Témoignage (Europe n°143)

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TÉMOIGNAGE
Eugène Dabit

Revue Europe n°143, 15 novembre 1934







TÉMOIGNAGE



De 1914 à 1918, les hommes ne connurent plus leur âge, mais l’année de leur classe de recrutement ; pas beaucoup mieux leur nom, mais leur numéro matricule. Tous, ils acceptaient le destin en série qu’on leur avait fabriqué au 1er août ; ils avaient perdu bon gré mal gré leurs petites habitudes, et, enrégimentés, numérotés jusque dans la mort, ils vivaient de « grandes heures ». Je ne pouvais pas rester en dehors de ce mouvement ; à la façon de mes aînés, je me répétais : « Moi, je suis de la classe 18. » J’avais pu espérer ne pas être mobilisé. Le 5 août, mon père m’avait quitté en disant : « Je pars, pour que toi tu ne fasses jamais la guerre. » Deux ans plus tard, il me conseillait cependant de « devancer l’appel », afin de pouvoir choisir mon corps — il possédait une triste expérience du métier militaire ! Je me rappelais ses paroles ; mais déjà ce n’était plus notre première déception, notre premier échec.

C’est ainsi qu’au front, si j’eus à partager le sort de la classe 17, du moins ce fut dans un régiment d’artillerie, avec plus de chances qu’un fantassin de sauver ma peau ! Je restai environ six mois à Poitiers puis rejoignis, dans la zone des armées, un groupe en formation. Au début de l’automne 1917, le groupe monta prendre position dans le secteur du Chemin des Dames, à Oulches.

En août 1914, j’étais depuis deux ans apprenti serrurier, presque « petite main ». Mon père étant parti, je vivais seul avec ma mère ; j’avais trouvé rapidement du travail au « Nord-Sud », je savais me débrouiller. « Comme un homme », pouvais-je dire. Non. J’étais très jeune, timide, sensible, ignorant, et les premières semaines que je passai à la caserne me firent connaître la vie, quelques-unes de ses pires laideurs — je n’avais rien vu de semblable à l’atelier, au cours de mon apprentissage. Ce fut pis quelques mois plus tard, au front. Là, il fallait sentir, agir, vivre en homme — et bien plus encore ! Aujourd’hui, je ne regrette rien des épreuves que j’ai subies. Osais-je penser, en 1917, que je connaîtrais un avenir ? Certains ont chanté l’aventure de leur jeunesse, la guerre fut pour eux une sorte de révélation merveilleuse, — je ne dirai rien de ceux qui, à l’abri, chantaient cette belle jeunesse. Pour moi, j’étais sombre, inquiet, souffrant, révolté ; je traversais de façon imprévue cette crise qui est celle de la vingtième année, dit-on. J’aurais dû, peut-être, m’appuyer sur l’exemple de jeunes héros ? Hélas, je connaissais mal les leçons de l’Histoire, les grandes œuvres qu’elle avait inspirées. Et, du reste, la réalité se montrait trop absorbante, trop cruelle, pour qu’il me soit possible d’en détacher un instant les yeux — par ailleurs, je ne croyais pas en Dieu. Je ne trouvai qu’un moyen de ne pas m’enliser, de me soulager : tenir une espèce de journal — pas un « carnet de route ». Je l’ai brûlé voici plusieurs années ; je me souviens qu’il était bourré de fautes, qu’on y découvrait les traces de mauvaises lectures, et à n’en plus finir des lamentations — je connais aujourd’hui quelques-unes des raisons de mes erreurs. Il me faut donc fouiller dans mon passé pour retrouver l’être que je fus. Les souvenirs me reviennent en foule, avec des images parfois confuses, mais des impressions encore vives, des sensations de chaud, de froid, des odeurs étranges. Et je puis espérer me trahir moins qu’autrefois.

J’ai déjà tenté de redonner vie à mon adolescence, ce fut même la raison profonde qui me poussa à écrire.

Vers 1926, je ne cessais d’être obsédé jour et nuit par le souvenir des années 1914-1918 qui avaient eu une telle importance pour mon destin. J’écrivis Petit-Louis — encore aujourd’hui, je ne sais me délivrer autrement du passé. Dès les premières pages je rencontrai des difficultés inattendues, écrasantes. Peut-être étais-je, à mon insu, quelque peu romancier ; j’avais souci, sinon de composer, de choisir dans la matière énorme dont je disposais. J’éprouvais aussi une gêne à parler directement de moi. Mes projets se modifièrent, insensiblement je fus conduit à écrire mon premier livre. Pour un début, je ne pouvais choisir sujet plus complexe, plus rebattu ; mes préoccupations n’étaient pas littéraires et je ne cherchais point à surprendre, ou à épouvanter — je ne voulais que conter l’histoire d’une adolescence qui avait pu être la mienne, celle de quelques autres. En 1929-1930, je repris mon manuscrit, le récrivis, sans en changer beaucoup le fond. Lorsque Petit-Louis parut, plusieurs critiques parlèrent avec sévérité de cet ouvrage — je comprends bien les raisons de leur jugement ; un ou deux me reprochèrent mon objectivité, mon manque de conclusion — comme si la bonne méthode eût été de décrire la guerre « vue » de 1930, et non comme je l’avais pu vivre. Quant à moi, je n’oublie pas que je dois à ce livre d’avoir retrouvé quelques-uns des moments douloureux que mes camarades, mes parents, moi-même, avons traversés ; qu’il m’apporta la sympathie généreuse d’André Gide, puis celle de Roger Martin du Gard.

