Stances à l’Inconstance

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Estienne Durand

Stances à l’Inconstance

STANCES À L’INCONSTANCE


Esprit des beaux esprits, vagabonde inconstance,
Qu’Éole, roi des vents, avec l’onde conçut.
Pour être de ce monde une seconde essence,
Reçois ces vers sacrés à ta seule puissance.
Aussi bien que mon âme autrefois te reçut.

Déesse qui partout et nulle part demeure,
Qui préside à nos jours et nous porte au tombeau.
Qui fais que le désir d’un instant naisse et meure.
Et qui fait que les cieux se tournent à toute heure
Encor qu’il ne soit rien ni si grand ni si beau.

Si la terre pesante en sa base est contrainte,
C’est par le mouvement des atomes divers.
Sur le dos de Neptun ta puissance est dépeinte,
Et les saisons font voir que ta majesté sainte
Est l’âme qui soutient le corps de l’univers.

Notre esprit n’est que vent, et, comme un vent volage.
Ce qu’il nomme constance est un branle rétif :
Ce qu’il pense aujourd’hui demain n’est qu’un ombrage.
Le passé n’est plus rien, le futur un nuage,
Et ce qu’il tient présent il le sent fugitif.

Je peindrais volontiers mes légères pensées,
Mais déjà, le pensant, mon penser est changé.
Ce que je tiens m’échappe, et les choses passées,
Toujours par le présent se tiennent effacées,
Tant à ce changement mon esprit est rangé.

Aussi depuis qu’à moi ta grandeur est unie
Des plus cruels dédains j’ai su me garantir ;
J’ai gaussé les esprits dont la folle manie

Esclave leur repos sous une tyrannie,
Et meurent à leur bien pour vivre au repentir.

Entre mille glaçons je sais peindre une flamme.
Entre mille plaisirs je fais le soucieux ;
J’en porte une à la bouche, une autre dedans l’âme.
Et tiendrais à péché, si la plus belle dame
Me retenait le cœur plus longtemps que les yeux.

Doncques, fille de l’air, de cent plumes couverte.
Qui, de serf que j’étais, m’a mis en liberté,
Je te fais un présent des restes de ma perte.
De mon amour changé, de sa flamme déserte.
Et du folâtre objet qui m’avait arrêté.

Je te fais un présent d’un tableau fantastique.
Où l’amour et le jeu par la main se tiendront,
L’oubliance, l’espoir, le désir frénétique.
Les serments parjurés, l’ardeur mélancolique.
Les femmes et les vents ensemble s’y verront.

Les sables de la mer, les orages, les nues,
Les feux qui font en l’air les tonnantes chaleurs.
Les flammes des éclairs plus tôt mortes que vues.
Les peintures du ciel à nos yeux inconnues,
À ce divin tableau serviront de couleurs.

Pour un temple sacré je te donne ma belle.
Je te donne son cœur pour en faire un autel.
Pour faire ton séjour tu prendras sa cervelle.
Et moi, je te serai comme un prêtre fidèle
Qui passera ses jours en un change immortel.