensation de bonheur auprès de votre épouse vaillante et fidèle et de vos enfants auxquels vous transmettez un nom sans tache. Et après ce retour de bonheur terrestre, que Dieu vous accorde la félicité céleste. Voilà mon vœu pour vous, le vœu d’un vieux chrétien.
Le Christ Jésus veut être pour tout homme, quelle que soit sa race, un protecteur, un ami, un sauveur. Jésus et ses disciples immédiats étaient de race israélite. Les antisémites tels que Drumont sont ses adversaires directs et ses pires ennemis.
Je vous réitère, mon Capitaine, et j’exprime à Madame Dreyfus, ma très sincère estime et ma profonde sympathie.
Mon mari — l’explorateur africain Stanley — désire se joindre à moi pour vous exprimer toute notre sympathie et toute notre admiration ; notre sympathie pour vos souffrances si cruelles, notre admiration pour votre courage héroïque. L’Angleterre entière partage nos sentiments. Vous n’avez que des amis ici. Un jour quand vous viendrez en Angleterre, vous le verrez bien. J’espère que vous allez à présent remettre votre santé et jouir de votre chère vie de famille. Vos souffrances n’ont pas été sans fruit. Il y aura, grâce à votre martyr, bien des réformes dans votre armée et dans vos Conseils de guerre. Et votre exemple de dignité, de calme et de patience aidera ceux qui souffrent de punitions non méritées.
Mon mari voudrait que je vous dise qu’il espère que l’été prochain vous viendrez avec Mme Dreyfus et les deux enfants rester chez nous. Nous avons une jolie campagne : bois, lac et prairies, où les enfants seraient très heureux et où vous et Mme Dreyfus, vous pourriez jouir de leur jouissance. Notre maison de ville est à Londres, mais nous ne venons à la campagne qu’au milieu du mois de juillet. Vous pourriez alors, si vous le préférez, avoir notre maison de campagne à vous seuls durant le mois de juin-juillet et nous viendrions de temps en temps vous faire visite. Nous avons vaches et poulets. Vous auriez donc le lait le plus pur et des œufs frais.
J’espère que M. Trarieux, Mme Trarieux et le colonel Picquart viendront aussi chez nous. Tout ceci est bien lointain, mais c’est si doux de faire des projets qui paraissent très faciles à réaliser si vous le voulez bien.
Nous autres, Anglais, nous sommes heureux de penser que vous comptez encore lutter pour la réhabilitation, non de Dreyfus, mais de la France. La décision du Conseil de guerre est une tache sur la France qui ne sera lavée que le jour où la Cour de Cassation déclarera hautement que le Conseil de guerre s’est trompé. Seulement alors, l’irritation contre la France cessera. L’Europe et l’Amérique ne peuvent pas avoir des sentiments de bienveillance envers la France tant que pleine justice ne vous est pas donnée. En travaillant alors pour cette réhabilitation, vous travaillez pour l’honneur de la France. Quant à votre nom et votre honneur, ils brillent purs et nets, enluminés par l’auréole du martyre.
Dieu, vous voyez, ne vous a jamais abandonné, mais il vous a choisi comme ses élus dans le Passé, et scellé à Lui par la souffrance.
Ma mère, Mme Tennant a écrit à Mme Dreyfus. Donc, c’est toute la famille qui vous tend les mains.
Agréez, cher Capitaine Dreyfus, l’expression de nos sentiments d’admiration et de cordialité.
Dans le moment où un destin gracieux a terminé le martyre d’un brave soldat et patriote, j’ai l’honneur de m’associer aux vœux et aux sympathies que tout le monde civilisé se hâte de vous exprimer. Comme ancien soldat et juriste, je suis incapable de comprendre les intrigues et la lâcheté d’une justice militaire dont un tribunal français a donné un si triste spectacle. J’espère, Monsieur, que le Dieu gracieux multipliera et complétera mille fois la grâce accordée à vous par le Président de la République, et vous laisse reposer et oublier vos souffrances au sein de votre famille. Je ne sais pas, s’il soit vrai ou une insinuation chauviniste et anticléricale, que le Clergé et la Société catholique en France soient du côté de vos adversaires ; comme membre de la famille pontificale, je vous assure, Monsieur, qu’en Allemagne, le monde catholique a toujours été de votre parti.
Heureux de contribuer avec ces lignes modestes aux démonstrations générales de sympathie, je suis, Monsieur, avec l’assurance de ma profonde estime.
J’ai pris votre défense sans vous connaître dès le jour même de la constitution du Conseil de guerre de 1894. En voyant les agissements des anciens journaux boulangistes, l’interview de Mercier, la brutalité du colonel présidant le Conseil de guerre pour faire le huis clos, je sentais qu’il y avait d’autres intérêts en jeu que ceux de la patrie et de la vérité, et je le dis.
Depuis, les faits ont prouvé que vous étiez la victime du plus abominable crime judiciaire qui ait jamais été commis.
Je n’ai point voulu vous importuner de la démonstration de ma sympathie pour vos souffrances, mais je saisis l’occasion qui m’est offerte aujourd’hui pour vous dire toute l’admiration que m’inspire votre caractère.
Veuillez présenter les meilleurs souvenirs de ma femme et de mes filles et mes profonds respects à Madame Dryfus, et recevoir l’expression de ma considération la plus cordiale.

Madame Alfred Dreyfus et ses Enfants
Reproduction de la photographie emportée par Alfred Dreyfus à l’île du Diable et devant laquelle il a tant pleuré (Photo Nadar)
J’ai donné lecture de votre belle lettre ; elle a produit une grande émotion et fait couler bien des larmes.
Merci !
Et maintenant, permettez à mon âge, à ma sympathie, un conseil que vous donnerait aussi celui qui n’est plus[4].
Il est de votre intérêt et surtout de l’intérêt supérieur de la France que l’agitation cesse autour de votre nom, qu’il y ait une trêve d’un an pendant laquelle on ferait le silence. Il faut laisser passer l’Exposition avant de pouvoir entamer utilement la campagne de réhabilitation.
Ayez patience jusque-là ; occupez-vous uniquement du soin de recouvrer toute votre santé et de choyer l’admirable femme qui a si complètement rempli tous ses devoirs.
Le reste viendra à son heure.
Si vous faites effort pour deviner ce que l’histoire dira de vous, vous serez fier de la belle page que vous occuperez.
On dira que les ennemis de la République et de la liberté, après avoir tenté de la renverser par le Panama et le Boulangisme, ont provoqué l’affaire Dreyfus et ont cherché à exploiter le patriotisme, la foi religieuse, pour tromper le peuple et tuer la gueuse.
Mais que de braves gens s’apercevant du danger, se sont groupés autour de votre nom comme d’un drapeau, pour défendre le patrimoine que nous ont légué nos pères.
C’est là une gloire qui vaut bien une bataille gagnée.
Vous reconnaîtrez aussi que depuis que le monde existe, personne n’a été plus connu, n’a excité plus d’émotion. Votre nom restera immortel dans le monde entier.
C’est là quelque chose ; c’est même la gloire, plus encore que l’intérêt, qui est le principal objectif des hommes distingués.
Vous l’avez ! À l’heure de votre mort, vous oublierez vos souffrances si noblement supportées et vous vous direz : « J’ai eu une belle vie, car j’ai été l’honneur de mon pays. »
J’adresse à Madame Dreyfus le témoignage de mon profond respect et de ma plus vive sympathie et à vous, je vous dis avec la rude franchise du Sundgau :
« Mangez, dormez, embrassez vos enfants et ne pensez à rien du passé. L’avenir vous appartient. »
Je m’empresse de vous remercier bien cordialement de votre bonne lettre. Combattre pour vous, c’était combattre pour la France. Les braves gens qui ont soutenu votre cause avaient donc d’avance, quoi qu’il leur arrivât, la plus précieuse récompense dans le sentiment du devoir accompli. Puissions-nous achever l’œuvre commencée et délivrer notre malheureux pays des insensés qui l’affolent et le conduisent à la ruine !
Dans ce drame terrible, vous aurez payé cruellement de votre personne. Je souhaite de tout cœur que la vie vous fournisse les revanches qui vous sont dues. Votre noble frère Mathieu, votre admirable femme vous les auront préparées. Vous êtes jeune encore. Travaillez pour les grandes idées qui, quoi qu’en disent des brutes, sont le meilleur de la patrie française.
Je suis heureux de savoir que vous êtes au milieu des vôtres, et de penser que cet affreux cauchemar est enfin terminé.
Tant que cela n’a pas été accompli, il me semblait qu’une sorte de complicité m’unissait encore à vos bourreaux, et je n’ai été tranquille que quand je vous ai vu libre.
Ce qui reste à faire n’est plus qu’une formalité, car vous êtes réhabilité comme personne ne l’a jamais été ; vous l’êtes par le suffrage du monde entier.
Tous mes respects à Madame Dreyfus, et bien à vous.
LES SOUVENIRS
DU CAPITAINE DREYFUS
1899-1906
AVANT-PROPOS
Dans un ouvrage paru en 1901[5], et qui reste l’une des œuvres les plus émouvantes de notre temps, le capitaine Dreyfus évoqua les tragiques années de son martyre.
Libéré au lendemain du procès de Rennes, il reçut alors du monde entier et de la majorité des Français, de nombreux témoignages de sympathie et d’admiration. Mais si tous lui affirmaient qu’il était entièrement réhabilité aux yeux des honnêtes gens, il se trouvait encore légalement dans la situation d’un coupable. Et cela, il ne pouvait le supporter. Il lui fallait que son nom, le nom de ses enfants, soit lavé de la tache qui le souillait ; il n’acceptait pas de vivre s’il n’avait pas tout son honneur.
Les pages qui vont suivre, et qui sont extraites de ses souvenirs inédits, relatent l’immense effort qu’il dut accomplir pour obtenir enfin la reconnaissance légale de son innocence.
Les luttes passionnées qui illustrèrent les années 1894 à 1899 étaient terminées. Mais le drame était toujours aussi poignant qui obligea le capitaine Dreyfus à poursuivre pendant six longues années, sans un instant de répit, ce qui était dorénavant le but unique de sa vie : obtenir sa réhabilitation.
Et dans son extrême simplicité, le récit de cette période qui dura de 1899 à 1906 constitue un document particulièrement émouvant.
CHAPITRE PREMIER
Après mon inique condamnation, le 9 septembre 1899, je revis aussitôt ma femme. Je m’efforçai de la consoler. Notre tristesse cependant était profonde. J’avais rêvé la réparation d’une effroyable erreur judiciaire et j’avais vu des hommes, égarés par leurs passions, par l’esprit de parti, peut-être par des manœuvres criminelles perpétrées dans l’ombre, juger contre la vérité et la justice.
Ma grande douleur fut aussi de ne pas voir mes enfants, de ne pas pouvoir les serrer dans mes bras, après une si longue et cruelle séparation. Depuis mon retour en France, j’attendais avec impatience ce moment de bonheur suprême. Il m’était refusé. Mais fort de mon droit et de ma conscience, j’étais toujours aussi résolu, aussi inflexible dans mes revendications. Si grand que fut mon épuisement physique, si profond que fut mon chagrin, je n’avais pas le droit de me laisser aller au découragement. Il me fallait tout mon honneur pour mes enfants comme pour moi.
Dans les quelques jours qui suivirent le verdict de Rennes, je reçus des milliers de télégrammes et de lettres de tous les points de la France et du monde entier, protestations indignées des consciences honnêtes contre l’iniquité.
Je reçus aussi un soir, à la prison, la visite du docteur Delbet, professeur à la Faculté de médecine de Paris, chargé de faire un rapport sur mon état de santé. Dès l’abord, je fus saisi de sympathie pour cet homme, tant sa figure respirait l’intelligence et la bonté. Malgré la présence de l’adjudant d’administration de la prison, malgré le caractère officiel de la visite faite à la lumière falote d’une lampe, je sentis, dès les premières paroles échangées, une âme haute et vibrante d’humanité. Notre conversation s’égara bientôt et, quittant le domaine médical proprement dit, se perdit dans les idées générales. Sans une parole nettement exprimée, paralysés tous deux par la situation, il y eut cependant une communion d’âmes plus émouvante que toutes les paroles. À son départ, le docteur Delbet me serra la main et, dans ce serrement de main frissonnant, je sentis la plus chaude sympathie.
Condamné le 9 septembre 1899, j’avais signé le soir même mon pourvoi devant le conseil de révision militaire. Or dans la nuit du 11 au 12 septembre, mon frère Mathieu arrivait à Rennes, porteur d’une lettre du général de Galliffet, ministre de la Guerre, au général Lucas, commandant le corps d’armée à Rennes. Le général de Galliffet invitait le général Lucas à faire pénétrer immédiatement mon frère dans ma cellule pour une communication urgente et de la plus haute importance. En outre, mon frère devait me voir sans témoin, hors de la présence de l’adjudant d’administration de la prison.
Le 12 septembre, à 6 heures du matin, mon frère était dans ma cellule. Il me dit que le gouvernement avait décidé, dans la journée du 11 septembre, de me gracier, sur la proposition du général de Galliffet. Seulement le président du Conseil, Waldeck-Rousseau, et ses collègues se trouvaient arrêtés dans leur dessein par mon pourvoi devant le tribunal de révision militaire.
Je fus d’abord résolument hostile à cette idée, car je n’avais soif que de justice. Mais mon frère me fit valoir, d’une part l’effet considérable que produirait une grâce le lendemain d’une seconde condamnation inique, d’autre part l’inutilité de mon pourvoi de pure forme. En effet, alors même que mon pourvoi eût été admis, le conseil de guerre devant lequel j’aurais été traduit, n’aurait statué que sur le vice de forme qui aurait été relevé dans le jugement, et cela sans entendre de témoins, sans m’entendre moi-même. Mon frère me fit en outre valoir mes devoirs vis-à-vis de ma femme, de mes enfants, des miens. J’étais à la vérité totalement épuisé par cinq années d’atroces tortures physiques et morales, et je voulais vivre pour remplir jusqu’au bout mon devoir, pour poursuivre la révision légale de mon procès.
Après avoir longuement discuté avec mon frère, je me décidai à retirer mon pourvoi.
J’appris, le 19 septembre, que le président de la République avait signé ma grâce.
Les journaux, le lendemain, publièrent la déclaration suivante :
« Le gouvernement de la République me rend la liberté. Elle n’est rien pour moi sans l’honneur. Dès aujourd’hui, je vais continuer à poursuivre la réparation de l’effroyable erreur judiciaire dont je suis encore victime.
« Je veux que la France entière sache par un jugement définitif que je suis innocent. Mon cœur ne sera apaisé que lorsqu’il n’y aura plus un Français qui m’impute le crime abominable qu’un autre a commis. »
La nuit suivante, à 2 heures du matin, je quittais la prison où j’avais vécu de si tristes journées, où j’avais éprouvé tant de cruelles déceptions. Une voiture m’attendait. Elle me conduisit à une petite station près de Rennes. J’avais pris la décision, malgré les soins immédiats que nécessitait ma santé si ébranlée, de rester en France et de me rendre dans le Midi, auprès de ma sœur, pour me reposer dans le calme et la tranquillité, et reprendre des forces pour les luttes futures.
À Nantes, où nous prîmes le train pour Bordeaux, j’eus la profonde joie de serrer dans mes bras mon frère Mathieu et mon neveu Paul Valabrègue qui m’attendaient au passage.
J’éprouvai un vif plaisir, en roulant en chemin de fer, de voir défiler devant moi prés et champs. Tout m’amusait, tout m’intéressait ; il me semblait renaître à la vie, au sortir d’un long et épouvantable cauchemar, après une captivité de cinq années.
Nous nous arrêtâmes quelques heures à Bordeaux, puis nous dirigeâmes sur Carpentras.
Le lendemain matin, nous arrivions vers dix heures à la campagne de Villemarie, chez ma sœur, Mme Joseph Valabrègue. L’émotion fut indicible. Enfin, c’était une accalmie, une détente, dans cette longue suite de souffrances qui avait été notre lot à tous. Ma première pensée, aussitôt après ma libération, avait été pour M. Scheurer-Kestner, que je savais très souffrant. Aussi ma douleur fut immense quand j’appris, en route, le grand malheur qui nous frappait. Scheurer-Kestner n’était plus ! J’avais attendu avec impatience le moment où je pourrais lui rendre l’hommage respectueux de mon admiration pour son caractère, sa loyauté, de ma reconnaissance pour l’ardeur généreuse avec laquelle il avait pris en mains la cause d’un Alsacien innocent du crime abominable pour lequel il avait été condamné. Hélas ! tous les élans de mon cœur allèrent sur une tombe. Je n’oublierai jamais ce que je dois à Scheurer-Kestner.
Le soir de mon arrivée à Carpentras, ma femme me rejoignit. Elle avait dû passer par Paris, pour que mon départ de Rennes ne fût pas connu, tant les passions étaient encore vives. Ce fut notre premier jour de réunion réelle, car la situation était trop angoissante, trop triste à Rennes, dans nos entrevues à la prison, pour que nous puissions échanger nos impressions, nous dire tous les sentiments qui agitaient nos cœurs. Enfin, nous nous revoyions librement, après cinq années du plus cruel et du plus immérité des martyres.
Le lendemain, mes enfants me furent amenés par mes beaux-parents. L’émotion fut immense en revoyant ces chers petits êtres pour lesquels j’avais vécu, dans le souvenir desquels j’avais puisé tant de forces. J’avais craint un moment de surprise, d’étonnement de leur part, devant un père dont la figure était devenue inconnue. Mais dès l’abord, ils se jetèrent dans mes bras et furent très tendres. Leur mère les avait constamment entretenus de l’absent. Ces quelques instants d’émotion délicieuse me firent oublier bien des tristesses, bien des chagrins.
Les jours qui suivirent furent des moments d’intimité exquise, et aussi de repos dont nous avions tous si grand besoin.
Je revis le commandant Forzinetti. J’embrassai avec joie le brave et loyal soldat, que j’avais appris à connaître durant mon triste séjour à la prison du Cherche-Midi en 1894, où il avait su allier les sentiments les plus élevés d’humanité aux devoirs les plus stricts du soldat. Nous nous rappelâmes l’émotion poignante qui nous étreignit en nous séparant, le matin du 5 janvier 1895, quand je me rendis au pire supplice qu’on peut infliger à un soldat : la dégradation. Je savais avec quel courage, avec quelle ardeur, ce brave cœur avait partout proclamé la vérité, crié l’épouvantable erreur judiciaire de 1894.
Le 23 septembre, nous lûmes, les larmes aux yeux, l’admirable lettre de Zola à ma femme, dans laquelle le grand écrivain, avec tout son cœur et son âme de poète, exprimait avec une tendresse infinie les sentiments qui nous agitaient dans ces premiers jours de réunion.
Je lus aussi dans les journaux l’ordre du jour regrettable du général de Galliffet, ministre de la Guerre, à l’armée, déclarant que l’incident était clos, Qualifier d’incident la crise qui caractérise une des plus grandes luttes de l’époque, c’était faire preuve de peu de perspicacité. L’incident n’était pas clos, ni au point de vue judiciaire, ce qui eut été une monstruosité, ni au point de vue du pays dans la lutte politique contre toutes les forces coalisées du mensonge et de l’iniquité.
Les témoignages de sympathie, les lettres continuèrent d’affluer ; en même temps, je revoyais successivement tous les membres de ma famille dont les cœurs avaient battu à l’unisson du mien pendant ces cinq années douloureuses.
Je reçus aussi la visite de quelques amis. Je savais avec quel courage, avec quelle abnégation, tous les amis de la justice avaient défendu la cause de la vérité ; j’avais pour eux la plus profonde reconnaissance et, en apprenant à en connaître quelques-uns, j’appris à les aimer. Mon seul regret est de ne pas les connaître tous, et je leur adresse ici un hommage ému.
Mes forces revenaient lentement dans ce milieu affectueux. L’énergie morale était restée entière, mais j’avais besoin de retremper mes forces physiques, surtout mon système nerveux, ébranlé par tant de secousses. Je reprenais peu à peu l’habitude de la marche ; dans la première sortie que j’avais fait avec ma femme, j’avais pu péniblement parcourir environ six cents mètres.
Puis vint le malheureux projet d’amnistie déposé par le gouvernement, projet qui était la faillite du droit et de la justice. J’en fus heureusement exclu ; mais en éteignant toutes les actions connexes de l’Affaire, il fermait bien des portes à la révision, car des interrogatoires et des dépositions dans les procès en cours se fussent dégagés bien des faux témoignages et bien des faits nouveaux. J’adressai le 2 décembre 1899 à M. Clamageran, président de la commission d’amnistie au Sénat, une lettre de protestation.
Dans les premiers jours de janvier 1900, les témoignages de sympathie recommencèrent d’affluer. Il me fut matériellement impossible d’y répondre, mais j’en fus profondément touché. Si l’année qui venait de s’écouler m’avait fait apercevoir bien des défaillances ou des bassesses insoupçonnées jusque-là, par contre j’avais eu cette grande joie de voir un groupe chaque jour plus nombreux de savants, de lettrés, de travailleurs, sauver l’honneur et la dignité de la France en combattant pour le droit, en plaidant avec autant de courage que de talent la cause de la justice et de la vérité.
Je reçus encore dans les premiers mois de l’année de nombreuses visites d’amis connus ou inconnus, et ces témoignages d’une sympathie active et ardente m’émurent vivement.
Dans les premiers jours de mars, la Commission d’amnistie au Sénat fut invitée par le gouvernement à poursuivre rapidement l’étude du projet de loi. J’écrivis à M. Clamageran, président de la Commission, une nouvelle lettre :
« En conséquence du projet dont le Sénat vient d’être saisi, j’ai le devoir de renouveler la protestation que j’ai eu l’honneur de vous adresser au mois de décembre dernier quand la question de l’amnistie a été posée.
« Le projet éteint les actions publiques d’où j’espérais voir sortir des révélations, des aveux peut-être, qui m’auraient permis de saisir la Cour de cassation, de lui demander la révision de la condamnation inique dont j’ai de nouveau été frappé.
« Il me prive aussi de ma plus chère espérance, celle de voir proclamer légalement mon innocence, cette innocence qui est si évidente, si manifeste, que le gouvernement de la République a tenu à honneur de ne pas laisser exécuter l’arrêt du 9 septembre 1899 et qu’il l’a brisé sur la proposition du ministre de la Guerre lui-même, au lendemain même du jour où il a été rendu. Je n’avais sollicité aucune grâce ; le droit de l’innocent, ce n’est pas la clémence, c’est la justice.
« La liberté, quand elle m’a été rendue, m’a été surtout chère parce qu’elle semblait devoir me permettre de poursuivre plus facilement la réparation de l’atroce erreur dont j’ai été victime.
« J’ose demander, monsieur le Président, aux jurisconsultes éminents du Sénat : si l’amnistie est votée, si les actions publiques sont éteintes, quel est le moyen juridique qui me reste pour obtenir la révision ?
« Les écrivains, à qui étaient intentés les procès d’où ils comptaient faire jaillir une nouvelle lumière, ont protesté au nom de la vérité, une fois de plus écartée.
« Je proteste plus douloureusement encore au nom de la justice, contre une mesure qui me laisse désarmé contre l’iniquité.
« Nul ne souhaite plus ardemment que moi l’apaisement, la réconciliation des bons Français, la fin des horribles passions dont j’ai été la première victime. L’amnistie me frappe au cœur, elle ne profite qu’aux scélérats qui ont surpris la bonne foi des juges, qui ont sciemment fait condamner un innocent, à coups de forfaitures, de faux témoignages et de faux, et m’ont précipité dans l’abîme.
« Cette amnistie ne se ferait qu’au profit exclusif du général Mercier, l’auteur principal du crime de 1894 qui, par une ironie du sort, va être appelé comme sénateur à la voter à son propre profit. « Je supplie le Sénat de me laisser mon droit à la vérité, à la justice. »
Je lus dans les journaux du lendemain que Zola, Reinach, le colonel Picquart avaient également renouvelé leur protestation contre l’amnistie et demandé à être entendus par la commission d’amnistie au Sénat.
Ils furent entendus le 14 mars.
Reinach réclama son droit de confondre ses diffamateurs devant la seule juridiction où la preuve soit admise et dit avoir la conviction que les procès en cours me fourniraient le moyen de réparer définitivement la plus déplorable des erreurs judiciaires.
Le colonel Picquart montra l’inanité du délit qui lui était reproché. Il ne voulait pas être confondu dans une même mesure avec le général Mercier et ses complices ; il rappela les crimes judiciaires commis en 1894 et postérieurement.
Zola insista sur la nécessité de ne pas laisser la conscience nationale dans les ténèbres où on l’avait plongée. Il eut voulu que la France se retrouva la France de liberté et de justice qui est aimée dans le monde entier. Il demanda qu’on n’arrêtât pas ses commissions rogatoires, qu’on lui laissât citer tous ses témoins, se faisant fort d’apporter toute la terrible vérité.
CHAPITRE II
Ma santé commençait à se raffermir. Mais l’été, si chaud dans le Midi, approchait. Je me décidai, sur les conseils des médecins, à aller m’installer en Suisse, sur les bords du lac Léman, dont le climat est tout à la fois tempéré et vivifiant, afin de compléter la cure si bien commencée à Carpentras, que nous quittâmes le 20 avril 1900 pour nous installer à la villa Hauterive à Cologny.
Du perron de la villa, on découvre le lac, qu’on domine d’une cinquantaine de mètres ; au delà, le Jura, avec ses crêtes encore couvertes de neige à l’époque de notre arrivée ; enfin, au fond et à gauche, au pied de la trouée entre le Jura et les Alpes, s’étend la ville de Genève. La vue est reposante, l’œil peut fuir au loin sans être arrêté. Les variations de lumière sont exquises, tantôt un fond adouci et comme enveloppé d’un voile qui en éteint les tons, tantôt au contraire comme embrasé, les couleurs tranchant violemment les unes sur les autres. Le soir, quand le soleil se couche derrière le Jura, la lumière est intense ; d’abord le lac aux reflets argentés ; au deuxième plan, dans l’ombre projetée par le Jura, les collines verdoyantes du bord du lac ; enfin, au dernier plan, le Jura, d’un violet foncé, se découpant sur la voûte céleste embrasée par les feux du soleil couchant. Quel repos exquis pour nous tous, après tant d’années douloureuses ; quelle détente de l’être auprès de cette admirable consolatrice qu’est la nature.
Mes enfants, qui avaient déjà beaucoup profité de leur hiver passé à la campagne, à Carpentras, étaient tout à la joie sur ces grandes pelouses vertes où ils pouvaient s’ébattre à l’aise. Parfois, ma chère femme et moi, en les considérant, nous nous regardions sans rien dire, les tristesses passées ombrant nos pensées, mais adoucies par la vue présente.
Après le procès de Rennes, un comité qui s’intitulait nationaliste, on n’a jamais su pourquoi, — car le patriotisme ne consiste pas, je pense, à humilier moralement son pays, — avait fait paraître en brochure la déposition du général Mercier. Ce pamphlet venimeux et perfide fut de nouveau répandu à profusion, comme si l’on craignait un nouveau réveil de la conscience humaine contre l’iniquité, le faux et le mensonge.
Le 7 mai eurent lieu en France les élections municipales. À Paris ce fut un triomphe partiel pour les nationalistes, provenant de la faiblesse des républicains, qui n’osaient exprimer leur programme et leur idéal de justice et de vérité. En province, au contraire, la victoire alla à la concentration républicaine. Au scrutin de ballotage du 14 mai, les nationalistes triomphèrent définitivement à Paris, après une ardente campagne de diffamations et de calomnies.
En pleine période électorale, le 9 mai 1900, Gabriel Monod fit une conférence remarquable à Paris sur les « leçons de l’histoire ». Il termina sur ces belles paroles, aussi honorables pour l’historien que pour l’homme et le citoyen et qui, dans la partie qui me touche personnellement, m’émurent profondément :
« Puis, parmi les événements les plus rapprochés de nous, cette Affaire Dreyfus dont nous sommes encore tout troublés et frémissants.
« Rien ne peut mieux nous faire comprendre quelle source d’enseignements, de leçons, peut être l’histoire ; leçons de politique ou leçons de morale. Tout d’abord, n’avons-nous pas mieux compris le passé à la lueur du présent, compris les guerres de religion, la Ligue, la Révolution, compris comment des foules pacifiques peuvent, aveuglées par le préjugé, devenir haineuses et meurtrières, comment des passions nobles, telles que l’amour de la patrie, peuvent être perverties et égarées jusqu’au crime par des idées fausses. N’y avons-nous pas appris comment le milieu, l’éducation, les partis politiques ou religieux peuvent faire voir les mêmes faits sous des jours tout différents à des esprits, je ne dis pas également éclairés, mais également sincères ? N’y avons-nous pas pris des leçons d’indignation, de colère et aussi d’indulgence et de pitié ? Sans doute l’Affaire Dreyfus est de toutes les erreurs judiciaires connues dans l’histoire, celle où le triomphe de l’injustice est le plus complet et le plus éclatant. Un homme que ses antécédents, sa situation, son caractère auraient dû mettre au-dessus de tout soupçon, est accusé du plus abominable des crimes sur une ressemblance d’écriture imaginaire, en réalité, parce que sa religion est à elle seule une cause de suspicion. On ne trouve aucune preuve de son crime, on le fait condamner sur des affirmations mensongères et des documents sans valeur, parce que sa condamnation est nécessaire à la réputation de ses accusateurs ; on a si peur que son innocence soit découverte qu’on invente pour lui une pénalité spéciale encore aggravée par des tortures illégales.
« Quatre ans après on découvre le vrai coupable ; c’est un homme perdu de vices, faussaire, joueur, débauché, capable de tout : un enfant à qui on montrerait son écriture et le document qui a révélé la trahison reconnaîtrait qu’il en est l’auteur. Il est pourtant déclaré innocent et toutes les puissances sociales se coalisent pour le protéger contre toute attaque. Cependant, les preuves de son crime et de l’innocence du condamné s’accumulent. La plus haute cour de justice du pays revise le procès, déclare qu’une erreur atroce a été commise et renvoie le condamné devant un nouveau conseil de guerre, pour qu’il soit solennellement acquitté.
« Ce dernier procès manifeste son innocence d’une manière plus éclatante encore. Néanmoins, on ne trouve que deux juges pour l’acquitter. Les cinq autres ne veulent pas qu’il soit dit qu’un conseil de guerre a pu se tromper ; ils le condamnent une seconde fois, avec hésitation il est vrai, en lui accordant des circonstances atténuantes.
« Joignez à cela une foule d’injustices accessoires, la Chambre criminelle de la Cour de cassation dépouillée de ses droits, au moment de rendre son arrêt, parce qu’on prévoit qu’il sera juste ; la Chambre des mises en accusation refusant de laisser juger des faussaires avérés ; le colonel Picquart accusé de faux et traîné onze mois en prison parce qu’il a offert à un ministre de démontrer la fausseté d’une pièce dont le fabricateur se suicide ensuite de honte. Nous avons vu enfin quelques-uns des plus nobles lutteurs de cette grande cause, Scheurer-Kestner, Giry, Grimaux, mourir le cœur brisé de tant d’injustices, de calomnies et d’outrages.
« L’Histoire nous a donné là, n’est-ce pas, la plus affreuse leçon d’immoralité que jamais peuple n’ait reçue. N’en croyez rien. Pour quelques-uns peut-être, l’effet de ces tristes événements aura été démoralisant, mais il n’en sera pas ainsi pour le plus grand nombre des hommes, ni pour la postérité. Tout d’abord, l’exemple de Dreyfus se laissant condamner une première fois, sans mot dire, pour éviter par patriotisme qu’on soulève la question de l’origine de la pièce accusatrice, puis acceptant sans murmurer les pires tortures, se raidissant pour vivre et affirmer sans relâche son innocence, supportant pendant quatre ans les cruautés des hommes et les horreurs d’un climat meurtrier, et après cela conservant l’équilibre de son esprit et s’efforçant de juger ses bourreaux mêmes sans haine et sans colère. Cet exemple est une des plus belles leçons de courage et d’élévation morale que nous offre l’histoire. Puis le fait que la réclamation obstinée de trois ou quatre hommes de cœur, qui avaient d’abord contre eux les préjugés d’une nation entière, a suffi à soulever peu à peu des protestations assez fortes et assez nombreuses pour obliger les coupables à se dévoiler, la justice à s’émouvoir, finalement, pour rendre à la liberté la victime de tant d’iniquités, est une des plus grandes leçons de politique et de morale que nous connaissions et cette leçon s’adresse à ceux mêmes qui ont eu l’honneur de prendre part à cette lutte glorieuse. Elle leur donne le remords d’avoir tant tardé à dire leurs doutes et à provoquer la révision du procès. Enfin le mouvement unanime qui a soulevé la conscience de l’univers entier en faveur de Dreyfus est une des plus belles leçons de solidarité humaine que le monde ait jamais entendue. »
Le 22 mai à la rentrée des Chambres, il y eut une interpellation à propos d’un article publié par l’Éclair, dans lequel il était dit que le gouvernement poursuivait la reprise de l’Affaire. La Chambre des députés vota un ordre du jour, invitant le gouvernement à s’y opposer au contraire énergiquement. Combien avions-nous vu d’ordres du jour semblables ? Qu’avaient-ils empêché dans la marche des événements ? À cette séance de la Chambre, Waldeck-Rousseau, président du Conseil des Ministres, manqua de courage moral ; il prononça les paroles : « Il n’y a plus d’Affaire Dreyfus ». Tout ce qu’il eut eu le droit de dire, c’est que l’Affaire Dreyfus, suivant lui, était terminée en tant qu’affaire politique, mais il eut dû ajouter qu’elle restait, comme toute affaire de ce genre, du domaine judiciaire. Aucune Chambre n’a le droit de lier le pouvoir judiciaire, de supprimer les articles du Code prévoyant la révision devant un « fait nouveau ». Waldeck-Rousseau laissa voter un ordre du jour qui était une équivoque et qui eût été, s’il avait eu une valeur juridique quelconque, la faillite de toute justice.
Aussitôt après la séance de la Chambre, le gouvernement invita la commission de l’amnistie à déposer son projet sur le bureau du Sénat. Émile Zola adressa alors aux sénateurs une admirable lettre de protestation.
CHAPITRE III
À la fin de ce mois de mai 1900, il me fut remis un opuscule intitulé : « Le premier plaidoyer pour Dreyfus », qui était une lettre que Ruy Barbosa, le grand homme d’État brésilien, écrivait de Londres le 7 janvier 1895, et qui fut insérée dans le numéro du 3 février suivant du journal Do commercio de Rio de Janeiro ». Cette lettre est extrêmement curieuse et intéressante pour la date à laquelle elle a été écrite. En voici quelques extraits :
« Voici un fait d’une physionomie presque tragique, envisagé différemment par la conscience de deux nations qui, séparées à peine par les flots de la Manche, se sont trouvées appelées à l’apprécier simultanément, l’une pour lui donner une solution pratique, l’autre pour l’examiner uniquement au point de vue moral…
« Tout ce qui ressort des causes qui engendrèrent cette épouvantable sentence prend corps dans la phrase interrompue de Me Demange, déclarant au début de l’audience que l’accusation toute entière reposait exclusivement sur un document d’une authenticité contestée. En face de cette révélation de l’avocat, l’officier qui présidait le tribunal lui coupa la parole, le huis clos fut voté et les débats entrèrent dans la voie mystérieuse dont le dénouement devait être la condamnation de l’accusé…
« Il ne m’appartient pas de décrire dans tous ses détails l’atroce cérémonie de la dégradation militaire, terrible prélude de l’expiation surhumaine qui a commencé hier pour ce malheureux. Ce cruel spectacle a fait frémir d’horreur l’Europe entière…
« Quelle force surhumaine a pu donner à cet homme l’énergie nécessaire pour survivre aux émotions inhérentes à pareille épreuve ? À moins d’avoir affaire à un misérable, au front bronzé, au cœur rendu calleux par la pratique habituelle de ces vices qui détruisent la virilité du caractère et rendent éhontés les plus ignobles scélérats, il n’est que deux forces capables de cuirasser une âme contre le choc d’une aussi terrible chute, contre le désespoir causé par un destin aussi inouï : l’insanité ou l’innocence. Mais ne l’oublions pas, sur le passé de Dreyfus il n’existe pas une tache ; il ne plane pas l’ombre d’un soupçon. Quinze années de service irréprochable et la position élevée et de haute confiance qu’il occupait dans une des branches les plus délicates de l’administration militaire, montrent quels étaient ses états de service. Une fortune privée lui garantissant non seulement le nécessaire, mais encore le superflu, une famille opulente, des habitudes simples, l’horreur du jeu, une vie privée circonscrite dans les limites étroites des affections familiales, excluent l’hypothèse d’une de ces situations mystérieuses qui sont souvent la clef des ténébreuses catastrophes de l’honneur. À quelle tentation inexpliquée aurait donc succombé ainsi tout à coup cet homme, orgueil de la classe à laquelle il appartenait et dans lequel ses concitoyens voyaient un des objets de leurs plus nobles espérances ?
« Les témoins attentifs de l’exécution racontent que la figure du condamné ne pâlit pas un seul instant. Son front resta toujours levé. Sa démarche ne vacilla pas…
« Quand, sous la lourde main de l’exécuteur, son képi descendit jusque sur les yeux, sa main se leva dans un geste d’invocation : « Par ma femme et mes enfants, s’écria-t-il, je jure que je suis innocent ! Vive la France ! » Aux huées d’un groupe d’officiers, il répondit avec sincérité : « Tuez, mais n’insultez pas. Je suis innocent… »
« Cette protestation persistante d’innocence, étant données les circonstances qui la caractérisent, la précèdent et l’entourent, n’a pas son pareil… L’écho de cette protestation fut énorme.
« Entre Français cependant, il n’est même pas admis de mettre en doute un seul instant le crime de Dreyfus…
« Coupable de quoi, ce criminel ? Personne ne le savait, et encore aujourd’hui, parmi le public, nul ne le sait.
« Et cependant l’existence de la trahison a pris corps comme fait indiscutable avec toute la force de la chose jugée.
« Où est le corps du délit ?
« Où est la preuve qui lie celui-ci à l’accusé ?
« Personne n’est capable de nous les faire toucher du doigt. Personne n’a vu le dossier. Nul ne connaît les documents, ni les dépositions des témoins. On parle d’un papier, dont l’écriture est attribuée au condamné, mais la seule chose qu’on sache avec un peu de certitude à ce sujet, grâce aux considérations dont le Figaro s’est fait l’écho, c’est que, sur cinq experts commis à l’examen de cette pièce, trois l’ont attribuée à Dreyfus, et deux ont soutenu le contraire.
« Méditant sur ces choses, l’observateur étranger échappera difficilement à une impression de doute en face de l’Affaire Dreyfus.
« Cet homme était condamné dans l’esprit de ses compatriotes avant de l’être par le tribunal secret qui l’a jugé. Plusieurs semaines avant le jugement, le ministre de la Guerre se déclarait convaincu de la culpabilité de l’accusé… »
Cette lettre dénotait chez son auteur un jugement remarquable et une grande liberté d’esprit.
CHAPITRE IV
La discussion du projet de loi sur l’amnistie commença au Sénat le 1er juin.
L’amnistie qui, sous le prétexte d’un apaisement mensonger, violait tous les principes du droit, me donna du moins une grande joie, celle d’entendre enfin, à la tribune d’une assemblée française, des paroles marquer au fer rouge le crime et le criminel en chef.
C’est à trois hommes de courage et de conscience que je dus ce réconfort : MM. Trarieux, Delpech et Clamageran.
Delpech, après avoir cloué au pilori le général Mercier, rappela ce qu’il restait de crimes impunis. Crânement il dit la vérité au pays.
Trarieux dans un admirable discours, où il mit toute sa raison et toute sa conscience, démontra avec une lucidité remarquable tous les vices de l’amnistie.
Clamageran protesta non moins éloquemment au nom de la justice.
Malgré les efforts de ces hommes courageux, l’amnistie fut votée au Sénat. Elle revint ensuite devant la Chambre, mais la commission ne s’entendit pas sur l’extension que certains membres voulaient donner au projet de loi, et les Chambres se séparèrent dans les premiers jours de juillet sans avoir osé émettre un vote définitif.
En août, je reçus la visite de M. Lalance, ancien député protestataire d’Alsace. Cœur généreux, raison saine, d’une grande simplicité de manière, M. Lalance commande le respect et inspire la sympathie. Il fut, dès la première heure, un des plus courageux défenseurs de ma cause. Nous évoquâmes avec une douloureuse émotion, les événements de ces dernières années, si tristes pour nos cœurs d’Alsaciens.
