Contes d’Italie/Sur l’eau

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Traduction par Serge Persky.
Contes d’ItalieLibrairie Payot et Cie (p. 268-289).


SUR L’EAU…


L’eau bleue semble épaisse comme de l’huile ; l’hélice du bateau s’y meut sans peine, presque sans bruit. Le pont ne vacille pas sous les pieds ; seul un mât érigé vers le ciel clair se balance obstinément ; les câbles vibrent doucement comme des cordes tendues, mais on est habitué à ce tremblement et on ne le remarque plus ; on dirait que le bateau, pareil à un cygne blanc, reste immobile sur l’eau glissante. Pour se rendre compte de sa marche, il faut regarder par-dessus bord : la proue toute blanche repousse la vague, qui se ride et s’enfuit en ondulations larges et souples ; sinueuse, elle étincelle comme du vif argent et mollement fredonne.

C’est le matin ; la mer ne s’est pas encore tout à fait réveillée ; au ciel, les reflets rosés de l’aurore ne se sont pas éteints, mais ils n’enluminent déjà plus l’île de Gorgona, rocher solitaire et sombre, tout couvert de forêts, qui se dresse sur la route marine ; une tour ronde et grise le couronne, tandis qu’un troupeau de blanches maisonnettes s’élèvent sur le rivage endormi. Quelques petites barques glissent avec rapidité le long du bateau à vapeur ; ce sont les habitants de l’île qui vont pêcher la sardine. Le clapotis cadencé des longues rames et les minces silhouettes des pêcheurs composent une harmonie qui se grave dans la mémoire ; les hommes rament debout et s’inclinent comme s’ils saluaient le soleil.

Derrière la proue du vapeur, s’étend une large bande d’écume verdâtre, au-dessus de laquelle des mouettes planent paresseusement ; parfois, un python venu on ne sait d’où, s’allonge comme un cigare et, sans bruit, vole à ras de l’eau où il plonge soudain, pareil à une flèche.

Au loin, les rives de la Ligurie s’estompent vaguement sur la mer avec leurs montagnes violettes ; dans deux ou trois heures, le bateau pénétrera dans le port encombré de Gênes, la ville de marbre.

Le soleil s’élève toujours plus haut, promettant une journée torride.

Deux sommeliers accourent sur le pont ; l’un est un Napolitain jeune, souple et agile, au visage mobile, à l’expression indéfinissable ; l’autre un homme de taille moyenne, à la moustache blanche, aux sourcils noirs ; son crâne rond est recouvert de poils gris ; il a le nez crochu et le regard grave et intelligent. Avec des rires et des plaisanteries, les deux sommeliers disposent rapidement la table pour le déjeuner et disparaissent. Ils sont remplacés par les passagers qui sortent lentement de leurs cabines. Il y a là un gros homme à la tête petite, au visage écarlate et bouffi ; il a l’air triste et ses lèvres cramoisies et boursouflées pendent avec lassitude ; le second, qui est de haute taille, porte des favoris blancs ; il semble repassé au fer ; ses yeux en vrille et son nez minuscule se distinguent à peine sur son visage jaune et plat ; puis, trébuchant contre la barre métallique du seuil, surgit un troisième voyageur pansu, roux et replet, aux moustaches martialement hérissées ; il est vêtu d’un costume d’alpiniste et coiffé d’un chapeau à plume verte. Tous trois s’approchent du bord ; le gros plisse tristement les paupières et s’écrie :

— Comme tout est tranquille, n’est-ce pas ?

L’homme aux favoris a mis les mains dans ses poches et écarté les jambes ; dans cette posture, il ressemble à des ciseaux ouverts. Le roux sort une montre d’or grande comme le disque de cuivre d’un balancier d’horloge ; il l’examine, lève les yeux au ciel, regarde le pont, enfin il se met à siffler, marquant la mesure avec sa montre et tapant du pied en cadence.

Deux dames apparaissent ; l’une est jeune et grasse, avec un teint de porcelaine ; ses yeux d’un bleu laiteux sont caressants ; on dirait que ses sourcils noirs sont dessinés à la main, car l’un est plus haut que l’autre. La seconde dame, plus âgée, a un nez pointu ; une masse de cheveux décolorés la casque et un grain de beauté noir et saillant se distingue sur sa joue gauche. Elle porte deux chaînes d’or ; un face-à-main et une quantité de breloques s’entrechoquent à la ceinture de sa robe grise.

