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Sur la chronologie des Hindous

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Sur la chronologie des Hindous

Recherches asiatiques, ou Mémoires de la Société établie au Bengale
Imprimerie impériale (2p. 164-197).

VII.

SUR LA CHRONOLOGIE DES HINDOUS ;

Lu, au mois de Janvier 1788, par le Président.

Les Hindous croient si fermement à la haute antiquité de leur nation, ce sujet a fourni matière à tant de discussions parmi les Européens, qu’un aperçu du système chronologique de ce peuple, système qu’on n’a pas encore présenté d’après des autorités positives, sera bien accueilli des personnes qui cherchent la vérité sans prédilection pour les opinions reçues, et sans égard pour les conséquences qui peuvent résulter de leurs recherches. Au fond, les conséquences de la vérité ne sauroient être que désirables ; et nul homme judicieux ne craindra que la lumière, en venant à se répandre, soit fatale aux intérêts de la société : mais il faut avoir soin de ne pas nous laisser éblouir par une fausse lueur, et de ne pas prendre des énigmes et des allégories pour la vérité historique. Ne tenant à aucun système, également disposé à rejeter les récits de Moïse, s’il est prouvé que Moïse a débité des erreurs, ou à les croire, s’ils sont confirmés par des raisonnemens solides fondés sur des preuves indubitables, je me propose de vous offrir un précis de la chronologie indienne, tiré des livres sanskrits ou de mes conversations avec des Pandits. J’y joindrai quelques remarques ; mais je ne chercherai point à décider une question que j’oserai soumettre à l’examen des savans, la question de savoir si cette chronologie n’est pas la même que la nôtre, mais ornée et obscurcie par l’imagination des poëtes de l’Inde et par les énigmes de ses astronomes.

L’un des ouvrages les plus curieux qui existent en langue sanskrite, et l’un des plus anciens après les Vêdas[1], est un Traité sur les devoirs religieux et civils, composé, à ce qu’on croit, d’après les instructions orales données par Menou, fils de Brâhmah, aux premiers habitans de la terre. J’ai en ce moment sous les yeux une copie bien collationnée de ce code intéressant, et je vais commencer par transcrire quelques versets du premier chapitre[2].

« Le soleil occasionne la division du jour et de la nuit, qui sont de deux espèces, ceux des hommes et ceux des dieux ; le jour, pour le travail de toutes les créatures dans leurs différens emplois ; la nuit pour leur sommeil. Un mois est un jour et une nuit des patriarches ; il est partagé en deux : la moitié brillante est leur jour, destiné à leurs occupations ; la moitié obscure est leur nuit, destinée à leur repos. Un an est un jour et une nuit des dieux ; il est aussi divisé en deux parties égales, ils ont le jour quand le soleil se dirige vers le nord, et la nuit quand il se dirige vers le sud. Apprends maintenant la durée d’une nuit et d’un jour de Brâhmah, avec la durée respective des âges. Quatre mille ans des dieux s’appellent l’âge [krita ou satya] ; ses limites du commencement et de la fin sont comme autant de centaines d’années. Dans les trois âges successifs, avec leurs limites du commencement et de la fin, il y a des mille et des cents diminués d’un. Cette réunion de quatre âges, qui se monte à douze mille années divines, s’appelle un âge des dieux ; et mille de ces âges additionnés, ensemble doivent être considérés comme un jour de Brâhmah : ses nuits sont de la même durée. L’âge des dieux, ou 12,000 de leurs années, multipliées par 71, forme ce qu’on nomme ici-bas un manaouantara. Il y a alternativement des créations et des destructions de mondes dans une suite innombrable de manaouantaras ; l’Être souverainement desirable renouvelle sans cesse ces opérations. »

Tel est l’arrangement de l’infini en durée, que les Hindous croient avoir été révélé par le ciel même, et qu’ils entendent généralement dans le sens littéral. Des indices tirés de lui-même semblent prouver qu’il est purement astronomique ; mais je ne veux ni m’approprier les observations d’autrui, ni sur-tout anticiper sur celles qui ont été faites par deux ou trois de nos collègues, et dont, à ce que j’espère, ils feront part à la Société. Cependant une conjecture de M. Paterson a quelque chose de si ingénieux, que je ne puis m’empêcher d’en faire mention, d’autant plus qu’elle semble confirmée par un des passages de la citation précédente. Voici son hypothèse : De même qu’un mois d’homme est un jour et une nuit de patriarche d’après l’analogie de ses moitiés lumineuse et obscure ; ainsi, par la même analogie, il se pourroit que les anciens Hindous eussent considéré un jour et une nuit d’homme comme un mois du monde inférieur : alors une année de ces mois ne seroit composée que de douze jours et douze nuits ; et trente de ces années formeroient une année lunaire d’homme. Il conclut de là que les quatre millions trois cent vingt mille années, qu’on suppose former les quatre âges indiens, ne sont que des années de douze jours ; et, dans le fait, ce nombre divisé par 30 se réduit à 144,000. Or, 1,440 ans sont un pada, ou période de l’astronomie des Hindous ; et ce nombre, multiplié par 18, s’élève précisément à 25,920, c’est-à-dire, au nombre d’années que les étoiles fixes paroissent employer à fournir leur longue révolution du côté de l’est. Ce dernier nombre est aussi le produit de 144, qui, suivant M. Bailly, étoit un ancien cycle indien, multiplié par 180, ou la période tartare appelée van : il est encore le produit de 2,880 multiplié par 9, qui non seulement est un des cycles lunaires, mais que les Hindous regardent comme un nombre mystérieux et un emblème de la Divinité, parce que, si on le multiplie par tout autre nombre entier, le nombre des chiffres dans les différens produits est toujours de 9, de même que la Divinité, qui se montre sous plusieurs formes, continue d’être immuable dans son essence. On sait assez que l’importante période de 25,920 ans est le résultat de 360 multiplié par 72, nombre d’années qu’une étoile fixe semble mettre à parcourir un degré du grand cercle ; et quoique M. le Gentil nous assure que les modernes Hindous croient qu’une révolution complète des étoiles a lieu en 24,000 ans, ou qu’elles parcourent en un an 54 secondes d’un degré, nous avons sujet de penser que les anciens astronomes indiens avoient fait un calcul plus exact ; mais qu’ils cachoient leur science au vulgaire sous le voile de quatorze manaouantaras, de soixante-onze âges divins, de cycles compliqués et d’années de différentes sortes, depuis celles de Brâhmah jusqu’à celles de Patâla ou des régions infernales. Si nous suivons l’analogie indiquée par Mènou, et que nous supposions qu’on donnât le nom d’année à un jour et une nuit, nous pouvons diviser le nombre des années d’un âge divin par 360, et le quotient sera 12,000, ou le nombre des années divines d’un âge. Mais, toute conjecture à part, nous n’avons besoin que de comparer les deux périodes de 4,320,000 et de 25,920, et nous verrons que, parmi leurs diviseurs communs, se trouvent 6, 9, 12, &c. 18, 36, 72, 144, &c. nombres qui, avec leurs divers multiples, sur-tout dans une progression décuple, constituent quelques-unes des périodes les plus célèbres des Chaldéens, des Grecs, des Tartares, et même des Indiens. Nous ne pouvons manquer d’observer que le nombre 432, qui paroît être la base du système indien, est la soixantième partie de 25,920 ; et, en continuant la comparaison, nous viendrions peut-être à bout de résoudre l’énigme entière. Je trouve cette étrange strophe dans la préface d’un almanach de Varanes[3] :« Mille grands âges sont un jour de Brâhmah ; mille jours semblables sont une heure indienne de Vichnou ; six cent mille de ces heures forment une période de roudra ; et un million de roudras (ou deux quatrillions cinq cent quatre-vingt-douze mille trillions d’années lunaires) ne sont qu’une seconde pour l’Être suprême. » Les théologiens hindous nient que la fin de cette stance soit orthodoxe. « Le temps, disent-ils, n’existe nullement avec Dieu ; » et ils conseillent aux astronomes de s’occuper de leurs affaires, sans s’immiscer dans la théologie. Quoi qu’il en soit, ce couplet astronomique coïncide avec notre but actuel : il montre en premier lieu qu’on ajoute à plaisir des chiffres pour enfler les périodes ; et si nous ôtons dix chiffres d’un roudra, ou que nous le divisions par dix mille millions, nous aurons une période de 259,200,000 années, qui, divisée par 60 (diviseur ordinaire du temps chez les Hindous), donnera 4,320,000, ou un grand âge, que nous trouvons subdivisé dans la proportion de 4, 3, 2, 1, d’après la notion de vertu décroissant arithmétiquement dans les âges d’or, d’argent, de cuivre et de terre. Mais quand bien même il paroîtroit invraisemblable qu’à des époques très-reculées les astronomes indiens eussent fait des observations plus exactes que ceux d’Alexandrie, de Baghdâd ou de Marâghâh, et encore plus invraisemblable qu’ils fussent retombés dans l’erreur sans cause apparente, nous pouvons supposer qu’ils formoient leur âge divin en multipliant arbitrairement 24,000 par 180, suivant M. le Gentil, ou 21,608 par 200, selon le commentaire du Souryâ Siddhantâ[4]. Or, comme il n’est guère possible que le hasard produise de telles parités, nous pouvons admettre comme à-peu-près démontré, que la période d’un âge divin fut d’abord purement astronomique, et la rejeter de nos recherches actuelles sur la chronologie historique ou civile de l’Inde. Occupons-nous cependant des opinions avouées des Hindous ; et après avoir constaté leur système, voyons si nous pouvons le concilier avec la marche de la nature et le sens commun.

