Système de la nature/Partie 2/Chapitre 12

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(Tome 2p. 339-358).


CHAPITRE XII

L’athéisme est-il compatible avec la morale ?


Après avoir prouvé l’existence des athées, revenons aux injures que les déicoles leur prodiguent. Un Athée, selon Abbadie, ne peut avoir de vertu ; elle n’est pour lui qu’une chimere, la probité qu’un vain scrupule, la bonne foi qu’une simplicité…………. il ne connoît de loi que son intérêt ; fi ce sentiment avoit lieu, la conscience n’est : qu’un préjugé, la loi naturelle une illusion, le droit qu’une erreur ; la bienveillance n’a plus de fondement ; les. liens de la société se détachent ; la fidélité est ôtée ; l’ami est tout prêt à trahir l’on ami ; le citoyen à li-Vrer fa patrie ; le fils à assassiner son pere pour jouir de fa fucceflîon, dès qu’il en trouvera l’occasion, & que l’autorité ou le silence le mettront à couvert du bras séculier, qui seul est à craindre. « Les droits les plus inviolables & les loix les plus sacrées ne doivent plus être regardées que comme des songes & des visions.[1] »

Telle seroit, peut-être, la conduite, non d’un être pensant, sentant, réfléchissant, susceptible de raison, mais d’une bête féroce, d’un insensé, qui n’auroit aucune idée des rapports naturels qui subsistent entre des êtres nécessaires à leur bonheur réciproque. Peut-on supposer qu’un homme capable d’expérience, pourvu des plus foibles lueurs du bon sens, pût se permettre la conduite que l’on prête ici à l’athée, c’est-à-dire, à un homme assez susceptible de réflexion pour se détromper par le raisonnement de préjugés que tout s’efforce de lui montrer comme importans & sacrés ! Peut-on, dis-je, supposer dans aucune société policée un citoyen assez aveugle pour ne pas reconnoître ses devoirs les plus naturels, ses intérêts les plus chers, les dangers qu’il coureroit en troublant ses semblables ou en ne suivant d’autre règle que ses appétits momentanés ? Un être qui raisonne le moins du monde n’est-il pas forcé de sentir que la société lui est avantageuse, qu’il a besoin de secours, que l’estime de ses pareils est nécessaire à son bonheur, qu’il a tout à craindre de la colère de ses associés ; que les loix menacent quiconque ose les enfreindre ? Tout homme qui a reçu une éducation honnête, qui a dans son enfance éprouvé les tendres soins d’un père, qui par la suite a goûté les douceurs de l’amitié, qui a reçu des bienfaits, qui connoît le prix de la bienveillance & de l’équité, qui sent les douceurs que nous procure l’affection de nos semblables, & les inconvéniens qui résultent de leur aversion & de leurs mépris, n’est-il pas forcé de trembler de perdre des avantages si marqués & d’encourir par sa conduite des dangers si visibles ? La honte, la crainte, le mépris de lui-même ne troublent-ils point son repos toutes les fois que rentrant en soi il se verra des mêmes yeux que les autres ? N’y a-t-il donc des remords que pour ceux qui croient un dieu ? L’idée d’être vû par un être, dont on n’a tout au plus des notions très vagues, est-elle plus forte que l’idée d’être vû par des hommes, d’être vû par soi-même, d’être forcé de craindre, d’être dans la cruelle nécessité de se haïr & de rougir en pensant à sa conduite & aux sentimens qu’elle doit infailliblement attirer ?

Cela posé, nous répondrons pied à pied à cet Abbadie. Qu’un athée est un homme qui connoit la nature & ses loix, qui connoit sa propre nature, qui sçait ce qu’elle lui impose : un athée a de l’expérience, & cette expérience lui prouve à chaque instant que le vice peut lui nuire, que ses fautes les plus cachées, que ses dispositions les plus secrètes peuvent se déceler & se montrer au grand jour : cette expérience lui prouve que la société est utile à son bonheur ; que son intérêt exige donc qu’il s’attache à la patrie qui le protége & qui le met à portée de jouir en sûreté des biens de la nature ; tout lui montre que pour être heureux il doit se faire aimer ; que son père est pour lui le plus sûr des amis ; que l’ingratitude éloigneroit son bienfaiteur de lui ; que la justice est nécessaire au maintien de toute association, & que nul homme, quelque soit sa puissance, ne peut être content de lui-même, quand il sçait être l’objet de la haine publique.

