Tamaris (RDDM)/02

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Revue des Deux Mondes2e période, tome 37 (p. 777-817).

II.

Le lendemain donc[1], à neuf heures, nous touchions le rivage. — Montez dans ma barque, nous dit Pasquali, puisque vous avez à me parler de choses sérieuses. Je vous entendrai mieux dehors.

— C’est-à-dire, répondit La Florade, que vous n’écouterez pas du tout. Vous aurez toujours quelque araignée de mer à guetter.

— Non ; je n’emporte rien pour les prendre, tu vois.

Nous allions passer de notre embarcation dans la sienne, quand Nicolas, descendant l’escalier de la villa Tamaris, nous héla de tous ses poumons. Nicolas, c’était un jeune garçon de La Seyne que la marquise d’Elmeval avait pris à son service pour fendre le bois, soigner l’âne et faire les commissions. Nous l’attendîmes. « Madame Martin priait le docteur de venir voir le doigt de M. Paul, qui était très enflé. »

Jamais collégien muni de son exeat au moment où il redoutait une retenue ne s’élança vers la liberté avec plus de joie que je n’en ressentis en sautant sur la grève. — Allez sans moi, dis-je à mes compagnons. Vous n’avez que faire de mon avis, puisque je le maintiens ; d’ailleurs je reviens dans un quart d’heure.

Le doigt de mon petit Paul n’était nullement compromis. Je fis faire un cataplasme. J’annonçai à la marquise que la veille au soir j’avais écrit quatre lettres, criant aux quatre coins de l’horizon pour avoir un professeur. Elle me remercia comme si ce n’eût pas été à moi de la remercier, moi si heureux de m’occuper d’elle !

— Puisque la blessure de Paul ne vous inquiète pas, me dit-elle, nous allons sortir en voiture. Je vous rends donc votre liberté,… à moins que… Voyons, pourquoi ne viendriez-vous pas à la promenade avec nous ? Nous allons dans les endroits les plus déserts. Est-ce que nous risquons d’y rencontrer des yeux malveillans ? Les gens de Toulon ne nous connaissent ni l’un ni l’autre.

— Mais les gens des bastides voisines nous connaissent déjà et savent que je n’ai pas le bonheur d’être votre frère… Dites-moi où vous allez. Je peux m’y trouver comme par hasard, et si c’est réellement un désert, je m’y promènerai pendant quelques instans près de vous.

— Ah ! quelle bonne idée ! Mais comment irez-vous ? à pied ?

— Certes ! Je suis un peu botaniste, j’ai des jambes.

— Ah ! vous êtes botaniste ! Quel bonheur ! Il y a ici tant de plantes qui ne sont pas de notre connaissance ! Eh bien ! nous irons tout doucement à la forêt de pins qui est au beau milieu du promontoire. Tenez, voilà un plan détaillé. Vous ne pouvez pas vous égarer. Dès lors nous partons tout de suite, nous allons au pas et nous vous attendons. Le temps sera beau, n’est-ce pas ?

En me faisant cette question, elle s’avança sur la petite terrasse garnie de fleurs qui occupait la façade sud de la bastide et d’où l’on découvrait la pleine mer au-delà de la plage des Sablettes. — Oui, oui, ajouta-t-elle, le cap Sicier est bien clair. Quelle grande vue ! Vous plaît-elle autant que celle de l’est ?

— Non. Elle est plus grande, puisque l’horizon maritime est sans bornes, et elle parait plus petite.

— Vous avez raison : elle a des lignes trop plates, et le Baou (rocher) bleu, vu d’ici, a de vilaines formes. À gauche, au sud-ouest, c’est très beau, la haute falaise, et la plaine qui nous eu sépare est bien jolie au lever du soleil.

— Vous voyez donc lever le soleil ?

— Toujours, sauf à me rendormir après, si Paul n’est pas éveillé. Il dort dans ma chambre, et j’aime à le regarder au reflet du matin rose, parce qu’alors il me paraît tout rose aussi, mon pauvre enfant pâle ! Et puis je savoure le bonheur inoui de la solitude avec lui. Songez donc, j’ai aspiré à cela depuis qu’il est au monde, et j’ai toujours été obsédée par un entourage où si peu de personnes me plaisaient ! Croiriez-vous que j’ai passé des années sans entendre chanter un oiseau ? Il y en a bien peu ici. Ces cruels Provençaux, après avoir détruit tout le gibier, s’en prennent aux rossignols. Il y a encore deux ou trois fauvettes sur les pins du jardin, et je les écoute. Elles ne chantent qu’à la première aube ; le reste du jour, elles ont peur et se taisent.

— Mais quand la mer est furieuse, et que les terribles vents de Provence soufflent de l’est ou de l’ouest, luttant à qui sera le plus méchant et le plus froid, ne souffrez-vous pas ?

— Physiquement, oui, un peu ; mais il y a du bien-être à regarder du coin de son feu les petites roses hâtives qui se laissent secouer, comme si elles y prenaient plaisir, pendant qu’à travers leurs branches fleuries on aperçoit là-bas, bien loin, les grosses vagues qui ont l’air d’être tout près et de vouloir battre les fenêtres. La nuit, au milieu des plus furieuses rafales, les tourterelles roses de Mme Aubanel chantent à toute heure, et ces voix amies semblent vouloir tenir en éveil les lares protecteurs de la maison. La petite chienne n’aboie pas à autre intention, j’en suis sûre. Et puis ce climat capricieux vous fait oublier en un jour les ennuis et les impatiences d’une semaine. Tout pousse et fleurit si vite au moindre calme qui se fait ! Tenez, mes matinées de soleil me consolent de tout. De ma chambre, je vois tout ce qui se passe sur le rivage et dans le petit golfe. Le premier en barque est toujours ce bon Pasquali : je le reconnais à sa coiffe de toile blanche sur son chapeau gris. Sa barque semble soudée au miroir du golfe, tant elle glisse lentement, et lui, on le croirait soudé à sa barque, tant il est attentif à ce qui se passe au fond de l’eau. La patiente occupation de ce digne homme fait vraiment partie de ma sérénité… Mais il n’est pas seul en ce moment-ci ? Je vois un officier de marine avec lui, il me semble…

Je ne répondis rien. Mme d’Elmeval regardait La Florade, et ce regard jeté de si loin sur lui, ce regard qui pouvait à peine distinguer son costume, m’enfonça des aiguilles dans le cerveau. Elle venait de me peindre son bonheur moral et le calme de sa belle âme avec tant de conviction et de simplicité ! Extravagance ou pressentiment de ma part, elle me fit l’effet d’une somnambule qui va s’éveiller au bord d’un abîme.

Elle partit dans une vieille calèche qu’elle louait à La Seyne, et que conduisait un bonhomme très sur et très adroit avec des chevaux ou des mulets habitués à tout gravir. — Ceci n’est pas un équipage de luxe, me dit la marquise en riant ; mais c’est solide, ça passe dans des chemins impossibles, et avec ce conducteur-là je n’ai peur de rien. Jamais je n’ai fait que bâiller dans mon landau au bois de Boulogne ; ici je m’amuse de tout et je m’intéresse à tout ce que je vois. Nous allons ainsi jusqu’où l’on peut aller dans une voiture, et ensuite nous grimpons jusqu’où nos pieds peuvent nous porter. Au revoir, nous vous attendrons à l’entrée de la forêt, chez le garde…

Je savais que La Florade devait retourner à son bord à onze heures. Je m’excusai de ne pas partir avec lui sous le prétexte de faire un peu de botanique aux environs, et je le laissai remonter seul dans son canot.

— Il me laisse sur les bras une affaire très ennuyeuse, me dit Pasquali en le regardant s’éloigner. Il n’en fait jamais d’autres, lui ! Toujours des histoires de femme ! Il faudra pourtant bien le tirer de ce pétrin-là. C’est un si charmant enfant ! Allons, j’y vais tout de suite, chez cette folle ; revenez par ici, je vous dirai ce qu’elle aura décidé.

Deux heures après, en marchant comme un Basque, j’arrivais à la forêt dite de la Bonne-Mère, au pied des montagnes qui terminent le promontoire au sud. Bien que le centre de la presqu’île forme un plateau assez élevé, les chemins sont si ravinés et si encaissés qu’un piéton se fait peu d’idée du pays qu’il traverse. Un seul point sert presque toujours à l’orienter : c’est la montagne conique de Six-Fours, qui porte les ruines pittoresques d’une ville à peu près abandonnée. Je trouvai la marquise au rendez-vous, et Paul buvant du lait de chèvre chez le garde avec sa bonne, une belle vieille Bretonne que la marquise traitait comme sa compagne et menait partout avec elle. Marescat, le conducteur, avait fini de loger et de frotter ses chevaux ; il se disposait, selon sa coutume, à servir de guide pédestre et d’escorte à la famille.

Je m’étonnai de trouver dans un pays si pauvre et si négligé une entrée de forêt dont le terrain, propre et battu, ressemblait à une immense salle de bal champêtre. — Vous ne vous trompez pas, me dit la marquise, c’est ici une salle de bal dans un désert. Cette petite fabrique blanche que vous apercevez là-haut dans les nuages est une des mille chapelles que les marins de tous pays ont nommées Notre-Dame-de-la-Garde. Dès le 1er mai, les processions commencent, et toute la population y afflue le dimanche. Les dévots montent à la chapelle, et reviennent boire et danser ici avec ceux qui ne font pas le pèlerinage, mais qui ne manquent pas à la fête. Il paraît que le spectacle est plus animé qu’édifiant. Vous savez que la dévotion des matelots et des Méridionaux en général n’est rien moins qu’austère. Nous ne viendrons donc pas ici pendant le mois de mai. Profitons de la solitude absolue qui règne encore dans ce désert, et marchons !

Je ne voulus pas lui offrir mon bras, craignant de prendre des airs d’intimité avec elle devant ses gens. J’aurais désiré me persuader que nous avions quelque chose à leur cacher, mais elle ne songeait déjà plus aux précautions à prendre pour leur faire penser que j’étais là par hasard. Elle avait consenti à cette dissimulation, mais elle n’était pas capable de la soutenir. Le courage et la franchise de son caractère s’y opposaient. Elle avait tant de calme dans l’esprit et dans le cœur qu’elle n’admettait pas sans peine le soupçon. Elle se croyait vieille parce qu’elle avait trente ans, et ne supposait pas d’ailleurs qu’un homme raisonnable pût s’éprendre d’une femme qui ne voulait pas aimer. Elle consentait donc à se garer des apparences quand on appelait son attention sur le danger des mauvais propos, parce qu’elle n’avait nullement le goût des bravades, et qu’elle voulait passer désormais inconnue ou inaperçue dans la vie ; mais, à force de le vouloir, elle s’y croyait déjà arrivée, et il lui était difficile de se rappeler à tout instant ce qu’il fallait faire pour cela. Cet oubli de sa personnalité la rendait adorable. Il semblait qu’elle ne sût pas ce qu’elle était et ce qu’elle valait. Je n’ai jamais vu de femme plus détachée d’elle-même. Que s’était-il donc passé dans sa vie ? quelle sagesse ou quelle vertu avait-elle donc étudiée pour être ainsi ?

La forêt était très belle. Cette salle de fête que chaque année les pieds de la foule privaient d’herbe et préservaient de broussailles était jetée sans forme déterminée sur une pente largement dessinée et sur un fond de ravin nivelé naturellement. Des pins élancés, droits comme des colonnes, couvraient d’ombre et de fraîcheur le vallon et la pente. Tout au fond, et rasant le bord de l’autre versant, coulait un petit ruisseau. Une profonde clairière, traversée d’un chemin sinueux, s’ouvrait à notre droite, et devant nous un autre chemin qui coupe en longueur toute la forêt en remontant le ruisseau devait nous conduire au véritable désert.

Ce chemin plein de méandres, traversé en maint endroit par le ruisseau qui saute d’un bord à l’autre, tantôt serré entre des bancs de rochers, tantôt élargi par le caprice des piétons dans les herbes, est ridé et vallonné comme la forêt ; mais nulle part il n’est difficile, et il offre une des rares promenades poétiques qu’on puisse faire sans fatigue, sans ennui ou sans danger dans le pays. Le ruisselet a si peu d’eau que, quand il lui plaît de changer de lit, il couvre le sable du chemin d’une gaze argentée qu’on verrait à peine, si son frissonnement ne la trahissait pas. Des herbes folles, des plantes aromatiques se pressent sur ses marges, comme si elles voulaient se hâter de tout boire avant l’été, qui dessèche tout. Les pins sont beaux pour des pins de Provence : protégés par la falaise qui forme autour de la forêt un amphithéâtre assez majestueux, ils ont pu grandir sans se tordre. Les terrains phylladiens de cette région sont d’une belle couleur et vous font oublier la teinte cendrée des tristes montagnes calcaires dont la Provence est écrasée. La nature des rochers et même celle des pierres et de la poussière des chemins ne m’ont jamais été indifférentes. Dans les terrains primitifs, le granit ou les roches dures feuilletées ou pailletées ont toujours je ne sais quel aspect de fraîcheur qui réjouit. Le calcaire a des formes puissantes qui imposent ; mais l’uniformité de sa couleur est implacable et produit dans l’esprit une idée de fatigue et de soif.

Cette esquisse est le résumé des courtes remarques échangées entre la marquise et moi durant une demi-heure de marche sur ce beau chemin, qui rappelle un peu certains coins ombragés de la Suisse. Mme d’Elmeval n’avait jamais voyagé ; elle n’avait conservé de souvenirs pittoresques que ceux de son enfance passée en Bretagne. Elle s’exagérait donc facilement la beauté de tout ce qu’elle voyait. Cette disposition de son esprit, cette joie de posséder, après de longues aspirations, le spectacle de la nature, rendaient sa compagnie vivante et charmante. Elle n’avait pas d’emphase descriptive, pas de cris d’admiration enfantine. Elle gardait bien le sérieux et la dignité d’une femme qui approche de sa maturité physique et qui est entrée résolument dans la maturité intellectuelle ; mais elle savourait à pleins yeux et à plein sourire la vie des choses de Dieu. On la sentait heureuse, et on était heureux soi-même auprès d’elle sans avoir besoin de l’interroger.

