Système de la nature/Partie 2/Chapitre 3

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
(Tome 2p. 56-88).


CHAPITRE III

Idées confuses & contradictoires de la théologie.


Tout ce qui vient d’être dit nous prouve que, malgré tous les efforts de leur imagination, les hommes n’ont jamais pu s’empêcher de puiser dans leur propre nature les qualités qu’ils ont assignées à l’être qui gouvernoit l’univers. Nous avons déjà entrevu les contradictions nécessairement résultantes du mêlange incompatible de ces qualités humaines, qui ne peuvent convenir à un même sujet, vû qu’elles se détruisent les unes les autres : les théologiens eux-mêmes ont senti les difficultés insurmontables que leurs divinités présentoient à la raison, ils ne purent s’en tirer qu’en défendant de raisonner, qu’en déroutant les esprits, qu’en embrouillant de plus en plus les idées déjà si confuses & si discordantes qu’ils donnoient de leur dieu ; par ce moyen ils l’enveloppèrent de nuages, ils le rendirent inaccessible & ils devinrent les maîtres d’expliquer à leur fantaisie les voies de l’être énigmatique qu’ils faisoient adorer. Pour cet effet ils l’exagerèrent de plus en plus ; ni le tems, ni l’espace, ni la nature entière ne purent contenir son immensité, tout en lui devint un mystère impénétrable. Quoique l’homme dans l’origine eût emprunté de lui-même les couleurs & les traits primitifs dont il composa son dieu ; quoiqu’il en eût fait un monarque puissant, jaloux, vindicatif, qui pouvoit être injuste sans blesser sa justice, en un mot semblable aux princes les plus pervers ; la théologie à force de rêveries perdit, comme on a dit, la nature humaine de vue, & pour rendre la divinité plus différente de ses créatures, elle lui assigna en outre des qualités si merveilleuses, si étranges, si éloignées de tout ce que notre esprit peut concevoir, qu’elle s’y perdit elle-même ; elle se persuada, sans doute, que par là même ces qualités étoient divines ; elle les crut dignes de Dieu parce que nul homme ne put s’en faire aucune idée. On parvint à persuader aux hommes qu’il falloit croire ce qu’ils ne pouvoient concevoir ; qu’il falloit recevoir avec soumission des systêmes improbables & des conjectures contraires à la raison ; que cette raison étoit le sacrifice le plus agréable que l’on pût faire à un maître fantasque, qui ne vouloit pas que l’on fit usage de ses dons. En un mot on fit croire aux mortels qu’ils n’étoient pas faits pour comprendre la chose la plus importante pour eux[1]. D’un autre côté l’homme se persuada que les attributs gigantesques, & vraiment incompréhensibles que l’on assignoit à son monarque céleste, mettoient entre lui & ses esclaves un intervalle assez grand, pour que ce maître suprême ne fût point offensé de la comparaison ; il se promit que son despote orgueilleux lui sauroit gré des efforts qu’il feroit pour le rendre plus grand, plus merveilleux, plus puissant, plus arbitraire, plus inaccessible aux regards de ses foibles sujets. Les hommes sont toujours dans l’idée que ce qu’ils ne peuvent concevoir est bien plus noble & plus respectable que ce qu’ils sont à portée de comprendre : ils s’imaginent que leur dieu, comme les tyrans, ne veut point être vu de trop près.

Ce sont ces préjugés qui paroissent avoir fait éclore ces qualités merveilleuses, ou plutôt inintelligibles, que la théologie prétendit convenir exclusivement au souverain du monde. L’esprit humain, que son ignorance invincible & ses craintes réduisoient au désespoir, enfanta les notions obscures & vagues dont il orna son dieu ; il crut ne pouvoir point lui déplaire pourvu qu’il le rendit totalement incommensurable ou impossible à comparer avec ce qu’il connoît de plus sublime & de plus grand. De là cette foule d’attributs négatifs dont des rêveurs ingénieux ont successivement embelli le phantôme de la divinité, afin d’en former un être distingué de tous les autres, ou qui n’eut rien de commun avec ce que l’esprit humain a la faculté de connoître.

Les attributs théologiques ou métaphysiques de Dieu ne sont en effet que de pures négations des qualités qui se trouvent dans l’homme ou dans tous les êtres qu’il connoît ; ces attributs supposent la divinité exempte de ce qu’il nomme en lui-même, ou dans tous les êtres qui l’entourent, des foiblesses & des imperfections. Dire que Dieu est infini, c’est, comme on a déjà pu le voir, affirmer qu’il n’est point, comme l’homme, ou comme tous les êtres que nous connoissons, circonscrit par les bornes de l’espace[2]. Dire que Dieu est éternel, signifie qu’il n’a point eu, comme nous, ou comme tout ce qui existe, un commencement, & qu’il n’aura point de fin ; dire que Dieu est immuable, c’est prétendre qu’il n’est point, comme nous, ou comme tout ce qui nous environne, sujet au changement. Dire que Dieu est immatériel, c’est avancer que sa substance ou son essence sont d’une nature que nous ne concevons point, mais qui doit être dès lors totalement différente de tout ce que nous connoissons.

C’est de l’amas confus de ces qualités négatives que résulte le dieu théologique, ce tout métaphysique dont il sera toujours impossible à l’homme de se faire aucune idée. Dans cet être abstrait tout est infinité, immensité, spiritualité, omniscience, ordre, sagesse, intelligence, puissance sans bornes. En combinant ces mots vagues ou ces modifications l’on crut faire quelque chose ; on étendit ces qualités par la pensée, & l’on crut avoir fait un dieu, tandis qu’on ne fit qu’une chimere. On s’imagina que ces perfections ou qualités devoient convenir à ce dieu parce qu’elles ne conviennent à rien de ce que nous connoissons ; on crut qu’un être incompréhensible devoit avoir des qualités inconcevables ; voilà les matériaux dont la théologie se sert pour composer le phantôme inexplicable devant lequel elle ordonne au genre-humain de tomber à genoux.

Néanmoins un être si vague, si impossible à concevoir ou à définir, si éloigné de tout ce que les hommes peuvent connoitre ou sentir, n’est guère propre à fixer leurs regards inquiets ; leur esprit a besoin d’être arrêté par des qualités qu’il soit à portée de connoitre & de juger. Ainsi après avoir subtilisé ce dieu métaphysique, & l’avoir rendu en idée si différente de tout ce qui agit sur les sens, la théologie se trouve forcée de le rapprocher de l’homme dont elle l’avoit tant éloigné ; elle en refait un homme par les qualités morales qu’elle lui assigne ; elle sent que sans cela on ne pourroit persuader aux mortels qu’il puisse y avoir des rapports entre eux & l’être vague, aérien, fugitif, incommensurable qu’on leur fait adorer ; elle s’apperçoit que ce dieu merveilleux n’est propre qu’à exercer l’imagination de quelques penseurs dont le cerveau s’est accoutumé à travailler sur des chimeres ou à prendre des mots pour des réalités : enfin elle voit qu’il faut au plus grand nombre des enfans matériels de la terre un dieu plus analogue à eux, plus sensible, plus connoissable. En conséquence la divinité, malgré son essence ineffable ou divine, est revêtue de qualités humaines ; & l’on ne sentit jamais leur incompatibilité avec un être que l’on avoit fait essentiellement différent de l’homme, & qui ne peut par conséquent avoir ses propriétés ni être modifié comme lui. L’on ne vit point qu’un dieu immatériel & dépourvu d’organes corporels ne pouvoit ni agir ni penser comme un être matériel, que son organisation particulière rend susceptible des qualités, des sentimens, des volontés, des vertus que nous trouvons en lui. La nécessité de rapprocher Dieu de ses créatures a fait passer sur ces contradictions palpables, & la théologie s’obstine toujours à lui attribuer des qualités que l’esprit humain tenteroit vainement de concevoir ou de concilier. Selon elle un pur esprit est le moteur du monde matériel ; un être immense peut remplir l’espace sans en exclure pourtant la nature ; un être immuable est la cause des changemens continuels qui s’opèrent dans le monde ; un être tout puissant ne peut empêcher le mal qui lui déplait ; la source de l’ordre est forcée de permettre le désordre, en un mot les qualités merveilleuses du dieu théologique sont à chaque instant démenties.