Celui qui a mûrement réfléchi sur lui-même, sur sa propre nature & sur celle de ses associés, sur ses propres besoins, sur les moyens de se les procurer, ne peut s’empêcher de connoître des devoirs, de découvrir & ce qu’il se doit à lui-même & ce qu’il doit aux autres : il a donc une morale ; il a des motifs réels pour s’y conformer ; il est forcé de sentir que ces devoirs sont nécessaires ; & si sa raison n’est pas troublée par des passions aveugles ou par des habitudes vicieuses, il sentira que la vertu est pour tout homme la route la plus sûre à la félicité. L’Athée ou le fataliste fondent tous leurs systêmes sur la nécessité ; ainsi leurs spéculations morales, fondées sur la nécessité des choses, sont au moins bien plus fixes & plus invariables que celles qui ne portent que sur un dieu changeant d’aspect suivant les dispositions & les passions de tous ceux qui l’envisagent. La nature des choses & ses loix immuables ne sont point sujettes à varier ; l’athée est toujours forcé de nommer vice & folie ce qui nuit à lui-même ; de nommer crime ce qui nuit aux autres ; de nommer vertu ce qui leur est avantageux ou ce qui contribue à leur bonheur durable.

On voit donc que les principes de l’athée sont bien plus inébranlables que ceux de l’enthousiaste qui fonde sa morale sur un être imaginaire dont l’idée varie si souvent même au dedans de son propre cerveau. Si l’athée nie l’existence d’un dieu, il ne peut nier son existence propre, ni celle des êtres semblables à lui dont il se voit entouré ; il ne peut douter des rapports qui subsistent entre eux & lui ; il ne peut point douter de la nécessité des devoirs qui découlent de ces rapports ; il ne peut donc point douter des principes de la morale qui n’est que la science des rapports subsistans entre les êtres vivans en société.

Si content d’une spéculation stérile de ses devoirs, l’athée ne l’applique point à sa conduite ; si entraîné par ses passions ou par des habitudes criminelles, livré à des vices honteux, jouet d’un tempérament vicieux, il paroit oublier ses principes moraux ; il ne s’ensuivra pas qu’il n’a point de principes ou que ses principes sont faux ; on pourra seulement en conclure que dans l’ivresse de ses passions, dans le trouble de sa raison, il ne met point en pratique des spéculations très vraies ; qu’il oublie des principes certains pour suivre des penchans qui l’égarent.

En effet rien de plus commun parmi les hommes qu’une discordance très marquée entre l’esprit & le cœur ; c’est-à-dire entre le tempérament, les passions, les habitudes, les fantaisies, l’imagination, & l’esprit ou le jugement aidé de la réflexion. Rien de plus rare que de trouver ces choses d’accord ; c’est alors que l’on voit la spéculation influer sur la pratique. Les vertus les plus sûres sont celles qui sont fondées sur le tempérament des hommes. Ne voyons-nous pas en effet tous les jours les mortels en contradiction avec eux-mêmes ? Leur jugement ne condamne-t-il pas sans cesse les écarts auxquels leurs passions les livrent ? En un mot tout ne nous prouve-t-il pas que les hommes, avec la meilleure théorie, ont quelquefois la pratique la plus mauvaise, & avec la théorie la plus vicieuse ont souvent la conduite la plus estimable. Dans les superstitions les plus aveugles, les plus atroces, les plus contraires à la raison nous rencontrons des hommes vertueux ; la douceur de leur caractère, la sensibilité de leur cœur, la bonté de leur tempérament, les ramènent à l’humanité & aux loix de leur nature en dépit de leurs spéculations forcenées. Parmi les adorateurs d’un dieu cruel, vindicatif & jaloux, nous trouvons des ames paisibles, ennemies de la persécution, de la violence, de la cruauté ; & parmi les sectateurs d’un dieu rempli de miséricorde & de clémence, nous voyons des monstres de barbarie & d’inhumanité. Cependant les uns & les autres reconnoissent que leur dieu doit leur servir de modèle : pourquoi ne s’y conforment-ils donc pas ? C’est que le tempérament de l’homme est toujours plus fort que ses dieux ; c’est que les dieux les plus méchans ne peuvent pas toujours corrompre une ame honnête, & que les dieux les plus doux ne peuvent corriger des cœurs emportés par le crime. L’organisation sera toujours plus puissante que la religion ; les objets présens, les intérêts momentanés, les habitudes enracinées, l’opinion publique, ont bien plus de pouvoir que des êtres imaginaires ou que des spéculations qui dépendent elles-mêmes de cette organisation.

