Système de la nature/Partie 1/Chapitre 17

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(Tome 1p. 355-370).


CHAPITRE XVII

Des idées vraies ou fondées sur la nature sont les seuls remèdes aux maux des hommes. Récapitulation de cette première partie. Conclusion.


Toutes les fois que nous cessons de prendre l’expérience pour guide nous tombons dans l’erreur. Nos erreurs deviennent encore plus dangereuses & plus incurables lorsqu’elles ont pour elles la sanction de la religion ; c’est alors que nous ne consentons jamais à revenir sur nos pas ; nous nous croyons intéressés à ne plus voir, à ne plus nous entendre, & nous supposons que notre bonheur exige que nous fermions les yeux à la vérité. Si la plupart des moralistes ont méconnu le cœur humain ; s’ils se sont trompés sur ses maladies & sur les remèdes qui pouvoient lui convenir ; si les remèdes qu’ils lui ont administrés ont été inefficaces ou même dangereux, c’est qu’ils ont abandonné la nature, ils ont résisté à l’expérience, ils n’ont osé consulter leur raison, ils ont renoncé au témoignage de leurs sens, ils n’ont suivi que les caprices d’une imagination éblouie par l’enthousiasme ou troublée par la crainte ; ils ont préféré les illusions qu’elle leur montroit aux réalités d’une nature qui ne trompe jamais.

C’est faute d’avoir voulu sentir qu’un être intelligent ne peut point perdre un instant de vue sa propre conservation, son intérêt réel ou fictif, son bien-être solide ou passager, en un mot son bonheur vrai ou faux c’est faute d’avoir considéré que les desirs & les passions sont des mouvemens essentiels, naturels, nécessaires à notre ame, que les docteurs des hommes ont supposé des causes surnaturelles de leurs égaremens, & n’ont appliqué à leurs maux que des topiques inutiles ou dangereux. En leur disant d’étouffer leurs desirs, de combattre leurs penchans, d’anéantir leurs passions, ils n’ont fait que leur donner des préceptes stériles, vagues, impraticables ; ces vaines leçons n’ont influé sur personne ; elles n’ont tout au plus retenu que quelques mortels qu’une imagination paisible ne sollicitoit que foiblement au mal ; les terreurs dont on les accompagnoit ont troublé la tranquillité de quelques personnes modérées par leur nature, sans jamais arrêter les tempéramens indomptables de ceux qui furent énivrés de leurs passions ou emportés par le torrent de l’habitude. Enfin les promesses & les menaces de la superstition n’ont fait que des fanatiques, des enthousiastes, des êtres inutiles ou dangereux, sans jamais faire des hommes véritablement vertueux, c’est à dire utiles à leurs semblables.

Ces empyriques guidés par une aveugle routine n’ont point vu que l’homme tant qu’il vit, est fait pour sentir, pour désirer, pour avoir des passions, & pour les satisfaire en raison de l’énergie que son organisation lui donne ; ils ne se sont point apperçus que l’habitude enracinoit ces passions, que l’éducation les semoit dans les cœurs, que les vices du gouvernement les fortifioient, que l’opinion publique les approuvoit, que l’expérience les rendoit nécessaires, & que dire aux hommes ainsi constitués de détruire leurs passions, c’étoit les jetter dans le désespoir, ou bien lui ordonner des remèdes trop révoltans pour qu’ils consentissent à les prendre. Dans l’état actuel de nos sociétés opulentes, dire à un homme, qui sçait par expérience que les richesses procurent tous les plaisirs, qu’il ne doit pas les désirer, qu’il ne doit pas faire d’efforts pour les obtenir, qu’il doit s’en détacher, c’est lui persuader de se rendre malheureux. Dire à un ambitieux de ne point désirer le pouvoir & la grandeur, que tout conspire à lui montrer comme le comble de la félicité, c’est lui ordonner de renverser tout d’un coup le systême habituel de ses idées, c’est parler à un sourd. Dire à un amant d’un tempérament impétueux d’étouffer sa passion pour l’objet qui l’enchante, c’est lui faire entendre qu’il doit renoncer à son bonheur. Opposer la religion à des intérêts si puissans, c’est combattre des réalités par des spéculations chimériques.