Nous ne trouvons pas moins de contradictions & d’incompatibilités dans les perfections ou qualités humaines qu’on a cru devoir lui attribuer, pour que l’homme s’en fit une idée. Ces qualités, que l’on nous dit que Dieu posséde éminemment, se démentent à chaque instant. On nous assûre qu’il est bon ; la bonté est une qualité connue, vu qu’elle se rencontre dans quelques êtres de notre espèce ; nous désirons surtout la trouver dans ceux de qui nous dépendons ; on prétend que la bonté de Dieu se montre dans toutes ses œuvres ; cependant nous ne donnons le titre de bon qu’à ceux d’entre les hommes dont les actions ne produisent sur nous que des effets que nous approuvons ; le maître de la nature a-t-il donc cette bonté ? N’est-il pas l’auteur de toutes choses ? Dans ce cas ne sommes-nous pas forcés de lui attribuer également les douleurs de la goute, les ardeurs de la fiévre, les contagions, les famines, les guerres qui désolent l’espèce humaine ? Lorsque je suis en proie aux douleurs les plus aigues ; lorsque je languis dans l’indigence & les infirmités, lorsque je gémis sous l’oppression, où est la bonté de Dieu pour moi ? Lorsque des gouvernemens négligens ou pervers produisent & multiplient la misère, la stérilité, la dépopulation & les ravages dans ma patrie, où est la bonté de Dieu pour elle ? Lorsque des révolutions terribles, des déluges, des tremblemens de terre, bouleversent une grande partie du globe que j’habite, où est la bonté de ce dieu, où est le bel ordre que sa sagesse a mis dans l’univers ? Comment démêler les preuves de sa providence bienfaisante lorsque tout semble annoncer qu’elle se joue de l’espèce humaine ? Que penser de la tendresse d’un dieu qui nous afflige, qui nous éprouve, qui se plait à contrister ses enfans ? Que deviennent ces causes finales, si faussement supposées, & qu’on nous donne comme les preuves les plus fortes de l’existence d’un dieu sage & tout puissant, qui néanmoins ne put conserver son ouvrage qu’en le détruisant, & qui n’a pu tout d’un coup lui donner le degré de perfection & de consistance dont il étoit susceptible ? On nous assûre que Dieu n’a créé l’univers que pour l’homme, qu’il a voulu que sous lui il fut roi de la nature. Foible monarque ! Dont un grain de sable, dont quelques atômes de bile, dont quelques humeurs déplacées détruisent l’existence & le règne, tu prétends qu’un dieu bon a tout fait pour toi ? Tu veux que la nature entière soit ton domaine & tu ne peux te défendre contre les plus légers de ses coups ! Tu te fais un dieu pour toi tout seul, tu supposes qu’il veille à ta conservation, tu crois qu’il s’occupe de ton bonheur, tu t’imagines qu’il a tout créé pour toi ; & d’après ces idées présomptueuses tu prétends qu’il est bon ! Ne vois-tu pas qu’à chaque instant sa bonté pour toi se dément ? Ne vois-tu pas que ces bêtes que tu crois soumises à ton empire dévorent souvent tes semblables, que le feu les consume, que l’océan les engloutit, que ces élémens, dont tu admires l’ordre, les rendent les victimes de leurs affreux désordres ? Ne vois-tu pas que cette force, que tu appelles ton dieu que tu prétends ne travailler que pour toi, que tu supposes uniquement occupée de ton espèce, flattée de tes hommages, touchée de tes prières, ne peut être appellée bonne puisqu’elle agit nécessairement ? En effet, même dans tes idées, ce dieu est une cause universelle, qui doit songer au maintien du grand tout dont tu l’as si follement distingué ? Cet être n’est-il donc pas, selon toi-même le dieu de la nature, le dieu des mers, des fleuves, des montagnes, de ce globe, où tu n’occupes qu’une si petite place, de tous ces autres globes que tu vois rouler dans l’espace autour du soleil qui t’éclaire ? Cesse donc de t’obstiner à ne voir que toi seul dans la nature ; ne te flatte pas que le genre-humain, qui se renouvelle & disparoît comme les feuilles des arbres, puisse absorber tous les soins & la tendresse de l’agent universel, qui selon toi règle les destins de toutes choses.

Qu’est-ce que la race humaine comparée à la terre ? Qu’est-ce que cette terre comparée au soleil ? Qu’est-ce que notre soleil comparé à cette foule de soleils qui à des distances immenses remplissent la voûte du firmament, non pour réjouir tes regards, non pour exciter ton admiration, comme tu te l’imagines ; mais pour occuper la place que la nécessité leur assigne. ô homme foible & vain ! Remets-toi donc à ta place ; reconnois par-tout les effets de la nécessité ; reconnois dans tes biens & tes maux les différentes façons d’agir des êtres doués de propriétés diverses dont la nature est l’assemblage, & ne suppose plus à son prétendu moteur une bonté ou une malice incompatibles, des qualités humaines, des idées & des vues qui n’existent qu’en toi-même.

En dépit de l’expérience, qui dément à chaque instant les vues bienfaisantes que les hommes supposent à leur dieu, ils ne cessent de l’appeller bon : lorsque nous nous plaignons des désordres & des calamités, dont nous sommes si souvent les victimes & les témoins, on nous assûre que ces maux ne sont qu’apparens ; on nous dit que si notre esprit borné pouvoit sonder les profondeurs de la sagesse divine & les trésors de sa bonté, nous verrions toujours les plus grands biens résulter de ce que nous appellons des maux. Malgré ces réponses frivoles nous ne pouvons jamais trouver du bien que dans les objets qui nous affectent d’une façon favorable à notre existence actuelle ; nous serons toujours forcés de trouver du désordre & du mal dans tout ce qui nous affectera, même en passant, d’une façon douloureuse ; si Dieu est l’auteur des causes qui produisent en nous ces deux façons de sentir si opposées, nous serons obligés d’en conclure qu’il est tantôt bon & tantôt méchant ; à moins qu’on ne voulût convenir qu’il n’est ni l’un ni l’autre, & qu’il agit nécessairement. Un monde où l’homme éprouve tant de maux ne peut être soumis à un dieu parfaitement bon ; un monde où l’homme éprouve tant de biens ne peut-être gouverné par un dieu méchant. Il faut donc admettre deux principes également puissans opposés l’un à l’autre ; ou bien il faut convenir que le même dieu est alternativement bon & méchant ; ou enfin il faut avouer que ce dieu ne peut agir autrement qu’il ne fait ; dans ce cas ne seroit-il pas inutile de l’adorer ou de le prier ? Vu qu’il ne seroit alors que le destin, la nécessité des choses ; ou du moins il seroit soumis aux règles invariables qu’il se seroit imposées à lui-même.