En me demandant de collaborer à ce numéro d’Europe, Jean Guéhenno m’écrit : « Chacun selon sa plus profonde et sa plus personnelle expérience se mettra devant le fiasco de ces vingt ans… chacun nous fera ses plus chaudes confidences.. » J’userai de cette invitation qui m’offre une occasion d’interroger mes souvenirs plus librement que je ne l’ai pu faire dans Petit-Louis. Parce qu’il ne s’agit point de conter selon les règles ; parce que je n’ai pas tant à songer à un lecteur qu’à un confident, presque un ami, et qu’il me sera permis de livrer en vrac mes pensées. De ceux qui collaboreront à ce numéro le hasard veut que je sois peut-être le plus jeune, le moins mêlé à la guerre et au temps d’avant-guerre. Souvent, il m’arrive de rencontrer des « moins de 30 ans » ; moi qui en aurai prochainement 36, ma foi ! je ne me sens pas trop séparé d’eux, physiquement, intellectuellement. Et mon aventure de jeunesse pourrait bien être un jour la leur. Aussi est-ce à eux particulièrement que je m’adresse.

En écrivant Petit-Louis, je n’ai pas épuisé mes souvenirs des années de guerre. Plusieurs me reviennent à l’esprit, que je m’étais proposé de conter. Le moment est venu. Il ne s’agit point de scènes plus horribles que celles du Feu ou de À l’Ouest Rien de Nouveau. Il m’a été donné, comme à tous les combattants, de voir mourir des camarades, d’échapper une ou deux fois à la mort. On peut déclarer aujourd’hui, à l’exemple de certains, que ce sont là des thèmes usés, aussi je ne les aborderai point. Je préfère choisir ces images qui, sans être sanglantes, n’en laissèrent pas moins dans mon esprit des traces profondes. Chacun a les siennes. Ce sont les histoires les plus humbles qu’il importe peut-être de connaître, qui peuvent le mieux disperser les légendes. Je souhaite que les anciens combattants fassent tomber le masque qu’on leur a collé sur le visage, qu’ils effacent ces couleurs vives avec lesquelles on les a peints, flattés, une fois de plus trompés ; je souhaite que s’ils parlent de guerre à de jeunes hommes ce soit sans orgueil, sans céder à aucune griserie, qu’ils se remettent dans la peau de l’être misérable qu’ils furent et retrouvent une bonne fois leurs vraies colères, leurs haines.

Pour moi, je me revois retournant au front, après une permission de détente, au cours de l’hiver 1917-1918 peut-être. Je suis dans un train bondé de permissionnaires. Il fait nuit, il fait froid. Des vitres sont brisées, le vent souffle dans le compartiment où j’ai pris place, près de la portière. Le train roule lentement, s’arrête, repart ; nous suivons la Marne, le voyage est long comme s’il s’agissait de traverser un continent. Aucune lumière. Avant que tombe la nuit, j’ai pu regarder mes voisins. Je ne les vois plus, et, cependant, j’ai toujours devant mes yeux leurs visages. Ce sont les mêmes hommes que demain je rencontrerai sur les routes, dans les tranchées, dans mon groupe. Ils parlent, ces hommes. Je ne les écoute que par intervalles ; je connais déjà leurs histoires, ce sont celles d’hier, de demain, de toujours semble-t-il. Ce train, qui transporte des hommes propres, a amené à Paris des hommes qui descendaient du front. Dans l’air flotte une odeur tenace, inoubliable. Odeur de poussière, de boue sèche, de vin épais, de boustifaille, de chaleur, de sang, de misère. Je ferme les yeux, je songe à ma mère ; je ne connais de tendresse que la sienne. Le train s’arrête encore, près d’une gare, nous paraît-il. Soudain, un cri monte, plus fort que les bruits qui emplissent le compartiment, assez fort pour emplir le silence de la campagne et de la nuit. Tous, nous collons nos visages contre la portière. À contre-voie, une locomotive noire apparaît, dans un sifflement de vapeur ; puis un fourgon. Tout à coup, les ténèbres se déchirent faiblement. Nous écarquillons les yeux et voyons glisser lentement un long wagon. Nous y apercevons, réunis autour d’une table, des officiers, des civils, et parmi eux un petit vieux au visage pâle et grognon, vêtu d’un costume mi-civil mi-militaire ; ces personnages ne lèvent pas la tête, ou distraitement regardent devant eux. Une clameur est montée : « Hou ! hou !… À bas Poincaré ! » À notre tour, à pleine bouche, nous crions. Déjà, le wagon présidentiel est passé, le train disparaît, de nouveau c’est la nuit, le vide dans la campagne. La surprise de cette rencontre agite un moment encore notre train. Nous repartons. Enfin, le petit jour. À chaque arrêt, des hommes s’en vont vers leur destin — en songeant peut-être, comme moi, à ceux qui en sont les maîtres…