Ils nomment âge divin la réunion de leurs quatre âges ; et ils croient que dans chaque millier de ces âges, ou dans chaque jour de Brâhmah, il investit successivement quatorze Menous de la souveraineté de la terre. Ils supposent que chaque Menou transmet son empire à ses fils et à ses petits-fils durant une période de 71 âges divins, et ils nomment cette période un manaouantara ; mais, puisque 14 multiplié par 71 ne donne pas tout-à-fait mille, nous devons en conclure que six âges divins sont alloués pour les intervalles des manaouantaras, ou pour le crépuscule du jour de Brâhmah. Trente de ces jours, ou calpas, forment, suivant eux, un mois de Brâhmah ; douze de ces mois, une de ses années ; et cent de ces années, la durée de son âge. Ils assurent que cinquante des années de cet âge sont déjà écoulées. Nous sommes donc maintenant, selon les Hindous, dans le premier jour ou calpa du premier mois de la cinquante-unième année de l’âge de Brâhmah, et dans le vingt-huitième âge divin du septième manaouantara, dont les trois premiers âges humains de l’âge divin et 4,888 années du quatrième sont écoulés.

Dans le jour actuel de Brâhmah, le premier Menou[5] étoit surnommé Saouâyambhuva, où fils de celui qui existe par lui-même ; et c’est à lui qu’on attribue les Institutes des devoirs religieux et civils. De son temps, la divinité descendit du ciel pendant un sacrifice ; et il eut de sa femme Sataroupâ deux fils illustres et trois filles. Ce couple fut créé pour la multiplication de l’espèce humaine, après cette nouvelle création du monde que les Brahmanes appellent pâdmacalpîya, ou la création du lotus.

Si ce n’étoit pas perdre le temps que de supputer l’antiquité des Institutes de Menou, suivant les Brahmanes, il faudroit multiplier 4,320,000 par six fois 71, et ajouter au produit le nombre des années déjà écoulées dans le septième manaouantara. Je ne connois guère que les noms des cinq Menous qui lui succédèrent ; mais les ouvrages hindous sont très-prolixes à l’égard de la vie et de la postérité du septième Menou, surnommé Vaivasaouata, ou enfant du Soleil. On suppose qu’il eut dix fils, dont l’aîné fut Ikchaouâkou, et qu’il étoit accompagné de sept richis, ou saints personnages, dont voici les noms : Casyapa, Atri, Vasichta, Visaouâmitra, Gaoutama, Djamadagni et Bharadaouâdja. Ce récit explique le début du quatrième chapitre du Guîtâ[6] : « Je révélai, dit Krichna, ce système immuable de dévotion à Vaivasaouat [au Soleil] ; Vaivasaouat en fit part à son fils Menou ; Menou l’expliqua à Ikchaouâkou : c’est ainsi que le chef des richis[7] a connoissance de cette doctrine sublime transmise de l’un à l’autre. »

Les Hindous croient que, sous le règne de ce monarque, fils du Soleil, toute la terre fut submergée, et tout le genre humain détruit par un déluge, à l’exception de ce prince religieux, des sept richis et de leurs épouses ; car ils supposent que les enfans de Vaivasaouata naquirent après le déluge. Cette pralaya, ou destruction générale, est le sujet du premier Pourana, ou poème sacré, qui est composé de quatorze mille stances. La même histoire est racontée brièvement, mais avec autant de clarté que d’élégance, dans le huitième livre du Bhagaouata[8], d’où je l’ai extraite et traduite avec beaucoup de soin. Je me bornerai à vous en présenter ici un abrégé. « Le démon Hayagrîvaayant soustrait les Védas à la vigilance de Brâhmah, tandis qu’il se reposoit à la fin du sixième manaouantara, toute la race des hommes devint corrompue, hormis les sept richis et Satyavrata, qui régnoit pour lors à Dravira, région maritime située au sud du Carnâta[9]. Un jour que ce prince s’acquittoit de ses ablutions dans la rivière Critamâla, Vichnou lui apparut sous la forme d’un petit poisson ; et, après avoir augmenté en stature dans divers fleuves, il fut placé par Satyavrata dans l’océan, où il adressa ces paroles à son adorateur surpris : Dans sept jours, un déluge détruira toutes les créatures qui m’ont offensé ; mais tu seras mis en sûreté dans un vaisseau merveilleusement construit. Prends-donc des herbes médicinales et des grains de toute espèce, et entre sans crainte dans l’arche avec les sept personnages recommandables par leur sainteté, vos femmes, et des couples de tous les animaux. Tu verras alors Dieu face à face, et tu obtiendras des réponses à toutes tes questions. Il disparut à ces mots ; et au bout de sept jours, l’océan commença de submerger les côtes, et la terre fut inondée de pluies continuelles. Satyavrata, étant à méditer sur la divinité, aperçut un grand navire qui s’avançoit sur les eaux. Il y entra après s’être exactement conformé aux instructions de Vichnou, qui, sous la forme d’un vaste poisson, permit que le navire fût attaché avec un grand serpent marin comme avec un câble, à sa corne démesurée. Quand le déluge eut cessé, Vichnou tua le démon, recouvra les Védas, instruisit Satyavrata dans la science divine, et le nomma septième Menou en lui donnant le nom de Vaivasaouata. » Comparons les deux récits de la création et du déluge avec ceux de Moïse. Je n’examine point, dans cette discussion, si les premiers chapitres de la Genèse doivent être entendus dans un sens littéral ou purement allégorique : tout ce dont il s’agit, c’est de savoir si la création décrite par le premier Menou, que les Brahmanes appellent la création du lotus, n’est pas la même que celle qui est rapportée dans l’Écriture, et si l’histoire du septième Menou n’est pas la même que celle de Noé. Je propose ces questions ; mais je n’affirme rien. Je laisse à d’autres le soin de déterminer si Adam est dérivé d’Adim, qui, en sanskrit, signifie le premier, ou Menou de Noùahha[10], véritable nom du patriarche que nous appelons Noé ; si le sacrifice que l’on dit avoir été honoré de la présence de Dieu, est une allusion à l’offrande d’Abel ; en un mot, si les deux Menous peuvent désigner d’autres personnes que le grand procréateur et le restaurateur de notre espèce.

En supposant que Vaivasaouata, ou le fils du Soleil, est le Noé de l’Écriture, suivons ce que les Indiens racontent de sa postérité. J’extrais ces détails du Pourânârthaprecâçâ, ou de l’Explication des Pourânas, ouvrage récemment composé en sanskrit par Râdhâcânta Sarman, Pandit d’un grand savoir, et très-célèbre parmi les Hindous de cette province. Avant d’examiner les généalogies des rois, qu’il a tirées des Pourânas, il est nécessaire de donner une idée des avataras[11], ou apparitions de la divinité. Les Hindous croient à une multitude innombrable d’apparitions de ce genre, ou d’interpositions spéciales de la Providence dans les affaires du genre humain ; mais ils comptent dix principaux avataras dans la période actuelle de quatre âges, et ils sont tous décrits, suivant l’ordre où l’on suppose qu’ils ont eu lieu, dans l’ode suivante de Djayadéva, ie grand poëte lyrique de l’Inde :

1. « Tu recouvres, ô Césava, qui prends la forme d’un poisson, le Véda dans les ondes de l’océan de destruction ; tu le places joyeusement dans le sein d’une arche fabriquée par toi. Sois victorieux, ô Héri, seigneur de l’univers !

2. La terre est solidement assise sur l’immense largeur de ton dos, qui s’agrandit encore du calus occasionné par sa pesanteur, ô Césava, qui prends la forme d’une tortue. Sois victorieux, ô Héri, seigneur de l’univers !

3. La terre, placée sur la pointe de ton museau, ô Césava, qui prends la forme d’un ours, demeure fixe comme la figure d’une gazelle noire sur la lune. Sois victorieux, ô Héri, seigneur de l’univers !

4. La griffe à la pointe merveilleuse, posée sur le lotus exquis de ta patte de lion, ô Césava, qui prends la forme d’un homme-lion, est l’abeille noire qui piqua le corps d’Hiranyacacipou, à qui on avoit arraché les entrailles. Sois victorieux, ô Héri, seigneur de l’univers !

5. Par ta puissance, tu trompes Bali, ô nain miraculeux, toi qui purifies les hommes avec l’eau (du Gange) qui jaillit de tes pieds ; ô Césava, qui prends la forme d’un nain. Sois victorieux, ô Héri, seigneur de l’univers !

6. Tu baignes dans l’eau pure, composée du sang des Kchatriyas, le monde, dont les fautes sont effacées, et qui est soulagé des douleurs des autres naissances, ô Césava, qui prends la forme de Paraçou-Râma. Sois victorieux, ô Héri, seigneur de l’univers !