Pour justifier ce dieu des maux qu’il fait éprouver au genre-humain, on nous dit qu’il est juste & que ces maux sont des châtimens qu’il inflige pour les injures qu’il a reçues des hommes. Ainsi l’homme a le pouvoir de faire souffrir son dieu ; mais pour offenser quelqu’un, il faut supposer des rapports entre nous & celui que nous offensons ; quels sont les rapports qui peuvent subsister entre les foibles mortels & l’être infini qui a créé le monde ? Offenser quelqu’un, c’est diminuer la somme de son bonheur, c’est l’affliger, c’est le priver de quelque chose, c’est lui faire éprouver un sentiment douloureux. Comment est-il possible que l’homme puisse altérer le bien-être du souverain tout puissant de la nature, dont le bonheur est inaltérable ? Comment les actions physiques d’un être matériel peuvent-elles influer sur une substance immatérielle, & lui faire éprouver des sentimens incommodes ? Comment une foible créature, qui a reçu de Dieu son être, son organisation, son tempérament, d’où résultent ses passions, sa façon d’agir & de penser, peut-elle agir contre le gré d’une force irrésistible, qui ne consent jamais au désordre ou au péché ?

D’un autre côté la justice, d’après les seules idées que nous puissions nous en former, suppose une disposition permanente de rendre à chacun ce qui lui est dû ; or la théologie nous répète sans cesse que Dieu ne nous doit rien ; que les biens qu’il nous accorde sont des effets gratuits de sa bonté, & que, sans blesser son équité, il peut disposer à son gré des ouvrages de ses mains, & même les plonger, s’il lui plaisoit, dans l’abîme de la misère. Mais en cela je ne vois pas l’ombre de la justice ; je n’y vois que la plus affreuse des tyrannies ; j’y trouve l’abus le plus révoltant de la puissance. En effet ne voyons-nous pas l’innocence souffrir, la vertu dans les larmes, le crime triomphant & récompensé sous l’empire de ce dieu dont on vante la justice[3] ? Ces maux sont passagers, dites-vous, ils n’auront qu’un tems. à la bonne heure, mais votre dieu est donc injuste au moins pour quelque tems ? C’est, direz-vous, pour leur bien qu’il châtie ses amis. Mais, s’il est bon, comment peut-il consentir à les laisser souffrir, même pour un tems ? S’il sçait tout, qu’a-t-il besoin d’éprouver ses favoris dont il n’a rien à craindre ? S’il est vraiment tout puissant, ne pourroit-il pas leur épargner ces infortunes passagères & leur procurer tout d’un coup une félicité durable ? Si sa puissance est inébranlable qu’a-t-il besoin de s’inquiéter des vains complots que l’on voudroit faire contre lui ?

Quel est l’homme rempli de bonté & d’humanité qui ne désirât de tout son cœur de rendre ses semblables heureux ? Si Dieu surpasse en bonté tous les êtres de l’espèce humaine, pourquoi ne fait-il point usage de sa puissance infinie pour les rendre tous heureux ? Cependant nous voyons que sur la terre presque personne n’a lieu d’être satisfait de son sort. Contre un mortel qui jouit, on en voit des millions qui souffrent ; contre un riche qui vit dans l’abondance, il est des millions de pauvres qui manquent du nécessaire ; des nations entières gémissent dans l’indigence pour satisfaire les passions de quelques princes, de quelques grands que toutes leurs vexations ne rendent pas plus fortunés pour cela. En un mot, sous un dieu tout puissant, dont la bonté n’a point de bornes, la terre est par-tout arrosée des larmes des misérables. Que répond-on à tout cela ? On nous dit, froidement, que les jugemens de Dieu sont impénétrables ; en ce cas, demanderai-je, de quel droit voulez-vous en raisonner ? Sur quel fondement lui attribuez-vous une vertu que vous ne pouvez point pénétrer ? Quelle idée vous formez-vous d’une justice qui ne ressemble jamais à celle de l’homme ?

On nous dit que la justice de Dieu est balancée par sa clémence, sa miséricorde & sa bonté. Mais qu’entendons-nous par clémence ? N’est-elle pas une dérogation aux règles sévères d’une justice exacte & rigoureuse, qui fait que l’on remet à quelqu’un le châtiment qu’il avoit mérité ? Dans un prince, la clémence est, ou une violence de la justice, ou l’exemption d’une loi trop dure : les loix d’un dieu infiniment bon, équitable & sage peuvent-elles donc être trop sévères, & s’il est vraiment immuable peut-il y déroger un instant ? Nous approuvons néanmoins la clémence dans un souverain, quand sa trop grande facilité ne devient pas nuisible à la société ; nous l’estimons, parcequ’elle annonce en lui de l’humanité, de la douceur, une ame compatissante & noble, qualités que dans nos maîtres nous préférons à la rigueur, à la dureté, à l’inflexibilité. D’ailleurs les loix humaines sont défectueuses ; elles sont souvent trop sévères ; elles ne peuvent prévoir toutes les circonstances & tous les cas ; les châtimens qu’elles décernent ne sont pas toujours justes & proportionnés aux délits. Il n’en est point ainsi des loix d’un dieu que nous supposons parfaitement juste & sage ; ses loix doivent être si parfaites que jamais elles ne puissent souffrir d’exceptions ; la divinité ne peut, par conséquent, jamais y déroger sans blesser son immuable équité.

La vie future fut inventée pour mettre à couvert la justice de la divinité, & pour la disculper des maux que souvent elle fait éprouver en ce monde à ses plus grands favoris : c’est là, nous dit-on, que le monarque céleste doit procurer à ses élus un bien-être inaltérable, qu’il leur avoit refusé sur la terre ; c’est là qu’il dédommagera ceux qu’il aime des injustices passagères, des épreuves affligeantes qu’il leur avoit fait supporter ici bas. Cependant cette invention est-elle faite pour nous donner des idées bien claires & bien propres à justifier la providence ? Si Dieu ne doit rien à ses créatures, sur quel fondement, pourroient-elles attendre dans l’avenir un bonheur plus réel & plus constant que celui dont elles jouissent à présent ? Ce sera, dit-on, fondées sur ses promesses, contenues dans ses oracles révélés. Mais est-il bien sûr que ces oracles sont émanés de lui ? D’un autre côté le systême de l’autre vie ne justifie pas ce dieu d’une injustice au moins passagère ; or une injustice, même passagère, ne détruit-elle point l’immutabilité que l’on attribue à la divinité ? Enfin un être tout puissant, que l’on fait l’auteur de toutes choses, n’est-il pas lui-même la cause première ou le complice des offenses qu’on lui fait ? N’est-il pas le véritable auteur du mal ou du péché qu’il permet, tandis qu’il pourroit l’empêcher ; & dans ce cas peut-il avec justice punir ceux qui s’en rendent coupables ?

