« L’Étui de nacre/Le Petit Soldat de plomb » : différence entre les versions

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Il s’assit, bourra sa pipe, se versa un verre de vin, toussa et commença en ces termes :
 
— Il y a quatre-vingt-dix-neuf ans, jour pour jour, j’étais sur un guéridon avec une douzaine de camarades qui me ressemblaient comme des frères, les uns en assez bon état, les autres endommagés de la tête ou des pieds : débris héroïques d’une boîte de soldats de plomb, achetée l’année précédente à la foire Saint-Germain. La chambre était tendue de soie bleu pâle ; une épinette…
La chambre était tendue de soie bleu pâle. Une épinette sur laquelle était ouverte le Devin du village, des chaises ayant une lyre pour dossier, un bonheur-du-jour en acajou, un lit blanc orné de roses, le long de la corniche des couples de colombes, tout souriait avec une grâce attendrie. La lampe brillait doucement et la flamme du foyer faisait palpiter comme des ailes dans l’ombre. Assise en robe de chambre devant le bonheur-du-jour, son cou délicat incliné sous la magnifique et pâle auréole de ses cheveux, Julie feuillette les lettres qui dormaient, liées avec des faveurs, dans les tiroirs du meuble.
 
Minuit sonne ; c’est le signe du passage d’une année à l’autre. La mignonne pendule, où rit un amour doré, annonce que l’année 1793 est finie.
 
Au moment de la conjondion des aiguilles, un petit fantôme a paru. Un joli enfant, sorti du cabinet où il couche et dont la porte reste entrouverte, est venu, en chemise, se jeter dans les bras de sa mère et lui souhaiter une bonne année.
 
— Une bonne année, Pierre… Je te remercie. Mais sais-tu ce que c’est qu’une bonne année ?
 
Il croit savoir ; pourtant, elle veut le lui mieux enseigner.
 
— Une année est bonne, mon chéri, pour ceux qui l’ont passée sans haine et sans peur.
 
Elle l’embrasse ; elle le porte dans le lit d’où il s’est échappé, puis elle revient s’asseoir devant le bonheur-du-jour. Elle regarde tour à tour la flamme qui brille dans l’âtre et les lettres d’où s’échappent des fleurs séchées. Il lui en coûte de les brûler. Il le faut pourtant. Car ces lettres, si elles étaient découvertes, feraient envoyer à la guillotine celui qui les a écrites et celle qui les a reçues. S’il ne s’agissait que d’elle, elle ne les brûlerait pas, tant elle est lasse de disputer sa vie aux bourreaux. Mais elle songe à lui, proscrit, dénoncé, recherché, qui se cache dans quelque grenier à l’autre bout de Paris. Il suffit d’une de ces lettres pour retrouver ses traces et le livrer à la mort.
 
Pierre dort chaudement dans le cabinet voisin ; la cuisinière et Nanon se sont retirées dans les chambres hautes. Le grand silence du temps de neige règne au loin. L’air vif et pur active la flamme du foyer. Julie va brûler ces lettres, et c’est une tâche qu’elle ne pourra accomplir, elle le sait, sans de profondes et tristes songeries. Elle va brûler ces lettres, mais non pas sans les relire.
 
Les lettres sont bien en ordre, car Julie met dans tout ce qui l’entoure l’exactitude de son esprit.
 
Celles-ci, déjà jaunies, datent de trois ans, et Julie revit dans le silence de la nuit les heures enchantées. Elle ne livre une page aux flammes qu’après en avoir épelé dix fois les syllabes adorées.
 
Le calme est profond autour d’elle. D’heure en heure, elle va à la fenêtre, soulève le rideau, voit dans l’ombre silencieuse le clocher de Saint-Germain-des-Prés argenté par la lune, puis reprend son œuvre de lente et pieuse destruction. Et comment ne pas boire une dernière fois ces pages délicieuses ? Comment livrer aux flammes ces lignes si chères avant de les avoir à jamais imprimées dans son cœur ? Le calme est profond autour d’elle, son âme palpite de jeunesse et d’amour.
 
Elle lit :
 
"Absent, je vous vois, Julie. Je marche environné des images que ma pensée fait naître. Je vous vois, non point immobile et froide, mais vive, animée, toujours diverse et toujours parfaite. J’assemble autour de vous, dans mes rêves, les plus magnifiques spectacles de l’univers. Heureux, l’amant de Julie ! Tout le charme, parce qu’il voit tout en elle. En l’aimant il aime vivre ; il admire ce monde qu’elle éclaire ; il chérit cette terre qu’elle fleurit. L’amour lui révèle le sens caché des choses. Il comprend les formes infinies de la création ; elles lui montrent toutes l’image de Julie ; il entend les voix sans nombre de la nature ; elles lui murmurent toutes le nom de Julie. Il noie ses regards avec délices dans la lumière du jour, en songeant que cette heureuse lumière baigne aussi le visage de Julie, et jette comme une caresse divine sur la plus belle des formes humaines. Ce soir les premières étoiles le feront tressaillir ; il se dira : elle les regarde peut-être en ce moment. Il la respire dans tous les parfums de l’air. Il veut baiser la terre qui la porte…
 
"Ma Julie, si je dois tomber sous la hache des proscripteurs, si je dois, comme Sidney, mourir pour la liberté, la mort elle-même ne pourra retenir dans l’ombre où tu ne seras pas mes mânes indignés. Je volerai vers toi, ma bien-aimée. Souvent mon âme reviendra flotter en ta présence. "
 
Elle lit et songe. La nuit s’achève. Déjà une lueur blême traverse les rideaux : c’est le matin. Les servantes ont commencé leur travail. Elle veut achever le sien. N’a-t-elle pas entendu des voix ? Non, le calme est profond autour d’elle…
 
Le calme est profond ; c’est que la neige étouffe le son des pas. On vient, on est là. Des coups ébranlent la porte.
 
