Système des Beaux-Arts/Livre premier/4

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Gallimard (p. 27-29).

CHAPITRE IV

DU CORPS HUMAIN

Le corps humain est le tombeau des dieux. Les hommes ont cherché longtemps d'où venaient leurs rêves, leurs passions, leurs impulsions, et aussi les grâces soudaines, allégements et délivrances, sans faire assez attention à ce mécanisme qui s'éveille, s'emporte, s'irrite, s'étrangle de lui-même, et, l'instant d'après, s'apaise, se relâche, se desserre, bâille, s'étire et dort, selon ses propres lois et sans souci de nos jugements et prières, tant que nous n'avons pas l'idée simple de le mouvoir selon nos puissances connues, j'entends de le promener, de l'asseoir, de le coucher, de l'exercer, de le masser enfin de mille façons. Ce petit royaume qui est à nous nous est trop près, et personne ne s'en défie assez. Qui aura l'idée de deux ou trois mouvements gymnastiques pour apaiser une colère, ou de s'étirer ou de bâiller pour se faire dormir ? Il a fallu de longs détours de doctrine pour mettre l'homme à genoux, dans cette position si favorable pour pardonner au monde, aux autres et à soi.

Mais il faut décrire, selon une physiologie sommaire, ces étranges régimes de mouvement et de repos qui ont tous pour caractère de s'entretenir d'abord d'eux-mêmes, et de se transformer ensuite par des actions compensatrices. Il faut concevoir d'abord ce troupeau de muscles, différents de forme et de puissance, et attachés sur une carcasse articulée. Chaque muscle est comme un animal qui, dans l'état de repos et d'énergie accumulée, se met en alerte, c'est-à-dire se contracte, pour les moindres causes et toujours de la même façon, passant de la forme fuselée à la forme arrondie, comme le fait autant qu'il le peut tout vivant en péril. L'expérience fait voir qu'une volonté exercée, dans les métiers et dans les arts, obtient de ce troupeau de muscles des mouvements bien coordonnés. Mais, dans le sommeil du souverain, l'expérience fait voir aussi qu'une impression inattendue ou neuve, même faible, éveille tout le troupeau en désordre, chaque muscle s'alarmant et tirant sur sa corde, ce qui, par l'inégale puissance et fatigue de chacun, et par leurs formes et positions dans le moment, produit des tumultes comme tremblement, palpitation, angoisse, peur, enthousiasme, colère, sanglots, rire.

Il est aisé de comprendre que ces mouvements éveillent encore mieux tous les muscles, et que l'attention maladroite aggrave inévitablement cette espèce de sédition corporelle comme Platon la nommait si bien. On peut distinguer, sans être fort avancé en science médicale, quelques régimes remarquables. L'anxiété d'abord, qui est agitation contenue, avec excitation du cœur, trouble de la respiration, chaleur, froid, sueur ; puis l'emportement, qui est une agitation croissant par ses propres effets, et qui nous conduit à faire selon une violence augmentée, et jusqu'aux limites de nos forces, ce que nous avons une fois commencé, comme frapper, courir, crier ; l'irritation, qui est propre aux actions pénibles, et qui redouble par l'inflammation produite en quelque point sensible ; c'est par l'irritation que l'on tousse, que l'on se gratte, et que la fatigue de la gorge pousse à parler et à forcer la voix ; la contracture, qui est un état singulier, dans lequel le souverain interdit toute action, mais sans se posséder tout à fait, chaque muscle travaillant contre les autres, d'où résulte une immobilité tendue qui va à étrangler la vie. Chacun de ces régimes dure et s'aggrave par lui-même dès qu'il est établi. Et il est suivi naturellement toujours d'un régime de compensation, où tout ce qui a travaillé se repose, où tout ce qui s'est reposé travaille. Le sommeil termine toutes les crises par la fatigue ; et la somnolence, qui dure aussi par elle-même, et où l'on sait que tous les soucis et toutes les passions sont comme éloignés de nous et incompréhensibles, peut compter aussi comme un régime. Chacun a connu de ces hommes vigoureux et trop peu occupés qui se mettent en colère une fois par jour ; mais si vous observez ce qu'il y a de colère dans un accès de toux, vous serez bien près de comprendre, en tous ses sens, le terme si expressif d'irritation, et ce genre de remarques conduit plus près des passions que ne fait l'analyse de nos pensées.

Afin de ramener strictement ce développement à notre sujet, il faut dire que le jeu de l'imagination, qui consiste principalement dans la succession de ces états corporels, est par cela même, selon l'occasion, emporté ou instable, aussi riche de mouvements que pauvre d'objets, et toujours ambigu, comme on peut observer chez les enfants qui souvent, faute d'un jeu réglé, tombent dans l'extravagance et l'incohérence, et passent du rire aux larmes, en même temps qu'ils poursuivent des images évanouissantes. Et ces observations donneront souvent occasion à un homme de rougir de l'espèce. Nous dirons amplement comment, par opposition à ce délire physiologique si commun, la poésie, l'éloquence, la musique et les cortèges plaisent et délivrent ; mais il fallait considérer dans ces préliminaires cette importante idée, car beaucoup éprouvent qu'un certain délire conduit aux arts, et c'est vrai en ce sens seulement qu'il faut que le délire soit surmonté. Ici règne la musique.