En effet si nous examinons les choses sans prévention, nous trouverons que la plûpart des préceptes que la religion, ou que sa morale fanatique & surnaturelle donnent aux hommes, sont aussi ridicules qu’impossibles à pratiquer. Interdire les passions aux hommes, c’est leur défendre d’être des hommes ; conseiller à une personne d’une imagination emportée de modérer ses desirs, c’est lui conseiller de changer son organisation, c’est ordonner à son sang de couler plus lentement. Dire à un homme de renoncer à ses habitudes, c’est vouloir qu’un citoyen accoutumé à se vêtir consente à marcher tout nud ; autant vaudroit-il lui dire de changer les traits de son visage, de détruire son tempérament, d’éteindre son imagination, d’altérer la nature de ses fluides, que de lui commander de n’avoir point de passions analogues à son énergie naturelle, ou de renoncer à celle que l’habitude & ses circonstances lui ont fait contracter & ont converties en besoins[1]. Tels sont pourtant les remèdes si vantés que la plûpart des moralistes opposent à la dépravation humaine. Est-il donc surprenant qu’ils ne produisent aucun effet, ou qu’ils ne fassent que réduire l’homme au désespoir par le combat continuel qu’ils excitent entre les passions de son cœur, ses vices, ses habitudes, & les craintes chimériques dont la superstition a voulu l’accabler. Les vices de la société, les objets dont elle se sert pour irriter nos desirs ; les plaisirs, les richesses, les grandeurs que le gouvernement nous montre comme des appas séducteurs ; les biens que l’éducation, l’exemple & l’opinion nous rendent chers, nous attirent d’un côté, tandis que la morale nous sollicite vainement d’un autre ; & que la religion, par ses menaces effrayantes, nous jette dans le trouble & produit en nous un conflict violent, sans jamais remporter la victoire ; quand par hazard elle l’emporte sur tant de forces réunies, elle nous rend malheureux, elle brise tout-à-fait le ressort de notre ame.

Les passions sont les vrais contrepoids des passions ; ne cherchons point à les détruire, mais tâchons de les diriger : balançons celles qui sont nuisibles par celles qui sont utiles à la société. La raison, fruit de l’expérience, n’est que l’art de choisir les passions que nous devons écouter pour notre propre bonheur. L’éducation est l’art de semer & de cultiver dans les cœurs des hommes des passions avantageuses. La législation est l’art de contenir les passions dangereuses, & d’exciter celles qui peuvent être avantageuses au bien public. La religion n’est que l’art de semer & de nourrir dans les ames des mortels des chimeres, des illusions, des prestiges, des incertitudes d’où naissent des passions funestes pour eux-mêmes, ainsi que pour les autres : ce n’est qu’en les combattant que l’homme peut être mis sur la route du bonheur.

La raison & la morale ne pourront rien sur les mortels, si elles ne montrent à chacun d’entre-eux que son intérêt véritable est attaché à une conduite utile à lui-même ; cette conduite, pour être utile, doit lui concilier la bienveillance des êtres nécessaires à sa propre félicité ; c’est donc pour l’intérêt ou l’utilité du genre-humain ; c’est pour l’estime, l’amour, les avantages qui en résultent, que l’éducation doit allumer de bonne heure l’imagination des citoyens ; ce sont les moyens d’obtenir ces avantages que l’habitude doit leur rendre familiers, que l’opinion doit leur rendre chers, que l’exemple doit les exciter à rechercher. Le gouvernement, à l’aide des récompenses, doit les encourager à suivre ce plan ; à l’aide des châtimens, il doit effrayer ceux qui voudroient le troubler. C’est ainsi que l’espoir d’un bien-être véritable & la crainte d’un mal réel seront des passions propres à contrebalancer celles qui nuiroient à la société, ces dernières deviendroient au moins très rares, si au lieu de repaître les hommes de spéculations inintelligibles & de mots vuides de sens, on leur parloit de choses réelles & on leur montroit leurs véritables intérêts.

