Stances et Poèmes/L’Amérique

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Œuvres de Sully PrudhommeAlphonse LemerrePoésies 1865-1866 (p. 253-263).
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L’AMÉRIQUE


 
Quand l’arche s’arrêta, du linceul gris des ondes
S’éleva lentement la terre d’aujourd’hui ;
Mais Dieu la divisa cette fois en deux mondes,
Une moitié pour nous, l’autre moitié pour lui.
Il nous livra l’Europe et l’Asie et l’Afrique,
Du Nil au Borysthène et de Marseille à Tyr ;
Mais il se réserva la féconde Amérique,
Voulant y voir son œuvre en liberté grandir.
Pour que ce monde heureux fût complet comme l’autre,
Il en ouvrit le ciel à des êtres humains,
Mais il ne plaça pas, comme il fit dans le nôtre,
Sous leur front le génie et le soc en leurs mains.
Il les laissa courir dans les vierges savanes,
Chasser, dormir, flatter leurs instincts sans remords,

Donner à leurs enfants pour berceaux des lianes,
L’infini bleu pour tombe à leurs vieux parents morts.
Et, comme la campagne, ardente et respectée,
Leur prodiguait plus d’or, plus d’oiseaux et de fruits,
De fleurs et de rayons que la route lactée
D’étoiles à leurs yeux dans la splendeur des nuits,
Ces êtres innocents, noyés dans la lumière,
Dans un air plein de sève et de miel et de feu,
Se trouvaient là si bien qu’ils adoraient la pierre,
L’arbre et le firmament, car tout leur était Dieu.
Ils croyaient, peu jaloux de gloire et de conquête,
User assez des biens qui leur étaient offerts,
Quand ils s’étaient noués des plumes à la tête
Ou fait un lit nomade avec des rameaux verts ;
Ils n’avaient pas besoin de transformer les choses,
D’y puiser savamment des éléments meilleurs ;
Ils sentaient leur bonheur, ils en touchaient les causes,
Ils n’avaient pas besoin de le rêver ailleurs.

L’Amérique vivait dans un repos superbe,
Promenant vers la mer ses fleuves aux longs bras,
Balançant dans l’azur sa chevelure d’herbe
Au fracas éternel de ses Niagaras.
Elle poussait au ciel des végétaux énormes,

Ses nopals, ses cactus, et ses bois résineux,
Ses nocturnes forêts pleines d’étranges formes
Tordaient paisiblement d’inextricables nœuds.
Ses beaux oiseaux ridaient le golfe solitaire,
Ses lies fleurissaient sous les vents alizés ;
C’était l’hymen fécond du ciel et de la terre,
Et des étés sans fin naissaient de leurs baisers.

Mais, parfois, il passait dans la tiède atmosphère
Un flot d’air étranger, trouble et chargé de sang ;
Une rumeur montait, et de l’autre hémisphère
Le sol semblait au loin frémir en gémissant.

L’homme y recommençait son aventure étrange !
La terre est molle encore et le bonheur a fui ;
Hors de l’arche, aussitôt qu’il eut touché la fange,
L’homme sentit le mal se retremper en lui :
« A moi le fer, le feu, la mer et la campagne !
Rappelons-nous les arts des enfants de Caïn.
A la forge, mes fils ! au labour, ma compagne !
Changeons l’or en écus et les blés mûrs en pain.
Quand les bras sont nombreux, la tâche en est moins dure :
Enchaînons-nous ensemble, unissons-nous d’efforts,
Et, comme des cancers aux flancs de la nature,

Creusons et bâtissons des villes et des ports !
Qui vient à l’horizon nous disputer la terre ?
Debout, les jeunes gens ! c’est moi qui suis le roi !
La gloire, c’est l’éclat du meurtre militaire,
La patrie est la place où je vous fais la loi !
Gloire et patrie ! Allez, ces mots feront fortune.
Des champs de nos voisins n’êtes-vous pas jaloux ?
Que ne leur jetons-nous notre chaîne commune ?
La conquête est un droit, les vaincus sont à nous. »
Puis les vaincus ont dit : « Nous sortîmes tous des frères.
Faisons les lots pareils du labeur et du gain ! »
Et le même drapeau prit des couleurs contraires :
« Je suis aristocrate. — Et moi, républicain.
— Moi, j’aime le tyran qui payait bien mes pères.
— Moi, j’abhorre celui qui tortura les miens.
— Le fort pouvoir d’un seul fait les États prospères.
— L’égal pouvoir de tous fait les grands citoyens.
— Je confesse le Christ. — A Jupiter l’empire.
— Moi, j’ai foi dans Allah ! — Moi, je n’ai foi dans rien. »
Chaque philosophie avec un froid délire
Jetait son ombre vaine à la clarté du bien ;
Chaque religion, jurant par son apôtre,
S’animant de son dieu contre un culte imposteur,
Le fer dans une main, le symbole dans l’autre,