Vers la lisière de la forêt dont nous traversions le plus court diamètre, les herbes diminuent, les arbres s’étiolent, les lentisques et les genêts épineux, amis du désert, reparaissent, et la garigue s’ouvrit tout à fait devant nous, creusée en bassin, rétrécie en rides sur ses bords et entourée des montagnes du cap Sicier et de Notre-Dame-de-la-Garde. Quand nous eûmes gagné un de ses relèvemens, nous pûmes voir, en nous retournant vers le nord, toute la presqu’île en raccourci, c’est-à-dire le grand tapis vert de la forêt et des autres bois voisins, cachant par leurs belles ondulations les plans insignifians de la région centrale, et ne se laissant dépasser que par le cône sombre de Six-Fours et les montagnes bleues d’Ollioules et du Pharon. De cet endroit-là, tout était ou tout paraissait désert ; rien que des arbres et des montagnes autour de nous ; auprès et au loin, pas une bastide, pas un village, rien qui trahît la possession de l’homme, puisque Six-Fours est un amas de ruines, une ville morte.

— Ne se croirait-on pas ici dans quelque île déserte ? me dit la marquise. Et comme je cherchais à m’orienter en apercevant la mer si loin de nous, au sud-est : Ne dites rien, ajouta-t-elle, écoutez ! Vous entendrez la mer qui parle à droite, à gauche et derrière nous. Elle bat le pied de ces montagnes dont nous suivons le versant intérieur. Voulez-vous monter au cap ou à la chapelle ? En trois quarts d’heure, nous serons là-haut. C’est très beau, le sentier n’est pas trop rapide, et nous nous reposerons avant de redescendre.

Des nuages rasaient la cime de la falaise, mais ils étaient roses et sans densité. Marescat remarqua qu’ils tendaient à se fixer à la pointe du cap et qu’ils abandonnaient la chapelle. C’est la chapelle qui devint notre point de mire et notre but.

Les schistes violacés et luisans de la montagne, recevant le soleil d’aplomb, brillaient comme des blocs d’améthyste. Un instant après, tout s’éteignit. Nous entrions dans l’ombre de la grande falaise déchirée, brisée en mille endroits, aride, sauvage et solennelle. Marescat se disputa avec moi pour porter le petit Paul, qui ne voulait être porté par personne. Mme d’Elmeval marchait d’un pas égal et soutenu.

Au pied de la chapelle, le précipice est vertigineux. On plonge à pic et parfois en encorbellement sur la mer. La paroi est très belle : des brisures nues traversées tout à coup par des veines de végétation obstinée, des arbres nains, des astragales en touffes énormes, des arbousiers et des asphodèles qui s’accrochent avec une rage de vie à d’étroites terrasses de sable et de racines prêtes à crouler avec les assises qui les portent. C’est un spectacle désordonné, une fantaisie vraiment grandiose. Sous nos pieds, le jardin du sacristain, c’est-à-dire quelques mètres de terre cultivée en légumes avec une dent de rocher pour support et une échelle pour escalier, fit beaucoup rire le petit Paul et son ami Marescat. À notre gauche, le cap Sicier précipitait dans la mer son profil sec, dentelé en scie, d’une hardiesse extrême ; à droite, la falaise boisée arrondissait peu à peu l’âpreté de ses formes et s’en allait en ressauts élégans jusqu’à la plage de Brusc et aux îles. En face, il n’y avait plus que la mer. Nous étions à la pointe sud de la France, et nous enveloppions Paul de son manteau, car le vent était glacial. Une brume irisée au bord, mais compacte à l’horizon, faisait de la Méditerranée une fiction, une sorte de rêve, où passaient des navires qui semblaient flotter dans le vide Au bas de la falaise, on distinguait les vagues claires et brillantes, encore diamantées par le soleil. Cent mètres plus loin, elles étaient livides, puis opaques, et puis elles n’étaient plus ; les derniers remous nageaient confondus avec les premières déchirures du nuage incommensurable. Une barque parut et disparut plusieurs fois à cette limite indécise, puis elle se plongea dans le voile et s’effaça comme si elle eût été submergée. Les voix fortes et enjouées des pêcheurs montèrent jusqu’à nous, comme le rire fantastique des invisibles esprits de la mer.

— Ils se sont donc envolés ? s’écria l’enfant.

— Non, répondit Marescat, ils sont en plein clair. Le nuage est entre eux et nous.

— Nous voici bien réellement au bout du monde, dit la marquise, dont je me rappelle la moindre impression. Tout le bleu qui est là devant nous n’appartient plus qu’à Dieu.

Un instant le vent fit une trouée dans le nuage, et nous pûmes distinguer à l’est les côtes vraiment romantiques de La Ciotat et le Bec-d’Aigle, ce rocher bizarre d’une coupe si aiguë qu’il ressemble effectivement à un bec gigantesque béant sur la mer et guettant l’approche des navires pour les dévorer. Nous allions descendre, pour nous mettre vite hors du vent et du nuage, car la chapelle était déserte, fermée, et son extérieur blanchi et empâté n’offre rien d’intéressant, lorsqu’en quittant l’étroite terrasse bordée d’un garde-fou écroulé, qui en fait le tour, nous vîmes au pied d’une des croix de station des pèlerins une femme agenouillée.

Sa pose et son vêtement pittoresques dans un cadre si austère, le châle rouge noué sur sa tête et rabattu sur ses épaules, tranchant sur sa robe brune aux plis raides et droits, en laissant échapper quelques mèches de cheveux noirs séchés et crépelés par l’air salin, sa figure d’une pâleur de marbre, ses mains amaigries, un bâton passé dans l’anse d’une bannette et posé devant elle au pied de la croix, une paroi de roches blanchies par les lichens faisant ressortir cette sombre silhouette de Madeleine repentante, tout en elle et autour d’elle nous frappa simultanément, la marquise et moi. Paul eut peur, et, lancé en avant, il recula vers nous.

Cette femme était pourtant remarquablement jolie, ses traits fins et d’un type délicatement accusé. Son costume n’annonçait ni la misère ni l’incurie, et n’appartenait à aucune profession déterminée : c’était une femme du peuple ; mais paysanne, ouvrière des villes ou des côtes, rien ne le précisait. L’extrême propreté de son vêtement grossier était faite pour attirer l’attention sur elle, car en aucune province française on ne voit les femmes de cette classe plus exemptes de ce souci que dans la Provence maritime.

Mais ni sa beauté ni sa propreté exceptionnelle ne triomphaient de la méfiance que sa physionomie nous inspira. Elle avait la pupille très noire, petite pour le globe de l’œil, et quand elle relevait la paupière supérieure pour regarder fixement, cette pupille, entourée de trop de blanc, avait quelque chose d’irrité ou de hagard. Les sourcils, bien dessinés, se joignaient presque au-dessus du nez, ce qui est réputé un signe de violence, de ruse ou de jalousie. Il n’en est rien, j’ai vu des personnes très douces et très franches présenter cette particularité ; mais ici la sécheresse dédaigneuse du sourire la rendait caractéristique de quelque habitude de mauvais vouloir.

La marquise saluait toutes les personnes qu’elle rencontrait, sachant que, dans cette région, le pauvre veut être salué le premier. Il ne provoque aucune politesse ; mais quand on ne la lui accorde pas, il en est blessé : il vous la rend brusquement et d’un air de mauvaise humeur. Au contraire adressez-lui la parole, il est tout de suite votre ami.

La femme pâle ne priait pas, ou elle priait à la provençale, c’est-à-dire en s’interrompant sans façon pour regarder, examiner et interroger les passans. Quand la marquise s’inclina légèrement en passant auprès d’elle, elle se leva et lui envoya d’un ton bref le salut redoublé du pays : bonjour, bonjour, et elle reprit son panier de tresse et son bâton pour s’en aller. Nous passâmes outre ; elle se mit à marcher derrière nous, et nous entendîmes que Marescat lui disait : — Bonjour, la Zinovèse, ça ne va donc pas mieux ? — Nous n’entendîmes pas la réponse ; nous avions déjà quelque avance. La descente est très rapide ; mais le sentier, coupé en zigzags, est assez facile. Paul le prit au pas gymnastique. Sa mère, ne voulant pas le perdre de vue, se mit à courir, et en dix minutes nous étions en bas. Là on s’arrêta dans un pli de terrain bien abrité. La bonne ouvrit un petit panier pour le goûter de l’enfant, et Mme d’Elmeval partagea une orange avec moi.

Cette petite halte permit à la Zinovèse et à Marescat de nous rejoindre. Ils avaient continué de causer ensemble. Marescat prit alors les devans pour aller faire boire ses chevaux, et la femme pâle nous accosta.

— Il paraît, dit-elle en s’adressant à moi, que vous êtes médecin ?

— Oui, et vous êtes malade, vous ?

— Beaucoup malade ; mais prenez-vous bien cher ?

— Je ne prends rien.

— Ah ! Vous êtes donc bien riche ?

— Non, mais je n’exerce pas dans le pays.

— Vous n’en êtes pas ? Alors vous ne voulez pas me dire ce que j’ai ?

— Si fait ; vous avez la fièvre presque continuellement.

— C’est vrai ; je ne dors ni ne mange.

— Où souffrez-vous ?

— Partout et nulle part. Le plus dur, c’est de tousser et d’étouffer. Le capelan de là-haut, — et elle désignait la chapelle, — qui vient tous les ans au mois de mai, m’a dit l’an passé que j’étais phthisique, et que je ne m’en sauverais pas.

— Et que vous a-t-il prescrit ?

— De me confesser et de me mettre en état de grâce.

— Et vous y êtes ?

— Non.

Elle me fit cette réponse d’un ton farouche et hautain. Sa figure était de plus en plus sinistre. Mme d’Elmeval la regardait avec étonnement, la bonne et l’enfant avec crainte.

— Tout ça ne me dit pas si je vais bientôt mourir, reprit la malade avec autorité. Allons, le médecin doit savoir cela, il faut le dire !

— Je ne peux pas vous le dire sans vous examiner et vous interroger. Ce n’est pas ici le moment ; où demeurez-vous ?

— Là, derrière cette montagne, répondit-elle en me montrant les premiers contre-forts du cap Sicier, tout auprès de la mer, au poste des gardes-côtes. C’est moi la femme au brigadier Estagel.

— Alors vous avez le moyen de faire venir un médecin, ou la force d’aller en consulter un à la ville, puisque vous avez pu monter à la chapelle pour prier.

— Ce n’est pas la même chose ! Je suis trop laide à présent pour aller me faire voir à la ville, et d’ailleurs je ne crois pas à tous ces médecins-là ; ils ne m’ont rien fait.

— Mais vous, faites-vous ce qu’ils vous ordonnent ?

— Je ferai ce que vous me direz. Voulez-vous venir chez moi demain ?

— Soit. J’irai.

— C’est bien, fit-elle tranquillement du ton d’une reine qui accepte l’hommage d’un sujet.

— Merci ! lui dis-je d’un ton ironique.

— Oh ! je vous paierai, reprit-elle, j’ai de quoi ; je ne suis point une pauvre pour demander la charité.

Son impertinence m’agaçait.

— Alors je n’irai pas, repris-je. Vous direz merci, ou vous ne me verrez pas.

— Merci donc ! répondit-elle avec ce sourire amer et presque haineux que j’avais déjà remarqué.

Au lieu de s’en aller, elle resta fièrement plantée avec son bâton sur le tertre au-dessus de nous. Elle examinait la marquise avec une attention singulière, et celle-ci la regardait avec une certaine curiosité.

— Savez-vous ce que c’est que cette femme ? me dit-elle à voix basse ; c’est une beauté déchue de sa gloire. Elle a dû être ravissante, coquette, adorée de tous les jolis cœurs de la plage ; elle a régné dans son milieu, elle a commandé, usé et abusé de son pouvoir ; elle s’est bien mariée pour sa condition : elle gouverne maintenant son mari, elle bat ses enfans si elle en a, elle fait des pèlerinages, et elle ne croit à rien ; elle s’ennuie, elle regrette la danse, la parure et les triomphes ; elle est malade de mécontentement, et elle en mourra ; elle pleure sa fraîcheur, sa force et peut-être quelque fiancé pauvre qu’elle avait dédaigné et qui s’est consolé trop vite. Voilà mon roman ; vous me direz demain si je me suis trompée.

La Zinovèse semblait chercher à lire dans nos yeux ce que nous disions d’elle, car elle se sentait l’objet de nos commentaires, et elle posait évidemment devant nous. Elle descendit quelques pas et nous demanda ou plutôt nous réclama une orange qui lui fut donnée aussitôt. Alors elle s’assit sans façon près de la marquise, et, pelant l’orange : — Mauvais fruit ! dit-elle. C’est de la vallée d’Hyères, ça ne vaut rien. C’est dans mon pays que ça mûrit !

— De quel pays êtes-vous ? lui demanda la marquise.

— De la montagne, du côté de Monaco.

— Je voyais bien à votre accent que vous n’étiez pas d’ici ; mais pourquoi vous appelle-t-on la Génoise ?

— C’est un vilain nom que les femmes d’ici ont voulu me donner par jalousie ; mais je l’ai accepté et gardé pour les faire enrager.

— Pourquoi est-ce un vilain nom ?

— Parce que ceux de la Provence détestent ceux de Gênes. Il y a une pique pour la pêche. Les Provençaux voudraient garder pour eux tout le poisson des côtes. Autrefois ils avaient le monopole ; à présent la mer est à tout le monde, et les bateaux de la côte du Piémont et des autres côtes plus près d’ici viennent prendre ce qu’ils peuvent. Ça ferait des disputes et des tueries en mer, si on osait ; mais les gardes-côtes sont là pour empêcher. Il y en a qui voudraient tuer aussi les gardes pour pouvoir se venger des pêcheurs étrangers et pour voler l’eau de la mer.

— Comment ! voler l’eau de la mer ?

— Oui, oui, pour se faire du sel et ne pas le payer. La loi défend de prendre un seul verre d’eau dans les ports, et sur les côtes on n’en peut prendre qu’un seau de temps en temps ; encore ça pourrait être empêché, si on voulait. Soyez tranquille ! quand je vois arriver un baquet, je crie après les hommes du poste. Est-ce que vous dormez ? que je leur dis ; faites donc votre ouvrage, et gardez l’eau du gouvernement.