L’homme n’est si souvent méchant que parcequ’il se sent presque toujours intéressé à l’être ; que l’on rende les hommes plus éclairés & plus heureux, & on les rendra meilleurs. Un gouvernement équitable & vigilant rempliroit bien-tôt son état de citoyens honnêtes ; il leur donneroit des motifs présens, réels & palpables de bien faire : il les feroit instruire, il leur feroit éprouver ses soins, il les séduiroit par l’assûrance de leur propre bonheur ; ses promesses & ses menaces, fidélement exécutées, auroient, sans doute, bien plus de poids que celles de la superstition, qui ne propose jamais que des biens illusoires, ou des châtimens dont les méchans endurcis douteront toutes les fois qu’ils auront intérêt d’en douter ; des motifs présens les toucheront bien plus que des motifs incertains & éloignés. Les vicieux & les méchans sont si communs sur la terre, si opiniâtres, si attachés à leurs déréglemens, parcequ’il n’est aucun gouvernement qui leur fasse trouver de l’avantage à être justes, honnêtes & bienfaisans ; au contraire partout les intérêts les plus puissans les sollicitent au crime, en favorisant les penchans d’une organisation vicieuse que rien n’a rectifiée ni portée vers le bien[2]. Un sauvage qui dans sa horde ne connoit point le prix de l’argent, n’en fera certainement aucun cas ; si vous le transplantez dans nos sociétés policées, il apprendra bientôt à le désirer, il fera des efforts pour l’obtenir, & s’il le peut sans danger, il finira par voler, surtout s’il n’a point appris à respecter la propriété des êtres qui l’environnent. Le sauvage & l’enfant sont précisément dans le même cas ; c’est nous qui rendons l’un & l’autre méchans. Le fils d’un grand apprend dès l’enfance à désirer le pouvoir, il devient un ambitieux dans l’ âge mûr, & s’il a le bonheur de s’insinuer dans la faveur, il deviendra méchant, & le sera impunément. Ce n’est donc point la nature qui fait des méchans, ce sont nos institutions qui déterminent à l’être. L’enfant élevé parmi des brigands ne peut devenir qu’un malfaiteur ; s’il eût été élevé parmi des honnêtes gens il fût devenu un homme de bien.