L’on entrevoit déjà la foule des contradictions & des hypothèses extravagantes auxquelles les attributs que la théologie prête à son dieu doivent nécessairement donner lieu. Un être revêtu à la fois de tant de qualités discordantes sera toujours indéfinissable, ne présentera que des notions qui se détruisent les unes les autres, & il sera parconséquent un être de raison. Ce dieu, a dit-on, créé le ciel, la terre & les êtres qui les habitent en vue de sa propre gloire. Mais un monarque supérieur à tous les êtres, qui n’a point de rivaux ni d’égaux dans la nature, qui ne peut être comparé à aucunes de ses créatures, peut-il être animé du desir de la gloire ? Peut-il craindre d’être avili aux yeux de ses semblables ? A-t-il besoin de l’estime, des hommages, de l’admiration des hommes ? L’amour de la gloire n’est en nous que le desir de donner à nos semblables une haute idée de nous-mêmes ; cette passion est louable, lorsqu’elle nous détermine à faire des choses utiles & grandes ; mais plus souvent encore elle n’est qu’une foiblesse attachée à notre nature, elle n’est qu’un desir de nous distinguer des êtres avec qui nous nous comparons. Le dieu dont on nous parle doit être exempt de cette passion ; il n’a point de semblables, il n’a point d’émules, il ne peut s’offenser des idées que l’on a de lui, sa puissance ne peut souffrir aucune diminution, rien ne peut troubler son éternelle félicité, ne faut-il pas en conclure qu’il ne peut être ni susceptible de désirer la gloire, ni sensible aux louanges & à l’estime des hommes ? Si ce dieu est jaloux de ses prérogatives, de ses titres, de son rang, de sa gloire, pourquoi souffre-t-il que tant d’hommes puissent l’offenser ? Pourquoi permet-il que tant d’autres aient de lui des opinions si défavorables ? Pourquoi s’en trouve-t-il quelques-uns qui ont la témérité de lui refuser l’encens dont son orgueil est si flatté ? Comment permet-il qu’un mortel comme moi ose attaquer ses drois, ses titres, son existence même ? C’est pour te punir, direz-vous, d’avoir abusé de ses graces. Mais pourquoi permet-il que j’abuse de ses graces ? Ou pourquoi les graces qu’il me donne ne sont-elles pas suffisantes pour me faire agir selon ses vues ? C’est qu’il t’a fait libre. Pourquoi m’a-t-il accordé une liberté dont il devoit prévoir que je pourrois abuser ? Est-ce donc un présent bien digne de sa bonté qu’une faculté qui me met à portée de braver sa toute puissance, de lui débaucher ses adorateurs, de me rendre moi-même éternellement malheureux ? N’eût-il pas été plus avantageux pour moi de n’être jamais né, ou du moins d’avoir été mis au rang des brutes ou des pierres, que d’être malgré moi placé parmi les êtres intelligens pour y exercer le fatal pouvoir de me perdre sans ressources, en outrageant ou en méconnoissant l’arbitre de mon sort ? Dieu n’eût-il pas bien mieux montré sa bonté toute puissante à mon égard, & n’eût-il pas travaillé plus efficacement à sa propre gloire s’il m’eût forcé de lui rendre mes hommages, & par là de mériter un bonheur ineffable ?

Le systême si peu fondé de la liberté de l’homme que nous avons détruit ci-devant fut visiblement imaginé pour laver l’auteur de la nature du reproche qu’on doit lui faire d’être l’auteur, la source, la cause primitive des crimes de ses créatures. En conséquence de ce présent funeste, donné par un dieu bon, les hommes, suivant les idées sinistres de la théologie, seront pour la plûpart éternellement punis de leurs fautes en ce monde. Des supplices recherchés & sans fin sont par la justice d’un dieu miséricordieux réservés à des êtres fragiles, pour des délits passagers, pour de faux raisonnemens, pour des erreurs involontaires, pour des passions nécessaires qui dépendent du tempérament que ce dieu leur a donné, des circonstances où il les a placés, ou, si l’on veut, de l’abus de cette prétendue liberté qu’un dieu prévoyant n’auroit jamais dû accorder à des êtres capables d’en abuser. Appellerions-nous bon, raisonnable, juste, clément, miséricordieux un père qui armeroit la main d’un enfant pétulant, dont il connoîtroit l’imprudence, d’un couteau dangereux & tranchant, & qui le puniroit pendant toute sa vie pour s’en être lui-même blessé ? Appellerions-nous juste, clément & miséricordieux un prince, qui ne proportionnant point le châtiment à l’offense, ne mettroit point de fin aux tourmens d’un sujet qui dans l’ivresse auroit passagérement blessé sa vanité, sans pourtant lui causer aucun préjudice réel, sur-tout après avoir pris soin lui-même de l’enivrer ? Regarderions-nous comme tout puissant un monarque dont les états seroient dans une telle anarchie, qu’à l’exception d’un petit nombre de sujets fidèles, tous les autres pourroient à chaque instant mépriser ses loix, l’insulter lui-même, frustrer ses volontés ? ô théologiens, convenez que votre dieu n’est qu’un amas de qualités qui forment un tout aussi incompréhensible pour votre esprit que pour le mien : à force de le surcharger d’attributs incompatibles vous en avez fait une vraie chimere, que toutes vos hypothèses ne peuvent maintenir dans l’existence que vous voulez lui donner.

On répond néanmoins à ces difficultés que la bonté, que la sagesse, que la justice sont en Dieu des qualités si éminentes, ou si peu semblables aux nôtres, qu’elles n’ont aucuns rapports avec ces mêmes qualités, quand elles se trouvent dans les hommes. Mais, répliquerai-je, comment me former une idée de ces perfections divines, si elles ne ressemblent en rien à celles de ces vertus que je trouve dans mes semblables, ou aux dispositions que je sens en moi-même ? Si la justice de Dieu n’est point celle des hommes ; si elle opère de la façon que les hommes appellent injustice ; si sa bonté, sa clémence, sa sagesse ne se manifestent point par les signes auxquels nous pouvons les reconnoître ; si toutes ses qualités divines sont contraires aux idées reçues ; si dans la théologie toutes les notions humaines sont obscurcies ou renversées, comment des mortels, semblables à moi prétendent-ils les annoncer, les connoître, les expliquer aux autres ? La théologie donneroit-elle à l’esprit le don ineffable de concevoir ce que nul homme n’est à portée de comprendre ? Procureroit-elle à ses suppots la faculté merveilleuse d’avoir des idées précises d’un dieu, composé de tant de qualités contradictoires ? En un mot le théologien seroit-il lui-même un dieu ? On nous ferme la bouche en disant que Dieu lui-même a parlé, qu’il s’est fait connoître aux hommes. Mais quand & à qui ce dieu a-t-il parlé ? Où sont ses divins oracles ? Cent voix s’élèvent à la fois, cent mains me les montrent dans des recueils absurdes & discordans : je les parcours & par-tout je trouve que le dieu de la sagesse a parlé un langage obscur, insidieux, déraisonnable. Je vois que le dieu de la bonté a été cruel & sanguinaire ; que le dieu de la justice a été injuste & partial, a ordonné l’iniquité ; que le dieu des miséricordes destine les plus affreux châtimens aux malheureuses victimes de sa colère. D’ailleurs que d’obstacles se présentent quand il s’agit de vérifier les prétendues révélations d’une divinité, qui dans deux contrées de la lettre n’a jamais tenu le même langage ; qui a parlé en tant de lieux, tant de fois & toujours si diversement, qu’elle semble ne s’être montrée par-tout que dans le dessein formé de jetter l’esprit humain dans la plus étrange perplexité.