J’eus ensuite la visite de Joseph Reinach. Nous examinâmes longuement la situation, et il fut reconnu qu’il était peu probable que mes recherches puissent aboutir dans un délai assez rapproché à la découverte d’un sérieux fait nouveau, pouvant permettre de saisir la Cour de cassation. Nous fûmes donc d’avis de tenter un effort auprès de ceux qui possédaient toutes les preuves de la culpabilité d’Esterhazy. Je pensai à mon frère Mathieu, si dévoué, si énergique, pour faire cette tentative. Je le priai de venir me voir à Cologny, et nous convînmes ensemble qu’il chargerait un de nos amis de Mulhouse, M. Sandoz, qui connaissait Schwartzkoppen, d’écrire à ce dernier, afin de lui demander une entrevue pour lui. Dans cette entrevue, mon frère devait rappeler à Schwartzkoppen quels étaient les devoirs de conscience auxquels il ne pouvait se soustraire, et lui demander de faire une déposition devant l’ambassadeur de France à Berlin pour y déclarer toute la vérité, en donnant à l’appui de ses déclarations des pièces livrées par Esterhazy, et particulièrement les documents énumérés au bordereau saisi en 1894. Quinze jours après, mon frère m’informa que Schwartzkoppen avait refusé l’entrevue demandée pour lui par M. Sandoz. En notifiant son refus, Schwartzkoppen précisait qu’il ne pouvait rien dire de plus que ce qu’il avait déclaré officiellement, c’est-à-dire qu’il n’avait jamais eu de relations directes ou indirectes avec moi. L’ancien attaché militaire allemand à Paris préférait son intérêt propre aux devoirs que sa conscience eut dû lui commander, depuis déjà longtemps d’ailleurs.
Au commencement de septembre, je reçus la visite de l’abbé Pichot, l’un des rares prêtres ayant osé prendre courageusement la défense du droit et de la vérité.
Le 9 septembre 1900 vit le triste anniversaire du jugement de Rennes. J’avais espéré, un an auparavant, être arrivé au terme de mes tortures. Si infâmes qu’aient été ceux qui, avec une mauvaise foi audacieuse et criminelle, avaient déposé contre la vérité, je ne pouvais pas croire que la conscience des juges de 1899, dûment éclairée, put encore se laisser surprendre. Et cependant, j’eus cette profonde tristesse, cette immense déception, de voir juger contre l’équité. Mais si la grâce qui suivit ma condamnation avait pu être un acte d’humanité, il me fallait un acte de justice.
Le lendemain, je reçus de Trarieux, président et l’un des fondateurs de la Ligue des droits de l’homme, la belle lettre qui suit :
« Nous sommes à la veille du 9 septembre, et nous ne voulons pas commettre la lâcheté de laisser passer ce fatal anniversaire de l’arrêt du Conseil de guerre de Rennes sans vous apporter une fois de plus le réconfort des sentiments de sympathie dûs à votre malheur.
« Sans doute vos tortures physiques ont cessé et, grâce à un acte d’humanité réparatrice, vous vous retrouvez libre au milieu des vôtres, mais nous sentons l’amertume qui doit rester au fond de votre cœur en voyant se prolonger les effets moraux d’une erreur que n’a pas su réparer jusqu’ici la justice et, tant que ce supplice intérieur vous tiendra dans l’angoisse, tous ceux qui ont combattu l’iniquité en prenant votre défense, resteront avec vous anxieux de l’avenir.
« Nous ignorons quand il vous sera possible de faire éclater aux yeux des plus résistants l’effroyable méprise judiciaire dont vous avez été victime. Le temps n’y fera rien. Quoi qu’il advienne, l’autorité de la chose jugée n’a point sur la raison toute la souveraineté oppressive que certains interprètes de la loi lui attribuent. Si elle exige que votre condamnation s’exécute dans ce que n’a pu en effacer la grâce qui l’a suivie, elle ne nous enlève point notre liberté de jugement personnel et le droit de maintenir des convictions qui sont le devoir et l’honneur de notre conscience.
« Peu de vies ont été abreuvées de tristesses comparables aux vôtres. Cependant, comme pour d’autres grandes victimes de la fragilité des décisions humaines, une consolation semble vous avoir été réservée, c’est de penser que vous n’avez pas inutilement souffert.
« Le spectacle douloureux de vos épreuves a réveillé les sentiments de solidarité et de bonté qui sommeillaient en nous. Vous nous êtes apparu comme un exemple de l’impuissance des résistances individuelles contre la fatalité de certaines injustices.
« Ce n’est plus à vous seulement que notre pensée s’est alors attachée ; elle est allée à la foule des déshérités et des petits auxquels, dans leur abandon et leur faiblesse, il pouvait être encore plus nécessaire que pour vous-même de tendre une main secourable, et nous nous sommes offerts à les protéger et à les soutenir. Désormais, toute victime d’un abus de la force, d’une illégalité, d’un passe droit peut trouver une assistance auprès de l’association que nous avons fondée, et c’est ainsi à vous que tous ceux auxquels il pourra nous être donné de venir en aide seront redevables d’un secours. Une fois encore le bien sera sorti du mal ; et vos longs tourments auront servi à soulager d’autres infortunes et d’autres misères.
« Nous souhaitons que cette pensée soit douce à votre cœur, et qu’elle vous élève au-dessus des souvenirs qui ne doivent rester poignants que pour ceux dont la conscience porte le poids de l’injustice. Recevez tous nos vœux. »
Il me parvint aussi une lettre profondément touchante de Mme Marcellin Pellet, fille du regretté Scheurer-Kestner, et que voici :
« En revivant les jours douloureux de l’an dernier, je revis aussi vos angoisses, qui furent nôtres, et vous adresse en souvenir de mon admirable père, ainsi qu’il le ferait lui-même, la nouvelle expression de mon ardent désir du triomphe définitif. Votre cause, qui est aujourd’hui celle de tous les cœurs honnêtes, est aussi celle des âmes françaises aveuglément confiantes dans la gloire et dans le sens moral du pays. »
Je répondis à M. Trarieux par la lettre suivante :
« Étant à Caux lundi dernier, nous vîmes Montfleuri ; ma femme me rappela que Mme Trarieux y avait fait un séjour l’an passé. Nous parlâmes aussitôt de vous avec une reconnaissance émue, et par une coïncidence curieuse, au même moment m’arrivait ici la lettre admirable que vous m’avez adressée.
« À mon retour, j’ai trouvé cette lettre qui m’a profondément touché en ce triste anniversaire de l’arrêt rendu à Rennes, contre toute justice et au mépris de l’évidence.
« Votre lettre, de si généreuse et noble inspiration, est en même temps un hommage touchant à la cause de la justice ; je vous en remercie de tout mon cœur. J’ai été violemment ému aussi en voyant combien vous aviez pénétré mon âme et compris tout ce qu’il y avait encore de triste et de douloureux dans ma vie. Certes, la liberté m’a été rendue, j’ai retrouvé les miens après tant d’années d’horrible séparation, j’ai trouvé de nombreux amis, inconnus encore à Rennes qui, fidèles aux principes de la France de la justice et du droit, avaient pris avec un si grand courage la défense d’un innocent. Mais je n’ai vécu pendant cinq années d’un horrible martyre que pour l’honneur. Or, les effets moraux de l’iniquité subsistent, le supplice intérieur est toujours aussi grand, justice n’est pas faite. Le but que je poursuis reste donc le même jusqu’à ce qu’il soit atteint : la révision légale de mon procès. La Ligue, dont vous êtes le président, a assumé une grande et noble tâche, celle d’apporter une main secourable à toutes les victimes de l’injustice, et je suis avec vous de cœur et d’âme dans cette œuvre admirable de solidarité et de fraternité humaines. »
Au reçu de ma lettre, M. Trarieux m’écrivit pour me demander l’autorisation de la rendre publique, en modifiant le passage relatif à Montfleury trop personnel ; je la lui donnai volontiers.
La presse du mensonge est infâme, elle ne recule devant aucune calomnie. J’étais allé à la même époque déjeuner chez des amis à Anthy près de Thonon-les-Bains, en Haute-Savoie, sans avoir rencontré autre chose que le meilleur accueil dans le pays traversé. Le Moniteur Universel et, à sa suite, La Libre Parole, racontèrent que j’avais été accueilli par des cris hostiles.
Le 3 octobre, je lus avec une violente indignation une note qui avait paru dans Le Petit Parisien, journal de M. Jean Dupuy, alors ministre de l’Agriculture. On s’élevait dans cette note contre l’idée de reprendre l’Affaire et on terminait par ces mots : « Reprenant une expression dont nous nous sommes déjà servis le jour même du verdict de Rennes, et que nous maintenons d’une façon formelle, l’arrêt du conseil de guerre constitue la vérité légale. L’avenir, s’il se peut, se chargera de la vérité historique. »
Le Figaro reproduisit cette note ; il lui attribua même une origine officieuse et ajouta qu’il l’approuvait en tous points. Quelle lâcheté !
En outre, les 3e et 6e paragraphes de l’article étaient absolument inadmissibles, et sur certains points complètement inexacts. Les voici :
« Sans doute, il serait excessif de dire qu’en se désistant de son pourvoi de révision, l’ancien capitaine a reconnu sa culpabilité et admis la justice de sa condamnation, mais il serait tout aussi contraire à la vérité de prétendre que ce désistement, en vue d’obtenir une grâce sollicitée par sa famille, n’était pas l’acquiescement de Dreyfus à la clôture définitive de la question. » Et encore :
« Après l’arrêt du premier Conseil de guerre, où des illégalités avaient eu lieu, la révision s’imposait aux esprits impartiaux. Mais à Rennes, toutes les formes prescrites par la loi ont été observées, il faut donc s’incliner devant la décision des juges, sous peine de faire échec à tous les verdicts, à tous les arrêts de toutes les juridictions, c’est-à-dire aux bases mêmes de l’ordre social. »
Je me décidai à protester énergiquement contre des faits aussi outrageusement dénaturés. Le paragraphe sur la grâce était mensonger, car c’était le gouvernement qui m’avait fait demander de retirer mon pourvoi devant le tribunal de révision militaire, pourvoi dont je n’avais d’ailleurs rien à attendre, afin que ma grâce pût être signée par le Président de la République. Je n’avais retiré mon pourvoi et accepté ma grâce, que je n’avais pas sollicitée, qu’avec la réserve formelle, absolue, que je poursuivrais la réparation d’une atroce erreur judiciaire. La note parue dans les journaux du jour même de ma libération, avait été connue du Gouvernement avant sa publication. Il n’ignorait donc pas mes intentions.
Ainsi, d’après cet article du Petit Parisien, le Gouvernement aurait feint de considérer la question comme liquidée par la grâce. À l’avenir d’établir la vérité historique ! Les honnêtes gens ne connaissent pas deux vérités, l’une légale, l’autre historique. Il n’en existe qu’une à leurs yeux, et c’est celle-là que je prétendais établir avec ou sans le concours des hommes politiques. Il ne s’agissait pas ici d’une controverse sur un point d’histoire, mais de l’honneur légal d’un être humain et vivant qui était décidé à lutter pour obtenir la révision de son procès.
Dans l’instant où j’écrivais ma lettre de protestation au Petit Parisien, me parvint le courrier de Paris où je trouvai la lettre suivante de Joseph Reinach :
« Quand je lus dans le Temps, présenté comme une note officieuse par le Figaro, l’article du Petit Parisien, j’ai écrit à Jean Dupuy une lettre fort vive lui exposant que vous pouviez mépriser les allégations sur le retrait de votre pourvoi quand elles paraissent dans une feuille quelconque, mais que vous ne sauriez évidemment les accepter quand elles sont présentées avec une estampille officieuse et que vous seriez amené à dire que le retrait vous a été demandé par le Gouvernement et que des témoins le certifieraient. Je demandai une note Havas portant que l’article du Petit Parisien n’avait rien d’officieux.
« Je fais porter ma lettre à Dupuy qui me répond aussitôt, fort ennuyé, et me donne rendez-vous pour ce matin. Conversation fort vive et animée. Je passe le détail. Conclusion : il avisera Waldeck-Rousseau et Millerand après le conseil de ce matin.
« De mon côté, j’écris à Millerand qui me téléphone à midi de venir causer avec lui. Je sors de chez lui. Waldeck-Rousseau avait déjà causé avec lui, fort ennuyé de la gaffe du Petit Parisien, accentuée par le Figaro. Millerand reconnaît, avec sa loyauté habituelle, l’exactitude de mes souvenirs et votre droit. Mais il estime que rouvrir l’Affaire, par ce déballage, serait des plus fâcheux, surtout en ce moment. Il y aurait une levée de boucliers nationalistes contre le Gouvernement pour l’un de ses actes les plus honorables. Je n’ai pas besoin d’insister.
« J’ajoute que nos meilleurs amis vous en voudraient d’avoir, même en représailles légitimes, créé cet incident d’assez grosses conséquences !
« Mais d’autre part, je maintiens énergiquement votre droit absolu à ne pas laisser entacher la grâce par une prétendue renonciation à vos droits.
« Il a été convenu que Millerand verrait Waldeck-Rousseau. Une note Havas paraît impossible. Ce serait le Petit Parisien qui, lui-même demain, publierait une note disant que l’article d’hier n’avait rien d’officieux.
« C’est sur les termes mêmes de cette note, à mon avis, qu’il faut régler votre conduite. Si elle n’est pas nette, ou si, au dernier moment Dupuy ne la fait pas paraître, vous pourrez donner le plus grand éclat à votre protestation. Si la note est à peu près satisfaisante, vous pourriez vous borner à adresser au gérant du Petit Parisien une lettre protestant énergiquement contre l’interprétation donnée à la grâce. »
Je partageai absolument le sentiment de Reinach qui, avec son dévouement habituel, avait pris l’initiative des démarches et je me décidai à attendre avant d’envoyer ma lettre de protestation.
Dans l’après-midi, je reçus une dépêche de Reinach ainsi conçue : « Vous écris et envoie journal. » J’appris le lendemain par sa lettre, que Millerand et Waldeck-Rousseau avaient été tout à fait d’accord pour faire paraître la note suivante dans le Petit Parisien :
« Nous tenons à dire que le Petit Parisien a parlé, comme toujours, dans sa pleine indépendance, et sous sa complète et exclusive responsabilité. »
Reinach et mes amis estimèrent que ce démenti de caractère officieux était suffisant. Ils étaient d’avis que l’incident devait en rester là. Cet avis me parut judicieux, car l’attitude de Waldeck-Rousseau et de Millerand avait été telle qu’il y eût eu mauvaise grâce, de mon côté, à le prolonger.
CHAPITRE V
J’appris à la même époque, que le prince de Monaco venait de faire un court séjour à Berlin. Voici ce qui lui fut dit, sans qu’on lui donna d’ailleurs aucune preuve à l’appui. On lui affirma que le général de Boisdeffre aurait lui-même fait fabriquer la fausse lettre de l’Empereur d’Allemagne ou bordereau annoté, dont il fut tant parlé dans la presse au moment du procès de Rennes, au moyen d’une lettre autographe qui lui fut adressée par l’Empereur à la suite d’une conversation sur les guerres des Gaules. Puis, le général Boisdeffre l’aurait fait porter à l’État-major français par un attaché russe. En outre, il lui fut ajouté qu’Henry et Esterhazy auraient fourni des renseignements au général russe Annenkoff qui se serait livré, de concert avec eux, à d’autres trafics. Annenkoff se serait suicidé précisément pour échapper aux conséquences de son rôle dans ces diverses affaires.
En ce qui concerne la première partie de ce récit, la légende du bordereau annoté n’a jamais pu être éclaircie, mais ce qui était curieux pour la dernière partie, c’est-à-dire en ce qui concerne Henry, Esterhazy et Annenkoff, c’était sa similitude avec le récit qui fut jadis fait par M. de Cyon à M. Léopold Favre, de Genève, et que celui-ci m’avait répété. Ou bien, était-ce le récit de M. de Cyon qui revenait du Nord ? Quoi qu’il en soit, malgré des demandes réitérées, jamais M. de Cyon n’avait pu fournir aucune preuve de l’exactitude de ses allégations.
Le 15 octobre eut lieu la séance de rentrée de la Cour de cassation. Après l’allocution de M. Ballot-Beaupré, nommé Premier Président, M. Lafferrière, nommé Procureur général, dit en s’adressant à M. Ballot-Beaupré : « Cette autorité de magistrat qui vous est reconnue par tous, vous a valu d’être le rapporteur du plus grand procès du siècle ». Puis l’avocat général Dubois prononça une allocution qui était la condamnation du procès de Rennes :
« Je rappelle d’un mot, sans qu’il soit utile de les apprécier, les incidents de ce procès : la courageuse décision du Garde des Sceaux, l’enquête de la Chambre criminelle, cet acte de foi inébranlable en la vérité, la loi de dessaisissement et le renvoi de l’Affaire aux Chambres réunies… ; les débats solennels, le vote qui les a suivis. Je ne retiens de tous ces faits qu’une constatation ; elle a son importance à une époque où le rôle de la magistrature a été si tristement, si odieusement dénaturé. C’est l’absolue confiance témoignée par la Cour suprême en l’absolue loyauté de tous ses membres. Quelle leçon et quel exemple ! C’est aussi l’éclatante justification de cette confiance par la proclamation inusitée, mais combien justifiée, de l’unanimité du vote de révision. »
M. Ballot-Beaupré, aujourd’hui premier Président de la Cour de cassation, fut rapporteur dans la première instance en révision. On se rappelle par quelles vigoureuses conclusions il affirma l’illégalité du jugement de 1894 et attribua le bordereau à Esterhazy.
J’avais adressé, le 24 décembre précédent, une lettre à M. Decrais, ministre des colonies, pour lui demander la remise : 1o des lettres de ma femme qui ne m’étaient jamais parvenues à l’île du Diable ; 2o des lettres de ma femme qui ne m’étaient parvenues qu’en copie ou tronquées ; 3o de mes notes personnelles.
M. Decrais me répondit qu’il tenait à ma disposition les documents dont son département était encore dépositaire, savoir : mon journal autobiographique, minute et copie ; 36 cahiers de notes personnels et deux lettres autographes de ma femme. Il ajoutait que les autres lettres de ma femme « arrêtées par ordre, avaient été détruites antérieurement en exécution d’un ordre ministériel ».
Je fis prendre livraison des documents que l’administration des colonies possédait encore. Il faut remarquer que la lettre de M. Decrais établissait que son prédécesseur au ministère des colonies, M. Lebon, avait pris sur lui, illégalement et contre toute justice, de faire détruire les lettres de ma femme qu’on avait interceptées et qui auraient dû être versées à mon dossier.
Waldeck-Rousseau prononça le dimanche 28 octobre, à Toulouse, un discours-programme avant l’ouverture des Chambres, et dont j’extrais le passage suivant :
« Appelés à voir se dérouler le dernier acte d’un drame poignant qui nous avait profondément émus et divisé le pays — encore bien qu’on eut affirmé qu’il n’y avait pas même d’affaire, — nous avons fait en sorte que le dénouement n’en fut confié qu’à la plus complète indépendance des juges, et comme nous n’avons pas imaginé qu’il put y avoir des raisons d’État supérieures aux formes de la justice, ses arrêts sont demeurés respectés.
« L’humanité a trouvé satisfaction dans une mesure de clémence qu’a ratifiée la générosité de cœur enfin réveillée de notre pays.
« Nous n’avons donc eu aucune peine à nous rallier à l’ordre du jour du 22 mai dernier invitant le gouvernement à s’opposer à toute reprise d’une agitation désormais sans raison d’être, et nous avons demandé au Sénat, comme nous demanderons à la Chambre, de voter une loi d’effacement essentielle, afin d’assurer l’apaisement définitif. »
Waldeck-Rousseau se trompait quand il disait que c’était le dernier acte qu’il avait vu se dérouler. Il n’avait vu se dérouler que l’avant-dernier acte. Il prétendait ensuite que le Gouvernement avait fait en sorte que le dénouement n’en fut confié qu’à la plus complète indépendance des juges. Quelle profonde erreur, quelle naïveté même chez un homme d’État d’intelligence aussi éveillée, et comme le Gouvernement avait été joué à Rennes ! Il avait laissé la plus grande latitude aux auteurs du crime de 1894 pour recommencer leurs manœuvres criminelles ; il avait laissé le commissaire du Gouvernement, Commandant Carrière, organe du ministre de la guerre, chef suprême de la justice militaire, se mettre sous la direction et recevoir les inspirations de Me Auffray, avocat de la Libre Parole. Quant à la loi d’amnistie, c’était la négation de la justice, car le premier devoir social est de rendre la justice.
Il faut remarquer aussi, dans ce discours, la phrase ambiguë de Waldeck-Rousseau lui permettant d’émettre un avis discret, oh ! combien discret, sur le fond de l’affaire : « Nous n’avions pas imaginé qu’il put y avoir des raisons d’État supérieures aux formes de la justice », ce qui, en clair français, voulait dire : quelle que fut notre opinion sur le fond, aucune raison ne pouvait nous empêcher d’accepter l’arrêt puisque les formes avaient été respectées.
Joseph Reinach m’avait parlé d’une lettre qu’il avait demandé à Lebon, ministre des colonies, en septembre 1897, de m’adresser à l’île du Diable, ce qui lui fut d’ailleurs refusé. Je l’avais prié de m’en donner communication. En même temps, je recherchais les lettres que Reinach adressait à la même époque à ma femme, au sujet de Scheurer-Kestner. Ces lettres, dont je tiens à donner les principales, feront mieux comprendre que toutes les paroles le rôle admirable joué par Scheurer-Kestner et Reinach et montreront leur grand cœur et leur courage.
Ma femme reçut le 17 juillet 1897, la première lettre de Reinach l’avisant que Scheurer-Kestner avait acquis la conviction de mon innocence. Elle était prévenue en même temps que, en cas de décès, Scheurer-Kestner léguait à une personne désignée le soin de continuer sa tâche. Voici cette lettre :
« Je suis autorisé par mon ami, Scheurer-Kestner, vice-président du Sénat, à vous dire qu’il a acquis, après la longue et scrupuleuse enquête personnelle à laquelle il s’est livré, la conviction de l’innocence du capitaine Dreyfus. Vous devez savoir par Bernard Lazare, pour quelles raisons je tenais à remettre entre les mains de Scheurer-Kestner cette cause qui me préoccupe tant et depuis si longtemps. Scheurer-Kestner a travaillé de son côté. Comment, c’est son secret, mais depuis le 13 juillet, sa conviction est faite et il a dit hautement aux membres du bureau du Sénat et à de nombreux amis, qu’il est persuadé de l’innocence du capitaine. Il ne se gênera point d’ailleurs pour le dire à qui veut l’entendre. Ce qu’il entend faire désormais c’est aussi son secret. Mais outre cette communication qu’il m’a prié de vous faire et que je vous fais avec une joie profonde, je suis chargé de vous en faire encore deux autres.
« La première, c’est que Scheurer-Kestner, qui ne cesse de penser avec une poignante émotion au martyre que subit le capitaine Dreyfus, serait heureux si vous trouviez un moyen de lui faire savoir qu’une des plus hautes personnalités du Sénat, ne le nommez pas encore, a acquis la conviction de son innocence et va travailler désormais à ce qu’il considère comme un impérieux devoir. Cette nouvelle sera peut-être, sera certainement de nature à mettre un peu de baume sur tant de cruelles blessures et à fortifier dans le cœur de votre mari, avec la volonté de vivre, une joyeuse espérance. Il ne faudrait pas que le capitaine s’illusionnât sur la promptitude du succès. Tout est encore difficile. Mais il est juste et bon qu’il sache qu’une intervention puissante et efficace est à la veille de se produire. Que chacune de vos lettres lui apporte désormais cette certitude, c’est le vœu de Scheurer comme le mien. C’est l’aurore qui point à l’horizon. »
On sait comment la conviction de Scheurer-Kestner fut faite. M. Leblois était venu trouver Scheurer-Kestner, déjà dévoré de doutes, et lui avait répété les confidences que lui avait faites son ami, le lieutenant-colonel Picquart, qui avait acquis la conviction de mon innocence et de la culpabilité d’Esterhazy.
Ma femme se conforma avec joie au désir exprimé par Scheurer-Kestner ; elle m’écrivit à l’île du Diable qu’une haute personnalité du Sénat avait pris ma cause en mains. Mais ce passage fut supprimé dans les lettres que je reçus de ma femme, lettres qui ne me parvenaient d’ailleurs à ce moment qu’en copie ou tronquées.
Le 18 août 1897, Joseph Reinach adressait à ma femme la lettre suivante :
« Je tiens à vous donner communication des deux extraits suivants de deux lettres que j’ai reçues de Scheurer-Kestner :
« À la date du 7 août : « Je ne suis pas au bout de mes peines, loin de là, mais ma tête carrée d’Alsacien s’est livrée pieds et poings liés à mon cœur, et j’aboutirai. J’ai fait un nouveau pas depuis huit jours. Vous dire la joie avec laquelle je pense aux bonheurs à reconstituer est impossible. Je suis comme un enfant qui pense à ses étrennes. Et mon cœur bondit »
« À la date du 11 août : « Cette Affaire devient une obsession pour moi. J’attends avec impatience le jour où je pourrai faire une déclaration publique. »
Le 10 septembre 1897, Joseph Reinach adressait à ma femme les lignes qui suivent :
« J’ai reçu une excellente lettre de Scheurer-Kestner qui me prie de crier plus haut que jamais que lui, Scheurer-Kestner, est persuadé. Il me dit qu’il continue sa campagne de propagande… Voici la fin de sa lettre : « Il faut continuer à faire avertir Dreyfus que quelqu’un s’occupe de lui, il faut donc le lui répéter si l’on craint qu’une lettre soit retenue… Mais si contre toute vraisemblance on retenait les lettres dans lesquelles on lui annonce mon intervention, je lui écrirai moi-même, car les renseignements que j’ai recueillis depuis mon départ, ne font que me justifier dans ma persuasion. Il faut que justice soit faite. Justice sera faite ou j’y périrai. »
Mais mes lettres parvenant toujours aussi tristes, aussi débordantes d’impatience, Joseph Reinach comprit que la nouvelle de l’intervention de Scheurer-Kestner n’avait pas dû m’être transmise avec les lettres de ma femme. Il se décida alors à m’écrire lui-même et sollicita une entrevue de Lebon, ministre des colonies, pour lui soumettre son message et lui demander de le transmettre.
Voici le texte de la lettre qui m’était destinée :
« Peut-être ne nous sommes-nous jamais vus, nous n’avons certainement jamais échangé une parole. Cependant presque au lendemain de votre inculpation, j’ai eu le sentiment que vous n’aviez pas commis le crime abominable dont vous étiez accusé, que vous étiez la victime d’une effroyable erreur judiciaire. Un crime sans mobile me paraissait une impossibilité matérielle. Le fait d’un officier français, jeune, ardent, ambitieux, assuré d’un brillant avenir, et trahissant pour le plaisir de trahir, me semblait une impossibilité morale. Votre attitude au jour de l’horrible cérémonie de la dégradation, votre volonté évidente d’être soldat jusqu’au bout, achevèrent de me convaincre.
« L’hiver dernier, un écrivain de grand talent et de grand cœur, Bernard Lazare, eut le premier le courage d’affirmer votre innocence dans une brochure signée de son nom. Cependant comme il n’avait pu réunir encore que des preuves simplement négatives, le succès ne répondit pas, du moins immédiatement, à ses espérances, à celles des vôtres, à celles de vos amis inconnus. Nous dûmes recommencer à nous taire, à attendre. Vous étiez le cauchemar de nos nuits. Le silence nous pesait durement. Puis, la pensée de l’iniquité à réparer, de vos souffrances si héroïquement supportées, de la douleur si touchante des vôtres, nous stimulait, et nous nous remettions à l’œuvre. Depuis quelques mois surtout, nous avons fait d’importants prosélytes, officiers, écrivains, savants, historiens, politiques, dont vous saurez plus tard les noms. Bernard Lazare n’a pas cessé de travailler avec une indicible obstination à propager sa conviction et à réunir de nouvelles preuves.
« Le 13 juillet dernier, la lumière définitive se fit dans le cerveau d’un homme qui, par sa situation politique, par sa haute valeur morale, par son origine alsacienne, semble prédestiné à être enfin l’avocat victorieux de votre juste cause. Je suis autorisé par lui-même à le nommer et c’est d’accord avec lui que je vous écris. C’est M. Scheurer-Kestner, ancien député de la Haute-Alsace et de la Seine à l’Assemblée Nationale, sénateur inamovible, premier vice-président du Sénat, l’un des plus dévoués amis de Gambetta. Je n’ai pas à vous dire comment il acquit la certitude de votre innocence. Je dois me contenter de vous dire que le 14 juillet, il faisait part de sa conviction à ses collègues du bureau du Sénat et qu’il demanda ensuite à ses amis de crier urbi et orbi que lui, Scheurer-Kestner, est convaincu que vous êtes la victime d’une erreur judiciaire. M. Scheurer-Kestner me pria d’aviser Mme Dreyfus, afin qu’elle vous donnât aussitôt cette grande et heureuse nouvelle. Ai-je besoin de vous dire la joie de cette admirable femme ? Elle vous a écrit par le premier courrier, mais sa lettre vous est-elle parvenue ? Vous est-elle parvenue intégralement ? Elle a eu quelque sujet d’en douter et la dernière lettre qu’elle a reçue de vous, qu’elle m’a communiquée et dont j’ai fait part à Scheurer-Kestner, était si triste et si douloureuse, malgré l’irréductible confiance dans l’avenir que vous y exprimez encore, cette lettre nous a si profondément émus, que j’ai décidé, d’accord avec Scheurer-Kestner, de vous écrire moi-même. Dans la lettre que j’ai reçue de lui ce matin, Scheurer-Kestner m’affirme et encore dans des termes plus formels que jamais, sa profonde, son inébranlable certitude. Il agira avant la fin de l’année. Il a mis tout son cœur dans cette œuvre de justice. Il m’écrit : « Justice sera faite ou j’y périrai. »
« Aujourd’hui, Scheurer-Kestner tient surtout à ce que vous soyez avisé. Il pense, il sait que la certitude que votre cause, loin d’être abandonnée, vient de trouver le plus résolu des défenseurs, vous rendra dans le long et terrible martyre qui vous est imposé, la force de vivre, la force morale et la force physique. Il ne nous suffirait pas que votre mémoire fut réhabilitée, il faut que justice vous soit rendue à vous-même. Espérons donc : que l’idée du secours que va vous apporter ce patriote vous soutienne dans vos épreuves, aux dernières heures de votre supplice si courageusement supporté ; vivez, vivez pour votre noble femme, vivez pour vos enfants, pour vos frères dont le dévouement ne s’est jamais lassé ; vivez, Monsieur, je le dis avec confiance, pour la France et pour l’armée. »
L’entrevue de Joseph Reinach avec Lebon, ministre des colonies, eut lieu le 15 septembre 1897. Lebon refusa de transmettre la lettre. Voici en quels termes Reinach rendit compte à Scheurer-Kestner du résultat de sa démarche.
« Je me suis rendu ce matin chez Lebon, qui m’avait donné rendez-vous. Après une très courte préface, je lui ai montré, ou plutôt, je lui ai lu la lettre ostensible que vous m’aviez écrite et qu’il a écoutée avec son flegme habituel, fumant une cigarette. Je lui ai demandé ensuite de vouloir bien transmettre à destination une lettre ouverte dont il prendrait naturellement connaissance, que je m’offrais d’ailleurs à lui lire et où j’annonçais à Dreyfus votre conviction de son innocence et votre résolution de lui faire rendre justice. Tout de suite, et avec la même tranquillité, Lebon me déclara qu’il ne transmettrait pas ma lettre. Je lui expose à quel point votre conviction est profonde, que vous êtes décidé à agir, combien est vif votre désir de faire savoir à ce malheureux que l’épreuve touche à sa fin, qu’un concours dévoué, résolu, puissant, lui est assuré. Nouveau refus. Lebon m’explique, en termes plus embarrassés, qu’il lit toute la correspondance de Dreyfus, mais qu’il n’est pas le seul à la lire, qu’elle est lue ensuite par le personnel pénitencier de la Guyane dont il se méfie encore plus, que par conséquent, ma lettre risquerait d’être connue, et que cela pourrait être pour moi, sémite, une cause d’ennuis. Je le remercie de s’inquiéter de mes intérêts, mais je lui dis aussi que j’ai l’habitude de savoir prendre des responsabilités et que je prends celle de faire savoir à un martyr que le premier vice-président du Sénat le croit innocent et s’occupe de lui. Nouveau refus, toujours très doux, toujours formel. « Puisque vous lisez vous-même toute la correspondance, dis-je alors à Lebon, vous avez dû lire vers le 20 juillet le post-scriptum d’une lettre où Mme Dreyfus annonçait à son mari qu’une haute personnalité du Sénat avait pris sa cause en mains ? Parfaitement répond Lebon, je l’ai lu et je ne l’ai pas laissé passer. J’ignorais qu’il s’agissait de Scheurer-Kestner, mais son nom se serait trouvé dans la lettre que, tout de même, je l’aurais arrêtée… » Je riposte : « Alors il est inutile de faire savoir à ce malheureux qui désespère, qui se meurt, que le secours approche. » Lebon me répond tranquillement, qu’à la place de Dreyfus il serait mort depuis longtemps. Moi : « Mais c’eût été un aveu de culpabilité. » Lebon continue : « C’est une manière de voir les choses… Et puis sa femme lui écrit régulièrement qu’on s’occupe de lui et je laisse passer les lettres où rien n’est précisé. » J’essaie de faire comprendre à Lebon que depuis trois ans le malheureux doit être blasé sur les formules vagues, que tout autre serait la portée d’une lettre qui préciserait, qui « vous nommerait » ; que si Dreyfus meurt avant que vous ayez pu agir, lui, Lebon, assume une horrible responsabilité. Il répond que son métier de geôlier le dégoûte, qu’il en a lui-même horreur, mais qu’il ne peut pas faire autrement que de me réitérer ce qu’il m’a dit : il ne transmettra pas ma lettre. Il ajoute cependant que si « vous », qui n’êtes pas sémite et qui êtes le premier vice-président du Sénat, vous écrivez à Dreyfus pour lui faire part de votre conviction, il soumettra votre lettre au Conseil des ministres, qui décidera et qui prendra la responsabilité qu’il ne veut pas assumer à lui tout seul.
« J’observe que Lebon part pour le Sénégal et que le prochain Conseil aura lieu fin septembre. C’est donc un refus déguisé, un nouvel atermoiement. Je lui dis alors tout ce qu’on peut dire à un homme. Peine perdue. Il ne transmettra pas ma lettre, il soumettra éventuellement la vôtre au Conseil des ministres, il parlera de ma visite à Méline. Et puis il essaie de m’apitoyer sur le métier qu’il est condamné, lui Lebon, à faire. « Songez, me dit-il textuellement, que l’année dernière quand on a fait courir le bruit de son évasion, j’ai dû le faire mettre « aux fers » pendant un mois, et cependant il n’avait rien fait. » Ici j’ai bondi : « Alors, puisque la Libre Parole a annoncé une fausse nouvelle, vous avez infligé à ce malheureux un nouveau supplice immérité ? » Il me répond avec son beau calme : « Je l’ai dû, ah ! mon métier me dégoûte… »
« J’ai clos l’entretien, qui a duré une heure, en lui disant que je vous aviserais de son refus et de notre conversation. »
Les actes et les paroles de Lebon dépeignent suffisamment l’homme sans qu’il soit besoin d’y ajouter de commentaires : son cœur était dans son portefeuille de ministre. Ce ne fut pas pendant un mois qu’il me fit endurer le supplice de la double boucle, mais bien pendant près de deux mois.
CHAPITRE VI
Dans le courant du mois de novembre 1900, quelques amis me prévinrent qu’il circulait à Paris des rumeurs absurdes, telles que celle-ci : je suis satisfait de la grâce, que je considère comme une solution définitive puisque je séjourne à l’étranger ; ou bien, je crains pour ma vie et je n’ose rentrer à Paris ; ou encore, et ceci était plus grave, mon séjour à l’étranger m’a été imposé le jour où j’ai accepté la grâce (cette dernière rumeur était absurde a priori, puisque j’avais passé l’hiver précédent à Carpentras, dans le Midi de la France).
Si absurdes que fussent ces bruits, il fallait y couper court. J’étais resté sur les bords du lac de Genève pour la santé de mes enfants et la mienne, si atteinte, prêt à rentrer à Paris dès que ma présence y serait nécessaire. Elle était d’après tous inutile à ce moment puisque je n’avais aucun « fait nouveau » qui me permit de saisir la Cour de cassation ; mais il n’y avait qu’un moyen de faire cesser ces bavardages inconsidérés de quelques défenseurs aigris de ma cause, c’était de rentrer.
Je partis pour Paris le 24 novembre 1900, afin de bien montrer que j’avais la liberté complète et entière de mes mouvements et que je ne craignais rien ni personne.
J’arrivai le 25 novembre au matin. Que d’événements tragiques s’étaient passés depuis que j’avais, quitté mon domicile, le 15 octobre 1894, pour ne plus le revoir ! Quel horrible drame j’avais vécu ! Je revivais tout l’atroce cauchemar. Mais ne voulant pas me laisser aller aux tristes et déprimantes impressions du passé, je me ressaisis et fixai mes pensées sur l’avenir, sur le but que je voulais atteindre.
Dans les premiers jours de mon retour, je revis les amis qui étaient déjà venus me voir à Carpentras, et j’eus en particulier la joie profonde de faire la connaissance d’Émile Zola ; je fus charmé par sa simplicité, ému par sa voix vibrante et chaude d’humanité, son cœur débordant de bonté.
Pendant mon séjour sur les bords du lac de Genève, il m’avait été répété à plusieurs reprises une conversation qui aurait eu lieu aux manœuvres françaises de 1896 entre le colonel Chauvet de l’armée suisse et le colonel de Schwartzkoppen. Il me fut affirmé également que le colonel Chauvet aurait fait une déclaration écrite précisant que le colonel de Schwartzkoppen avait affirmé mon innocence. L’intérêt de cette conversation résidait surtout dans ce fait qu’elle avait été tenue à un moment où la campagne de révision n’était pas encore ouverte. Je cherchai à avoir la confirmation de ces propos et, pendant mon séjour à Cologny, un ami me ménagea une entrevue avec le colonel Chauvet. Celui-ci me confirma les dires du colonel de Schwartzkoppen. Se rendant avec la mission militaire étrangère aux manœuvres de 1896 aux environs d’Angoulême, il était assis dans le wagon qui les y amenait à côté du colonel Schwartzkoppen et du colonel Panizzardi. Tous lisaient les journaux. À un certain moment, le colonel de Schwartzkoppen s’écria : « Voilà qu’on reparle de cette Affaire, c’est bien ennuyeux ». Puis, s’adressant au colonel Chauvet, il lui dit, en lui montrant du Paty qui était chargé d’accompagner aux manœuvres les attachés étrangers : « Je puis déclarer sur l’honneur que Dreyfus est innocent et qu’il paie pour un autre. Vous voyez cet homme (en désignant du Paty), eh bien, je ne voudrais pas être dans sa peau, car il a fait condamner un innocent. » Le colonel Chauvet me raconta en outre qu’il avait, dans une lettre adressée avant le procès de Rennes à M. Andrade, professeur à la Faculté des Sciences de Montpellier, reproduit cette conversation du colonel de Schwartzkoppen. Après le procès de Rennes, M. Andrade aurait envoyé cette lettre à M. Monis, ministre de la justice, pensant qu’elle pourrait constituer un fait nouveau. Le colonel Chauvet me dit aussi qu’il était prêt à reproduire cette conversation dans une déposition devant l’ambassadeur de France à Berne si je le jugeais utile.
J’écrivis d’abord à M. Andrade pour avoir le texte de la lettre que lui avait adressée le colonel Chauvet et savoir s’il avait réellement transmis l’original au ministre de la justice. M. Andrade me répondit le 2 octobre en me communiquant le texte demandé, et qu’il avait transmis en effet, en septembre 1899, après le procès de Rennes, à M. Monis, ministre de la justice.
Voici cette lettre :
« Je reçois votre lettre du 5 courant, et je m’empresse de vous répondre. J’ai eu en effet l’honneur d’assister en 1896 aux manœuvres d’armée près d’Angoulême. M. le colonel de Schwartzkoppen se mit un jour à me parler, sans aucune provocation de ma part, de Dreyfus, et me dit entre autres, qu’on avait commis en 1894 une épouvantable erreur judiciaire, que Dreyfus était innocent, et, en me montrant le colonel du Paty de Clam, me dit « qu’il ne voudrait pas être dans sa peau », car c’était lui qui avait dirigé l’enquête. Le colonel de Schwartzkoppen n’avait aucune raison de m’affirmer sur l’honneur qu’il n’avait eu aucune relation avec Dreyfus, et je ne le lui ai pas demandé. Encore une fois, je n’ai pas du tout provoqué cette conversation, cette Affaire ne me regardait pas, je ne l’ai pas allongée, elle m’avait naturellement beaucoup frappé à cette époque, et je l’ai racontée à mon retour en Suisse à quelques camarades… »
Je transmis le texte de cette lettre à Me Mornard afin de voir quel parti il serait possible d’en tirer et s’il y avait utilité de faire renouveler au colonel Chauvet sa déclaration devant M. Bihourd, ambassadeur de France à Berlin. Me Mornard fut d’avis qu’il serait utile que cette conversation fût recueillie dans une forme définitive par l’ambassadeur. J’écrivis aussitôt dans le même sens au colonel Chauvet, qui me répondit qu’il était prêt à confirmer officiellement son entretien avec Schwartzkoppen, mais qu’il désirait être invité à le faire.