Si nous cherchons la source de l’ignorance profonde où nous sommes de la morale & des mobiles qui peuvent influer sur les volontés des hommes, nous la trouverons dans les idées fausses que la plûpart des spéculateurs se sont faites de la nature humaine. C’est pour avoir fait l’homme double ; c’est pour avoir distingué son ame de son corps ; c’est pour avoir tiré son ame du domaine de la physique, afin de la soumettre à des loix fantastiques émanées des espaces imaginaires ; c’est pour l’avoir supposée d’une nature différente en tout des êtres connus, que la science des mœurs est devenue une énigme impossible à deviner. Ces suppositions ont donné lieu de lui attribuer une nature, des façons d’agir, des propriétés totalement différentes de celles que l’on voit dans tous les corps. Des métaphysiciens s’en emparèrent & à force de subtiliser ils la rendirent totalement méconnoissable. Ils ne se sont point apperçus que le mouvement étoit essentiel à l’ame ainsi qu’au corps vivant ; ils n’ont point vu que les besoins de l’une se renouvelloient sans cesse ainsi que les besoins de l’autre ; ils n’ont point voulu croire que ces besoins de l’ame ainsi que ceux du corps sont purement physiques, & que l’une & l’autre n’étoient jamais remués que par des objets physiques & matériels. Ils n’ont point eu d’égard à la liaison intime & continuelle de l’ame avec le corps ; ou plutôt ils n’ont point voulu convenir qu’ils ne sont qu’une même chose, envisagée sous différens points de vue. Obstinés dans leurs opinions surnaturelles, ou inintelligibles, ils ont refusé d’ouvrir les yeux pour voir que le corps en souffrant rendoit l’ame malheureuse, & que l’ame affligée minoit & faisoit dépérir le corps. Ils n’ont point considéré que les plaisirs & les peines de l’esprit influoient sur ce corps, & le plongeoient dans l’affaissement ou lui donnoient de l’activité. Ils ont cru que l’ame tiroit ses pensées soit riantes soit lugubres de son propre fond ; tandis que ses idées ne lui viennent que des objets matériels qui agissent, ou qui ont agi matériellement sur ses organes ; tandis qu’elle n’est déterminée soit à la gaieté soit à la tristesse que par l’état durable ou passager dans lequel se trouvent les solides & les fluides de notre corps. En un mot ils n’ont point reconnu que cette ame, purement passive, subissoit les mêmes changemens qu’éprouvoit le corps, n’étoit remuée que par son intermède, n’agissoit que par son secours, & recevoit souvent à son insçu & malgré elle de la part des objets physiques qui la remuent, ses idées, ses perceptions, ses sensations, son bonheur ou son malheur.

Par une suite de ces opinions, liées à des systêmes merveilleux, ou inventées pour les justifier, on supposa que l’ame humaine étoit libre, c’est-à-dire, avoit la faculté de se mouvoir d’elle-même, & jouissoit du pouvoir d’agir indépendamment des impulsions que ses organes recevoient des objets qui sont hors d’eux ; on prétendit qu’elle pouvoit résister à ces impulsions, & sans y avoir d’égard, suivre les directions qu’elle se donnoit à elle-même par sa propre énergie ; en un mot on soutint que l’ame étoit libre, c’est-à-dire, avoit le pouvoir d’agir sans être déterminée par aucune force extérieure.

Ainsi cette ame, que l’on avoit supposée d’une nature différente de tous les êtres que nous connoissons dans l’univers, eut aussi une façon d’agir à part ; elle fut, pour ainsi dire, un point isolé qui ne fut point soumis à cette chaîne non interrompue de mouvemens, que, dans une nature dont les parties sont toujours agissantes, les corps se communiquent les uns aux autres. épris de leurs notions sublimes, ces spéculateurs ne virent point qu’en distinguant l’ame du corps & de tous les êtres que nous connoissons, ils se mettoient dans l’impossibilité de s’en former une idée vraie ; ils ne voulurent point s’appercevoir de l’analogie parfaite qui se trouvoit entre sa manière d’agir & celle dont le corps étoit affecté, non plus que de la correspondance nécessaire & continuelle qui se trouvoit entre l’ame & lui. Ils refusèrent de voir que semblable à tous les corps de la nature, elle étoit sujette à des mouvemens d’attraction & de répulsion, dûs aux qualités inhérentes aux substances qui mettent ses organes en action ; que ses volontés, ses passions, ses desirs n’étoient jamais qu’une suite de ces mouvemens, produits par des objets physiques, qui ne sont nullement en son pouvoir ; & que ces objets la rendoient heureuse ou malheureuse, active ou languissante, contente ou affligée en dépit d’elle-même & de tous les efforts qu’elle pouvoit faire pour se trouver autrement. On chercha dans les cieux des mobiles fictifs pour la remuer ; on ne présenta aux hommes que des intérêts imaginaires ; sous prétexte de leur faire obtenir un bonheur idéal, on les empêcha de travailler à leur bonheur véritable qu’on se garda bien de leur faire connoître ; on fixa leurs regards sur l’empyrée pour ne plus voir la terre, on leur cacha la vérité, & l’on prétendit les rendre heureux à force de terreurs, de phantômes & de chimeres. Enfin aveugles eux-mêmes, ils ne furent guidés que par des aveugles dans le sentier de la vie, où les uns & les autres ne firent que s’égarer.