Tuait la Créature au nom du Créateur.
La peste, le besoin, le cilice et les armes
Travaillaient tour à tour les générations,
Et chacune, en passant dans la rage et les larmes,
A balayé la terre aux vents des passions ;
Ainsi les ouragans qui poussent les nuages
Les font s’entre-choquer comme les bataillons,
Et de pluie et d’éclairs forment ces grands orages
Qui laissent derrière eux la campagne en haillons.
L’Asie a vu courir plus de vingt Alexandres ;
Que devient la verdure où passe le torrent ?
Les colosses d’Égypte ont ajouté leurs cendres
Aux sables que tourmente un soleil dévorant ;
L’Europe a vu pâlir ses plaines les plus belles
Sous la herse gauloise et le chariot germain,
Et sous la grande route aux dalles éternelles
Que fondait sous ses pas le lourd piéton romain.
Les rois vont pulluler sur l’empire en poussière,
Des trônes sont bâtis sur les épis broyés,
Chacun dispute à mort sa part dans la matière,
Chacun dispute à mort la place de ses pieds !

Dieu voilé, tu pouvais, pour punir cette engeance,
La laisser d’elle-même un jour s’anéantir,

Et sa propre fureur eût servi ta vengeance ;
Mais une fois encor tu crus au repentir,
Et tu dis à Colomb : « Cherche une voile et marche,
Va toujours devant toi, par mon souffle emporté ;
Où luit la Croix du Sud je conduirai ton arche,
Car je veux par l’exil sauver la liberté ! »
Et l’inspiré partit. Qui ne sait l’aventure :
L’espoir, le doute ingrat, l’équipage ennemi,
Les trois sommations à l’horizon parjure,
La honte d’un retour, la peur de l’infini ?

L’Amérique était calme, et cependant vers elle
Accouraient effrayés tous les oiseaux marins ;
De l’approche du monstre ils portaient la nouvelle,
Mais l’incrédule terre apaisait leurs chagrins :
« Ils vont si lentement par des plaines si grandes ! »
Et les déserts dormaient sur la foi des deux mers.
Dans leur tranquillité se déployaient les Andes :
On aurait dit qu’Atlas du poids de l’univers
Avait, heureux Titan, soulagé son épaule,
Et qu’il dormait paisible au bord d’un océan,
Couché sur son fardeau, posant sa tête au pôle,
Et laissant ses pieds pendre aux flots de Magellan.
Quand il les vit ramper avec leurs faibles ailes,

Le mont ne rida point son front immaculé :
« Paix, mes filles, dit-il aux neiges éternelles,
Avant que je me dresse ils auront reculé. »
Sentant de ses forêts frémir les vieilles souches
Et leur plaintive houle importuner ses flancs :
« Rassurez-vous, dit-il, ô mes vierges farouches,
Votre seuil est terrible, ils s’en iront tremblants. »

Ah ! tu ne savais pas ce que peuvent les hommes,
Toi qui les défiais avec un tel dédain.
Monde nouveau, demande à l’ancien qui nous sommes ;
Où nous aurons passé tu seras vieux demain.
Déjà tes beaux déserts, hachés par nos charrues,
Sont des carrés de riz, de canne et de coton ;
Ils subissent le rail et le pavé des rues ;
Leurs sauvages troupeaux connaissent le bâton !
L’homme apporte avec lui le fouet et les entraves,
Il déshonore tout ; ton sol épouvanté
Comme une vieille Afrique a bu des pleurs d’esclaves,
Il t’a fait, malgré Dieu, trahir la liberté.
Encore un peu de temps, et les guerres civiles
D’une rosée impie abreuveront tes champs ;
Bois donc ! et tu sauras pourquoi les fleurs sont viles
Dans les jardins de Rome au soleil de printemps.