On sert le café. La jeune femme s’assied en silence à la table et commence à verser le liquide noir en arrondissant ses bras, nus jusqu’au coude. Les hommes prennent place, sans mot dire. Le gros saisit une tasse et soupire profondément.

— Oui ! fait le roux brusquement, en frottant ses semelles sur le plancher du pont. Oui, oui, si les gauches elles-mêmes commencent à se plaindre de nos apaches, cela signifie que…

— Yvan, tu péroreras plus tard ! interrompt l’aînée des dames… Lisa viendra-t-elle ?

— Elle ne se sent pas bien ! répond la jeune d’une voix sonore.

— Pourtant, la mer est calme…

— Ah ! quand une femme est dans cet état-là… remarque le gros.

Et il s’assied, sourit et ferme les yeux avec volupté.

Dans les flots, bouleversant la surface lisse et tranquille de la mer, les marsouins se démènent ; l’homme aux favoris les regarde attentivement et déclare :

— Les marsouins ressemblent à des cochons.

Le roux réplique :

— En général, ici, il y a beaucoup de cochonneries.

La dame aux cheveux décolorés porte sa tasse à son nez, flaire le café et fait une grimace de dégoût.

— C’est répugnant.

— Et le lait, hein ? appuie le gros, en clignant de l’œil d’un air entendu.

La dame au visage de porcelaine affirme : — Et tout est si sale, si sale ! Et les habitants ressemblent tous à des Juifs !

Sans arrêt, avalant la moitié des mots, le roux parle à l’oreille de l’homme aux favoris, comme s’il répondait à un professeur et s’enorgueillît de savoir si bien sa leçon. La curiosité de son auditeur est évidemment chatouillée ; il hoche un peu la tête tantôt d’un côté, tantôt de l’autre ; sur son visage plat, sa bouche bée comme une fente dans une planche. Parfois, il a envie de répliquer ; il commence d’une voix bizarre, assourdie :

— Dans mon gouvernement…

Et sans continuer, il prête de nouveau une oreille attentive aux propos de l’homme roux.

Le gros soupire profondément en disant :

— Quelle crécelle tu es, Yvan !

— Eh bien, donnez-moi du café.

Il se rapproche lourdement de la table et son interlocuteur déclare d’un ton convaincu :

— Yvan a des idées…

— Tu n’as pas bien dormi, interrompit l’aînée des dames en examinant l’homme aux favoris à travers son face-à-main ; celui-ci passe la main sur son visage et regarde des doigts :

— Il me semble que je suis poudré ; n’as-tu pas la même impression ?

— Mais c’est une des particularités de la belle Italie, oncle ! s’exclame la jeune femme. La peau se dessèche horriblement ici…

L’aînée des dames questionne :

— Lydie, as-tu remarqué comme leur sucre est mauvais ?

Sur le pont arrivait un homme corpulent, à la tête couverte de cheveux gris et bouclés, au gros nez, aux yeux rieurs ; il avait un cigare aux dents ; les sommeliers appuyés au bordage s’inclinèrent respectueusement devant lui.

— Bonjour, bonjour, mes braves ! s’exclama-t-il d’une voix rauque et forte, en hochant la tête avec bienveillance.

Les Russes se turent et l’examinèrent en dessous ; Yvan annonça à mi-voix :

— Un militaire en retraite, ça se voit immédiatement…

Le nouveau venu, sentant qu’on l’observait, retira son cigare de la bouche et salua les Russes avec politesse. L’aînée des deux femmes redressa la tête, porta son face-à-main à ses yeux et toisa l’homme d’un air insolent ; Yvan, embarrassé on ne sait pourquoi, se détourna vivement, tira sa montre de son gousset et recommença à la balancer. Seul, le gros rendit le salut, en appuyant le menton sur sa poitrine. L’Italien perdit contenance, replaça fébrilement son cigare au coin de sa bouche, et demanda à mi-voix au plus vieux des sommeliers :

— Des Russes ?