Conclusion.

De tout ce qui a été dit jusqu’ici, il résulte évidemment que toutes les erreurs du genre-humain en tout genre viennent d’avoir renoncé à l’expérience, au témoignage des sens, à la droite raison, pour se laisser guider par l’imagination souvent trompeuse & par l’autorité toujours suspecte. L’homme méconnoîtra toujours son vrai bonheur tant qu’il n’égligera d’étudier la nature, de s’instruire de ses loix immuables, de chercher en elle seule les vrais remèdes à des maux qui sont des suites nécessaires de ses erreurs actuelles. L’homme sera toujours une énigme pour lui-même tant qu’il se croira double & mû par une force inconcevable dont il ignore la nature & les loix. Ses facultés qu’il nomme intellectuelles, & ses qualités morales, seront inintelligibles pour lui s’il ne les considère du même œil que ses qualités ou facultés corporelles, & ne les voit soumises en tout aux mêmes règles. Le systême de sa liberté prétendue n’est appuyée sur rien ; il est à chaque instant démenti par l’expérience ; elle lui prouve qu’il ne cesse jamais d’être dans toutes ses actions sous la main de la nécessité ; vérité qui, loin d’être dangereuse pour les hommes ou destructive pour la morale, lui fournit sa vraie base, puisqu’elle fait sentir la nécessité des rapports subsistans entre des êtres sensibles, & réunis en société, dans la vue de travailler par des efforts communs à leur félicité réciproque. De la nécessité de ces rapports naît la nécessité de leurs devoirs & la nécessité des sentimens d’amour qu’ils accordent à la conduite qu’ils nomment vertueuse, ou de l’adversion qu’ils ont pour celle que l’on nomme vicieuse & criminelle. D’où l’on voit les vrais fondemens de l’obligation morale, qui n’est que la nécessité de prendre les moyens pour obtenir la fin que l’homme se propose dans la société, ou chacun de nous, pour son propre intérêt, son propre bonheur, sa propre sûreté, est forcé d’avoir & de montrer les dispositions nécessaires à sa propre conservation & capables d’exciter dans ses associés les sentimens dont il a besoin pour être heureux lui-même. En un mot c’est sur l’action & la réaction nécessaires des volontés humaines, sur l’attraction & la répulsion nécessaires de leurs ames, que toute morale se fonde : c’est l’accord ou le concert des volontés & des actions des hommes qui maintient la société, c’est leur discordance qui la dissout ou la rend malheureuse.

L’on a pu conclure de tout ce que nous avons dit que les noms sous lesquels les hommes ont désigné les causes cachées qui agissent dans la nature & leurs effets divers ne sont jamais que la nécessité envisagée sous différens points de vue. Nous avons trouvé que l’ordre est une suite nécessaire de causes & d’effets dont nous voyons ou nous croyons voir l’ensemble, la liaison & la marche, & qui nous plaît, lorsque nous la trouvons conforme à notre être. Nous avons vu pareillement que ce que nous appellons désordre est une suite d’effets & de causes nécessaires que nous jugeons défavorables à nous-mêmes ou peu convenables à notre être. L’on a désigné sous le nom d’intelligence la cause nécessaire qui opéroit nécessairement la suite des événemens que nous comprenons sous le nom d’ordre. On a nommé divinité la cause nécessaire & invisible qui mettoit en action une nature où tout agit suivant des loix immuables & nécessaires. On a nommé destinée ou fatalité la liaison nécessaire des causes & des effets inconnus que nous voyons dans ce monde ; on s’est servi du mot hazard pour désigner les effets que nous ne pouvons pressentir ou dont nous ignorons la liaison nécessaire avec leurs causes. Enfin l’on a nommé facultés intellectuelles & morales les effets & les modifications nécessaires de l’être organisé, que l’on a supposé remué par un agent inconcevable, que l’on a cru distingué de son corps ou d’une nature différente de la sienne, que l’on a désigné sous le nom d’ ame.