Je répondis au colonel Chauvet qu’aucune instruction judiciaire n’étant ouverte, il n’appartenait pas à l’ambassadeur de provoquer une déposition. Il ne pouvait que la recevoir. C’est à celui qui a une déclaration à faire à la présenter librement. J’estime, en outre, lui dis-je, que tout chacun qui détient une parcelle de vérité a pour devoir d’en témoigner. Mais le colonel Chauvet ne se décida jamais à prendre l’initiative de déposer devant l’ambassadeur de France à Berne.
J’eus le plaisir, à cette époque, de faire la connaissance de M. Trarieux. Je n’avais fait qu’entrevoir ce dernier au procès de Rennes où sa déposition, une des plus belles, m’avait profondément ému. M. Trarieux est une des plus belles consciences dont l’humanité puisse s’honorer.
Mais je n’oubliai pas quel était le but de ma vie : obtenir la révision légale de mon procès. Je profitai de mon retour pour écrire la lettre suivante au prince de Monaco, afin de l’inciter à agir :
« À l’occasion de mon retour à Paris, permettez-moi de vous adresser encore l’expression de mes remerciements et de mes sentiments de profonde gratitude pour l’intérêt que vous prenez à la cause de la justice et de la vérité.
« Vous avez l’âme trop haute pour ne pas vous rendre compte de tout ce qu’il y a encore de triste, de douloureux dans ma vie.
« Certes, la liberté m’a été rendue, j’ai retrouvé les miens après tant d’années d’horrible séparation, j’ai trouvé de nombreux amis, communiant dans une même pensée de justice et de vérité.
« Mais je n’ai vécu pendant cinq années d’un horrible martyre que pour l’honneur, je n’ai tout supporté que pour laver mon nom, celui que portent mes enfants, de l’infâme souillure qui leur a été faite.
« Or les effets moraux de l’iniquité subsistent, la situation toujours aussi atroce pour mes enfants comme pour moi. Impunément, on peut m’insulter, me traîner dans la boue, puisque légalement je suis un condamné. Je suis le prisonnier moral de cette atroce situation, j’ai les mains liées par elle. Il est improbable que les procès en cours aient lieu, que l’on puisse par conséquent demander des dépositions par voie de commission rogatoire et qu’il surgisse par suite un fait nouveau me permettant de demander la révision de mon procès. La situation actuelle peut donc s’éterniser.
« Est-ce que le général de Schwartzkoppen ne fera pas enfin son devoir ? N’est-il pas temps pour lui de dire la vérité, toute la vérité ? Sa conscience ne le poussera-t-elle donc pas à se rendre à l’ambassade de France à Berlin, à y déclarer sous la foi du serment, ce qui est la vérité ?
« Son devoir, non seulement devant l’histoire qui nous jugera les uns et les autres, mais son devoir d’humanité, plus encore son devoir de conscience, pour lui qui détient la vérité, est de la dire. Il appartient au général de Schwartzkoppen de libérer sa conscience et, pour cela, de faire sa déposition devant l’ambassadeur de France à Berlin en donnant à l’appui les preuves du crime commis par un autre, dont les pièces du bordereau, ce qui me permettra de saisir la Cour de cassation pour faire réviser mon procès.
« Je souhaite que celui qui détient la vérité accomplisse enfin le devoir sacré qui lui incombe. »
Je ne réussis pas dans cette voie. Le général de Schwartzkoppen resta sourd !
Le 6 décembre vint à la Chambre des députés la discussion du projet de loi sur l’amnistie.
Deux députés, MM. Guyesse et Vazeille, eurent le courage de poser nettement la question, de proclamer la vérité. La Chambre les écouta, silencieuse, et la suite de la discussion fut renvoyée.
Le lieutenant-colonel Picquart adressa alors aux députés une superbe lettre contre l’amnistie qui tend à le confondre, lui qui a combattu pour la justice et la vérité, avec les auteurs trop connus de crimes de forfaiture, de faux et usages de faux, de faux témoignages et de collusion ; puis la discussion sur le projet recommença à la Chambre. M. Jules-Louis Breton, avec un courage admirable, proclama la vérité à la tribune française. La fin de la discussion ne revint que quelques jours après.
La loi d’iniquité fut votée par l’immense majorité des républicains, qui ne voulaient pas faire échec au ministère, combattu par toutes les réactions. Elle me ferma bien des moyens d’obtenir la révision de mon procès, et je dus patienter de longues années, employées à des recherches et à des efforts incessants avant de pouvoir aboutir.
J’écrivis à MM. Jules-Louis Breton, Vazeille et Guyesse, députés, pour les remercier des courageux discours qu’ils avaient prononcés, clouant au pilori, avec une netteté, une précision remarquable, tous les auteurs des crimes contre le droit et la vérité. À M. Vazeille, j’ajoutai ceci :
« Il est cependant une phrase de votre discours que je n’ai pas très bien saisie. Vous avez dit que je ne voyais plus dans l’Affaire qu’un intérêt personnel. Je poursuivrai jusqu’à mon dernier souffle la révision légale de mon procès, et en poursuivant ce but, que vous qualifiez de but personnel, il me semble que je satisfais en même temps à un idéal de justice et de vérité qui est celui de tous les bons Français, celui de tous les hommes de cœur et d’honneur qui se sont jetés dans la bataille pour la défense de cet idéal. »
Je reçus, en réponse à la mienne, une lettre fort touchante de M. Jules-Louis Breton, député du Cher, dans laquelle il me disait :
« J’ai voulu dans la discussion de ce projet d’amnistie, si maladroitement déposé par le gouvernement, rappeler les infamies et les crimes commis pour maintenir au bagne un innocent et j’ai tenu à affirmer votre innocence à la tribune, ce qui n’avait pas encore été fait nettement. »
CHAPITRE VII
Le commandant Cuignet, convoqué le 20 décembre au ministère de la Guerre pour s’expliquer sur le procès-verbal signé avec le général Chamoin au sujet de la dépêche Panizzardi et sur la manière dont le procès-verbal avait été communiqué à la presse, se refusa à toute explication, fut mis en état d’arrestation et conduit au Mont Valérien. Renvoyé devant un conseil d’enquête, celui-ci décida qu’il n’y avait pas lieu de le mettre en réforme.
L’Intransigeant du 25 décembre 1900 publia un article où il était parlé du fameux bordereau annoté. J’espérais que Rochefort allait enfin faire sortir au grand jour ce faux, le plus colossal qui ait paru dans l’Affaire, qui cependant en avait vu tant. Mais mon espoir fut déçu. Cet article, qui annonçait de nouvelles révélations, ne fut suivi d’aucun autre. Je me décidai alors à écrire à M. Waldeck-Rousseau, Président du Conseil, la lettre suivante :
« Je suis accusé par une certaine presse, d’avoir adressé en 1894 à l’Empereur d’Allemagne une lettre infâme qui, annotée par ce souverain, aurait été dérobée dans une ambassade et qui serait une preuve formelle du crime pour lequel j’ai été, par deux fois, injustement condamné.
« Le bordereau qui a été produit aux procès de 1894, 1898 et 1899 n’en serait qu’une copie.
« Ce nouveau mensonge ne saurait, en raison de son origine, être traité par le mépris.
« Le journaliste qui le propage, qui le reprend à nouveau malgré des démentis officiels, ne l’a pas inventé. Il n’est, d’après ce journaliste, que l’écho des confidences qui lui ont été portées, avec des faux impudents, par un émissaire du général de Boisdeffre.
« Les photographies des fausses lettres de l’Empereur d’Allemagne et du bordereau annoté ont été montrées à plusieurs reprises ; cette autre version mensongère a été racontée maintes fois ; demain, pour beaucoup d’esprits abusés, l’inepte légende sera la vérité.
« Mon innocence est absolue. Cette innocence, j’en poursuivrai jusqu’à mon dernier souffle la reconnaissance juridique par la révision.
« Je ne suis pas plus l’auteur du bordereau annoté par l’Empereur d’Allemagne, qui n’est qu’un faux, que du bordereau original, authentique, qui est d’Esterhazy.
« Sauf Henry, tous les principaux auteurs de mon inique condamnation sont encore en vie. Je ne suis pas dépouillé de mes droits, je conserve le droit de tout homme, qui est de défendre son honneur et de faire proclamer la vérité.
« Le droit me reste donc, Monsieur le Président, de vous demander une enquête et j’ai l’honneur de la solliciter. »
Il avait paru dans la Fronde du 20 décembre 1900 un article encore plus explicite de Mme Séverine sur le bordereau annoté ; il y était affirmé sa communication occulte aux juges de Rennes. Je fis une enquête personnelle à ce sujet, mais je n’obtins que des indices beaucoup trop vagues pour former une conviction. Si l’enquête que je sollicitais ainsi de Waldeck-Rousseau avait été accordée, j’espérais qu’en recherchant l’emploi qui avait été fait de ce faux, on arriverait à connaître son rôle au procès de Rennes.
CHAPITRE VIII
Vers le 15 janvier 1901, je reçus la visite de M. Bjornstjerne Björnsen, le grand écrivain norvégien. Grand de taille, d’une forte carrure, il me donna l’impression de la force calme et sereine. Les cheveux et les favoris sont d’un blanc neigeux, les yeux cachés derrière les lunettes d’or ont une extrême vivacité, la physionomie ouverte et loyale appelle la sympathie.
Les faits suivants me furent racontés le 20 janvier. Un nommé Streisser, employé au service des renseignements, était venu trouver M. Montaigne, directeur de l’Agence Nationale, pour lui demander un service personnel. En même temps, il se déboutonna, paraît-il, aussi bien pour son compte que pour celui de son parent, le commandant Bajac encore en activité, et qui fut jadis attaché au même service ; il revint d’ailleurs quelques jours après avec le commandant Bajac lui-même. Tous deux prétendirent qu’Esterhazy avait été parfaitement connu de Henry, ce qui n’est pas douteux, et de Sandherr, qu’il avait été employé par eux au service de contre-espionnage, et qu’en outre Henry aurait trahi de complicité avec Esterhazy. Esterhazy aurait touché des deux côtés ; son compte au bureau des renseignements serait porté, d’après Streisser, sous le compte Moulins.
Si Esterhazy avait été employé par Sandherr, chef du bureau des renseignements, il serait bien étonnant que ni le lieutenant-colonel Cordier, sous-chef de bureau, ni le colonel Picquart, quand il prit la direction du service, n’en eussent pas été informés. Cette version me parut donc bien problématique.
Je reçus, le lendemain, la visite du prince de Monaco, qui désirait connaître ma femme et mes enfants. Il fut comme toujours fort affable.
Dans un dîner auquel j’assistai dans les premiers jours de février, j’eus la joie de faire la connaissance de MM. Jaurès, Lanson, Dupuis et Painlevé.
Jaurès en particulier me fit une impression inoubliable. Des yeux limpides qui s’animent dès que la parole l’emporte, un sourire bienveillant et plein de bonté, une parole chaude et pénétrante, admirablement imagée, une logique serrée, un physique épais et lourd, une tête puissante, tel m’apparut celui qui a une si grande action sur les foules. Que de fois je l’ai revu par la suite, quels délicieux moments il m’a fait passer. Sa simplicité était grande, et quand il s’asseyait à notre table, il charmait nos hôtes par son savoir étonnant et sa conversation toujours vivante et colorée.
Jaurès me parla longuement du faux appelé « bordereau annoté ». À son avis, il précède comme fabrication le faux appelé « faux Henry ». Il aurait été fabriqué dès que le colonel Picquart eut découvert Esterhazy, pour parer à cette découverte. Il devenait impossible, en effet, de nier que l’écriture du bordereau fut identique à l’écriture d’Esterhazy. Jaurès me rappela ce qu’avait dit Henry au procès Zola (T. I. page 376). Celui-ci déclara que Sandherr, au moment du procès de 1894, lui aurait dit qu’il possédait un dossier secret plus important que celui préparé par lui, Henry. Sandherr aurait même montré à Henry une lettre de ce dossier, en lui faisant jurer de n’en parler jamais. Jaurès supposait que cette déclaration d’Henry au procès Zola était une amorce pour sortir, si besoin était, le bordereau annoté.
J’avais demandé à M. Girodeau, auteur, sous le pseudonyme de Vanex, de la remarquable brochure parue sous le titre Coupable ou non, un rendez-vous pour lui exprimer ma gratitude. J’avais aussi le désir de lui demander, — car M. Girodeau avait été secrétaire de l’Impératrice Eugénie, — s’il pourrait obtenir d’Émile Ollivier qui, paraît-il, aurait vu le faux connu sous le nom du « bordereau annoté », des renseignements matériels sur ce faux. Quand je vis M. Girodeau, qui était un vieillard très accueillant et d’aspect très sympathique, il me dit qu’Émile Ollivier était un esprit fumeux et qu’il n’obtiendrait rien. J’appris d’ailleurs par la suite qu’on avait simplement parlé à Émile Ollivier de cette pièce.
CHAPITRE IX
Nous quittâmes Paris le 8 mars 1901 pour retourner passer le printemps et l’été sur les bords du lac de Genève, à Cologny. Si, d’une part, je fus peiné de quitter les miens et tous mes amis, d’autre part, je fus heureux de retrouver un peu de cette tranquillité dont j’avais grand besoin, d’autant plus que n’ayant aucun élément de révision décisif, ni même important, l’action efficace était impossible. De plus ces visites nombreuses, ces présentations incessantes, ces longues conversations, la vue des dissentiments qui existaient entre certains amis, m’avaient épuisé et énervé. Enfin, l’hiver, qui avait été très humide à Paris, m’avait redonné de nombreux accès de fièvre.
Le séjour à Cologny fut calme et reposant. Les montagnes qui bordent le lac étaient encore recouvertes de neige ; ce blanc linceul qui enveloppe les sommets donnait au pays, en été si riant, un aspect grandiose.
Sur les pressantes sollicitations d’amis, je m’étais décidé à publier chez Fasquelle mes souvenirs de 1894 à 1899 sous le titre de Cinq années de ma vie. Dès mon retour à Cologny, je me mis à la correction des épreuves de mon livre. Par erreur, je les retournai à Paris par colis postal, car ces colis transitent en douane et y sont visités. Or, la curiosité saisit le fonctionnaire chargé du service de librairie ; il lut tout ce que je renvoyais à Fasquelle et m’adressa ces lignes touchantes :
« Hier, en faisant la vérification de la librairie, j’ai lu le récit poignant et sincère de votre calvaire ; je me permets de vous envoyer l’hommage attendri de ma profonde sympathie, de la croyance inébranlable en votre innocence et mes souhaits de très prompte réhabilitation, qui ne saurait encore tarder longtemps. En vous lisant, j’ai pris la ferme résolution de ne jamais faire de mal de ma vie.
« Veuillez agréer l’hommage de mes sentiments émus et de mon plus profond respect. »
La publication de mon livre me causa quelques ennuis. Des maladresses furent commises par des librairies étrangères. Elles donnèrent une publicité inconvenante au moment de l’annonce de mon livre, alors que j’avais exprimé mon désir instant d’une publicité courte et digne, le but que je poursuivais étant un but essentiellement moral.
Mon livre parut le 1er mai 1901 et fut bien accueilli. La publicité faite par Fasquelle lui-même au moment de sa publication fut parfaitement correcte et conforme aux sentiments que je lui avais exprimés.
À cette occasion, M. Gobert, expert de la Banque de France, me fit parvenir la très curieuse lettre suivante :
« J’ai reçu votre beau livre avec sa dédicace. Je vous remercie. Je l’ai lu avec empressement, et avec le sympathique intérêt que vous méritez à tant de titres.
« Vous dites, — et ceci n’est pas une rectification — qu’en 1894 un seul homme, M. Demange, croyait à votre innocence. Il y en avait au moins deux : l’expert Gobert et votre avocat.
« L’expert qui, le 13 octobre, avant votre arrestation et par conséquent avant Demange, avait dit au général Gonse : « Général, si vous n’avez pas d’autres raisons pour arrêter l’officier soupçonné, ne faites pas état de la lettre anonyme. Cet officier n’en est pas l’auteur. Cherchez, je vous aiderai. » C’était juste.
« Le même expert, devant le ministre de la Justice, le 15 octobre, a dit : « Monsieur le garde des Sceaux, à l’heure actuelle, 10 h. 1/2, on arrête l’officier soupçonné, — je savais déjà votre nom, — j’ai bien peur qu’on commette une faute. » C’était vrai.
« Le 28 octobre, je disais à mon collègue Pelletier qui me faisait part des conclusions négatives de son rapport d’expertise à votre sujet : « Je vous félicite d’autant plus que je ne sais au juste ce qu’il y a derrière cette affaire, mais je sens une infamie. » C’était juste et c’était vrai.
« Vous voyez, pauvre Monsieur, que moi aussi je croyais à votre innocence en 1894.
« On m’a dit que vous avez séjourné plusieurs mois à Paris. J’aurais bien vouloir vous voir.
« Je vous prie de présenter mes hommages respectueux à Mme Dreyfus, et d’agréer pour vous, cher Monsieur, l’expression de mes sentiments dévoués et sympathiques.
J’eus l’honneur de rencontrer dans les premiers jours de juin, chez une amie commune, Lord Roseberry, ancien premier ministre de Grande-Bretagne. Lord Roseberry me dit qu’il avait eu le sentiment de mon innocence dès la dégradation, en 1894, puis que ce sentiment s’était transformé en une certitude par les événements ultérieurs. Lui ayant envoyé mon livre Cinq années de ma vie, il vint me voir pour m’en remercier. Il me raconta que le Lord Chief Justice d’Angleterre avait assisté aux débats du procès de Rennes et qu’un jour, se rendant en voiture à la salle des audiences, il dit à son cocher, en parlant de moi : « Mais cet homme est innocent. » Le cocher lui répondit : « Alors les généraux sont donc coupables ? » Le Lord Chief comprit dès lors qu’il ne s’agissait plus d’une question de justice, mais qu’il s’agissait de savoir qui sortirait vainqueur de la lutte : la victime innocente ou les chefs accusateurs ?
Durant ce même mois de juin, il y eut un long échange de vues sur la situation entre mes amis et moi. La déposition qu’Esterhazy avait faite l’année précédente, en février 1900, devant le consul de France à Londres venait en effet d’être publiée simultanément, en deux versions un peu différentes, par le Siècle et par l’Indépendance Belge.
Si complète que fut la disqualification d’Esterhazy, j’avais lu et étudié attentivement les deux versions. En dehors du récit de la collusion, mais qui n’avait qu’un intérêt rétrospectif, il ne m’apparut comme point saillant que la déclaration d’Esterhazy d’avoir écrit le bordereau. Mais cette déclaration n’était pas un fait entièrement nouveau, son auteur l’ayant déjà formulée dans des lettres adressées au journal Le Matin, saisies par voie judiciaire avant le procès de Rennes. D’autre part, il l’avait renouvelée dans des lettres au Président du Conseil de guerre de Rennes. Cet aveu, du reste, était mêlé à des récits entièrement mensongers.
J’avais déjà reçu le mois précédent, au moment où les journaux publiaient la déposition d’Esterhazy, une lettre de Reinach, où il me disait qu’il voyait un « fait nouveau », dans l’aveu d’Esterhazy, recueilli officiellement. Je l’avais prié d’être mon intermédiaire auprès de Me Mornard et de lui demander une consultation juridique.
Le 16 mai, M. Havet m’écrivait dans le même sens, m’indiquant que, selon lui, la déposition d’Esterhazy avait une importance capitale. Il ajoutait : « Outre l’intérêt théorique et rétrospectif de ce qui concerne la collusion — intérêt qui seul m’avait frappé au début de cette lecture — il y a là deux points de première valeur : 1o la déclaration formelle qu’Esterhazy est l’auteur matériel du bordereau ; 2o l’exposition précise de la manière dont le bordereau tomba aux mains du service des renseignements. » Il terminait en disant que mon devoir, avec ou sans espoir de succès immédiat, était de réclamer la révision, que cette opinion était la sienne, celle du colonel Picquart, et de Psichari.
Sur le premier point signalé par M. Havet, il y avait en effet la déclaration formelle d’Esterhazy d’être l’auteur du bordereau ; mais j’ai déjà dit quelle était, à ce moment, mon appréciation personnelle au point de vue juridique, comme au point de vue moral, de cette déclaration. Sur le deuxième point, la manière dont le bordereau serait arrivé au ministère, une déclaration ou un récit d’Esterhazy ne pouvait suffire ; il aurait fallu une enquête préalable pour vérifier l’exactitude de son dire. Quant à ce qui concernait mon devoir, j’estimai qu’il n’était pas de courir au-devant d’un échec, mais d’aboutir au résultat que je poursuivais : la revision légale de mon procès. Un échec devant la Cour, pour des scrupules juridiques que le public n’eût pas compris, eût été très exploité par nos adversaires et eût constitué un recul. Je ne pouvais donc admettre mon devoir comme M. Havet l’entendait ; je lui répondis que j’avais demandé l’avis de Me Mornard et que j’attendais sa réponse.
Le 18 mai me parvint une nouvelle lettre de M. Havet, me disant qu’à son avis, et de l’avis du colonel Picquart, il fallait aller de l’avant à tout prix, quelles que pussent être les conséquences. Je lui répondis que, devant recevoir sa visite quelques jours après, à Cologny, je lui ferais connaître verbalement mes objections.
Le 11 juin, je reçus enfin la consultation de Me Mornard, qui était nettement défavorable à une instance de révision basée sur la déposition officielle d’Esterhazy à Londres. À cette consultation, Me Mornard joignait une lettre qu’il avait reçue du colonel Picquart, et dont j’extrais le passage suivant : « La perspective d’un échec ne me ralentirait pas, loin de là… Il n’y aurait qu’une chance entre mille de réussir que je dirais que le devoir est de marcher de l’avant. » Je fus d’un avis contraire. On ne livre pas une bataille pouvant avoir des conséquences aussi graves, tant au point de vue de l’intérêt, général du pays qu’au point de vue de mon intérêt personnel, avec la quasi-certitude d’un échec.
Ma décision était dès lors prise, et j’écrivais à nos amis qu’après avoir consulté Me Mornard, il fallait nous résoudre à attendre encore, si douloureux que cela pût être, et qu’il ne nous restait qu’à rechercher plus énergiquement que jamais des éléments provenant d’une source moins suspecte ou d’obtenir des vérifications de certains de ces éléments, afin d’avoir des chances sérieuses d’aboutir au but que je poursuivais. Il faut d’ailleurs remarquer que lorsque j’introduisis plus tard devant la Cour la demande de révision qui devait aboutir, j’invoquai cependant comme un des faits nouveaux, dont je faisais état, la déposition d’Esterhazy devant le consul de France à Londres. La Cour se refusa à la retenir comme « fait nouveau ». J’avais donc été bien inspiré en ne basant pas une demande de révision sur ce fait unique, en ne faisant pas, pour tout dire, de l’offensive irraisonnée.
Vers la fin du mois d’octobre 1901, nous quittâmes définitivement, et avec regret, les rives enchanteresses du lac de Genève pour rentrer à Paris. La population, si sympathique pour nous, avait également contribué à nous rendre le séjour agréable. Avant mon départ, je reçus la lettre suivante de Marc Debrit, directeur du Journal de Genève, qui me toucha vivement, car elle exprimait des sentiments dont nous avions été à même d’apprécier la sincérité.
« J’apprends que vous allez nous quitter, pas pour toujours j’espère, car vous savez que Genève vous aime et je voudrais que vous en gardiez un bon souvenir. Vous ne trouverez nulle part ailleurs, un milieu qui vous soit plus profondément sympathique et j’espère que vous y reviendrez un jour, non plus comme vous y êtes venu, en martyr de la destinée, mais après avoir obtenu la satisfaction complète qui vous est due. »
CHAPITRE X
Nous rentrâmes à Paris le 26 octobre 1901.
Dans La Grande Revue, dont il était le directeur, Me Labori publia un article dans lequel il exprimait le regret de ce que j’aie constamment refusé de me prêter à une agitation — que je considérais comme stérile — et de ce que j’aie accepté la grâce.
Jaurès écrivit quelques jours après, dans La Petite République, un article remarquable sur l’étude que Me Labori avait fait paraître dans La Grande Revue. Il y appréciait, avec autant d’élévation dans la pensée que de force dans l’expression, la situation qui m’avait été faite. Il y disait :
« Et puis à quoi eût servi qu’il refusât sa grâce et se murât lui-même dans sa prison ? C’est une illusion de croire que, par là, la bataille eût été maintenue et ranimée. L’apparition du fait nouveau, juridiquement nécessaire pour reprendre utilement la campagne de révision, n’en eût pas été hâtée d’une minute, l’esprit public eût été lassé par de vaines redites, et la conscience nationale eût été importunée plus que révoltée par une souffrance dont il eût dépendu d’Alfred Dreyfus lui-même qu’au moins la partie matérielle fût éliminée. Enfin après le jugement de Rennes où déjà par le vote d’acquittement de deux des juges et par les circonstances atténuantes, le trouble même des juges s’était marqué, la grâce tacitement acceptée par toute la nation avait déjà le caractère d’une réparation partielle. C’était le seul moyen pour la conscience française de se libérer un peu elle-même, de corriger autant qu’il dépendait d’elle, l’infamie des décisions légales.
« Elle n’apparaîtra pas dans l’histoire comme une renonciation à la justice, mais au contraire comme un acompte d’humanité sur l’entière justice… »
Et plus loin :
« Mais si le drame, en sa partie véhémente et poignante semble clos, il n’est pas oublié. Et le jour où la vérité entière sera légalement proclamée, le jour où la justice légale sera obligée de briser l’arrêt monstrueux de Rennes, comme elle avait déjà brisé l’arrêt monstrueux de Paris, la lutte soutenue par nous prendra tout son sens… La vérité n’a pas dit son dernier mot contre les faussaires et les traîtres. Et le mot souverain qu’elle dira un jour avec le calme de la loi ne restituera pas seulement l’honneur légal à l’innocent outragé, il ajoutera au poids de discrédit sous lequel les puissances qui servirent le mensonge descendent lentement. »
Dans ce mois de novembre 1901, je réunis tous les éléments que je possédais alors sur le faux appelé « bordereau annoté » et sur le rôle occulte qu’il avait dû jouer. Les résultats auxquels j’étais arrivé étaient les suivants :
En face du vide de l’accusation, le jugement de Rennes restait incompréhensible. L’ambiance, la pression exercée par les généraux, les mensonges des Mercier, Deloye, Roget, etc…, acceptés par les membres du Conseil de guerre comme des paroles de vérité, ne suffisaient pas, me semblait-il, pour expliquer d’une manière complète mon inique condamnation. Tout s’expliquait au contraire, dans l’hypothèse d’une communication secrète faite à un ou plusieurs juges de Rennes du « bordereau annoté », ou, ce qui me paraissait plus probable, de l’affirmation de son existence. D’ailleurs, le faux appelé « bordereau annoté » et la soi-disant lettre de l’Empereur d’Allemagne, dont il avait été parlé dans la presse, ne formaient vraisemblablement qu’une seule et même pièce. Personne n’avait jamais vu cette soi-disant lettre de l’Empereur d’Allemagne, mais il est compréhensible que ceux qui avaient confectionné le bordereau annoté l’aient quelquefois appelé : lettre de l’Empereur d’Allemagne, puisque la prétendue annotation était signée : « Wilhelm », à moins qu’il n’y ait eu deux jeux de faux.
La preuve officielle de l’existence de cette pièce se trouvait dans la déposition de Paléologue à la Cour de Cassation, en 1899. Paléologue y disait que le lieutenant-colonel Henry, le 2 ou 3 novembre 1897, avait fait allusion à une lettre de l’Empereur d’Allemagne. En outre, il en avait été fréquemment parlé dans les journaux de l’époque et dans certains salons.
L’existence du bordereau annoté fut encore signalée par les journaux pendant le procès de Rennes. Le Gaulois du 14 août 1899 publia un article intitulé : « Lettre ouverte au général Mercier ». Cette lettre, dans laquelle on racontait l’histoire de prétendu bordereau annoté, qu’il avait fallu rendre et dont on aurait conservé des photographies, se terminait ainsi : « Vous possédez l’un des exemplaires de cette photographie et vous l’avez emportée avec vous à Rennes. Ces faits expliquent le quiproquo Esterhazy. Il a pu dire avec vérité que le bordereau avait été écrit par lui et vous avez pu soutenir avec vérité qu’il était l’œuvre de Dreyfus ».
L’article du Gaulois fut reproduit par La Libre Parole et l’Intransigeant du 15 août 1899.
Après le procès de Rennes parut dans La Croix, du 21 septembre 1899, un article intitulé : « Pourquoi Dreyfus est-il grâcié ? » Cet article était ainsi conçu :
« Les dreyfusards eux-mêmes sont surpris de la hâte mise par le Président de la République à gracier Dreyfus, car plusieurs comptaient sur un nouveau procès dont sortirait l’acquittement. Ils ont dû y renoncer sur la menace de la production d’une photographie de l’original du bordereau qu’un homme d’État, en situation d’être bien informé, nous assure contenir l’annotation suivante de la main même de l’Empereur Guillaume : « Envoyez-moi le plus tôt possible les pièces indiquées, faites en sorte que cette canaille de Dreyfus se dépêche. Wilhelm. « Le général Mercier possède des photographies du dit bordereau, sept autres personnes en possèdent un exemplaire. »
Le 20 décembre 1900 parut dans La Fronde un article de Séverine intitulé « Le Scapulaire du général Mercier ». Elle y racontait qu’un gentilhomme de bonne souche et d’honorabilité notoire avait essayé, vainement d’ailleurs, de la convaincre de ma prétendue culpabilité, en lui narrant l’histoire du bordereau annoté.
Le 25 décembre 1900 l’Intransigeant publia un article de Rochefort sur la même pièce, qui confirmait le récit de Séverine quant à son existence. Non explicite, il est vrai, sur la condamnation à Rennes, Rochefort affirmait cependant que cette pièce était le motif de ma condamnation. Il terminait ainsi son article : « À cette époque (avant Rennes), il y avait peut-être du patriotisme à se taire, il y en a maintenant à parler. » J’écrivis aussitôt à M. Waldeck-Rousseau, président du Conseil des ministres, la lettre que j’ai donnée précédemment, pour solliciter une enquête. J’espérais aussi, en rendant cette lettre publique, que Rochefort parlerait et dirait tout ce qu’il savait. Mais l’enquête ne fut pas accordée et Rochefort se tut aussitôt.
Plus tard, j’appris de Reinach la conversation que le lieutenant-colonel Jourdy, aujourd’hui général, avait tenue à M. Wyroubof, professeur au Collège de France. Le lieutenant-colonel Jourdy, juge suppléant au procès de Rennes, avait déclaré que « pendant tout le procès, les juges avaient parlé fréquemment du bordereau annoté dont l’existence leur avait été révélée pendant le procès de Rennes par l’Intransigeant ou La Libre Parole et que plusieurs tenaient le bordereau sur papier pelure pour un calque ». Il est évident que pour tenir le bordereau sur un papier pelure pour un calque, il fallait admettre comme authentique le bordereau sur papier fort, c’est-à-dire le bordereau annoté.
Me Demange me fit également le récit suivant. Ayant rencontré en chemin de fer, peu de temps après le procès de Rennes, le capitaine Moreau, adjoint au général Chamoin, délégué du ministre de la Guerre à ce procès, il s’étonna devant lui des « circonstances atténuantes ». Le capitaine Moreau lui répondit : « Elles sont cependant faciles à comprendre. Dans la salle de délibérations, quand le colonel Jouaust, président du Conseil de guerre, vit que la condamnation était certaine, il intervint vivement et avec force. Ses déclarations ramenèrent deux ou trois juges ; « on chercha une solution, ce furent les circonstances atténuantes ».
Sur quoi portèrent les explications du colonel Jouaust ? Ne peut-on penser qu’elles se référèrent à la légende du bordereau annoté ?
En résumé, je compris qu’il y avait là une question qu’il était de toute importance de chercher à élucider.
CHAPITRE XI
Je reçus le 2 janvier 1902 une belle lettre de M. Trarieux, où il m’exprimait tous ses vœux de réparation finale et de repos moral. Hélas ! au lieu de pouvoir m’occuper uniquement de cette réparation finale, que je poursuivais de toutes mes forces, j’étais trop souvent obligé de m’entremettre, d’apaiser des conflits qui s’élevaient entre amis de la cause, de répondre à des critiques plus ou moins désobligeantes. Si les basses attaques des adversaires de la vérité me laissaient indifférent, tant était grand mon mépris pour eux, la nervosité, l’amertume non déguisée de certains de nos amis ne laissaient pas que d’être pénibles.
Dans un article de Clemenceau, paru dans Le Bloc du 2 février, il était dit que par le fait que j’avais accepté la grâce, « Waldeck-Rousseau put arrêter le cours de la justice avec l’aide du condamné lui-même ». J’allai voir Clemenceau le lendemain. Il me dit que ce n’était pas un blâme qu’il avait voulu m’adresser, mais que sa conviction était que l’acceptation de la grâce avait été la mort de l’Affaire au point de vue général. Il se donna d’ailleurs lui-même un démenti quelques années plus tard, car les œuvres sociales et laïques qu’entreprit son ministère ne purent l’être que grâce aux modifications apportées par l’Affaire dans l’esprit public. L’acceptation de la grâce n’empêcha rien, bien au contraire, puisqu’elle me permit d’aboutir au triomphe final. Quoi qu’il en soit, je lui répondis que j’avais une appréciation toute différente, mais que les opinions étaient libres. Ce qui était inadmissible, c’était de conclure que du fait que la grâce, d’après lui, aurait produit des résultats fâcheux j’aurais aidé à amener ces résultats. Il m’affirma que telle n’avait pas été sa pensée, mais c’était ce que tout le monde lisait dans sa phrase.
J’appris le lendemain que Mathieu, dès qu’il connut l’article du Bloc, avait adressé à Clemenceau la lettre suivante :
« Le passage suivant de votre article du Bloc d’hier : « C’est alors que se présentèrent Waldeck-Rousseau et Millerand… ils purent arrêter le cours de la justice avec l’aide du condamné lui-même », m’a fait beaucoup de peine et je vous aime trop pour ne pas vous le dire franchement.
« Rappelez-vous ce qui s’est passé au ministère du Commerce, quarante-huit heures après la condamnation, votre émotion lorsque je vous dis : « je ne me séparerai pas de vous, si vous persistez à refuser la grâce, je la refuserai ». Puis vos paroles après un long silence : « Si j’étais le frère, j’accepterais » ; la mission dont je fus chargé, la pression que je dus exercer sur mon frère pour lui arracher le retrait du pourvoi. Et après ce rappel de faits, est-ce que votre expression ne vous paraît pas excessive ? »
Clemenceau répondit à Mathieu par la lettre suivante :
« Je suis désolé de vous avoir fait de la peine, mais je ne puis vous dire que ce que j’ai dit à votre frère, ce matin, qui est venu présenter sa plainte à côté de la vôtre.
« Je n’ai attaqué personne, car je sais quelles excuses peuvent être alléguées. J’ai simplement constaté un fait indéniable, sans lequel notre défaite se changeait en triomphe, non pour vous, mais pour la France et l’idée.
« Vous devez bien savoir, mon cher ami, que je suis beaucoup plus enclin à vous défendre qu’à vous attaquer. Mais comment pourriez-vous me refuser le droit de mettre un fait à sa place dans l’ordre historique quand une revue des événements politiques m’en impose l’obligation ? Votre frère l’a d’ailleurs parfaitement compris et son adieu a été de remerciements. »
J’écrivis à Mathieu :
« La lettre de Clemenceau confirme d’une manière générale ce qu’il m’a dit. J’ai en effet reconnu que son droit était d’apprécier historiquement un fait, mais j’ai ajouté que sa phrase prêtait à ambiguïté, puisqu’il semblait vouloir dire que j’ai prêté la main aux résultats qui, suivant lui, ont été la conséquence de la grâce, tandis qu’en réalité je ne pouvais pas les connaître, moins encore prévoir ces résultats… En partant, je l’ai en effet remercié, mais je l’ai remercié des sentiments très cordiaux qu’il exprimait à ton égard et au mien, et non pas de la phrase qu’il avait écrite et dont nous nous étions plaints à juste titre, puisqu’elle semblait lui prêter une pensée d’attaque personnelle qu’il reconnaît lui-même n’avoir jamais eue ».
Les préoccupations, à cette époque, furent toutes aux élections législatives qui devaient avoir lieu le 27 avril, car le nationalisme était encore vivant, grâce à la faiblesse du gouvernement de Waldeck-Rousseau. Si Mercier et ses complices avaient reçu le châtiment dû à leur crime, la situation eût été bien différente.
L’avant-veille des élections, les nationalistes se servirent d’une lettre équivoque, écrite par le général de Galliffet pendant le procès de Rennes. Cette lettre éclairait des points obscurs du drame. Elle montrait que les membres du gouvernement avaient bien eu la pensée de déférer le verdict inique et illégal de Rennes à la Cour de Cassation pour abus de pouvoir, mais que le général de Galliffet les fit reculer en faisant miroiter devant eux le spectre imaginaire de l’armée en révolte.
Le Temps publia la profession de foi de Jaurès, qui se présentait aux élections législatives à Carmaux. Jaurès y revendiquait avec autant de noblesse que de courage son rôle dans la cause de la vérité.
Le 27 avril eurent lieu les élections, et quinze jours après, les scrutins de ballottage. Les élections furent généralement bonnes en province, mauvaises à Paris.
L’Intransigeant du 11 mai reproduisit un article d’un journal américain, suivant lequel M. Hugues le Roux aurait tenu à Chicago des propos infâmes et mensongers sur moi. J’envoyais à la presse un démenti aux assertions de M. Hugues le Roux me concernant personnellement. Dans le même récit, il était dit également que Zola avait vu une pièce dans laquelle je reconnaissais certains des faits qui m’étaient reprochés et qu’il avait rompu ses relations avec moi.
L’Aurore du 13 mai 1902 publia la lettre que voici :
« Je crois devoir sortir de mon silence pour donner à M. Hugues le Roux le plus formel démenti.
« Jamais Alfred Dreyfus n’a signé de recours en grâce, jamais il n’a reconnu être coupable même d’une incorrection. Aujourd’hui comme autrefois, j’affirme sa complète innocence et j’ai gardé pour sa personne la plus grande admiration et la plus grande tendresse.
« J’attends l’inévitable justice avec la seule amertume de voir que pas un de ceux qui savent et qui peuvent ne trouvent le courage de guérir la France du mal honteux dont elle souffre toujours. »
Quelques jours après, Le Temps publiait la note suivante :
« Un de nos amis ayant télégraphié à M. Hugues le Roux, qui est en route pour une tournée de conférences à la Havane, a reçu hier soir la dépêche suivante :
« Pas prononcé nom Dreyfus dans conférence Chicago. Pas reçu reporter. Invention infâme, démentie maintenant par journal qui a lancé. Amitié. Hugues le Roux. »
Après le démenti formel de M. Hugues le Roux lui-même, il n’y avait plus qu’à oublier l’incident dont l’Intransigeant avait voulu faire un événement.
Dans le courant du mois de juin 1902, je remis à Me Mornard une note résumant les différents éléments que je possédais alors, et sur lesquels il me donna son appréciation ainsi formulée :
1o Faux témoignage Cernuszky.
Une poursuite en faux témoignage est inutile. Ou Cernuszky ne se présenterait pas et une condamnation par défaut n’ajouterait rien aux preuves recueillies sur ce point, ou Cernuszky se présenterait et viendrait déclarer, comme il l’a déjà fait dans une interview, qu’il s’était trompé sur la qualité de la personne de Mosetig, ce qui amènerait vraisemblablement à être débouté de la demande.
2o Arrivée du bordereau au ministère :
Il serait venu par Brücker, au lieu d’être arrivé par la « voie ordinaire », c’est-à-dire par la femme Bastian. Le fait peut être vrai, mais n’est pas authentiquement établi.
3o Lettre du colonel Chauvet, de l’armée suisse, à M. Andrade, professeur à la Faculté des sciences de Montpellier, rappelant la déclaration à lui faite de mon innocence, en 1896, par le colonel de Schwartzkoppen. Lettre à retenir comme élément d’appoint ;
4o Aveu d’Esterhazy.
Rien à en tirer. Il n’y a dans sa déposition officielle devant le Consul de France à Londres rien de plus comme aveu que ce qu’il a déjà déclaré avant Rennes.