Durant quelque huit mois, notre groupe occupa un secteur, tantôt à l’est, tantôt à l’ouest de Reims. C’est à Épernay que commençait et prenait fin mon bonheur — qui durait combien : 7, 8 jours ? À Épernay, en 1893, mon père avait fait son service dans un régiment de dragons ; pour sa part, il devait donner sept longues années de sa vie à ce métier qui n’était pas le sien. Me retrouvant dans sa ville de garnison, je me voyais marchant sur ses traces ! Un soir, dans un « foyer du soldat », j’eus une conversation animée avec un territorial. Notre discussion se poursuivit alors que nous allions à travers la ville, en attendant l’heure de prendre le train. Je dis : notre discussion… c’était mon compagnon qui parlait, moi j’écoutais, j’interrogeais. Je ne me souviens plus trop bien de ses paroles, mais de l’accent fervent qu’il leur donnait. Ce compagnon me confiait que ses camarades en avaient « marre » de la guerre et des mensonges dont on nous-bourrait le crâne ; il me parla des propositions de paix du président Wilson, enfin de ses espérances en une société socialiste. À peine si je distinguais son visage, mais je voyais briller ses yeux ; la chaleur de sa voix me remuait, ses propos me faisaient reprendre confiance en l’avenir. Soudain, des avions bourdonnèrent. Nous courûmes à la recherche d’un abri ; nous en trouvâmes un dans les sous-sols du théâtre. Tandis que nous entendions les éclatements sourds des bombes, mon compagnon me détaillait son histoire : au front depuis 1914, blessé, parisien, chaudronnier dans le civil. Il m’apprit que, les jours précédents, des avions avaient bombardé la gare d’Épernay et atteint un train de permissionnaires. Ce fut avec cette angoisse au cœur que nous rejoignîmes la gare. Une foule se pressait sur le quai ; dans la bousculade, je perdis mon compagnon. S’il a échappé comme moi au massacre, s’il vit encore, je l’imagine songeant à ses espérances plus cruellement pourchassées, mutilées — par les mêmes forces contre lesquelles il se révoltait — que nous le fûmes au cours de cette nuit par des avions allemands.

Ce sont de telles rencontres qui, autant que des scènes d’horreur, m’aidaient à voir mieux clair en moi-même. J’étais asservi, mais de moins en moins dupe.

À une autre époque, je fus mêlé aux hommes alors qu’ils ne jouaient pas leur rôle de combattants. C’était à S… où ma mère, presque sans un sou, seule, s’était réfugiée chez un parent qui tenait une « maison ». Elle aidait la cuisinière, faisait le ménage, comme à Paris chez des bourgeois. Elle était nourrie, logée — elle couchait dans la salle à manger — recevait des pourboires et pouvait m’envoyer, ainsi qu’à mon père, des colis et de l’argent. J’allai la voir. Je n’en finirais pas s’il me fallait raconter mon séjour, parler de ma mère, des histoires qu’elle m’apprenait. Je n’ai fait qu’esquisser tout cela dans Petit-Louis et ce n’est pas l’heure de revenir sur ces aventures. On ne faisait alors aucun mystère de ce commerce. Dans la ruelle conduisant à la « maison », des gendarmes assuraient l’ordre ; officiers et sous-off, comme aujourd’hui les voyageurs de première classe, dans le métro, avaient droit de priorité. Certes, les journaux ne parlaient pas de ces distractions autant que de notre amour du « pinard ». Pourtant, dans ces lieux, nous buvions encore du vin — c’était le moins cher, et nos officiers avalaient du mauvais Champagne — et nous chantions même assez souvent La Madelon. En ce qui me concerne, j’étais tenu à certaine réserve. Je demeurais un peu à l’écart et connus ce qui faisait notre délassement, notre joie, notre oubli. Dans le même temps, de son côté, l’église avait été mobilisée pour offrir ses consolations aux hommes. Chacun fréquentait où bon lui semblait. Je puis dire que la « maison » de S…, ne désemplissait pas — on fermait tout au plus entre 2 et 7 heures du matin. En ce lieu, il n’y avait pas d’encens, d’ombres, de mystères, l’homme s’y montrait nu, plus que dans un confessionnal. Derrière ses gestes brutaux ou grossiers, derrière son désir, se cachaient sa simplicité et sa misère, sa soif d’oubli, peut-être de bonheur, sa solitude, sa peur de la nuit, du silence, de la mort. Des sentiments de pudeur, de honte, ne pouvaient trouver place dans son cœur. Les événements lui avaient appris à être rude, simple, passif ; en vérité, on ne souhaitait point le voir réfléchir sur ses actes. Si je souffrais pour lui — confusément — c’était de le surprendre au fond de son abîme, là où il n’avait pas désiré tomber, où il était. Un abîme, non parce que le lieu paraissait plus bas et vulgaire que beaucoup d’autres ; mais parce que c’était là qu’on découvrait le mieux le dénuement de son cœur. Aussi n’ai-je jamais pu oublier ces heures. Les rires et les chants éteints, les saouleries et les batailles entre camarades terminées, lés femmes, qui n’étaient que des instruments, disparues, il y avait le silence, le vide, et dans cette maison je contemplais comme des ruines, une espèce de cimetière. Aujourd’hui encore. Impossible de rien atténuer, cacher de ces instants. Ils font corps avec la guerre — on le sait assez, et on le tait ! Je leur dois d’avoir retrouvé, sous des uniformes, des hommes, mon dieu, et quels hommes ! Comment ne pas vouer — entre tant d’autres raisons valables — une haine mortelle à cette guerre qui mutila leur âme aussi cruellement que leur corps ?

Certains pourront penser que je choisis dans mes souvenirs les plus sombres ? — moins que ces jours de retraite, ou d’offensive, de juin-juillet 1918. Que je me plais à faire revivre des personnages qu’on nommait « défaitistes » — ainsi traitait-on les hommes dont la conscience s’éveillait. Mais ne dois-je pas établir à ma façon le bilan de ces vingt années ? expliquer pourquoi, comment, je pus en tirer un « profit » ?