7. Avec satisfaction pour toi-même, avec plaisir pour les génies des huit régions, tu disperses de tous côtés, dans la plaine du combat, le démon à dix têtes, ô Césava, toi qui prends la forme de Râma-Tchandra. Sois victorieux, ô Héri, seigneur de l’univers !

8. Tu portes sur ton corps resplendissant un manteau brillant comme un nuage azuré, ou comme l’onde d’Yamounâ, qui s’avance vers toi par la crainte de ton soc sillonnant, ô Césava, qui prends la forme de Bala-Râma. Sois victorieux, ô Héri, seigneur de l’univers !

9. Tu blâmes (chose étonnante !) tout le Véda, quand tu vois, ô cœur sensible ! le carnage des animaux ordonné pour les sacrifices, o Césava, qui prends le corps de Bouddha. Sois victorieux, ô Héri, seigneur de l’univers !

10. Tu tires ton cimeterre redoutable, tel qu’une comète enflammée, pour la destruction de tous les impurs, ô Césava, qui prends le corps de Calki. Sois victorieux, ô Héri, seigneur de l’univers ! »

Quelques auteurs observent, dans l’arrangement de ces avataras, l’ordre des milliers d’années divines de chacun des quatre âges, ou une proportion arithmétique de 4, à 1 ; et si cet ordre étoit universellement reçu, nous serions en état de fixer un point très-essentiel dans la chronologie des Hindous : je veux parler de la naissance de Bouddha, point sur lequel les divers Pandits que j’ai consultés varient entre eux et avec eux-mêmes, et à différentes époques, lis conviennent tous cependant que Calki est encore à venir, et que Bouddha a été la dernière incarnation considérable de la divinité : mais les astronomes de Varanes le placent dans le troisième âge ; et Râdhâcânta soutient qu’il a paru après la millième année du quatrième. L’exact et savant auteur du Dabistân, admirablement bien informé dans ce qu’il rapporte des Hindous, nous apprend que les Pandits avec qui il avoit conversé, étoient d’avis que Bouddha avoit commencé sa carrière dix ans avant la fin du troisième âge ; et Gôverdhana de Kachmyr, après m’avoir dit un jour que Krichna étoit descendu sur la terre deux siècles avant Bouddha, m’assuroit en dernier lieu que les Kachmyryens admettoient un intervalle de vingt-quatre ans (seulement de douze, suivant d’autres) entre ces deux personnages divins. La meilleure autorité, après tout, est le Bhâgaouat[12] même, dans le premier chapitre duquel il est expressément déclaré que Bouddha, fils de Djina, doit paroître à Cîcata, en vue de confondre les démons, précisément au commencement du Kali-youga[13]. Je suis convaincu depuis long-temps, que, sur ces matières, nous ne pouvons raisonner d’une manière satisfaisante que d’après des preuves écrites, et qu’il faut appliquer invariablement notre principale règle, qui consiste à prendre à la rigueur les aveux que les Brahmanes laissent échapper contre eux-mêmes, c’est-à-dire, contre leurs prétentions à l’antiquité ; en sorte qu’au total nous pouvons placer Bouddha tout au commencement de l’âge actuel. Mais quel est ce commencement ! Lorsqu’on proposa cette question à Râdhâcânta, il répondit : « Les deux ou trois mille premières années d’une période qui en comprend plus de quatre cent mille, peuvent raisonnablement passer pour son commencement. » Je lui demandai des preuves écrites ; il me montra un ouvrage, propre, jusqu’à un certain point, à faire autorité, composé par un savant Gôsouami, et intitulé Bhâgaouatâmrita, ou le nectar du Bhâgaouat ; c’est un commentaire en vers sur ce livre. La strophe dont il me fit lecture, mérite d’être citée. Après le passage du texte relatif à Bouddha, que j’ai transcrit ci-dessus, le commentateur s’exprime ainsi :

Açaou vyactah calérabdasahas radaouitayè gatè
Mûrtih pâtalâverna’ sya daouibhudja tchicurodjhita.

« Il devint visible lorsque la mille deuxième année de l’âge Kali fut écoulée. Son corps étoit d’une couleur mitoyenne entre le blanc et le rouge ; il avoit deux bras, et point de cheveux sur la tête. »

Le Gôsouami suppose que Cîcata, nommée dans le texte comme le lieu de la naissance de Bouddha, étoit Dhermaranya, forêt voisine de Gayâ[14], où subsiste encore une image colossale de cette ancienne divinité. Elle m’a paru d’une pierre noire ; mais, comme je l’ai vue à la lueur des torches, je ne puis rien affirmer à l’égard de sa couleur, que le temps peut avoir altérée.

Les Brahmanes parlent en général des Bouddhistes avec toute la malignité de l’esprit d’intolérance ; cependant les plus orthodoxes regardent Bouddha lui-même comme une incarnation de Vichnou. Il est difficile d’accorder des idées aussi contradictoires, à moins de trancher le nœud, au lieu de le défaire, en supposant avec Georgi[15] qu’il y eut deux Bouddhas, dont le plus jeune établit la nouvelle religion qui révolta si fort les Indiens et qui s’introduisit dans la Chine au premier siècle de notre ère. Le Kachmyryen dont j’ai fait mention, assuroit ce fait sans y être conduit par aucune question où il fût impliqué ; et nous avons lieu de présumer que Bouddha n’est réellement qu’un nom générique pour désigner un philosophe. L’auteur d’un célèbre dictionnaire sanskrit, auquel il donna son nom, Amaracôcha, et qui étoit lui-même un Bouddhiste et florissoit dans le siècle qui précéda la naissance de J.-C., commence son vocabulaire par neuf mots qui signifient ciel, et passe ensuite à ceux qui signifient une divinité en général ; après quoi viennent différentes classes de dieux, de demi-dieux et de démons, tous désignés par des noms génériques. Elles sont suivies de deux articles très-remarquables. Le premier renferme, non point les noms généraux de Bouddha, mais les noms d’un Bouddha en général ; leur nombre est de dix-huit, tels que Mouni, Sâstri, Munîndra, Vinâyaça, Samantabhadra, Dhermarâdja, Sougata, et autres semblables : plusieurs d’entre eux indiquent la supériorité, la sagesse, la vertu et la sainteté. Le second article comprend les noms d’un Bouddha Mouni-particulier-qui descendit-dans-la-famille-de-Sâcya[16] (ce sont les propres termes de l’original), et ses titres sont, Sâcyamouni, Sâcyasinha, Servârthasiddha, Saoudhôdani, Gaoutama, Arcabandhou, ou parent du Soleil, et Mâyâdêvîsuta, ou enfant de Mâyâ, L’auteur passe de là aux diverses épithètes des divinités particulières des Hindous. Quand je fis remarquer à Râdhâcânt ce passage curieux, il soutint que les dix-huit premiers noms étoient des épithètes générales, et les sept suivans, des noms propres ou patronymiques du même individu. Mais Râmalôtchan, de qui je prenois des leçons, et qui, sans être un Brahmane, est un homme très instruit, judicieux et exempt de prévention, m’a assuré que Bouddha étoit un mot générique, comme Dêva[17] ; et que le savant lexicographe ayant donné les noms d’un Dêvatâ en général, passa à ceux d’un Bouddha, aussi en général, avant d’en venir aux particuliers. Il ajoutoit que Bouddha pouvoit signifier un sage ou un philosophe, quoique Bouddha fût le mot dont on usoit communément pour indiquer un sage qui n’étoit point doué de facultés surnaturelles. À tout prendre, il paroît fort probable que le Bouddha célébré dans l’hymne de Djayadéva étoit le Sâcyasinha, ou Lion de Sâcya. Quoiqu’il eût défendu les sacrifices d’animaux que prescrivent les Védas, on croyoit que c’étoit Vichnou lui-même sous une forme humaine, et qu’un autre Bouddha, peut-être un de ses partisans, dans un siècle postérieur, prit son nom et son caractère, essaya de renverser tout le système des Brahmanes, et occasionna cette persécution contre laquelle on sait que les Bouddhistes cherchèrent un refuge en des pays très-éloignés. Ne pouvons-nous pas concilier l’étrange différence d’opinions qui existe parmi les Hindous quant à l’époque de l’apparition de Bouddha, en supposant qu’ils ont confondu les deux Bouddhas, dont le premier naquit peu d’années avant la fin du dernier âge, et le second, après qu’il se fut écoulé plus de mille ans de l’âge actuel ! Nous savons par de meilleurs témoignages, et avec autant de certitude qu’on en peut raisonnablement attendre dans un sujet aussi douteux, la véritable époque, relativement à notre ère, où l’ancien Bouddha commença de se signaler ; et c’est principalement par cette raison que je me suis arrêté avec une attention minutieuse sur le dernier avatar.