Il s’agit donc d’examiner si les principes de l’athée sont vrais, & non si sa conduite est louable. Un athée qui, ayant une excellente théorie fondée sur la nature, l’expérience & la raison, se livre à des excès dangereux pour lui-même & nuisibles à la société est, sans doute, un homme inconséquent. Mais il n’est pas plus à craindre qu’un homme religieux & zélé, qui croyant un Dieu bon, équitable, parfait, ne laisse pas de commettre en son nom les excès les plus affreux. Un tyran athée ne seroit pas plus à craindre qu’un tyran fanatique. Un philosophe incrédule n’est pas si redoutable qu’un prêtre enthousiaste, qui soufle la discorde parmi ses concitoyens. Un athée revêtu du pouvoir seroit-il donc aussi dangereux qu’un roi persécuteur ou qu’un inquisiteur farouche, qu’un dévôt rempli d’humeur, qu’un superstitieux chagrin ? Ceux-ci sont moins rares assûrément qu’un athée, dont les opinions & les vices sont bien loin de pouvoir influer sur la société, trop remplie de préjugés pour vouloir l’écouter.

Un athée intempérant & voluptueux n’est pas un homme plus à craindre qu’un superstitieux qui sçait allier la licence, le libertinage, la corruption des mœurs à ses notions religieuses. S’imagine-t-on de bonne foi qu’un homme parce qu’il est athée, ou parce qu’il ne craint point la vengeance des dieux, s’enivrera tous les jours, corrompra la femme de son ami, forcera la porte de son voisin, se permettra tous les excès les plus nuisibles à lui-même ou les plus dignes de châtiment ? Les vices de l’athée n’ont donc rien de plus extraordinaire que ceux de l’homme religieux, ils n’ont rien à se reprocher. Un tyran qui seroit, incrédule ne seroit pas pour ses sujets un fléau plus incommode qu’un tyran religieux ; les peuples de celui-ci en seront-ils plus heureux de ce que le tigre qui les gouverne croit en Dieu, comble ses prêtres de présens & s’humilie à leurs pieds ? Au moins sous l’empire d’un athée, on ne doit point appréhender les vexations religieuses, les persécutions pour des opinions, les proscriptions, ou ces violences inouies dont, sous les princes les plus doux, les intérêts du ciel sont souvent les prétextes. Si une nation est la victime des passions & des folies d’un souverain mécréant, elle ne le sera pas au moins de son entêtement aveugle pour des systêmes théologiques qu’il n’entend pas, ni de son zele fanatique, qui de toutes les passions des rois est toujours la plus destructive & la plus dangereuse. Un tyran athée qui persécuteroit pour des opinions seroit un homme inconséquent à ses principes ; il ne fourniroit qu’un exemple de plus que les mortels suivent bien plus leurs passions, leurs intérêts, leurs tempéramens que leurs spéculations. Il est au moins évident que l’athée a un prétexte de moins que le prince crédule pour exercer sa méchanceté naturelle.

En effet si l’on daignoit examiner les choses de sang froid, on trouveroit que le nom de Dieu ne servit jamais sur la terre que de prétexte aux passions des hommes. L’ambition, l’imposture & la tyrannie se sont liguées pour s’en servir conjointement afin d’aveugler les peuples & de les tenir sous le joug. Le monarque s’en sert pour donner un éclat divin à sa personne, la sanction du ciel à ses droits, le ton des oracles à ses fantaisies les plus injustes & les plus extravagantes. Le prêtre s’en sert pour faire valoir ses prétentions, afin de contenter impunément son avarice, son orgueil & son indépendance. Le superstitieux vindicatif & colère se sert de la cause de son dieu pour donner un libre cours à ses fureurs qu’il qualifie de zèle. En un mot la religion est dangereuse parce qu’elle justifie & rend légitimes ou louables les passions & les crimes dont elle recueille les fruits ; suivant ses ministres tout est permis pour venger le très haut ; ainsi la divinité ne semble faite que pour autoriser & pallier les forfaits les plus nuisibles. L’athée, quand il commet des crimes, ne peut du moins prétendre que c’est son dieu qui l’ordonne & qui l’approuve ; c’est l’excuse que tous les jours le superstitieux nous donne de sa méchanceté, le tyran de ses persécutions, le prêtre de sa cruauté & de sa sédition, le fanatique de ses excès, le pénitent de son inutilité.