Des souvenirs joyeux ? Au repos, le soir venu, ceux qui n’étaient pas de garde ni de corvée pouvaient gagner le bistrot de l’endroit, se saouler, chanter, mais comment appeler joie ces éclatements de vie brutaux ? Comment appeler plaisirs les distractions qu’on nous offrait : théâtre aux armées, discours de grands personnages, et même ces fameuses permissions dites de détente ? Oui, on ne manquait pas de nous encourager à rire ; pour « remonter notre moral », on nous servait les plaisanteries les plus fines de l’esprit gaulois, on allait jusqu’à la grivoiserie — le troupier a toujours aimé les femmes, le vin et le tabac, nous entrions dans la tradition ! Cédais-je à ma nature ? Je ne voyais dans toutes ces manifestations que manœuvres honteuses. Au surplus, en octobre 1918, je n’ai pas connu l’enthousiasme. Nous étions alors dans les Ardennes, brumeuses et mornes, et approchions de la frontière belge. Notre seule pensée était d’échapper à la mort, jamais nous n’avions été si prudents, jamais nous n’avions eu tant souci de notre pauvre vie. Pour moi, l’affaire se termina de façon inattendue : je fus envoyé à Vertus pour suivre un cours de radiotélégraphiste, quelques jours avant l’armistice.

Je n’ai pas assisté à l’entrée des troupes françaises à Strasbourg, à Metz, participé au défilé triomphal à Paris. Voilà de beaux souvenirs qui me manquent ! Les journaux m’ont permis d’en ramasser les bribes. Notre groupe, au cours de l’hiver 1918-1919, voyageait. Il y avait crise de transport, paraît-il, et nous nous rendions en Rhénanie par étapes. Le voyage dura plus d’un mois. Le froid, la pluie, la neige, la fatigue, ces misères nous parurent insignifiantes auprès de celles du front. Nous pouvions, alors, répéter avec force : « Nous vivrons ! ». Beaucoup parlaient de leur démobilisation, un vent d’indiscipline et d’indépendance soufflait. Nos officiers nous « reprirent en main ». Lorsque nous entrâmes en Rhénanie, nous ne faisions pas figure de vainqueurs, mais d’une troupe vagabonde et boueuse. Nous n’arrivions pas les premiers, comme un corps d’élite, musique en tête ; c’était le gros de nos armées qui occupait peu à peu la rive gauche du Rhin.

Après avoir traîné encore quelques temps, le groupe s’installa dans un village. C’est là que je vis venir le printemps et goûtai un bonheur que ma condition de deuxième canonnier servant rendait précaire. Mais j’avais 20 ans, c’était la première fois que je voyais fleurir les arbres, je pensais assez fermement que nous venions de vivre « la dernière des guerres ». Le village s’appelait Steinweiller, les maisons en étaient peintes à la chaux, ornées de fleurs ; d’un côté du village, des bois s’étendaient, de l’autre une plaine immense où coulait le Rhin. Nous logions chez l’habitant. Hé ! je n’éprouve aucune peine, cette fois, à trouver de bons souvenirs. Dans une ferme, moi et trois camarades occupions une soupente garnie de deux lits. Nous mangions avec le fermier et sa famille ; nous en recevions du beurre, du lait, des œufs, en échange nous donnions du sucre, du café, du pain blanc. Le père avait une barbe rousse, des yeux bleus, la mère un visage doux et souriant, nous les appelions « mutter », « fatter », et leurs deux filles, jeunes et fraîches, étaient bien entendu des « gretchen ». Sur la cheminée était posée la photographie d’un soldat allemand : le fils, tué devant Verdun. Souvent, nous recevions la visite d’une fille déjà mariée et de son époux : le fritz — ça devenait un mot amical — et nous nous racontions, dans quel horrible jargon ! nos exploits Le fritz avait combattu en Champagne, en face de nous, on riait ! Il criait : « Capout, la guerre ! » et nous reprenions son cri, avec un peu plus de haine, parce que nous, les vainqueurs, portions encore l’uniforme ; et nous ajoutions : « Tous camarades ! » Nous avions de l’espérance, la tête bien farcie de serments et de promesses. Bientôt, une décision tombée de ces lieux où des chefs vivent sans rapports humains avec leurs semblables vint mettre des obstacles à ces rapprochements, sinon les faire cesser tout à fait. Quelques mois plus tard, on nous boucla dans des casernes, à Landau.

Je ne quitterai pas Steinweiller sans parler des soirées que j’y ai vécues. Un de mes amis jouait de la flûte. J’allais souvent le retrouver chez l’instituteur, gros bonhomme qui s’installait à son piano et tapait lourdement du Wagner ; mais avec quel enthousiasme, quel bonheur ! D’autres fois, il accompagnait mon ami qui jouait du Mozart, du Haydn, du Bach. C’était une musique aussi neuve pour moi que le printemps, aussi ensorcelante ; soudain, dans mon passé, plus de guerre ! La musique cessait, l’instituteur roulait des yeux brillants, et, d’une voix pleine de ferveur, répétait : « Schön, herrlich ! » Nous buvions un verre de vin du Rhin ; une jeune femme arrivait, dont mon ami était épris. Parfois, je passais la soirée dans une autre famille. Comme mon ami, j’étais amoureux ; je me souviens de certaine jeune fille blonde dont je peignis à l’aquarelle le portrait. Un soir, après être resté tard chez ses parents, je regagne la mairie où je suis de garde au bureau de l’état-major — j’ai demandé à un camarade de me remplacer. J’arrive, pousse la porte du bureau. Je trouve l’adjoint de notre commandant — un commandant, lui aussi, que nous avons reçu dans les derniers mois de la guerre, je ne sais pourquoi, personnage guindé et morne, plus à cheval sur le service depuis l’armistice que lorsque nous étions au front. Il me tient un long discours où il est question d’abandon de poste, et refuse de m’entendre. Cela ne me valut que huit jours de prison. Si je conte cette petite mésaventure, c’est pour montrer qu’il nous fallait voler notre bonheur et que nos chefs, naturellement, ne se faisaient pas scrupule de l’empoisonner.