Les rapports que l’on suppose entre les hommes & leur dieu ne peuvent être fondés que sur les qualités morales de cet être : si ces qualités morales ne sont point connues des hommes, elles ne peuvent servir de modèle à des hommes. Il faudroit que ces qualités fussent de nature à en être connues pour en être imitées ; comment puis-je imiter un dieu dont la bonté, la justice ne ressemblent en rien aux miennes, ou plutôt sont directement contraires à ce que j’appelle soit justice soit bonté ? Si Dieu n’est rien de ce que nous sommes, comment pouvons-nous, même de loin, nous proposer de l’imiter, de lui ressembler, de suivre la conduite nécessaire pour lui plaire en nous conformant à lui ? Quels peuvent être, en effet, les motifs du culte, des hommages, de l’obéissance que l’on nous dit de rendre à l’être suprême, si nous ne les établissons sur sa bonté, sur sa véracité, sur sa justice, en un mot sur des qualités telles que nous pouvons les connoitre ? Comment en avoir des idées claires, si ces qualités en Dieu ne sont plus de la même nature qu’en nous ?

On nous dira, sans doute, qu’il ne peut y avoir de proportions entre le créateur & son ouvrage ; que l’argille n’est point en droit de demander au potier qui l’a façonnée pour quoi m’as-tu formé ainsi ? Mais s’il n’y a point de proportions entre l’ouvrier & son ouvrage ; s’il n’y a point entre eux d’analogie, quels peuvent être les rapports qui subsisteront entre eux ? Si Dieu est incorporel, comment agit-il sur les corps, ou comment des êtres corporels peuvent-ils agir sur lui, l’offenser, troubler son repos, exciter en lui des mouvemens de colère ? Si l’homme n’est rélativement à Dieu qu’un vase d’argille, ce vase ne doit ni prières ni actions de graces à son potier pour la forme qu’il a voulu lui donner. Si ce potier s’irrite contre son vase pour l’avoir mal formé, ou pour l’avoir rendu incapable des usages auxquels il l’avoit destiné, le potier, s’il n’est un insensé, devroit s’en prendre à lui-même des défauts qu’il y trouve ; il peut bien le briser, mais le vase ne pourra l’en empêcher ; il n’aura ni motifs ni moyens pour fléchir sa colère ; il sera forcé de subir son sort, & le potier seroit complétement privé de raison s’il vouloit punir son vase, au lieu de le refaire pour lui donner une forme plus convenable à ses desseins.

L’on voit que d’après ces notions les hommes n’ont pas plus de rapports avec Dieu que les pierres. Mais si Dieu ne doit rien aux hommes, s’il n’est tenu de leur montrer ni justice ni bonté, les hommes de leur côté ne peuvent lui rien devoir. Nous ne connoissons point entre les êtres de rapports qui ne soient réciproques ; les devoirs des hommes entre-eux sont fondés sur leurs besoins mutuels ; si Dieu n’a pas besoin d’eux, il ne peut leur rien devoir & les hommes ne peuvent l’offenser. Cependant l’autorité de Dieu ne peut être fondée que sur le bien qu’il fait aux hommes, & les devoirs de ceux-ci envers Dieu ne peuvent avoir d’autres motifs que l’espoir du bonheur qu’ils attendent de lui ; s’il ne leur doit point ce bonheur, tous leurs rapports sont anéantis & leurs devoirs n’existent plus. Ainsi de quelque façon que l’on envisage le systême théologique, il se détruit lui-même. La théologie ne sentira-t-elle jamais que plus elle s’efforce d’exalter son dieu, d’exagérer sa grandeur, plus elle le rend incompréhensible pour nous ? Que plus elle l’éloigne de l’homme, ou plus elle déprime celui-ci, & plus elle affoiblit les rapports qu’elle avoit supposés entre ce dieu & lui ? Si le souverain de la nature est un être infini & totalement différent de notre espèce, & si l’homme n’est à ses yeux qu’un ciron ou un peu de boue, il est clair qu’il ne peut y avoir de rapports moraux entre des êtres si peu analogues, & il est encor plus évident que le vase qu’il a formé ne peut point raisonner sur son compte.

C’est pourtant sur les rapports subsistans entre l’homme & son dieu que tout culte se fonde. Néanmoins toutes les eéligions du monde ont pour base un dieu despote ; mais le despotisme n’est-il pas un pouvoir injuste & déraisonnable ? Attribuer à la divinité l’exercice d’un tel pouvoir n’est-ce pas sapper également sa bonté, sa justice, sa sagesse infinies ? Les hommes en voyant les maux dont souvent ils se trouvent assaillis en ce monde, sans pouvoir deviner par où ils ont pu s’attirer la colère divine, seront toujours tentés de croire que le maître de la nature est un sultan, qui ne doit rien à ses sujets, qui n’est point obligé de leur rendre aucuns comptes, qui n’est point tenu de se conformer aux loix, qui n’est pas lui-même soumis aux règles qu’il prescrit aux autres, qui peut en conséquence être injuste, qui a le droit de pousser sa vengeance au delà de toutes les bornes. Enfin des théologiens ont prétendu que Dieu seroit le maître de détruire & de replonger dans le cahos l’univers, que sa sagesse en avoit tiré ; tandis que ces mêmes théologiens, nous citent l’ordre & l’arrangement merveilleux de cet univers comme la preuve la plus convaincante de son existence[4].

En un mot la théologie met au nombre des qualités de Dieu le privilége incommunicable d’agir contre toutes les loix de la nature & de la raison, tandis que c’est sur sa raison, sa justice, sa sagesse, sa fidélité à remplir ses engagemens prétendus, que l’on veut établir le culte que nous lui devons & les devoirs de la morale. Quelle mer de contradictions ! Un être qui peut tout & qui ne doit rien à personne, qui dans ses décrets éternels peut les choisir ou les rejetter, les prédestiner au bonheur ou au malheur, qui est en droit de les faire servir de jouets à ses caprices & de les affliger sans raison, qui pourroit aller jusqu’à détruire & anéantir l’univers, n’est-il pas un tyran ou un démon ? Est-il rien de plus affreux que les conséquences immédiates que l’on peut tirer de ces idées révoltantes que nous donnent de leur dieu ceux qui nous disent de l’aimer, de le servir, de l’imiter, d’obéir à ses ordres ! Ne vaudroit-il pas mieux mille fois dépendre de la matière aveugle, d’une nature privée d’intelligence, du hazard ou du néant, d’un dieu de pierre ou de bois, que d’un dieu que l’on suppose tendre des pièges aux hommes, les inviter à pécher, permettre qu’ils commettent des crimes qu’il pourroit empêcher, afin d’avoir le barbare plaisir de les en punir sans mesure, sans utilité pour lui-même, sans correction pour eux-mêmes, sans que leur exemple puisse servir à corriger les autres ? Une sombre terreur doit nécessairément résulter de l’idée d’un tel être ; son pouvoir nous arrachera bien des hommages serviles ; nous l’appellerons bon pour le flatter ou pour désarmer sa malice ; mais, sans renverser l’essence des choses, un pareil dieu ne pourra se faire aimer de nous, lorsque nous réfléchirons qu’il ne nous doit rien, qu’il a le droit d’être injuste, qu’il peut punir ses créatures pour avoir abusé de la liberté qu’il leur accorde, ou pour n’avoir point eu les graces qu’il a voulu leur refuser.