— Oui, Monsieur. Un gouverneur russe avec sa famille…

— Comme ils ont toujours de bons visages…

— C’est un excellent peuple…

— Les meilleurs de tous les Slaves, certainement.

— Un peu dédaigneux, dirai-je…

— Dédaigneux ? Vraiment ?

— Oui, je crois, dédaigneux envers les gens.

Le gros Russe rougit ; avec un large sourire, il murmura :

— C’est de nous qu’il parle…

— Quoi ? demanda la dame aux cheveux décolorés en faisant une moue de mépris.

— On dit que nous sommes les meilleurs de tous les Slaves, répondit le gros avec un ricanement.

— Ce sont des flatteurs ! déclara la dame.

Yvan, le roux, remit sa montre dans son gousset ; il se frisa la moustache avec les deux mains et déclara :

— Ils sont tous étonnamment ignorants de ce qui nous concerne.

— On te fait des compliments, repartit le gros, et tu trouves que c’est par ignorance ?

— Que tu es bête ! Je parle en général… Je sais bien moi-même que nous sommes la crème des Slaves.

L’homme aux favoris qui suivait toujours attentivement le jeu des marsouins, poussa un soupir et déclara en hochant la tête :

— Quel stupide poisson !

Deux autres passagers s’étaient joints au vieil Italien ; l’un était un homme âgé, en veston noir, qui portait des lunettes ; l’autre, un jeune homme au teint pâle, aux cheveux longs, aux sourcils épais, au front élevé. Tous trois s’appuyèrent au bastingage, à cinq pas des Russes, et le premier Italien disait à mi-voix :

— Chaque fois que je vois des Russes, je me rappelle Messine…

— Vous souvenez-vous de la façon dont nous avons reçu leurs marins à Naples ? demanda le jeune homme.

— Oui ! une fois retournés dans leurs forêts et dans leurs steppes, ils n’oublieront pas cette journée-là.

— Avez-vous vu la médaille frappée en leur honneur ?

— La gravure ne m’en plaît guère.

— On parle de Messine, fit remarquer le gros à ses compagnons.

— Comme ils rient ! s’exclama la jeune femme ! C’est étonnant !

Les mouettes rattrapaient le vapeur ; l’une d’elles, battant des ailes avec force, se mit à planer sur le bord ; la jeune femme lui lança dès biscuits. Les oiseaux, pour attraper les morceaux, s’ébattaient sur le pont du bateau, puis s’élevaient avec des cris perçants dans le vide bleu qui surmontait la mer. On servit le café aux Italiens, qui s’amusèrent aussi à nourrir les mouettes et lancèrent en l’air des biscuits.

L’aînée des dames russes fronça les sourcils d’un air sévère et déclara :

— Quels singes !

Le gros, qui prêtait l’oreille à la conversation animée des Italiens, annonça :

— Ce n’est pas un militaire : c’est un négociant ; il parle du commerce du blé avec la Russie et raconte qu’ils pourraient nous acheter aussi du pétrole, du bois et de la houille.

— J’ai vu tout de suite que ce n’était pas un militaire, affirma l’aînée des dames.

Le roux se remit à chuchoter à l’oreille de l’homme aux favoris, qui l’écoutait d’un air sceptique ; le plus jeune des Italiens jetait des regards furtifs du côté des Russes et déplorait :

— Quel dommage que nous connaissions si peu le pays de ces hommes aux yeux bleus !

Le soleil, déjà très haut, darde ses rayons avec force ; la mer brille d’un éclat aveuglant ; au loin, à droite, des montagnes ou des nuages apparaissent au-dessus de l’horizon.

— Annette, dit l’homme aux favoris, en souriant, la bouche fendue jusqu’aux oreilles, écoute ce que ce drôle d’Yvan a inventé : un procédé nouveau pour réduire les mutins dans les villages ; c’est très spirituel.