Enfin, le 18 décembre 1919, je fus démobilisé. Je ne raconterai pas ici cette belle journée. On sait que nous touchions une prime, une espèce d’uniforme civil, et que par ailleurs nous restions à la disposition de l’autorité militaire. Lors de l’occupation de la Rhur, on parla de rappeler plusieurs classes. Presque chaque nuit, depuis ma démobilisation, je retrouvais avec une précision cruelle des images du front, cauchemar plus atroce, je rêvais que les hostilités reprenaient. Peu s’en fallut que ces rêves ne deviennent encore une fois réalité. Une partie de la classe 1919, je crois, fut appelée. Quant à moi, j’échappai.

Mais il n’était point besoin de cet événement pour me faire souvenir du danger. Je n’oubliais rien ; et, chaque semaine, des nouvelles ne m’apprenaient-elles pas que l’esprit de guerre brûlait toujours en Europe ? Dans cette atmosphère trouble il fallait préparer l’avenir. J’avais choisi d’être peintre. Je dus au dévouement de mes parents de pouvoir entreprendre de longues et hasardeuses études. J’allai travailler du matin au soir dans une « académie », boulevard de Clichy ; la deuxième année, j’en devins le massier, je n’eus à payer que mes dépenses de peinture. Pendant la guerre, je m’étais plu à dessiner et peindre des scènes héroïques, à l’instar des grands artistes de l’Illustration ; mes maîtres étaient Édouard Détaille et Alphonse de Neuville. Mon engouement tomba dès que je portai un uniforme ; et, plus tard, je vis des reproductions de véritables œuvres d’art — en Rhénanie, j’avais acheté une série d’albums artistiques. Le musée du Louvre rouvrait ses portes, j’y passais des journées entières ; dans les galeries, je vis des œuvres de Renoir, de Cézanne, de Van Gogh, j’étais sauvé — du reste, jamais, je n’avais eu l’intention d’entrer à l’école des Beaux-Arts. Je faisais encore d’autres découvertes. Des jeunes femmes, des amateurs, plusieurs jeunes hommes — qui sont restés mes amis — fréquentaient cette académie. On ne parlait pas que peinture, mais aussi littérature, j’entendis pour la première fois prononcer certains noms : Baudelaire, Rimbaud, Stendhal, André Gide, et on me prêta quelques livres. J’étais heureux, curieux, avide. Ce n’était pourtant pas cette fièvre de vivre dont on parlait ; comme la guerre, l’après-guerre a eu ses légendes. J’avais le sentiment qu’il me fallait me hâter, ne point perdre un jour, que l’avenir n’était pas trop sûr.

Car, pendant que je me choisissais des dieux, dans des régions que je ne connaissais guère, on nous fabriquait une nouvelle Europe. Ce n’est pas moi qui pouvais prévoir les jolis résultats de ces travaux. Je ne pouvais m’attacher beaucoup plus aux événements qui se déroulaient en France. La peinture s’était emparée de moi, comme un amour — me comprendront ceux qui ont pratiqué cet art, ou qui l’aiment avec passion. Je vendis plusieurs toiles, je fis des travaux de décoration, je ne fus plus trop à la charge de mes parents.

Au milieu de ces occupations et de ce bonheur, il m’arrivait souvent de songer à la guerre. Je n’avais revu aucun camarade, ne m’étais affilié à aucune société de combattants ; je n’avais que haine pour tout ce qui me rappelait mon passage à l’armée. Ancien combattant ! Par instant, je ne croyais pas en être un, tant j’étais jeune. J’avais décidé de ne plus lire les journaux, de me consacrer à la peinture. J’aurais pu me nourrir d’art et d’esthétique ; par bonheur, j’habitais toujours avec mes parents la maison où la guerre nous avait surpris, un quartier ouvrier du dix-huitième arrondissement. Je ne m’imaginais pas supérieur à mes anciens camarades et ne me parais pas du nom d’artiste. Je comprenais peu à peu que l’art — et l’esprit — ne devait avoir d’autre but que de vous aider à devenir pleinement un homme.

Je continue à conter mes souvenirs. Ils viennent au hasard, sans grande suite ni apprêt. Si, quelque jour, j’ai le désir d’écrire mieux qu’un essai, je ne me verrai pas pressé par le manque de temps, ou de place. Je me mets en présence de ces vingt années, les retourne, les interroge. Les ai-je gaspillées ? bien employées ? en ai-je tiré des enseignements ? enfin faut-il parler de fiasco ? Je réponds non. J’ai fait le travail que je me devais à moi-même, aux autres hommes — ce travail que tant de jeunes n’ont pas eu les moyens d’entreprendre. S’il y a fiasco aujourd’hui c’est l’œuvre de quelques groupements, de personnages politiques, leur honte, leur crime. Séparons-nous d’eux comme de la canaille.