5o Faux témoignages Savignaud.
Élément tout à fait secondaire, puisque le témoignage ne se rapporte pas directement au fond de l’Affaire.
À retenir cependant à titre d’appoint.
6o Communication aux juges de Rennes, sous une forme ou sous une autre, des faux appelés « bordereau annoté ».
C’est le point essentiel pouvant acquérir une valeur déterminante, mais sur lequel on ne possède, à l’heure actuelle, aucune preuve décisive.
En résumé, ce faisceau d’éléments fut jugé par Me Mornard comme absolument insuffisant pour motiver une demande de révision.
Je poussai plus activement que jamais l’enquête sur le rôle joué par le « bordereau annoté », mais que de difficultés souvent insurmontables je rencontrai, tant il est presque impossible, pour un particulier, d’aboutir en semblable matière.
Je vis aussi Me Demange, qui avait eu un long entretien avec Waldeck-Rousseau. Celui-ci, me dit Me Demange, était toujours aussi sympathique à ma cause. Il m’apprit également que dans la période comprise entre les débats devant la Cour de Cassation en 1899 et le procès de Rennes, le Gouvernement aurait fait demander officieusement par notre ambassadeur à Berlin si, en demandant officiellement les documents énumérés au bordereau, ceux-ci seraient livrés. La réponse fut, paraît-il, négative, même dans le cas d’une demande officielle, alors que je croyais, d’après ce qui m’avait été raconté précédemment, qu’elle n’avait été négative que parce que la demande n’avait été qu’officieuse.
En outre, Waldeck-Rousseau dit à Me Demange que, après la demande d’enquête que je lui avais adressée au sujet du bordereau annoté fin 1900, il aurait fait tout ce qu’il avait pu pour éclaircir le rôle joué par ce faux, mais qu’il n’y était pas parvenu, surtout à cause de la mauvaise volonté des militaires.
À la fin de juin, nous partîmes, ma femme, mes enfants et moi, passer l’été au bord de la mer, à Nieuport-Bains, près d’Ostende.
Avant mon départ, je vis encore M. Trarieux et le priai de faire une démarche auprès du général André, ministre de la Guerre, afin que celui-ci s’occupât de faire éclaircir l’histoire du bordereau annoté.
Quelques jours après mon arrivée à Nieuport, je reçus une lettre de M. Trarieux où il disait :
« Après réflexion, je n’ai rien osé tenter avec le ministre. Il y aurait eu trop d’objections contre ma demande, qu’il vaut mieux laisser dormir quelque temps que de l’exposer à des mésaventures. »
CHAPITRE XII
Dans le courant du mois de juillet, l’Aurore publia des lettres adressées par M. Hugues le Roux à M. Trarieux et à M. Vaughan au sujet des paroles qui lui avaient été prêtées en Amérique et qu’il avait déjà démenties par dépêche. M. Hugues le Roux y réitérait son démenti. Mais, à la suite de cette publication, parut dans Le Radical un bel article de Ranc. Je saisis la balle au bond pour adresser à Ranc la lettre publique suivante, afin de réduire à néant les légendes infâmes qui revenaient périodiquement.
« Mon cher monsieur Ranc,
« Je vous remercie bien cordialement de votre article du Radical. Vous avez puissamment aidé à tuer dans l’œuf cette nouvelle légende. Dans l’article du Baltimore Sun, M. Hugues le Roux était censé avoir dit que « mes nouveaux aveux » avaient impliqué les gouvernements allemand et russe.
« M. Hugues le Roux avec une netteté qui lui fait honneur, a démenti ces misérables propos. Mais permettez-moi d’insister sur un point.
« Comme tout le monde sait aujourd’hui que je ne suis pas l’auteur du bordereau, certaines gens répandent le bruit qu’en effet je n’ai jamais eu de rapports avec l’Allemagne, mais que j’en aurais eu avec la Russie.
« Cela ne s’imprime pas, mais cela se colporte.
« Selon les uns, j’aurais vendu à la Russie nos vrais états de mobilisation, qui auraient démontré la fausseté des états produits par le général de Boisdeffre, lors de la conclusion de l’alliance.
« Selon les autres, j’aurais été invité par le général de Boisdeffre lui-même à faire parvenir à la Russie nos états de mobilisation (que le général lui-même m’aurait remis) afin que les chiffres obtenus par l’espionnage confirmassent les chiffres officiellement donnés.
« Vous haussez les épaules, cher Monsieur et ami, devant de pareilles sottises !
« Il y a quelques semaines, le général de Galliffet disait à notre ami Joseph Reinach, qui m’a autorisé à faire de ce propos l’usage que je voudrais : « Le bordereau est d’Esterhazy qui avait deux complices. Quant à Dreyfus il n’a jamais eu de rapports avec l’Allemagne. Mais quelqu’un que je ne puis nommer m’a dit à Marienbad que Dreyfus aurait été au service de la Russie. »
« Joseph Reinach protesta, mais le général de Galliffet garda sa conviction.
« Ai-je besoin de vous dire que toute cette histoire est un abominable mensonge et que je n’ai jamais eu de rapports avec la Russie, pas plus qu’avec l’Allemagne ?
« Vous me rendriez un grand service, cher monsieur Ranc, en publiant cette lettre. C’est le seul moyen pour moi de tuer cette autre légende, atroce et stupide. Il faut qu’elle soit produite au grand jour. Ainsi elle sera détruite. On croira peut-être le gouvernement russe quand il affirmera qu’il n’a jamais eu de rapports avec moi. Je défie le général de Boisdeffre de dire que j’ai été en rapports avec la Russie.
M. Hugues le Roux raconte que M. Félix Faure lui a dit : « La revision du procès Dreyfus est nécessaire puisqu’elle est légale. »
M. Félix Faure passe pour avoir connu mieux que personne toutes les circonstances relatives à l’alliance Franco-Russe. Il savait lui aussi que je suis entièrement, absolument innocent.
« Le jour viendra où un fait nouveau éclatant me permettra enfin de poursuivre la révision légale, de redemander mon honneur légal. Mais en attendant ce jour, aidez-moi à en finir avec cette inepte légende qui court dans l’ombre ».
Le général de Galliffet répondit dans Le Journal des Débats par une lettre absurde à laquelle je répondis à nouveau le 4 août, protestant contre ses souvenirs inexacts.
L’un des juges au procès de Rennes, le commandant Merle, avait pris sa retraite à Montpellier. J’avais déjà fait plusieurs tentatives, aussi bien sur lui que sur d’autres juges de Rennes, pour connaître les influences qui s’y étaient exercées. Un de mes amis, le docteur Dumas, dont la famille habite dans le Midi et qui avait un beau-frère à Montpellier, voulut bien se charger de renouveler la tentative. J’étais d’ailleurs décidé, dans le cas où elle échouerait encore, à adresser une demande d’enquête au ministre de la Guerre. Mais j’appris que le commandant Merle était absent de Montpellier jusqu’au 10 octobre et que le docteur Dumas ne pourrait, par conséquent, chercher à le rencontrer à cette époque.
Nous quittâmes Nieuport-Bains le 14 septembre pour rentrer à Paris.
J’y vis M. Trarieux qui m’avait donné rendez-vous. Il me dit avoir été voir le général Percin, chef du cabinet du général André, et lui avoir demandé s’il pensait que ce dernier accorderait l’enquête que je serais peut-être amené à solliciter. Le général Percin répliqua : « Je ne puis répondre pour le général André. Il est aussi convaincu que vous et moi de l’innocence du capitaine Dreyfus ; mais s’il recevait une demande d’enquête, il me paraît évident qu’il ne ferait rien sans l’avis du Conseil des ministres. » Je dis à M. Trarieux les raisons qui m’obligeaient à attendre le mois d’octobre, ne voulant rien faire sans connaître les résultats que je croyais pouvoir espérer de la démarche du docteur Dumas.
Le 29 septembre, à six heures du soir, j’appris une terrifiante nouvelle. Zola était mort dans la journée, asphyxié par les émanations d’une cheminée fonctionnant mal et Mme Zola était en grand danger. Bouleversé par cet effroyable drame, je courus rue de Bruxelles, mais ne pus pénétrer dans l’hôtel où il habitait, car on transportait à ce moment Mme Zola dans une maison de santé à Neuilly.
Je retournai le lendemain à la demeure de Zola. Je le vis avec une indicible douleur, couché sur son lit, la figure reposée et calme comme s’il dormait. Mon émotion fut extrême en revoyant ce cher et noble ami terrassé par un accident imbécile, en pleine vigueur, en plein travail. Si l’on connaissait de lui sa puissance créatrice, son génie de romancier, on ne savait pas assez sa bonté de cœur, sa générosité.
J’allais chaque matin me recueillir auprès de la dépouille mortelle de Zola. Comme j’aimais cet homme si bon, si intègre ! Il faisait le bien comme un devoir de sa noble conscience.
Le 2 octobre, je vis Mme Zola, qui était sauvée. Notre étreinte fut douloureuse. Nous pleurâmes ensemble notre cher disparu.
Mme Zola me fit ensuite une demande qui me fut très douloureuse. Je considérais comme un devoir d’assister aux obsèques de son mari. Elle craignait, elle, que ma présence provoquât des manifestations hostiles. « S’il vous arrivait malheur, me dit-elle, ou s’il se produisait des manifestations pénibles, je ne me le pardonnerais pas ».
Tout en assurant Mme Zola de mon respect et de mon dévouement, je lui répondis que je ne craignais rien, que je méprisais les insultes que pourraient proférer quelques misérables et qu’il me serait extrêmement pénible de manquer à un devoir impérieux. Je lui exprimai donc ma résolution très ferme d’assister à la cérémonie funèbre. Mais elle insista et me supplia encore d’accéder à sa demande. Dans ces conditions, je m’inclinai devant un désir si formellement exprimé, lui demandant en compensation l’honneur de veiller Zola pendant la dernière nuit.
Le surlendemain, en arrivant chez Mme Zola, je la trouvai toute émue par une dépêche qu’elle venait de recevoir d’Anatole France, et qui était conçue à peu près en ces termes : « Dans ces conditions, il m’est impossible de parler sur la tombe de Zola. » Elle m’expliqua qu’elle avait demandé à France de célébrer en Zola le littérateur et le romancier, que France avait répondu qu’il lui faudrait invoquer l’auteur de la lettre « J’accuse » et qu’il ne pourrait le faire que d’une façon véhémente, autrement ses paroles n’auraient plus aucune signification. Sur ce, Mme Zola lui avait envoyé la dépêche suivante : « Comptant sur votre tact, je vous laisse la liberté et compte sur vous. » Mais Anatole France avait interprété ces mots « comptant sur votre tact » comme une restriction et avait répondu par la dépêche qui venait d’arriver en ma présence. Mme Zola me demanda mon avis. Je lui dis qu’elle n’avait qu’à répondre à France qu’elle lui laissait toute liberté, sans restriction aucune, ce qu’elle fit.
Le soir du même jour, un parent de Mme Zola vint chez moi me rendre, de sa part, la parole qu’elle m’avait demandée de ne pas assister aux obsèques de son mari.
Je veillai la dernière nuit, celle du 4 au 5 octobre 1902, auprès du corps du grand romancier, avec Mme Zola, Mme Laborde, Octave Mirbeau et Alfred Bruneau. Une grande partie de la nuit se passa à parler de notre cher disparu, de sa bonté, de sa générosité trop peu connues. Ce travailleur acharné, ce lutteur était au fond un timide.
Le 5 octobre eut lieu l’enterrement de Zola. Je conduisis à sa dernière demeure ce grand et noble ami, dont la perte était irréparable.
Trois discours furent prononcés. Celui d’Anatole France, au nom des amis, fut admirable ; les passages suivants m’émurent profondément :
« Devant rappeler la lutte entreprise par Zola pour la justice et la vérité, m’est-il possible de garder le silence sur ces hommes acharnés à la ruine d’un innocent et qui, se sentant perdus s’il était sauvé, l’accablaient avec l’audace désespérée de la peur ? Comment les écarter de votre vue, alors que je dois vous montrer Zola se dressant, faible et désarmé devant eux ? Puis-je taire leurs mensonges ? Ce serait taire sa droiture héroïque. Puis-je taire leurs crimes ? Ce serait taire sa vertu. Puis-je taire les outrages et les calomnies dont ils l’ont poursuivi ? Ce serait taire sa récompense et ses honneurs. Puis-je taire leur honte ? Ce serait taire sa gloire. Non, je parlerai.
« Envions-le : il a honoré sa patrie et le monde par une œuvre immense et un grand acte. Envions-le, sa destinée et son cœur lui firent le sort le plus grand. Il fut un moment de la conscience humaine. »
Je fus encore cruellement éprouvé dans ce mois d’octobre 1902. Nous dînions le mercredi 15 chez mon beau-père, M. Hadamard, qui était bien portant et tout heureux d’être entouré de ses enfants. Après le dîner, il eut un malaise qui passa : puis, la douleur revint, plus vive. À trois heures du matin, mon cher beau-père expira, emporté par une névralgie de l’aorte. Notre douleur à tous fut vive et profonde. Il fallait avoir connu cet excellent homme pour apprécier sa droiture, sa belle conscience. Comme il fut dit admirablement sur sa tombe : « pendant l’orage, aucune calomnie ne put mordre sur cette vie si pure ».
CHAPITRE XIII
Le Dr Dumas se rendit en octobre, comme il me l’avait dit, à Montpellier, où il fut présenté par son beau-frère au commandant Merle. Je reçus journellement des lettres de lui m’informant de la marche de sa tentative pour savoir la vérité sur ce qui s’était passé au procès de Rennes.
À la fin du mois, j’allais soumettre à Me Mornard toute sa correspondance qui prouvait, implicitement, que le bordereau annoté avait exercé une influence sérieuse sur les juges.
Me Mornard estima que la preuve n’était pas assez décisive pour qu’on pût aller directement devant la Cour de cassation. D’autre part, il craignait qu’une enquête mal menée n’aboutit pas et préférait qu’on attendit d’avoir un élément plus précis. Il me raconta la conversation qu’il avait eue quelque temps auparavant avec M. Bard, alors conseiller à la Cour de cassation, plus tard président de la Chambre criminelle. Comme Me Mornard lui disait que la grâce n’était pas une solution et que je ne la considérais pas comme telle, M. Bard lui répondit : « En effet, ce serait la faillite de la justice. » Encouragé par cette appréciation si nette et si franche, Me Mornard parla à M. Bard des divergences qui s’étaient produites entre quelques amis et nous, ceux-là voulant toujours agir quand même, quelle que fut la valeur des éléments dont on disposait et quelles que pussent être les conséquences. Le conseiller Bard désapprouva vivement cette manière de voir et dit qu’il ne fallait revenir devant la Cour de cassation qu’avec des éléments qui pussent entraîner la révision. Me Mornard lui fit connaître alors la lettre qu’il avait reçue l’année précédente du lieutenant-colonel Picquart, où celui-ci disait qu’il fallait faire flèche de tout bois et agir, dût-on n’avoir qu’une chance sur mille de réussir. M. Bard s’éleva contre cette manière d’envisager la situation et fut de l’avis de Me Mornard, qui estimait que les conditions en 1902 n’étaient plus du tout les mêmes qu’avant la première révision devant la Cour. Antérieurement à cette époque, la situation ne pouvait devenir pire et il fallait tout tenter, si mince que fut la chance d’aboutir. En 1902, la situation était telle que tout échec eût été un recul.
Je répondis à Me Mornard qu’il savait que je partageais son point de vue quant à la situation, que je m’étais refusé, malgré les objurgations de certains de mes amis, d’agir toujours et sans cesse dans le vide. Aujourd’hui pourtant, j’estimai qu’il y avait lieu de chercher à éclaircir le rôle joué au procès de Rennes par le « bordereau annoté ». Et comme avec nos propres moyens il se passerait peut-être beaucoup de temps avant d’acquérir une preuve décisive sur ce point, il me semblait donc de mon devoir de demander une enquête qui, bien conduite, nous donnerait vraisemblablement les éléments nécessaires pour obtenir la révision. Je priai en conséquence Me Mornard de vouloir bien rédiger en projet la partie juridique d’une demande d’enquête. Puis j’allais voir successivement MM. Trarieux, Ferdinand Buisson et Jaurès pour leur faire connaître ma décision. Les uns et les autres me conseillèrent d’attendre pour agir la fin des élections sénatoriales.
Tous ces pourparlers n’avaient pu avoir lieu sans que de nombreux amis fussent informés de mes projets. Aussi vinrent-ils en grand nombre m’apporter leurs conseils, que j’écoutai et examinai avec la plus scrupuleuse attention. Cependant quelques-uns furent froissés en voyant que je ne suivais pas aveuglément la ligne de conduite qu’ils m’avaient suggérée.
Tous les esprits libres protestent contre le dogme de l’infaillibilité et chacun, à part soi, se croit infaillible. Nous devons pourtant veiller attentivement à ce qu’aucune autorité ne vienne se substituer à notre conscience. Si nous remplaçons celle-ci par l’autorité d’un homme, nous perdons la notion des responsabilités morales. Ce n’est pas à dire qu’il ne faille pas rechercher les conseils des hommes de valeur, bien au contraire, mais aucun ne doit se substituer à nous. Les idées puisées à des sources sérieuses n’ont de valeur que si nous nous les sommes assimilées par la réflexion.
Le 21 novembre au soir, je vis arriver chez moi M. Trarieux, accompagné de son fils, Jean Trarieux. Il lut et me remit la lettre par laquelle il m’engageait à demander la révision, estimant que la commission instituée au ministère de la Justice pour examiner les demandes de révision ferait elle-même, par une enquête, la preuve des faits nouveaux dont je lui apporterais l’indication. M. Trarieux oubliait que cette commission a pour rôle unique de vérifier l’exactitude des preuves que je pouvais apporter et d’examiner si les faits nouveaux présentés rentrent dans les conditions exigées par la loi. En outre, le fait de la communication par le commandant Pauffin de Saint-Morel à Rochefort, en 1897, « du bordereau annoté », sur lequel se basait M. Trarieux pour m’engager à demander la révision du procès, même s’il avait été établi — et il ne l’était pas — n’aurait pas prouvé que cette communication eut été renouvelée aux juges de Rennes. L’idée de M. Trarieux ne comportait aucune réalisation pratique, mais un passage de la lettre qu’il me lut était intéressant. Le fait qu’il relatait me fut confirmé quelques jours plus tard par le lieutenant-colonel Hartmann, qui le tenait du général Percin. Voici ce passage :
« Le général André aurait eu l’occasion d’inspecter à deux reprises différentes le commandant Pauffin de Saint-Morel et il l’aurait prié de lui conter ce qui s’était passé. Le commandant ne nia pas, dit le ministre, ni sa visite à Rochefort, ni sa communication patriotique, mais il se refusa à parler ; il se réfugia dans des équivoques, son devoir étant, disait-il, de ne pas compromettre ses chefs qui avaient mis en lui leur confiance.
« Entre temps, le général de Boisdeffre avait écrit au général André, non pas pour l’éclairer sur l’exactitude du fait, mais pour lui dire qu’il devait être indulgent, qu’il ne fallait pas punir trop sévèrement son ancien officier d’ordonnance, dont l’attitude avait été dictée par la crainte de provoquer un scandale. »
Je fus très étonné que le général André n’eut pas cru devoir user de son droit pour inviter le commandant Pauffin à s’expliquer entièrement sur son rôle dans ces circonstances.
Le 27 novembre parut le tome II de L’Histoire de l’Affaire Dreyfus, par Joseph Reinach. Le livre est admirablement écrit et toujours aussi passionnant. C’est un travail considérable, dont je suis bien reconnaissant à Reinach. Je regrettai seulement qu’il eut été parfois trop indulgent pour des adversaires dénués de toute bonne foi et de tout scrupule et un peu trop sévère pour des amis qui, s’ils ont pu commettre des erreurs de tactique, furent admirables de courage et de conscience.
Le Gaulois du 13 décembre fit paraître à mon sujet l’article suivant :
« Alors même qu’il n’aurait pas commis la trahison pour laquelle il fut deux fois condamné, ne demeure-t-il pas aux yeux de tous la cause initiale de l’effroyable désorganisation politique et sociale à laquelle nous assistons ?
« Ce chambardement, froidement conçu, méthodiquement poursuivi par ses compagnons, portera dans l’histoire son nom détesté. Cela s’appelle, cela s’appellera toujours « le Dreyfusisme ».
Ce raisonnement était admirable. Il dénotait un état d’esprit d’une stupidité sans égale, non pas chez celui qui écrivait ces choses et qui n’en croyait pas un mot, mais chez ses lecteurs qui étaient capables d’accepter des bourdes pareilles. Le trouble de notre organisation politique et sociale, était le fait de ceux qui avaient lutté pour maintenir l’iniquité. La responsabilité était imputable à leur crime, non à mon innocence. L’Affaire n’a pas été la cause, mais la conséquence d’un état social préexistant et qui était mauvais. Cet état social, elle l’a révélé, non pas créé. Et depuis, deux blocs se sont formés, d’un côté les amis de l’équité, de l’autre les hommes de peu de conscience. Cette distinction vaut mieux que toutes les autres. L’Affaire, en un mot, a aidé à jeter un peu de lumière dans les ténèbres politiques et dans le mal social dont nous souffrions.
CHAPITRE XIV
Quand j’avais vu Jaurès, au mois de novembre 1902, pour lui exposer les résultats obtenus au sujet de la pièce appelée « bordereau annoté », et mon intention de demander une enquête, il m’avait prié de revenir le voir dans le courant du mois de janvier suivant, après les élections sénatoriales. Je me rendis chez lui le 11 janvier avec Me Mornard. Nous examinâmes longuement la situation. Jaurès me dit que demander au gouvernement s’il voulait accueillir ma demande d’enquête, ce serait s’attirer une réponse dilatoire dans le genre de celle-ci : « Qu’il dépose d’abord sa demande et nous l’examinerons. » Il nous exposa avec force qu’il fallait faire sentir au gouvernement qu’il avait le parti républicain derrière lui, qu’il fallait lui faire comprendre la nécessité d’enlever aux adversaires cette arme empoisonnée d’une affaire non solutionnée, dont ils se servaient à tout propos. Après un échange de vues il fut convenu du plan suivant : Jaurès prendrait prétexte de la discussion sur l’élection de Syveton à Paris, où il avait été fait usage de l’affiche sur le « ministère de l’étranger », pour dénoncer le crime de 1899 et saisir le Parlement.
Je fus également voir Clemenceau. Il débarquait du train, retour du Var, mais il me reçut aussitôt. Quand je lui fis part du projet de Jaurès, il s’écria : « C’est dangereux. Et puis, le conseil des ministres discutera déjà la réintégration du colonel Picquart ; vous pouvez l’entraver. » Je lui répondis : « Je serais profondément heureux de la réintégration du colonel Picquart, ce qui ne serait qu’une bien faible et tardive réparation ; mais la discussion de l’élection Syveton ne viendra pas avant quelque temps, et ne gênera donc en rien la discussion du projet de réintégration. Par ailleurs, croyez-vous que ma demande d’enquête serait favorablement accueillie par le Gouvernement si vous faisiez une démarche directe auprès de lui ? — « Non, me dit-il, certainement pas, prenez l’initiative. » — Je répliquai : « Mais je prendrai l’initiative en saisissant le Gouvernement de ma demande d’enquête après l’intervention de Jaurès. Le but de Jaurès est simplement d’obliger le Gouvernement à l’accueillir, puisque vous reconnaissez vous-même qu’une démarche directe ne produirait pas ce résultat ». Enfin, il fut décidé que Clemenceau en causerait avec Jaurès.
Dans un article paru le lendemain dans La Petite République, Jaurès examina les travaux parlementaires incombant à la Chambre et prépara, avec une grande habileté, le terrain sur lequel allait s’engager la discussion sur l’élection Syveton.
Je revis Jaurès quelques jours après. Il avait décidé Clemenceau à l’action. Il avait également convaincu MM. Étienne et Thomson de la nécessité de poursuivre l’œuvre de justice et de terminer l’Affaire. De plus, il en avait causé avec Ranc, toujours prêt à nous donner son entier concours, et devait voir Waldeck-Rousseau.
Le soir même je vis Me Demange, qui avait eu un entretien avec Waldeck-Rousseau. Celui-ci, me dit-il, comprenait mon très vif désir d’obtenir enfin la revision du procès de Rennes, mais il trouvait la demande d’enquête dangereuse, car elle pouvait ne pas aboutir. Waldeck-Rousseau n’avait, me dit Me Demange, que peu de confiance dans les organes du Ministère de la Guerre et dans l’indépendance des officiers qui seraient appelés à déposer. Waldeck-Rousseau ajouta qu’il connaissait à Rennes une personne très sûre, susceptible de nous donner des renseignements plus complets que ceux que nous possédions déjà sur ce qui s’était passé au procès de 1899. Je fis comprendre à Me Demange combien la situation était favorable à l’action, qu’il était impossible d’attendre indéfiniment pour courir la chance de résultats aléatoires, car il y avait déjà plus de deux ans que nous faisions toutes les tentatives possibles. D’ailleurs, il restait un temps encore assez long avant l’intervention de Jaurès pour que Waldeck-Rousseau pût obtenir des renseignements plus précis et plus décisifs.
Je cherchai aussi à cette époque à contrôler, en remontant à la source, tous les racontars relatifs à ce qui s’était passé dans la salle de délibérations du Conseil de guerre de Rennes au moment du vote. Après tous les contrôles, je n’arrivai qu’à la vérification de ce que Me Demange tenait directement du capitaine Moreau, qui, au procès de Rennes, avait été adjoint au général Chamoin, à savoir que le colonel Jouaust ayant terminé les votes par le sien qui concluait à l’acquittement, stupéfait par le résultat auquel il avait abouti par sa manière de conduire les débats, fit un discours qui ramena deux ou trois juges. On chercha alors une solution : ce furent les circonstances atténuantes ! Maintenant comment ramena-t-il ces juges ? Quel discours leur tint-il ? Se refusa-t-il, comme certains l’ont prétendu, à accepter un nouveau vote concluant à l’acquittement, sous prétexte que c’était illégal ? Je ne pus obtenir aucun éclaircissement à ce sujet.
Je revis Jaurès le 28 janvier. Il était très enthousiaste et plein d’ardeur. Je lui demandai quand viendrait la discussion sur l’élection Syveton, car nos projets commençaient à se répandre. Il me répondit qu’il s’était aperçu que Syveton, ayant résisté à la Chambre à l’ordre d’expulsion, la peine était de ce fait doublée et portée à trente jours. Mais dès le retour du président de la Chambre, alors absent, Jaurès lui demanda de faire amnistier Syveton. Effectivement, la Chambre leva la peine qui lui avait été infligée.
Dans les premiers jours de février, Me Leblois me donna rendez-vous chez Me Mornard, et me fit une longue critique de nos projets, sans d’ailleurs apporter une idée meilleure. Ses observations portèrent sur les points suivants : si je déposais ma demande d’enquête seulement après l’intervention de Jaurès, j’aurais l’air de marcher dans son sillon. Je lui répondis qu’il serait bien moins naturel que Jaurès marchât dans le mien. Il ajouta ensuite qu’en agissant ainsi je laissais accaparer l’Affaire par Jaurès, qui représente le parti socialiste. Je lui répondis que Jaurès s’intéressait à l’Affaire par conviction et comme homme public, que tous les partis républicains étaient appelés à y prendre part, que d’ailleurs je le défiais de trouver au Parlement un député qui osât prendre une semblable initiative. Je passe sous silence les autres remarques de Leblois, mais comme celui-ci m’avait dit qu’il m’exposait non seulement ses idées, mais celles du colonel Picquart et de quelques autres amis, je lui promis de les soumettre à Jaurès.
Voici ce que celui-ci répondit : son intervention a lieu dans l’intérêt du pays et non pas seulement dans l’intérêt d’un homme. Si elle se produisait après le dépôt de ma demande d’enquête, son action serait amoindrie, car il ne semblerait plus être que mon avocat venant, à la tribune, soutenir ma demande d’enquête. Son intervention à la Chambre des Députés peut amener des révélations que nul ne peut prévoir et, par conséquent, modifier la teneur de ma demande. Enfin, si je sollicite l’enquête avant son intervention et si, par suite d’un incident de séance, celle-ci était retardée, je risque de me trouver en panne avec ma demande. Comme je partageais les idées de Jaurès, je ne pus que l’approuver, mais je le priai de voir lui-même Leblois afin de lui exposer ses arguments.
Leblois revint me trouver le lendemain et m’avoua franchement que Jaurès avait victorieusement combattu toutes ses critiques.
Dans un banquet offert à M. Adolphe Carnot, le général André prononça les paroles suivantes : « Pour emprunter une phrase à l’admirable Anatole France, notre éminent ami, Adolphe Carnot a été un moment de la conscience polytechnicienne. » On sait, en effet, qu’Adolphe Carnot, inspecteur général des mines, ancien élève de l’École Polytechnique et frère de l’ancien Président de la République, fut parmi les défenseurs de ma cause.
Le 6 février Jaurès me développa le plan de son discours à la tribune de la Chambre. Il était parfait. Jaurès devait montrer le rôle occulte que le « bordereau annoté » avait joué dans l’Affaire jusqu’à ce qu’il fut arrivé à exercer son influence sur l’esprit de certains juges de Rennes. Chaque fois qu’il y avait péril, pour convaincre les hésitants, on en parlait en cachette, en invoquant la raison d’État. Jaurès voulait mettre en scène tous les auteurs du drame, et, déchirant tous les voiles, les forcer à s’expliquer publiquement.
Jaurès me raconta aussi la conversation qu’il avait eue avec Waldeck-Rousseau. Ce dernier, tout en lui exprimant toute, sa sympathie pour l’œuvre de justice qu’il allait entreprendre, lui recommanda la prudence. Il lui conseilla de ne se servir, pour faire l’historique du « bordereau annoté », que des documents publics et des dépositions officielles. Il approuva, en résumé, l’intervention de Jaurès à la tribune de la Chambre, mais pensa qu’il était préférable que je ne déposasse pas aussitôt après ma demande d’enquête, afin d’attendre les révélations ultérieures que pourrait provoquer le discours. Je ne fus pas de cet avis, mais je reconnus que je ne pourrais prendre de décision ferme que quand cette intervention aurait eu lieu.
M. Amphoux, agrégé de l’Université, qui avait été l’un de mes ardents défenseurs, vint me voir à cette époque pour m’exprimer sa sympathie. Il me communiqua une lettre curieuse que lui avait adressée, en février 1898, le Dr Gibert, du Havre, qui avait été si admirable de dévouement pour ma cause dès son origine. Celui-ci relatait à M. Amphoux la conversation qu’il avait eue en février 1895 avec Félix Faure, Président de la République. On racontait, en effet, en 1898, que Félix Faure aurait dit au Dr Gibert, dès 1895, « qu’il croyait Dreyfus innocent ». Voici le texte de cette lettre :
« Non, jamais le président ne m’a tenu pareil langage. Cela lui eut été difficile et voici pourquoi :
« Dreyfus a été dégradé le 4 ou 5 janvier 1895. En lisant dans Le Figaro le récit de la dégradation fait par Clisson, j’ai dit : « Cet homme est innocent, la France vient de commettre un crime épouvantable. » L’innocence, pour peu qu’on ait l’habitude des condamnés, résultait de la tenue de Dreyfus qui, devant le supplice le plus atroce, plus atroce que la mort, a tenu la tête haute, le regard droit, ne s’est jamais affaissé comme le font tous les criminels et, à voix forte et vigoureuse, n’a cessé de crier : « Je suis innocent, vive la France ! » Jamais il n’a dit autre chose, jamais il n’a parlé d’amorçage, jamais il n’a fait d’aveux.
« Convaincu de son innocence, je me suis mis en rapport avec Mathieu Dreyfus et avec Mme Alfred Dreyfus, et d’accord avec eux, le 21 février j’ai couru à l’Élysée pour obtenir quoi ? La grâce ? Pas du tout, mais la prolongation du séjour du malheureux à Saint-Martin-de-Ré, prolongation qui aurait permis tout de suite de faire la lumière.
« Mon entrevue avec Faure dura deux heures. Je la raconterai un jour. Faure, poussé par mes questions de plus en plus précises, me dit : « Dreyfus est coupable ; il est coupable, il ne peut y avoir aucun doute à cet égard. Eh bien, mon cher ami, pour mettre votre conscience à l’aise, il n’a pas été condamné sur les faits d’audience, mais sur le vu d’une pièce qu’on n’a pu montrer ni à lui, ni à Me Demange, par raison d’État[6] ». À ce moment-là, ma stupéfaction fut extrême, car le président me parlait comme si un pareil acte coulait de source, était non seulement naturel et légal, mais de tout point patriotique et justiciable.
« Je lui dis bien des choses et entre autres, que j’allais rapporter ses paroles aux Dreyfus, ce que je fis ; à cette époque d’ailleurs, personne ne songeait, dans les hautes régions, à démentir le fait de la communication de la pièce secrète, si bien qu’un des membres du Conseil de guerre[7] l’a dit en plein dîner devant Me Salles. Ce n’est que plus tard qu’on a compris la gravité juridique de la chose.
« Quant à ce qui me concerne, on ne m’eût pas permis de déposer et je me serais tout de même présenté aux assises (du procès Zola) si cela n’avait pas comporté des conséquences graves pour le président, sans bénéfice pour Dreyfus et pour Zola. J’ai remis mon sort entre les mains de Mathieu Dreyfus, qui a décidé que je ne devais pas déposer. Voilà l’exacte vérité, qu’il vaut mieux ne pas crier sur les toits… sauf à vous à rectifier les propos qu’on prête au président… »
Le 3 mars 1898, M. Amphoux recevait une nouvelle lettre du Dr Gibert ainsi conçue :
« J’ai bien peur que vous ou O… vous n’ayez pas gardé ma lettre confidentielle pour vous. Il va de soi que si je n’ai pas déposé au procès Zola, ce n’est pas pour déposer dans les colonnes d’un journal quelconque. Je voudrais donc que vous et vos amis fassiez le silence sur ma conversation avec Félix Faure. Je suis obligé de vous demander ce service dans l’intérêt de tous, car si on insistait, on aurait sous une forme ou sous une autre, un démenti formel.
« À l’heure actuelle, le silence s’impose, car un coup de force serait bien vite la réponse à une action prolongée contre le Gouvernement. »
C’est un fait que la situation était véritablement tragique et révolutionnaire en 1898, car toutes les forces politiques et de réaction étaient coalisées contre les défenseurs de la vérité.
La Chambre des Députés interrompit la discussion sur les élections qui restaient à valider, afin de pouvoir terminer le vote du budget de 1903. Dans ces conditions, il devenait impossible de prévoir quand viendrait le débat sur l’élection Syveton. Ces retards furent très préjudiciables car ils donnèrent lieu à des bavardages inconsidérés. On me remit le 5 mars un exemplaire du rapport déposé par M. Beauregard, député nationaliste de la Seine, sur l’élection Syveton. Ce rapport, en lui-même, était anodin ; il avait été, paraît-il, profondément modifié depuis que Jaurès avait annoncé son intention d’intervenir, mais on ne put enlever des documents annexes : des dépositions de MM. Lemaître, Judet, Syveton, Galliffet et Denys Cochin au sujet de l’affiche intitulée : « Le ministère de l’étranger ».
Le lendemain je reçus la visite de M. Semenoff, correspondant à Paris du journal russe Les Novesti, et très dévoué à ma cause. Il me raconta ce qui suit : Mme Séverine lui ayant livré le nom de l’interlocuteur qui lui avait fourni les éléments de son article de La Fronde du 28 décembre 1900 sur le « bordereau annoté », et qui était M. Ferlet de Bourbonne, M. Semenoff alla trouver celui-ci qui ne se décida à parler qu’après plusieurs entrevues. M. Ferlet de Bourbonne reconnut qu’il avait entretenu Mme Séverine du « bordereau annoté », qu’il lui avait dit que le général Mercier en portait une photographie sur lui à Rennes, mais qu’il n’avait pas été affirmatif sur le fait de la communication aux juges, qu’il avait simplement ajouté que, suivant toutes vraisemblances, il avait dû l’être. M. Ferlet de Bourbonne donna ensuite à M. Sémenoff la version suivante sur le « bordereau annoté » : Le bordereau et les pièces qu’il indiquait seraient arrivés à Berlin. Le bordereau aurait été annoté de la manière suivante par l’Empereur lui-même : « Envoyez au plus tôt les pièces désignées, faites en sorte que cette canaille de Dreyfus se dépêche, signé : Wilhelm (!) » Cette pièce, qui est le faux le plus colossal de l’Affaire, où les faux ont pourtant pullulé, serait revenue alors à Paris, où elle aurait été dérobée à l’ambassade d’Allemagne par un agent du Ministère de la Guerre français. Mais M. de Munster, ambassadeur d’Allemagne, serait venu menacer M. Casimir Perier, Président de la République, qui aurait été obligé de rendre la pièce et de jurer sur l’Évangile de n’en parler jamais. Cependant, le général Mercier, avant de rendre la pièce, aurait eu soin de la faire photographier. Comme on ne pouvait montrer une photographie au Conseil de guerre de 1894 comme base de l’accusation portée contre moi, on aurait fait faire un décalque de la pièce, non compris l’annotation, par Esterhazy, qui était au service de Sandherr. Il fallait vraiment que l’esprit humain fut bien crédule pour accepter de pareilles fables, dont l’invraisemblance sautait aux yeux. Mais surtout, comment Esterhazy, décalquant une pièce prétendue écrite de ma main, aurait-il reproduit non pas mon écriture, mais la sienne propre ?
Dans le courant de février, le lieutenant-colonel Hartmann vint me trouver pour me faire une commission émouvante. Il me dit que le ministre de la Guerre possédait une pièce permettant de rouvrir l’Affaire, que la revision était au Ministère de la Guerre ; cependant, il ne connaissait pas cette pièce dont le général Percin, chef du cabinet du ministre, l’avait seulement entretenu. Je fis rencontrer chez moi le lieutenant-colonel Hartmann avec Jaurès. Il nous répéta ce qu’il m’avait dit et ajouta que cette pièce avait été vue et lue par le général Percin. Le général André, ministre de la Guerre, avait trouvé cette pièce dans son tiroir, en prenant le ministère. Il me parut fort étonnant que le général André ait gardé cette pièce par devers lui, si elle avait cette importance, et n’ait pas saisi d’office le ministre de la Justice. Quoi qu’il en soit, il fut convenu que quelques jours avant la discussion de l’élection Syveton, le lieutenant-colonel Hartmann irait trouver le général Percin pour lui demander le contenu de cette pièce ; au cas d’un refus, Jaurès créerait un incident à la tribune à ce sujet. Mais, quelque temps après, eut lieu à la tribune du Sénat une interpellation de Clemenceau au ministre de la Guerre sur l’état sanitaire de l’armée, à propos de la mort si profondément malheureuse du fils du lieutenant-colonel Hartmann. Celui-ci, en effet, avait perdu inopinément son fils qui faisait un an de service à Rouen. Nous avions tous partagé son profond chagrin. Mais il ne put obtenir la réparation morale qu’il était en droit d’espérer, en resta profondément blessé et refusa dès lors d’intervenir.
Je fis part de cette décision à Jaurès qui, tout en comprenant le chagrin si profondément respectable du lieutenant-colonel Hartmann, la déplora vivement et convint d’écrire lui-même au général Percin afin d’obtenir un rendez-vous où il lui demanderait le contenu de la pièce que le ministre détenait Je revis Jaurès le 29 mars et j’eus une grosse déception. Le général Percin lui avait fait connaître le contenu de la fameuse pièce dont il s’agissait et sur laquelle on avait gardé religieusement le secret, pièce qui devait à elle seule permettre de rouvrir l’Affaire. Or, cette pièce était la lettre qu’écrivit le général de Pellieux, le 31 août 1898, au moment de la découverte du faux confectionné par Henry, et dont il avait fait usage au procès Zola, pour demander au ministre sa mise à la retraite. Cette lettre, conçue en termes très violents contre ceux qui l’avaient trompé, était susceptible de produire un gros effet moral à la Chambre, mais ne donnait aucun moyen pour demander la revision. Il fut entendu avec Jaurès qu’il chercherait à obtenir le texte exact de cette lettre. Il l’eut par Brisson, qui le demanda au ministre de la Guerre. La lettre contenait en particulier cette phrase : « Je ne puis plus avoir d’estime pour des chefs qui m’ont fait travailler sur des faux ». Brisson devait créer un incident à la Chambre, au moment de l’intervention de Jaurès, pour demander à Cavaignac comment il se faisait que lui, Brisson, le chef du Gouvernement à cette époque, n’avait pas été mis au courant de cette lettre par son ministre de la guerre, alors qu’on était en pleine crise.