Ainsi en supposant que Dieu n’est astreint envers nous par aucunes règles, on sappe visiblement les fondemens de tout culte. Une théologie qui assûre que Dieu a pu créer des hommes pour les rendre éternellement malheureux, ne nous montre qu’un génie malfaisant, dont la malice est un abîme inconcevable, & surpasse infiniment la cruauté des êtres les plus dépravés de notre espèce. Tel est néanmoins le dieu qu’on a le front de proposer pour modèle au genre-humain ! Telle est la divinité qu’adorent des nations même qui se vantent d’être les plus éclairées de ce monde !

C’est pourtant sur le caractère moral de la divinité, c’est-à-dire, sur sa bonté, sa sagesse, son équité, son amour de l’ordre, que l’on prétend fonder notre morale, ou la science des devoirs qui nous lient aux êtres de notre espèce. Mais comme ses perfections & ses bontés se démentent très souvent pour faire place à des méchancetés, à des injustices, à des sévérités cruelles, on est forcé de la trouver changeante, capricieuse, inégale dans sa conduite, en contradiction avec elle-même, d’après les façons d’agir si diverses qu’on lui attribue. En effet on la voit tantôt favorable & tantôt disposée à nuire au genre-humain ; tantôt amie de la raison & du bonheur de la société ; tantôt elle interdit l’usage de la raison, elle agit en ennemie de toute vertu, elle est flattée de voir la société troublée. Cependant, comme on a vu, les mortels écrasés par la crainte n’osent guère s’avouer que leur dieu soit injuste ou méchant, ni se persuader qu’il les autorise à l’être ; ils en concluent seulement que tout ce qu’ils font d’après ses ordres prétendus ou dans la vue de lui plaire, est toujours très bien, quelque nuisible qu’il paroisse d’ailleurs aux yeux de la raison. Ils le supposent le maître de créer le juste & l’injuste, de changer le bien en mal, & le mal en bien, le vrai en faux, la fausseté en vérité : en un mot ils lui donnent le droit d’altérer l’essence éternelle des choses ; ils font ce dieu supérieur aux loix de la nature, de la raison, de la vertu ; ils croient ne pouvoir jamais mal faire en suivant ses préceptes les plus absurdes, les plus contraires à la morale, les plus opposés au bon sens, les plus nuisibles au repos des sociétés. Avec de tels principes ne soyons pas surpris de voir les horreurs que la religion fait commettre sur la terre. La religion la plus atroce fut la plus conséquente[5].

En fondant la morale sur le caractère peu moral d’un dieu qui change de conduite, l’homme ne peut jamais savoir à quoi s’en tenir ni sur ce qu’il doit à Dieu, ni sur ce qu’il se doit à lui-même, ni sur ce qu’il doit aux autres. Rien ne fut donc plus dangereux que de lui persuader qu’il existoit un être supérieur à la nature, devant qui la raison devoit se taire, à qui pour être heureux l’on devoit tout sacrifier ici bas. Ses ordres prétendus & son exemple durent nécessairement être plus forts que les préceptes d’une morale humaine ; les adorateurs de ce dieu ne purent écouter la nature & le bon sens que quand ils s’accordèrent par hazard avec les caprices de leur dieu, à qui l’on supposa le pouvoir d’anéantir les rapports invariables des êtres, de changer la raison en déraison, la justice en injustice, le crime même en vertu. Par une suite de ces idées l’homme religieux n’examine jamais les volontés & la conduite du despote céleste d’après les règles ordinaires ; tout inspiré qui lui viendra de sa part, & qui se prétendra chargé d’interpréter ses oracles, aura le droit de le rendre déraisonnable & criminel ; son premier devoir sera toujours d’obéir à Dieu sans murmurer.

Telles sont les conséquences fatales & nécessaires du caractère moral que l’on donne à la divinité, & de l’opinion qui persuade aux mortels qu’ils doivent obéir aveuglement au souverain absolu dont les volontés arbitraires & changeantes règlent tous les devoirs. Ceux qui ont eu les premiers le front de dire aux hommes qu’en matière de religion il ne leur étoit permis de consulter ni leur raison, ni les intérêts de la société, se sont évidemment proposés d’en faire les jouets ou les instrumens de leur propre méchanceté. C’est donc de cette erreur radicale que sont parties toutes les extravagances que les différentes religions ont apportées sur la terre, les fureurs sacrées qui l’ont ensanglantée, les persécutions inhumaines qui ont tant de fois désolé les nations, en un mot toutes ces horribles tragédies dont le nom du très haut fut la cause & le prétexte ici bas. Toutes les fois qu’on voulut rendre les hommes insociables, on leur cria que Dieu le vouloit ainsi. Ainsi les théologiens eux-mêmes ont pris soin de calomnier & de diffamer le phantôme qu’ils ont élevé pour leur intérêt sur les débris de la raison humaine, & d’une nature très connue, mais mille fois préférable à un dieu tyrannique, qu’ils rendent odieux pour toute ame honnête, en croyant l’exalter & le couvrir de gloire. Ces théologiens sont les vrais destructeurs de leur propre idole, par les qualités contradictoires qu’ils accumulent sur elle : ce sont eux qui, comme on le prouvera encore par la suite, rendent la morale incertaine & flottante en la fondant sur un dieu changeant, capricieux, bien plus souvent injuste & cruel que rempli de bonté. Ce sont eux qui la renversent & l’anéantissent en ordonnant le crime, le carnage, la barbarie au nom du souverain de l’univers, & en nous interdisant l’usage de la raison, qui seule devroit régler nos actions & nos idées.

Quoiqu’il en soit, en admettant, si l’on veut, pour un instant que Dieu possède toutes les vertus humaines dans un degré de perfection infinie ; nous serons bientôt forcés de reconnoître qu’il ne peut les allier avec les attributs métaphysiques, théologiques & négatifs dont nous avons déjà parlé. Si Dieu est un pur esprit comment pourroit-il agir comme l’homme, qui est un être corporel ? Un pur esprit ne voit rien ; il n’entend ni nos prières ni nos cris ; il ne peut s’attendrir sur nos misères, étant dépourvu des organes par le ministère desquels les sentimens de la pitié peuvent s’exciter en nous : il n’est point immuable, si ses dispositions peuvent changer : il n’est point infini si la nature entière, sans être lui, peut exister conjointement avec lui ; il n’est point tout puissant s’il permet ou s’il ne prévient pas le mal & les désordres dans le monde. Il n’est point par-tout s’il n’est pas dans l’homme qui péche, ou s’il s’en retire au moment où il commet le péché. Ainsi de quelque façon que l’on regarde ce dieu, les qualités humaines qu’on lui assigne s’entredétruisent nécessairement, & ces mêmes qualités ne peuvent aucunement se combiner avec les attributs surnaturels que la théologie lui donnent.