De 1920 à 1928 — si on n’y regardait pas de trop près, si on ne remâchait pas ses souvenirs — on put croire à la paix. Les jeunes construisaient leur vie, se mariaient, réussissaient parfois à étouffer leurs doutes ; les vieux replâtraient leur bonheur ou mouraient ; ceux qui ont vingt ans aujourd’hui étaient des gosses, bref, ça allait ! On se donnait du bon temps avant de se remettre sérieusement à l’ouvrage… Car beaucoup d’hommes pensaient que le gros travail restait sur le chantier. Mes occupations de peintre m’absorbaient, je ne suivais que très mal les tentatives de certains groupements politiques et de quelques milieux intellectuels. Là, cependant, on cherchait à voir clair, on disait sa méfiance, ses haines, ses espoirs. Il m’est arrivé de retrouver dernièrement sur les quais certaines revues jaunies, d’en sentir brûler encore la flamme. Je ne parlerai pas de fiasco, on sait où se cachent les croque-morts et ceux que gêne la lumière. Cette période de projets pour les uns, de plaisirs pour les autres, ne devait point durer. Il eût fallu du temps pour que prennent corps certaines espérances. Autant par avidité que par ignorance, nos anciens maîtres recommencèrent à manœuvrer, l’atmosphère se troubla.

Même moi, avec mes découvertes et mes joies de peintre, je sentis ce changement. Ce n’était pas en vain que j’avais subi des épreuves ; que j’avais appris à sentir, à penser par moi-même, à percer les mensonges des journaux, ceux de nos chefs. Je recherchais l’esprit seulement là où il se trouvait ; je prenais conscience de notre condition d’homme. On peut croire qu’il n’entre dans ces aveux ni satisfaction ni orgueil, que je ne tiens pas à me montrer plus intéressant ou meilleur que je n’étais, mais tout bonnement à dire de quelle façon j’ai pu échapper au fiasco qui nous guettait.

En temps de paix comme en temps de guerre, il y a les « signes ». Je veux dire des détails infimes, des silences, des découvertes, des nuances qui rendent sensible aux changements d’atmosphère — autant que peut l’être pour son compte un malade. Mes parents avaient déménagé et tenaient un petit hôtel, c’était l’Hôtel du Nord. J’y voyais défiler des couples, des ménages, des garçons venus du fond de leur province, des Polonais, des Italiens. Tout ce monde travaillait, peinait, s’amusait, aimait. Une fois de plus, je me mêlais directement à la vie. Qu’en pouvais-je saisir avec mes couleurs et mes pinceaux ? Des croquis, des dessins ? Je ne me souciais que de peindre. Ceux qui ne goûtent point vraiment la peinture ne connaissent pas ses exigences, ses sources profondes. Peindre des pommes, un paysage, cela peut tenir lieu de sujet et de drame. Tous les problèmes d’ordre plastique, je le répète, sont assez vastes pour absorber toute la pensée d’un homme. Et la plupart des peintres ne se font pas faute d’agir ainsi, de n’avoir aucune autre activité, de ne connaître d’inquiétudes que celles de leur art. Jusqu’au jour où il leur est matériellement impossible de s’y livrer — c’est pourquoi là peinture est le fait d’époques heureuses. Sans doute n’étais-je pas pleinement peintre ? ou beaucoup trop pour introduire dans ma peinture des éléments étrangers ? — ce que les peintres surréalistes ont pu réussir quelquefois. Le soir, après avoir posé mes pinceaux, je me remis à écrire. Ce fut bientôt Petit-Louis, j’ai expliqué pourquoi. Ensuite, L’Hôtel du Nord. En même temps que je m’efforçais de conter les aventures d’hommes anonymes, je prenais encore plus clairement conscience de moi-même. Toutes les préoccupations qui m’agitaient trouvaient leur place dans mon nouveau travail. Je n’éprouvais plus ce sentiment pénible, étouffant, d’agir pour moi seul et un cercle d’initiés. Je pouvais participer à un combat, dénoncer des dangers, me délivrer de mes angoisses, resserrer certains liens. Je ne songeais pas à faire de la littérature, à servir l’art ; si je m’appliquais avec acharnement à ma tâche, si je voulais posséder une bonne technique, c’était pour donner plus de précision et plus de force à ma pensée. Enfin, la besogne à accomplir me parut immense, pressante — neuve, vers 1927 — et peu à peu je ne connus plus d’autre activité, je renonçai à peindre.

Ce n’est pas l’instant d’exposer en détail mes tentatives littéraires. Depuis 1927, chacun de mes livres a été pour moi un effort nouveau, un enrichissement, une année de ma vie, parfois plus. Voilà pourquoi je ne puis passer sous silence cette période ; mon activité présente, future, en est le fruit.



Mon récit s’est attardé ou, trop rapide, est resté confus. Mais la demande qu’on m’a faite autorise quelques licences. Et j’ai écrit que je souhaitais trouver un confident plutôt qu’un lecteur.

Souvent, je me répète : « Tu as eu de la chance ! »

C’en est une que de pouvoir se livrer à l’examen de ces vingt années. Parce que cela suppose, naturellement, que vous avez pu les vivre, et voilà bien la grande chance !

J’en connais beaucoup de mon âge qui, en 1919, n’étaient plus ; et d’autres que les difficultés matérielles auront écrasés, anéantis — le temps de paix a ses guerres, obscures, silencieuses. À propos de ma chance, puis-je remercier « mon étoile », comme faisaient les héros et les grands capitaines ? Remercierai-je mes anciens chefs, mes anciens maîtres ? Ils ne se sont pas souciés de mon destin plus que de celui de milliers d’hommes ; qu’on ait crevé, vécu, voilà qui leur était indifférent. Je ne les accuserai pas plus qu’il ne faut, on sait qu’ils jugent de très haut des choses humaines et particulièrement de notre bonheur ; et qu’ils appellent nationale une guerre dans laquelle ils entraînent des millions d’hommes.