Les Brahmanes qui secondèrent Aboûl-fâzel dans sa description curieuse, mais superficielle, de l’empire de son maître, lui apprirent, si les chiffres de l’Ayïn Akbery sont formés d’une manière correcte, qu’il s’étoit écoulé une période de 2962 ans depuis la naissance de Bouddha jusqu’à la 40.e année du règne d’Akbar[18], calcul qui place sa naissance 1366 ans avant J. C. : mais, lorsque le gouvernement chinois admit une nouvelle religion venue de l’Inde dans le premier siècle de notre ère, il fit des recherches particulières sur l’ancienneté du vieux Bouddha indien, dont les Chinois placent la naissance, suivant le P. Couplet, dans la 41.e année de leur 28.e cycle, ou 1036 ans avant J. C. ; et ils l’appellent, dit-il, Foé fils de Moyé ou Mâyâ. Mais M. de Guignes, d’après l’autorité de quatre historiens chinois, assure que Fo naquit 1027 ans avant J. C. dans le royaume de Kachmyr. Georgi, ou plutôt Cassiano, des papiers duquel l’ouvrage de Georgi est tiré, nous assure que, suivant le calcul des Tibétains, il ne parut que 959 ans avant l’ère chrétienne ; et M. Bailly, non sans hésiter un peu, le place 1031 ans avant cette ère ; mais il penche à le croire beaucoup plus ancien. Il le confond, comme j’ai fait moi-même dans une autre dissertation, avec le premier Bouddha ou Mercure, que les Goths appeloient Woden, et dont je vais m’occuper spécialement. Or, soit que nous prenions le terme moyen des quatre dates mentionnées en dernier lieu, soit que nous suivions implicitement les autorités citées par de Guignes, nous pouvons conclure que Bouddha commença d’être distingué dans ce pays environ mille ans avant le commencement de notre ère ; et quiconque, à une date aussi reculée, s’attend à une époque certaine, non accompagnée des mots environ ou à-peu-près, sera grandement trompé dans son attente. Ceci prouve clairement que, soit que le 4.e âge des Hindous ait commencé environ mille ans avant J. C., suivant l’Histoire de la naissance de Bouddha par Gôverdhan, ou deux mille, suivant Râdhâcânt, l’opinion commune qui suppose qu’il s’est écoulé 4888 ans, est erronée. En voilà assez pour le moment sur Bouddha ; j’y reviendrai lorsqu’il sera nécessaire. J’observe seulement que, si les savans indiens different à ce point dans la fixation de l’âge où le neuvième avatar parut dans leur pays, nous pouvons être assurés qu’ils n’ont point avant lui de chronologie positive, et suspecter la certitude de toutes les relations qui concernent même son apparition.

La chronologie reçue parmi les Hindous commence par une absurdité si monstrueuse, quelle renverse tout le système. Après avoir établi leur période de 71 âges divins pour le règne, de chaque Menou, jugeant peu convenable de placer un saint personnage en des temps d’impureté, ils soutiennent que le Menou ne règne que dans le siècle d’or de chaque âge, et disparoît dans les trois siècles humains qui le suivent, continuant de plonger et de surnager comme une poule d’eau jusqu’à la fin de son manaouantara. Le savant auteur du Pourânârthaprecâça, que je suivrai désormais pas à pas, a mentionné gravement cette opinion ridicule ; mais, comme il ne l’a point insérée dans son ouvrage, nous pouvons prendre sa relation du septième Menou dans son sens naturel et raisonnable, et supposer que Vaivasaouata, fils de Soûrya fils de Casyapa, ou Uranus, fils de Marîtchi, ou la lumière, fils de Brâhmah, généalogie évidemment allégorique, régna pendant le dernier âge d’or, ou, suivant les Hindous, il y a trois millions huit cent quatre-vingt-douze mille huit cent quatre-vingt-huit ans. Mais ils soutiennent qu’il a véritablement régné sur la terre pendant un million sept cent vingt-huit mille années d’homme, ou pendant quatre mille huit cents années des dieux ; et cette opinion est une autre absurdité qui répugne si fort à l’ordre de la nature et à la raison humaine, qu’il faut la rejeter comme entièrement fabuleuse, et la regarder comme une preuve que les Indiens ne connoissent de leur Menou, enfant du Soleil, que son nom et le principal événement de sa vie ; je veux dire, le déluge universel, dont les trois premiers avatars ne sont que des peintures allégoriques, entremêlées, sur-tout dans le second, de mythologie astronomique.

Ce Menou passe pour être la souche de tout le genre humain ; car les sept richis qui furent conservés avec lui dans l’arche, ne sont pas mentionnés comme ayant engendré des familles humaines : mais, puisque sa fille Ilâ épousa, au rapport des Indiens, le premier Bouddha ou Mercure, fils de Tchandra ou la Lune, divinité mâle, dont le père fut Atri, fils de Brâhmah (ce qui est encore une allégorie purement astronomique ou poétique), sa postérité se divise en deux grandes branches, nommées les Enfans du Soleil, du père qu’on lui suppose à lui-même, et les Enfans de la Lune, du père du mari de sa fille. Les descendans mâles en droite ligne de ces deux familles sont supposés avoir régné dans les villes d’Ayodhyâ ou Aoudh[19], et de Pratishthâna ou Vitôra, jusqu’à la millième année de l’âge actuel ; et les noms des princes des deux familles ayant été soigneusement recueillis par Râdhâcânt, de divers Pourânas[20], je les joins ici en deux colonnes, que j’ai disposées moi-même avec beaucoup d’attention.

SECOND ÂGE.
Enfans du Soleil. Enfans de la Lune.
Ikchaouâkou. Bouddha.
Vicoukcki. Pourouravas.
Coucoutstha. Ayouch.

45. Anénas. 45. Naboucha.
45. Prithou. 45. Yayâti.
45. Visaouagandhi. 45. Pourou.
45. Tchandra. 45. Djanamêdjaya.
45. Youvanêsaoua. 45. Pratchinaouat.
45. Srâva. 45. Pravîra.
10. Vrihadâsaoua. 10. Menasyou.
45. Dhoundhoumâra. 45. Tchâroupada.
45. Drid’hâsaoua. 45. Soudyou.
45. Héryasaoua. 45. Bahougava.
45. Nicoumbha. 45. Sanyâti.
15. Crisâsaoua. 15. Ahanyâti.
45. Sénadjit. 45. Raudrâsaoua.
45. Youvanâsaoua. 45. Ritéyouch.
45. Mândhâtri. 45. Rantinâva.
45. Pouroucoutsa. 45. Soumati.
20. Trasadasyou. 20. Aïti.
45. Anaranya. 45. Douchmanta.
45. Héryasaoua. 45. Bharata.*
45. Prarouna. 45. (Vitatha.)
45. Trivindhana. 45. Manyou.
25. Satyavrata. 25. Vrihatkchêtra.
45. Trisancou. 45. Hastin.
45. Haristchandra. 45. Adjamidha.
45. Rôhita. 45. Rikcha.
45. Harita. 45. Samaouarana.
30. Tchampa. 30. Courou.
45. Soudêva. 45. Djahnou.
45. Vidjaya. 45. Souratha.
45. Bharouca. 45. Vidoûratha.
45. Vrica. 45. Sârvabhauma.
35. Bâhouca. 35. Djayatséna.
45. Sagara. 45. Râdhica.
45. Asamandjas. 45. Ayoutâyouch.
45. Ansoumat. 45. Acrôdhana.
45. Bhaguîratha. 45. Dévâtithî.
40. Srouta. 40. Rikcha.

45. Nâbha. 45. Dilîpa.
45. Sindhoudouîpa. 45. Pratîpa.
45. Ayoutâyouch. 45. Sântanou.
45. Ritaperna. 45. Vitchitravîrya.
45. Saoudhâçoa. 45. Pândou.
45. Asmaca. 45. Youdhichthir.)
45. Moûlaca.
45. Dasaratha.
45. Aîdabidi.
50. Visaouasaha.
45. Khâtaouânga.
45. Dîrghabâhou.
45. Raghou.
45. Adja.
55. Daçaratha.
45. Râma.

Tous les Pandits s’accordent à dire que Râma, leur septième divinité incarnée, apparut en qualité de roi d’Ayodhyâ[21], dans l’intervalle du siècle d’argent et du siècle de cuivre ; et, si nous supposons qu’il commença de régner dès les premières années de cet intervalle, il restera encore dans le siècle d’argent trois mille trois cents années des dieux, ou un million cent quatre-vingt-huit mille années lunaires des hommes, pendant lesquelles le monde a dû être gouverné par les cinquante-cinq princes mentionnés entre Vaivasaouata et Râma. Nous aurions beau fixer à trente ans la durée de chaque génération, ce qui est un peu trop pour une longue succession de fils aînés, tels qu’on suppose ces princes ; nous ne pourrons, suivant le cours de la nature, étendre le second siècle des Hindous au-delà de seize cent cinquante années solaires. Si nous supposons que ces princes n’aient pas été des aînés, qu’ils aient vécu plus long-temps que ne vivent les princes modernes dans nos siècles corrompus, nous ne trouverons qu’un espace de deux mille ans ; et si nous écartons la difficulté en admettant des miracles, il faudra cesser de raisonner, et ajouter une foi implicite à tout ce qu’il plaira aux Brahmanes de nous raconter.