" Ce ne sont point, dit Bayle, les opinions générales de l’esprit qui nous déterminent à agir, mais les passions. " l’athéisme est un systême qui d’un homme honnête ne fera point un méchant homme & qui d’un méchant homme ne fera pas un homme de bien. " Ceux, dit le même auteur, qui avoient embrassé la secte d’épicure n’étoient pas devenus débauchés, parce qu’ils avoient embrassé la doctrine d’épicure, mais ils n’avoient embrassé la doctrine d’épicure, mal entendue, que parce qu’ils étoient débauchés.[2] " de même un homme pervers peut embrasser l’athéisme parce qu’il se flattera que ce systême mettra ses passions en pleine liberté ; il se trompera néanmoins ; l’athéisme bien entendu est fondé sur la nature & la raison, qui jamais, comme la religion, ne justifieront & n’expieront les crimes des méchans.

De ce qu’on a fait dépendre la morale de l’existence & de la volonté d’un dieu, que l’on proposa pour modèle aux hommes, il résulta, sans doute, un très grand inconvénient. Des ames corrompues, venant à découvrir combien toutes ces suppositions sont fausses ou douteuses, lâchèrent la bride à tous leurs vices, conclurent qu’il n’y avoit point de motifs plus réels pour faire le bien, s’imaginèrent que la vertu, comme les dieux, n’étoit qu’une chimere, & qu’il n’y avoit point en ce monde de raison pour la pratiquer. Cependant il est évident que ce n’est point comme créatures d’un dieu que nous sommes tenus de remplir les devoirs de la morale ; c’est comme hommes, comme des êtres sensibles vivans en société & cherchans à se conserver dans une existence heureuse, que la morale nous oblige. Soit qu’il existe un dieu, soit qu’il n’en existe point, nos devoirs seront les mêmes ; & notre nature consultée nous prouvera que le vice est un mal & que la vertu est un bien réel[3].

Si donc il s’est trouvé des athées qui aient nié la distinction du bien & du mal, ou qui aient osé sapper les fondemens de toute morale, nous devons en conclure que sur ce point ils ont trés mal raisonné, qu’ils n’ont point connu la nature de l’homme, ni la vraie source de ces devoirs ; qu’ils ont faussement supposé que la morale, ainsi que la théologie, n’étoit qu’une science idéale, & que les dieux une fois détruits, il ne restoit plus de nœuds pour lier les mortels. Cependant la moindre réflexion leur eût prouvé que la morale est fondée sur des rapports immuables subsistans entre des êtres sensibles, intelligens, sociables ; que sans vertu nulle société ne peut se maintenir ; que sans mettre un frein à ses desirs, nul homme ne peut se conserver. Les hommes sont contraints par leur nature d’aimer la vertu & de redouter le crime par la même nécessité qui les oblige à chercher le bien-être & à fuir la douleur ; cette nature les force à mettre de la différence entre les objets qui leur plaisent & ceux qui leur nuisent. Demandez à un homme assez insensé pour nier la différence du vice & de la vertu, s’il lui seroit indifférent d’être battu, volé, calomnié, payé d’ingratitude, deshonoré par sa femme, insulté par ses enfans, trahi par son ami ? Sa réponse vous prouvera que, quoiqu’il en puisse dire, il met de la différence entre les actions des hommes ; & que la distinction du bien & du mal ne dépend nullement ni des conventions des hommes, ni des idées que l’on peut avoir sur la divinité, ni des récompenses ou de châtimens qu’elle prépare dans une autre vie.

Au contraire un athée qui raisonneroit avec justesse devroit se sentir bien plus intéressé qu’un autre à pratiquer les vertus auxquelles son bien-être se trouve attaché dans ce monde. Si ses vues ne s’étendent pas au-delà des bornes de son existence présente, il doit au moins desirer de voir couler ses jours dans le bonheur & dans la paix. Tout homme qui dans le calme des passions se repliera sur lui-même sentira que son intérêt l’invite à se conserver, que sa félicité demande qu’il prenne les moyens nécessaires pour jouir paisiblement d’une vie exempte d’allarmes & de remords. L’homme doit quelque chose à l’homme, non parce qu’il offenseroit un dieu, s’il nuisoit à son semblable, mais parce qu’en lui faisant injure il offenseroit un homme, & violeroit les loix de l’équité, au maintien desquelles tout être de l’espèce humaine se trouve intéressé.