Et, tout en se balançant dans son fauteuil, il se met à narrer d’une voix lente et ennuyée, comme s’il traduisait un ouvrage écrit dans une langue étrangère :

— Il faut que, les jours de foire et aussi les jours de fêtes champêtres, le chef de la commune fasse préparer au compte de l’État des gourdins et des cailloux, et ensuite qu’il distribue aux paysans, aux frais de l’État également, cent, deux cents, cinq cents litres d’eau-de-vie, selon le chiffre de la population ; et c’est tout ce qu’il faut…

— Je ne comprends pas, déclare l’aînée des dames. Est-ce une plaisanterie ?

Le roux répond vivement :

— Non, c’est tout à fait sérieux ! Réfléchissez donc, ma tante…

La jeune femme ouvre les yeux tout grands et hausse les épaules ;

— Quelle stupidité ! Griser les gens aux frais de l’État, comme s’ils ne buvaient déjà pas assez sans cela…

— Non, attends Lydie ! interrompt le roux, se trémoussant sur sa chaise. (L’homme aux favoris, tout en se dandinant de droite à gauche, rit silencieusement, la bouche fendue.) Réfléchis donc : les paysans que l’alcool n’aura pas assommés, se massacreront les uns les autres à coups de gourdins et de pierre ; c’est très clair…

— Pourquoi se massacreraient-ils les uns les autres ? demanda le gros.

— Est-ce une plaisanterie ? répéta l’aînée des dames.

Avec un grand geste de ses bras courts, le roux argumenta, plein de feu :

— Quand le Gouvernement emploie des moyens énergiques de répression, la gauche parle de férocité et de cruauté ; il faut donc faire en sorte que les mutins se châtient eux-mêmes, n’est-ce pas ?

Le vapeur eut un balancement ; la jeune dame effrayée se retint à la table, la vaisselle s’entrechoqua ; sa compagne, posant la main sur l’épaule du gros homme, lui demanda d’un ton sévère :

— Qu’est-ce que c’est que cela ?

— Nous tournons, ma chère…

Le rivage, avec ses arêtes et ses montagnes, enveloppées de brume et garnies de jardins, se découpe au-dessus de la mer à une hauteur toujours grandissante et devient plus net. On aperçoit les pierres bleu noir des vignes ; dans les épais monticules de terre, se cachent les blanches maisons dont les vitres étincellent au soleil ; l’œil saisit déjà les taches crues ; sur la rive même, entre les rochers, s’abrite une minuscule demeure ; la façade qui regarde la mer est tapissée de lourdes fleurs d’un violet ardent ; plus haut, un géranium rouge coule sur les dalles d’une terrasse, comme un ruisseau. Les couleurs sont gaies, le rivage semble accueillant ; les contours harmonieux des montagnes convient le voyageur à se reposer dans l’ombre des jardins.

— Comme tout est resserré ici ! soupire le gros ! L’aînée des dames lui jette un regard implacable, puis elle examine le rivage à l’aide de son face-à-main, pince avec force ses lèvres minces et rejette la tête en arrière.

Le pont est envahi par une foule de gens basanés au costume léger, qui conversent bruyamment et que les dames russes toisent d’un air dédaigneux, comme des reines regardant leurs sujets.

— Comme ils gesticulent ! dit la jeune.

Le gros homme explique, soufflant :

— C’est à cause de la langue ; elle est pauvre et nécessite la gesticulation.

— Mon Dieu, mon Dieu ! soupire profondément l’autre dame ; puis, après un instant de réflexion, elle demande :

— Y a-t-il beaucoup de musées, à Gênes ?

— Trois, seulement, à ce que je crois ! lui répond le gros.

— Et le cimetière ? questionne la jeune.

— Le Campo Santo…

— Les fiacres sont-ils aussi abominables qu’à Naples ?

— Comme à Moscou.

L’homme aux favoris et le roux se sont levés ; ils s’en vont vers le bord en discutant avec ardeur et en s’interrompant mutuellement.

— Que dit l’Italien ? s’informe la dame aînée en lissant ses cheveux. Elle a les coudes pointus et les oreilles jaunes et longues, pareilles à des feuilles sèches. Le gros se met à écouter attentivement le discours animé de l’Italien aux cheveux bouclés.