La marquise s’abstint de toute réflexion, et, voulant s’instruire avant de juger, elle reprit : — Alors c’est par dépit contre votre zèle de bonne gardienne que l’on vous traite de Zinovèse ?

— Oui, et parce qu’ils appellent Génois tous ceux qui ne sont pas d’Hyères ou du côté de Marseille. Ils sont si bêtes par ici ! D’ailleurs il y a encore autre chose !

— Oui, vous étiez la reine du pays, n’est-ce pas ?

— Ah ! vous avez entendu parler de moi ? dit la Zinovèse en se redressant avec orgueil et en perdant pour un instant sa livide pâleur. Eh bien ! c’est comme ça. Vous êtes jolie, tout à fait jolie, vous pensez ? J’ai été encore plus jolie que vous, et je n’aurais pas changé ma figure pour la vôtre il y a dix-huit mois ; mais la fièvre est venue, et vous voyez comme elle m’a menée ! Me voilà maigre, vilaine et vieille à vingt-six ans. Croyez-vous que ça fait plaisir à mes ennemies ! Oh ! si je peux en réchapper… Mais je ne pourrai pas, et je vois bien que tout est fini !

Et la Zinovèse se mit à pleurer, les mains sur ses genoux et la figure dans ses mains.

— Voyons ! il faut tâcher de la guérir, me dit la marquise avec un accent de bonté. Vous irez demain, docteur, et je suis sûre que vous lui donnerez du courage.

— Qu’est-ce que je vous disais ? ajouta-t-elle, lorsqu’en rentrant sous la forêt nous nous retournâmes pour regarder une dernière fois la Zinovèse immobile, absorbée dans sa douleur : elle pleure son passé, comme la fille de Jephté pleurait son avenir. Elle est moins intéressante ; pourtant… si elle allait s’évanouir là ?… Non, elle se lève et s’en va d’un pas assez ferme. La jugez-vous perdue ?

— Je ne peux rien juger ainsi ; l’auscultation m’éclairera.

— Alors vous y allez demain ? On vous verra peut-être ?

— Est-ce que vous irez au cap Sicier ?

— Je ne sais pas encore ; mais, si je n’y vais pas, vous repasserez bien par Tamaris ?

— Oui, d’autant plus que j’ai à revoir Pasquali pour mon affaire.

— En vérité, je regrette que cette terre dont vous héritez soit mal située, et que vous ne puissiez pas planter un chalet suisse au milieu de vos artichauts ! Quel honnête et bon voisinage c’eût été pour Paul et pour moi ! Vous lui auriez appris bien des choses excellentes. Je vous l’aurais envoyé en toute confiance, vous auriez été le médecin des pauvres… Enfin il n’y faut pas penser, puisque vous n’êtes pas riche et que le devoir vous appelle ailleurs. On est toujours bien là où on se dévoue, et vous serez bien partout.

Ce que je rapporte des paroles de la marquise est comme le résumé affectueux, enjoué et parfaitement calme de son attitude vis-à-vis de moi. Il était bien évident que, renseignée par mon excellent baron, elle m’accordait sans marchander une estime particulière, et que, les circonstances s’y prêtant, je pouvais devenir son ami ; mais il n’était pas moins évident que des sentimens trop exaltés de ma part eussent été accueillis avec surprise, regret et déplaisir. — Elle est cependant bien imprudente, cette femme si réfléchie ! me disais-je en traversant la forêt avec elle. Elle ne semble pas se rappeler que je suis jeune, et qu’il n’est pas nécessaire à mon âge d’entretenir en soi des vanités et des chimères pour se sentir très agité et très malheureux auprès d’une femme dont le type répond à notre conception du beau idéal… Agité, je le suis : malheureux, je pourrais bien le devenir. Ah ! tant pis pour moi ! Pourquoi suis-je devenu assez maître de moi-même pour savoir cacher ce que j’éprouve ? Pourquoi ai-je cherché et un peu mérité l’épithète d’homme sérieux ? C’est peut-être funeste en amour, ce sérieux-là ! La Florade n’en cherche pas si long, et peut-être aura-t-on à se défendre de son prestige. Lequel valait mieux d’être l’ami qu’on accepte, ou l’amant qu’on repousse ? Si j’avais eu trente ans de plus, je ne me serais pas fait cette question ; j’aurais été fier de mon lot.

Et tout cela était insensé, je le sentais bien. Toutes ces questions que je m’adressais à moi-même restaient sans réponse. Je ne pouvais, pas plus que La Florade, aspirer à la main d’une personne si haut placée. Nous ne devions ni l’un ni l’autre nous exposer à lui paraître mus par une ambition vulgaire dont nous eussions rougi, lui certes autant que moi, car il avait l’âme élevée. Donc tout nous empêchait et nous défendait d’aimer la marquise, car il ne fallait pas la voir deux fois pour être certain qu’elle ne séparerait pas le don de son cœur de celui de sa vie entière.

Et pourtant j’étais touché, comme on dit à l’escrime. Je ne sais même pas si je n’étais pas déjà grièvement blessé. Je m’en allais cachant et tâchant de fermer vite ma blessure, riant avec Paul et ramassant des plantes au bord du ruisseau. C’était le temps des orchidées. Je lui fis connaître les signes caractéristiques qui distinguent l’ophrys mouche des ophrys abeille, araignée, bourdon, etc. J’eus même le plaisir de trouver l’ophrys lutea, le plus beau de tous ceux du midi et le plus rare dans la région toulonnaise. La marquise le mit soigneusement dans son herbier de promenade, et elle écrivit pour mémoire mon nom au crayon sur l’étiquette.

— Eh bien ! me dit Marescat avec sa bonhomie confiante quand il nous vit de retour à la maison du garde, vous avez vu la Zinovèse ? Est-ce qu’elle vous a parlé de sa maladie ? Elle mourait d’envie de vous prier de la guérir. — Et quand il sut que je me promettais d’aller chez elle le lendemain : Faites attention à vous, reprit-il. La Zinovèse est une mauvaise femme !

Il fut interrompu par une frasque de son mulet de devant, qui voulait partir avant les chevaux, et la marquise ne voulut pas consentir à me laisser retourner à pied. — Non pas, dit-elle ; vous êtes venu pour nous, je ne vous laisserai pas faire cinq ou six lieues à pied en si peu d’heures. Je vous déposerai tout auprès de La Seyne, à un sentier que Marescat vous indiquera.

J’acceptai, mais je ne voulus point monter dans la calèche. J’ignorais encore combien Marescat était un homme sûr et bienveillant. Je ne voulais pas qu’il pût se livrer à un commentaire quelconque. Je me plaçai sur le siège à côté de lui.

— Voyons, lui dis-je, pourquoi la Zinovèse est-elle une mauvaise femme ?

— Oh ! bien des choses, répondit-il. D’abord elle passe pour une enragée ramasseuse d’épaves. Il n’y en a que pour elle ! Et puis elle bat ses enfans.

— Elle bat ses enfans ! dis-je à la marquise en me retournant vers elle, la calèche découverte me permettant de lui parler.

— J’en étais sûre, je vous l’avais dit.

— C’est pour cela que je vous proclame grande devineresse et grande physionomiste… Bat-elle aussi son mari ? demandai-je à Marescat.

— Non, c’est un homme, lui ! mais elle le gouverne tout de même. C’est une femme que beaucoup en ont été fous. Elle a été la plus jolie qu’il n’y ait pas à dix lieues autour d’ici, elle aurait pu épouser un gros bourgeois si elle avait su tenir sa langue ; mais elle pense et elle dit du mal de tout le monde, et colère, c’est une serpent quand elle vous en veut.

— Est-ce qu’elle vous en veut, à vous ?

— À moi ? non ! Personne n’en veut à un pauvre homme comme moi. Je n’ai ni argent, ni malice, tout le monde me laisse tranquille… Mais je vous dis ce que je sais. J’ai vu la Zinovèse périr son âne sous les coups. Faire du mal aux bêtes qui sont bonnes, ça me fait du mal à moi ! Tenez, voilà mon cheval de droite que si je le battais, je le ferais pleurer comme une personne ! Et croyez-vous que c’est bien de faire souffrir un animal qui a du cœur ?

— Et l’âne de la Zinovèse, est-ce qu’il pleurait ?

— Je crois bien qu’il avait pleuré toutes les larmes de son corps, pauvre bête d’âne qu’il était ! C’était un âne d’Afrique, un de ces petits bourriquets gros comme des chiens, qu’on achète à Toulon quand les navires en amènent. Il y en a un comme ça à Tamaris chez madame. C’est fort qu’on ne s’en fait pas d’idée, et ça a de l’idée plus qu’on ne croit. Celui de la Zinovèse en avait bien enduré. Une fois il en a eu assez ; il l’a jetée par terre, et avec ses pieds de devant, sa bouche et ses dents il s’est mis après elle, comme s’il avait voulu en finir et se venger en un jour de tout ce qu’il avait souffert dans sa pauvre vie de bourriquet. Il y avait là des garçons qui riaient au lieu d’aller au secours de la femme. Alors la femme s’est relevée et a commencé à leur jeter des pierres, et puis elle a attaché l’âne à un arbre, et à coups de bâton, et avec des épines qu’elle lui fourrait dans le nez, et avec des rochers qu’elle lui faisait rouler sur le corps, elle l’a forcé de casser sa corde et de sauter comme un fou dans la mer, où il s’est noyé. Croyez-vous que c’est une femme ? Je n’en voudrais pas pour tirer ma charrette ! Son mari en fait pourtant bonne estime, parce qu’elle est très propre et très courageuse ; malade comme la voilà, elle fait encore l’ouvrage d’un homme qui se porterait bien. Elle a aussi pour elle qu’elle a toujours été sage ; dame ! fière comme une reine, contente d’être courtisée, mais ne souffrant pas qu’on la touche ! C’est égal, j’aime autant qu’il la garde que de me la prêter seulement pour une semaine : je n’aurais qu’à dire un mot de travers, elle serait dans le cas de m’arracher les deux yeux.

— Mais, docteur, prenez garde à vous en effet ! dit la marquise, qui, penchée en avant, écoutait le babil de son conducteur ; si vous ne la guérissez pas, elle vous assassinera.

— Oh ! elle n’est pas traître ! reprit Marescat ; c’est la colère, voilà tout !

— Cela doit tenir à un état maladif. A-t-elle toujours été ainsi ?

— Mais non. Au commencement de son mariage, elle était un peu braillarde et reprocheuse, et puis les autres femmes la faisaient monter. On n’aime ni les Niçois, ni les Monaquois, ni tous ceux de par là, et on en voulait aux garçons qui la trouvaient de leur goût. Oh ! dame, les femmes d’ici ne sont pas bien commodes non plus, il faut le dire, et menteuses !… Savez-vous comment ça s’appelle, ce petit lavoir que vous voyez là au bord du chemin ?

— Dans mon pays, on appelle cela une babille, parce que c’est le rendez-vous des femmes de la campagne.

— Ici ça s’appelle une mensonge, reprit Marescat en riant, et c’est bien appelé, je vous dis !

— Êtes-vous marié, Marescat ? lui demanda la marquise.

— Oh ! moi, répondit-il, j’ai une bonne femme qui travaille et qui est savante pour deux, car elle fait mes comptes, et moi, je ne sais ni lire ni écrire… Mais voilà un mauvais pas ; regardez un peu comme M. Botte, c’est mon cheval de droite, va passer là dedans et donner du collier !

Les chemins de la presqu’île étaient insensés, nous ne faisions que nous enfoncer dans des trous ou gravir des escaliers de rochers. Le bonhomme conduisait avec certitude, toujours riant et causant. Les promenades en voiture dans les mauvais chemins m’ont toujours beaucoup plu. Chaque pas est une aventure. La marquise, déjà habituée à ce genre de locomotion difficile et périlleuse, s’amusait de ma surprise, car il est certain que Marescat, son mulet et son cheval favori faisaient des prodiges.

Je les quittai au sentier de La Seyne, et je courus rejoindre La Florade à Toulon. Pasquali l’avait grondé et ne lui avait pas promis de réussir : mais, loin d’être soucieux, il était porté par son heureux tempérament à voir tout en beau. Il se croyait déjà débarrassé de l’inquiétante aventure de la bastide Roque, et il respirait à pleins poumons comme un homme qui a craint de perdre sa liberté. Je ne lui parlai pas de ma promenade avec la marquise. J’évitai de lui parler d’elle, et malgré tout je trouvai le moyen de me sentir très jaloux de lui. Il me sembla qu’il m’examinait avec surprise, qu’il devinait en moi quelque trouble insolite, et qu’en s’abstenant de m’interroger il se réservait d’en apprécier la cause par lui-même.

Rentré chez moi, je me débarrassai l’esprit de toutes ces vapeurs fantastiques en écrivant au baron. Durant tout le temps que nous avions passé ensemble, nos journées s’étaient généralement terminées par une ou deux heures de causerie intime, où nous résumions toutes les impressions reçues pour les analyser et les juger en commun. Nous étions le plus souvent d’accord dans nos appréciations, et quand il nous arrivait de discuter, c’était un plaisir de plus. Le baron avait une lucidité d’esprit, une jeunesse de cœur et une aménité de formes qui me faisaient chérir son commerce et regarder son amitié comme une bonne fortune dans ma vie.

L’entretien journalier de cet excellent vieillard me manquait. Celui de La Florade, plus animé, m’avait rendu un peu infidèle peut-être dans les premiers jours ; mais je ne sentais pas en lui cet appui, ce conseil, cette sagesse qui m’avaient été si salutaires, et, repentant de n’avoir encore écrit à mon vieux ami que de courtes lettres, je me mis à lui écrire un volume que je lui envoyai à Nice. Je me gardai cependant de lui dire combien la marquise était liée à mes agitations intérieures ; mais ces agitations, je ne les lui cachai pas, et, m’accusant de faiblesse et de folie, je promis à mon cher mentor de terrasser l’ennemi.