Nous voyons tous les jours des personnes qui à beaucoup de talens, de connoissances & de pénétration joignent des vices honteux & un cœur très corrompu : leurs opinions peuvent être vraies à quelques égards & fausses à beaucoup d’autres ; leurs principes peuvent être justes, mais les inductions qu’ils en tirent sont souvent fautives & précipitées. Un homme peut avoir en même tems assez de lumières pour se détromper de quelques-unes de ses erreurs & trop peu de forces pour se défaire de ses penchans vicieux. Les hommes ne sont que ce que les fait leur organisation, modifiée par l’habitude, par l’éducation, par l’exemple, par le gouvernement, par les circonstances durables ou momentanées. Leurs idées religieuses & leurs systêmes imaginaires sont forcés de céder ou de s’accommoder à leurs tempéramens, à leurs penchans, à leurs intérêts. Si le systême que s’est fait un athée ne lui ôte point les vices qu’il avoit auparavant, il ne lui en donne point de nouveaux. Au lieu que la superstition fournit à ses sectateurs mille prétextes pour commettre le mal sans remords, & même pour s’en applaudir. L’athéisme du moins laisse les hommes tels qu’ils sont ; il ne rendra point plus intempérant, plus débauché, plus ambitieux, plus cruel un homme que son tempérament n’invite point déjà à l’être ; au lieu que la superstition lâche la bride aux passions les plus terribles, ou procure des expiations faciles aux vices les plus deshonorans. " l’athéisme, dit le chancellier Bacon, laisse à l’homme la raison, la philosophie, la piété naturelle, les loix, la réputation & tout ce qui peut servir de guide à la vertu ; mais la superstition détruit toutes ces choses, & s’érige en tyrannie dans l’entendement des hommes : c’est pourquoi l’athéisme ne trouble jamais les états, mais il rend l’homme plus prévoyant lui-même, comme ne voyant rien au delà des bornes de cette vie. " le même auteur ajoute " que les tems où les hommes ont panché vers l’athéisme ont été les plus tranquilles ; au lieu que la superstition a toujours enflammé les esprits, & les a portés aux plus grands désordres, parce qu’elle a enivré de nouveautés, le peuple, qui ravit & entraîne toutes les sphères du gouvernement.[4] "

les hommes habitués à méditer & à faire leur plaisir de l’étude ne sont point communément des citoyens dangereux ; quelque soient leurs spéculations elles ne produiront jamais des révolutions subites sur la terre. Les esprits des peuples, susceptibles de s’embraser par le merveilleux & par l’enthousiasme, résistent opiniâtrément aux vérités les plus simples, & ne s’échauffent nullement pour des systêmes qui demandent une longue suite de réflexions & de raisonnemens. Le systême de l’athéisme ne peut-être le fruit que d’une étude suivie, d’une imagination réfroidie par l’expérience & le raisonnement. Le paisible épicure n’a point troublé la Grèce : le poëme de Lucrèce n’a pas causé de guerres civiles à Rome. Bodin n’a point été l’auteur de la ligue. Les écrits de Spinosa n’ont pas excité en Hollande les mêmes troubles que les disputes de Gomar & d’Arminius. Hobbes n’a point fait répandre de sang en Angleterre, où de son tems le fanatisme religieux fit périr un roi sur l’échaffaud.

En un mot, on peut défier les ennemis de la raison humaine de citer un seul exemple qui prouve d’une façon décisive que des opinions purement philosophiques ou directement contraires à la religion, aient jamais causé du trouble dans un état. Les tumultes sont toujours venus des opinions théologiques, parce que les princes & les peuples se sont toujours follement imaginé devoir y prendre part. Il n’y a de dangereuse que cette vaine philosophie que les théologiens ont combinée avec leurs systêmes. C’est à la philosophie corrompue par les prêtres qu’il appartient de souffler le feu de la discorde, d’inviter les peuples à la rébellion, de faire couler des flots de sang. Il n’est point de question théologique qui n’ait fait des maux immenses aux hommes tandis que tous les écrits des athées, soit anciens soit modernes, n’ont jamais causé de mal qu’à leurs auteurs, que l’imposture toute puissante s’est souvent immolés.

Les principes de l’athéisme ne sont point faits pour le peuple, qui communément est sous la tutèle de ses prêtres ; ils ne sont point faits pour ces esprits frivoles & dissipés qui remplissent la société de leurs vices & de leur inutilité ; ils ne sont point faits pour ces ambitieux, ces intriguans, ces esprits remuans qui trouvent leur intérêt à troubler : bien plus ils ne sont point faits pour un grand nombre de personnes instruites d’ailleurs, qui n’ont que très rarement le courage de faire complétement divorce avec les préjugés reçus.