« —… Ils ont probablement une loi très antique, signors, dit celui-ci ; une loi qui interdit aux Juifs l’entrée de Moscou ; c’est un reste de despotisme ; même en Angleterre, il y a une foule de coutumes archaïques qui n’ont jamais été abolies. À moins que cet Israélite ne m’ait mystifié ! Bref, j’ignore peut-être la véritable raison, mais il n’avait pas le droit de visiter Moscou, l’antique cité des tzars, la capitale sainte…

— Et chez nous, à Rome, c’est un Juif qui est maire, à Rome qui est plus antique et plus sainte que Moscou, remarque le jeune homme avec un sourire.

— Et il rive son clou au pape ! Qu’il en soit ainsi encore longtemps ! » ajoute le vieillard aux lunettes.

— Que crie-t-il, ce vieux-là ? interroge la dame en laissant retomber ses bras.

— Attendez… Des bêtises… Ils parlent en dialecte napolitain.

« —… Il arrive donc à Moscou, il lui faut un gîte, et il s’en va chez une fille publique, ce Juif ; car, m’a-t-il dit, il ne pouvait aller ailleurs…

— C’est un conte qu’il t’a fait ! déclare le vieillard avec assurance et il esquisse un geste comme pour donner congé à l’orateur.

— À vrai dire, c’est aussi mon opinion.

— C’est une fable, assurément…

— Et ensuite, qu’est-il arrivé ? demande le plus jeune.

—… Elle l’a livré à la police, mais auparavant elle lui a pris son argent, pour avoir soi-disant abusé d’elle…

— Quelle infamie ! s’exclame le vieillard. C’était un homme qui se plaisait à inventer des histoires malpropres et voilà tout. Je connais les Russes par l’Université ; ce sont de braves gens…

— Mais, pourtant, c’est étrange… »

Le gros Russe, essuyant son visage moite, dit d’une voix molle et indifférente à ses compagnes :

— Il raconte une anecdote juive…

— Avec quel feu ! sourit la plus jeune ; et l’aînée remarque :

— Il y a cependant quelque chose d’ennuyeux chez ces gens, avec leurs gestes et leur tapage.

Sur la rive, la ville grandit ; les maisons s’élèvent de derrière les monticules ; se plaçant toujours plus près les unes des autres, elles forment un mur compact d’édifices qui semblent taillés dans de l’ivoire et reflètent le soleil.

— Cela ressemble à Yalta ! fait remarquer la jeune femme. Je descends vers Lisa…

En chancelant, elle promène lentement à travers le pont son grand corps enveloppé d’étoffe bleue ; quand elle arrive près du groupe des Italiens, l’homme aux cheveux gris s’interrompt et, à mi-voix, observe :

— Quels yeux merveilleux !

— Oui ! approuve en hochant la tête le vieillard aux lunettes. C’est ainsi que devait être Basilida.

— Basilida était une Byzantine ?

— Je la vois plutôt Slave…

— On parle de Lydie, remarque le gros.

— Qu’en dit-on ? interroge sa compagne. Des vulgarités, sans doute.

— On loue la beauté de ses yeux.

La dame grimace.

…Le vapeur aux cuivres étincelants se rapprochait toujours davantage de la côte. Les murs sombres de la jetée devenaient visibles ; au delà, des centaines de mâts se dressaient vers le ciel ; çà et là, des flammes de drapeaux pendaient, immobiles ; une fumée noire se dissipait en l’air ; l’odeur d’huile, de poussière, de charbon, le bruit du travail dans le port et le grondement complexe de la grande ville arrivaient jusqu’au vapeur.

Soudain, le gros Russe se mit à rire.

— Qu’as-tu ? demanda la dame, et ses yeux gris et décolorés se fermaient à demi.

— Les Allemands ravageront tout, je le jure, vous verrez !

— Et pourquoi t’en réjouis-tu ?

— Comme ça…

L’homme aux favoris, les yeux baissés, questionna le roux d’une voix haute et bien distincte :

— Serait-ce pour toi une surprise agréable, oui ou non ?

Le roux retroussait furieusement sa moustache et ne répondit rien.

… Maintenant, le bateau allait plus lentement ; l’eau verdâtre et trouble clapotait contre la coque blanche et sanglotait, comme si elle se fût plainte. Les maisons de marbre, les hautes tours, les terrasses ajourées ne s’y reflétaient pas. La gueule noire du port béait, toute remplie de navires.