A l’égard de la révélation prétendue des volontés de Dieu, loin d’être une preuve de sa bonté ou de sa tendresse pour les hommes, elle ne seroit qu’une preuve de sa malice. En effet toute révélation suppose que la divinité a pu laisser manquer le genre-humain pendant longtems de la connoissance des vérités les plus importantes à son bonheur. Cette révélation faite à un petit nombre d’hommes choisis annonceroit de plus dans cet être une partialité, une prédilection injuste, peu compatibles avec la bonté du père commun de la race humaine. Cette révélation nuiroit encore à l’immutabilité divine, puisque Dieu auroit permis dans un tems que les hommes ignorassent ses volontés, & qu’il auroit voulu dans un autre tems qu’ils en fussent instruits. Cela posé toute révélation est contraire aux notions qu’on nous donne de la justice, de la bonté d’un dieu qu’on nous dit immuable, & qui, sans avoir besoin de se révéler ou de se faire connoître par des miracles, pourroit instruire & convaincre les hommes, leur inspirer les idées qu’il désire, en un mot disposer de leurs esprits & de leurs cœurs. Que sera-ce si nous voulons examiner en détail toutes les prétendues révélations que l’on assûre avoir été faites aux mortels ! Nous y verrons que ce dieu n’y débite que des fables indignes d’un être sage ; n’y agit que d’une manière contraire aux notions naturelles de l’équité ; n’y annonce que des énigmes & des oracles impossibles à comprendre ; se peint lui-même sous des traits incompatibles avec ses perfections infinies ; exige des puérilités qui le dégradent aux yeux de la raison ; dérange l’ordre qu’il avoit établi dans la nature pour convaincre des créatures, à qui jamais il ne parvient à faire prendre les idées, les sentimens, la conduite qu’il voudroit leur inspirer. Enfin nous trouverons que Dieu ne s’est jamais manifesté que pour annoncer des mystères inexplicables, des dogmes inintelligibles, des pratiques ridicules ; pour jetter l’esprit humain dans la crainte, la défiance & la perplexité, & sur-tout pour fournir une source intarissable aux disputes des mortels[6].

On voit donc que les idées que la théologie nous donne de la divinité seront toujours confuses, incompatibles, & finiront nécessairement par nuire au repos des humains. Ces notions obscures & ces spéculations vagues seroient assez indifférentes, si les hommes ne regardoient comme importantes leurs rêveries sur l’être inconnu dont ils croient dépendre, & s’ils n’en tiroient des inductions pernicieuses pour eux-mêmes. Comme ils n’auront jamais de mesure commune & fixe pour juger de cet être, enfanté par des imaginations variées & diversement modifiées, ils ne pourront jamais ni s’entendre ni s’accorder sur les idées qu’ils s’en formeront. De là cette diversité nécessaire dans les opinions religieuses, qui de tout tems ont donné lieu à des querelles insensées, que l’on regarda toujours comme très essentielles, & qui ont conséquemment toujours intéressé la tranquillité des nations. Un homme d’un sang bouillant ne s’accommodera point du dieu d’un homme flegmatique & tranquille ; un homme infirme, bilieux, mécontent ne verra point ce dieu du même œil que celui qui jouit d’un tempérament plus sain d’où résultent communément la gaieté, le contentement, la paix. Un homme bon, équitable, compatissant & tendre ne s’en fera point le même portrait que celui qui est d’un caractère dur, inflexible & méchant. Chaque individu modifiera toujours son dieu d’après sa propre façon d’être, de penser & de sentir. Un homme sage, honnête & sensé ne pourra jamais se figurer qu’un dieu puisse être cruel & déraisonnable.

Néanmoins comme la crainte présida nécessairement à la formation des dieux ; comme l’idée de la divinité fut continuellement associée à celle de la terreur, son nom fit toujours trembler les mortels, il réveilla dans leur esprit des idées lugubres & désolantes ; tantôt il les jetta dans l’inquiétude, tantôt il mit leur imagination en feu. L’expérience de tous les siècles nous prouve que ce nom vague, devenu pour le genre-humain la plus importante des affaires, répand par tout la consternation ou l’ivresse, & produit dans les esprits les plus affreux ravages. Il est bien difficile qu’une crainte habituelle, qui est sans contredit la plus incommode des passions, ne soit un levain fatal capable d’aigrir à la longue les tempéramens les plus modérés.

Si un misantrope, en haine de la race humaine, eût formé le projet de jetter les hommes dans la plus grande perplexité, eût-il pu imaginer un moyen plus efficace que de les occuper sans relâche d’un être, non seulement inconnu, mais encore totalement impossible à connoître, qu’il leur eût annoncé pourtant comme le centre de toutes leurs pensées, comme le modèle & le but unique de leurs actions, comme l’objet de toutes leurs recherches, comme une chose plus importante que la vie, puisque leur félicité présente & future devoit nécessairement en dépendre ? Que seroit-ce si à ces idées, déjà si propres à leur troubler le cerveau, il joignoit encore celle d’un monarque absolu qui ne suit aucunes règles dans sa conduite, qui n’est lié par aucuns devoirs, qui peut punir pendant l’éternité les offenses qu’on lui fait dans le tems ; dont il est très aisé de provoquer la fureur, qui s’irrite des idées & des pensées des hommes, dont même sans le sçavoir, on peut encourir la disgrace ! Le nom d’un pareil être suffiroit assûrément pour porter le trouble, la désolation, la consternation dans les ames de tous ceux qui l’entendroient prononcer ; son idée les poursuivroit par-tout, elle les affligeroit sans cesse, elle les jetteroit dans le désespoir. à quelle torture leur esprit ne se mettroit-il pas pour chercher à deviner cet être si redoutable, pour découvrir le secret de lui plaire, pour imaginer ce qui peut le désarmer ! Dans quelles frayeurs ne seroit-on pas de n’avoir pas rencontré juste ! Que de disputes sur la nature, sur les qualités d’un être également inconnu de tous les hommes, & vu diversement par chacun d’eux ! Quelle variété dans les moyens que l’imagination enfanteroit pour trouver grace devant ses yeux ou pour écarter son courroux !