Ce que je suis maintenant, je le dois pour la plus grande part à mes parents ; ils étaient pauvres, ils travaillaient durement, plusieurs années durant ils me permirent de ne pas avoir à gagner mon pain — acte si noble qui, dans le peuple, rend impossible d’échapper jamais à son mauvais destin. Je dois une profonde reconnaissance à quelques personnes qui m’ont donné leur confiance, leur amour ; pareille reconnaissance à André Gide, à Roger Martin du Gard, à Léopold Chauveau qui, les premiers, m’ont autorisé à ne pas trop douter de moi-même. La suite… Mon dieu, des événements, des lectures, des hasards, des rencontres, m’ont aidé. Je ne suis pas « au bout de mon rouleau ». Je n’ai écrit que mes « œuvres de jeunesse ». Bien entendu, si je vis…

Voilà une phrase que je prononce souvent, une question que se posent aussi des milliers d’hommes jeunes. Pendant un temps, elle a pu ne pas être posée — ou avec moins d’angoisse. Nous gardions quelque espérance, en dépit de bizarres avertissements. Ça se passait entre 1920-1928, dans la politique internationale je ne sais plus trop ce que cela représente, quelles conférences ! Nos maîtres travaillaient à construire la paix ; ils nous confiaient leurs difficultés, chacun se plaignait du pays voisin qui montrait tant de mauvais vouloir, etc.. Cependant, on ne désespérait pas d’aboutir. C’est ainsi que, malgré nos doutes, nos expériences, parce que le désir de vivre était tenace au fond de nous, nous voulions croire. Il y a un temps pour toutes choses. Nos maîtres se lassèrent de nous débiter de belles histoires — peut-être n’était-ce plus très utile, beaucoup d’entre nous paraissaient endormis. Peu à peu, le ton se modifia ; avec les crises économiques, dont on se refusait à accuser les vrais responsables, avec le fascisme, la guerre montra son visage, s’enhardit, s’installa. Aujourd’hui, la voici qui se présente comme une fatalité, comme une nécessité, parfois même comme une espérance. Au printemps, alors que je faisais en Île-de-France un voyage à bicyclette, je m’arrêtai dans une auberge. Un paysan me montra son journal où, en grosses lettres, on parlait des intrigues allemandes dans la Sarre et d’une histoire rocambolesque de documents volés et retrouvés dans un canal. « Alors, me demanda cet homme, qui semblait n’avoir presque jamais quitté son obscur village, ils veulent prendre la Sarre ? ils veulent remettre ça ? »

Les menées diplomatiques, les discours, les mensonges, ne sont pas très différents de ceux de 1914. C’est alors qu’il faut parler de fiasco et s’en indigner. Certes, de la guerre de 1914-1918, il reste mieux que des monuments aux morts, des légendes, des témoignages de reconnaissance officielle. Un peuple a su se délivrer de ses oppresseurs, et aussi bien de son passé. Des livres ont pu dénoncer et flétrir les horreurs du front, les manœuvres de ceux qu’on nomme « les marchands de canons ». Je me plais à penser que nos maîtres eux-mêmes ont aidé à notre vengeance par l’étalage de leurs sottises, de leurs contradictions, de leurs ignorances. Les documents ne nous manquent plus pour les juger ; nous ne croyons ni à leur générosité, ni à leur désintéressement, ni à leurs intentions pacifiques. Aujourd’hui, ce sont presque les mêmes hommes qui détiennent encore le pouvoir, derrière eux les mêmes puissances malfaisantes qui s’abritent, qui trafiquent. Nous ne sommes pas tous engourdis, nous pouvons connaître sans illusions notre destin — nous restons seulement un peu ignorants des nouvelles techniques de guerre, les grandes manœuvres aériennes ou terrestres ne peuvent nous en donner qu’une pauvre idée. En être là, c’est plus qu’un fiasco !

Nous n’avons que lentement pris conscience de nos erreurs, des tromperies dont nous avions été victimes. Quant à nos maîtres, pendant la guerre, et après, ils étaient fixés sur les buts qu’ils se proposaient d’atteindre ; ils n’avaient pas à s’interroger, piétiner. Comment n’auraient-ils pas eu sur nous l’avantage de l’action — ils possédaient aussi les moyens matériels qui nous manquent — du moins ce qui semblait être action, mouvement. Aujourd’hui, nous savons clairement à quels jeux ils se sont livrés ; que leur seul but n’est pas d’éviter une nouvelle guerre, mais seulement de sauver leurs biens, de conserver leur puissance et celle des groupes occultes dont ils dépendent. Qu’on ne dise pas qu’il en est autrement ; car, alors, nous ne serions pas de nouveau devant la guerre ; qu’on ne rejette pas les fautes sur le voisin, les fautes sont immenses dans chaque camp.

Nous avons mis presque vingt années à y voir clair. Mais, autour de nous, ce n’était que ténèbres. Dans mes plus lointains souvenirs, ceux de l’école communale, je trouve le mensonge ; dès mon « entrée dans la vie », la guerre, et encore le mensonge, le plus criminel de tous. Impossible de supporter toujours en silence cette monstrueuse tromperie, de ne pas souhaiter la victoire de ceux qui la combattent, de ne pas participer soi-même, avec ses propres armes, au combat ? Tous les progrès que j’ai pu faire au cours de ces vingt ans ne m’ont pas donné un autre désir ; je n’ai pas eu soif de posséder, d’être riche, de jouir d’une réputation. Mais de dénoncer le mal dont nous souffrons.