La veille du jour où Jaurès devait prendre la parole à la tribune, M. Ferdinand Buisson, député de la Seine, vint me voir et me dit l’inquiétude de beaucoup d’esprits à la Chambre concernant l’intervention de Jaurès. Les groupes de gauche n’étaient pas contents de l’importance que prenait Jaurès et de ce qu’il voulait les entraîner à sa suite sans les avoir consultés. Pour parer à tout danger d’un ordre du jour réprouvant, comme dans la précédente législature, « toute reprise de l’Affaire », la gauche radicale-socialiste de la Chambre avait décidé, en principe, de réclamer l’ordre du jour pur et simple, en réservant les droits de chacun. C’eût été rester sur les positions acquises. J’estimais, quant à moi, dis-je à Buisson, qu’il était impossible de prévoir ce qui se passerait à la Chambre, que cependant, il était prudent de s’entendre sur les ordres du jour s’il en était déposé, car, à l’heure actuelle, Jaurès n’avait pas l’intention de demander de sanction à son discours.
CHAPITRE XV
Le 6 avril 1903 commença à la Chambre la discussion de l’élection Syveton, qui se poursuivit le 7 avril. Jaurès prit la parole dès le premier jour, mais ne put terminer son discours que le lendemain. La première séance fut parfaite, le discours de Jaurès admirable, d’une logique saisissante. Cavaignac fut vivement pris à partie par Brisson au sujet de la lettre du général de Pellieux et s’effondra lamentablement. Dans la séance du lendemain, Jaurès poursuivant son discours, produisit une immense impression. Dès qu’il eut terminé, le général André, ministre de la Guerre, monta à la tribune, et au milieu des applaudissements de toutes les gauches, fit la déclaration suivante :
« Messieurs, le Gouvernement entend faciliter, dans la plus large mesure, la recherche et la mise en évidence de la vérité dans l’Affaire dont il s’agit aujourd’hui.
« Pour mon compte, je tiens à affirmer que l’honneur de l’armée n’est, à aucun degré, engagé dans cette Affaire. Des condamnations ont été prononcées, je le reconnais, mais à aucun moment je n’ai pu être heureux de voir condamner, pour le plus infâme des crimes, un officier français.
« Je ne suivrai pas M. Jaurès dans l’examen assez détaillé qu’il a fait de cette Affaire…
« Mais j’estime que la conscience de ce pays a singulièrement été inquiétée par l’apparition de circonstances atténuantes dans un crime de cette nature.
« Tout en restant comme membre du Gouvernement, respectueux de la vérité légale, je comprends parfaitement les inquiétudes et l’anxiété de certains d’entre vous.
« Pour apporter en ce moment une contribution à la vérité, j’apporte la lettre du général de Pellieux dont il a été question… Je le répète, je n’examine absolument pas la question, mais le Gouvernement désireux de faciliter la recherche de la vérité dans cette Affaire, accepte entièrement d’être chargé de procéder administrativement à une enquête.
« J’ajoute que, pour sauvegarder ma responsabilité, je me propose d’accord avec le Gouvernement qui en a ainsi décidé, de me faire assister par un certain nombre de magistrats dans le dépouillement des pièces auquel il sera procédé. »
Je fus prévenu aussitôt de la déclaration que venait de faire à la tribune le général André. Ma joie fut extrême, l’ouverture d’une enquête devant nécessairement conduire à la révision. Mais on commit ensuite une première faute. On invalida Syveton, quoiqu’il eût été élu à une très forte majorité. Il eût suffi de flétrir la campagne de diffamation menée par la Ligue de la Patrie Française et par son digne représentant, Syveton, qui, plus tard, devait recourir au suicide pour échapper aux responsabilités d’une vie ignominieuse. Puis, Ribot monta à la tribune, et prenant prétexte de ce qu’avait dit le général André, qu’il s’adjoindrait des magistrats dans son enquête administrative, ce qui était tout à fait superflu, il prononça un discours jésuitique, versant des larmes de crocodile sur les troubles que l’Affaire, disait-il, allait ranimer. D’autre part, Jaurès, avant de voir quels ordres du jour allaient être présentés, déposa malheureusement le suivant : « La Chambre, prenant acte des déclarations du Gouvernement, passe à l’ordre du jour ». La motion de Jaurès fut repoussée par 318 voix contre 212. La Chambre adopta alors celle de M. Chapuis, ainsi conçue : « La Chambre, confiante dans le Gouvernement, et résolue de ne pas laisser sortir l’Affaire Dreyfus du domaine judiciaire, passe à l’ordre du jour ». Cette motion n’était mauvaise que parce qu’elle venait après celle de Jaurès, où il avait pris acte des déclarations du Gouvernement et qui avait été repoussée. Si Jaurès s’était rallié à la motion Chapuis sans déposer son ordre du jour, elle eût pu être interprétée dans un sens favorable aux déclarations du Gouvernement, puisqu’on lui exprimait sa confiance.
Ma joie de l’après-midi, quand j’avais connu la déclaration du général André, se changea le soir en une déception profonde quand j’appris les derniers résultats de la séance de la Chambre. Il y avait cependant un immense pas de fait, la motion Chapuis n’étant nullement exclusive de la revision. Mais comment allions-nous y aboutir ? La question se posait, angoissante.
Je fus d’avis de lancer immédiatement ma demande d’enquête. Jaurès, qui vint me voir dès le lendemain matin, y était nettement et énergiquement opposé. Pas de fièvre, pas de hâte, me dit-il. Le Gouvernement était, d’après le vote de la Chambre, libre de faire l’enquête, il fallait l’y amener doucement. Si je lançais ma demande, et si elle était repoussée, ajouta-t-il, il n’y aurait plus rien à faire pour toute cette législature.
Jaurès devant partir pour le Midi, ne put rester pour assister à la réunion d’amis qui eut lieu chez moi ensuite. Cette réunion se composa de MM. Buisson, de Pressensé, Reinach, Mornard et de mes deux frères, Léon et Mathieu.
Clemenceau, que j’avais prié d’assister à cette réunion, m’avait adressé la lettre suivante :
« Je ne puis que vous remercier de votre aimable invitation, mais je dois vous prier de me dispenser de m’y rendre. Depuis le jour où la grâce fut acceptée dans une réunion tenue au Ministère du Commerce, malgré mon avis énergiquement formulé, je suis rentré dans le rang où je tiens à rester. Je ferai mon devoir quand il faudra, cela va sans dire. Seulement, vous trouverez bon que je tienne à me dégager de la « Politique » qui nous a donné l’amnistie, grâce à laquelle les hommes qu’on va dénoncer demain seront intangibles. »
Dans cette lettre, ce qui avait trait à la réunion du Ministère du Commerce visait mon frère Mathieu, la pointe sur la « Politique » qui nous a donné l’amnistie visait Jaurès. Je répondis à Clemenceau :
« Votre lettre qui vient de me parvenir, m’a vivement peiné.
« En ce qui me concerne personnellement, je me suis expliqué souvent sur les conditions où j’ai accepté la grâce. En ce qui concerne mon frère, il m’a souvent raconté qu’au Ministère du Commerce, devant votre énergique opposition, il a dit « qu’il ne se séparerait pas de vous », mais qu’à ce moment-là, vous vous êtes levé, et au bout de quelques instants, vous avez dit : « Si j’étais le frère, j’accepterais. »
« Vous connaissez mon opinion sur l’amnistie, je la trouve néfaste ; j’ai protesté vivement contre elle à deux reprises différentes, et s’il y a quelqu’un à qui elle ait nui, c’est bien à moi.
« Mais vous avez une intelligence trop haute pour ne pas savoir que, dans une lutte, s’il se produit toujours des divergences sur la méthode, cela n’empêche cependant pas de se serrer pour aboutir au but commun. »
Clemenceau ne trouva rien à répondre à ma lettre. Quoi qu’il en soit, à cette réunion qui eut lieu chez moi le 8 avril 1903, la situation fut examinée, et nous tombâmes d’accord qu’il était impossible, malgré l’avis contraire de Jaurès, que je ne fisse rien après son intervention à la tribune, au moins dans un temps limité. Buisson et de Pressensé se chargèrent de se rendre auprès de Combes, Président du Conseil, pour lui exposer que si le Gouvernement ne faisait pas l’enquête devenue nécessaire après les révélations apportées à la tribune de la Chambre par Jaurès, ce serait faire le jeu des nationalistes et que, dans ce cas, je lancerais ma demande d’enquête à l’effet de saisir l’opinion publique.
De Pressensé me fit connaître par la carte-télégramme suivante le résultat de leur démarche :
« Nous sortons, Buisson et moi, de chez le Président du Conseil. Sans pouvoir vous rapporter ici le détail de notre conversation, je puis vous dire que notre impression très forte, fondée sur des circonstances précises, est qu’il serait fâcheux, nuisible, d’envoyer actuellement votre lettre. Si vous voulez bien venir demain matin vers onze heures chez moi, je pourrai, de vive voix, vous dire certaines choses que je ne puis vous écrire. »
J’allais voir le lendemain de Pressensé, et voici ce qu’il me dit :
« En sortant de chez vous, je me suis rendu avec Buisson chez le Président du Conseil. Nous eûmes une longue conversation, dont voici la substance. Nous demandâmes à M. Combes si le Gouvernement avait l’intention de donner suite à l’offre d’enquête du général André. M. Combes nous raconta alors qu’au Conseil des ministres qui eut lieu entre les deux séances de la Chambre où Jaurès fit son discours, il y eut une grande résistance de la part de plusieurs membres du Conseil et de la part du Président de la République, M. Loubet, contre les déclarations que le général André se proposait de faire à la tribune et qu’on n’avait cédé qu’après une lutte assez vive. Mais maintenant, ajouta le Président du Conseil, si l’on venait demander au Conseil des ministres de donner suite à l’offre du général André d’ouvrir une enquête officielle, il y aurait une résistance insurmontable et on éprouverait un refus. Buisson et moi, nous fîmes alors ressortir au Président du Conseil, que ne pas donner suite à l’offre du général André, serait désastreux, tant au point de vue républicain qu’au point de vue du pays, que ce serait un recul du Gouvernement devant les nationalistes et que, dans ces conditions, résolu comme l’était Dreyfus à lancer sa demande d’enquête, ils ne pourraient que lui conseiller de donner suite à son projet M. Combes leva alors les bras au ciel et nous dit : « Ce serait un désastre, car la demande d’enquête serait certainement repoussée par le Conseil des ministres, comme la Chambre a repoussé l’offre du général André. » Puis M. Combes nous confia, à Buisson et à moi, sous le sceau du secret : « J’espère que mon ministère durera jusqu’en novembre pour terminer l’affaire des congrégations. Je tiens à honneur, et le général André avec moi, de terminer l’Affaire Dreyfus. Au lieu de faire une enquête officielle, le général André fera, ce qui est son droit, ce qui ne regarde aucun autre ministre, une enquête personnelle. »
En conséquence, Pressensé me demanda, en son nom personnel et au nom de Buisson, de faire le sacrifice de ne pas envoyer ma demande d’enquête. Je sais, me dit-il, que vous serez blâmé, mais je sais aussi que vous avez toujours fait abandon de votre amour-propre, que vous n’avez jamais cherché à vous mettre en avant, ne visant que le but que vous vouliez atteindre ; il faut encore en faire autant aujourd’hui. J’accédai à la demande de Pressensé et de Buisson.
Dans l’après-midi du même jour, M. Hément, du Temps, vint me trouver. Il avait vu le Président du Conseil après le Conseil des ministres, tenu le matin ; celui-ci l’avait chargé de me mettre au courant de ce qui s’y était passé. Les dispositions du Conseil étaient devenues plus favorables ; l’enquête du général André se ferait. Une première note parue dans Le Temps, disant : « Les ministres se sont entretenus des incidents et du vote de la Chambre dans la séance d’avant-hier. Le Président du Conseil doit conférer à ce sujet avec le ministre de la Guerre. » Cette note devait être suivie quelques jours plus tard par une seconde note, où il serait dit que le général André était autorisé à ouvrir les dossiers de l’Affaire Dreyfus, mais cette note ne parut jamais.
Je priai Me Mornard, après l’attente vaine de cette seconde note, d’envoyer au ministère de la Guerre les lettres du Dr Dumas relatives aux conversations qu’il avait eues avec le commandant Merle, juge au Conseil de guerre de Rennes, pour être versées au dossier de l’enquête. Ce n’était pas tant pour les lettres, qui étaient déjà connues par le discours de Jaurès, que pour affirmer ma volonté d’avoir l’enquête, de tenter de savoir aussi si elle se faisait. Le ministre de la Guerre fit simplement accuser réception, sans laisser paraître si l’enquête était ouverte ou non.
Les jours passèrent dans une attente fébrile et angoissante. J’appris que rien n’avait été encore fait au ministère de la Guerre. La note qui devait annoncer l’ouverture des dossiers par le général André n’avait pas paru. D’autre part, La Petite République avait publié une lettre adressée par Ferlet de Bourbonne à Jaurès, affirmant l’existence du « bordereau annoté », et Le Temps avait inséré des révélations faites par l’ex-lieutenant allemand Wessel sur le faux témoignage Cernuszki.
J’estimai que, dans ces conditions, il était nécessaire que je prisse acte de ces révélations nouvelles, et que je posasse nettement devant l’opinion publique la question de l’enquête.
J’adressai en conséquence au ministre de la Guerre une requête à fin d’enquête sur tous les faits nouveaux qu’il m’avait été permis de recueillir jusque-là. Ce fut cette requête qui, en réalité, après des alternatives diverses et des démarches encore nombreuses, fut le levier qui déclencha la mise en marche de l’enquête.
Jaurès étant absent, je n’avais pu lui soumettre ma demande, ni le prévenir de mon intention de l’envoyer. Mais avant de l’adresser au ministre de la Guerre, je l’avais montrée à de Pressensé, dont l’avis avait été favorable ; je l’avais prié en même temps de voir Combes, président du Conseil, aussitôt que ma demande serait parvenue.
De Pressensé, obligé de partir pour Lyon, m’envoya Leblois pour me faire connaître le résultat de son entrevue avec Combes. Celui-ci voulait renvoyer ma demande au ministre de la Justice pour la transformer en demande de révision, qui serait rejetée, les faits n’étant pas suffisamment établis. C’eût été l’étranglement pur et simple.
Je priai Hément, du Temps, de voir Combes, afin de connaître exactement ses intentions. Voici ce que celui-ci lui dit : 1o il se considère comme obligé de me répondre de suite ; 2o il considère le vote de la Chambre comme prohibitif, au moins actuellement d’une enquête administrative ; 3o il croit qu’ultérieurement une enquête administrative sera possible, lorsque le vote de la Chambre sera suffisamment éloigné ; 4o en l’état, étant obligé de me répondre, il pense à renvoyer ma lettre au Garde des Sceaux, qui répondrait qu’il n’y a pas lieu à suivre (la procédure de révision), les faits n’étant pas suffisamment établis ; 5o il accepterait que l’affaire restât en suspens, pour ne pas créer de préjugé défavorable par une décision contraire du ministre de la Justice. En ce cas, il désirerait que j’écrivisse une nouvelle lettre demandant que la première ne soit pas présentement suivie d’effet.
Je communiquai immédiatement ces renseignements à Jaurès et à Buisson. Je les priai d’agir dans le même sens que la réponse que je fis au Président du Conseil, par l’intermédiaire de Hément, et que je leur fis connaître. Voici quelle fut ma réponse : « Jamais je n’écrirai la lettre que M. Combes me demandait. Si le Gouvernement renvoyait ma demande au ministre de la Justice, il commettrait une indignité, car je savais aussi bien que lui que les faits que j’invoquais n’étaient pas établis, puisque je demandais précisément une enquête pour les établir. Si j’avais cru pouvoir saisir le Garde des Sceaux, je l’aurais fait. En agissant ainsi, c’est-à-dire en renvoyant ma demande au ministre de la Justice, ou en refusant l’enquête, le ministère actuel se placerait au-dessous d’un ministère Méline. M. Combes n’était pas obligé de me répondre de suite, et s’il ne voulait pas faire l’enquête immédiatement, il n’avait qu’à ajourner sa réponse. » Buisson, qui vit Combes dès le lendemain, me dit qu’il espérait que j’obtiendrais satisfaction.
Le Temps du 26 avril publia une lettre de Reinach à Ferlet de Bourbonne, au sujet du bordereau annoté. Reinach y donnait une lettre qui lui avait été adressée par le prince de Munster, le 20 avril 1901, et dans laquelle, pour la première fois, le prince de Munster avouait les relations d’Esterhazy avec Schwartzkoppen. Reinach estimait que la publication de cette lettre constituait un fait nouveau et qu’il y avait lieu de formuler une demande de révision.
Le 27 avril au matin, Hément fut appelé auprès de Combes, qui le chargea de me dire ce qui suit :
Combes accepte de ne pas répondre actuellement à ma demande d’enquête. D’une part, on ne croit pas, après le vote de la Chambre, pouvoir faire l’enquête actuellement ; d’autre part, on est absolument déterminé à la faire à un moment choisi et à me donner ainsi satisfaction. Le général André aurait voulu la faire de suite, mais Combes lui a fait comprendre qu’au point de vue politique, cela était impossible. On laissera donc ignorer au public cette situation, afin de ne pas créer un préjugé défavorable.
En ce qui concerne une révision fondée sur la lettre du prince de Munster, versée aux débats par la lettre de Reinach parue dans Le Temps, elle ne paraît pas suffisamment assurée pour qu’on puisse la demander. On risquerait d’obtenir une réponse négative de la commission de révision. Cette réponse, outre le caractère défavorable qu’elle aurait en soi, aurait en plus le grave inconvénient d’empêcher l’enquête administrative qu’on est résolu à faire.
Au contraire, les lettres publiées par Reinach, non suivies de demande immédiate de révision, constitueront un élément important venant se joindre à ceux que l’enquête administrative aurait pu produire et déterminer avec eux, cette fois, une demande de révision plus sûrement fondée.
Je savais que la bonne foi de Combes était entière, et que je pouvais compter sur sa parole et sur celle du général André. Les événements ultérieurs me montrèrent, en outre, qu’il avait eu parfaitement raison en ce qui concernait les lettres publiées par Reinach.
Je reçus aussi la lettre suivante de Buisson, qui avait revu le Président du Conseil :
« Avant de quitter Paris, j’avais fait samedi soir la démarche que justement vous me demandez dans votre lettre d’hier. Le Président du Conseil m’ayant dit que les choses étaient arrangées avec Hément, je n’ai pas pensé avoir rien à vous écrire. Évidemment, laissons aller, laissons les circonstances travailler pour la justice. Maintenant que vous avez dit ce que vous aviez à dire, ce n’est pas à vous d’insister et de fixer les délais, ni de préciser la forme en laquelle se fera l’enquête. Vous avez pris date et acte, cela vous permet toute la patience que l’on jugera devoir exiger de vous. Les événements peuvent même se dérouler sans vous jusqu’à un certain point, témoin la lettre de Reinach, qui ajoute une pièce capitale aux autres.
« Ce n’est pas à vous que l’on peut dire : courage ! Mais on peut se permettre d’ajouter tout de même : bon espoir, la raison finira par avoir raison. »
Je vis Clemenceau le 4 mai. Il avait causé avec le Président du Conseil, qui lui avait paru animé des meilleures intentions. Clemenceau ajouta qu’il était prêt à faire toutes les démarches que je jugerais utiles et m’assura de son concours.
J’avais également prié Me Demange, aussitôt après l’envoi de ma demande d’enquête, de voir Waldeck-Rousseau et de l’engager à faire une démarche auprès du Gouvernement pour appuyer ma demande. Waldeck-Rousseau, tout en exprimant sa vive sympathie pour ma cause, répondit que cela lui était impossible, car, si quelque temps auparavant, il était déjà en froid avec le Gouvernement de M. Combes à cause, de la politique qu’il suivait et qu’il désapprouvait, maintenant ses relations avec lui étaient « à la glace ». Waldeck-Rousseau, consulté par Me Demange sur une demande de révision basée sur les éléments actuels, confirma l’avis de Me Mornard et de Me Demange, à savoir que ce serait un échec.
Mais Reinach, gardant sa conviction, insista encore vivement auprès de Jaurès pour qu’il se décidât, comme lui, à conseiller une demande de révision immédiate, basée sur les faits actuellement connus dont, comme « fait nouveau », la lettre de M. de Munster publiée récemment par lui. Jaurès, qui était encore à Villefranche d’Albigeois, m’écrivit une longue lettre à ce sujet, dont j’extrais le passage suivant :
« J’ai beaucoup de choses à dire, que je ne peux exposer et discuter avec les amis que de vive voix.
« Or, pendant ce temps, les choses mûrissent. Je pense avec vous qu’il faut pousser l’enquête sur Cernuszki. Nous y déciderons le Gouvernement. La révision mûrit donc très vite. J’ai l’espérance qu’avant la fin de juin, tout sera en état, et je supplie les amis de ne pas compromettre, pour un gain de quelques semaines, un succès qui me paraît certain. »
Le Gaulois du 23 mai publia un long article du général Zurlinden, qui avait été ministre de la Guerre en 1898 dans le cabinet Brisson, en réponse aux articles de Brisson, parus dans Le Siècle, sur les incidents relatifs à mon affaire, qui s’étaient passés sous son ministère. Dans cet article, le général Zurlinden, en faisant connaître les éléments sur lesquels il avait fondé son opinion en 1898, déclarait que sa conviction ne s’était pas modifiée. J’adressai le soir même une lettre au général Zurlinden en réponse à son article, et je priai le gérant du Gaulois de l’insérer en vertu de l’article 13 de la loi de 1881 sur la presse.
Dans le Gaulois du 25 mai parut une note par laquelle ce journal refusait l’insertion de ma lettre. Je me décidai à l’y obliger, mais au moment de lancer l’assignation, comme Me Demange la montrait à un confrère, celui-ci lui fit remarquer que, d’après la loi de 1881, je n’avais pas le droit, dans ma réponse, de mettre en cause un tiers. Il est vrai que le tiers était Esterhazy et que cet homme était tellement disqualifié que, ni Me Mornard, ni Me Demange, ni mon avoué, n’avaient songé à cette prescription, cependant formelle de la loi. Je publiai donc simplement ma lettre dans les journaux amis. La voici :
« Dans la lettre de vous que publie le Gaulois, vous dites que l’étude du dossier de 1894, faite par vous en 1898, vous a convaincu de ma culpabilité.
« Vous faites résulter ma culpabilité de prétendus aveux, dont justice éclatante a été faite par la Cour de cassation, en 1899, et par moi ensuite à Rennes.
« Vous ne parlez plus dans votre article, du bordereau, seule base de l’acte d’accusation sur lequel j’ai été condamné. Vous ne pouvez pas ne pas savoir qu’il est d’Esterhazy.
« Vous ne parlez pas davantage des pièces secrètes. Ici encore, vous ne pouvez pas ne pas savoir qu’elles ne s’appliquent pas à moi, que la plupart sont des faux.
« À plusieurs reprises, vous avez dit et écrit que le jour où vous me sauriez innocent, vous n’hésiteriez pas à vous prononcer pour la révision. C’est ce qu’a fait la Cour de cassation à l’unanimité de ses 45 membres, après une enquête approfondie.
« Or, vous continuez à me dire coupable du plus affreux des crimes, mais sans alléguer aucune preuve, sans oser prendre à votre compte un seul des mensonges et des faux qui ont été accumulés contre moi.
« Est-ce le bordereau annoté par l’Empereur d’Allemagne qui détermine votre conviction ? Si oui, pourquoi ne montrez-vous pas cette pièce au grand jour ? Qu’est-ce qu’une conviction qui se base sur des pièces qu’on n’ose pas produire ?
« Il n’y a contre moi aucune preuve qui résiste à un examen d’une minute. Toute ma vie, toutes mes souffrances, les enquêtes de la Cour de cassation, l’infamie d’Esterhazy, tout crie mon innocence.
« Et dans mon malheur immérité, et le plus cruel qui soit, je vous plains de n’avoir pas le courage de proclamer ce que vous savez être la vérité. »
J’avais écrit au prince de Monaco, qu’après la publication de la lettre adressée par le prince de Munster à Reinach, où les relations de trahison d’Esterhazy avec Schwartzkoppen étaient publiquement admises par l’ancien ambassadeur d’Allemagne à Paris, il n’y avait plus aucune raison de sentiment pour que l’Allemagne ne livrât pas les pièces énumérées au bordereau, prouvant d’une manière irréfutable la trahison d’Esterhazy. Je reçus le 6 juin la réponse suivante du prince de Monaco :
« J’ai réfléchi à ce que vous m’avez dit, et je reconnais la justesse des conclusions que vous tirez de la lettre adressée par le prince de Munster à M. Reinach. Mais dans les milieux officiels, on écoute souvent une conscience très différente de celle qui inspire les actes d’un simple honnête homme ; autrement, ce que vous réclamez aurait dû survenir depuis longtemps. Il me semble impossible que le général de Schwartzkoppen reçoive aujourd’hui l’autorisation refusée précédemment ; néanmoins, dès que je supposerai à mon intervention le pouvoir suffisant pour déterminer un tel résultat, soyez persuadé que je m’empresserai de la diriger vers ce point Vous le savez, le but de ma vie est, avant tout, de contribuer au progrès de la justice et de la civilisation parmi les hommes. »
CHAPITRE XVI
Le 3 juillet, j’appris par Jaurès que le général André, ministre de la Guerre, était décidé à commencer l’enquête aussitôt après le départ des Chambres. Elle serait faite par le ministre assisté de M. Cretin, contrôleur général et directeur du contentieux au ministère de la Guerre, et du capitaine Targe, son officier d’ordonnance.
Après la clôture de la session, je sus, le 17 juillet, toujours par Jaurès, qu’on avait commencé l’examen du dossier de l’Affaire et que, dans les pièces secrètes, on avait déjà découvert un certain nombre de faux.
En réalité, dès le 4 juin, le capitaine Targe avait entrepris sa tâche. Toutefois, le 11 juin, à la suite d’un article du Gaulois, annonçant la reprise de l’Affaire, le président du Conseil, Combes, avait prié de cesser toute enquête jusqu’après le départ des Chambres, afin d’éviter une interpellation. L’enquête se poursuivit cependant au ministère de la Guerre, mais il n’en fut parlé à Jaurès qu’au début des vacances du Parlement.
M. Raoul Allier me raconta, dans ce mois de juillet 1903, des faits intéressants concernant M. Martinie, contrôleur général en retraite, et qui sont caractéristiques de la mentalité qui régnait dans certains milieux. Martinie avait déjà paru dans l’Affaire. Au moment où le général Billot, ministre de la Guerre en 1897, avait été informé des intentions de Scheurer-Kestner, Martinie, son ami intime, était venu trouver mon beau-père pour essayer de connaître ce que ma famille savait à ce sujet. Raoul Allier me dit que Mme Martinie, ayant introduit une action en divorce contre son mari, avait raconté à Me Massé, député de la Nièvre et son avocat, ce qui suit :
Pendant le procès de Rennes, en 1899, elle et son mari se trouvaient dans leur propriété de Trévoux. Un jour, comme on parlait de ce procès, Mme Martinie dit à son mari :
— Est-ce que tu connaissais Dreyfus ?
— Je ne l’ai jamais vu, ni connu, répondit le contrôleur général.
Quelques jours après, tenant une lettre dans ses mains, Martinie dit à sa femme :
— Il faut que je parte pour Rennes.
— Pourquoi ? s’écria Mme Martinie.
— Pour déposer sur des faits concernant Dreyfus.
— Tu n’iras pas, répliqua Mme Martinie, car si tu pars, je te suivrai et je dirai que tu m’as déclaré n’avoir jamais vu ni connu Dreyfus.
Martinie resta et déchira la lettre qu’il avait entre les mains, mais Mme Martinie la ramassa et la recolla ; Raoul Allier me montra le texte de cette lettre qui n’était, en réalité, qu’une note anonyme devant former la base d’une lettre. Cette lettre ne fut pas écrite, et on se contenta d’envoyer la note à Martinie. Il y était dit qu’on devait inviter le contrôleur général Martinie à venir déposer qu’il m’avait vu dans les couloirs du ministère de la Guerre après 5 heures, qu’il m’avait interpellé et que je lui aurais répondu que j’avais prolongé mon séjour au delà de l’heure réglementaire à cause d’un travail urgent. En outre, Martinie était prié d’aviser le général Gonse de la déposition qu’il ferait.
On voit avec quelle habileté on préparait les faux témoignages. Sans Mme Martinie, le contrôleur général aurait commis le crime de venir faire une déposition mensongère et préparée d’avance.
J’eus, dans les premiers jours d’août, quelques renseignements sur le degré d’avancement de l’enquête du général André. Celui-ci, qui avait procédé méthodiquement, en commençant par 1894, en était alors à l’année 1898. Il avait trouvé dans les cartons du ministère des pièces à décharge, dont on avait eu bien soin de ne pas faire état au procès. Il avait interrogé Gribelin et le commandant Pauffin de Saint-Morel. Gribelin avait déclaré qu’il ne savait rien au sujet du « bordereau annoté ». Le commandant Pauffin avait reconnu qu’il était allé effectivement, en 1897, chez Rochefort et chez Drumont (nous ignorions cette dernière démarche), mais qu’il leur aurait simplement dit « que l’on cherchait à substituer Esterhazy à Dreyfus, alors qu’ils étaient, au ministère de la Guerre, certains de la culpabilité de Dreyfus. »
Je quittai Paris le 8 août avec ma femme et mes enfants, pour me rendre à Kandersteg, dans l’Oberland bernois, jouir d’un peu de repos et de fraîcheur.
Durant mon séjour en Suisse, j’eus peu de nouvelles de Paris. Le ministre de la Guerre était presque constamment absent de son cabinet à cette époque de l’année. J’écrivis à Jaurès et à Delpech pour leur dire que si l’enquête n’était pas énergiquement et intelligemment conduite, elle n’aboutirait pas, tout au moins sur les faits que j’avais signalés. Il ne faudrait pas, leur dis-je, se contenter de demander aux juges : que s’est-il passé au procès de Rennes ? Mais leur dire : « J’ai la conviction que des pièces, ou une pièce inconnue de la défense vous a été communiquée matériellement ou verbalement ; votre devoir et votre intérêt sont de dire la vérité. » Je priai Jaurès et Delpech d’user de toute leur influence auprès du ministre de la Guerre pour le décider à interroger les juges de Rennes dans son enquête. Je ne pus l’obtenir de lui, ni d’ailleurs plus tard de la Cour de cassation durant l’enquête sur la deuxième révision : celle-ci se contenta de faire entendre sur commission rogatoire le commandant Merle, sans qu’il fût questionné ni confronté avec le Dr Dumas à propos de ses conversations avec lui.
Nous quittâmes Kandersteg au commencement de septembre pour nous rendre chez nos amis Naville qui habitent à Cologny, sur les bords du lac de Genève, la villa Hauterive que nous avions occupée nous-mêmes pendant les étés de 1900 et de 1901. Une bien douloureuse nouvelle m’y attendait, celle de la mort de Bernard Lazare qui, le premier, prit publiquement ma défense. Son dévouement, son courage furent admirables ; je perdais en lui un excellent ami, loyal et bon. Que de morts depuis le procès de Rennes et que de tristesses accumulées !
Je revis avec émotion les rives enchanteresses du lac de Genève, où j’avais passé des heures exquises dans le spectacle consolant d’une nature grandiose, après tant d’années d’atroces souffrances. Mais je pensais aussi, avec tristesse, que le but de ma vie n’était pas encore atteint ; cependant, j’avais le ferme espoir d’un dénouement prochain.
Je reçus une lettre de Delpech m’informant que le ministre continuait ses recherches dans les bureaux du ministère de la Guerre et qu’il n’avait abouti à aucun résultat quant au « bordereau annoté ». Ce résultat était à prévoir, puisqu’il avait négligé d’interroger les juges du procès de Rennes.
J’écrivis à Jaurès pour l’informer des nouvelles que je recevais et des propos que répandait déjà le groupe de certains amis, toujours le même, si disposé aux critiques. Un de ces propos était celui-ci : « Le discours de Jaurès à la Chambre des députés sur le « bordereau annoté » a fait long feu ; il ne donnera aucun résultat. » Jaurès me répondit par la clairvoyante lettre qui suit :
« Je crois bien, en effet, que ceux qui disent que mon intervention n’aura pas tous les effets que nous en avions d’abord attendus, n’aient au moins en partie raison. Je crois bien qu’il en restera des résultats importants et durables quant au rôle joué par le « bordereau annoté » dans toute la marche de l’Affaire (révélation Ferlet de Bourbonne). Mais il est certain que le vote restrictif de la Chambre a pesé sur le Gouvernement et sur le général André.
« De plus, l’attitude du commandant Merle (et c’était un élément décisif de mes espérances), n’a pas répondu à ce qu’en attendait le Dr Dumas.
« Je me demande si le général Mercier, d’abord résolu à faire usage au procès du « bordereau annoté », ne s’est pas contenté de laisser cette hypothèse, habilement propagée par les journaux, contribuer à la confusion, et s’il n’a pas compté pour le reste sur l’esprit de corps le plus abominable et le plus scélérat, sur une abjection intellectuelle et morale dont les réponses des juges à l’interview du Temps[8] sont un indice effroyable, Peut-être le général André aura-t-il raison des juges en les interrogeant vigoureusement, mais d’abord cela n’est pas certain. Et surtout cet interrogatoire n’aurait son plein effet que s’il était mené avec élan et confiance. Or, c’est un état d’esprit qu’il n’est au pouvoir de personne de lui communiquer.
« Je serai à Paris vers le 5 octobre. Nous examinerons à nouveau la situation et la marche à suivre ; je verrai personnellement aussi le général André. Il est certain que le résultat négatif, en ce qui concerne le « bordereau annoté », des recherches dans les bureaux, l’a peu disposé à la démarche décisive de l’interrogatoire qu’il lui était plus difficile d’amorcer… »
Nous rentrâmes à Paris le 21 septembre. J’appris, peu après, que l’enquête au ministère de la Guerre s’était poursuivie sous l’impulsion active et intelligente du capitaine Targe, mais sans pouvoir obtenir de détails sur ses résultats.
Le 22 octobre enfin, Jaurès me prévint qu’il avait de bonnes nouvelles du travail qui avait été fait pendant les vacances parlementaires. Quelques jours après, il me communiquait verbalement les principaux résultats obtenus dans l’enquête du ministre de la Guerre.
Je convoquai alors chez Me Mornard une réunion d’amis, à laquelle assistèrent de Pressensé, Buisson, Reinach, Leblois et Demange (Jaurès, retenu à la Chambre par son interpellation sur la grève d’Armentières, n’avait pu venir), afin d’examiner ce qu’il y avait lieu de faire. Après une longue discussion, il fut reconnu que les renseignements que nous possédions n’étaient pas assez précis pour qu’on pût se former une opinion ferme. Il fut décidé que de Pressensé irait trouver de suite Jaurès pour lui demander de faire avec lui une démarche auprès du Gouvernement, afin que les résultats de l’enquête fussent communiqués à Me Mornard. Dans ces conditions, celui-ci pourrait les apprécier en connaissance de cause au point de vue juridique, et voir s’ils constituaient des « faits nouveaux » suffisamment caractérisés pour introduire une demande en révision. J’appris le lendemain par de Pressensé que Jaurès, sur le désir que je lui avais précédemment exprimé d’apporter à la réunion des renseignements précis, avait déjà prié le général André de transmettre le dossier de l’enquête au ministre de la Justice et qu’il attendait la réponse à sa demande.
Cette réponse tardant à venir, je revis Jaurès le 17 novembre. Il me dit qu’il avait voulu l’avant-veille renouveler sa démarche, mais que Brisson l’avait prié, et nous également, de surseoir quelques jours, d’avoir confiance en lui, car il y avait quelque chose à décider auparavant. D’après Leblois, voici quels étaient les motifs de Brisson. Des malversations avaient été découvertes dans la gestion des fonds secrets au bureau des renseignements et on voulait poursuivre, de ce chef, le général Gonse ; un rapport devait être présenté, à ce sujet, au Gouvernement. Toujours d’après Leblois, Brisson considérait une poursuite contre le général Gonse comme une préface utile à la révision ; et c’est pour cela qu’il voulait qu’on attendît la décision du Gouvernement. J’estimai que ce serait une erreur, — que le Gouvernement ne commit d’ailleurs pas, — et qu’une poursuite contre le général Gonse ne pourrait être qu’une conséquence de l’Affaire et non pas sa préface.
En réalité d’ailleurs, le dossier de l’enquête avait été envoyé dès le 19 octobre 1903 par le ministre de la Guerre au président du Conseil et, à chaque Conseil des ministres, le général André demandait, sans succès, sa transmission au Garde des Sceaux.
Je dînai le 19 novembre avec Étienne et Thomson, députés, et cette rencontre fortuite eut les plus heureuses conséquences, grâce à leur dévouement. Je leur exposai, en effet, dans quelle situation pouvait se mettre le Gouvernement par cette attente prolongée pour livrer les résultats de l’enquête du ministre de la Guerre, attente que rien ne justifiait. Il pouvait se produire, à la Chambre des députés, une interpellation pour demander au général André si, comme le bruit en circulait, il avait fait une enquête relative à l’Affaire. Le Gouvernement pourrait alors se trouver dans une situation embarrassante pour répondre, tandis que s’il prenait l’initiative, il serait à même de déclarer qu’il était resté dans la voie judiciaire, se conformant ainsi au vote de la Chambre. Il n’y avait pour cela qu’à transmettre le dossier de l’enquête au ministre de la Justice qui, suivant les voies normales, en communiquerait les résultats à Me Mornard. Si mon défenseur estimait alors qu’il y avait lieu à la révision, deux solutions se présentaient qui étaient également bonnes : ou le Gouvernement demanderait lui-même la révision, ou j’adresserais une demande de révision au Garde des Sceaux. Étienne et Thomson trouvèrent mes observations justes et Thomson me promit d’exposer, en leur nom, ces vues au président du Conseil, M. Combes.
Je reçus le 22 novembre un mot de Jaurès me priant de passer chez lui le lendemain matin, ayant des nouvelles heureuses à me communiquer. Quand je vis Jaurès, il m’apprit que le dossier de l’enquête avait été transmis au ministre de la Justice. Enfin, le premier grand pas était franchi ! Ma joie fut vive et ma reconnaissance profonde pour les hommes de cœur qui m’avaient prêté si généreusement leur concours dans les mois qui venaient de s’écouler.
Le 23, je vis Thomson. Il me raconta qu’il avait parlé au président du Conseil, dès le lendemain de notre conversation, de la nécessité de transmettre au plus tôt le dossier de l’enquête au ministre de la Justice afin de pouvoir répondre, en cas d’interpellation, que l’affaire était entrée dans la voie judiciaire. Combes lui avait répondu que ce serait fait et j’appris à Thomson que Jaurès, effectivement, m’avait déjà fait connaître que le dossier avait été transmis au ministre de la Justice. Je le priai d’insister encore pour que l’on se décidât le plus rapidement possible, en vue d’éviter les indiscrétions pour l’une des deux solutions, toutes deux juridiques : soit que le ministre de la justice saisisse d’office la commission de révision, soit qu’il communiquât les résultats de l’enquête à Me Mornard afin de formuler moi-même, s’il y avait lieu, une demande de révision.
Le 25 novembre, dans l’après-midi, je reçus une carte pneumatique de Me Mornard me priant de passer aussitôt chez lui. Il m’apprit ce qui suit : M. Vallé, ministre de la Justice, avait été disposé à saisir d’office la commission de révision, les éléments fournis par l’enquête du ministre de la Guerre lui paraissant de nature à justifier la révision. Mais M. Combes, président du Conseil, avait préféré, pour couvrir le Gouvernement, en cas d’interpellation à la Chambre, que je fisse moi-même la demande de révision. Il avait prié Thomson d’aller communiquer confidentiellement à Mornard les résultats de l’enquête. Me Mornard qui avait dû, après en avoir pris connaissance, rendre aussitôt le dossier à Thomson, m’en résuma l’essentiel.
Notre indignation, à Me Mornard et à moi, fut vive en constatant une fois de plus tous les crimes qui avaient été commis contre la justice. Non seulement on avait altéré certaines pièces pour leur donner une apparence accusatrice contre moi, mais on avait dissimulé celles qui étaient à ma décharge. Quelle effroyable mentalité chez tous ceux qui avaient participé à la constitution du dossier ! Nous estimâmes qu’il y avait lieu, avec ces éléments, de formuler une demande de révision. Nous rédigeâmes donc un projet de requête, que je me proposai de revoir chez moi à tête reposée et d’envoyer le lendemain. Je ne pus y faire qu’une vague allusion aux résultats, de l’enquête du ministre de la Guerre, puisque ceux-ci ne nous avaient été communiqués que confidentiellement. Voici le texte de cette requête :
« J’ai l’honneur de solliciter de votre justice la révision de l’arrêt du Conseil de guerre de Rennes qui, le 9 septembre 1899, à la majorité de 5 voix contre 2, m’a déclaré coupable avec circonstances atténuantes d’avoir pratiqué des machinations ou entretenu des intelligences avec une puissance étrangère.