Tant de causes se réunissent pour confirmer les hommes dans les erreurs qu’on leur a fait sucer avec le lait, que chaque pas qui les en éloigne leur coute des peines infinies. Les personnes les plus éclairées tiennent souvent elles-mêmes par quelque côté aux préjugés universels. L’on se voit, pour ainsi dire, isolé ; on ne parle point la langue de la société quand on est seul de son avis ; il faut du courage pour adopter une façon de penser qui n’a que peu d’approbateurs. Dans les pays où les connoissances humaines ont fait quelques progrès & où d’ailleurs l’on jouit communément d’une certaine liberté de penser, on trouvera facilement un grand nombre de déistes ou d’incrédules, qui contens d’avoir mis sous les pieds les préjugés les plus grossiers du vulgaire n’osent point remonter jusqu’à la source & citer la divinité même au tribunal de la raison. Si ces penseurs ne restoient point en chemin, la réflexion leur prouveroit bientôt que le dieu qu’ils n’ont point le courage d’examiner est un être aussi nuisible, aussi révoltant pour le bon sens, que tous les dogmes, les mysteres, les fables, & les pratiques superstitieuses dont ils ont déjà reconnu la futilité ; ils sentiroient, comme on l’a prouvé, que toutes ces choses ne sont que des suites nécessaires des notions primitives que les hommes se font de leur phantôme divin, & qu’en admettant ce phantôme on n’a plus de raison pour rejetter les inductions que l’imagination doit en tirer. Un peu d’attention montreroit que c’est précisément ce phantôme qui est la vraie cause des maux de la société ; que des querelles interminables & des disputes sanglantes, enfantées à chaque instant par la religion & par l’esprit de parti, sont des effets inévitables de l’importance que l’on attache à une chimere toujours propre à mettre les esprits en combustion. En un mot il est aisé de se convaincre qu’un être imaginaire que l’on peint toujours sous un aspect effrayant, doit agir vivement sur les imaginations & produire tôt ou tard des disputes, de l’enthousiasme, du fanatisme & du délire.

Bien des gens reconnoissent que les extravagances que la superstition fait éclore sont des maux très réels ; bien des personnes se plaignent des abus de la religion, mais il en est très peu qui sentent que ces abus & ces maux sont des suites nécessaires des principes fondamentaux de toute religion, qui ne peut être elle-même fondée que sur les notions fâcheuses que l’on est forcé de se faire de la divinité. L’on voit tous les jours des personnes détrompées de la religion, prétendre néanmoins que cette religion est nécessaire au peuple, qui sans cela ne pourroit être contenu. Mais raisonner ainsi, n’est-ce pas dire que le poison est utile au peuple, qu’il est bon de l’empoisonner pour l’empêcher d’abuser de ses forces ? N’est-ce pas prétendre qu’il est avantageux de le rendre absurde, insensé, extravagant ; qu’il lui faut des phantômes propres à lui donner des vertiges, à l’aveugler, à le soumettre à des fanatiques ou à des imposteurs qui se serviront de ses folies pour troubler l’univers ? D’ailleurs est-il bien vrai que la religion influe sur les mœurs des peuples d’une façon vraiment utile ? Il est aisé de voir qu’elle les asservit sans les rendre meilleurs ; elle en fait un troupeau d’esclaves ignorans, que leurs terreurs paniques retiennent sous le joug des tyrans & des prêtres ; elle en fait des stupides qui ne connoissent d’autres vertus qu’une aveugle soumission à des pratiques futiles, auxquelles ils attachent bien plus de prix qu’aux vertus réelles & aux devoirs de la morale qu’on ne leur a jamais fait connoître. Si cette religion contient par hazard quelques individus timorés, elle ne contient point le plus grand nombre, qui se laisse entraîner aux vices épidémiques dont il est infecté. C’est dans les pays où la superstition a le plus de pouvoir que nous trouverons toujours le moins de mœurs. La vertu est incompatible avec l’ignorance, la superstition, l’esclavage ; des esclaves ne sont contenus que par la crainte des supplices ; des enfans ignorans ne sont intimidés que pour quelques instans par des terreurs imaginaires. Pour former des hommes, pour avoir des citoyens vertueux, il faut les instruire, leur montrer la vérité, leur parler raison, leur faire sentir leurs intérêts, leur apprendre à se respecter eux-mêmes & à craindre la honte, exciter en eux l’idée du véritable honneur, leur faire connoître le prix de la vertu & les motifs de la suivre. Comment attendre ces heureux effets de la religion qui les dégrade, ou de la tyrannie qui ne se propose que de les dompter, de les diviser, de les retenir dans l’abjection ?