En conséquence l’on a cru cet agent immortel & non dissoluble comme le corps. Nous avons fait voir que le dogme merveilleux de l’autre vie n’est fondé que sur des suppositions gratuites, démenties par la réflexion. Nous avons prouvé que cette hypothèse est non seulement inutile aux mœurs des hommes mais encore qu’elle n’est propre qu’à les engourdir, à les détourner du soin de travailler à leur bonheur réel ; à les énivrer de vertiges & d’opinions nuisibles à leur tranquillité, enfin à endormir la vigilance des législateurs en les dispensant de donner à l’éducation, aux institutions & aux loix de la société toute l’attention qu’ils leur doivent. Nous avons fait sentir que la politique s’est à tort reposée sur une opinion peu capable de contenir des passions que tout s’efforce d’allumer dans les cœurs des hommes, qui cessent de voir l’avenir dès que le présent les séduit ou les entraîne. Nous avons fait voir que le mépris de la mort est un sentiment avantageux, propre à donner aux esprits le courage d’entreprendre ce qui est vraiment utile à la société. Enfin nous avons fait connoître ce qui pouvoit conduire l’homme au bonheur, & nous avons montré les obstacles que l’erreur oppose à sa félicité.

Que l’on ne nous accuse donc pas de démolir sans édifier ; de combattre des erreurs sans leur substituer des vérités ; de sapper à la fois les fondemens de la religion & de la saine morale. Celle-ci est nécessaire aux hommes ; elle est fondée sur leur nature ; ses devoirs sont certains, & doivent durer autant que la race humaine ; elle nous oblige, parce que sans elle ni les individus ni les sociétés ne peuvent subsister ni jouir des avantages que leur nature les force de désirer.

Ecoutons donc cette morale établie sur l’expérience & sur la nécessité des choses ; n’écoutons point cette superstition fondée sur des rêveries, sur des impostures & sur les caprices de l’imagination. Suivons les leçons de cette morale humaine & douce qui nous conduit à la vertu par la voix du bonheur : bouchons nos oreilles aux cris inefficaces de la religion, qui ne pourra jamais nous faire aimer une vertu qu’elle rend hideuse & haïssable, & qui nous rend réellement malheureux en ce monde dans l’attente des chimeres qu’elle nous promet dans un autre. Enfin voyons si la raison, sans le secours d’une rivale qui la décrie, ne nous conduira pas plus sûrement qu’elle vers le but où tendent tous nos vœux.

Quels fruits en effet le genre-humain a-t-il jusqu’ici retiré de ces notions sublimes & surnaturelles dont la théologie depuis tant de siécles a repu les mortels ? Tous ces phantômes créés par l’ignorance & par l’imagination, toutes ces hypothèses aussi insensées que subtiles dont l’expérience fut bannie, tous ces mots vuides de sens dont les langues se sont remplies, toutes ces espérances fanatiques & ces terreurs paniques, dont on s’est servi pour agir sur les volontés des hommes, les ont-ils rendus meilleurs, plus éclairés sur leurs devoirs, plus fidèles à les remplir ? Tous ces systêmes merveilleux & les inventions sophistiquées dont on les appuie, ont-ils porté la lumière dans nos esprits, la raison dans notre conduite, la vertu dans notre cœur ? Hélas ! Toutes ces choses n’ont fait que plonger l’entendement humain dans des ténèbres dont il ne peut se tirer, semer dans nos ames des erreurs dangereuses, faire éclore en nous des passions funestes dans lesquelles nous trouverons la vraie source des maux dont notre espèce est affligée.

