Aller au contenu

Tels qu’ils furent

La bibliothèque libre.
Illustrations par Pierre Lissac.
Texte établi par Henri Cyral, Henri Cyral.
ÉDOUARD ESTAUNIÉ
de l’Académie française.

TELS QU’ILS FURENT
ROMAN
Illustrations de Pierre LISSAC
COLLECTION FRANÇAISE
HENRI CYRAL, ÉDITEUR
118, BOULEVARD RASPAIL, PARIS (VIe)

1929


Les pages que voici contiennent des histoires anciennes, des histoires ordinaires telles qu’il en arrivait en ce temps-là aux gens de notre province, et qui me paraissent belles parce que dans leur paysage se sont promenées mon enfance et ma première jeunesse.

Les pays, comme les fleuves, reflètent les nuances de l’heure et, baignant des rives changeantes, peuvent sembler nouveaux sans cesser d’être eux-mêmes. En parcourant ce qui suit, plus d’un lecteur sans doute croira pénétrer dans une France inconnue. De ceux dont je souhaite ressusciter les mœurs, les goûts et les plaisirs, rien ne subsiste plus. Ma génération partie, qui saura qu’ils existèrent ? Cependant, mon âme garde la nostalgie du temps où ils vécurent et combien de vertus présentes ont pris racine dans le jardin qu’ils cultivèrent !

Ce furent tous, ou presque tous, des bourgeois.

Le mot sonne vilainement ; il a bien tort ! Les castes tracent les branches maîtresses de l’arbre de la race et il est excellent qu’un peuple se divise en groupes à idéal commun.

L’idéal des bourgeois qui m’élevèrent n’était d’ailleurs ni médiocre, ni bas : il lui arriva même parfois d’être grand ; mais il le fut à la manière des grandes choses, c’est-à-dire silencieusement et sans étalage. L’habitude de la bonne compagnie crée la discrétion, et n’est-ce pas toujours la vertu médiocre qui clame son mérite ?

De même, les convictions extérieures de ceux qui vont paraître peuvent prêter au sourire. Gardons-nous de les railler ; il en est de celles-ci comme de la mode : elles changent à chaque saison, et c’est sans doute pourquoi l’on y tient si fort. Les nôtres, plus tard, exciteront même surprise, et j’aimerais qu’y présidât, autant qu’auparavant, le souci de l’honneur familial.

Bourgeois ou non, cet honneur intact est le legs dont je suis le plus fier.

Tels quels aussi, j’aime ceux qui me le transmirent, pour ce qu’ils surent mettre en moi de confiance désabusée à l’égard de la vie. Ajouterai-je qu’en m’enseignant la valeur du passé, ils m’ont aidé singulièrement à mesurer celle du présent ?

Ainsi les passagers que nous sommes s’obstinent à suivre la lueur évanescente du phare sur la rive, alors qu’ils ont déjà gagné la pleine mer et, d’âge en âge, les êtres font la chaîne. Après ceux-là, nous-mêmes, puis d’autres, et tous subissant la mémoire impérieuse des expériences et de l’effort des ancêtres. Le temps qui donna aux marbres du Parthénon leur couleur indicible a mis sur notre front des lumières que nul artifice rapide ne saurait reproduire. On ne vit, on ne pense et on ne se souvient à la manière de France, qu’après avoir recueilli le long héritage des siècles d’histoire.

Les héros dont je souhaite conter les aventures vivaient il y a moins de cent ans. C’est d’hier, mais qu’importe ? Eux aussi, qui sont maintenant des morts, animent, sans qu’on le sache, les vivants d’aujourd’hui.

TABLE DES MATIÈRES