Les idées fausses que tant de personnes ont sur l’utilité de la religion, qu’ils jugent au moins propre à contenir le peuple, viennent elles-mêmes du préjugé funeste qu’il est des erreurs utiles & que des vérités peuvent être dangereuses. Ce principe est le plus propre à éterniser les malheurs de la terre : quiconque aura le courage d’examiner les choses reconnoîtra sans peine que tous les maux du genre-humain sont dûs à ses erreurs, & que ces erreurs religieuses doivent être les plus nuisibles de toutes, par l’orgueil qu’elles inspirent aux souverains, par l’importance qu’on y attache, par l’abjection qu’elles prescrivent aux sujets, par les frénésies qu’elles excitent chez les peuples : on sera forcé d’en conclure que les erreurs sacrées des hommes sont celles dont l’intérêt des hommes exige la destruction la plus complète & que c’est principalement à les anéantir que la saine philosophie doit s’attacher. Il n’est point à craindre qu’elle produise ni troubles ni révolutions ; plus la vérité parlera avec franchise, plus elle paroîtra singulière ; plus elle sera simple, moins elle séduira des hommes épris du merveilleux ; ceux-mêmes qui la cherchent avec le plus d’ardeur ont une pente irrésistible qui les porte à vouloir incessamment concilier l’erreur avec la vérité[5].

Voilà, sans doute, pourquoi l’athéisme, dont jusqu’ici les principes n’ont point encore été suffisamment développés, semble allarmer les personnes mêmes les plus dégagées de préjugés. Elles trouvent l’intervalle trop grand entre la superstition vulgaire & l’irréligion absolue : elles croient prendre un sage milieu en composant avec l’erreur ; elles rejettent les conséquences en admettant le principe ; elles conservent le phantôme, sans prévoir que tôt ou tard il doit produire les mêmes effets & faire de proche en proche éclore les mêmes folies dans les têtes humaines. La plûpart des incrédules & réformateurs ne font qu’élaguer un arbre empoisonné, à la racine duquel ils n’osent porter la coignée : ils ne voient pas que cet arbre reproduira par la suite les mêmes fruits. La théologie ou la religion seront en tout tems des amas de matières combustibles : couvées dans l’imagination des hommes, elles finissent toujours par causer des embrasemens. Tant que le sacerdoce aura le droit d’infecter la jeunesse, de l’habituer à trembler devant des mots, d’allarmer les nations au nom d’un dieu terrible, le fanatisme sera le maître des esprits, l’imposture à volonté portera le trouble dans les états. Le phantôme le plus simple, perpétuellement alimenté, modifié, exagéré par l’imagination des hommes, deviendra peu-à-peu un colosse assez puissant pour renverser toutes les têtes & culbuter des empires. Le déisme est un systême auquel l’esprit humain ne peut pas longtems s’arrêter ; fondé sur une chimere, on le verra tôt ou tard dégénérer en une superstition absurde & dangereuse.

On rencontre beaucoup d’incrédules & de déistes dans les pays où règne la liberté de penser ; c’est-à-dire, où la puissance civile a sçu contrebalancer le pouvoir de la superstition. Mais on trouve sur tout des athées dans les nations où la superstition, secondée par l’autorité souveraine, fait sentir la pesanteur de son joug, & abuse impudemment de son pouvoir illimité[6]. En effet lorsque dans ces sortes de contrées la science, les talens, les germes de la réflexion ne sont point entiérement étouffés, la plûpart des hommes qui pensent, revoltés des abus crians de la religion, de ses folies multipliées, de la corruption & de la tyrannie de ses prêtres, des chaînes qu’elle impose, croient avec raison ne pouvoir jamais trop s’éloigner de ses principes ; le dieu qui sert de base à une telle religion leur devient aussi odieux que la religion elle-même ; si celle-ci les opprime, ils s’en prennent au dieu : ils sentent qu’un dieu terrible, jaloux, vindicatif veut être servi par des ministres cruels ; par conséquent ce dieu devient un objet détestable pour toutes les ames honnêtes & éclairées, dans lesquelles se trouve toujours l’amour de l’équité, de la liberté, de l’humanité, & l’indignation contre la tyrannie. L’oppression donne du ressort à l’ame ; elle force d’examiner de près la cause de ses maux ; le malheur est un aiguillon puissant qui tourne les esprits du côté de la vérité. Combien la raison irritée ne doit-elle pas être redoutable au mensonge ! Elle lui arrache son masque ; elle le poursuit jusques dans ses derniers retranchemens ; elle jouit au moins intérieurement de sa confusion.