Cesse donc, ô homme ! De te laisser troubler par les phantômes que ton imagination ou que l’imposture ont créés. Renonce à des espérances vagues, dégage-toi de tes craintes accablantes ; suis sans inquiétude la route nécessaire que la nature a tracée pour toi. Séme la de fleurs, si ton destin le permet ; écarte, si tu le peux, les épines qu’il y a répandues. Ne plonge point tes regards dans un avenir impénétrable ; son obscurité suffit pour te prouver qu’il est inutile ou dangereux à fonder. Pense donc uniquement à te rendre heureux dans l’existence qui t’est connue. Sois tempérant, modéré, raisonnable si tu veux te conserver ; ne sois point prodigue du plaisir, si tu cherches à le rendre durable. Abstiens-toi de tout ce qui peut nuire à toi-même & aux autres. Sois vraiment intelligent, c’est-à-dire, apprends à t’aimer, à te conserver, à remplir le but qu’à chaque instant tu te proposes. Sois vertueux, afin de te rendre solidement heureux, afin de jouir de l’affection, de l’estime & des secours des êtres que la nature a rendus nécessaires à ta propre félicité. S’ils sont injustes, rends-toi digne de t’applaudir & de t’aimer toi-même ; tu vivras content, ta sérénité ne sera point troublée ; la fin de ta carrière, exempte de remors, ainsi que ta vie, ne la calomniera point. La mort sera pour toi la porte d’une existence nouvelle dans un ordre nouveau : tu y seras soumis, ainsi que tu l’es à présent aux loix éternelles du destin, qui veut que pour vivre heureux ici bas tu fasses des heureux. Laisse toi donc entraîner doucement par la nature, jusqu’à ce que tu t’endormes paisiblement dans le sein qui t’a fait naître.

Pour toi, méchant infortuné ! Qui te trouves sans cesse en contradiction avec toi-même ! Machine désordonnée, qui ne peux t’accorder ni avec ta nature propre ni avec celle de tes associés ! Ne crains pas dans une autre vie le châtiment de tes crimes : n’es-tu pas déja cruellement puni ? Tes folies, tes habitudes honteuses, tes débauches n’endommagent-elles pas ta santé ? Ne traînes-tu pas dans le dégoût une vie fatiguée de tes excès ? L’ennui ne te punit-il pas de tes passions assouvies ? La vigueur & la gaieté n’ont-elles point déjà fait place à la foiblesse, aux infirmités, aux regrets ? Tes vices chaque jour ne creusent-ils pas le tombeau pour toi ? Toutes les fois que tu t’es souillé de quelque crime as-tu bien sans frayeur osé rentrer en toi-même ? N’as-tu pas trouvé le remors, la terreur & la honte établis dans ton cœur ? N’as-tu pas redouté les regards de tes semblables ? N’as-tu pas tremblé tout seul, & sans cesse appréhendé que la terrible vérité ne dévoilât tes forfaits ténébreux ? Ne crains donc plus l’avenir, il mettra fin aux tourmens mérités que tu t’infliges à toi-même ; la mort en délivrant la terre d’un fardeau incommode, te délivrera de toi, de ton plus cruel ennemi.

Fin de la Premiere Partie.


  1. On voit que ces conseils, tout extravagans qu’ils sont, ont été suggérés aux hommes par toutes les religions. Les Indiens, les Japonais, les Mahométans, les Chrétiens, les Juifs, d’après leurs superstitions, font consister la perfection à jeûner, se macérer, s’abstenir des plaisirs les plus honnêtes, fuir la société, s’infliger mille tourmens volontaires, travailler sans relâche à contredire la nature. Chez les Payens, les Galles et les prêtres de la déesse de Syrie n’étaient pas plus sensés ; ils se mutilaient par piété.
  2. Salluste dit, nemo gratuito malus est. On peut dire de même, nemo gratuito bonus.