Cacher les lettres, fermer le bonheur-du-jour, elle n’en a plus le temps. Tout ce qu’elle peut faire, elle le fait ; elle prend les papiers à brassée et les jette sous le canapé dont la housse traîne à terre. Quelques lettres se répandent sur le tapis ; elle les repousse du pied, saisit un livre et se jette dans un fauteuil.
 
Le président du district entre suivi de douze piques. C’est un ancien rempailleur, nommé Brochet, qui grelotte la fièvre et dont les yeux sanglants nagent dans une perpétuelle horreur.
 
Il fait signe à ses hommes de garder les issues, et s’adressant à Julie :
 
— Citoyenne, nous venons d’apprendre que tu es en correspondance avec des agents de Pitt, des émigrés et des conspirateurs des prisons. Au nom de la loi, je viens saisir tes papiers. Il y a longtemps que tu m’étais désignée comme une aristocrate de la plus dangereuse espèce. Le citoyen Rapoix, qui est devant tes yeux (et il désigna un de ses hommes), a avoué que dans le grand hiver de 1789, tu lui as donné de l’argent et des vêtements pour le corrompre. Des magistrats modérés et dépourvus de civisme t’ont épargnée trop longtemps. Mais je suis le maître à mon tour, et tu n’échapperas pas à la guillotine. Livre-nous tes papiers, citoyenne.
 
— Prenez-les vous-même, dit Julie, mon secrétaire est ouvert.
 
Il y restait encore quelques billets de naissance, de mariage, ou de mort, des mémoires de fournisseurs et des titres de rente que Brochet examinait un à un. Il les tâtait et les retournait comme un homme défiant, qui ne sait pas bien lire, et disait de temps à autre : "Mauvais ! Le nom du ci-devant roi n’est pas effacé, mauvais, mauvais, cela ! "
 
Julie en augure que la visite sera longue et minutieuse. Elle ne peut se défendre de jeter un regard furtif du côté du canapé et elle voit un coin de lettre qui passe sous la housse comme l’oreille blanche d’un chat. A cette vue, son angoisse cesse tout à coup. La certitude de sa perte met dans son esprit une tranquille assurance et sur son visage un calme tout semblable à celui de la sécurité. Elle est certaine que les hommes verront ce bout de papier qu’elle voit. Blanc sur le tapis rouge, il crève les yeux. Mais elle ne sait pas s’ils le découvriront tout de suite ou s’ils tarderont à le voir. Ce doute l’occupe et l’amuse. Elle se fait dans ce moment tragique une sorte de jeu d’esprit à regarder les patriotes s’éloigner ou s’approcher du canapé.
 
Brochet, qui en a fini avec les papiers du bonheur-du-jour, s’impatiente et jure qu’il trouvera bien ce qu’il cherche.
 
Il culbute les meubles, retourne les tableaux et frappe du pommeau de son sabre sur les boiseries pour découvrir les cachettes. Il n’en découvre point. Il fait sauter le panneau de glace pour voir s’il n’y a rien derrière. Il n’y a rien.
 
Pendant ce temps, ses hommes lèvent quelques lames de parquet. Ils jurent qu’une gueuse d’aristocrate ne se moquera pas des bons sans-culottes. Mais aucun d’eux n’a vu la petite corne blanche qui passe sous la housse du canapé.
 
Ils emmènent Julie dans les autres pièces de l’appartement et demandent toutes les clefs. Ils défoncent les meubles, font voler les vitres en éclats, crèvent les chaises, éventrent les fauteuils. Et ils ne trouvent rien.
 
Pourtant Brochet ne désespère pas encore, il retourne dans la chambre à coucher.
 
— Nom de Dieu ! les papiers sont ici ; j’en suis sûr !
 
Il examine le canapé, le déclare suspect et y enfonce à cinq ou six reprises son sabre dans toute sa longueur. Il ne trouve rien encore de ce qu’il cherche, pousse un affreux juron et donne à ses hommes l’ordre du départ.
 
Il est déjà à la porte quand, se retournant vers Julie le poing tendu :
 
— Tremble de me revoir ; je suis le peuple souverain !
 
Et il sort le dernier.
 
Enfin, ils sont partis. Elle entend le bruit de leurs pas se perdre dans l’escalier. Elle est sauvée ! Son imprudence ne l’a point trahi, lui ! Elle court, avec un rire mutin embrasser son Émile qui dort les poings fermés, comme si tout n’avait pas été bouleversé autour de son berceau.
 
Je l’interrompis :
 
- La Tulipe, je connais cette histoire :
=== no match ===
c’est celle d’une visite domiciliaire au temps de la Terreur. Elle ne va pas à votre air : je la conterai moi-même, et dès demain. Dites-nous une histoire de guerre.
 
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