  1. Voyez Abbadie de la vérité de la religion chrétienne. Tome I. Chapitre 17.
  2. Voyez Bayle, Pensées diverses, § 177. Sénèque avait dit avant lui : Ita non ab Epicuro impulsi luxuriantur, sed vitiis dediti, luxuriam suam in philosophia sinu abscondunt. V. SENEC. DE VITÂ BEATÂ CAP. XII.
  3. On assure qu’il s’est trouvé des philosophes et des athées qui ont nié la distinction du vice et de la vertu, et qui ont prêché la débauche et la licence dans les mœurs : l’on peut mettre dans ce nombre Aristippe, Théodore, surnommé l’athée, Bîon le Borysténite, Pjrrhon, etc., parmi les anciens (V. Diogène Laërce) et parmi les modernes l’auteur de la fable des Abeilles, qui pourtant pourrait ne s’être proposé que de faire sentir que la présente constitution des choses, les vices se sont identifiés avec les nations et leur sont devenus nécessaires, de même que les liqueurs fortes à un palais usé. L’écrivain qui a publié l’homme machine a raisonné sur les mœurs comme un vrai frénétique. Si ces auteurs eussent consulté sur la morale, comme sur la religion, ils auraient trouvé que bien loin de conduire au vice et a la dissolution, elle conduit à la vertu. Nunquam aliud Natura, aliud Sapientia dicit.

    JUVENAX SATYR. l4, V. 321.

    Malgré les prétendus dangers que tant de personnes croient voir dans l’athéisme, l’antiquité n’en a pas porté un juge-* ment si défavorable. Diogène Laërce nous apprend qu’Épicure était d’une bonté incroyable, que sa patrie lui fit ériger des statues, qu’il eut un nombre prodigieux d’amis, que son école subsista très-long-temps. V. Diogène Laërt. X. gi Cicéron, quoiqu’enneini des opinions épicuriennes, rend un témoignage éclatant à la probité d’Epicure et de ses disciples, qui étaient remarquables par l’amitié qu’ils avaient les uns pour les autres. V. Cicero de finibus II, 25. La philosophie d’Epicure fut enseignée publiquement a Athènes pendant plusieurs siècles, et Lactance dit qu’elle fut la plus suivie. Epicuri disciplina mullo celebrior semperfuit quam cœlerorum. V. Institut divin. III, 17. Du temps de Marc-Aurèle il y avait à Athènes un professeur public de la philosophie d’Epicure, payé par cet empereur, qui était Stoïcien.

  4. Voyez les Essais de morale de Bacon. Il est bon d’observer que ce passage a été supprimé dans la traduction française de ce traité.
  5. L’illustre Bayle, qui apprend si bien à douter, dit avec grande raison qu’il n’y a qu'une bonne & solide philosophie, qui comme un autre Hercule, puisse exterminer les monstres des erreurs populaires : c’est elle seule qui met l'esprit hors de page. V.Pensées Diverses, § 21. Lucrèce avait dit avant lui.

    Hunc igitur terrorem animi, tenebrasque necesse est
    Non radii folis, neque lucida tela diei
    Difeutiant, sed NATURÆ species, ratioque.

    V. Lucret Lib. I. vs. 147.

  6. Les Athées sont, dit-on, plus rares en Angleterre & dans es pays protestants, où la tolérance est établie, que dans les pays catholiques romains, où les Princes sont communément intolérans & ennemis de la liberté de penser. Au Japon, en Turquie, en Italie, et surtout à Rome, on rencontre beaucoup d’Athées. Plus la superstition a de pouvoir, plus elle révolte les esprits qu’elle n’a pu écraser. C’est d’Italie que sont sortis Jordano Bruno, Campanella, Vanini, &c. Il y a tout lieu de croire que sans les persécutions & les mauvais traitemens des chefs de la Synagogue, Spinosa n’eût, peut-être, jamais imaginé son système. L’on peut encore présumer que les horreurs produites en Angleterre par le fanatisme, qui coûtèrent la vie à Charles I, ont poussé Hobbes à l’Athéisme, l’indignation qu’il conçut pour le pouvoir des prêtres lui suggéra, peut-être, aussi ses principes si favorables au pouvoir absolu des Rois. Il crut qu’il était plus convenable pour un Etat d’avoir un seul despote civil,Souverain de la religion même, que d’avoir une foule de tyrans spirituels, toujours prêts à troubler. Spinosa, séduit par les idées de Hobbes, est tombé dans la même erreur dans son Tractatus Théologico-Politicus, ainsi que dans son traité de Jure ecclesiasticorum.