« Cette condamnation, inexplicable après l’arrêt des Chambres réunies de la Cour de cassation du 3 juin 1899, a été prononcée sur fausses pièces et faux témoignages, et des faits nouveaux démontrent que j’ai été condamné pour la seconde fois quoique manifestement innocent.
« Lors de débats qui eurent lieu à la Chambre des députés, les 6 et 7 avril 1903, le député Jaurès établissait qu’un faux audacieux avait pesé sur la conscience de certains juges. Ce faux est un document attribué à l’Empereur d’Allemagne et dont il aurait été fait usage à l’insu de la défense qui en ignorait l’existence.
« Le 21 avril 1903 j’eus l’honneur d’adresser à M. le ministre de la Guerre, chef administrateur des services dont dépend la juridiction militaire, une demande d’enquête sur les fautes graves commises à mon préjudice dans les services placés sous son contrôle.
« Les résultats de cette enquête, qui ne pouvait m’être refusée, ne m’ont pas encore été communiqués, mais je crois savoir qu’ils justifient pleinement la révision que je sollicite.
« Monsieur le ministre de la Guerre, à qui ma demande sera certainement communiquée, ne manquera pas au surplus de vous faire connaître les résultats de l’enquête à laquelle il s’est livrée à la suite de ma requête du 21 avril 1903.
« Outre les résultats décisifs de cette enquête, la révision est encore justifiée par les considérations suivantes :
« I. — Faux témoignages et fausses pièces.
« Faux témoignages Cernuszki : Un témoin nouveau appelé à Rennes par les agents de l’accusation, un sieur Cernuszki avait affirmé savoir d’un conseiller aulique d’Autriche, le Dr Mosetig, que j’étais un espion à la solde de l’Allemagne. Cette déposition était mensongère. Sa fausseté résulte d’une déclaration authentique du Dr Mosetig, que j’ai annexée à ma demande d’enquête du 21 avril 1903.
« J’avais, dans cette demande, signalé à M. le ministre de la Guerre, les révélations graves d’un sieur Wessel au sujet des machinations des agents du service des renseignements avec le faux témoin. Ces révélations sont confirmées par un mémoire de Wessel à son avocat Raimondo, transmis à Me Mornard et que j’annexe à ma requête. Elles sont encore confirmées par une lettre de Mme Wessel à M. Gabriel Monod et transmise par lui à M. le ministre de la Guerre.
« Faux témoignages Savignaud et Gribelin : Savignaud était un témoin recruté par l’accusation pour ruiner l’autorité du lieutenant-colonel Picquart, qui avait découvert l’erreur commise par les juges de 1894 et les manœuvres dirigées contre moi.
« L’archiviste Gribelin avait été appelé à faire des dépositions dans un sens analogue.
« Le faux témoignage de Savignaud est établi par des lettres de M. Scheurer-Kestner à Me Leblois. Le faux témoignage de Gribelin a été reconnu par Gribelin lui-même.
« Fausses pièces : Le dossier secret dont il a été fait usage contre moi contenait des pièces altérées ; ceux qui en ont fait usage ne pouvaient d’ailleurs en ignorer la fausseté.
« Le document attribué à l’Empereur d’Allemagne, et dont une lettre de M. Ferlet de Bourbonne a formellement reconnu l’existence, est un document faux. Les lettres adressées par le Dr Dumas à Me Mornard et que mon avocat a transmises au ministère de la Guerre, montrent l’usage qui a été fait de ce document au procès de Rennes.
« Faits nouveaux : Le colonel de Schwartzkoppen et le colonel Panizzardi, qui avaient été, d’après l’accusation, les agents de l’étranger auxquels je livrais des documents secrets, ont reconnu tous deux n’avoir eu aucun rapport avec moi.
« Une lettre du colonel Chauvet, de l’armée suisse, à M. le professeur Andrade et adressée par M. Andrade à M. le ministre de la Justice, Monis, après le procès de Rennes, relate les affirmations solennelles de M. de Schwartzkoppen.
« La parole d’honneur de M. de Schwartzkoppen qu’il n’avait jamais eu avec moi de rapports ni directs, ni indirects, a été également connue de l’accusation, qui l’a dissimulée à mes juges. M. le ministre de la Guerre en possède les preuves dans ses archives.
« Une lettre de M. le prince de Munster à M. Joseph Reinach contient les mêmes affirmations et, pour la première fois, fait savoir que le colonel de Schwartzkoppen a avoué à son ambassadeur que l’espion qui le renseignait était Esterhazy, et que les relations dataient de 1893. J’annexe à ma requête cette lettre, qui a été publiée par le Temps du 25 avril 1903, et que le destinataire a bien voulu me remettre.
« Quant au colonel Panizzardi, le télégramme dont il a été si souvent question aux débats aurait été décisif sur l’esprit des juges de Rennes si l’accusation n’avait pas essayé par des moyens illicites d’en fausser la traduction. Or, le ministère de la Guerre possédait à ce moment des pièces que dissimulaient mes accusateurs et qui établissaient que l’agent informateur du colonel Panizzardi continuait ses relations avec lui après mon arrestation.
« Ma condamnation, si péniblement arrachée à des juges dont les doutes s’exprimaient sous forme de circonstances atténuantes, est donc le produit du faux et du mensonge.
« Je demande la révision de mon procès, parce qu’il me faut tout mon honneur, pour mes enfants et pour moi, parce que je n’ai jamais manqué à aucun de mes devoirs de soldat et de Français.
« Veuillez agréer, Monsieur le Ministre, etc… »
En arrivant le lendemain matin 26 novembre chez Me Mornard pour lui remettre ma demande de révision, afin qu’il pût la déposer dans l’après-midi au ministère de la Justice, il m’apprit qu’il avait été appelé dès 9 heures du matin chez M. Vallé, garde des Sceaux. Celui-ci lui parut avoir des hésitations nouvelles sur la marche à suivre, craindre aussi une interpellation, se demander comment il expliquerait l’enquête du ministre de la Guerre, etc… En un mot : M. Vallé sembla à Me Mornard revenu de son bel emballement de la veille, alors qu’il voulait faire lui-même la demande de révision. Me Mornard dut lui expliquer que la marche suivie avait été tout à fait normale et régulière, que saisi de ma demande d’enquête, le ministre de la Guerre avait eu le droit et le devoir de la faire. M. Vallé demanda alors qu’on tint secret le dépôt de la demande de révision jusqu’à ce qu’on pût se trouver devant le fait accompli, c’est-à-dire devant le renvoi à la commission de révision. Je n’y voyais aucun inconvénient, mais comme je savais par expérience qu’il était impossible d’éviter les bavardages, j’estimai qu’il fallait que le ministre se hâtât de saisir la commission.
Les tribulations de cette journée du 26 novembre n’étaient pas encore terminées. Me Mornard avait rendez-vous dans l’après-midi, à 3 heures, avec le directeur des affaires criminelles au ministère de la Justice, pour lui remettre ma demande de révision. Il y avait eu le matin un petit conseil auquel avait assisté le Président de la République, M. Loubet. Celui-ci, ainsi que M. Vallé, avaient été partisans d’engager de suite la procédure de révision. Le général André voulait même demander la révision lui-même ; mais après les observations que lui fit M. Combes, qu’en cas d’interpellation, il serait préférable que l’initiative de la demande vint de moi, il fut décidé qu’il se contenterait de joindre son rapport à ma demande. Mais, en outre, le Président du Conseil craignait une interpellation qui ferait tomber le ministère avant que la procédure fût engagée. Les craintes de M. Combes étaient exagérées ; car s’il s’était produit une interpellation, elle aurait au contraire contribué au succès du Gouvernement. Quoi qu’il en soit, M. Combes, pénétré de cette crainte, avait envoyé Thomson prier Me Mornard de différer le dépôt de ma demande jusqu’au moment où le ministère serait consolidé. Me Mornard répondit à Thomson que, chargé par moi de déposer ma demande de révision, il ne pouvait, sans raisons plus explicites, en différer le dépôt. À 5 heures, Thomson revenait chez Me Mornard pour lui dire que toutes les difficultés étaient aplanies. Enfin à 6 h. 30, Me Mornard faisait enregistrer ma demande de révision à la chancellerie du ministère de la Justice.
Je fus prévenu le 27 novembre, de la part du Président du Conseil, que dans le conseil des ministres tenu dans la matinée, il avait été décidé qu’il serait envoyé le lendemain une réponse favorable à ma demande de révision et que le Gouvernement ferait passer une note à ce sujet dans la presse par l’agence Havas.
Je lus, en effet, le lendemain, avec une joie profonde, la note que le ministre de la Justice avait fait communiquer à la presse et par laquelle il faisait connaître qu’il avait transmis à la commission de révision, instituée au ministère de la Justice, les résultats de l’enquête du ministre de la Guerre et ma demande de révision.
La presse nationaliste et esterhazyste fut entièrement bouleversée. Elle ne trouva que des injures pour défendre une mauvaise cause.
J’attendis alors impatiemment que M. Mercier, rapporteur de la commission de révision, qui avait été saisi de ma demande, déposât son rapport.
La commission de révision, composée de trois conseillers à la Cour de cassation et de trois directeurs du ministère de la Justice, se réunit le 24 décembre pour entendre la lecture du rapport de M. Mercier. J’appris, aussitôt après la séance, qu’elle avait émis à l’unanimité un avis favorable à la révision du verdict de Rennes. Cette année 1903 se terminait sous d’heureux auspices ; j’entrevoyais enfin la fin de mon supplice. Je reçus à cette occasion de nombreuses félicitations qui me touchèrent profondément.
Mon ami Moch, camarade de promotion à l’École Polytechnique, très lié avec M. Dupré, membre de la commission de révision, m’envoya les renseignements suivants sur ce qui s’était passé à la commission :
« Épatement général de la commission à la vue de tant de faux. Sans l’amnistie, Mercier et Gonse seraient arrêtés dès aujourd’hui. Grande impression produite par l’exposé de Targe. Grand effet produit notamment par certaine pièce de 1895, datée faussement de 1894. »
CHAPITRE XVII
Je fus obligé, pour le mémoire que je voulais présenter à la Cour de cassation, à l’appui de ma demande de révision, de relire tout le procès de Rennes. Cette lecture, évocatrice de tant de journées tristes et douloureuses me fut très pénible. Je fus encore une fois frappé de l’impuissance à laquelle avait été réduite la défense. Il est vrai qu’il avait été impossible de réfuter aussitôt, sans recherche dans les documents du ministère de la Guerre, dont beaucoup étaient encore secrets, les affirmations audacieusement mensongères des témoins de l’accusation. En outre, entre la parole des généraux accusateurs et celle des témoins de la défense, les juges n’avaient pas hésité : la vérité avait été pesée au nombre des galons. Au contraire, une enquête comme celle à laquelle allait se livrer la Cour de cassation, basée sur des pièces dont on exigerait la production, dans laquelle toutes les affirmations des témoins pourraient être contrôlées, devait mettre en lumière les mensonges de l’accusation, comme j’étais déjà en mesure de le faire dans mon mémoire pour un certain nombre d’entre eux.
Brisson fut élu président de la Chambre des députés le 12 janvier. Je fus très heureux de cette élection. C’était une réparation méritée pour cet excellent homme.
Le 30 janvier 1904, Me Mornard déposa ses conclusions devant la Cour. Le conseiller Boyer fut nommé rapporteur de l’Affaire devant la Chambre criminelle.
Jaurès me remit une copie du rapport sur l’Affaire fait en mai 1898 par Wattine, substitut du procureur de la République, et gendre du général Billot, alors ministre de la Guerre. Ce rapport est contresigné du général Gonse et du général de Boisdeffre. La copie de ce rapport avait été remise à Jaurès par un ami, qui la tenait lui-même de la fille du général Billot, épouse divorcée de Wattine. Ce rapport, établi sous l’inspiration du lieutenant-colonel Henry, est un effroyable amas de pièces fausses ou dénaturées. La pièce décisive y est celle qui fut connue par la suite sous la désignation de « faux Henry », et elle paraissait tellement probante à Wattine qu’il avait écrit cette perle : « Cette pièce se passe de commentaires. »
Je déposai le 1er février devant la Cour de cassation mon mémoire à l’appui de ma demande de révision.
Quelques jours après, je lus le remarquable réquisitoire de M. Baudoin, procureur général de la Cour de cassation, dont voici la conclusion :
« En résumé, Alfred Dreyfus a été condamné le 9 septembre 1899 par le Conseil de guerre de Rennes, à raison d’un ensemble de charges dont aucune ne semble résister à l’examen (ce qui ne suffirait pas à autoriser la révision), mais aussi, sur la production de pièces qui, postérieurement à la condamnation, ont été reconnues fausses et dont la falsification a eu pour but tant de créer contre l’accusé des charges directes qui ont été invoquées contre lui, que d’infirmer l’autorité des témoins à décharge dont il pouvait invoquer les dépositions…
« Et nous sommes convaincus que la Cour de cassation fera droit à nos réquisitions tendant, sur l’ordre de M. le Garde des Sceaux, à la révision du jugement et que son arrêt saura préparer le triomphe de la vérité et de la justice qui, pour être parfois voilées ou méconnues par suite de l’infirmité de l’esprit humain, ne meurent du moins jamais. »
Me Mornard me dit quelques jours après que Me Labori était venu le trouver pour lui faire part de ce qui suit Val Carlos, ancien attaché à l’ambassade d’Espagne, dont les propos avaient fait l’objet d’un rapport de Guénée et d’Henry en 1894 et avaient servi à la déposition théâtrale d’Henry au procès de 1894, était venu trouver Me Labori pour lui confier ses intérêts. Avant de laisser parler Val Carlos, Me Labori lui aurait dit : « Vous savez mes dissentiments avec la famille Dreyfus, mais mes sentiments sur Dreyfus n’ont pas varié et je ne ferai rien qui puisse aller à l’encontre de la révision. Maintenant si vous jugez devoir me confier vos intérêts, parlez. » Val Carlos dit alors à Me Labori qu’il n’avait jamais touché de mensualité du bureau des renseignements, qu’il avait été simplement payé pour rémunérer une tierce personne et que — c’est ce qu’il y avait de plus intéressant —, il n’avait jamais dit, en 1894, ni à Henry, ni à Guénée : « Il y a un traître au ministère, à l’État-major, au 2e bureau, cherchez. » Me Labori pria Me Mornard de ne pas charger Val Carlos dans les débats sur la recevabilité de ma demande en révision, afin que celui-ci demandât à être entendu dans l’enquête qui les suivrait.
Peu de jours après cette conversation avec Me Mornard, je reçus un mot de lui me priant de passer à son cabinet. Je m’y rendis et Me Mornard me dit qu’à la suite d’entrevues avec Labori, il lui paraissait que celui-ci avait le plus vif désir de rentrer dans l’Affaire. Me Labori avait d’ailleurs déclaré que s’il n’était pas appelé à y parler, celle-ci ne finirait pas sans qu’il s’expliquât, soit à la barre, soit ailleurs, sur le rôle de Waldeck-Rousseau et de Joseph Reinach.
Me Mornard me demanda alors si je reprendrais Me Labori comme défenseur. Je lui rappelai qu’après les démarches pressantes que j’avais faites auprès de Me Labori à la suite de son incident avec mon frère Mathieu, démarches restées infructueuses, je lui écrivis une dernière lettre où je lui disais que j’étais prêt à reprendre les relations anciennes quand il le voudrait. Or, malgré tous ces efforts faits avec tout mon cœur, Me Labori avait écrit, dans l’automne qui suivit, deux articles malveillants à mon égard dans La Grande Revue. Non content de cela, il s’était, peu après, copieusement « expliqué » dans plusieurs articles parus dans Le Journal et où il me prit vivement à partie pour un incident dû à Bernard Lazare et auquel j’étais complètement étranger. Je ne répondis pas à Me Labori, du moins publiquement, ne pouvant et ne voulant pas oublier les très grands services qu’il avait rendus à ma cause, grâce à son talent, à son magnifique courage et à son dévouement pendant les années tragiques. Toutefois, dis-je à Me Mornard, je me refusais absolument à confier dorénavant mes intérêts à Me Labori.
Le 27 février, je reçus la visite de M. Leproust, commissaire de police de la préfecture, chef de la brigade de recherches. Il venait me prévenir de la part du préfet de police que les hommes qui avaient fait partie de l’ancienne bande à Guérin avaient conçu le projet suivant : se saisir de moi en m’appréhendant dans la rue et en me mettant un tampon chloroformé sous le nez, puis me jeter dans une voiture automobile qui serait tenue toute prête, et m’enlever pour me séquestrer, afin d’empêcher la revision ! C’était extravagant et je me demandai comment ils auraient pu empêcher la revision en me supprimant ! Je souris de ce projet, mais M. Leproust me dit que c’était très sérieux et qu’il avait reçu l’ordre de me faire protéger. Heureusement que cette protection ne dura que quelques jours.
Les débats devant la Chambre criminelle de la Cour de Cassation commencèrent le 3 mars 1904. Enfin, je voyais poindre l’aurore du jour si impatiemment attendu, enfin je voyais approcher le moment où je serais délivré de cet abominable cauchemar dans lequel je vivais depuis dix ans.
Le rapporteur, M. le conseiller Boyer, lut d’abord son rapport qui était bien ordonné, mais tout à fait incolore. Il conclut, comme je m’y attendais, à la recevabilité de l’enquête.
Le procureur général commença son réquisitoire oral, qu’il termina le lendemain. M. Baudoin fut très net, très ferme. Il refit l’historique de l’Affaire et conclut en reconnaissant mon innocence.
Enfin, le troisième jour, Me Mornard fit une admirable plaidoirie, lumineuse et très émouvante.
L’enquête de la Chambre criminelle commença le 7 mars 1904. Après que la Cour eut entendu le capitaine Targe, officier d’ordonnance du ministre de la Guerre qui lui présenta, en les commentant lumineusement, les pièces originales qui avaient fait l’objet de l’enquête du ministre de la Guerre, elle voulut renvoyer le procureur général et Me Mornard, l’instruction devant rester secrète comme en 1898-99. M. Baudoin prit immédiatement des réquisitions, Me Mornard des conclusions, pour qu’on appliquât la loi récente sur l’instruction contradictoire. Après plaidoirie, la Chambre criminelle de la Cour de Cassation rendit un arrêt autorisant le procureur général et Me Mornard à assister à l’instruction de l’Affaire.
On continua les jours suivants le dépouillement du dossier des pièces secrètes. Quoi qu’on ne dût plus s’occuper des prétendus aveux, que la Cour considérait comme réglés définitivement par l’arrêt rendu par les Chambres réunies de la Cour de Cassation le 3 juin 1899, il avait été trouvé cependant une nouvelle pièce intéressante sur ce sujet. Le lieutenant-colonel Guérin avait prétendu au procès de Rennes, que le matin de la dégradation, le 5 janvier 1895, il ne s’était préoccupé que des prétendus aveux. Or, il avait été découvert au Gouvernement militaire de Paris le rapport de service fait en 1895 à l’issue de la dégradation par le lieutenant-colonel Guérin. Ce rapport était ainsi conçu : « Parade terminée, Dreyfus a protesté de son innocence et crié : « Vive la France. ». Pas d’autre incident ».
Le Radical du 13 mars publia, sous la signature de Ranc, un article qui me consola de certaines critiques :
« L’heure de la justice approche pour l’homme qui a supporté épreuves physiques et morales avec un ferme courage, avec une incomparable sérénité d’âme, avec une haute simplicité, hautaine si l’on veut. Quelques-uns, je le sais, pensent autrement. Parce que le capitaine Dreyfus aurait eu honte d’étaler ses plaies, parce qu’il a eu la pudeur de ses souffrances, ils ont jugé qu’il n’était pas sensible, que c’était un cœur froid. Ils l’auraient voulu plus en dehors, plus théâtral, plus déclamatoire, plus grosse caisse, tranchons le mot, plus cabotin. À l’un de ceux qui tiennent des propos de ce genre, une femme d’infiniment d’esprit, un peu agacée, répondit un jour : « Oui, je vous comprends, vous auriez préféré avoir Esterhazy pour innocent ! »
J’appris le jour suivant, avec un profond chagrin, la mort de cet excellent Trarieux. Depuis un an, je suivais avec anxiété les progrès de la maladie. Je souffrais de ne pas pouvoir lui confier mes espoirs. Il ne devait pas assister au triomphe d’une cause juste à laquelle il avait donné tout son cœur. Ma reconnaissance pour lui était infinie : j’avais une profonde estime pour cette nature droite et loyale, d’une si exquise bonté. Une admirable conscience s’était éteinte.
Je pensais qu’il faudrait profiter de l’heure opportune pour demander à la Cour l’envoi de commissions rogatoires aux attachés militaires étrangers en 1894, afin de connaître le contenu des documents énumérés au bordereau, et j’allai voir Me Mornard pour l’en informer. Ce serait, lui dis-je, le moyen de briser toutes les résistances. Si la Cour avait des hésitations, il avait un excellent argument fourni par un article récent, aussi inepte que de mauvaise foi d’ailleurs, du général Zurlinden, paru dans Le Gaulois. Cet article venimeux pouvait cependant nous servir, tant des adversaires peu scrupuleux sont parfois utiles à la manifestation de la vérité. Le général Zurlinden y disait, en effet, que la clef du mystère était à Berlin ; il n’y avait donc qu’à l’y demander par l’envoi de commissions rogatoires. Me Mornard partagea cet avis et déposa une demande de commissions rogatoires à adresser aux attachés militaires étrangers en 1894, le colonel de Schwartzkoppen et le colonel Panizzardi. Mais Delcassé, ministre des Affaires Étrangères, consulté officieusement par le procureur général, répondit par un avis défavorable. Très surpris, je fis faire des démarches pressantes auprès du Gouvernement pour que celui-ci donnât un avis favorable à l’envoi des commissions rogatoires par la Cour de Cassation. Je ne réussis pas, et voici ce que j’appris à ce sujet : « Plusieurs ministres sont du même avis que Delcassé, notamment le général André. Leurs raisons sont les suivantes : 1o Le public français n’admettra jamais un témoignage quelconque venant d’Allemagne et nos adversaires, les nationalistes, se feront une arme de ce témoignage ; 2o Guillaume II est furieux et le montre dans ses discours ; il voit l’Allemagne isolée en Europe et pourrait refuser net et insolemment de laisser déposer Schwartzkoppen, et ceci sur un ton qui humilierait notre pays ; 3o il y a tout lieu de croire qu’en ce moment, le Gouvernement allemand n’est pas disposé à faire plaisir au Gouvernement français. » Delcassé réussit à faire émettre par le Conseil des ministres un avis défavorable à l’envoi des commissions rogatoires, en insistant en outre sur le fait que, dans le dossier diplomatique, il y avait des pièces postérieures au procès de Rennes et prouvant le mécontentement de l’Allemagne de ce qu’il n’avait pas été tenu compte de la note officielle publiée par le Gouvernement allemand et communiquée aux juges de Rennes le 8 septembre 1899.
Le capitaine Targe termina sa déposition devant la Chambre criminelle le 23 mars. Il y fit connaître un fait intéressant et nouveau. Il avait retrouvé au ministère de la Guerre la minute d’un travail du commandant Bayle, minute qu’on prétendait disparue et dont la disparition m’avait été aussitôt imputée. C’était un mensonge du général de Boisdeffre qui se trouvait ainsi détruit.
Le sinistre du Paty fut entendu ensuite. Il fut venimeux et perfide ; toute son argumentation était basée sur la dépêche Panizzardi dont il arguait de faux le texte officiel, et sur le système Bertillon.
Val Carlos fut également entendu. Il déclara n’avoir jamais tenu à Henry ni à Guénée les propos qu’Henry avait rapportés au procès de 1894 et qui avaient fait l’objet de deux rapports.
Du Paty, rappelé pour signer sa déposition, voulut la modifier ; on dut le rappeler vertement à l’ordre. Le procureur général lui demanda de verser à la procédure judiciaire le commentaire qu’il avait fait des pièces secrètes communiquées aux juges de 1894. Du Paty s’y refusant, M. Baudoin lui lut l’article du Code Pénal relatif à la soustraction de pièces appartenant à une procédure judiciaire. Du Paty se résolut alors à l’apporter.
Quant au général Gonse, il fut piteux, pauvre hère écrasé sous le poids des infamies qu’il avait commises. Comme Me Mornard lui demandait pourquoi la pièce prétendue d’avril 1894 relative à l’organisation des chemins de fer français, si elle avait été réellement de 1894, n’avait pas été communiquée aux juges du premier Conseil de guerre, le général Gonse lui répondit : « Je savais que vous me poseriez la question. » Alors Me Mornard de répliquer : « Vous devez donc avoir préparé votre réponse. » — « Eh bien non, s’écria le général Gonse, je n’ai pas de réponse ». La Cour, malgré toute sa gravité, manqua partir d’un éclat de rire.
Le criminel en chef, le général Mercier, fut ensuite entendu. Il ne voulut pas accepter la paternité de l’ouvrage publié par un « Ancien élève de l’École Polytechnique » et intitulé « Étude des dépositions de M. Bertillon et du capitaine Valério au procès de Rennes », ouvrage qui était un tissu d’erreurs et de mensonges et dont les planches étaient des faux. Interrogé sur le « bordereau annoté », ou lettre de l’Empereur d’Allemagne, le général Mercier répondit qu’il n’avait jamais entendu parler du « bordereau annoté » et que, pour la lettre de l’Empereur d’Allemagne, il ne l’avait jamais vue. Cependant, le colonel Stoffel lui avait dit en avoir vu une photographie et lui en avait récité le texte. Le général Mercier ajouta qu’il ne croyait pas qu’un Empereur écrivit en ces termes à son ambassadeur et que si cette lettre existait, elle devait être apocryphe. Que signifiait alors la lettre ouverte au général Mercier publiée par Le Gaulois du 14 août 1899, que voulaient dire ses réticences au procès de Rennes ? Il était évident que le général Mercier cherchait encore une fois à se dégager d’un de ses mensonges.
Le 8 avril, ma femme fut convoquée devant le conseiller Petitier. Elle fut interrogée sur la fameuse encoche existant sur la lettre de mon frère Mathieu saisie chez moi en 1894 et dont Du Paty et d’autres avaient fait une charge contre moi, sous le prétexte que la distance entre cette encoche et le bord du papier était la même que celle entre une autre encoche existant sur le bordereau et le bord de celui-ci. Ma femme déclara qu’elle avait la conviction que cette encoche n’existait pas sur la lettre de mon frère Mathieu au moment où elle fut saisie ; elle expliqua, en outre, l’erreur qui avait été commise sur la désignation de cette lettre, appelée improprement : « Lettre du buvard ». Ma femme fut confrontée à ce sujet avec du Paty qui s’inclina devant elle en longues génuflexions, sans qu’elle daignât y répondre. Le conseiller Petitier recommanda à ma femme de rechercher si nous possédions encore le buvard et d’autres papiers saisis en 1894. et qui lui avaient été rendus après le procès. Nous les retrouvâmes, fort heureusement. Dans le buvard, encore tel qu’il avait été rendu à ma femme, il y avait, outre quelques papiers qui avaient également été saisis, la chemise qui enveloppait le scellé fait en 1894. Tous ces papiers, ainsi que la chemise qui portait la signature de du Paty, de Gribelin son greffier, et de ma femme, avaient la même encoche que celle existant sur la lettre de mon frère Mathieu ; ils avaient fait partie tous du même scellé. Cette encoche avait donc été faite pour maintenir la ficelle qui entourait le scellé, et dont le cachet, destiné à maintenir l’extrémité de la ficelle, existait encore sur la chemise. Ainsi, quel abominable fourbe que ce du Paty, qui avait fait faire devant lui cette encoche au moment de la constitution du scellé en 1894, et qui avait l’impudence d’en faire ensuite une charge contre moi.
Le capitaine Targe, dans sa déposition, avait cité quelques lettres du général Chamoin, délégué au procès de Rennes par le général de Galliffet, ministre de la Guerre en 1899, et auquel il rendait journellement compte des audiences du Conseil de guerre. Ces lettres sont caractéristiques de l’état d’esprit qui régnait au procès de Rennes. Dans une lettre du 7 août 1899, le général Chamoin écrivait : « La première séance est terminée et elle s’est passée sans incident. Dreyfus a protesté de son innocence avec quelques éclats de voix, puis a discuté les différents chefs d’accusation froidement, d’une voix souvent monotone. Il nie tout, les faits principaux et les faits secondaires. La physionomie énergique est souvent contractée, c’est à la fois l’indice d’une grande souffrance et le sentiment poignant qu’éprouve l’homme qui joue la partie suprême ». J’avais bien le droit de tout nier, de nier toutes les prétendues charges, qu’elles fussent principales ou accessoires, puisque je n’avais jamais manqué à aucun de mes devoirs. Mais quand je lus ensuite : « Il n’a pas su émouvoir, le cœur n’a pas parlé », je fus stupéfait et indigné.
J’ai compris depuis : on s’attendait à de grands gestes, à de grands éclats de voix, à ce que je fusse en un mot plus théâtral, au lieu de discuter pied à pied, sans rien laisser dans l’ombre, tout l’immense amas de faits, importants ou minimes, qu’on avait accumulés contre moi. Ceux-ci à eux seuls, dans l’état d’épuisement extrême où je me trouvais, exigeaient toute la tension de mon esprit, ne me permettant pas de me laisser aller à l’émotion qui m’eût fait perdre bien vite le fil dans ce labyrinthe imaginé de toutes pièces par des adversaires sans scrupules. Je croyais aussi que la raison, dans des affaires semblables, où les entraînements du cœur ne sauraient apporter aucune explication, aucune atténuation, devait être le seul guide du juge. Que l’on cherche en effet à apitoyer, quand on est fautif, cela se conçoit, puisque dans certains cas, le cœur excuse bien des erreurs. Mais ici, il s’agissait d’abord d’un innocent. Ensuite, l’on jugeait un crime abominable, que rien ne saurait diminuer, et l’on s’étonnait que cet innocent n’ait pas cherché à émouvoir les juges ! Je n’avais qu’un devoir : faire appel à leur raison et à leur conscience.
Dans une lettre écrite le 29 août 1899 par le général Chamoin, je lus : « Et les cinq années passées à l’île du Diable, en présence de la faiblesse de l’accusation, ne donnent-elles pas prise à un sentiment d’humanité ?… » Là, je proteste, je n’ai jamais voulu faire appel à la pitié, je n’en avais nul besoin. C’est moi qui ai de la pitié pour les hommes qui se sont déshonorés en faisant condamner un innocent par les moyens les plus criminels.
L’enquête qui se poursuivait devant la Cour de Cassation avait déjà produit des résultats intéressants.
Mes adversaires, cependant, continuaient à former un bloc et aucun ne s’en détacha. Cela n’avait rien d’étonnant d’ailleurs, car lorsqu’on a trempé dans le crime, il est difficile, sinon impossible, de s’en dégager. Ils abandonnaient maintenant le dossier secret, dont ils avaient tant joué, pour revenir presque uniquement au bordereau, la seule base réelle de l’Affaire. Mais pour m’attribuer, contre toute évidence, le bordereau, ils s’appuyaient sur sa discussion au point de vue technique, ce qui était une absurdité puisque, en somme, personne ne savait ce que contenaient les documents qui y sont énumérés et, d’autre part, sur sa discussion au point de vue cryptographique, basée sur le système Bertillon, ce qui était une monstruosité, puisque ce système n’était qu’un amas d’erreurs fondées sur des planches qui étaient des faux. Et l’esprit humain étant ainsi fait qu’il peut, sous l’empire de la passion, admettre les choses les plus extravagantes, il était nécessaire de détruire ces deux argumentations d’une manière claire et décisive.
Sur la demande du procureur général, auquel le général Mercier avait dénié toute compétence pour discuter les questions techniques, le ministre de la Guerre constitua une commission arbitrale composée du général Balaman, ancien président du Comité technique de l’artillerie, du général Séard, ancien directeur de l’artillerie, du général Villien membre du Comité technique de l’artillerie, et du général Brun, directeur de l’École supérieure de guerre. Cette commission, après une étude longue et minutieuse, remit un rapport sur la discussion technique du bordereau, qui fut transmis à la Cour de Cassation, et dont les conclusions étaient nettement et catégoriquement favorables à ma cause.
D’autre part, la Chambre criminelle de la Cour de Cassation institua une commission composée de MM. Appel, doyen de la Faculté des Sciences, membre de l’Académie des Sciences ; Darboux, secrétaire perpétuel de l’Académie des Sciences ; Henri Poincaré, professeur de calcul des probabilités à la Sorbonne, membre de l’Académie des Sciences, pour examiner le système Bertillon, ainsi que celui du commandant Corps, différent et contradictoire de celui de Bertillon, mais aboutissant à la même conclusion que le bordereau était un document forgé, écrit d’une écriture géométrique. Ces hautes autorités scientifiques, après avoir fait contrôler les mesures de Bertillon au moyen des appareils de précision de l’Observatoire de Paris, déposèrent un rapport très complet et très documenté, où ils avaient étudié dans tous leurs détails les systèmes soumis à leur examen. Leurs conclusions furent formelles ; le bordereau n’est pas un document forgé, mais écrit d’une écriture courante.
Avant même que cette commission eut été instituée par la Cour, il avait paru des travaux remarquables sur le même sujet. Gabriel Monod avait fait une pénétrante réfutation du système du commandant Corps. Puis, dès qu’avait paru la brochure anonyme d’ « un ancien élève de l’École Polytechnique » sur le système Bertillon, MM. Molinier, professeur à l’École des Chartes, Bernard, ancien élève de l’École Polytechnique et Ingénieur des Mines, Painlevé, membre de l’Académie des Sciences, avaient publié des réfutations magistrales de ce système.
CHAPITRE XVIII
J’assistai, le 21 mai 1904, à l’enterrement d’Auguste Molinier, qui fut enlevé en quarante-huit heures à l’affection de ses nombreux amis. C’était un grand érudit, un cœur exquis, un esprit consciencieux et libre, avide de vérité et de justice.
Je reçus dans le courant de ce même mois les copies des dépositions déjà faites. Je les annotai et je pus, avec les documents originaux, faire ressortir tous les abominables mensonges de mes détracteurs.
J’appris également, à la même époque, l’arrestation de Dautriche, archiviste au bureau des renseignements du ministère de la Guerre. Voici les faits qui la motivèrent. Le capitaine Targe, officier d’ordonnance du ministre de la Guerre, avait signalé à la Cour un décaissement de 25 000 francs, porté sur la comptabilité du service des renseignements à une époque contemporaine du faux témoignage Cernuszki à Rennes. En vérifiant l’emploi de ces fonds, portés au compte d’un nommé « Austerlitz », il fut reconnu que les documents qui avaient été livrés par celui-ci ne répondaient pas, par leur importance, au prix payé. M. Athalin, conseiller à la Cour, chargé spécialement de l’instruction sur le faux témoignage Cernuszki, interrogea les capitaines Mareschal et François qui étaient en 1899 au service des renseignements avec l’archiviste Dautriche. Tous deux nièrent énergiquement cette dépense de 25 000 francs. Mais en présence du registre de comptabilité, ils furent obligés de reconnaître sa réalité et arguèrent d’un oubli de mémoire. Cet oubli de mémoire simultané chez les deux officiers parut suspect à M. Athalin, qui demanda qu’on fît des recherches au bureau des renseignements. Mais le ministre de la Guerre ne voulut pas intervenir personnellement. La veille de la Pentecôte, il fit prier tous les officiers du bureau des renseignements de lui remettre les clefs de tous les tiroirs et y fit apposer les scellés. Le lendemain, M. Athalin se livra à une perquisition régulière. Celle-ci amena la découverte d’un registre de caisse où la somme de 25 000 francs était portée, mais où le nom d’« Austerlitz » recouvrait un autre nom qui avait été gratté, et d’un registre particulier où l’inscription de la dépense avait été faite récemment. Ces faits furent aussitôt signalés au ministre de la Guerre, qui interrogea l’archiviste Dautriche. Celui-ci déclara qu’il avait mis la dépense relative à « Austerlitz » en surcharge sur le registre particulier, afin de le faire concorder avec sa déposition devant la Cour de Cassation. Il déclara, en outre, ne plus se souvenir du nom qui avait été gratté sur le registre de caisse et remplacé par celui d’ « Austerlitz ». Le général André voulut faire arrêter Dautriche séance tenante ; mais, à la réflexion, il préféra laisser agir la justice. M. Athalin, informé, obtint les mêmes aveux de Dautriche, sans pouvoir lui faire dire le nom qui avait été gratté. Le procès-verbal de l’interrogatoire fut transmis par le procureur général au ministre de la Guerre, à toutes fins utiles. Le ministre fit alors conduire Dautriche à la prison militaire du Cherche-Midi, en prévention de Conseil de Guerre, et une instruction judiciaire fut ouverte.
Le lieutenant-colonel Picquart fut également entendu par la Cour de Cassation. Il fit une déposition lumineuse sur les pièces du dossier secret communiqué aux juges de 1894 et sur le commentaire de du Paty. Mais amené à parler du procès de Rennes, il dit que Me Labori ne plaida pas par la volonté de son client. C’est une profonde erreur. Je n’ai jamais demandé à Me Labori de ne pas plaider. En fait, je ne fus même pas mêlé aux incidents qui lui firent prendre sa décision.
Je fus entendu le 22 juin 1904 par la Chambre criminelle de la Cour de Cassation. C’était la première fois de ma vie que je franchissais le seuil du Palais de Justice où, cependant, mon nom avait si souvent retenti. Comme j’attendais, avant d’être entendu, dans la galerie qui précède la salle où siège la Chambre criminelle, le procureur général vint à passer avec M. Melcot, avocat général, auquel il me désigna. M. Melcot quitta alors M. Baudoin et, venant à moi, me dit : « Je ne fais pas partie de la Chambre criminelle et n’aurai pas à intervenir dans votre affaire. Permettez-moi de vous exprimer toute ma sympathie et de vous serrer la main. J’ai été convaincu de votre innocence du jour où j’ai entendu le général Mercier mentir ». Quelques instants après, on vint me prévenir que l’audience était ouverte. Je fis ma déposition en établissant, pièces en main, les audacieux mensonges de mes accusateurs.
J’appris fin juin l’arrestation du lieutenant-colonel Rollin, chef du bureau des renseignements en 1899, et des capitaines François et Mareschal, employés à la même époque à ce service, à propos des faits reprochés à l’archiviste Dautriche. Ces arrestations étaient imminentes depuis quelque temps, à cause des contradictions relevées dans leurs dépositions devant la Cour. En outre, ils avaient prétendu avoir été autorisés par le général Delanne, alors sous-chef d’État-major général à faire la dépense suspecte de vingt-cinq mille francs pour l’achat de documents livrés par « Austerlitz » ; or, le général Delanne, dans sa déposition devant la Cour, leur avait donné un démenti formel.
Dans le même moment, fut plaidé devant le Tribunal correctionnel le procès Rochefort — Val Carlos, amené par des polémiques qui s’étaient engagées au sujet de la déposition de Val Carlos devant la Cour de Cassation. Me Labori, qui plaida pour Val Carlos, dit que c’est sur les instances de ma famille qu’il fut empêché, à Rennes, de faire toute la lumière. Or, jamais, à aucun moment, ma famille ne limita son intervention. En outre, Me Labori demanda — alors que la question n’était nullement en cause dans ce procès, — qu’un Conseil de guerre fut appelé à juger en dernier ressort mon affaire, après l’enquête de la Cour. Qu’un homme public exprimât dans la presse son opinion sur la question, c’était son droit, mais Me Labori aurait dû comprendre que c’était inadmissible de la part d’un ancien défenseur, à la barre d’un tribunal.
Cuignet, dans sa déposition devant la Cour de Cassation, était revenu longuement sur la dépêche Panizzardi du 2 novembre 1894 dont il avait argué de faux le texte chiffré donné par le ministère des Affaires Étrangères et, par conséquent, la traduction qui en avait été faite. Il avait fourni un autre texte chiffré qui, selon lui, aurait été le seul authentique et qui, traduit en clair, donnait précisément la version fournie en 1894, à titre de première ébauche, par le Quai d’Orsay, alors qu’il recherchait la clef employée par Panizzardi. La thèse que soutenait Cuignet était péremptoirement détruite par la déposition de Paléologue, représentant le ministre des affaires Étrangères et affirmant qu’il n’y eut jamais qu’un seul texte chiffré, celui versé à la Cour de Cassation en 1899 et qui correspond à la version définitive donnée en 1894. L’affirmation de Paléologue fut confirmée dans l’enquête minutieuse à laquelle se livra la Cour de Cassation en 1899 auprès des services compétents du ministère des postes et télégraphes. Une interpellation se produisit à la Chambre au sujet du commandant Cuignet. Celui-ci avait, à la suite de sa déposition devant la Cour de Cassation, abreuvé le ministre de la Guerre de lettres écrites dans une forme inconvenante. Par excès de bienveillance. le général André voulut voir si Cuignet jouissait de la plénitude de ses facultés mentales et, avant de sévir, il le fit soumettre à un examen médical. Là-dessus, haro de la part des nationalistes, qui criaient qu’on voulait interner Cuignet pour l’empêcher de parler. Interpellé à la Chambre des Députés, le général André se défendit médiocrement. Il est certain que le ministre de la guerre eût mieux fait de déférer Cuignet à un Conseil de guerre ou de le punir disciplinairement, quitte aux défenseurs de ce dernier, s’ils le jugeaient utile, à réclamer un examen mental.