Je me rendis chez la Zinovèse par mer jusqu’à la plage des Sablettes. Là, je renvoyai la barque et marchai devant moi, sur le rivage de la Méditerranée, me renseignant sur le poste des douaniers du Baou rouge. On me dit qu’il ne fallait point passer le baou, mais regarder sur ma droite l’ouverture du val de Fabregas. Je passai le Fort-Blanc, puis un autre fort ruiné, et par des sentiers d’un mouvement hardi, tantôt dans les pinèdes, tantôt sur la falaise rouge, je découvris dans un pli de terrain, au bord d’un ruisseau et près d’une petite anse très bien découpée, la maison que je cherchais. Ces rainures dans la montagne, qu’on appelle trop pompeusement en Provence des vallons, sont produites par l’écoulement des pluies dans les veines tendres du roc ou dans les schistes désagrégés. Le ruisseau est à sec huit mois de l’année ; mais il suffit qu’il ait amené quelques mètres de terre meuble, pour que la végétation et un peu de culture s’en emparent. Le poste des douaniers était très agréablement situé sur une terrasse dallée qui permettait de surveiller la côte ; cependant l’habitation adossée au roc ne regardait pas la mer, et ne présentait au vent d’est que son profil. Malgré cette précaution, j’y trouvai la température fort aigre. Une varande et des mûriers taillés en berceaux ombrageaient la maison, ou plutôt les cinq ou six maisons basses construites sur le même alignement en carré long. Là vivaient cinq ou six familles, les gardes-côtes ayant presque tous femmes et enfans.

La Zinovèse était assise avec les siens sur la terrasse. C’étaient deux petites filles charmantes, très proprement tenues, mais dont l’air craintif révélait le régime de soumission forcée. — Entrez dans mon logement, me dit-elle, et soyez tranquille ; vous n’y attraperez point de vermine, comme dans ceux des autres ! Quant à vous, dit-elle à ses filles, restez là, et si je ne vous y retrouve pas, gare à moi tantôt !

— Vous n’êtes pas phthisique, lui dis-je quand je l’eus auscultée, vous avez le foie et le cœur légèrement malades. Votre toux n’est qu’une excitation nerveuse très développée, et je ne vois rien en vous dont vous ne puissiez guérir, si vous le voulez fortement. Tenez-vous à la vie ?

— Oui et non. Qu’est-ce qu’il faut faire ?

Je lui prescrivis une médication et un régime, après quoi je lui demandai si elle entretenait quelque habitude de souffrance morale impossible à surmonter.

— Oui, dit-elle, j’ai une grosse peine, et je vais vous parler comme au confesseur. J’aime un homme qui ne m’aime plus.

— Est-ce votre mari ?

— Non, l’homme est un brave homme qui m’aime trop, et que je n’ai jamais pu aimer. Ça ne fait rien, on faisait bon ménage quand même. Je suis une femme honnête, moi, voyez-vous, et ceux qui vous diraient le contraire, c’est des menteurs et des canailles !

— Calmez-vous : personne ne m’a dit le contraire.

— Non, vrai ? À la bonne heure ; mais je vais vous dire tout. Dans ma vie de femme raisonnable et courageuse, j’ai fait une faute : j’ai eu un amant, un seul, et je n’en aurai pas d’autre, j’ai trop souffert. C’est ce qui m’a tuée.

— Oubliez-le.

— Ça ne se peut pas. J’y penserai jusqu’à ce qu’il meure. Ah ! s’il pouvait mourir ! Que Dieu me fasse la grâce de le faire périr en mer, et je crois bien que je serai guérie !

— Étiez-vous vindicative comme cela avant d’être malade ?

— Avant d’être malade, je m’ennuyais un peu du mari et des enfans, voilà tout. Ça n’allait pas comme je voulais, je ne me trouvais pas assez riche. Pierre Estagel m’avait trompée : il croyait hériter d’un oncle riche, et le vieux gueux n’a rien laissé. J’ai bien eu des robes et des bijoux à mon mariage, et puis après rien que la place du mari. Il a fallu travailler sans jamais s’amuser. J’ai fait mon devoir, mais j’avais bien du dégoût, quand j’ai rencontré ce damné qui m’a aimée. Je croyais bien que je ne lui céderais pas. J’étais contente et fière de ses complimens, voilà tout ; par malheur, il n’était pas comme les autres, lui, il savait parler ! Enfin j’ai été folle, et pendant deux mois j’étais contente, je ne me reprochais rien. J’endurais tous mes ennuis, je ne pensais qu’à le voir ! J’étais toute changée, un petit enfant m’aurait fait faire sa volonté. Le mari disait : « Qu’est-ce que tu as ? Je ne t’ai jamais vue si douce ! » Et il m’aimait d’autant plus, pauvre bête d’homme !… Mais l’autre s’est lassé de moi tout d’un coup. Il a dit qu’il avait eu occasion de voir Estagel, que c’était un homme de bien, qu’il était fâché de le tromper, que ça lui paraissait mal ! Qu’est-ce que je sais ? tout ce qu’on ne se dit pas quand on aime, tout ce qu’on veut bien dire quand on n’aime plus. Et moi, je ne peux pas pardonner ça, vous pensez ! Je le garderai sur mon cœur tant que le sien sera dans son corps !

— Alors, quand vous voulez vivre, c’est pour vous venger ?

— Si je dois rester laide, il faudra que je le voie mourir ! Si je redeviens jolie, je me ferai fière, j’irai dans les fêtes, je mettrai mes chaînes d’or et tout ce que j’ai, et on parlera encore de la Zinovèse, et je ferai celle qui se moque de lui, et il me reviendra ; mais je le chasserai d’autour de moi comme un chien, et il vivra pour me regretter.

J’essayai de calmer par le raisonnement cette âme irritée ; je ne l’entamai pas d’une ligne, et je la quittai sans espérance de la guérir. Son état physique n’était certes pas désespéré : mais la passion, et la passion mauvaise et persistante, combattrait vraisemblablement l’effet de mes ordonnances et les derniers efforts de la nature. On ne sauve pas aisément ceux qui s’appliquent à détruire leur âme, car c’est le grand moteur que nos remèdes n’atteignent pas.

Comme aucune espèce de voiture ne pouvait venir au cap Sicier par le bord de la mer, je montai sur le Baou rouge, afin de voir si de là je découvrirais dans la vallée intérieure de la presqu’île la vieille et déjà bien-aimée calèche de Marescat, amenant de ce côté la marquise et son fils. Le Baou rouge est bien nommé. La pierre et la terre y sont d’un rouge sombre à teintes violacées. Une forêt de pins maritimes, maigres et tordus par le vent, l’enveloppe de la base au sommet : mais les buissons de chêne coccifère, de globulaires en broussailles, ainsi que les cistes, les romarins et les lavandes, donnent de la grâce et de la fraîcheur aux éclaircies. Un unique sentier gravit rapidement jusqu’au sommet. Là, je trouvai une guérite de garde-côte, et je fus curieux d’en visiter l’intérieur.

Ces guérites sont des huttes de pierres brutes, de mottes de terre et de branchages, avec un toit de roseaux ou de lames de schiste. Comme elles sont tolérées plutôt que permises, elles sont l’ouvrage des factionnaires, et il leur est interdit d’y avoir aucune espèce de meuble, de couverture, de bien-être quelconque propre à favoriser le sommeil. Un banc de pierre ou de briques leur permet cependant de s’y étendre ; mais comme il n’y a ni porte ni fenêtre, le froid des nuits mauvaises et le bruit assourdissant des tempêtes se chargent probablement de tenir le factionnaire éveillé. Ces huttes doivent en outre être placées de manière à dominer tout ce qui ferait obstacle à la vue dans le rayon de la surveillance assignée au factionnaire. On les trouve donc souvent perchées dans les sites les plus effrayans, et le sentier battu qui entourait celle-ci n’avait pas, au bord du précipice vertical, plus de quinze centimètres de large. Il n’y eût pas fait bon d’être somnambule ; mais on sait que là où passe la chèvre le douanier peut passer.

Comme je regardais le beau spectacle de la mer écumante contre les âpres racines de la falaise, le garde-côte, qu’on croit parfois absent, mais qui est toujours là, guettant toutes choses, sortit je ne sais d’où, et m’aborda d’un air grave et bienveillant. C’était un homme d’une quarantaine d’années, d’une belle et douce figure. — Êtes-vous le médecin ? me dit-il. — Et sur ma réponse affirmative : — Alors vous venez du poste ? Vous avez vu ma femme ?

— Vous êtes donc maître Pierre Estagel ? Eh bien ! votre femme a besoin d’être soignée ; mais il y a de la ressource.

Le garde-côte secoua la tête. — Elle se donne trop de mal, dit-il, elle n’a pas de repos, et Dieu sait qu’elle n’est pourtant pas obligée de se tourmenter : nous avons bien de quoi vivre ; mais c’est une pauvre femme qui voudrait toujours ce qu’elle n’a pas, et qui ne se contente jamais de ce qu’elle a.

Il resta pensif. C’était un homme doux, mais peu expansif, habitué à la solitude, au silence par conséquent. Je vis qu’il fallait le questionner, moyennant quoi je sus toute l’histoire de sa femme. Elle avait été riche. Son père était patron d’une grosse barque de pêche et propriétaire de deux autres. Un coup de mer avait brisé toute sa fortune. Estagel l’avait aidé à se sauver lui-même, et il avait apporté au rivage Catarina (la Zinovèse), demi-morte de peur et de froid. Elle était venue là en partie de plaisir avec son père, comme cela lui arrivait souvent. Elle était déjà connue pour sa beauté et sa belle danse aux pèlerinages de la côte. Il y avait donc près d’un an qu’Estagel l’avait remarquée. En la voyant ruinée et désolée, il lui offrit le mariage, qu’elle accepta sous le coup du découragement ; mais elle se flattait d’un héritage qui leur échappa. On sait le reste, la Zinovèse me l’avait dit. Le mari n’avait aucune espèce de soupçon sur elle. Il la jugeait plus inaccessible que les rochers de son poste, et sa confiance n’avait rien qui ne lui fît honneur à lui-même. On sentait en lui une droiture de cœur et une patience de caractère assez remarquables. Il ne s’exprimait pas mal, il lisait même quelquefois, et je vis dans la hutte un vieux volume dépareillé du Plutarque d’Amyot à côté de sa pipe.

— Mais vous ne faites plus de faction, lui dis-je, puisque vous voilà gradé ?

— Gradé et décoré, répondit-il en soulevant la capote qu’il avait jetée sur ses épaules par-dessus son uniforme. On m’a donné cela pour un sauvetage. Je ne le demandais pas. Quant au grade, il me dispense de la faction, et vous me voyez ici en remplacement volontaire d’un camarade qui s’est trouvé indisposé aujourd’hui. — Et il se mit à réparer la cabane, qui tombait en ruine.

— Il paraît, lui dis-je, qu’on a peu de soin de ce pauvre abri, où certes il n’y a rien de trop.

— Ah ! que voulez-vous ? on s’ennuie de réparer ce qui tombe toujours ! Quand je faisais mon quart de nuit, je n’entendais pas rouler une pierre sans la relever.

— Vous y avez passé des nuits bien dures, n’est-ce pas ?

— Oui ! Une fois. — la guérite n’était qu’en terre et en feuillée dans ce temps-là, — j’ai été emporté avec sur cette pointe de rocher que vous voyez là-dessous. Heureusement il s’est trouvé un petit arbre pour me retenir. Les plus mauvais coups de vent ici sont ceux qui tournent tout d’un coup de l’est au nord-ouest. Ça vous prend comme en tire-bouchon et vous enlève ; mais il y a aussi de bonnes nuits. Quand on étouffe dans les villes et même dans les maisons à la côte, ici, l’été, on est content de respirer, et de temps en temps on regarde la lune pour se désennuyer de regarder la mer.

— Avez-vous affaire aux contrebandiers quelquefois ?

— Non, la côte est trop mauvaise, la calangue est petite et trop facile à surveiller. Vous voyez ces deux pointes de rocher qui sortent de la mer à cinq cents mètres de la falaise. On les appelle les freirets ou les frères, parce que de loin les deux écueils ont l’air d’être tout pareils. Eh bien ! toute la falaise est bordée de roches sous-marines du même genre, et on appelle ces endroits-là les mal passets. Ce n’est donc pas une plage pour débarquer de la contrebande dans les mauvaises nuits, et quand la mer est douce, nous entendons tout. Notre affaire, c’est de regarder, aussi loin que nous pouvons voir, s’il n’y a pas quelque embarcation en détresse, afin d’aller avertir le poste et porter secours. Vous voyez que nous faisons plus de bien que de peine aux gens de mer, et nous sommes aimés dans le pays.

Après avoir arraché par lambeaux tous les renseignemens, que je rapporte ici en bloc, car maître Estagel semblait compter ses paroles, et ses yeux attentifs ne quittaient pas l’horizon, je pris congé de lui en lui serrant la main et en refusant, bien entendu, d’être indemnisé de ma visite à sa femme. Il me montra un sentier pour rejoindre la route de mulets qui monte jusqu’au sommet du cap Sicier, celui de la falaise étant trop dangereux. — D’ailleurs vous ne pourriez pas le suivre sans vous égarer, me cria-t-il. Il n’y a que nous qui sachions au juste où il faut poser un pied et puis l’autre. — Et comme je me rapprochais de lui pour allumer un cigare, je lui demandai si réellement un douanier était un chamois qu’aucun autre homme ne pouvait suivre dans les précipices.

— Ma foi, répondit-il, je n’ai vu, en fait de messieurs, qu’un seul jeune homme, un petit officier de marine, capable de me suivre partout. Il venait là pour son plaisir, et une fois nous avons fait assaut à qui descendrait le plus vite de la rampe de Notre-Dame-de-la-Garde jusqu’au rivage.

— Et qui a gagné ?

— Personne, nous sommes arrivés ensemble.

Je partais ; je ne sais quelle induction rapide de mon cerveau me fit revenir encore comme pour ramasser une plante que j’avais remarquée auprès de la hutte.

— Comment l’appelez-vous ? me dit le garde-côte.

Épipacte blanc de neige. Et l’officier de marine, comment s’appelait-il ?

— Ah ! l’officier… C’était dans ce temps-là un enseigne à bord du Finistère ; je crois qu’il a passé lieutenant à bord de la Bretagne, mais je ne me rappelle pas son nom.

— Ce n’était pas La Florade ?

— Juste ! vous l’avez dit ; un charmant garçon ! Vous le connaissez ?

— Oui. Adieu, merci !

De déduction en déduction, j’arrivai, tout en marchant, à me persuader que La Florade devait être l’amant volage et maudit de la Zinovèse. Était-ce vraisemblable ? On le saura plus tard.