Servir, subir une discipline, ce sont des obligations que nous pourrions accepter s’il s’agissait de défendre une cause juste, un régime qui serait celui de tous les hommes, une civilisation toujours plus humaine. L’échec de ces vingt années nous donne le droit de dire que les sacrifices qu’on nous réclame — ceux de demain, comme ceux d’hier — sont inutiles. Notre dignité d’homme est de refuser ; notre devoir de nous révolter. Il est possible que notre vie nous soit arrachée ; il est impossible que notre protestation ne soit enfin entendue, comme il est impossible que l’esprit meure — malgré les trahisons de l’Église, celles des savants et des intellectuels, en trop grand nombre. Ce n’est pas nous qui découvrons où se situent le bien et le mal, la vérité et le mensonge, la bonté, le crime, d’elles-mêmes ces valeurs prennent leur place. Si grandes que soient les tromperies de nos maîtres elles ne suffiront plus à cacher les leçons de ces vingt années. Nous savons maintenant que la puissance de ces maîtres est mortelle. L’esprit, sans doute, ne peut rien contre cette formidable machine qui se prépare à nous broyer tous. Mais le début d’une nouvelle guerre sera aussi le début d’un nouveau monde. Rien ne se perd de la souffrance. Rien ne sera perdu de la misère et de la honte de ces vingt ans. Pareil échec ne restera pas inutile.

Il eut mieux valu atteindre au bonheur en se dispensant d’une nouvelle et combien effroyable expérience. Il n’aura pas dépendu de nous qu’il en soit ainsi. Il faut que les responsables de cette tuerie future sachent qu’ils seront déshonorés, maudits ; que, quelles que soient leurs défenses, leurs aveux, rien ne les sauvera. Quand bien même ils se tireraient d’affaire encore une fois, il restera des hommes pour dénoncer leurs méfaits, des millions d’hommes qu’on n’aura pu tuer pour vaincre ceux-là seuls qui sont leurs vrais ennemis. Telle est ma dernière espérance, assez lumineuse, assez sûre pour me faire oublier le fiasco du présent.

Je ne sais s’il m’est possible d’espérer vivre encore vingt ans. Je le souhaiterais. Pour assister au triomphe des éternels vaincus. Et, aussi, parce que j’aime la lumière, les arbres, la mer, tant de spectacles merveilleux dont je ne me rassasie jamais. Assez de choses, indépendantes de l’homme, nous apprennent à croire et à aimer. Aussi voudrais-je vivre. Ce n’est pas que j’attache à ma vie — et à « mon œuvre » — plus d’importance que ne le doit faire un homme. Si je la perdais, du moins désirerais-je que ce ne soit pas inutilement ; or nous savons que la guerre de demain, comme celle d’hier, sera le plus stupide des suicides. Nous sommes dans un temps où règne la force, pis peut-être bientôt. Il faut prendre ses précautions. J’ai voulu, dans ce court essai, me séparer de ceux qui portent la responsabilité entière de l’échec de ces vingt années ; j’ai tenté de montrer en quoi mon chemin s’était éloigné du leur, et qu’on m’excuse si j’ai pu m’attarder à en donner des preuves, qu’on ne voie là aucun orgueil. Ce chemin, je ne l’ai pas quitté aujourd’hui, j’y marcherai encore demain. Que je ne sois pas complice du crime qui renouvellera celui de 1914. Ce sera le seul honneur que je recherche. Et je ne doute pas que je n’aie en France beaucoup de compagnons.





J’écris ces pages loin de Paris, dans une île où, depuis plusieurs années, je passe mes étés. Par instants, je cesse d’écrire, je relis un passage de cet essai… un autre… Que penser ? Je ne me suis laissé guider que par ma sincérité, mon indignation, mon désespoir. Je sais que certains ricaneront, pourront m’opposer leurs raisons. La place me manque pour développer les miennes. Je m’interroge encore…

J’entends le bruit léger des vagues. C’est une belle journée, avec un ciel immobile et lumineux, un soleil ardent comme aux heures les plus chaudes de l’année. Le dessin sinueux de la côte est celui que découvrirent des navigateurs grecs et romains, que contemplent depuis des siècles les habitants de l’île. Cette nature semble immortelle, simple, bonne malgré ses tempêtes, et je me plais à songer que l’homme ne peut la troubler. Hélas, mes rêves ne durent qu’un moment. Hier, j’ai lu ces journaux espagnols qu’apporte le courrier ; on y parle de manœuvres aériennes au-dessus de Paris ; et, ailleurs, manœuvres terrestres, navales… Non ! je n’ai pas exagéré mon angoisse, je ne me reproche pas d’avoir crié ma colère. Ici, parfois, des gens qui pensaient connaître toujours la paix me questionnent ; en cas de conflit entre la France et l’Italie, ne verront-ils pas, un jour, paraître devant leur ville des croiseurs, des avions ? Ah ! les incursions des corsaires barbaresques dont eurent à souffrir leurs ancêtres n’étaient que jeux d’enfants. Je n’essaie pas de rendre plus pressantes leurs inquiétudes ; mais ne les rassure pas, car je sais impossible la paix, tant que les peuples ne pourront décider véritablement de leur sort. À leur tour, les habitants de cette île ressentent nos tourments. Ce n’est pas le moindre crime de tous les puissants de ce monde d’avoir enlevé la paix du cœur des hommes, d’avoir rendu encore plus précaire, insaisissable, le bonheur.

10 septembre 1934.


Eugène Dabit.