La généalogie lunaire présente une autre absurdité également fatale à la croyance que mérite le système des Hindous. Jusqu’au vingt-deuxième degré de descendance de Vaivasaouata, le synchronisme des deux familles paroît assez régulier, si ce n’est que les enfans de la Lune ne furent pas tous des aînés ; car le roi Yayâti nomma le plus jeune de ses cinq fils pour lui succéder dans l’Inde, et assigna des royaumes inférieurs aux quatre autres qui l’avoient offensé : une partie du Dakchin, ou le sud, échut à Yadou, l’ancêtre de Krichna ; le nord à Anou, l’est à Drouhya, et l’ouest à Tourvaçou. Les Pandits, pour nous faire honneur, croient ou feignent de croire que nous sommes issus de ce dernier : mais ils ont si peu de renseignemens sur les degrés subséquens de la généalogie lunaire, que, hors d’état de remplir un intervalle considérable entre Bharat et Vitatha, qu’ils appellent son fils et son successeur, ils sont obligés d’assurer que le grand ancêtre de Youdhichthir régna 72,000 ans ; fable du même genre que celle de sa naissance merveilleuse, qui est le sujet d’un beau drame indien[22]. Or, si nous supposons que sa vie n’ait pas duré plus long-temps que celle des autres mortels, et si nous admettons que Vitatha et les autres lui aient succédé dans l’ordre régulier, nous tomberons dans une autre absurdité. En effet, si les générations des deux familles ont été à-peu-près égales, comme elles auroient dû l’être naturellement, nous trouverons Youdhichthir, qui, de l’aveu des Indiens, régna sur la fin de l’âge de cuivre, plus ancien de neuf générations que Râma, avant la naissance de qui l’on convient que l’âge d’argent a fini. Par cette raison, j’ai placé un astérisque après le nom de Bhârat pour indiquer un vide considérable dans l’histoire indienne ; et j’ai mis entre des parenthèses, comme hors de leurs places, ses vingt-quatre successeurs, qui, s’ils ont régné, ont régné dans l’âge suivant, immédiatement avant la guerre du Mahâbhârat [23]. Le quatrième avatar, qui est placé dans l’intervalle du premier âge et du second, et le cinquième qui ne tarda pas à le suivre, semblent être des fables morales fondées sur des faits historiques. Le quatrième fut le châtiment d’un monarque impie, opéré par la divinité elle-même, sortie d’une colonne de marbre sous la forme d’un lion. Le cinquième fut l’humiliation d’un prince orgueilleux par un être aussi méprisable qu’un nain mendiant. À leur suite, et immédiatement avant Bouddha, viennent trois fameux guerriers, tous appelés Râma ; mais il est permis de douter si ce ne sont pas trois emblèmes d’un seul personnage, ou trois manières différentes de raconter la même histoire. Le premier et le second Râma passent pour avoir été contemporains ; je laisse à d’autres le soin de déterminer si tous ou quelques-uns d’entre eux désignent Râma, fils de Koûch. La mère du second Râma s’appeloit Kaoûchalyâ, nom dérivé de Koûchala ; et quoique son père soit distingué par le titre ou l’épithète de Daçaratha, qui signifie que ses chariots de guerre le portèrent dans tous les coins du monde, le nom de Kouch, comme les Kachmyryens le prononcent, se retrouve en entier dans celui de son fils qui lui succéda ; il se retrouve de même dans celui de son ancêtre Vikoukchi. On ne sauroit combattre raisonnablement cette opinion, en alléguant la voyelle nasale arabe du mot Râmah cité par Moïse, puisque le mot arabe commence par la même lettre, que les Grecs et les Indiens ne pouvoient prononcer ; ils étoient conséquemment obligés de l’exprimer par la voyelle qui lui ressembloit le plus. Au reste, je n’affirme rien concernant cette question, non plus qu’à l’égard d’une autre qui pourroit être proposée ; savoir, si le quatrième et le cinquième avatars ne sont pas des histoires allégoriques de Nemrod et de Bélus, ces deux monarques fameux par leur orgueil. L’hypothèse suivant laquelle Râma établit le premier dans l’Inde une forme de gouvernement, y rédigea des lois, y encouragea l’agriculture, il y a environ 3800 ans, coïncide avec la date reçue de la mort de Noé et l’établissement de ses descendans immédiats.

TROISIÈME ÂGE.
15. Enfans du Soleil. 15. Enfans de la Lune.
15. Koûcha.
15. Atithi.
15. Nichadha.
15. Nabhas.
15. Pendarîca.
15. Kchémadhanouas. 15. Vitateha.
15. Dêvânîca. 15. Manyou.
15. Ahînagou. 15. Vriharkchêtra.
15. Pâripâtra. 15. Hastin.
10. Ranatchehala. 15. Adjamidha.
15. Vadjeranâbha. 15. Rikcha.

15. Arca. 15. Samaraouana.
15. Sugana. 15. Courou.
15. Vidhriti. 15. Djahnou.
15. Hiranyanâbha. 10. Souratha.
15. Pouchya. 15. Vidoûratha.
15. Dhrouvasandhi. 15. Sârvabhauma.
15. Soudersâna. 15. Djayatséna.
15. Agniverna. 15. Râdhica.
20. Sîghra. 15. Ayoutâyouch.
15. Marou, qui est présumé encore vivant. 15. Acrôdhana.
15. Prasusrouta. 15. Dévâtithi.
15. Sandhi. 15. Rikcha.
15. Amersana. 15. Dilîpa.
25. Mahaçouat. 20. Pratîpa.
15. Viçouabhâhou. 15. Sântanou.
15. Pracénadjet. 15. Vitchîtravîrya.
15. Takchaca. 15. Pândou.
15. Vrihadbala. 15. Youdhichthira.
30. Vrihadrana. (3100 ans avant J. C.) 25. Parîkchit.

Nous n’avons ici que vingt-neuf princes de la famille solaire entre Râma et Vrihadrana exclusivement, et l’on suppose que leurs règnes, pendant l’âge de cuivre, ont duré près de 864,000 ans ; supposition évidemment contre la nature, dont le cours uniforme ne donne qu’une période de 870 ans, ou tout au plus de 1000 ans, pour vingt-neuf générations. On admet sans discussion que Parîkchit, l’illustre neveu et le successeur d’Youdhichthir, qui avoit reconquis le trône sur Douryôdhan, régna dans l’intervalle de l’âge de cuivre et de l’âge de terre, et est mort au commencement du Kali-youg ; en sorte que, si les Pandits de Kachmyr et de Varanes[24] ont calculé juste l’apparition de Bouddha, le quatrième âge, ou l’âge actuel, doit avoir commencé environ 1000 ans avant la naissance de J. C. ; par conséquent le règne d’Ikchaouâkou n’auroit pas été antérieur de plus de 4000 ans à cette grande époque ; et même, en examinant scrupuleusement cette date, on trouvera peut-être qu’elle est trop reculée de près de 2000 ans. Je ne saurais quitter le troisième âge des Indiens, où l’on dit que les vertus et les vices du genre humain furent dans une égale proportion, sans observer que sa fin même est manifestement fabuleuse et poétique, et n’offre guère plus d’apparence de vérité historique que la guerre de Troie ou l’expédition des Argonautes : car Youdhichthir, à ce qu’il semble, étoit fils de Dherma, le génie de la justice ; Bhîma étoit fils de Pavan, dieu du vent ; Ardjoun, d’Indra ou du Firmament ; Naoul et Sahadêva, des deux Cumârs, le Castor et le Pollux de l’Inde ; et Bhîsma, leur grand-oncle putatif, étoit fils de Gangâ, ou du Ganges, par Sântanou, dont le frère Dêvâpi est supposé encore vivant dans la ville de Calâpa[25] ; toutes fictions qui peuvent être d’agréables embellissemens d’un poème héroïque, mais qui sont précisément aussi absurdes dans l’histoire civile, qu’il l’est de faire descendre deux familles royales du soleil et de la lune.

QUATRIÈME ÂGE.
15. Enfans du Soleil. 15. Enfans de la Lune.
15. Ouroucriya. 15. Djanamêdjaya.
15. Vatsavriddha. 15. Sâtânîca.
15. Prativyôma. 15. Sahasrânîca.
15. Bhânou. 15. Açouamédhadja.
15. Dêvâca. 15. Acîmacrichna.
15. Sahadêva. 15. Némitchacra.
15. Vîra. 15. Oupta.
15. Vrihadesoua. 15. Tchitraratha.
15. Bhânoumat. 15. Soutchiratha.
10. Pratîcâçoua. 10. Dhritimat.
15. Soupratîca. 15. Souchêna.
15. Maroudêva. 15. Sounîtha.

15. Sunakchatra. 15. Nritchakchouh.
15. Pechcara. 15. Suc’hinala.
15. Antarîkcha. 15. Pariplava.
15. Sutapas. 15. Sounaya.
15. Amitradjit. 15. Médhâvin.
15. Vrihadrâdja. 15. Nripandjaya.
15. Barhi. 15. Derva.
20. Critandjaya. 20. Timi.
15. Ranandjaya. 15. Vrihadratha.
15. Sandjaya. 15. Soudaça.
15. Slôcya. 15. Satânîca.
15. Suddhôda. 15. Dourmadana.
25. Lângalada. 25. Rahînara.
15. Pracénadjit. 15. Dandâpanî.
15. Kchudraca. 15. Nimi.
15. Sumitra. (2100 ans avant J. C.) 15. Kchémaca.