L’enquête à laquelle se livrait la Chambre criminelle de la Cour de Cassation fut terminée dans le courant du mois de juillet 1904, mais l’arrêt de clôture de l’instruction ne put être rendu avant les vacances judiciaires, car il fallait attendre la fin de l’enquête du capitaine Cassel, rapporteur près le deuxième Conseil de guerre de Paris, sur les faits reprochés à l’archiviste Dautriche, au lieutenant-colonel Rollin et aux capitaines François et Mareschal.
Peu après, ces officiers furent mis en liberté provisoire, ce qui était un acte de faiblesse.
J’appris le 11 août la mort de Waldeck-Rousseau, malade depuis longtemps. Ses amis, depuis plusieurs mois, ne conservaient plus aucun espoir. La France perdait en lui un de ses meilleurs serviteurs. Il était, depuis 1894, convaincu de mon innocence, ayant été mis au courant par son ami et mon défenseur, Me Demange, de tous les faits de ma cause. Mais sa sympathie fut longtemps silencieuse et lui, qui savait toute la vérité, laissa tout dire et tout faire, même au moment des élections de 1898, qui se firent sur une équivoque, beaucoup par sa faute. Il fut très courageux ensuite, prononça un admirable discours au moment où fut proposée la loi de dessaisissement et prit le pouvoir en 1899, en pleine réaction déchaînée, à un moment où tout le monde tremblait de peur. Mais la faiblesse de Waldeck-Rousseau fut de nouveau grande à l’époque du procès de Rennes, où il fut « roulé » par le général Galliffet qui, lui-même, était « roulé » par son entourage, suivant sa propre expression. Après le procès, il ne sut pas poursuivre énergiquement la réparation d’un verdict qu’il savait être une iniquité et sa sympathie pour ma cause se refit très discrète.
Le capitaine Cassel, rapporteur près le deuxième Conseil de guerre de Paris dans l’affaire Dautriche, conclut le 10 octobre au non-lieu, motivé par cette circonstance que les faits incriminés tombaient sous la loi d’amnistie, ce qui impliquait la réalité des faits.
Le général Dessirier, gouverneur militaire de Paris, n’adoptant pas les conclusions du capitaine Cassel et les réquisitions conformes du lieutenant-colonel Rabier, commissaire du Gouvernement, traduisit devant un Conseil de guerre les officiers inculpés dans l’affaire Dautriche. Les journaux nationalistes racontèrent que c’était sur la demande de ces officiers, mais l’Agence Havas fit paraître une note officielle démentant cette information.
Les débats s’ouvrirent le 25 octobre 1904 sous la présidence du général Bertin.
On lut, dans la première audience, le rapport du capitaine Cassel et le réquisitoire écrit du lieutenant-colonel Rabier, et on commença à interroger les inculpés.
Le rapport du capitaine Cassel, très modéré de forme, montra que des charges précises pesaient sur les accusés. Dans le réquisitoire écrit du commissaire du Gouvernement, les preuves de la manœuvre frauduleuse des quatre inculpés étaient rassemblées avec une grande vigueur.
L’accusation prétendait que le lieutenant-colonel Rollin, les capitaines François et Mareschal, l’archiviste Dautriche, avaient détourné en août 1899 une partie d’une somme de 25 000 francs pour une même destination coupable. Elle ne prétendait nullement qu’ils se les étaient appropriés pour leur usage personnel, mais qu’ils les avaient employés pendant le procès de Rennes à des manœuvres dolosives et d’intrigues.
La manœuvre frauduleuse éclatait ; c’était une série de faux destinés à masquer le crime originel, l’argent employé non pour « Austerlitz » mais pour manipuler le procès de Rennes.
Le rapport du capitaine Cassel signalait aussi un fait qui ajoute une échappée de lumière sur les agissements du lieutenant-colonel Henry. Les explications de l’archiviste Gribelin, prédécesseur de Dautriche au bureau des renseignements, amenèrent en effet la découverte d’une réserve toute spéciale, appelée masse noire, qu’Henry avait constituée en dehors de tout contrôle et au moyen de dépenses fictives. Dans le réquisitoire écrit du lieutenant-colonel Rabier, on trouvait sous la plume du capitaine François, l’un des inculpés, le panégyrique d’une mémoire flétrie à jamais, celle du faussaire Henry. Le commissaire du Gouvernement s’exprimait ainsi :
« Sa correspondance — celle du capitaine François, — en août et septembre 1899 est suggestive ; celle de 1900 l’est plus encore et, le 28 avril de cette année 1900, il écrit entre autres choses : « J’ai de gros soucis et de gros embarras de service en ce moment ; nous allons, je le crains, entrer dans une crise nouvelle, plus terrible peut-être et plus grave dans tous les cas, que la première. Comment en sortirai-je ? À la grâce de Dieu ! Mais j’ai toujours devant moi l’exemple de mes trois prédécesseurs : le premier, mort fou (Sandherr), le deuxième disqualifié et honni (Picquart), le dernier, le meilleur de tous et le plus droit et le plus loyal (Henry) suicidé d’un coup de rasoir. » Singulier état d’esprit que celui de cet officier qui, plus de dix-huit mois après la révélation de l’accomplissement par Henry de l’acte le plus criminel qui puisse être commis envers la justice, quand les passions sont calmées et que tout homme de droiture, même rudimentaire, le réprouve, trouve que son auteur est le plus droit et le plus loyal des officiers supérieurs qui ont successivement commandé le bureau des renseignements. Que penser de son esprit d’impartialité et de justice en ce qui touche les faits relatifs au procès de Rennes ? »
Le 7 novembre, le commissaire du Gouvernement devait prononcer son réquisitoire. Il se produisit un coup de théâtre inattendu. Au moment où il allait commencer, il recevait l’ordre du général André, ministre de la Guerre, d’abandonner l’accusation.
Il y a tout lieu de penser que cet ordre inattendu du général André était la conséquence du désarroi extrême qui régnait au Ministère de la Guerre. Il s’était passé des événements fâcheux pendant que se déroulaient les audiences du procès Dautriche. Le journal Le Matin d’abord, Le Figaro ensuite, avaient publié des fiches tenues secrètes, provenant de la franc-maçonnerie et existant au Ministère de la Guerre sur le compte des officiers. Puis Guyot de Villeneuve, député nationaliste de la Seine et officier démissionnaire (il avait suivi les cours de l’École de guerre dans la promotion qui suivait la mienne), vint lire à la tribune de la Chambre des Députés les lettres adressées par le capitaine Mollin, officier d’ordonnance du ministre de la Guerre, au secrétaire général du Grand-Orient (Comité central de la Franc-Maçonnerie) pour obtenir des renseignements politiques sur les officiers. Ces lettres avaient été achetées à un secrétaire adjoint du Grand-Orient qui les avait volées ! Le général André, interpellé à ce sujet, prétendit malheureusement ne rien connaître de ces agissements et obtint péniblement 4 voix de majorité. À la suite de nouvelles publications de fiches, Guyot de Villeneuve, le 4 novembre, interpella à nouveau le ministre de la Guerre. La séance fut mauvaise pour le Gouvernement mais se termina cependant heureusement pour le ministère, grâce à une lâche agression de Syveton contre le général André, qui réveilla les énergies républicaines.
L’œuvre qu’avait assumée courageusement le général André était très difficile, il faut le reconnaître, étant donné l’état d’esprit qu’on avait laissé se constituer depuis trente ans dans le corps des officiers, mais il était non moins indiscutable qu’on eut recours pour se renseigner à des procédés fâcheux ; d’autant plus que ces fiches étaient tenues secrètes et ne permettaient pas à l’officier de se défendre si elles étaient inexactes. Mais sous le prétexte de blâmer, avec raison, ces procédés, c’eût été une faute grave que d’oublier le principe qui permet d’exiger d’un officier, outre des qualités professionnelles de travail et d’intelligence, le respect et le dévouement aux institutions républicaines. Il fallait, dans ces circonstances critiques, affirmer plus hautement que jamais ce principe, tout en apportant dans son application, toutes les garanties et toute la lumière désirable. Quoi qu’il en soit, le ministre de la Guerre et les officiers de son cabinet étaient, à la suite de ces événements, dans le désarroi le plus complet, ce qui explique, sans le justifier, l’abandon de l’accusation contre les officiers inculpés dans l’affaire Dautriche.
Pour apprécier la mentalité et la conscience de deux des officiers inculpés dans cette affaire, le lieutenant-colonel Rollin et le capitaine François, il est utile de rappeler ici certaines constatations faites par la Cour de Cassation dans l’enquête qu’elle poursuivait en 1904 pour la révision du procès de Rennes.
À l’époque de la première enquête devant la Cour, en 1899, le commandant Cuignet et le lieutenant-colonel, alors commandant Rollin, firent un procès-verbal qui fut versé au dossier, et constatant : 1o qu’il manquait des feuilles dans le cours de fortification saisi chez moi en 1894 ; 2o que les feuilles trouvées chez Schwartzkoppen et parvenues au service des renseignements étaient la copie des feuilles de mon cours. Plus tard, comme en témoigna Cuignet dans la deuxième enquête, ils s’aperçurent tous deux que leur procès-verbal était complètement faux, qu’il n’y avait pas de manquant dans les cours saisis chez moi et que ces cours n’étaient d’ailleurs pas les mêmes que ceux dont la copie avait été trouvée chez Schwartzkoppen. Ils ne firent cependant aucune rectification au dossier. À Rennes, le lieutenant-colonel Rollin, interpellé par le lieutenant-colonel Brongniart, juge au Conseil de guerre, qui lui demandait s’il n’avait pas pris part à la perquisition relative à ces cours, répondit : « Ce n’était pas une perquisition, c’était des cours qui étaient dans le cabinet du ministre… Avec le commandant Cuignet, nous avions examiné ces cours et constaté, notamment, qu’il manquait un certain nombre de pages à un cours de fortification. » Visiblement troublé par ce fait de manquant, le lieutenant-colonel Brongniart lui demanda alors : « Vous n’avez pas d’indications nouvelles à fournir sur ce point ? » Et alors, le lieutenant-colonel Rollin, qui savait que les constatations de son procès-verbal étaient fausses (car c’était lui-même qui en avait découvert la fausseté comme le déclara le commandant Cuignet dans sa déposition du 14 mai 1904 devant la Cour), alors cet homme qui avait juré de dire toute la vérité et rien que la vérité, cet homme qui déposait dans un procès où il s’agissait de l’honneur d’un officier, répondit d’un mot à la question du lieutenant-colonel Brongniart : « Non. » Tout commentaire serait superflu.
Le capitaine François, de son côté, n’avait guère plus de scrupules. Dans la déposition de Cernuszki, lue en audience publique au procès de Rennes, il y avait, sous le 4e paragraphe, les déclarations suivantes :
« Vers la fin de mai 1896, je reçus la visite d’un agent envoyé par le ministre de la Guerre, auquel je fis le récit ci-dessus. Ce récit donna lieu à la rédaction d’un procès-verbal signé de cet agent et de moi, dans lequel je citais les noms des personnes aux gages des puissances étrangères et en particulier Dreyfus. Ce document doit exister au Ministère de la Guerre. Je prie Monsieur le President de vouloir bien le faire rechercher. »
Le président du Conseil de Guerre fit demander ce rapport. Le 5 septembre 1899, le capitaine François, provisoirement chef du bureau des renseignements, rendit compte au ministre que les recherches pour trouver le procès-verbal auquel Cernuszki avait fait allusion, étaient restées infructueuses. Le général de Galliffet, ministre de la Guerre, ajouta une annotation ainsi conçue : « Il n’y en a même pas trace », et envoya le compte rendu à Rennes. Or, dans l’enquête de 1904, la Cour de Cassation voulut faire vérifier ce point et on retrouva facilement dans les archives, à la date indiquée par Cernuszki, le rapport auquel il avait fait allusion au procès de Rennes. Pourquoi le capitaine François avait-il donc fait un compte rendu mensonger en déclarant introuvable le rapport de Cernuszki ? Parce que ce rapport, dénonçant un nommé Hoffmann, est absolument muet en ce qui me concerne. Le capitaine François avait voulu, en dérobant ce rapport à la connaissance des juges de Rennes, sauver la foi prêtée aux déclarations de Cernuszki, qui aurait misérablement succombé à Rennes sous la preuve de son impudent mensonge si son rapport avait été produit. Comme pour le lieutenant-colonel Rollin, tout commentaire serait superflu.
CHAPITRE XIX
J’appris le 14 novembre 1904 que le général André avait donné sa démission de ministre de la Guerre, ou plutôt qu’il avait été amené doucement par ses collègues à se retirer. Le procédé était peu digne. Quelles qu’aient été certaines maladresses du général André, il était animé des meilleures intentions et avait eu à faire face à une situation difficile. Je conserve à son égard une infinie reconnaissance pour le courage avec lequel il entreprit de faire réparer l’effroyable erreur judiciaire dont j’étais encore victime alors. Il fut remplacé par M. Berteaux, député de Seine-et-Oise.
Le Temps du 18 novembre raconta les démarches que faisait auprès des Chancelleries européennes, pour obtenir le rattachement de l’île de Crète au royaume de Grèce, le prince Georges, second fils du roi de Grèce et Haut-Commissaire des puissances européennes en Crète. La situation du prince Georges était particulièrement difficile, de sorte qu’il dit un jour à ses intimes, d’après le journal Le Temps : « Il n’y a que trois hommes qu’on ait obligé de vivre dans une île dans des conditions aussi désagréables : Napoléon, Dreyfus et moi. » Le mot était peut-être charmant, suivant l’expression du Temps, mais nul ne s’étonnera que j’eusse préféré infiniment sa situation dans l’île de Crète à la mienne à l’île du Diable.
La Chambre criminelle de la Cour de Cassation rendit enfin, le 28 novembre 1904, l’arrêt de clôture de l’instruction à laquelle elle s’était livrée. Il fallut alors se mettre au travail pour préparer le mémoire à présenter devant les Chambres réunies de la Cour de Cassation. J’avais déjà préparé durant l’été, à la campagne, le chapitre relatif à la discussion technique du bordereau et, depuis mon retour à Paris, celui relatif à l’examen critique du système Bertillon. Me Mornard se chargea, avec son talent habituel, des autres chapitres.
J’appris, dans le courant de décembre, que M. Ballot-Beaupré, premier président de la Cour de Cassation, avait invité le procureur général Baudoin à faire son réquisitoire écrit très complet et à prendre son temps.
Le temps ne leur pressait pas comme à moi qui, depuis dix ans, vivais dans cet abominable cauchemar !
Le ministère présidé par Combes se retira volontairement dans le courant du mois de janvier 1905, n’ayant obtenu que des majorités infimes sur les votes de confiance, quoiqu’une majorité bien plus considérable sur la politique générale du cabinet. Un nouveau ministère fut constitué sous la présidence de Bouvier ; il comprit, parmi ses membres, Étienne à l’intérieur, Thomson à la Marine, et Berteaux qui conservait la Guerre. La question des fiches de la franc-maçonnerie, publiées quotidiennement par Guyot de Villeneuve, continuait à dominer la situation politique.
Quelques jours après, Jaurès, à un déjeuner d’amis, nous fit un admirable exposé de ce qu’on était convenu, dans la presse nationaliste, d’appeler la « délation ». Il troubla, dans les idées qu’ils avaient jusque-là sur la question, Henry Roujon, Jules Claretie et Joseph Reinach. Il termina par ces mots : « Il est immoral de vouloir frapper des gens (ceux qui avaient participé à la confection des fiches) qu’on a fait agir, bien ou mal, par une méthode critiquable, mais dans l’intérêt supérieur de la République, quand on a fait l’amnistie pour des faits ressortissant à la même période et s’appliquant à des hommes qui ont commis des crimes de droit commun pour essayer de maintenir une condamnation inique, et qui ont été jusqu’à nous amener à la veille d’un coup d’État contre la République. »
Me Mornard poursuivit avec une ardeur inlassable, dans les premiers mois de 1905, la rédaction du mémoire qu’il devait présenter comme suite à l’instruction de la Chambre criminelle. Celle-ci avait complètement et définitivement ruiné toutes les prétendues charges relevées contre moi et avait mis à nu tous les actes criminels de mes accusateurs. Les procédés de ces derniers, tous instinctifs, avaient été d’ailleurs bien simples. Ils avaient supprimé purement et simplement, ou avaient caché aux yeux des juges, les pièces qui m’étaient favorables ou qui ruinaient leur argumentation. Quand, au contraire, ils avaient un document qui, au moyen d’un coup de pouce (soit par un changement de date, soit par une initiale grattée et remplacée par un D, etc…), pouvait prêter à une interprétation tendancieuse, ils n’hésitaient pas à donner ce coup de pouce, quand ils ne recouraient pas au faux complet.
Voici un simple exemple de leur machiavélisme : Afin de vérifier les dates de certains congés que j’avais obtenus pendant que j’étais au service, j’avais prié Me Mornard de faire verser à la procédure mon dossier personnel au Ministère de la Guerre. Il y fit cette trouvaille : on avait versé en 1894 au dossier judiciaire, où il était resté depuis sans changement, un extrait de mon dossier donnant mes notes personnelles. Ces notes comprenaient celles qui m’avaient été données, d’une part avant mon entrée à l’État-major de l’armée et, d’autre part, par trois de mes chefs de bureau à l’État-major. J’avais été fort surpris en 1894 de n’y pas voir figurer les notes qui devaient m’avoir été données à la fin de mon stage par le général de Boisdeffre, alors chef d’État-major général. Or ces notes existaient, et Me Mornard les découvrit dans mon dossier personnel au Ministère de la Guerre. Les voici : « Bon officier, esprit vif et saisissant rapidement les questions ; zélé, travailleur, favorablement apprécié partout où il a passé. Fera un bon officier d’État-major. » Comme ces notes étaient bonnes et résumaient mon séjour à l’État-major de l’armée, on préféra les passer sous silence et verser au dossier celles des trois chefs de bureau qui leur sont antérieures, parce que si les deux premiers m’en avaient donné d’excellentes, le troisième, Fabre, sur les avis de Roget et de Bertin-Mourot, m’en avait appliqué de tendancieuses.
J’appris le 10 mars que M. Baudoin, procureur général à la Cour de Cassation, avait terminé son réquisitoire écrit et qu’il avait conclu à la cassation sans renvoi.
Dans le courant de ce même mois de mars 1905, le lieutenant-colonel Guérin, qui figura au procès de Rennes parmi les témoins à charge concernant les prétendus aveux, et dont on avait retrouvé, comme je l’ai déjà dit, une dépêche contradictoire, alla voir Reinach pour le prier d’intercéder en sa faveur auprès de Berteaux, ministre de la Guerre. Il prétendit avoir été de bonne foi et ne pas mériter qu’on l’exclût de l’avancement.
On peut admettre qu’en 1894 le colonel Guérin, imbu d’une idée préconçue, conséquence du jugement rendu à l’unanimité par le Conseil de guerre, eût répété, au cours d’une conversation, les propos d’ailleurs incompréhensibles et contradictoires de Lebrun-Renault. Mais qu’il eût accepté en 1898, pour plaire au général qui le sollicitait, de les confirmer de mémoire et par écrit afin de constituer une pièce destinée au dossier dit « des aveux », c’était inadmissible. Que le colonel Guérin soit venu déclarer ensuite, en 1899, au procès de Rennes, que ce qui l’avait le plus préoccupé le matin de la dégradation, ce furent les prétendus aveux, alors qu’il avait envoyé au général Saussier, gouverneur militaire de Paris, immédiatement après, la dépêche officielle que j’ai déjà citée et où il ne parlait que de mes protestations d’innocence, c’était faire preuve d’un manque absolu de conscience. Mais, en outre, le colonel Guérin raconta à Reinach que, rentrant après la dégradation au gouvernement militaire de Paris, il vit le général Saussier et, dans une conversation, lui répéta les propos de Lebrun-Renault. Le général Saussier s’étonna qu’on put y voir des semblants d’aveux alors qu’ils commençaient par une protestation d’innocence, et ajouta que ces propos n’avaient aucune importance. L’opinion exprimée par le général Saussier aurait dû frapper le colonel Guérin ; il eût été, en tout cas, de son devoir de la faire connaître aux juges de Rennes. Or, il n’en souffla mot.
Le réquisitoire du procureur général près la Cour de Cassation fut déposé dans les premiers jours de mars 1905.
Le 15 mars, M. Ballot-Beaupré, premier président, désigna comme rapporteur de l’affaire devant les Chambres réunies, M. Puech, membre de la Chambre des requêtes et le plus ancien des conseillers ayant été nommés à la Cour depuis le premier arrêt de révision du 3 juin 1899. On s’attendait à la nomination de M. Sarrut, président de la Chambre civile, qui n’avait pas davantage siégé lors de la première instance en révision et qui semblait tout indiqué par sa situation de président de Chambre, comme l’était M. Ballot-Beaupré quand il fut nommé rapporteur en 1899, et par l’autorité dont il jouissait à la Cour. Mais les journaux nationalistes avaient fait campagne contre sa nomination éventuelle parce que M. Sarrut était membre du comité pour élever un monument à Scheurer-Kestner, et M. Ballot-Beaupré céda.
On ne peut que répéter à ce sujet ce qu’a dit M. Loew, qui présida la Chambre criminelle pendant la première instance en révision : « On nous a accusés d’avoir été partiaux pour Dreyfus. En voulant faire preuve d’impartialité, nous avons été partiaux contre lui. »
Le jour où M. Puech fut désigné, Me Mornard rencontra M. Sarrut, qui lui raconta une conversation qu’il venait d’avoir avec M. Ballot-Beaupré. Ce dernier avait dit à M. Sarrut, évidemment pour s’excuser de ne l’avoir pas désigné, que c’était tout à fait par exception que, lors de la première révision, on avait nommé comme rapporteur un président de Chambre, mais qu’il lui semblait bon que l’habitude ne s’en perpétuât pas et que c’était pour cela qu’il avait désigné Puech. Sarrut répondit à Ballot-Beaupré : « Je ne vous aurais pas demandé de faire le rapport sur l’affaire Dreyfus, mais si vous me l’aviez offert, je ne l’aurais pas refusé. »
M. Puech déclina le rapport pour raisons de santé et M. Delcurron, qui le suivait sur le tableau, ayant refusé pour les mêmes raisons, M. Ballot-Beaupré désigna M. Michel Jaffard, qui était le troisième sur la liste des conseillers n’ayant pas connu de la première instance en révision. M. Michel Jaffard accepta. Je ne connaissais pas l’état d’esprit de ce conseiller, mais j’étais sûr que, du moment que c’était un magistrat sans idée préconçue, l’étude du dossier le convaincrait pleinement de mon innocence.
CHAPITRE XX
Me Mornard termina le 25 avril la rédaction de son mémoire, qui avait nécessité un travail considérable. C’était une œuvre solide et pleine de talent, consacrée à l’exposé des résultats de l’instruction absolument décisive à laquelle s’était livrée la Chambre criminelle de la Cour de Cassation.
Dans la première partie de son mémoire, Me Mornard traçait le tableau d’ensemble des systèmes successifs et contradictoires de l’accusation qui « permet de se rendre compte du bizarre état d’esprit d’un certain nombre d’officiers qui se sont rendus coupables d’actes abominables avec la conviction sans cesse affirmée par eux qu’ils faisaient ainsi acte de service et œuvre méritoire ».
Une deuxième partie était consacrée à l’examen analytique du procès de Rennes et de l’accusation, dans la forme qu’elle revêtait devant ce dernier Conseil de guerre.
Dans la troisième partie, étaient examinés les faits révélés depuis le procès de Rennes et leur répercussion sur les articulations présentées aux juges.
Dans la quatrième partie, Me Mornard étudiait le rôle d’Esterhazy et reprenait brièvement, à son point de vue, les éléments de l’accusation.
Dans la cinquième et dernière partie, il examinait les conséquences juridiques à déduire des faits établis dans l’instruction, et énumérait les moyens de révision qui imposaient la cassation de l’arrêt du Conseil de guerre de Rennes.
Me Mornard terminait enfin son consciencieux mémoire en demandant la cassation sans renvoi devant un nouveau Conseil de guerre. De multiples moyens la commandaient. Mais devant ma volonté formelle, Me Mornard ne prit aucune conclusion basée sur les principes de droit concernant la prescription, la qualification légale des faits, le décret de grâce ou la peine exécutée. Je ne voulais d’aucun moyen de cassation sans renvoi basé sur ma situation particulière et, surtout, je ne voulais que des moyens établissant catégoriquement mon innocence et la culpabilité d’Esterhazy. En conséquence, Me Mornard basa ses conclusions pour la cassation sans renvoi sur les deux moyens suivants inscrits dans le Code d’instruction criminelle : « 1o La Cour statue au fond sans renvoi lorsqu’il ne pourra être procédé de nouveau à des débats oraux entre toutes les parties. Or, Esterhazy, auteur du bordereau de la trahison, informateur habituel de Schwartzkoppen était, comme le vulgaire bon sens le voulait, partie au procès et comme il ne pouvait plus y avoir de poursuites contre lui, ayant été acquitté par le Conseil de guerre de 1898, il ne pouvait plus être procédé à des débats oraux entre toutes les parties. 2o Si l’annulation de l’arrêt à l’égard d’un condamné vivant ne laisse rien subsister qui puisse être qualifié crime ou délit, aucun renvoi ne peut être prononcé. » Or, l’enquête de la Cour n’avait laissé subsister aucune charge contre moi.
CHAPITRE XXI
Dans le courant du mois de mai 1905, la situation politique, au point de vue de nos relations extérieures, devint assez inquiétante. Pendant que la presse française s’occupait surtout du projet de loi en discussion devant les Chambres sur la séparation des Églises et de l’État, et discutait à perte de vue sur l’article 4, le dernier voté, la situation était devenue grave en Extrême-Orient. Les Japonais, en guerre avec les Russes depuis si longtemps, devinrent nerveux et très excités, nous accusant véhémentement d’avoir violé la neutralité, en laissant l’amiral russe Rojdestvensky prendre comme base de ses opérations navales les côtes de nos possessions en Indochine. D’autre part, l’affaire du Maroc, où notre diplomatie avait voulu « ignorer » l’Allemagne dans les conventions passées avec les autres puissances, était loin d’être réglée. La politique de Delcassé, notre ministre des Affaires Étrangères, ne paraissait guère avoir été heureuse dans la circonstance. Il eût fallu être d’autant plus correct avec l’Allemagne que nous voulions davantage traiter en dehors d’elle. Cependant, la situation se détendit momentanément, après les explications données par le Gouvernement.
J’appris à la même époque que le conseiller Michel Jaffard, rapporteur de l’affaire devant les Chambres réunies de la Cour de Cassation, avait été souffrant. J’avais l’espoir que cela ne retarderait pas le dépôt de son rapport et que l’affaire pourrait encore venir devant la Cour avant les vacances judiciaires, qui commencent le 15 août. Mais mon espoir fut déçu. Le 10 mai, le premier président de la Cour reçut un certificat médical constatant que Michel Jaffard avait été atteint d’une congestion double des poumons, consécutive à une grippe et que son état nécessitait quelques mois de repos. La maladie de Michel Jaffard avait été réelle, mais on eut l’impression à la Cour que le certificat avait été volontairement accentué. L’entourage de Michel Jaffard était, en effet, effrayé de la responsabilité qu’il avait assumée en acceptant d’établir le rapport sur l’affaire, et avait voulu l’en voir déchargé. La peur des attaques de la presse nationaliste était l’abîme où les courages venaient sombrer. Après l’examen de la question entre le premier Président et le Procureur général, ils reconnurent tous deux que dessaisir Michel Jaffard après le refus déjà donné antérieurement par les conseillers Puech et Delcurron, c’était donner plus de force à la polémique des journaux nationalistes qui avaient prétendu, lors du refus de ces deux conseillers, qu’aucun ne voulait accepter le rapport pour ne pas céder à la pression que l’on prétendait exercer sur eux pour conclure dans un sens favorable ! On l’eût dit encore davantage cette fois, pensèrent-ils, puisque Michel Jaffard avait déjà commencé l’examen du dossier. La crainte de la calomnie fit donc abandonner ce qu’on eût fait dans une affaire ordinaire, nommer un autre rapporteur. Le procureur général alla trouver le ministre de la Justice, qui se rendit à ses raisons. Mais, le 15 mai, il y eut un nouveau soubresaut. Michel Jaffard ayant considéré, dans l’état de sa santé, le maintien de sa mission comme une condamnation à mort, il fallut lui substituer le conseiller Moras qui le suivait sur le tableau. J’eus l’espoir qu’on avait enfin trouvé un rapporteur assez robuste pour résister aux fatigues de cette lourde tâche, et surtout assez courageux pour aller jusqu’au bout de sa mission.
J’assistai quelques jours plus tard à un déjeuner où se trouvait Jaurès. Il s’était produit des divisions parmi les députés socialistes, motivées par les raisons suivantes. Après les essais d’unité entre les Jauressistes et les Guesdistes pour constituer le parti socialiste unifié, il avait été nommé une commission administrative permanente dont Gustave Hervé faisait partie. Celui-ci, quelques jours plus tard, avait tenu un discours antipatriotique et prononcé des paroles outrancières. Aussi, plusieurs députés du parti socialiste parlementaire désapprouvèrent publiquement les paroles d’Hervé et refusèrent d’entrer dans le parti socialiste unifié. Jaurès y resta et, de tous côtés, on le somma de désapprouver les paroles d’Hervé. Dans le milieu où nous étions, qui était loin d’être socialiste, mais dans lequel on avait un profond attachement pour la personne de Jaurès et une vive estime pour son caractère, on lui exprima la surprise qu’on avait de le voir rester dans ces conditions dans le parti unifié. Jaurès nous dit que quitter le parti, maintenant unifié, c’était former un club des Feuillants en face du club des Jacobins. Il préférait, quant à lui, rester au club des Jacobins pour faire entendre des paroles de raison au parti socialiste et pour tenter d’arriver, par l’évolution, à sa conception de la société future. S’il ne réussissait pas, ajouta-t-il avec une certaine mélancolie, ce serait toute sa vie politique qui aurait été inutile. Jaurès nous dit en outre qu’il désapprouvait les paroles d’Hervé, qui n’engageaient que celui-ci et non le parti socialiste. Notre aimable hôtesse écrivit encore quelques jours après à Jaurès les lignes suivantes : « Hervé a l’intention de soumettre au prochain congrès du parti unifié la question de l’attitude des socialistes en cas de guerre ; j’espère que vous y soutiendrez qu’on doit défendre la patrie. En le faisant, vous resterez avec nos grands aïeux de la Révolution, qui savaient que le développement de l’Humanité s’est fait par patries et dont le patriotisme humanitaire conciliait sans effort le devoir contre l’envahisseur en armes et la prédication d’une paix de droit entre les hommes dans la patrie, entre les peuples sur les continents de la terre. Jusqu’au jour où cette paix pourra s’imposer entre les citoyens d’un même pays, entre les nations des divers territoires, par un autre arbitrage que celui de la force, il nous faudra rester en armes pour veiller sur notre indépendance comme sur le plus précieux trésor. »
On apprit le 29 mai la destruction de la flotte russe de l’amiral Rojdesvensky, anéantie sans combat dans le détroit de Corée par la flotte japonaise de l’amiral Togo. Le commandement russe avait été, comme dans les batailles livrées sur terre, bien au-dessous de la mission qui lui incombait.
Dutrait-Crozon avait fait paraître en 1904, dans la vieille Gazette de France, journal monarchiste, de prétendues études critiques sur le livre de Reinach intitulé : Histoire de l’Affaire Dreyfus. Il les réunit en un volume qui parut en juin 1905. C’était une œuvre d’admirable jésuitisme où la vérité était travestie avec l’art des disciples de Loyola. Dutrait-Crozon eut l’inconscience d’envoyer à Reinach son livre, où il le traitait de faussaire et de menteur, avec cette dédicace : « À M. Joseph Reinach en souvenir des heures pleines de charme que j’ai passées en sa compagnie. »
Delcassé dut quitter à cette époque le ministère des Affaires étrangères et fut remplacé par Rouvier, président du Conseil, qui abandonna à Merlou le portefeuille des finances qu’il détenait. La question du Maroc n’avait pas été la seule cause du départ de Delcassé. L’Empereur d’Allemagne avait prétendu avoir été outré des procédés de Delcassé à son égard à tel point qu’il refusa d’envoyer à Loubet, Président de la République, une dépêche, en même temps qu’il en adressait une à Alphonse XIII, roi d’Espagne, pour le féliciter d’avoir échappé à l’attentat anarchiste commis à Paris pendant son séjour et qui, fort heureusement, n’avait atteint ni lui ni Loubet. On ajoutait même que le prince Radolin, Ambassadeur d’Allemagne à Paris, qui s’était rendu à Berlin pour le mariage du prince héritier, ne devait pas rentrer à son poste. C’eût été la rupture des relations diplomatiques. Enfin, dans une conférence qui eut lieu à l’Élysée entre Loubet, Rouvier et Delcassé, ce dernier qui avait sondé l’Angleterre se prétendit fort de signer avec elle une alliance effective. Mais le gouvernement allemand, avisé de la possibilité de cette alliance, aurait déclaré qu’il en ferait un casus fœderis. La situation était donc grave. Avec tous les ministres, Loubet se rendit à la nécessité de se priver des services de Delcassé.
Il était profondément regrettable qu’on se crut obligé de se débarrasser de Delcassé presque sous les menaces de l’Allemagne. Il semblait qu’il eût été préférable de chercher une autre solution qui, tout en assurant la paix, sauvegardât notre dignité et ne permît pas l’intrusion d’une puissance étrangère dans notre politique. Mais la faute primordiale fut de laisser Delcassé diriger sans contrôle, pendant sept années, notre politique extérieure.
Clemenceau fit, pendant cette période, une campagne de presse admirable. Malheureusement, il y mêla, comme toujours, des attaques parfois violentes contre d’autres hommes politiques qui ne pensaient pas comme lui, ce qui fit dire à Jaurès dans une conversation particulière : « Clemenceau est toujours un fruit aigre, jamais un fruit mûr. »
Vers la fin de juin, le Gouvernement fit entendre enfin des paroles viriles. Après avoir reconnu ceux des griefs de l’Allemagne qui lui paraissaient légitimes, il se refusa à souscrire à ses exigences injustifiées. Nous voulions sincèrement la paix, mais si l’Allemagne avait voulu nous arracher le fourreau, eh bien, elle aurait trouvé l’épée. En juillet, la Chambre des Députés vota, à une majorité de plus de cent voix, la loi de séparation des Églises et de l’État. D’autre part, le règlement du différend franco-allemand était en bonne voie. S’il occupa pendant quelque temps encore le devant de la scène politique, ce n’en était pas moins un fait purement fortuit et momentané, tandis que la loi sur la séparation était une loi d’avenir destinée à préparer l’affranchissement des esprits.
Nous passâmes le mois d’août à Randa, dans la vallée de Zermatt, l’une des plus belles de la Suisse, et une grande partie du mois de septembre aux environs de Genève. Durant cette période, la paix fut signée entre la Russie et le Japon. La Russie, après des désastres inouïs dus surtout à l’insuffisance du commandement et à la vénalité de l’administration, obtint cependant des conditions qui ne furent pas trop dures pour elle. Mais la révolution commençait à gronder dans ce pays. Le peuple russe se soulevait enfin contre le régime autocratique et contre une bureaucratie barbare et corrompue.
À mon retour à Paris, j’appris la mort de Cavaignac, ministre de la Guerre dans le cabinet Brisson, en 1898. C’était déjà un disparu. Il monta pour la dernière fois à la tribune de la Chambre des Députés en avril 1903, au moment où Jaurès, lors de son interpellation sur l’élection Syveton, fit l’historique du « bordereau annoté ». Jaurès y avait lu la lettre accusatrice du général de Pellieux, adressée au ministre de la Guerre Cavaignac, et que celui-ci avait dérobée à la connaissance de son président du Conseil, Brisson. Cavaignac s’était dressé, effaré, pour demander la parole avec le geste d’un homme qui se noie. Quand son tour fut venu, il fit entendre des accents qui n’avaient plus rien d’humain. Toutes les gauches, debout dans l’hémicycle, lui jetèrent à la face le souvenir du faux Henry, affiché dans toutes les communes de France. C’était le châtiment. Jouet des misérables qui, au bureau des renseignements du ministère de la Guerre, avaient ourdi le complot contre la justice, Cavaignac s’enivra en 1898 des acclamations qui, de la tourbe antisémite et nationaliste, montaient jusqu’à lui. Dès lors, l’esprit fermé à toute lueur de bon sens et de raison, il s’engagea dans la lutte contre la vérité et se brisa contre elle.
Dans trois articles parus dans le journal Le Matin, sous la signature de Stephane Lauzanne, Delcassé ressentit subitement le besoin de donner au public un compte rendu de la séance du Conseil des ministres, où il se trouva seul de son opinion contre l’unanimité de ses collègues. Bien loin d’apporter une justification quelconque, il montra qu’il nous avait conduit au seuil d’une guerre avec l’Allemagne pour une satisfaction illusoire et sans préparation suffisante. En outre, la révélation d’une prétendue offre d’intervention armée en notre faveur de l’Angleterre contre l’Allemagne ne pouvait que compromettre gravement les relations entre les deux pays. On pouvait se demander s’il appartenait à Delcassé de divulguer un secret d’État pour la satisfaction de ses ressentiments personnels, alors surtout qu’il desservait ainsi, au seul profit de l’Allemagne, le gouvernement étranger qui, sous quelque forme que ce soit, nous avait offert son aide aux mauvais jours.
La Cour de Cassation reprit ses audiences le 16 octobre après les vacances annuelles. J’avais espéré que M. Moras déposerait son rapport à la rentrée. Hélas ! il n’en fut rien.
Sur ces entrefaites, Berteaux, ministre de la Guerre, donna sa démission et fut remplacé par Étienne, qui abandonna le ministère de l’intérieur à Dubief.
Dans le Conseil des ministres qui se tint le 7 novembre 1905, on s’occupa de l’Affaire. Chaumié, ministre de la Justice, annonça, ce qui ne se réalisa pas, que le conseiller Moras déposerait son rapport dans la première quinzaine de décembre et que l’affaire pourrait venir devant les Chambres réunies de la Cour de Cassation en janvier. Une discussion s’engagea à ce sujet ; il fut décidé que la date des débats serait subordonnée aux conclusions de Moras. S’il concluait au non-renvoi devant un Conseil de guerre, l’affaire viendrait le plus tôt possible après le dépôt du rapport ; s’il concluait au contraire au renvoi, l’affaire serait renvoyée après les élections législatives d’avril-mai 1906. J’estimais que cette dernière décision était une erreur politique, qui serait exploitée par nos adversaires, et je fis tous mes efforts pour qu’on revînt sur elle.
Dans le journal Le Radical, du 14 novembre, parut un article très judicieux de Ranc, où il disait :
« Pourquoi ne pas en finir une bonne fois ? Pourquoi retarder une solution qui s’impose ? L’affaire est en l’état Le capitaine Dreyfus qui, au lendemain de la grâce, avait déclaré qu’il s’engageait à poursuivre la lutte jusqu’à sa complète réhabilitation, a tenu parole, comme aucun de ceux qui le connaissaient n’en doutait. Il a déposé une nouvelle demande en révision. Il est libre, personne en France ne doute plus de son innocence. Mais il lui faut quelque chose de plus. Il a droit à l’entière justice, à la constatation légale de la vérité. Donc, il s’est adressé de nouveau à la première magistrature de son pays. Sans tarder, le procureur général Baudoin a déposé son réquisitoire… ce n’est un secret pour personne que l’immense majorité, la presque unanimité des magistrats de la Cour suprême se prononceront pour la cassation de l’inique arrêt de Rennes.
Mais pour que la Cour de Cassation statue, il faut que le rapport soit déposé. Qu’attend-on ?
« Sigismond Lacroix se fait à ce sujet l’écho d’un bruit assez singulier. On raconte, dit-il, que ce serait de la chancellerie que viendrait le mot d’ordre d’ajourner le rapport. Sigismond Lacroix ne croit pas que ce bruit soit fondé. Je ne le crois pas non plus. Outre qu’il y aurait là un abus de pouvoir criminel, dont je sais M. Chaumié incapable, ce serait une faute politique qui ne pourrait échapper à la clairvoyance de ses collègues.