Quand l’étranger funeste, à genoux sur la grève,
Fit à Dieu sa prière, encor pâle d’effroi,
Il le remercia d’avoir béni son rêve
Et donné par ses mains tout un monde à son roi.
Il n’a pas ressenti la paix surnaturelle
Que dépose dans l’âme un sol inexploré ;
Il a vu cette plage et mis le pied sur elle
Sans lui parler tout haut dans un trouble sacré :
« Rien des choses d’Europe ici ne m’accompagne,
O terre, je viens nu sous ton soleil nouveau !
Je ne te plante au cœur ni le drapeau d’Espagne
Ni le vieux labarum rougi comme un drapeau ;
Sur le premier gazon je veux bâtir ma hutte ;
Je mêlerai mon sang au sang des habitants ;
Moi, mes fils et les tiens nous unirons sans lutte
En fraternel faisceau nos fronts indépendants ;
Imitons la forêt dont les chênes robustes
Puisent au sol commun sans batailler entre eux :
Les racines jamais ne font les parts injustes,
Les cimes en chantant se baisent dans les cieux ! »

Mais nos aventuriers trouvaient des mers dociles,
Des fleuves roulant l’or à crever les tamis,
Et, pour guider leurs pas, des peuples imbéciles

Qui leur tendaient la main comme à des dieux amis.
A la terre nouvelle, apôtres d’infamie,
Ils ont communiqué le ferment des méchants,
Et l’on vit se ruer sur la vierge endormie
Les soudards du vieux monde et ses roués marchands.
Ah ! depuis trois cents ans ils l’ont bien réveillée !
Quel bruit de pas humains ! quelle ardeur ! quels travaux !
Sur la Cybèle jeune et de fleurs habillée
Qu’ils ont passé de fois leurs ignobles niveaux !
A quoi bon, tristes gens, vos ports et vos boutiques,
Si vous traînez au flanc le principe du mal,
Et si le vieux démon des fureurs politiques
Vous emporte avec nous dans son cercle fatal ?
Ce cercle est tout tracé par notre antique histoire :
A ton tour, peuple fier, tu salûras César,
A ton tour tu verras au seuil de ton prétoire
La tache de ton sang, la marque de son char :
Tu verras quelque fils des empereurs du Tibre
Porter un monde au bout de son sceptre insolent,
Pareil au bateleur qui tient en équilibre
Sur la pointe d’un glaive un disque chancelant !
Tu connaîtras aussi les gloires, les conquêtes,
Et les sanglots perdus dans le bruit des tambours,
Le triomphe et le deuil, la panique et les fêtes,

Après les jours brillants l’horreur des mauvais jours.
Tu briseras tes lois, tu les voudras refaire,
Et, jouet éternel de tes ambitieux,
Quand l’un te voudra vendre un flambeau qui t’éclaire
L’autre te montera le bâillon jusqu’aux yeux.
A la féroce épée, à la toge hypocrite,
Mendiant tour à tour des chartes pour tes droits,
Tu feras comme nous, ton histoire est écrite :
Flux et reflux sans fin de l’anarchie aux rois.

Ta fortune est vulgaire et nous la croyions belle,
O terre de Colomb ! et, quand la liberté,
A travers l’Océan volant à tire-d’aile,
Vint jeter dans tes bras son corps ensanglanté
Nous la croyions ravie aux soufflets de la guerre,
Et notre amour jaloux l’accompagnait là-bas.
O terre de Colomb ! ta fortune est vulgaire ;
Nous te croyions bénie, et tu ne l’étais pas.

Enfin l’homme a partout tenté la mer profonde :
Il n’est plus d’Amérique où s’enfuir ; les vaisseaux
Ont fait de leur sillage une ceinture au monde,
Et nous n’espérons plus dans l’infini des eaux :
Si loin que l’émigrant veuille pousser ses voiles,

Sa route le ramène en sa propre maison.
Nos yeux sont possesseurs de toutes les étoiles,
Mais nos pieds désormais se savent en prison.
Dans quels climats cachés le cœur sauvage et triste
Se pourra-t-il choisir un volontaire exil ?
Il n’est plus de déserts, l’iniquité persiste :
S’il demeure un seul juste, où se sauvera-t-il ?
Qu’il aille au nord, au sud, au couchant, à l’aurore,
Pour contempler en paix le ciel sévère et doux,
Il doit errer toujours de Sodome à Gomorrhe,
Les méchants lui crieront : « Cette place est à nous. »
Dans l’étroite limite où le sol les rassemble,
La force et le bon droit vont se heurter du front ;
L’équateur les enserre et les confond ensemble,
Ces ennemis mortels corps à corps lutteront !
Jéhovah n’est plus craint, la vieille arche est brûlée,
Et nous ne demandons aucun déluge aux flots ;
Sans allié divin, la justice acculée
Accepte vaillamment la bataille en champ clos.