Nous voyons que, dans les deux familles, on compte trente générations depuis Youdhichthir et depuis Vrihadbala son contemporain (qui fut tué à la guerre de Bhârat par Abhimanyou, fils d’Ardjoun et père de Parîkchit), jusqu’au temps où les dynasties solaire et lunaire passent pour s’être éteintes dans l’âge divin actuel ; et les Hindous n’accordent pour ces générations qu’une période de 1000 ans, ou 100 ans pour trois générations. Ce calcul, probablement exagéré, est cependant assez modeste, si on le compare à leurs notions absurdes des âges précédens : mais ils comptent exactement le même nombre d’années pour vingt générations dans la seule famille de Djarâçandha, dont le fils, contemporain d’Youdhichthir, fonda une nouvelle dynastie de souverains dans le Magadha ou Béhâr ; et cette coïncidence exacte du temps où l’on suppose les trois races éteintes, offre l’apparence d’une chronologie artificielle, formée plutôt d’après l’imagination que sur les preuves historiques, d’autant plus que les règnes de vingt monarques, dans un siècle comparativement moderne, ne sauroient avoir embrassé une période de mille ans. J’en donne néanmoins la liste comme une curiosité ; mais je suis loin d’être convaincu qu’ils aient tous existé : le cours ordinaire de la nature et l’opinion universelle du genre humain me persuadent que, s’ils ont existé, leurs règnes n’ont pu s’étendre à plus de 700 ans.

ROIS DE MAGADHA.
15. Sahadêva. 15. Soutchi.
15. Mârdjâri. 15. Kchêma.
15. Srutasravas. 15. Suvrata.
15. Ayoutâyouch. 15. Dhermasoûtra.
15. Niramitra. 15. Srama.
15. Sunakchatra. 15. Dridhasêna.
15. Vrihetsêna. 15. Sumati.
15. Carmadjit. 15. Subala.
15. Srutandjaya. 15. Sunîta.
10. Vipra. 20. Satyadjit.

Pourandjaya, fils du vingtième roi, fut mis à mort par son ministre Sunaca, qui plaça son propre fils Pradyôta sur le trône de son maître ; et cette révolution forme une époque de la plus haute importance dans nos recherches actuelles : 1.o parce que, suivant le Bhâgaouatâmrita, elle arriva deux ans juste avant l’apparition de Bouddha dans ce même royaume ; 2.o parce que les Hindous croient qu’elle eut lieu il y a 3888 ans, ou 2100 ans avant J. C. ; 3.o enfin, parce qu’une chronologie régulière, suivant le nombre des années de chaque dynastie, a été établie depuis l’avénement de Pradyôta jusqu’à la destruction du gouvernement originaire des Hindous. Je vais mettre cette chronologie sous vos yeux, en me contentant d’observer que Râdhâcânt lui-même ne dit rien de Bouddha en cet endroit de son ouvrage, quoiqu’il fasse une mention particulière des deux avatars précédens à la place qui leur convient.

ROIS DE MAGADHA.
An. av. J. C.
Pradyôta
2100.
Pâlaca.
Viçâkhayoûpa.
Râdjaca.
Nandiverdhana, 5 règnes = 138 ans.
Siçounâga
1962.
Câcaverna.
Kchémadherman.
Kchêtradjenya.
Vidhiçâra ..... 5 règnes.
Adjâtaçatrou.
Darbhaca.
Adjaya.
Nandiverdhana.
Mahânandi .... 10 règnes = 360 ans.
Nanda
1602.

Ce prince, dont il est souvent fait mention dans les livres sanskrits, passe pour avoir été assassiné, après un règne de cent ans, par un Brahmane très-savant et très-spirituel, mais vindicatif et passionné, dont le nom étoit Tchânacya, et qui mit sur le trône un homme de la race Maourya nommé Tchandragupta. La famille Kchatriya de Pradyôta s’éteignit par la mort de Nanda et de ses fils.

ROIS DE MAOURYA.
An. av. J. C.
Tchandragupta
1502.
Vâriçâra.
Açôcaverdhana.
Souyaças.
Deçaratha ..... 5 règnes.
Sangata.
Sâliçouca.
Sômasarman.
Satadhanouas.
Vrihadratha.... 10 règnes = 137 ans.

À la mort du dernier de ces rois, son général en chef, Pouchpamitra, de la nation ou famille Sounga, s’empara de sa dignité.

ROIS SOUNGA.
An. av. J. C.
Pouchpamitra
1365.
Agnimitra.
Soudjyéchtha.
Vaçoumitra.
Abhadraca..... 5 règnes.
Poulinda.
Ghôcha.
Vadjramitra.
Bhâghavata.
Dêvabhoûti... 10 règnes = 112 ans.

Ce dernier prince fut tué par son ministre Vaçoudêva, de la race Canna, qui usurpa le trône de Magadha.

ROIS CANNA.
An. av. J. C.
Vaçoudêva
1253.
Bhoûmitra.
Nârâyana.
Sousarman..... 4 règnes = 345 ans.

Un certain Soûdra, de la famille Andhra, ayant tué son maître Sousarman, et s’étant emparé du gouvernement, fonda une dynastie de

ROIS ANDHRA.
An. av. J. C.
Balin
908.
Agnimitra.
Krichna.
Paurnamâça.
Lambôdara..... 5 règnes.
Vivilaca.
Méghaçouâta.
Vatamâna.
Talaca.

Sivaçouâti..... 10 règnes
Pourîchabhêrou.
Sounandana.
Tchacôraca.
Bâtaca.
Gomatin....... 15 règnes.
Pourîmat.
Mêdaceiras.
Sirascandha.
Yadjenyasrî.
Vidyaya.......  20 règnes.
Tchandrabîdja.. 21 règnes = 456 ans.

Après la mort de Tchandrabîdja, qui, selon les Hindous, arriva 396 ans avant Vicramaditya [26], ou 452 ans avant J. C., il n’est plus parlé de Magadha comme d’un royaume indépendant ; mais Râdhâcânt a donné les noms des sept dynasties, où soixante-seize princes sont dits avoir régné 1399 ans à Avabhriti, ville du Dakchin ou sud, que nous appelons communément Dékan. Les noms des sept dynasties, ou des familles qui les établirent, sont, Abhîra, Gardhabin, Canca, Yavana, Tourouchkara, Bhourounda, Maoula. Quelques auteurs supposent que les Yavanas furent des Ioniens ou des Grecs ; mais on croit généralement que les Tourouchkaras et les Maoulas furent des Turks et des Moghols. Râdhâcânt ajoute néanmoins : « À l’extinction de la race maoula, cinq princes, appelés Bhoûnanda, Banguîra, Siçounandi, Yaçasônandi et Pravîraca, régnèrent 106 ans (ou jusqu’à l’année 1053) dans la ville de Cilacilâ, » qu’il croit, m’a-t-il dit, située dans le pays des Mahârâchtras ou Mahrattes. Là se termine sa chronologie indienne ; car, « après Pravîraca, dit-il, cet empire fut partagé entre les Mletchéhas ou infidèles. » Cette histoire des sept dynasties modernes paroît fort douteuse en elle-même, et n’a point de rapport avec les recherches qui nous occupent : car leur territoire semble borné au Dékan, et ne point s’étendre à Magadha ; et nous n’avons aucun motif de supposer qu’une race de princes grecs ait jamais établi un royaume dans l’une ou dans l’autre de ces provinces. Quant aux Moghols, leur dynastie subsiste encore, au moins nominativement, hormis qu’il ne faille entendre celle de Djenguyz, et que ses successeurs n’aient pu régner dans aucune partie de l’Inde pendant les trois cents ans attribués aux Maoulas. Il n’est pas probable non plus qu’on ait altéré, au point d’en faire Tourouchkara, le mot Turk, facile à prononcer pour les Indiens, et qui pouvoit être clairement exprimé en caractères nagary. Au total, nous pouvons, sans risque, terminer à la mort de Tchandrabîdja le système le plus authentique de chronologie indienne que j’aie été à portée de me procurer. S’il étoit possible d’obtenir des renseignemens ultérieurs, nous les devrons peut-être, lorsqu’il en sera temps, à des livres ou à des inscriptions en langue sanskrite. Mais, d’après les matériaux que nous possédons aujourd’hui, nous pouvons établir, comme hors de doute, les deux propositions suivantes : 1.o les trois premiers âges des Hindous sont principalement mythologiques, soit que leur mythologie fût fondée sur les énigmes obscures de leurs astronomes, ou sur les fictions héroïques de leurs poëtes ; 2.o le quatrième, ou l’âge historique, ne peut être reculé à plus de 2000 ans avant J. C. Dans l’histoire même de l’âge actuel, la durée des générations et des règnes est prolongée au-delà du cours de la nature, et du terme moyen qui résulte des récits des Brahmanes eux-mêmes : car ils assignent à 142 règnes modernes une période de 3153 ans, ou environ 22 ans à chaque règne l’un portant l’autre ; et cependant ils font occuper le trône de Magadha seulement à quatre princes canna pendant 345 ans. Or il est encore moins probable que quatre monarques aient régné successivement, chacun 86 ans et quatre mois, qu’il ne l’est que Nanda ait régné 100 ans, et soit mort assassiné ; ni l’un ni l’autre de ces récits ne mérite d’être cru. Mais, pour accorder la plus haute antiquité présumable au gouvernement hindou, admettons que la durée de trois générations, l’une portant l’autre, ait été de 100 ans, et que les princes indiens aient régné 22 ans, pour terme moyen ; comptons ensuite trente générations depuis Ardjoun, frère d’Youdhichthira, jusqu’à l’extinction de sa race ; et prenons chez M. de Guignes l’histoire chinoise de la naissance de Bouddha, comme l’intermédiaire le plus authentique entre Aboùl-fàzel et les Tibétains : nous pourrons arranger la chronologie des Hindous corrigée conformément à la table suivante, en suppléant avant chaque date le mot environ ou à-peu-près, puisque nous ne saurions atteindre à une exactitude parfaite, et que nous ne devons pas l’exiger.