Et puis je pensai à l’existence de ces gardes-côtes, humble providence des navigateurs, si longtemps haïs et menacés par la population côtière. Il n’est pas de situation particulière dont l’examen ne produise en nous un retour personnel et qui n’amène cette question intérieure : « Si j’étais à la place d’un de ces hommes, quel effet en ressentirais-je ? » Et j’allais m’identifiant par la rêverie à cette rêverie continue de la sentinelle de mer, seule dans un endroit terrible, écoutant les arbres se briser autour d’elle dans les nuits sinistres, et cherchant à distinguer l’appel suprême de la voix humaine au milieu des sifflemens de la bourrasque et des rugissemens du flot. Je rêvais aussi aux délices des belles nuits d’été, aux harmonies de la brise marine, à la succession de spectacles enchanteurs que la lune prodigue aux montagnes désertes et aux noirs écueils plongés dans la vague phosphorescente. Être sans besoins, sans appréhensions personnelles sous ce toit de branches, sans souvenirs et sans projets, et posséder à soi tout seul, pendant des saisons entières, le tableau grandiose de la nature à tous les momens de sa vie mystérieuse, compter ses pulsations, respirer ses parfums sauvages, étudier ses moindres habitudes, connaître les moindres phases de tous ses modes d’existence et de manifestation depuis le sommeil du brin d’herbe jusqu’à la marche du nuage, et depuis le réveil bruyant de l’oiseau de proie jusqu’au muet travail de décomposition du rocher ! L’homme du peuple sent vaguement ces jouissances, mais la continuité de sa contemplation forcée le blase et l’attriste. Il arrive à participer au calme stupéfiant de la pierre rongée par la lune ou à la monotonie du mouvement des ondes fouettées par le vent. L’homme intelligent résisterait davantage, mais il pourrait bien s’exaspérer tout à coup contre l’assouvissement de sa jouissance, car, il n’y a pas à dire, c’est un idéal pour tous les amans de la nature que de se trouver aux prises avec elle dans un lieu déterminé, sans être rappelé à chaque instant aux obligations de la vie sociale ; mais l’habitude de cette vie devient impérieuse, et ceux qu’elle fatigue ou irrite le plus sont peut-être ceux qui s’en passeraient le moins.

Je voulus gravir jusqu’à la pointe du promontoire, mais de là je ne vis que la mer immense et la garigue déserte jusqu’à la forêt parcourue la veille. Je me flattais de reconnaître la robe noire de la marquise, si elle était en promenade de ce côté. Je ne vis pas un être humain entre la falaise et la forêt. Je redescendis, et comme j’approchais d’une source où, sur quelques mètres de terre fraîche entourés d’une palissade, croissaient au beau milieu du désert des légumes Dieu sait par qui plantés, je vis un homme assis au bord de l’eau qui se leva à mon approche : c’était Marescat. Le cœur me battit bien fort, mais j’appris vite qu’il était seul.

— Je suis venu, dit-il, vous chercher de la part de madame. M. Paul s’est un peu enrhumé hier à la chapelle. On n’a pas voulu sortir aujourd’hui, mais madame a dit : « Peut-être que le docteur nous cherchera. Il ne faut pas qu’il revienne à pied, c’est trop loin. Conduisez-lui la calèche et priez-le de venir nous voir s’il a le temps de s’arrêter ; si ça le dérange, vous le mènerez tout droit au paquebot de La Seyne. »

C’était aimable et bon de la part de la marquise ; mais il n’y avait ; pas lieu de s’enfler d’orgueil. Paul était enrhumé, et on désirait mes soins avant tout. — N’importe, chère et digne femme, pensai-je, j’irai avec joie.

— Eh bien ! me dit Marescat en me ramenant à Tamaris, vous avez revu la Zinovèse ? Mais elle ne vous a pas tout dit, allez ! Et moi je vous dirai tout, si vous voulez. Elle est malade d’amour.

J’essayai de changer la conversation, il y revint plusieurs fois. Il aimait à causer dans un langage impossible, dont je ne saurais donner aucune idée. Il avait beaucoup voyagé, il avait été conducteur d’omnibus en Afrique, où il avait appris un peu d’arabe ; il avait été au siège de Sébastopol, et puis en Grèce et en Turquie, pour voiturer des vivres et des effets de campagne. Il savait donc s’expliquer en russe, en grec moderne et en turc. Il joignait à cela un peu d’anglais et d’italien à force de conduire des étrangers de Toulon à Nice et réciproquement, si bien qu’à force de cultiver les langues étrangères, il n’en savait aucune et parlait le français le plus étrange que j’aie jamais entendu. Je l’écoutais avec plaisir et curiosité. La construction de sa phrase était aussi originale que le choix de ses mots ; mais je n’essaierai guère de l’imiter, j’y perdrais ma peine.

Quand je vis à son insistance qu’il était en possession de quelque secret dont il avait besoin de se débarrasser, plutôt par tourment de conscience que par bavardage, je l’interrogeai sérieusement.

— Eh bien ! me dit-il, gardez ça pour vous tout seul et pour lui ; mais dites au lieutenant La Florade de faire attention.

— Vous pensez donc…

— Je ne pense rien ; j’ai vu ! Une fois que je dormais dans un fossé, attendant un homme de la campagne avec qui j’avais affaire de fourrage pour mes bêtes, — c’était un soir qu’il faisait un grand brouillard sur le cap, — j’ai été réveillé par des pas, et j’ai vu passer le lieutenant qui s’en allait suivi de la femme au brigadier. Il s’est arrêté deux fois pour lui dire : Adieu, va-t’en ! Mais à la troisième fois, comme elle le suivait toujours, il s’est fâché, et il l’a un peu poussée, en disant : T’en iras-tu ? Veux-tu te perdre ? Je veux que tu t’en ailles ! Elle est restée là plantée comme un arbre au bord du chemin, et elle l’a regardé marcher du côté de la mer tant qu’elle a pu le voir. Elle était tout à côté de moi, et moi de ne pas bouger, car qui sait quelle dispute elle m’aurait cherchée ! Alors je l’ai vue qui levait son poing comme ça au ciel, et elle a juré dans son patois italien en disant : « Tu mourras, tu mourras ! » Vous sentez que je n’ai parlé de ceci à personne, et si je vous en parle, c’est pour que vous avertissiez votre ami de ne pas retourner par là tout seul. Une femme n’est qu’une femme ; mais il y a, dans nos pays de rivages, des bandits qui sortent on ne sait pas d’où, et qui, pour une pièce de cinq francs… Vous m’entendez bien. Faites ce que je vous dis et ne me nommez pas, car la brigadière pourrait bien me le faire payer plus cher que cent sous !

Marescat étant un excellent homme, je crus devoir prendre son avis en considération, et je promis d’avertir La Florade le soir même.

Comme je descendais de voiture à l’entrée de la petite terrasse de Tamaris, j’eus comme un éblouissement en voyant La Florade en personne vis-à-vis de moi, à l’autre bout de cette même terrasse. Il avait été voir Pasquali pour connaître le résultat de sa conférence avec Mlle Roque, il s’en retournait à pied par La Seyne avec Pasquali. La marquise, en voyant passer son voisin, l’avait appelé pour lui dire bonjour. Elle échangeait avec lui quelques mots à travers la grille du rez-de-chaussée. La Florade se tenait à distance respectueuse. Je ne sais si elle le savait là ou si elle remarquait la présence d’un étranger ; mais il la voyait, lui, et à travers le buisson d’arbousiers il la contemplait avec tant d’attention, qu’il ne me vit pas tout de suite. Toutes les furies de la jalousie me firent sentir instantanément leurs griffes. Je n’avais jamais aimé, et j’avais trente ans ! Je feignis de ne pas l’apercevoir. Je saluai rapidement Pasquali et j’entrai brusquement dans le vestibule, comme si j’eusse voulu défendre la maison d’un assaut.

En me voyant, la marquise exprima une vive satisfaction et dit à Pasquali : — Ah ! voilà notre providence, à Paul et à moi ! Mais où cours-tu ? ajouta-t-elle en rappelant l’enfant, qui voulait s’échapper à travers mes jambes par la porte entr’ouverte.

— Laisse-moi aller voir l’officier de marine qui est dans le jardin, répondit Paul ; je veux regarder de près son uniforme !

— Non, lui dis-je, vous n’irez pas ! Quand on est enrhumé, on ne doit pas courir dehors !

En lui parlant ainsi, je le retins et le ramenai vers sa mère avec une vivacité tout à fait en désaccord avec ma manière d’être habituelle, et dont il s’étonna et se piqua même un peu. On devine de reste le motif secret de ma brusquerie. Je ne voulais pas que Paul devînt un lien entre sa mère et La Florade, comme cela avait eu lieu pour moi. Elle m’approuva sans me comprendre, et prit son fils sur ses genoux ; je regardai si La Florade épiait toujours : il avait disparu. Pasquali, qui ne voulait pas le faire attendre, prenait congé.

Paul avait un peu de fièvre. Je prescrivis vingt-quatre heures de claustration, à moins qu’il ne fît très chaud le lendemain, et la marquise me conduisit à sa petite pharmacie de voyage pour que j’eusse à choisir les infusions convenables. J’hésitais, je réfléchissais, j’étais minutieux comme s’il se fût agi d’une grosse affaire, le tout pour prolonger ma visite. Je vis que ma stupide ruse inquiétait la pauvre femme. Je me la reprochai et me hâtai de la tranquilliser. Au fond, j’étais honteux de moi, j’étais troublé, j’avais une idée fixe : avait-elle aperçu La Florade ? avait-elle rencontré le feu de son regard ? Pauvre homme que j’étais, avec toute ma force lentement amassée et ma longue confiance en moi-même !

La marquise ne me parut pas avoir fait la moindre attention à l’officier de marine, et je me gardai bien de lui en parler.

— Quoi de nouveau ? dis-je à La Florade en le retrouvant le soir sur son navire, où j’étais invité à dîner par le médecin du bord.

— Rien. Elle me met dans une impasse. Elle dit qu’elle ira vivre où je voudrai, pourvu que je promette d’aller l’y voir. Pasquali n’a pu trouver d’autre moyen de l’ébranler qu’en lui disant qu’on devait obéir à la personne qu’on aime, et que, ma volonté étant de l’éloigner, elle avait à me prouver son affection en se soumettant sans condition aucune. Elle a demandé deux jours pour réfléchir, ajoutant que j’avais bien tort de ne pas lui dire moi-même ce que j’exigeais, marquant quelque défiance de la validité des pouvoirs de l’intermédiaire, ne luttant que par son inertie, et montrant à Pasquali étonné cette douceur têtue qui est plus difficile à manier que la violence.

— Alors vous faites bon marché de la violence ? vous ne craignez pas les femmes franchement irritées ?

— Pourquoi me demandez-vous cela ?

— Parce que j’ai vu ce matin une autre de vos victimes qui me paraît plus fâcheuse encore que Mlle Roque.

— Vous plaisantez ?

— Non. J’ai vu la Zinovèse. Savez-vous qu’elle est très malade ?

— Au diable le médecin ! Qu’alliez-vous faire là ? Elle vous a parlé de moi ? elle a eu la folie de me nommer ?

Je lui racontai toute l’affaire sans lui dire un mot de la marquise, et quand il sut que le bon Marescat était seul avec moi en possession de son secret, il se calma et me parla ainsi :

« Cette Monaquoise était une beauté incomparable, et je suis sensible à la beauté plus que je ne peux le dire. Elle était coquette. Rien ne ressemble à une femme qui veut aimer comme une femme qui veut plaire. Une coquette ressemble également beaucoup à une femme de conscience large et de mœurs faciles. J’y fus trompé. Je crus qu’on ne me demandait qu’un effort d’éloquence et un élan de passion pour succomber avec grâce. Est-ce ma faute, à moi, si, croyant rencontrer une aventure, je tombe dans une passion ? Vous voyez que je ne suis pas un fat. Plus la Zinovèse me disait que j’étais sa première et unique faute, moins je voulais le croire, et, ne lui demandant aucun compte de son passé, je lui savais mauvais gré de se faire inutilement valoir. Je fus vite dégoûté, non pas d’elle, mais de cette importance qu’elle voulait donner à nos relations. Il était question de quitter son mari et ses enfans ! Elle se disait si malheureuse avec son garde-côte, assujétie à tant de travail et de privations que je lui offris le peu que je possède. Elle refusa avec hauteur, et je commençai à voir que j’avais affaire à une femme plus fière et plus à craindre que je ne l’avais prévu.

« Elle commença bientôt à se dire malade de chagrin et à m’assigner des rendez-vous qui l’eussent perdue. J’avais déjà bravé le danger dans l’enivrement de ma fièvre, car j’ai eu de l’emportement pour cette nature énergique, je ne le nie pas. Elle a une exaltation d’esprit et une âpreté de formes qui la rendent souvent très vulgaire, mais sublime par momens. Il n’est pas dans ma nature d’avoir peur d’une panthère. Je n’ai donc jamais craint sa violence ; mais je devais craindre de commettre une mauvaise action, et je fus renseigné trop tard sur la véritable situation de cette femme. Le hasard me fit rencontrer et connaître son mari ; dois-je dire le hasard ? Non ! il faillit surprendre un de nos rendez-vous. La femme eut le temps de se cacher, et je payai d’audace en abordant le garde-côte et en le priant de me servir de guide au bord des falaises. Je trouvai en lui une bonté et une droiture remarquables. Je connus ses ressources ; je vis qu’il était le plus aisé et le plus considéré de son poste, qu’il adorait sa femme, qu’ils avaient des enfans charmans, que la Zinovèse jouissait d’une réputation de sagesse, et que j’arrivais comme un fléau, comme un voleur, si vous voulez, dans l’existence de ces gens-là. Je me jurai à moi-même de ne pas amener une catastrophe, et je ne revis la Zinovèse que pour lui faire mes adieux, lui donner ma parole d’être à tout jamais à son service en quelque détresse de sa vie que ce fût ; mais, comme je n’avais jamais songé à la disputer à ses devoirs de famille, je la conjurai d’y revenir et de m’oublier. Elle me fit des menaces ; elle m’en fait encore, soit ! ceci ne m’occupera pas plus que tous les autres périls dont la vie se compose, depuis la chute d’une pierre sur la tête jusqu’à une attaque de choléra ; mais me voilà fort inquiet de sa santé, que je ne savais pas si compromise. Croyez-vous réellement que le chagrin en soit la cause ? »

— Je le crois, surtout parce que le chagrin agit sous forme de colère perpétuelle et de soif de vengeance.