« Oui, une grosse faute politique ! Veut-on, comme suite de cet ajournement, de ces lenteurs, que les élections coïncident avec un renouvellement de polémiques sur l’affaire Dreyfus, sur la forfaiture du général Mercier, sur les faux, sur les crimes de l’État-major ? Le veut-on ? Nous, les dreyfusards, nous sommes prêts. Nous ne laisserons pas dire que nous fuyons un nouveau débat, qu’il nous suffit d’avoir obtenu la grâce de l’innocent, que nous reculons devant les défenseurs d’Henry et d’Esterhazy, que nous avons peur des révélations du terrible M. Cuignet. Nous sommes prêts et nous attendrons. On recommencera quand on voudra.
« Mais à cette reprise de la grande bataille, qu’aurait à gagner le Gouvernement ?…
« Donc, dans un intérêt politique supérieur, comme au nom de la justice, une liquidation immédiate de l’affaire s’impose. Que la première magistrature du pays dise son mot, le dernier mot. »
Le 14 décembre, j’appris que Moras, qui avait été mis en congé pour la rédaction de son rapport, avait repris son siège à la Cour. Nous supposâmes, Me Mornard et moi, que son rapport était terminé et nous nous demandâmes ce qu’on attendait pour faire venir l’affaire devant les Chambres réunies.
L’année 1905 se termina sans voir la fin de mes soucis. La lenteur de la Cour nous était à tous absolument incompréhensible. J’avais fait ma demande d’enquête en avril 1903, ma demande de révision en novembre de la même année ; l’enquête de la Cour était terminée en fait depuis juillet 1904, l’arrêt de clôture de l’enquête avait été rendu au mois de novembre suivant et, cependant, l’affaire n’était pas encore solutionnée !
J’appris dans les premiers jours du mois de janvier 1906 que le conseiller Moras, dont le rapport était très favorable quant au fond, concluait au renvoi devant un nouveau Conseil de guerre, en s’appuyant sur la jurisprudence suivie en 1899. La situation juridique, cependant, n’était plus du tout la même, puisque Esterhazy, de par les documents remis à la Cour et de par son aveu, était l’auteur du bordereau et de la trahison et, par conséquent, partie au procès. D’autre part, l’enquête de la Cour avait ruiné toutes les charges relevées contre moi. Nous étions décidés, dès ce moment, Me Mornard et moi, à livrer bataille sur cette question devant les Chambres réunies de la Cour de Cassation, afin de leur laisser toute la responsabilité si elles prononçaient le renvoi devant un nouveau Conseil de guerre. Mais j’étais non moins décidé à mener énergiquement le combat pour la justice et la vérité devant le Conseil de guerre si j’y étais renvoyé.
CHAPITRE XXII
Le 18 janvier 1906 eut lieu une réunion plénière des gauches républicaines de la Chambre des Députés et du Sénat pour la désignation d’un candidat à la présidence de la République, Loubet arrivant le 18 février à l’expiration de ses pouvoirs. Les deux candidats en présence étaient Fallières, vieux républicain digne de toute confiance, et Doumer, derrière lequel s’étaient groupés tous ceux qui pouvaient espérer quelque chose d’un bouleversement Fallières fut désigné et élu le lendemain Président de la République contre Doumer, qui recueillit toutes les voix des droites et celles des républicains dissidents.
Fallières fut très courageux durant l’Affaire. Ami de Scheurer-Kestner, il fut un des rares sénateurs qui osèrent assister aux obsèques de ce vaillant.
Le 27 janvier parut dans L’Éclair une lettre ouverte de Lasies, député du Gers, au président du Conseil, pour lui transmettre une lettre de Cuignet par laquelle celui-ci prétendait que la demande de révision était basée sur le faux et le mensonge. Lasies finissait sa lettre en se demandant à quoi on devait « la maladie de deux rapporteurs successifs et la lenteur inexplicable du troisième qui ne parvient pas à déposer son rapport ». Cette lettre était la confirmation brutale, venant de nos adversaires, de ce que je soutenais depuis de longs mois : tous ces atermoiements, toutes ces hésitations laissaient croire qu’on avait peur de la vérité, peur de la lumière, qu’on avait quelque erreur ou quelque faute à cacher.
Le 1er février, Cuignet adressait une lettre au Garde des Sceaux portant plainte en faux contre l’administration du général André. On mit Cuignet en non-activité par retrait d’emploi, comme mesure disciplinaire, pour s’être adressé directement au Garde des Sceaux, sans passer par la voie hiérarchique. Mais on ne répondit pas, tout au moins publiquement, à ce qui faisait le fond de sa plainte. On laissait ainsi croire aux esprits abusés que Cuignet pouvait être un martyr de la vérité, tandis qu’il n’était qu’un héros du mensonge. Tout cela eût été évité si les débats s’étaient ouverts plus tôt, car le dossier, qui était encore à la Cour, permettait de faire complètement justice des allégations audacieusement mensongères de Cuignet.
Dans les premiers jours de février, le Gouvernement se décida enfin à sortir de sa torpeur. Chaumié, ministre de la Justice, invita le procureur général à faire venir l’affaire le plus tôt possible devant la Cour. Mais le premier président, Ballot-Beaupré, répondit que toutes les audiences de la Chambre civile seraient occupées par les pourvois sur l’établissement des listes électorales, qui devaient être jugés avant les élections législatives et que, par suite, il ne pourrait convoquer les Chambres réunies de la Cour de Cassation qu’après les élections. On avait tant tardé qu’on se trouvait acculé à l’impossibilité de liquider l’affaire avant la période électorale.
Dans le courant du mois de mars 1906, le cabinet Rouvier, mis en minorité à la Chambre sur la question de l’application de la loi sur la séparation des Églises et de l’État, donna sa démission et fut remplacé par un cabinet Sarrien. Étienne y conserva le portefeuille de la Guerre et Thomson celui de la Marine. Clemenceau devint ministre de l’Intérieur.
Les Chambres se séparèrent le 13 avril, et les députés se rendirent dans leurs circonscriptions pour préparer leur élection.
On eut de fortes craintes pour la journée du 1er mai à Paris, où la Confédération générale du Travail avait fait une vigoureuse campagne pour la journée de 8 heures. On fit venir des troupes de la province et Paris, sillonné par de nombreuses patrouilles, ressembla à une ville en état de siège. Ces craintes ne se réalisèrent pas, mais la situation resta cependant troublée. Il ne fallait pas oublier, en effet, que le 1er mai n’était pas un terme, mais le commencement d’un mouvement d’agitation dans lequel allait entrer le parti du Travail. Était-ce le prélude du mouvement révolutionnaire vers lequel s’achemine le prolétariat ?
Les élections générales, qui eurent lieu le 7 et le 14 mai, furent favorables à la politique du bloc républicain. Le ministère qui y présida n’avait pas escompté un pareil succès. Quelques jours avant le premier tour de scrutin, Clemenceau, ministre de l’Intérieur, avait dit à Combes : « Nous perdrons 40 sièges, nous sommes venus deux mois trop tard. » Les prévisions pessimistes de Clemenceau ne se réalisèrent pas ; les nationalistes furent littéralement écrasés, et ce fut Clemenceau lui-même qui fut chargé de former le nouveau cabinet.
Au commencement de juin, j’appris que les débats devant la Cour commenceraient le vendredi 15 de ce mois. Ce fut un immense soulagement. Enfin, j’entrevoyais la fin de mon supplice, la fin aussi d’une situation énervante au possible.
Quelques amis eurent dès lors la crainte que Baudoin, procureur général, ne fut trop énergique, c’est-à-dire trop véridique en dévoilant tous les crimes de mes adversaires. J’en fus fort en colère et je leur dis : « Va-t-on recommencer la faute commise à Rennes, où l’on voulait ménager tous les partis, alors que Mercier et ses complices opéraient sans vergogne ? On ne fait pas de conciliation, ajoutai-je, avec des adversaires de mauvaise foi ; on les met en face de leurs crimes pour les mettre hors d’état de nuire. Ce serait une faute grave que de vouloir, sous prétexte d’un apaisement mensonger, pallier les crimes de nos adversaires. »
Les séances des 15 et 17 juin 1906 devant la Cour furent consacrées à l’examen, à huis clos, du dossier secret militaire et du dossier secret diplomatique. Le dossier secret militaire fut présenté par le commandant Targe, le dossier secret diplomatique par M. Paléologue, ministre plénipotentiaire. Ce dernier, après avoir présenté le dossier, ajouta qu’il croyait de son devoir, comme diplomate et comme représentant du département des Affaires étrangères, dont l’avis était conforme au sien, d’exposer les raisons qui permettent d’affirmer la sincérité des déclarations faites en ma faveur par les puissances étrangères. Ces raisons étaient basées sur les circonstances dans lesquelles les déclarations avaient été faites.
Le lundi 18 juin s’ouvrit la première séance des débats publics devant la Cour de Cassation par la lecture du rapport du conseiller Moras. Cette lecture prit les séances des 18, 19, 20, 21 et 22 juin.
Je trouvai le rapport de Moras très ferme sur le néant des accusations portées contre moi, mais trop indulgent pour mes adversaires ; inexact en ce qui concerne Henry, dont il méconnaissait la portée des actes criminels qui commencèrent dès 1894. J’étais d’accord avec Moras sur la réalité de la trahison d’Esterhazy. Déjà, lors de la rédaction du mémoire de Me Mornard, j’avais vivement discuté avec ce dernier l’hypothèse qu’il soulevait sur la possibilité qu’Esterhazy se soit simplement livré au contre-espionnage de connivence avec Henry, hypothèse examinée encore avec plus de force par Baudoin dans son réquisitoire écrit. Il fallait avoir le courage de reconnaître que le problème de la complicité d’Henry avec Esterhazy n’avait pas encore reçu de solution. Si d’une part, on ne sait comment expliquer le rôle d’Henry depuis 1894, son acharnement dès le jour de mon arrestation, où il commit un rapport mensonger, ses faux accumulés, d’autre part aucun indice n’est venu établir qu’il se livrât à des dépenses au-dessus de ses ressources. On ne voit donc aucun mobile à une complicité d’Henry avec Esterhazy, et tout crime suppose un mobile. Dans l’état de la question, il valait donc mieux réserver son jugement sur le rôle criminel d’Henry.
Me Mornard apprécia ainsi qu’il suit le rapport de Moras :
« Il y a de très bonnes choses dans ce rapport, il y en a quelques mauvaises et certaines inexactitudes. Ce qui domine, c’est l’intention évidente de ménager les accusateurs et d’excuser leurs actes, tout en étant cependant très ferme sur la constatation du néant de l’accusation. »
Ranc écrivit ce vibrant article :
« Je n’ai encore lu que la première partie du lumineux rapport du conseiller Moras, mais cela me suffit pour répéter qu’aux yeux de tout homme qui n’est pas aveuglé par la passion, l’inanité absolue des charges relevées contre le capitaine Dreyfus est mise en pleine lumière. Ce qui éclate aussi au grand jour, c’est le crime commis, c’est l’infamie de ceux qui ont arraché aux juges militaires une condamnation qui est l’iniquité même. Lisez cette apostrophe du rapporteur au général Mercier : « Obligé, admettons-le, de poursuivre pour crime de haute trahison cet officier dont vous connaissiez la carrière et l’avenir, le ministre avait pour premier devoir d’observer la loi qu’il invoquait, d’agir avec prudence, de laisser à l’accusé toute la liberté de sa défense. C’est là ce qu’ordonnaient impérieusement le souci de la justice et le respect de l’honneur de l’armée. » Y a-t-il rien de plus sanglant ?
« Et plus loin, le conseiller-rapporteur affirme qu’avant même que le capitaine Dreyfus ait été interrogé, avant qu’il ait pu fournir aucune explication, l’opinion de ceux qui l’interrogeaient était faite. Avant que l’enquête n’ait commencé, le sort du capitaine Dreyfus était fixé.
« Il n’y a pas, cela est maintenant prouvé, archi-prouvé, d’aveux de Dreyfus, mais en revanche, nous avons, signés et en mains, les aveux de du Paty de Clam. Le conseiller-rapporteur a donné lecture de ces pièces curieuses.
« Dans l’une, du Paty reconnaît qu’il n’a pas agi dans son indépendance d’officier de police judiciaire, qu’il avait des chefs, qu’il devait leur obéir, qu’il n’a fait que se conformer à leurs instructions, qu’exécuter les ordres qui lui étaient donnés. Oui, il a raison de le dire, il a été l’exécuteur des basses œuvres de l’État-Major.
« Et cependant, son enquête, son instruction n’avaient abouti à rien, il se débattait dans le vide…
« Mais le général Mercier ne voulait pas abandonner les poursuites. Il lui fallait, il fallait à l’État-Major une condamnation, un coupable et que ce coupable fut le capitaine Dreyfus, fut un Juif !
« C’est alors que Mercier prit la résolution de corser la preuve trop fragile, en communiquant aux juges militaires ces pièces secrètes dont quelques-unes étaient des faux, et dont, en tout cas, il ne serait rien resté si la défense les avait connues et avait pu les discuter.
« Voilà l’œuvre de Mercier, voilà le crime. »
À la fin de son rapport, M. Moras, sans conclure nettement, indiqua cependant que ses préférences étaient pour la cassation avec renvoi. Son argumentation était très faible et se contredisait. D’une part, en effet, il reconnaissait qu’il n’y avait plus aucune charge contre moi et, d’autre part, il disait qu’il n’avait pas trouvé de fait nouveau relatif au bordereau, alors qu’il y avait le rapport décisif et lumineux de MM. Appel, Poincaré et Darboux. Il n’eut pas le courage de prononcer le mot définitif, qui était la conclusion nécessaire de l’examen très consciencieux qu’il venait de faire du dossier. Tout en reconnaissant l’inanité des charges, il n’osa pas demander à la Cour de proclamer elle-même mon innocence.
Les séances des 25, 26, 27, 28 et 30 juin, des 2, 3, 5 juillet furent occupées par le réquisitoire de M. Baudoin, procureur général. Son argumentation fut très forte, d’une grande clarté, marquant pour toujours du sceau de l’infamie les auteurs des crimes contre la vérité et la justice. Baudoin appelait un faux, un faux, un mensonge un mensonge, ce dont on ne saurait assez le louer. Son ton véhément, qui étonnait parfois dans ce prétoire habitué aux calmes discussions, n’était que l’indignation d’un cœur honnête devant tant de crimes et de mensonges. Baudoin fit de moi un portrait peu flatté, en citant les dépositions de certains témoins à charge. Il aurait pu méditer, à ce sujet, ces paroles très justes d’un de mes camarades à l’État-Major de l’armée en 1894 et qui redevint, quand il fut éclairé, un de mes meilleurs amis et défenseurs : « Quand, en 1894, le sous-chef d’État-Major nous réunit pour nous dire que tu étais coupable et qu’on en avait les preuves certaines, nous en acceptâmes la certitude sans discussion puisqu’elle nous était donnée par un chef. Dès lors, nous oubliâmes toutes tes qualités, les relations d’amitié que nous avions avec toi pour ne plus rechercher dans nos souvenirs que ce qui pouvait corroborer la certitude qu’on venait de nous inculquer. Tout y fut matière. »
Les séances des 5, 6 et 7 juillet furent consacrées à l’admirable plaidoirie de mon vaillant défenseur, Me Mornard. Son préambule fut très noble et très élevé, sa plaidoirie aussi merveilleuse de dialectique qu’impressionnante de force. Il ramassa avec une grande élévation de pensée et une belle hauteur de style tous les arguments de la cause qu’il avait à défendre.
En résumé, durant ces débats, qui avaient duré trois semaines, les magistrats de la Cour suprême se montrèrent admirables de force calme et de sincérité. Toute l’entreprise abominable de forfaiture, de faux et de mensonges fut passée au crible d’une critique impitoyable et tranquille. Les coupables furent marqués du sceau d’infamie par la main sûre de M. Baudoin. Toute la vérité apparut, terrible pour les criminels, pleine de réparations pour ceux qui furent les calomniés et les méconnus. Et ce fut une chose remarquable et magnifique que cette haute magistrature prononçant, au nom d’un grand peuple libre, les paroles de justice attendues depuis des années, au milieu du respect de la nation tout entière, hormis quelques misérables, faussaires ou faux-témoins qui, avec leurs dignes amis, les Charles Maurras et les Drumont, balbutièrent de suprêmes mensonges.
Le général Mercier, dans une lettre adressée au premier président de la Cour de Cassation, osa revenir sur la prétendue « nuit historique ». Cet homme est grandiose de cynisme, d’audace et d’infamie.
Ainsi, la Cour de Cassation, usant de ses pouvoirs illimités, avait mis en pleine lumière mon innocence. J’estimais dès lors que si la Cour hésitait à proclamer cette innocence qu’elle-même avait rendue évidente, elle paraîtrait reculer devant la vérité. Et si, ayant proclamé la vérité, la Cour hésitait à y conformer sa décision souveraine, elle paraîtrait reculer devant la justice.
Le 9 juillet commença la délibération de la Cour en Chambre du Conseil sur l’arrêt à intervenir. La première séance fut consacrée à l’examen des « faits nouveaux » ; la cassation du jugement de Rennes fut votée à l’unanimité. Les séances des 10 et 11 juillet furent consacrées à discuter la question de la cassation avec ou sans renvoi. Le 11 juillet, à 6 h. 30 du soir, j’appris avec une joie profonde que la Cour avait voté la cassation sans renvoi par 31 voix contre 18. Enfin, c’était la fin de mon supplice qui durait depuis douze ans ; c’était la fin de mes angoisses pour l’avenir de mes enfants. Il me semblait qu’on soulevait l’immense poids qui depuis si longtemps oppressait mon cœur.
Le jeudi 12 juillet, à midi, eut lieu la lecture de l’arrêt solennel proclamant mon innocence.
Notre joie à tous fut débordante. Mon souvenir ému alla à tous ceux qui n’étaient plus là pour jouir du triomphe d’une cause pour laquelle ils avaient tant souffert : Bernard Lazare, Zola, Scheurer-Kestner, Trarieux, Grimaux, Giry, Molinier, Zadoc-Kahn, mon regretté beau-père et tant d’autres trop tôt disparus.
Les parents, les amis accoururent en foule chez moi, tout à la joie de me voir parvenu au terme définitif de mes épreuves. Ce furent de tendres épanchements qui augmentèrent mon émotion.
Je n’avais jamais douté de ce triomphe de la justice et de la vérité sur l’erreur, le mensonge et le crime. Ce qui m’avait soutenu depuis le jour néfaste de mon arrestation, à travers les plus horribles souffrances qu’un homme ait peut-être jamais supportées, c’est cette foi inébranlable que la France proclamerait un jour, à la face du monde, mon innocence et qu’elle effacerait jusqu’à la dernière trace de l’erreur monstrueuse. Je conserverai toujours une reconnaissance infinie pour tous ceux qui contribuèrent avec tant de courage et de générosité au triomphe de la justice.
Les dépêches affluèrent aussi dans cette journée et je pus à peine en prendre connaissance, car les visites, qui ne s’arrêtèrent pas jusqu’à une heure avancée de la soirée, continuèrent les jours suivants.
Aussitôt après que l’arrêt de la Cour eut été rendu, j’avais écrit à Mme Trarieux, à Mme Zola, à Mme Bernard Lazare pour leur adresser l’hommage ému de mon souvenir reconnaissant pour leur regretté mari, ainsi qu’au lieutenant-colonel Picquart, au lieutenant-colonel Hartmann, etc…
Je reçus la réponse suivante du colonel Picquart :
« Je vous remercie de votre petit mot. Je me figure votre joie et celle des vôtres. J’aurais préféré, vous le savez, le Conseil de guerre, mais je ne m’entête pas. Cela vaut peut-être mieux ainsi. »
La solution qu’avait adoptée la Cour de Cassation, et qui était conforme au droit et au bon sens, était évidemment bien préférable à celle qui eût consisté à un renvoi devant un Conseil de guerre. Ce renvoi eût été sans utilité et sans but, puisque tout avait été examiné et jugé, et n’eût fait que prolonger une agitation stérile.
Le vendredi 13 juillet eurent lieu à la Chambre des Députés et au Sénat deux admirables séances pour la France et la République. Le Gouvernement avait déposé deux projets de loi, l’un me nommant chef d’escadron, l’autre donnant au lieutenant-colonel Picquart la réparation qui lui était due, en le nommant général de brigade. Le projet de loi me concernant fut adopté aux applaudissements de toutes les gauches par 432 voix contre 32. Le président de la Chambre, Brisson, prononça ensuite les paroles suivantes : « Votre président enregistre avec fierté ce vote qui consacre par une loi le triomphe de la justice qui, depuis deux jours, vaut à la France les acclamations du monde. » Le projet de loi relatif au lieutenant-colonel Picquart fut adopté par 449 voix contre 26.
Au Sénat, les projets de loi furent votés, celui me concernant par 182 voix contre 30 et celui concernant le lieutenant-colonel Picquart par 184 voix contre 26.
Je fus cependant étonné, et de nombreux amis m’exprimèrent la même surprise, de ce qu’on fit dater ma nomination au grade de chef d’escadron seulement du jour de la promulgation de la loi. En toute justice, on eût dû m’appliquer la règle qu’on suivit avec juste raison pour le lieutenant-colonel Picquart, en le replaçant devant tous ceux qui, au moment où il avait quitté l’armée, étaient moins anciens que lui comme lieutenant-colonel.
Dans la séance de la Chambre des Députés où furent votées les lois de réintégration, Maurice Barrès crut devoir intervenir. Lui qui, député durant toute une législature, ne monta que deux fois à la tribune, il se fit soudain le porte-parole des 32 irréductibles pour qui aucun jugement, aucune raison, aucune vérité, ne prévaut contre leur passion. Maurice Barrès voulut être le champion de Mercier contre moi. Triste courage que de vouloir être, quand même, le défenseur d’un tel criminel ! Il perdit là une bonne occasion de se taire, la meilleure de toutes les occasions. Triste personnage, doué d’un beau talent !
Ma pensée se reporta encore plus vivement, dans ces journées, vers tous ceux qui n’étaient plus là pour prendre leur part du triomphe d’une cause qu’ils avaient si vaillamment défendue.
Bernard Lazare, jeune auteur de talent et de bel avenir, à demi artiste et poète, à demi sociologue, qui écrivit le premier un mémoire en ma faveur où il exposa en un style très simple tous les faits alors connus.
Zola, qui jeta sa gloire dans la bataille et dont Maurice Batilliat disait admirablement, dans un discours prononcé le 1er octobre 1905 à la cérémonie commémorative de Médan : « Si Émile Zola fut naguère « un moment de la conscience humaine », il est aujourd’hui, par son œuvre, par son influence, par sa pensée, l’expression magnifique et pure de la conscience de la patrie. »
Ludovic Trarieux, qui se rappela qu’il était girondin et qui se jeta passionnément dans la lutte pour la vérité.
Scheurer-Kestner, belle et noble figure, qui mourut à la peine, et tant d’autres !
Pour tous, la France était la plus haute personne morale et ils ne pouvaient admettre qu’elle oubliât ses généreuses passions de justice humaine.
Les télégrammes et les lettres affluèrent en de tels monceaux dans les jours qui suivirent, qu’il me fut impossible d’y répondre et que je dus emprunter la voie des journaux pour remercier tous les amis connus et inconnus et leur dire combien j’avais été touché par leurs témoignages de sympathie.
Le 20 juillet au matin, le Journal officiel publia ma nomination comme chevalier de la Légion d’honneur. Le général Mensier, membre du Conseil de l’Ordre de la Légion d’honneur, avait eu à présenter devant le Conseil le rapport sur la proposition faite en ma faveur par le ministre de la Guerre. En présentant ses conclusions, le général Mensier les accompagna du très noble commentaire suivant :
« Je pourrais, en ne considérant que les années de service du commandant Dreyfus, me borner à vous dire que la nomination est faite en conformité des règlements et que nous n’avons qu’à en donner ampliation. Mais un devoir tout autre nous incombe, et devant une affaire qui a retenti si douloureusement dans le monde entier, je tiens à ajouter que nous devons considérer notre décision comme une juste réparation vis-à-vis d’un soldat qui a enduré un martyre sans pareil. »
La décision du Conseil de l’Ordre fut prise à l’unanimité.
Le même jour, dans l’après-midi, eut lieu dans la cour du quartier de l’artillerie à l’École militaire, la cérémonie de la remise de ma décoration.
L’aspect des murailles grises et vétustes, du cadre de la cour Desjardins, était resté le même depuis le temps où j’étais lieutenant aux batteries à cheval à l’École militaire.
On ne choisit point pour cet acte de réparation le cadre qui est à côté, la grande cour de l’École militaire où s’accomplit douze ans auparavant l’atroce première parade. Ce fut sur ma demande, car je craignais que l’émotion des souvenirs ne m’imposât une charge au-dessus de mes forces et ne triomphât de mon courage.
À une heure et demie, les troupes commandées pour rendre les honneurs, les deux batteries à cheval et deux escadrons du 1er cuirassiers, se formèrent parallèlement aux trois côtés de la cour. Elles étaient placées sous les ordres du lieutenant-colonel Gaillard-Bournazel du 1er cuirassiers.
À deux heures moins cinq retentit la sonnerie des trompettes. Le général Gillain, commandant la 1re division de cavalerie, d’allure martiale, la moustache blanche, pénétra à pied dans la cour. À grands pas, il passa sur le front des troupes. Le silence pesa lourd, impressionnant, et dans ce silence, ma pensée s’enfuit, éperdue, réveillant les souvenirs endormis d’il y a douze ans, les hurlements de la foule, l’atroce cérémonie, mes galons arrachés injustement, mon sabre brisé et gisant à mes pieds en tronçons épars… Mon cœur battit à se rompre, le sang afflua aux tempes, la sueur couvrit mon front… Je dus faire un immense effort de volonté pour me ressaisir et ne pas crier mes douleurs passées.
Le commandement « ouvrez le ban » m’arracha à ma douloureuse rêverie et me ramena à la réalité réparatrice. Le général Gillain, d’un beau geste, tira son épée et remit d’abord la croix d’officier de la Légion d’honneur au commandant Targe. Puis le ban se referma et se rouvrit aussitôt pour moi. Cette fois, le général Gillain prononça les paroles réglementaires d’une voix émue, et en m’agrafant l’insigne de l’honneur, il me dit d’une voix douce : « Commandant Dreyfus, je suis heureux d’être chargé de vous décorer ; je sais quels excellents souvenirs vous avez laissés à la 1re division de cavalerie. » Puis il m’embrassa de tout cœur, et ses yeux se mouillèrent. Les troupes allèrent ensuite se masser au fond. Le commandement « Pour défiler, en avant, marche » retentit. Et, lieutenant-colonel en tête, précédées de la fanfare, les troupes défilèrent devant le général Gillain, devant le commandant Targe et devant moi, les officiers saluant du sabre au passage. Les cuivres chantèrent haut et clair en ce jour d’allégresse.
Les troupes disparurent. Aussitôt on m’entoura en criant : « Vive Dreyfus ». Non, m’écriai-je : « Vive la République, vive la vérité. » Les mains se tendirent vers moi, empressées. Je les serrai d’une étreinte nerveuse. J’embrassai les amis. Et tout cela était si émouvant que les mots sont impuissants à en donner la sensation…
Anatole France s’approcha à son tour et me dit :
« Je suis très heureux et très ému. Je ne sais comment rendre hommage à la constance dont vous avez fait preuve au travers de tant de souffrances et qui nous a permis d’accomplir l’œuvre de justice et de réparation dont la solennité d’aujourd’hui est le couronnement. Et je vous serre les mains sans rien vous dire de plus. »
Puis mon fils se jeta dans mes bras. Ensuite, ce fut le tour de ma femme, des miens. Étreintes délicieuses de tous ceux, que j’aimais, pour qui j’avais eu le courage de vivre.
J’allai trouver le général Picquart, qui avait assisté à la cérémonie, et qui me serra chaleureusement les mains. Je lui exprimai toute ma gratitude, ainsi qu’à M. Baudoin, qui était présent. Mais toutes ces émotions avaient été trop fortes. Des troubles cardiaques me firent subir une crise passagère. Quand je fus remis, je m’éloignai en voiture avec Georges Bourdon, du Figaro, et mon fils.
Ce fut une belle journée de réparation pour la France et la République.
Mon affaire était terminée. Le lieutenant-colonel Picquart avait été réintégré dans l’armée avec le grade de général de brigade, comme compensation des persécutions qu’il avait subies pour m’avoir défendu dès qu’il eut acquis la conviction de mon innocence. Si tous ceux qui avaient combattu pour la justice, et qui étaient encore parmi les vivants, n’avaient pu recevoir de même la récompense des souffrances endurées pour la vérité, il était certain qu’ils la trouveraient dans la satisfaction intime de leur conscience et dans l’estime que leurs sacrifices leur avaient méritée de la part de leurs contemporains. Et même s’ils parurent oubliés, ils ne furent pas les plus mal partagés, car ils ne luttèrent pas seulement pour une cause particulière, mais ils contribuèrent, pour une large part, à l’une des œuvres de relèvement les plus extraordinaires dont le monde ait été témoin, une de ces œuvres qui retentissent jusque dans l’avenir le plus lointain, parce qu’elle aura marqué un tournant dans l’histoire de l’humanité, une étape grandiose vers une ère de progrès immense pour les idées de liberté, de justice et de solidarité sociale.
LES DERNIÈRES ANNÉES
1906-1935
LES DERNIÈRES ANNÉES
Après que les deux Chambres, à une immense majorité, eurent voté la loi qui le réintégrait dans les cadres de l’armée, le commandant Dreyfus fut affecté au fort de Vincennes, où il reprit son service le 15 octobre 1906, douze ans jour pour jour après sa tragique arrestation. Peu de temps après, il fut nommé au commandement de l’arrondissement de Saint-Denis.
En dépit du calvaire qu’il avait douloureusement gravi au cours de ces terribles années, il avait conservé très vif le goût des choses militaires, s’étant refusé à confondre l’opinion d’une armée trompée à son égard, et désormais éclairée, avec les crimes de quelques chefs égarés par la passion antisémite. De plus, il restait pleinement fidèle à son serment de 1870, alors que tout enfant il avait vu défiler en conquérants les soldats allemands dans Mulhouse, « être officier français pour pouvoir mieux servir son pays et venger l’honneur des Alsaciens arrachés par la force à leur patrie ».
D’ailleurs, il fut parfaitement reçu par ses camarades. Dès le 28 juillet, un banquet lui avait été offert au Cercle Militaire par les officiers de l’artillerie de la première division de cavalerie, et il trouva partout l’accueil le plus cordial. Aussi, profondément touché par toutes les attentions dont il était l’objet, il eût bien volontiers poursuivi sa carrière. Malheureusement, par une erreur qui ne put être relevée en temps utile, la loi du 13 juillet 1906 qui l’avait nommé chef d’escadron ne faisait partir son ancienneté que du jour de la promulgation de la loi, alors que s’il avait suivi régulièrement sa carrière, il eût été lieutenant-colonel ou à la veille d’être promu.
Considérant que sa situation se trouvait ainsi sans issue, le commandant Dreyfus estima qu’il était de sa dignité de se retirer et demanda, non sans tristesse, sa mise à la retraite le 26 juin 1907.
De ce jour, il consacra ses longs loisirs à des études d’histoire et de sociologie.
En 1908, le 4 juin, alors qu’il assistait à la cérémonie du transfert des cendres de Zola au Panthéon, il fut blessé au bras par un vague journaliste qui tira sur lui deux coups de revolver par derrière. Conduit de suite au poste de police voisin pour être pansé, l’on put constater que, fort heureusement, la blessure était sans gravité.
Ce stupide attentat fut une occasion pour de nombreux amis de lui témoigner leur vigilante sympathie, si bien exprimée dans la lettre suivante par celle qui fut pour l’univers entier la « divine Sarah » :
« Vous avez encore souffert, nous avons encore pleuré. Mais vous ne devez plus souffrir, et nous ne devons plus pleurer. Le drapeau de la vérité est placé dans la main de l’illustre mort couché sous les voûtes glorieuses. Ce drapeau claquera plus haut que les aboiements de la meute.
« Ne souffrez plus, notre cher martyr. Regardez autour de vous, tout près, puis plus loin, plus loin encore, et voyez cette foule d’êtres qui vous aiment et vous défendent contre la lâcheté, le mensonge et l’oubli. Parmi ces êtres se trouve votre amie.
Chaque été, le commandant Dreyfus allait passer avec sa famille un ou deux mois en Suisse, où il recevait toujours un accueil enthousiaste, et terminait fréquemment sa villégiature en Italie. Il éprouvait une prédilection pour Florence, et c’était pour lui une grande joie que d’aller s’asseoir place Michel-Ange et de contempler, dans cette atmosphère idéale, les magnifiques trésors artistiques qui l’entouraient.
Les événements de 1914 surprirent le commandant Dreyfus en Suisse. Dès que la mobilisation parut probable, il décida de rentrer à Paris pour reprendre du service actif. Il partit avec sa fille et, à peine arrivé en France, sur le quai de la gare de Bellegarde, il apprit l’assassinat de Jaurès, première et glorieuse victime du cataclysme. Cette terrible nouvelle lui causa un profond chagrin.
Le 2 août 1914, le commandant Dreyfus se rendit à Vincennes et fut désigné pour être adjoint au colonel commandant l’artillerie de la zone nord du camp retranché de Paris. Il suivit ainsi avec émotion les progrès de la marche des armées allemandes sur la capitale. Alors qu’il était en observation au fort de Daumont avec d’autres officiers, il vit les troupes de von Klück déboucher de Luzarches et, au lieu de se diriger sur eux, obliquer vers l’Est dans la direction de l’Ourcq. Il n’est d’ailleurs pas sans intérêt de noter que c’est de ce fort de Daumont que partit un des premiers avis signalant la manœuvre des armées ennemies et qui permit, grâce au génie de Gallieni, d’engager et de gagner la bataille de la Marne.
Après avoir participé à la mise en état de défense de la zone nord du camp retranché de Paris, et celle-ci se trouvant à peu près terminée, le commandant Dreyfus fut, sur sa demande, affecté aux armées et nommé au commandement du parc d’artillerie de la 168e division, qui appartenait au 20e corps. Il suivit ainsi ce corps d’armée dans ses divers déplacements et participa aux grands combats du Chemin des Dames et de Verdun.
En 1917, le 20e corps ayant relevé le 7e, auquel appartenait le régiment d’artillerie de 75 dont son fils commandait une batterie, il eut l’immense joie de l’embrasser sur le champ de bataille de Verdun. Et cette rencontre fut bien douce à son cœur si patriote et si aimant.
Au début de 1918, à la suite d’une circulaire relative aux limites d’âge des officiers dans les unités combattantes, le commandant Dreyfus, fut renvoyé à l’intérieur et mis à la disposition du ministre de l’Armement, qui le désigna pour prendre le commandement du parc d’artillerie d’Orléans. Le 25 septembre de la même année, il fut nommé lieutenant-colonel, puis promu au grade d’officier de la Légion d’Honneur.
Pendant toute la durée des hostilités, Mme Alfred Dreyfus, désireuse de servir elle aussi son pays, remplit avec un infini dévouement les fonctions d’infirmière bénévole dans les hôpitaux de Paris.
Puis vint l’armistice et la fin du massacre… Le lieutenant-colonel Dreyfus, malheureusement très usé par les fatigues de la guerre, reprit sa vie paisible et familiale. Il continua à lire beaucoup et à s’intéresser particulièrement à tout ce qui paraissait relativement à l’Affaire.
Dans le courant du mois de juin 1930, il reçut de Mme de Schwartzkoppen un exemplaire des Carnets de son mari qui venaient de paraître en librairie, accompagné de la lettre suivante :
« Très honoré monsieur Dreyfus,
« Je vous adresse aujourd’hui par la poste les Carnets de feu mon mari le général d’infanterie Paul de Schwartzkoppen, publiés par le colonel Schwertfeger : « La vérité sur Dreyfus ».
« Je crois agir ainsi dans l’esprit de mon mari, dont le vœu a toujours été de témoigner dans le monstrueux procès dont vous avez été le point central et la victime. Pour des raisons diverses qu’indiquent clairement ses souvenirs, il lui a été impossible de le faire de son vivant.
La lecture de ces Carnets fit revivre au colonel Dreyfus, avec une intensité douloureuse, les souffrances physiques et morales qu’il avait endurées et dont le temps n’avait pu atténuer le souvenir. Mais aussi, il regretta amèrement que Schwartzkoppen n’ait pas eu le courage d’intervenir lorsqu’il connut l’erreur judiciaire qui avait été commise et n’ait pas, comme le colonel Picquart, su sacrifier une carrière brillante pour accomplir un devoir de conscience en dévoilant la vérité.
Dans les dernières années de sa vie, le colonel Dreyfus, tout en conservant son intelligence intacte, vit ses forces diminuer, et il mena une vie de plus en plus casanière, entouré de l’affection des siens. Au cours de sa promenade quotidienne, qu’il écourta de jour en jour, il était fréquemment arrêté par des passants qui le saluaient, l’assurant de leur déférence et de leur sympathie.
Il eut le bonheur de voir sa famille s’agrandir, ses enfants se marier, et ses nombreux petits-enfants, qu’il adorait, l’entourer de tout leur respect et de tout leur amour.
Quand la maladie le terrassa, il ne se plaignit jamais. Il savait qu’il était perdu et disait seulement parfois que la vie, qui le faisait encore tant souffrir, lui avait été bien cruelle.
De nombreux médecins, parmi lesquels les professeurs les plus éminents, lui prodiguèrent leurs soins avec un dévouement touchant, considérant comme un inappréciable honneur d’être appelés à son chevet.
Pendant cette longue année de souffrances, le colonel Dreyfus fut constamment soutenu par celle qui porte si dignement son nom et qui, jusqu’à l’ultime minute, malgré des mois entiers de fatigue surhumaine, se tint à son chevet, le soigna avec une constance maternelle, et lui apporta, du seul fait de sa présence bien-aimée, un réconfort et un soulagement. Car dans un regard de sa compagne, le malade retrouvait toute leur vie, faite de confiance réciproque, de luttes partagées, d’obstacles vaincus en commun, d’estime mutuelle, d’affinités d’esprit et de cœur, d’amour, en un mot, d’amour profond, rayonnant, indestructible.
Dans cette chambre où son pauvre corps souffrait affreusement, une chose n’avait point changé. Ils étaient restés l’un pour l’autre tels qu’ils étaient sortis de l’épreuve, grandis, plus compréhensifs et plus humains. Le colonel, aux yeux de sa femme, était toujours le héros du plus tragique des destins, dont la fermeté d’âme, la noblesse de caractère, l’inébranlable courage avaient ému la terre entière. Et de même, Mme Dreyfus n’avait jamais cessé d’être pour lui un être d’exception, son étoile protectrice, la lumière vers laquelle, du fond de son cachot, il s’était tourné jour et nuit. Il lui savait gré de sa confiance, de son âme fidèle, de son invincible foi, de ses vertus de mère et de sa réconfortante tendresse. Et il lui vouait une admiration sans bornes pour son stoïcisme et sa vaillance durant le pénible et long combat, alors que voilée de deuil, simple et émouvante, elle rallia autour d’elle, comme autour d’un permanent flambeau, tant d’enthousiasmes et tant d’énergies.
Malgré tous les efforts qui furent tentés pour le sauver, le malade allait s’affaiblissant.
Le 11 juillet 1935, comme son fils allait le voir, ainsi que chaque jour, le colonel Dreyfus garda longuement sa main dans les siennes sans proférer une parole, lui transmettant ainsi, dans ce geste muet, son ultime pensée. Et le lendemain, vers cinq heures de l’après-midi, entouré des siens, il ferma les yeux et s’éteignit doucement.
- ↑ Alfred Dreyfus avait demandé à sa femme de lui faire parvenir des livres de grammaire et d’exercices anglais, de façon à occuper son cerveau et à trouver ainsi un dérivatif à ses tristes pensées.
- ↑ Dreyfus n’était plus autorisé à écrire que deux fois par semaine.
- ↑ Dreyfus et sa femme ne furent autorisés à se parler qu’à
distance, en présence du directeur du Dépôt. Il leur fut défendu
de dire quoi que ce soit relatif au procès.
Mme Dreyfus supplia qu’on la laissât embrasser son mari, après lui avoir au besoin lié les mains derrière le dos. Un refus brutal lui fut opposé.
- ↑ Scheurer-Kestner.
- ↑ Cinq années de ma vie. — Fasquelle, éditeur.
- ↑ Cette pièce qu’on ne pouvait montrer était la pièce connue depuis sous la désignation : « ce canaille de D… » et qui ne m’était pas applicable.
- ↑ Le commandant Gallet qui fut juge en 1894, au Conseil de Guerre de Paris, et que les faits révélés après 1894 convainquirent de mon innocence.
- ↑ Interview paru dans le Temps, au moment où furent publiées les lettres du Dr Dumas.