Telle est mot pour mot l’histoire des effets que le nom de Dieu a produits sur la terre. Les hommes en furent toujours effrayés, parce qu’ils n’eurent jamais d’idées fixes de l’être que ce nom pouvoit représenter. Les qualités que quelques spéculateurs, à force de se creuser le cerveau, ont cru découvrir en lui ne firent que troubler le repos des nations & de chacun des citoyens qui les composent, les allarmer sans sujet, les remplir d’aigreurs & d’animosités, rendre leur existence malheureuse, leur faire perdre de vue les réalités nécessaires à leur bonheur. Par le charme magique de ce mot redoutable le genre-humain demeura comme engourdi & stupéfait, ou bien un fanatisme aveugle le rendit furieux ; tantôt abbatu par la crainte, il rampa comme un esclave qui se courbe sous la verge d’un maître inexorable toujours prêt à frapper ; il crut n’être né que pour servir ce maître qu’il ne connut jamais, & dont on lui donna les idées les plus terribles ; pour trembler sous son joug ; pour travailler à l’appaiser ; pour redouter ses vengeances ; pour vivre dans les larmes & la misère. S’il leva ses yeux baignés de pleurs vers son dieu, ce fut dans l’excès de sa douleur ; il s’en défia néanmoins toujours, parce qu’il le crut injuste, sévère, capricieux, implacable. Il ne put ni travailler à son bonheur, ni rassûrer son cœur, ni consulter sa raison, parcequ’il sanglotta toujours & qu’il ne lui fut jamais permis de perdre de vue ses craintes. Il devint l’ennemi de lui-même & de ses semblables, parce qu’on lui persuada que le bien-être lui étoit ici bas interdit. Toutes les fois qu’il fut question de son tyran céleste il n’eut plus de jugement, il ne raisonna plus, il tomba dans un état d’enfance ou de délire qui le soumit à l’autorité. L’homme fut destiné à la servitude dès le sein de sa mère, & l’opinion tyrannique le força de porter ses fers pendant le reste de ses jours. En proie aux terreurs paniques que l’on ne discontinua point de lui inspirer, il ne parut être venu sur la terre que pour y rêver, y gémir, y soupirer, se nuire à lui-même, se priver de tout plaisir, se rendre la vie amère ou troubler la félicité des autres. Perpétuellement infesté par les terribles chimeres que son imagination en délire lui présenta sans cesse, il fut abject, stupide, déraisonnable, & souvent il devint méchant pour honorer le dieu qu’on lui proposa pour modèle ou qu’on lui dit de venger.

C’est ainsi que les mortels se prosternent de race en race devant les vains phantômes que la crainte dans l’origine fit éclore au sein de l’ignorance & des calamités de la terre. C’est ainsi qu’ils adorent en tremblant les vaines idoles qu’ils élèvent dans les profondeurs de leur propre cerveau, dont ils ont fait un sanctuaire : rien ne peut les détromper, rien ne peut leur faire sentir que c’est eux-mêmes qu’ils adorent, qu’ils tombent à genoux devant leur propre ouvrage, qu’ils s’effrayent du tableau bizarre qu’ils ont eux-mêmes tracé ; ils s’obstinent à se prosterner, à s’inquiéter, à trembler ; ils se font un crime du plaisir même de dissiper leurs craintes ; ils méconnoissent la ridicule production de leur propre démence ; ils se conduisent comme des enfans qui se font peur à eux-mêmes, quand ils trouvent dans un miroir leurs propres traits qu’ils ont défigurés. Leurs extravagances si fâcheuses pour eux-mêmes, ont pour époque dans le monde la notion funeste d’un dieu, elles continueront & se renouvelleront jusqu’au tems où cette notion inintelligible ne sera plus regardée comme importante & nécessaire au bonheur des sociétés. En attendant il est évident que celui qui parviendroit à détruire cette notion fatale, ou du moins à diminuer ses terribles influences, seroit à coup sûr l’ami du genre-humain.


  1. Il est évident que toute religion est fondée sur le principe absurde, que l’homme est obligé de croire fermement ce qu’il est dans l’impossibilité la plus totale de comprendre. Suivant les notions de la théologie même, l’homme par sa nature doit être dans une ignorance invincible relativement à Dieu.
  2. Hobbes dit que tout ce que nous imaginons est fini, et qu’ainsi le mot Infini ne peut former aucune idée ni aucune notion. Voy. Leviathan. Cap. III. Un théologien parle sur le même ton : « Le mot même infini confond, dit-il, nos idées sur Dieu, et rend le plus parfait des êtres parfaitement inconnu pour nous, car le mot infini n’est qu’une négation qui signifie ce qui n’a ni fin, ni limites, ni mesure, et par conséquent ce qui n’a point de nature positive et déterminée, et partant rien du tout. » Il ajoute qu’il n’y a que l’habitude qui ait fait adopter ce mot, qui sans cela nous paraîtrait vide de sens et une contradiction. V. Sherlock, Vindic of Trinity, p. 77.
  3. Dies deficiet, si velim numerare quibus bonis tnalè tyenerit ; nec minus si commémorent cjuibus malis optimè. Cicer. De Nat. Deor. Lib. 3. Si un Roi vertueux possédait l’anneau de Gygès, c’est-à-dire, avait la faculté de se rendre invisible, ne s’en servirait-il pas pour remédier aux. abus, pour récompenser les bons, pour prévenir les complots des méchans, en un mot pour faire régner l’ordre et le bonheur dans ses États ? Dieu est un monarque invisible et tout puissant, cependant ses États sont le théâtre du crime et du désordre, il ne remédie à rien.
  4. Nous concevons au moins, dit le docteur Gastrell, que Dieu pourrait bouleverser l’univers et le replonger dans le cahos. Votez Défense de la religion tant naturelle que révélée.
  5. La religion moderne de l’Europe.a visiblement causé plus de ravages et de troubles qu’aucune autre superstition connne : elle fut en cela très-conséquente à ses principes. On a beau prêcher la tolérance et la douceur au nom d’un Dieu despotique, qui seul a droit aux hommages delà terre, qui est très-jaloux, qui veut que l’on admette quelques dogmes, qui punit cruellement pour des opinions eronnées, qui demande du zèle dans ses adorateurs. Un tel Dieu doit faire un fanatique persécuteur de tout homme conséquent. La théologie d’aujourd’hui est un venin subtilisé, propre à tout infecter par l’importance qu’on lui attache. A force de métaphysique, les théologiens modernes sont devenus absurdes et méchans par système : en admettant une fois les les idées odieuses qu’il donnent de la divinité, il fut imposa sible de leur faire entendre qu’ils devaient être humains, équitables, pacifiques, indulgens, tolérans ; ils prétendirent, et prouvèrent, que ces vertus humaines et sociales n’étaient point de saison dans la cause de la religion, et seraient des trahisons et des crimes aux yeux du monarque céleste, à qui tout devait être sacrifié.
  6. Il est évident que toute révélation qui n’est pas claire, ou qui enseigne des mystères, ne peut être l’ouvrage d’un être intelligent et sage : dès qu’il parle, on doit présumer que c’est pour être entendu de c« ux à qui1il veut se manii fester. Parler pour n’être point entendu, n’annonce que de la folie ou de la mauvaise foi. Il est donc très-démontré que tout ce que les prêtres ont appelé des mystères, sont des inventions, faites pour jeter un voile épais sur leurs propres contradictions et leur propre ignorance sur la divinité. Ils tranchèrent toutes les difficultés en disant, c’est un mystère. D’ailleurs leur intérêt voulut que les hommes n’entendissent rien à la science prétendue dont ils s’étaient faits 1j,s dépositaires.