— Mais enfin ce n’est pas moi qui l’ai rendue méchante ? Elle l’a toujours été ; je l’ai vue ainsi dès le premier jour.

— C’est possible, et vous n’en êtes que plus à blâmer. On doit plaindre les méchans et s’efforcer de les calmer. Quand on les enflamme et les excite par la passion, on n’a que ce qu’on mérite, s’ils vous étranglent.

— Qu’elle m’étrangle donc, mais qu’elle guérisse !

— Cela pourrait bien arriver. Prenez garde !

— Je vous répondrai comme Paul-Louis Courier : « Eh ! mon ami, quelle garde veux-tu que je prenne ? Celle qui veille à la porte du Louvre… »

— Soit, ce qui est fait est fait. J’ignore si mes pilules d’opium vous serviront de préservatif contre une coutelade ; mais vous devriez bien songer à ne pas vous replonger dans de pareils embarras. Pour peu que votre passé nous en révèle encore deux ou trois du même genre, je crains de fortes atteintes à la tranquillité de votre avenir.

— Oh ! tranquillité, je me ris de toi, s’écria-t-il. Voilà bien la plus forte attrape que les hommes aient inventée. Eh ! mon cher, le cœur de l’homme est fait pour la tranquillité comme un oiseau pour la cage. Amassez donc une provision de tranquillité pour vos vieux jours ! Enseignez-moi où ça se trouve, où ça se vend, et dans quelles bouteilles ça se conserve ! Pendant que je m’amuserai à ficeler et à cacheter ma tranquillité dans une cave, la voûte s’effondrera sur ma tête, ou un tremblement de terre nous engloutira, ma tranquillité et moi ! Nous voici bien tranquilles sur ce navire monumental et bien amarrés dans un port tranquille : où serons-nous dans cinq minutes ? Peut-être aurai-je un coup de sang et serez-vous en train de vouloir retenir ma pauvre âme déjà envolée, — ou bien, en descendant tout à l’heure dans le canot, peut-être ferez-vous un faux pas et irez-vous voir l’Achéron pendant que nous perdrons tous notre tranquillité pour vous retirer de la mer. Mon cher docteur, ne me parlez jamais de cette chose que je n’admets pas et dont je ne puis me faire aucune idée. La vie, c’est le mouvement, l’agitation, la dépense incessante des forces physiques, morales et intellectuelles. Aimons, souffrons, risquons et acceptons tout gaîment, ou tuons-nous tout de suite, car elle n’est pas ailleurs que dans la mort, votre dame tranquillité ! C’est la chaste épouse qui nous attend dans le tombeau, et je vous réponds que nous l’y trouverons bien vierge, car nous n’aurons pas seulement aperçu sa figure durant notre vie !

— Alors lâchons la bride à tous nos instincts sauvages, et comme le repos est un rêve, accablons de fatigues et de désespoirs à notre profit l’existence des autres âmes !

— Non pas ! ne me faites pas dire des choses injustes et cruelles !

— Si vous vous en privez, vous n’êtes pas logique !

— Mais quelle est donc votre logique à vous ? Voyons.

— Elle est tout le contraire de la vôtre. La vie est un orage, soit ! Nous sommes orage et convulsion nous-mêmes. Laissons-nous aller à cette loi qui emporte tout dans l’abîme, et il n’y a plus de société, plus d’humanité, plus rien : nous finissons comme les sauvages, par l’eau de feu ; mais si nous croyons à la civilisation, c’est-à-dire à Dieu et à l’homme, luttons contre l’orage extérieur et contre l’orage intérieur ; exerçons-nous à la force, réservons le peu que nous en acquérons chaque jour pour un noble emploi. Abstenons-nous de curiosités qui ne peuvent nous donner qu’une sensation égoïste et passagère, ne courons pas après tous les feux follets de la passion : cherchons le soleil durable et vivifiant de l’amour.

— Oh ! ce soleil-là,… à quoi le reconnaîtrais-je ? dit La Florade, railleur, mais un peu pensif.

— À l’utilité de votre dévouement pour la personne aimée, répondis-je. Plus vous donnerez de votre cœur et de votre volonté, plus il vous en sera rendu par l’influence divine de l’amour ; mais quand cette dépense ne peut produire que le malheur des autres, soyez certain que vous vous ruinez en pure perte.

— Pour conclure, dit-il après un instant de rêverie où il me sembla prendre la résolution de respecter ma logique et de garder la sienne, qu’est-ce que je peux faire pour cette pauvre Zinovèse ? Vous n’allez pas me dire comme pour Nama, qu’il faut l’épouser ou la fuir. Je ne peux que la fuir ou la consoler, et dans les deux cas je fais mal. Je la laisse mourir ou la rends de plus en plus coupable envers un mari qui vaut probablement mieux que moi.

— Laissez-la mourir, et tant pis pour elle !

— Vous n’êtes pas consolant, docteur.

— Vous n’êtes donc pas consolé, vous ?

— Non ; je plains cette pauvre femme, et si je suivais mon instinct, mon instinct sauvage comme vous l’appelez, j’irais lui dire que je l’aime encore. Vous voyez bien que je me combats quelquefois. Il en est de même à l’égard de Mlle Roque. Je l’aimerais de bien bon cœur, si elle n’en devait pas souffrir.

— Ne profanez donc pas le verbe aimer ! Vous n’aimez ni l’une ni l’autre.

— Je les aime comme je peux et plus que je ne devrais, car il est bien certain qu’aucune d’elles ne réalise mon rêve d’amour. Vous avez beau dire et croire que mon âme est dépensée en petite monnaie ; je sais bien le contraire, moi ! Je sais et je sens que je n’ai pas commencé la vie et qu’il y a en moi des trésors de tendresse et de passion qui n’auront peut-être jamais l’occasion de se répandre. Où est la femme idéale que nous nous créons tous ? Elle existera pour nous un instant peut-être, en ce sens que nous croirons la saisir où elle n’est pas, et que nous prendrons quelque nymphe vulgaire pour la déesse elle-même ; mais l’illusion ne durera pas. Vous voyez que je parle comme un sceptique ; mais du diable si je le suis ! Puisque la vie est faite d’aspirations, je veux toujours aspirer, et ce que je trouverai, je prétends m’en contenter sans renier Dieu, l’amour et la jeunesse.

— Alors épousez Mlle Roque ; vrai, épousez-la !

— Pourquoi ? Je n’ai pas dit que je me bercerais toujours de la même illusion. Je sais que ce n’est pas possible ; je vivrai donc en simple mortel. Je passerai d’une ivresse à l’autre, et je n’aurai jamais le réveil triste, par la raison que je sais qu’il y a toujours du vin.

— Alors vous êtes gai ? L’une pleure, l’autre rugit, toutes deux mourront peut-être…

La Florade m’interrompit par un juron, et pour la première fois je le vis en colère. Il m’accusait de pédantisme et de cruauté. Il se disait et se croyait parfaitement innocent du malheur de ces deux femmes, par la raison qu’il n’avait jamais consenti à être aimé d’elles au détriment de leur honneur ou de leur devoir, ce qui n’était pas rigoureusement vrai. — Voyons ! s’écria-t-il dans un mouvement d’entraînement oratoire aussi naïf que paradoxal : vous qui parlez, êtes-vous plus prudent que moi ? Qu’est-ce que vous allez faire tous les jours chez cette Mme Martin, puisque Martin il y a, qui paraît être une femme vertueuse, dévouée à son enfant malade, attachée à ses devoirs et jalouse de sa réputation ?

— Ne parlez pas de Mme Martin, repris-je avec vivacité. Elle n’est pas ici en cause. Vous ne la connaissez pas. Vous ne pouvez rien dire à propos d’elle qui ait le sens commun !

— Ah ! pardonnez-moi, mon cher ; je sais par Pasquali, qui est homme de bon jugement, que c’est une femme adorable, et j’ai vu par mes yeux qu’elle est belle à faire tourner des têtes plus solides que la mienne. La vôtre a beau être défendue par les sophismes d’une fausse expérience ; vous êtes jeune, que diable ! et je vous dirai ce que vous me disiez l’autre jour : vous n’êtes ni plus laid ni plus sot qu’un autre. Vous n’êtes pas non plus un dieu, je le constate, et je suis certain que vous ne versez pas de philtres sous forme de potion à vos malades ; mais cette femme est veuve, elle est seule, elle est sage, elle s’ennuiera demain, si elle ne s’ennuie déjà aujourd’hui. Elle aura besoin d’aimer ; plus elle est pure et vraie, plus ce besoin sera impérieux. Vous serez là, vous, épris, éperdu peut-être, tout prêt à parler, si vos yeux et vos pâleurs subites n’ont parlé déjà, — car vous avez, depuis deux jours, des yeux distraits et des pâleurs subites, je vous en avertis ! Vous êtes amoureux, mon cher, je m’y connais ; la semaine prochaine vous serez fou, — et peut-être aimé, — car les femmes, si austères et si haut placées qu’elles soient, ne nous demandent pas autre chose que de les aimer ardemment et naïvement. Eh bien ! quelle est la position de Mme Martin ? Tout fait pressentir dans les réticences de ses confidens une grande fortune et une haute naissance. Pourra-t-elle vous épouser, et le voudrez-vous ? Non, votre fierté, votre dévouement pour elle s’y refuseront, car en vous épousant elle attirera peut-être des malheurs très grands sur elle-même. Dans certaines familles, la veuve est tenue de ne pas se remarier, ou de perdre la tutelle de son fils. La voilà donc ruinée, séparée peut-être de cet enfant qu’elle idolâtre, ou bien forcée de vous éloigner, et mourant de chagrin ni plus ni moins que la très placide et très bornée Mlle Roque, ou que la très illettrée et très emportée Zinovèse. Vous viendrez me dire alors, comme je vous disais tout à l’heure : « Comment cela se fait-il ? Je vous jure bien, ajouterez-vous, qu’en allant tâter le pouls à son marmot, je ne croyais pas en venir là, et lui causer tout le mal qui lui arrive. Certes je n’ai pas prévu, je ne m’attendais pas… » Et moi, votre confident, si je vous réponds alors : « Mon cher, c’est votre faute ; il fallait prévoir, il ne fallait pas y retourner, il ne fallait pas être jeune, il ne fallait pas voir qu’elle est belle ; enfin tant pis pour elle et tant pis pour vous ! » si je vous dis tout cela, mon cher docteur, ne penserez-vous pas que je suis un orgueilleux sans pitié et un ami sans entrailles ?

La vive déclamation de La Florade portait si juste à certains égards, qu’elle me troubla beaucoup intérieurement ; mais je n’en fus pas atterré, et ma réponse était toute prête dans ma conviction et dans ma bonne foi. — Tout ceci serait parfaitement raisonné, lui dis-je, si l’édifice ne péchait par la base. Vous commencez toujours par établir qu’on est autorisé à manquer de raison et de volonté en amour ; je n’admets pas cela, moi. Supposons tout ce que vous voudrez à propos d’une femme quelconque, car je me refuse absolument à faire intervenir dans nos thèmes celle qu’il vous a plu de nommer, et que je connais trop peu pour pouvoir me permettre…

— Passons, passons !… Supposons qu’elle s’appelle Mme Trois-Étoiles.

Mme Trois-Étoiles étant donnée, je suppose que j’en devienne épris. Sachant fort bien d’avance que je ne puis que l’offenser en laissant paraître mon enthousiasme, il me paraît très simple de m’abstenir de toute émotion apparente, et si je ne suis pas capable de cela, je ne suis qu’un enfant sans raison ! Mais supposons que je sois cet enfant-là. Mme Trois-Étoiles, pour peu qu’elle ne soit pas folle, se dira : « Cet ingénu n’est pas mon fait, je suis une femme de bien, et je n’irai pas risquer mon avenir et celui de mon fils pour charmer les loisirs de ce monsieur, qui n’a pas seulement le bon goût de me cacher son émotion, et qui dès lors n’est certes pas capable de devenir mon appui et celui de mon fils dans l’avenir. » Voilà mon raisonnement, cher ami ; il manque d’éloquence, mais il vaut bien le vôtre.

— D’où il résulte qu’étant un fou, je n’ai eu affaire qu’à des folles ?

— Eh mais !…

— Savez-vous, dit-il en riant, la morale de tout ceci ? C’est que vous me donnez une envie furieuse de devenir un homme raisonnable et d’aimer éperdument une femme gouvernée par la raison !

On dérangea notre tête-à-tête, et quand je rentrai à mon hôtel, j’écrivis au baron de La Rive. J’étais assez content de moi, La Florade m’avait rappelé à moi-même. J’étais bien résolu à me défendre de mon propre cœur, et je ne pouvais admettre un seul instant qu’à propos de moi la marquise pût jamais avoir à combattre le sien.

Je passai huit jours sans la revoir. J’avais des nouvelles de Tamaris par Aubanel et Pasquali. Paul allait bien. La marquise vivait dans une sérénité angélique. Je hâtai la conclusion de mon affaire. Mlle Roque ne se décidait à rien, et, ne voulant pas attendre indéfiniment son caprice, je vendis ma zone d’artichauts le moins mal possible à un riche maraîcher de La Seyne. Je fis une visite à la Zinovèse, et je la trouvai mieux. Mes calmans faisaient merveille. Elle avait recouvré le sommeil, ses yeux s’étaient un peu détendus, son regard était moins effrayant. J’évitai de lui parler de son moral, craignant de réveiller l’incendie, et je portai cette bonne nouvelle d’une amélioration sensible à La Florade, que je cessai de sermonner, dans la crainte qu’il ne revînt à ses commentaires sur mon propre compte. Je ne voulus même pas savoir s’il avait de nouveau aperçu la marquise, et je ne sus réellement pas s’il était retourné à Tamaris.