An. av. J. C.
Abhimanyou, fils d’Ardjoun 
2029.
Pradyôta 
1029.
Bouddha 
1027.
Nanda 
1699.
Balin 
1149.
Vicramaditya 
1156.
Dêvapâla, roi de Gaour 
1123.

En prenant chez Aboùl-fâzel la date de l’apparition de Bouddha, il faut placer Abhimanyou 2368 ans avant J. C., à moins de compter depuis les rois de Magadha, et d’admettre 700 ans, au lieu de 1000, entre Ardjoun et Pradyôta, ce qui nous conduit très-près de la date énoncée dans la table ; et peut-être ne pouvons-nous guère approcher davantage de la vérité. Quant à Râdjâ Nanda, si son règne fut véritablement d’un siècle, il faut descendre la dynastie andhra à l’âge de Vicramaditya, qui, au moyen de ses fiefs, avoit probablement acquis tant de pouvoir sous le règne de ces princes, qu’ils n’étoient presque plus souverains que de nom ; souveraineté qui finit avec Tchandrabîdja dans le iii.e ou iv.e siècle de l’ère chrétienne, après avoir sans doute été réduite à la nullité par les rois de Gaour, issus de Gôpâla. Mais si l’auteur du Dabistân est fondé à fixer la naissance de Bouddha 10 ans avant le Kali-youg, nous devons corriger ainsi la table chronologique :

An. av. J. C.
Bouddha 
1027.
Parîkchit 
1017.

Pradyôta (en comptant 20 ou 30 générations) 
317 ou 17.
Nanda 
13 ou 313.

Cette correction nous obligeroit de placer Vicramaditya avant Nanda, à qui il fut postérieur de beaucoup, de l’aveu de tous les Pandits ; et si c’est-là un fait historique, il semble confirmer le Bhâgaouatâmrita, qui fixe le commencement du Kali-youg environ 1000 ans avant Bouddha, outre que Balin seroit alors descendu pour le moins au vi.e siècle avant J. C., et Tchandrabîdja au x.e, sans laisser de place pour les dynasties subséquentes, si elles ont régné l’une après l’autre.

De cette manière nous avons donné une esquisse de l’histoire indienne pendant la plus longue période qu’il soit permis de lui assigner ; nous avons fixé la fondation de l’empire de l’Inde à plus de 3800 ans de l’époque actuelle : mais le sujet est par lui-même si obscur, et tellement embrouillé par les fictions des Brahmanes, qui, pour s’agrandir eux-mêmes, ont exagéré à dessein leur antiquité, que nous devons nous contenter de conjectures probables et de raisonnemens justes, fondés sur la meilleure date à laquelle nous puissions atteindre. D’ailleurs, nous ne devons pas espérer un système de chronologie indienne à l’abri de toute objection, à moins que les livres astronomiques en langue sanskrite ne désignent clairement le lieu des colures dans quelques années précises de l’âge astronomique. Au lieu de traditions vagues, comme celle d’une observation grossière faite par Chiron, qui peut-être n’exista jamais (car il vivoit, dit Newton, dans l’âge d’or, qui doit avoir été de beaucoup antérieur à l’expédition des Argonautes), il nous faut des preuves dont nos astronomes et nos savans reconnoissent l’évidence.

TABLE CHRONOLOGIQUE

Conforme à une des hypothèses offertes dans le Traité précédent.


