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en moi le même temps que dans la rue, et, si vous me permettiez la métaphore, je dirais qu’il pleuvait dans mon esprit. Vous le savez, je suis un peu de la nature du lac ; je réfléchis l’azur ou la nuée. La pensée que j’ai dans l’âme ressemble au ciel que j’ai sur la tête.

En retournant son œil, — passez-moi encore cette expression, — on voit un paysage en soi. Or, en ce moment-là le paysage que je pouvais voir en moi ne valait guère mieux que celui que j’avais sous les yeux.

Il y avait deux ou trois armoires dans la chambre. Je les ouvris machinalement, comme si j’avais eu chance d’y trouver quelque trésor. Or, les armoires d’auberge sont toujours vides ; une armoire pleine, c’est l’habitation permanente. N’a pas de nid qui passe. Je ne trouvai donc rien dans les armoires.

Pourtant, au moment où je refermais la dernière, j’aperçus sur la tablette d’en haut je ne sais quoi qui me parut quelque chose. J’y mis la main. C’était d’abord de la poussière, et puis c’était un livre. Un petit livre carré comme les almanachs de Liège, broché en papier gris, couvert de cendre, oublié là depuis des années. Quelle bonne fortune ! Je secoue la poussière, j’ouvre au hasard. C’était en français. Je regarde le titre : — Amours secrètes et aventures honteuses de Napoléon Buonaparté, avec gravures. — Je regarde les gravures : — un homme à gros ventre et à profil de polichinelle, avec redingote et petit chapeau, mêlé à toutes sortes de femmes nues. Je regarde la date : — 1814.

J’ai eu la curiosité de lire. Ô mon ami ! que vous dire de cela ? Comment vous donner une idée de ce livre imprimé à Paris par quelque libelliste et oublié à Zurich par quelque autrichien ? — Napoléon Buonaparté était laid ; — ses petits yeux enfoncés, son profil de loup et ses oreilles découvertes lui faisaient une figure atroce. — Il parlait mal; n’avait aucun esprit et aucune présence d’esprit ; marchait gauchement, se tenait sans grâce et prenait leçon de Talma chaque fois qu’il fallait « trôner ». — Du reste, sa renommée militaire était fort exagérée ; il prodiguait la vie des hommes ; il ne remportait des victoires qu’à force de bataillons. (Reprocher les bataillons aux conquérants ! ne croiriez-vous pas entendre ces gens qui reprochent les métaphores aux poëtes ?) — Il a perdu plus de batailles qu’il n’en a gagné. — Ce n’est pas lui qui a gagné la bataille de Marengo, c’est Desaix ; ce n’est pas lui qui a gagné la bataille d’Austerlitz, c’est Soult ; ce n’est pas lui qui a gagné la bataille de la Moskowa, c’est Ney[1]. — Ce n’était qu’un capitaine du second ordre, fort inférieur aux généraux du grand siècle, à

  1. En 1814, on se servait contre Buonaparté des noms si justement renommés des lieutenants de Napoléon ; aujourd’hui tout est à sa place ; Desaix, Soult, Ney, sont de grandes et illustres figures ; Napoléon est dans sa gloire ce qu’il était dans son armée, l’empereur.