Toutes choses ainsi réglées, je me disposais à quitter la Provence et à faire ma visite d’adieux à Mme d’Elmeval, lorsque je reçus du baron la lettre suivante :

« Mon cher enfant, je me sens assez fort pour quitter Nice, où je m’ennuie depuis notre séparation ; mais tu me trouves encore trop jeune pour habiter le nord de la France. Puisque Toulon est un terme moyen, et qu’il y a toujours là de braves gens, puisque ma chère Yvonne, c’est le nom d’enfance que je donnais à la marquise, se trouve bien dans ces parages, je veux aller passer mes derniers trois mois d’exil auprès d’elle. Mon voisinage de soixante-douze ans ne la compromettra pas, et elle sait fort bien que je ne serai pas un voisin importun. Cependant je ne veux rien faire sans sa permission. Va donc la trouver de ma part, et si elle a autant de plaisir à me voir que j’en aurai moi-même à me sentir près d’elle, occupe-toi de me caser dans une villa au quartier de Tamaris ou de Balaguier. Tu vois que je me rappelle le pays. Je me rappelle aussi une assez belle maison dans le goût italien avec une fontaine en terrasse, l’ancienne bastide Caire. Je ne sais à qui elle est maintenant. Tâche de la louer pour moi. Ce doit être tout près des bastides Tamaris et Pasquali, au versant de la colline, près du rivage. Sacrifie-moi encore quelques jours pour m’installer, et compte que si ta réponse n’y fait pas obstacle, ton vieux ami philosophera et radotera avec toi d’aujourd’hui en huit. »

Une heure après la lecture de cette lettre, j’étais à Tamaris. La marquise était à la promenade : je résolus de l’attendre, et j’allai examiner la maison Caire, que je n’avais vue encore qu’extérieurement. C’était un palazzetto génois assez élégant, et la fontaine avec ses eaux jaillissantes, les escaliers du perron tapissés d’une belle plante exotique, le jardin en terrasse bordé d’une étrange balustrade de niches arrondies, la serre chaude assez vaste, le petit bois de lauriers formant une voûte épaisse au-dessus du courant supérieur de la source, la prairie bien abritée par la colline du fort, le bois de pins et de liéges descendant jusqu’au pied de la colline même, une ferme à deux pas, qui touchait l’enclos de Tamaris et qui communiquait avec le jardin par une allée de beaux platanes garnie de rigoles à eaux courantes, tout était agréable et bien disposé pour les courtes promenades pédestres de mon vieux ami. Je m’informai auprès de fermiers fort bourrus : la maison était inhabitée, on pouvait la visiter et la louer en tout ou en partie. Je vis les appartemens, qui me parurent sains et assez confortables. Je demandai le prix, et avant de rien conclure je retournai à Tamaris. Madame n’était pas rentrée.

— Elle ne tardera guère, me dit le petit Nicolas en s’avançant sur la terrasse, et tenez ! la voilà qui revient !

Je ne voyais sur la rive que des pêcheurs et des douaniers.

— Elle n’est pas là ! dit Nicolas : regardez donc du côté de Saint-Mandrier, là-bas, en mer ! Elle a été voir le jardin botanique avec le petit et M. Pasquali, dans le canot au lieutenant La Florade.

— Et le lieutenant…

— Et le lieutenant aussi ; voyez !

Je regardai à la longue-vue dressée sur la terrasse, — c’est le meuble indispensable de toutes les habitations côtières, — et je distinguai La Florade assis sur son manteau étalé à la poupe de l’embarcation. Paul était debout entre ses jambes, la marquise à sa droite, Pasquali à sa gauche, la bonne auprès de sa maîtresse, et les douze rameurs, assis deux à deux vis-à-vis de ce groupe, enlevaient légèrement le canot, qui filait comme une mouette.

Je quittai brusquement Nicolas et la longue-vue, et je descendis à la noria située dans le rocher au revers du côté maritime. C’était comme une petite cave profonde à ciel ouvert, tapissée de lierre et de plantes grasses rampantes à grandes fleurs blanches et roses. Là, bien seul, je maîtrisai mon mal. La Florade s’était introduit dans l’intimité de la marquise. Certes il l’aimait déjà… Avais-je mission de la protéger contre lui ? Et d’ailleurs n’était-il pas capable de la bien aimer, lui avide d’idéal, intelligent, sincère et doué d’un charme réel ? À quoi bon lutter contre les mystérieuses destinées ? « Elle est seule, elle est austère, avait-il dit ; elle a besoin d’aimer, c’est fatal. Elle aimera dès qu’elle sera aimée. » Eh bien ! pourquoi non ? Si une mésalliance compromet son avenir, ne trouvera-t-elle pas dans la passion d’un homme enthousiaste et charmant des compensations infinies ? Faut-il qu’elle ignore l’amour parce qu’elle est mère ? Et qui prouve que cet enfant n’aimera pas La Florade avec engouement et ne luttera pas pour lui avec elle ? Il l’aime aujourd’hui pour sa figure riante, pour son uniforme et son canot. Ce qu’il rêve déjà, c’est d’être marin, je parie ! Demain il l’aimera pour ses tendres caresses et ses fines gâteries… Il ne connaît de moi que la tisane et les cataplasmes ! Vais-je donc être jaloux de Paul ?… Non, pas plus que je ne veux l’être de sa mère. La Florade est aventureux. Il recule sans doute encore devant l’idée de conquérir la fortune avec la femme : mais il est homme à accepter et à dominer à force de cœur et d’audace les plus délicates situations… Oui, oui, il osera ce que je n’oserais pas, et ce sera tant mieux pour elle. Il saura l’étourdir sur les dangers et les déboires de la lutte engagée avec le monde en s’étourdissant lui-même, et tout ce qui me paraît obstacle et malheur sera pour eux l’aiguillon de l’amour. Allons ! pas un mot, pas un regard qui trahisse ma souffrance. Dans huit jours, j’installerai le baron et je fuirai, laissant à la marquise un conseil et un appui sérieux. — Moi, j’oublierai, puisqu’il le faut !

J’essuyai la sueur froide qui coulait de mon front, je remontai les degrés de la noria, je redescendis ceux de la bastide, et j’étais au rivage quand le canot y déposa ses passagers. Malgré moi, mon premier regard fut pour La Florade. Sa physionomie était sérieuse et comme éteinte par le respect. Il n’y avait certes rien à reprendre dans son attitude. J’en fus d’autant plus consterné. Trop confiant en lui-même, il eût certainement déplu.

La marquise me fit le bon accueil des autres jours, et témoigna du plaisir à me voir ; mais elle rougit sensiblement. Pasquali eut un sourire de sphinx, qui n’était peut-être qu’un sourire de cordialité. Il me sembla que Paul ne faisait de lui-même aucune attention à moi.

Cependant la scène changea au bout d’un instant. La marquise remerciait Pasquali, en désignant La Florade, de lui avoir procuré un si bon pilote. Elle remerciait le pilote aussi ; mais elle n’invitait personne à la suivre, et comme La Florade m’offrait de me remmener dans son embarcation, elle mit sa main sur mon bras en disant : — Non ! j’ai à parler au docteur, il faut qu’il me sacrifie au moins dix minutes. La calèche est là-haut comme tous les jours ; je le ferai reconduire à La Seyne, et, s’il est pressé, il arrivera aussitôt que vous, car vous avez le vent contraire.

La Florade devint pourpre. Pasquali continua de sourire mystérieusement. Ce fut à mon tour de montrer une soumission impassible.

— Arrêtons-nous chez le voisin, me dit la marquise dès que La Florade eut crié file ! à ses rameurs. Je veux l’interroger en même temps que vous.

Elle s’assit dans le jardinet de Pasquali. La bonne remonta vers la bastide Tamaris avec Paul, qui criait la faim.

— Mon brave voisin et mon bon docteur, nous dit la marquise, qu’est-ce que c’est que M. de La Florade ? Vous d’abord, voisin, c’est votre filleul, le fils d’un de vos meilleurs amis. Il est très jeune, très décoré, très gradé pour son âge. Il est doux, brave et intelligent, et après ?

— Après ? dit Pasquali, c’est le meilleur enfant de la terre. Pourtant… je ne vous l’aurais jamais présenté chez vous. Il venait me chercher dans son canot d’officier ; vous partiez pour le même but dans une grosse barque, un vrai fiacre. Vous auriez mis deux heures, Paul se serait enrhumé. Je vous ai conseillé d’accepter l’offre du lieutenant. Votre santé et celle du petit avant tout !…

— Oui, oui, reprit-elle, nous avons tous bien fait. La promenade a été charmante, votre ami très obligeant. J’aurais été prude de refuser son embarcation avec votre compagnie ; mais pourquoi me dites-vous que vous ne me l’eussiez jamais présenté chez moi ?

— Parce que c’est un jeune homme, et que vous ne voulez pas recevoir de jeunes gens, en quoi vous avez raison.

— Je reçois pourtant le docteur, qui n’est pas précisément un vieillard.

— Oh ! moi, répondis-je avec un rire forcé, je ne compte pas : un médecin n’est jamais jeune.

— Alors, reprit la marquise en souriant et en s’adressant au voisin, vous n’avez pas d’autre motif pour ne pas m’amener votre filleul que sa qualité de jeune homme ?

— Ma foi ! vous m’embarrassez, répondit Pasquali. Questionnez donc un peu le docteur ; c’est à son tour de parler.

— Oui, voyons, docteur ! reprit la marquise.

Pasquali, qui était fin sous son air d’insouciance habituelle, me regardait dans les yeux. Je fis l’éloge de La Florade sans restriction et avec un peu de ce feu héroïque dont j’avais fait provision sous les pampres de la noria.

La marquise m’examinait aussi avec une attention extraordinaire. — Alors, dit-elle quand j’eus fini, vous ne m’approuveriez pas de fermer ma porte à votre ami, s’il venait me voir avec son parrain ou avec vous ?

Je ne pus surmonter un peu d’amertume. Je lui témoignai ma surprise d’avoir à examiner une question de prudence et de convenance avec une femme qui savait le monde mieux que moi. Je me récusai quant au conseil à donner, et j’ajoutai que je n’aurais probablement pas l’occasion d’accompagner La Florade chez elle, puisque je partais dans huit jours. Et comme ce sujet de conversation commençait à dépasser mes forces, je la priai de vouloir bien m’écouter sur un autre sujet plus intéressant peut-être pour elle et pour moi. Pasquali se levait par discrétion ; je le retins et présentai à la marquise la lettre du baron, après quoi, pendant qu’elle en prenait lecture, je suivis notre hôte au fond de son petit jardin.

— Quelle diable d’idée a-t-elle, me dit-il, de vouloir inviter La Florade ? J’ai peur que ce gaillard-là ne lui fasse une déclaration à la seconde visite !

— Eh bien ! qu’est-ce que cela vous fait ? répondis-je avec une indifférence très bien jouée.

— Cela ne vous fait donc rien, à vous ?

— Il me semble que cela ne me regarde pas du tout.

— Eh bien ! moi, c’est différent ; c’est mon filleul, et je l’aime, le mâtin ! Croyez-vous que ça m’amuse de le voir flanquer à la porte ? Et qu’aurai-je à dire ? Il l’aura mérité ! Elle m’en fera des reproches, la brave femme !

— Non ; après ce que vous venez de lui dire…

— Vous croyez ?

— Ses reproches seraient injustes. S’il l’offense, elle ne pourra s’en prendre qu’à elle-même. Elle est suffisamment avertie par votre silence.

— Allons, je m’en lave les mains alors !

Pasquali ralluma philosophiquement sa pipe, et alla donner un coup d’œil à ses engins, la porte de son jardin n’étant séparée du flot paisible que par un chemin étroit, élevé d’un mètre sur les galets.

— Venez donc que je vous dise ma joie ! s’écria la marquise en se levant et en me tendant la lettre. Oui, je veux qu’il vienne, notre excellent, notre meilleur ami ! Je vais lui écrire moi-même. Venez vite là-haut ; la lettre peut encore partir aujourd’hui. J’enverrai Nicolas au galop du petit âne d’Afrique… Au revoir, voisin ! cria-t-elle à Pasquali par la porte ouverte. Je monte, une lettre pressée ! à tantôt !

Elle monta légèrement l’escalier rapide et difficile. Elle arriva sans être essoufflée. Je remarquai la force et l’équilibre de son organisation, qui m’avaient déjà frappé à la promenade. Ce n’était pas une femme du monde étiolée par l’oisiveté ou usée par l’activité sans but. Elle était toute jeune encore, solidement trempée comme une Armoricaine de forte race, et la délicatesse de ses linéamens cachait une vie arrivée à son développement sans solution de continuité.

N’était-elle pas faite pour l’expansion du bonheur, cette femme sans tache et sans remords ? Était-il possible que La Florade ne comprît pas qu’elle méritait une vie de dévouement sans partage et d’adoration sans défaillance ? Elle était si belle dans son activité et dans son rayonnement, que je faillis tomber à ses pieds et lui promettre de tuer celui qui la rendrait malheureuse.

Son premier mouvement fut d’embrasser son fils, et tout en se mettant à son bureau, elle lui demandait s’il n’avait pas oublié le vieux baron et s’il allait être content de le revoir. Elle écrivit avec effusion, me priant de lire à mesure par-dessus son épaule pour voir si, dans sa précipitation, elle n’oubliait pas quelques mots. Puis elle se leva et me tendit la plume. — Écrivez, écrivez dans ma lettre, dit-elle ; ce sera convenable ou non : avec lui, il n’y a pas de malice à craindre. Nous n’avons pas le temps de faire deux lettres. Faites vite ! je vais presser Nicolas.

— Mais non, je pars aussi ; je porterai la lettre…

— Je vous dis que non ! Boumaka (c’était l’âne) ira plus vite que tout le monde.

Malgré son ordre, j’écrivis trois lignes sur une autre feuille. Je cachetai rapidement les deux lettres, et l’envoi partit.

— À présent, dit la marquise, allons vite à la maison Caire !

— Non, j’y ai été, tout est vu, tout est réglé ; je n’ai plus qu’un mot à dire en passant pour que l’affaire soit conclue.

— Allez-y et revenez ; je vous attends sous les pins. N’oubliez pas le denier à Dieu, et ce soir, à Toulon, vous verrez les propriétaires pour plus de sûreté.

