« La Littérature française au moyen-âge » : différence entre les versions

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La satire n’est pas seulement dans les poèmes satiriques proprement dits ; elle se trouve partout : dans les poèmes moraux les plus lugubres comme les vers de Thibaut de Marly sur la mort, parmi lesquels l’auteur a soin d’intercaler une satire contre Rome ; dans les légendes, empreintes d’une dévotion ascétique, comme celle de l’évêque Ildefonse et de sainte Léocadie, légende que son pieux auteur interrompt brusquement pour adresser à l’église romaine la plus véhémente des invectives.
 
Dans les fabliaux, la satire perce à chaque vers ; elle semble s’être concentrée dans le ''Roman de Renart'', pour se développer ensuite dans les plus vastes proportions, embrasser toute la société du moyen-ââge
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ge et se prendre corps à corps avec ce qui dominait cette société, avec l’église.
 
Toutes les fois que la satire apparaît dans notre littérature française du moyen-âge, c’est toujours avec beaucoup de verve et d’énergie, avec un charme de naturel et un bonheur d’expression que les autres genres littéraires sont loin d’offrir au même degré. Autant, comme je le disais, ce qui se rapporte à la poésie religieuse est, en général, pâle, décoloré, languissant, autant ce qui appartient à l’ironie, à la satire, est vif et inspiré. Ce déchaînement satirique est un grand fait historique, car dans cette portion si riche, si ardente de la littérature du moyen-âge, est le principe de la ruine et de la fin de la civilisation du moyen-âge. Chaque époque vit de sa foi ; et son organisation repose sur sa foi. Mais chaque époque a la formidable puissance de railler ce qu’elle croit, ce qu’elle est, et par là de se désorganiser elle-même. Pour les croyances, pour les formes sociales, comme pour certains malades, le rire c’est la mort ! c’est ce rire qui a tué le moyen-âge, car de lui sont nées les deux forces destructrices du XVIe siècle, très différentes l’une de l’autre par leur nature, mais qui avaient toutes deux pour caractère commun de combattre la société du moyen âge, en combattant l’église sur laquelle reposait tout l’édifice de cette société ; ces deux forces sont le protestantisme et l’incrédulité, les deux grands marteaux du XVIe siècle ! Ce sont eux qui ont frappé sur l’édifice et qui l’ont brisé, c’est par eux qu’un autre temps, une autre civilisation, ont été possibles. Eh bien ! tout cela a commencé par le sarcasme du moyen-âge ; et comment l’église aurait-elle pu tenir, quand on avait ri pendant trois siècles des reliques, des pèlerinages, des moines et du pape, quand les mêmes attaques se continuaient renforcées par la vigueur nouvelle que l’esprit humain puisait dans le commerce de l’antiquité ? Ainsi, aux limites d’une époque déjà parcourue on pressent par avance ce qui va agiter, ébranler la société et la pensée humaine dans les temps qui suivront.
 
Ces quatre grandes tendances, qui ont fourni à la littérature autant d’inspirations et de directions fondamentales, n’ont pas cessé après le moyen-âge ; elles se sont prolongées dans les siècles postérieurs, elles ont duré jusqu’à nous. L’inspiration chevaleresque a produit le roman et une grande partie de notre art dramatique ; l’inspiration religieuse n’a pas tari, le siècle de Louis XIV est là pour l’attester ; elle n’a pas même tari de nos jours, Dieu soit loué ! J’en atteste le génie de Châteaubriand, les belles pages de Ballanche, les beaux vers de Lamartine. La tendance qui porte invinciblement l’esprit humain à
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à s’émanciper de ce qui le domine et le contient, à chercher en lui-même, à ses risques et périls, son principe et sa raison ; cette tendance n’a pas péri, et il faut l’accepter, car elle ne périra pas. Enfin, la puissance satirique, cette puissance plus souvent mauvaise que bonne, mais qui est pourtant dans les desseins de la Providence, car elle a sa place dans le monde, car elle y agit, y combat, y détruit toujours ; cette puissance dévorante n’a pas péri non plus, et le dernier siècle n’en a que trop largement usé.
 
Je m’arrête, ce n’est pas encore le temps de faire l’histoire des quatre derniers siècles ; seulement, avant de quitter les trois siècles du moyen-âge, j’ai voulu montrer déjà vivantes les tendances dont les combinaisons et les luttes formeront, en très grande partie, la vie complexe des siècles modernes. En arrivant à ces siècles plus connus, ou du moins plus étudiés, peut-être sera-t-il possible de donner encore à des études venues après des travaux justement admirés, quelque intérêt de nouveauté, non par la ressource facile et misérable du paradoxe, mais par la rigueur du point de vue historique ; peut-être comprendra-t-on mieux le développement de l’esprit moderne, après en avoir surpris l’embryon dans les flancs vigoureux du moyen-âge. Tout se tient dans l’histoire, et l’on ne peut s’arrêter en chemin ; il faut suivre le mouvement et le flot des âges, il faut aborder avec eux. On consent à se plonger longuement et courageusement dans de grandes obscurités, mais on ne veut pas y rester enseveli, on veut arriver au présent, à l’avenir ; ce n’est que pour cela qu’on se résigne au passé. Étudier le passé c’est le seul moyen de comprendre le présent et d’entrevoir autant que possible l’avenir. On ne sait bien où l’on va que quand on sait d’où l’on vient. Pour connaître le cours d’un fleuve, il faut le suivre depuis sa source jusqu’à son embouchure ; pour s’orienter, il faut savoir où le soleil se lève, et dans quel sens il marche ; c’est ce que nous savons déjà : nous avons traversé cette longue nuit du moyen-âge, qui s’écoule entre deux crépuscules, entre les dernières lueurs de la civilisation ancienne et la première aube de la civilisation moderne.
 
 
J.-J. AMPÈAMPÈRE.
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RE.
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