CHRONOLOGIE CHRÉTIENNE ET MUSULMANE. CHRONOLOGIE
HINDOUE.
ANNÉES
antérieures
à l’an 1788
de notre ère.
Adam 
Menou I. Siècle I 
5794.
Noé 
Menou II 
4737.
Le Déluge 
............................................................ 4138.
Nemrod 
Hiranyacacipou. Siècle II 
4006.
Bel 
Bali 
3892.
Râma 
Râma. Siècle III 
3187.
Mort de Noé 
............................................................ 3787.
Pradyôta 
2817.
Bouddha. Siècle IV 
2815.
Nanda 
2487.
Balin 
1937.
Vicramaditya 
1844.
Dêvapâla 
1811.
Jésus-Christ 
............................................................ 1787.
Narânyapâla 
1721.
Saca 
1709.
Oùalyd 
............................................................ 1080.
Mahhmoùd 
............................................................ 786.
Djenguyz 
............................................................ 548.
Tymoûr 
............................................................ 391.
Bâbur 
............................................................ 276.
Nâdir-châh 
............................................................ 49.
  1. J’ai donné une notice des Vêdas dans le I.er volume, page 388, note 2 ; ces livres, comme je l’ai observé, existent à la Bibliothèque nationale et à celle du British Museum. (L-s.)
  2. Voyez le même passage avec de légères variantes, dans le chap. 1.er, vers, 65-80, de la traduction complète du Code de Menou, que M. Jones fit ensuite d’après le texte sanskrit, et qui est insérée dans le tome III du recueil de ses œuvres. (L-s.)
  3. Ou Varanesee (prononcez Varanecy), suivant M. Wilkins, qui ajoute que Bénârès est la corruption de ce mot sanskrit, lequel est composé de deux mots qui indiquent les deux ruisseaux qui bordent cette ancienne ville de l’Inde. On la nommoit aussi Kaśi. Voyez les notes de M. Wilkins, p. 310 de sa traduction angloise de l’Heetopades of Veeshnoo-Sarma in a series of connected fables, interspersed with moral, Prudential and political maxims, &c. Hitopadès [instruction utile] de Vichnou-Sarma, contenue dans une suite de fables liées ensemble et entremêlée ; de maximes de morale, de sagesse et de politique ; traduite d’après un ancien manuscrit en langue sanskrite, avec des notes explicatives, par Charles Wilkins ; imprimée à Bath en 1787, vol. in-8o. Voyez, sur cet ouvrage, mes notes dans le t. I.er, p. 231, note 30 ; p. 311, note b, et p. 519, note a, et les extraits que j’en ai donnés dans mes Contes indiens publiés en 1790. (L-s.)
  4. Le Souryâ Siddhântâ est généralement reconnu pour le plus ancien traité d’astronomie que les Hindous possèdent. Suivant eux, il a été envoyé du ciel par révélation à un nommé Maya, vers la fin du satya-youg du 28.e mahâ-youg du 7.e manaouantara, c’est-à-dire, il y a environ 21,648,899 ans. Ce nombre prodigieux d’années a été réduit par un savant mathématicien anglois à 751 ans (en 1799 de l’ère vulgaire). Le même savant, dix ans auparavant (en 1789), avoit accordé 3,840 ans au même ouvrage ; mais il paroît que l’autre date est le résultat de calculs plus justes, et sur-tout de recherches mieux raisonnées et plus approfondies. La prétendue révélation de cet ouvrage faite à un nommé Maya, est une imposture sacerdotale des Brahmanes : le véritable auteur se nommoit Varâha. Au reste, on trouvera de plus amples détails sur ce personnage et sur son ouvrage, dans le Mémoire de M. Wilford sur la chronologie des Hindous, n.o XVIII du tome V de ces Recherches ; dans les Remarques de M. Bentley sur les principales ères et dates des anciens Hindous, n.o XXI du même volume ; et dans le Mémoire sur l’antiquité du Souryâ Siddhântâ et sur la formation des cycles astronomiques contenus dans cet ouvrage, par le même M. Bentley, n.o XIII du tome VI. (L-s.)
  5. Les Hindous comptent plusieurs Menous, qui sont des êtres produits par l’esprit de Brâhmah au moment de la création. Voyez p. 144 des notes de M. Wilkins sur le Bhaguat-Geeta, ouvrage dont il sera parlé dans la note suivante. (L-s.)
  6. The Bhaguat-Geeta, or Dialogues &c. Le Bâgouat-Guitâ, ou Dialogues de Krichna et d’Ardjoun, en dix-huit lectures ou chapitres, traduit du sanskrit en anglois par Charles Wilkins, &c. Londres, 1785. C’est un épisode de l’immense poëme indien intitulé Mahâbhârat. Voyez ci-après la note 2, p. 185. Ici Krichna, incarnation de la divinité, est supposé instruire sur la religion et la mysticité, son élève et son favori Ardjoun, un des cinq fils de Pandou, au commencement de l’âge actuel, que les Hindous nomment Kali-youg. (L-s.)
  7. Richi, mot sanskrit que M. Wilkins écrit reeshee, et qui signifie saint. Voyez les notes du Bhaguat-Geeta, p. 144, n. 50. (L-s.)
  8. Ouvrage canonique indien, publié en français par l’estimable et savant d’Obsonville, sous le titre de Bagavadam, ou Doctrine divine &c. Paris, 1788, 1 vol. in-8.° L’histoire rapportée ici par M. Jones se trouve, avec quelques variantes, p. 212 et suiv. de la traduction que nous venons de citer. Je dois observer que la différence qui existe entre la manière dont MM. Jones et d’Obsonville écrivent le titre de cet ouvrage, provient de la prononciation des naturels de l’Inde. Presque tous les mots sanskrits ont un a pour lettre finale : les habitans de la côte Malabare, qui ont une prononciation très-nasale, ajoutent une m après cet a final ; c’est ainsi qu’ils prononcent vedam au lieu de veda, pouranam au lieu de pourana, mahabharatam au lieu de mahabharata, kalyougam au lieu de kalyouga, &c. La traduction dont il s’agit ayant été faite d’après une version en tamoul chendamil, espèce de dialecte malabar particulièrement consacré aux sciences et à la religion, il n’est pas étonnant qu’on y rencontre le vice de prononciation dont je viens de parler. (L-s.)
  9. Province de l’Hindoustân, que nous nommons le Carnate. (L-s.)
  10. נוּחַ نوح (L-s.)
  11. Le mot sanskrit avatar signifie descente, et s’emploie particulièrement pour désigner les neuf précédentes descentes de Vichnou [l’Être suprême] sur la terre. Il quitta le séjour éternel pour remplir les soins d’une sage et bienfaisante providence, et pour exercer la justice en châtiant les criminels. Vichnou lui-même nous apprend le motif de ses différentes descentes, dans un discours qu’il adresse à Ardjoun, et qui se trouve dans le Bhaguat-Guîtâ, où il est désigné sous le nom de Krichna. « Nous avons, moi et toi, eu plusieurs naissances ; les miennes me sont connues, mais tu ne connois pas les tiennes. Quoique de ma nature je ne sois point sujet à naître ou à mourir, quoique je sois le maître de toute la création, cependant, ayant dominé ma propre nature, je me suis rendu visible par mon pouvoir ; et autant de fois que dans le monde la vertu s’affoiblit et que le vice et l’injustice s’insurgent, je me rends visible, et j’apparois ainsi de siècle en siècle pour la conservation des justes, la destruction des méchans et le raffermissement de la vertu. » Outre les neuf incarnations dont M. Jones, ou plutôt son auteur indien, a donné l’énumération, on en attend encore une dixième et dernière. Vichnou doit prendre la forme d’un cheval nommé Calki : dès que ce cheval aura posé le pied sur la terre, elle s’ébranlera et sera anéantie ainsi que toutes les créatures, &c. Voyez Maurice’s Ancient History of Hindostan, its arts and its sciences, as connected with the history of Asia, &c. t. I, p.  553 ; = Wilkins’s Bhaguat-Geeta, p. 52 ; = Paulini a Sancto Bartholomæo Systema Brahmanicum liturgicum, mythologicum et civile, ex monumentis Indicis musei Borgiani illustratum, p. 83 et 162. Le Bagavadam compte un plus grand nombre d’incarnations. Voyez cet ouvrage, p. 11 et 12. (L-s.)
  12. Le Bagavadam. Voy. p. 74 de la traduction publiée par le {{abr|C.en d’Obsonville. (L-s.).
  13. L’âge présent, qui date déjà de quatre mille ans. (L-s.)
  14. Voyez sur cet endroit ma note 2 de la page 56. (L-s.)
  15. Le P. Augustin Antoine Georgi, auteur de l’Alphabetum Tibetanum publié à Rome en 1762, 1 vol.  in-4.o, a donné dans cet ouvrage des renseignemens fort curieux sur les différens personnages nommés Bouddha et Butta. (L-s.)
  16. C’est, je crois, la famille de la Lune ; car Sâcy est un des noms de la Lune en langue sanskrite. (L-s.)
  17. Dev, Deou, Deb et Devata sont tous synonymes, et ne varient que pour la prononciation ; ils désignent les anges ou êtres célestes subordonnés, tous les attributs de la divinité, et tous les objets qui, dans le ciel et sur la terre, ont été personnifiés par l’imagination des poëtes. Il est aisé de reconnoître dans ces mots le Div ديو des anciens Persans, dont la langue offre de nombreuses conformités avec le sanskrit. (L-s.)
  18. درين مال چهلم الهي از پروشدن او دو مزارونمصد وشصن ودو سال سبري شد ، « Dans cette année, la quarantième divine (du règne d’Akbar) depuis sa descente (sur la terre), deux mille neuf cent soixante-deux ans se sont écoulés. » Ayïn Akbery, article de Bouddha بوده p. 311 de mon manuscrit, et t. III, p. 157, de la traduction de M. Gladwin, édition de Calcutta. J’ai donné le texte et la traduction de cet article intéressant au commencement de ma Notice sur le Rituel des Mantchoux, intitulé [texte mandchou] Kese thocthoboukhai Mantchousai ouetcheré medere caoli pitkhe, dans le t. VII des Notices et Extraits des manuscrits de la Bibliothèque nationale, (L-s.)
  19. Voyez sur cette ancienne ville de l’Inde, ma note ci-dessus, p. 109 et 110. (L-s.)
  20. On désigne sous le titre de Pourâna (mot sanskrit qui signifie ancien), des livres indiens qui traitent de la création en général, avec la généalogie particulière et l’histoire des dieux et des héros de l’antiquité : on en compte ordinairement dix-huit. V. les notes de Wilkins sur l’Heetopades of Veeshnoo-Sarma, p. 310. (L-s.)
  21. Voyez ma note ci-dessus, p. 109 et 110. (L-s.)
  22. Les Hindous ont cultivé l’art dramatique dès les temps les plus reculés, et possèdent en sanskrit et en prakrit autant de pièces de théâtre qu’aucune nation européenne. Il ne faut pas chercher dans ces pièces les trois grandes unités ni l’observation des autres règles prescrites par Aristote et suivies par tous les bons auteurs grecs, latins et modernes. Au reste, on peut se faire une idée de ces pièces par la lecture d’une des meilleures, intitulée Sacontala ou la Bague enchantée, composée par Calidas, dans le i.er siècle avant J. C., traduite par M. Jones, et publiée à Calcutta en 1789, et réimprimée à Londres. M. Wilkins a inséré dans le t. I, p. 413-456, de l’Oriental Repertory de M. Alexandre Dalrymple, la traduction de l’épisode qui fait le sujet de ce drame, et qui se trouve dans le Mahâbhârat.
  23. Poème héroïque en vers sanskrits de huit syllabes, composé, il y a plus de quatre mille ans, par un savant Brahmane nommé Krichna Douipayen Veyâs, à qui l’on attribue aussi la compilation des quatre Védas (les seuls restes existans des livres de la religion de Brâhmah) et la composition des Pourânas, que l’on enseigne aujourd’hui dans les écoles hindoues, et que l’on vénère comme des poèmes d’inspiration divine. Le plus estimé de tous ces poèmes et le plus volumineux, est le Mahâbhârat, qui contient la généalogie de la famille de Bhârat, ainsi nommée à cause de Bhârat son fondateur. L’épithète de mahâ [grand] est une marque de distinction. Mais le principal objet de ce poème est la description des dissensions et des guerres qui s’élevèrent entre les deux grandes branches collatérales de la famille de Bhârat. L’une de ces branches se nommoit Kourou, et l’autre Pandou ; toutes deux descendoient au second degré de Vitchitravîrya, leur ancêtre commun, par leurs pères respectifs Dritrarachtra et Pandou. Le même savant qui me fournit les matériaux de cette note, fait, sur le mot Bhârat, une observation qui mérite d’être recueillie : c’étoit le seul nom sous lequel les naturels désignoient autrefois l’étendue de pays connue en Europe sous la dénomination d’Inde ou Hindoustân, mot que nous avons emprunté des Persans, et qui est étranger à la langue sanskrite. Voyez les notes de M. Wilkins sur le Bhaguat-Geeta, p. 5, 6 et 26 ; et les notes du même sur l’Heetopades of Veeshnoo-Sarma, p. 332. (L-s.)
  24. Benarés. (L-s.)
  25. Plus communément nommée Kalpy. Elle est située sur le bord méridional de la Djemnah, à 65 koss d’Allah-âbâd. Elle appartient maintenant aux Mahrattes. M. Rennell place cette ville vers 26° 7′ 15″ de latitude. Voyez Memoir for a map of Hindoostan, p. 131, 2.d edit. (L-s.)
  26. Ou Becker-madjit. Voyez la note b ci-dessus, p. 6. (L-s.)