à peine étais-je de retour, oubliant presque déjà ma blessure au rayonnement de son beau et franc sourire, qu’elle me consterna de nouveau en me disant : — À présent, parlons du fameux La Florade ! — Et comme elle s’aperçut de la stupeur où me plongeait sa trop naïve insistance, elle ajouta en riant : — Vous n’en revenez pas ! C’est que j’ai un roman à vous raconter. Pourquoi êtes-vous resté huit jours absent ? Il se passe tant de choses en huit jours ! Allons, venez vous asseoir sur mon banc favori, je vais vous raconter cela pendant que vous regarderez le point de vue que vous aimez.

Elle s’assit sur un banc creusé en demi-cercle dans le rocher et revêtu de coquillages à la mode italienne. De là on découvrait la grande rade prise dans le sens de sa longueur, avec ses belles falaises et ses eaux irisées ; mais je n’étais guère disposé à goûter ce spectacle, j’avais un poids atroce sur le cœur.

— Figurez-vous, reprit la marquise, que j’ai été rendre visite à Mlle Roque, et que je suis au mieux avec elle.

— Vraiment !

— Oui. Pasquali m’avait renseigné sur cette bizarre et mystérieuse existence d’une fille toute jeune et très belle abandonnée du ciel et des hommes, enfermée volontairement dans ce coupe-gorge, devant lequel je n’aime guère à passer le soir, et où j’ai pourtant pénétré ces jours-ci, poussée par un sentiment de commisération bien naturel. J’ai trouvé ce que l’on m’avait décrit : une maison à donner le spleen, une espèce de terrasse plantée de cyprès qui ressemble à une tombe, une vieille négresse fantastique, un escalier malpropre, le tout conduisant à un riche salon et à une très belle et douce personne, moitié Provençale et stupide en tant que demoiselle française, moitié Indienne et très poétique sous cet aspect-là. Elle a été étonnée de ma visite, elle n’y comprenait rien, quoique je la lui eusse fait annoncer par Pasquali. Elle n’avait pas dit non, et elle ne disait pas oui en me voyant. Elle se méfiait, elle avait peur : sa gaucherie française n’était pas sans mélange de majesté asiatique ; mais peu à peu, voyant mes bonnes intentions, elle s’est humanisée, rassurée, et au bout d’une heure elle m’appelait sa meilleure, sa seule amie ; elle m’accablait de caresses enfantines et consentait à tout ce que j’exigeais d’elle.

— Et qu’exigiez-vous donc ?

— Je n’exigeais pas, comme Pasquali, qu’elle quittât sa maison : c’était trop demander du premier coup ; mais je voulais qu’elle en sortît plus souvent et plus longtemps chaque jour. Figurez-vous qu’elle ne sort qu’à la nuit tombante ou à la première aube pour aller de temps en temps, à trois pas de là, prier sur la tombe de son père, dans le cimetière de La Seyne ! Elle ne connaît donc le soleil et la lune que de vue, car elle parcourt cette petite distance sur son âne, et dès que la chaleur se fait sentir, elle s’enferme à triple rideau pour végéter dans l’ombre, la rêverie oisive et l’immobilité délétère. Certes elle ne peut pas durer à ce régime, et le moins qui puisse lui arriver, c’est d’y devenir idiote ou paralytique. J’ai donc obtenu d’elle que deux fois par semaine elle viendrait me voir, à pied, après sa sieste, à midi, et que deux autres fois par semaine elle viendrait se promener dans la calèche avec moi.

— Vous êtes bonne ! mais elle vous ennuiera beaucoup, je le crains.

— On n’est pas précisément jeté en ce monde pour s’amuser, docteur ; mais j’ai peu de mérite à plaindre et à soigner les malades. J’ai passé ma vie à cela. Mon pauvre père était couvert de blessures, mon mari…

— Payait une jeunesse orageuse par une vieillesse prématurée ?

— Le baron vous l’a dit ? Eh bien ! c’est vrai, et puis mon Paul si délicat, toujours languissant dans sa première enfance ! Le voilà guéri, je n’ai plus de malades, et cela me manque. D’ailleurs Mlle Roque m’est sympathique. Vous savez combien dans le cœur des femmes la pitié est prête à devenir de l’affection. Vraiment cette fille est touchante avec son respect filial, son inertie fataliste, et l’espèce de terreur où elle vit sans se plaindre, car vous n’ignorez pas qu’elle est fort mal vue parmi les paysans, et même parmi les bourgeois campagnards des environs. Sa mère était restée musulmane, sa négresse l’est encore, et on l’accuse de l’être elle-même, bien qu’elle ait reçu le baptême. Je me suis fait expliquer par elle comme quoi son père, ne croyant à rien, avait pourtant exigé qu’elle fût enregistrée comme chrétienne aux archives de la paroisse. Il voulait ainsi la préserver des persécutions et des répugnances dont sa mère et sa servante noire étaient l’objet ; mais, comme il ne se souciait d’aucun culte, il la laissa pratiquer l’islamisme avec ces deux femmes, en exigeant qu’elle fît de temps à autre acte de présence à l’église catholique. Il est résulté de ce système un mélange très extraordinaire des deux religions dans l’esprit de cette fille, qui a des instincts très mystiques, qui se signe avec ferveur au nom de Mahomet, et qui professe une dévotion passionnée pour la vierge et les saints. Elle adore les pèlerinages, et ce qui l’a décidée à sortir avec moi, c’est que je lui ai promis de la mener à la chapelle de Notre-Dame-de-la-Garde, que, de sa fenêtre et depuis qu’elle est, au monde, elle voit à l’horizon en se persuadant qu’elle en est aussi loin que de l’Afrique. En même temps elle prie et célèbre les fêtes en secret avec sa négresse selon les rites du Coran, qu’elle sait par cœur, et toutes ses idées sont d’une islamite passive et fataliste.

— Vous comprenez et vous résumez fort bien Mlle Roque ; mais je ne vois pas quel rapport vous établissez entre elle…

— Et le lieutenant La Florade ? Attendez donc ! Mlle Roque, ou plutôt Nama, car l’Hindoue domine en elle, a une peur effroyable des chrétiens. Cela se comprend : elle n’a reçu d’eux que des menaces et des insultes ! Aussi, pour peu qu’un ou une de nous s’humanise et la traite avec bonté, elle est reconnaissante comme un pauvre chien perdu et battu qui trouve un maître compatissant. M. La Florade est entré un soir chez elle, croyant qu’elle appelait au secours. Il lui a témoigné de l’intérêt et lui a offert ses services. Pasquali assure que tout s’est borné là…

— Pasquali dit la vérité.

— Bien ! tant mieux,… et tant pis ! car cette fille s’est éprise de La Florade, et n’aspire qu’à être aimée de lui. Voilà ce qu’elle m’a confié dès la première entrevue, tant ma sollicitude l’avait gagnée. Elle est venue me voir ce matin au moment où M. La Florade, dont elle ne sait pas le nom, — il le lui a caché, et Pasquali ne l’a pas trahi, — abordait sur la grève. Elle me l’a montré de la terrasse en criant : C’est lui ! je le vois !… Elle voulait descendre pour lui parler. J’ai eu beaucoup de peine à l’en empêcher ; j’ai dû même la gronder comme on gronde une petite fille de six ans, pour l’engager à retourner chez elle. Un quart d’heure après, je descendais moi-même au rivage, en vue d’une promenade en mer pour mon compte. Vous savez le reste, et vous comprenez maintenant que la curiosité est entrée pour quelque chose dans la facilité avec laquelle j’ai accepté l’équipage et la compagnie de votre ami le lieutenant, car il est votre ami ; il n’a fait autre chose que de me parler avec enthousiasme de vous qui ne m’aviez pas du tout parlé de lui.

— J’ignorais, répondis-je en cachant mon amertume sous un air d’enjouement, que votre curiosité dût être éveillée à ce point par le récit d’une aventure de ce genre.

— L’aventure m’a été présentée comme innocente, reprit-elle. M’avez-vous trompée ? Voyons.

— La Florade est homme d’honneur, il m’a donné sa parole. Mlle Roque est pure, mais elle est trop dépourvue de toute idée des convenances pour que sa passion ne vous suscite pas quelque désagrément.

— Mais pourquoi ? Puisque M. La Florade l’aime, ne peut-il l’épouser ?

— Mais s’il ne l’aime pas ? Elle s’abuse étrangement, je vous le déclare.

— Ah ! pauvre fille ! Il l’a donc moralement trompée et séduite, car elle jure qu’il l’aime. Elle avoue qu’il est un peu bizarre et quinteux avec elle, qu’il a souvent l’air de l’abandonner, qu’il refuse d’aller la voir par crainte d’être blâmé de son peuple, mais qu’en dépit de tout cela il est très ému auprès d’elle, et qu’il ne la quitte jamais sans avoir les larmes aux yeux. Est-ce donc un perfide, votre ami La Florade ? Il n’a pas cet air-là. J’ai au contraire été frappée de sa physionomie ouverte et de ses manières franches. Je crois bien plutôt qu’il aime réellement Nama, mais que quelques empêchemens de position, de fortune ou de préjugé le forcent à renoncer à elle. Je voudrais les connaître, ces empêchemens, afin d’en apprécier l’importance et la durée. Enfin je voudrais savoir quelle est ma mission auprès de cette pauvre fille, si je dois lui conseiller le courage d’oublier, ou agir de manière à renouer des liens encore tendres en vue d’un mariage possible.

— Tout ceci est fort délicat, répondis-je, et je vous dois la vérité. La Florade est mon ami, non un ami ancien, mais, si je peux parler ainsi, un ami d’inclination. Il y aura donc peut-être un peu de trahison de ma part à vous dévoiler les dangers de son caractère ; mais il a tellement le courage de ses défauts et de ses qualités, que s’il était ici sommé par vous de s’expliquer, il vous dirait, j’en ai la certitude, tout ce que je vais vous en dire. C’est une nature séduisante et généreuse, mais sans frein. Il se livre tout entier à première vue, n’interroge rien, et se plaît en quelque sorte à braver toutes les conséquences de ses entraînemens… Certes il s’est beaucoup dominé en présence de Nama ; mais il n’est pas homme à jouer le calme qu’il ne sait pas imposer réellement à son imagination. Il a troublé la tête faible de cette fille par le trouble qu’il éprouvait lui-même. Elle a donc quelque motif pour s’abuser, sinon pour se plaindre.

— Alors me voilà fixée. Je ferai ce que Pasquali me conseille aussi : j’ôterai toute espérance à la pauvre créature. Pourtant… attendez ! Il me faut, avant de me charger de ce rôle cruel, que vous me disiez très sérieusement votre dernier mot. Vous me jurez qu’épris d’elle, peu ou beaucoup, la pitié, l’admiration pour sa beauté, l’estime qu’après tout la naïveté de son cœur et de son esprit mérite, ne le décideront jamais à en faire sa compagne ? Vous êtes bien sûr que mes représentations, ma conviction, mon éloquence de femme, si vous voulez, ne pourraient absolument rien sur lui ?

— Vous m’en demandez trop, répondis-je. Personne ne peut engager ainsi sa responsabilité pour un absent. Vous voulez voir La Florade, vous le verrez… Quel jour voulez-vous que je vous l’amène ?

La marquise sembla deviner mon désespoir. Elle me regarda attentivement, avec une sorte de surprise. Je soutins bravement son regard, je dois le dire, car elle reprit aussitôt avec la même liberté d’esprit qu’auparavant : — Amenez-le demain chez Pasquali. Je descendrai comme par hasard. Ne prévenez votre ami de rien ! Il s’armerait d’avance contre mes argumens. En le prenant au dépourvu, je verrai bien plus clairement si je dois espérer ou désespérer pour Nama.

Et maintenant, ajouta-t-elle, parlons de vous, docteur ! Est-ce que les charmans projets du baron ne vont pas modifier les vôtres ? Est-ce que vous ne prolongerez pas de quelques semaines votre séjour ici ?

— J’y ferai mon possible, répondis-je, afin qu’elle ne combattît pas ma résolution de fuir au plus tôt. Je ne me sentais plus assez de force pour recevoir des témoignages d’estime et de confiance qui me navraient. Dans huit jours, pensais-je, elle m’ouvrira peut-être son cœur, comme Nama lui a ouvert le sien, et au fond de ce cœur troublé ou souffrant je trouverai encore La Florade.

Je la quittai avec un peu de précipitation, prétextant un rendez-vous donné à Toulon, et je partis la mort dans l’âme. À mes yeux, la destinée suivait son implacable fantaisie de rapprocher ces deux êtres, si peu faits, selon moi, l’un pour l’autre. Ils s’étaient vus, ils se parleraient le lendemain, car dans certaines situations parler ensemble sur l’amour, c’est déjà se parler d’amour. Et moi j’étais là, condamné à opérer ce rapprochement !

Je sentis que je n’aurais pas la force de m’y prêter. J’attendis Pasquali sur le chemin de La Seyne. C’était l’heure où il y retournait. Il venait d’échanger quelques mots avec la marquise en traversant la colline. Il savait son projet, et n’y trouvait rien à reprendre. — Elle est bonne, dit-il, bien bonne femme, le diable m’emporte ! Il faudrait que le petit (il désignait encore ainsi quelquefois son filleul)fût trois fois effronté pour lui lâcher des douceurs en pareille circonstance. D’ailleurs nous serons là.

— Vous y serez, cher monsieur. Moi, j’ai oublié, en m’engageant à être de la partie, que cela m’était impossible ; mais vous n’avez pas besoin de moi, vous me raconterez l’affaire un autre jour. J’ai à acheter quelques meubles pour installer un mien ami au nom de qui je viens de louer la maison Caire ; il faut que je passe le contrat…

— Ah ! vous m’amenez un voisin ? Bon ! tant mieux !

Et, sans s’informer de son âge, de ses goûts et de son caractère, il m’offrit pour lui ses barques, ses engins, son vin d’Espagne et ses services personnels avec cette cordialité simple et brusque qui le caractérisait.

J’envoyai une lettre à La Florade pour lui dire que son parrain l’attendait encore le lendemain à sa bastide, puis je m’occupai activement de l’installation prochaine du baron. Je consacrai encore toute l’après-midi de ce lendemain à passer le contrat avec le propriétaire de sa nouvelle demeure, et je partis pour Hyères, où j’avais un ami. Je croyais devoir m’éloigner un peu du théâtre de mes agitations.


  1. Voyez la livraison du 1er février.